CHAPITRE XVI.

CONTINUATION DE LA CAMPAGNE DE 1799; MASSÉNA RÉUNIT LE COMMANDEMENT

DES ARMÉES D'HELVÉTIE ET DU DANUBE, ET OCCUPE LA LIGNE DE LA

LIMMAT.--ARRIVÉE DE SUWAROW EN ITALIE. SCHÉRER TRANSMET LE COMMANDEMENT

A MOREAU. BATAILLE DE CASSANO. RETRAITE DE MOREAU AU-DELA DU PÔ ET DE

L'APENNIN.--ESSAI DE JONCTION AVEC L'ARMÉE DE NAPLES; BATAILLE DE LA

TREBBIA.--COALITION DE TOUS LES PARTIS CONTRE LE DIRECTOIRE.--RÉVOLUTION

DU 30 PRAIRIAL.--LARÉVELLIÈRE ET MERLIN SORTENT DU DIRECTOIRE.

Dans l'intervalle qu'on mit à faire dans le gouvernement les

modifications que nous venons de raconter, le directoire n'avait cessé

de faire les plus grands efforts pour réparer les revers qui venaient de

signaler l'ouverture de la campagne. Jourdan avait perdu le commandement

de l'armée du Danube, et Masséna avait reçu le commandement en chef de

toutes les troupes cantonnées depuis Dusseldorf jusqu'au Saint-Gothard.

Ce choix heureux devait sauver la France. Schérer, impatient de quitter

une armée dont il avait perdu la confiance, avait obtenu l'autorisation

de transmettre le commandement à Moreau. Macdonald avait reçu l'ordre

pressant d'évacuer le royaume de Naples et les états romains, et de

venir faire sa jonction avec l'armée de la Haute-Italie. Tous les vieux

bataillons retenus dans l'intérieur étaient acheminés sur la frontière;

l'équipement et l'organisation des conscrits s'accéléraient, et les

renforts commençaient à arriver de toutes parts.

Masséna, à peine nommé commandant en chef des armées du Rhin et de

Suisse, songea à disposer convenablement les forces qui lui étaient

confiées. Il ne pouvait prendre le commandement dans une situation plus

critique. Il avait au plus trente mille hommes, épars en Suisse depuis

la vallée de l'Inn jusqu'à Bâle; il avait en présence trente mille

hommes sous Bellegarde dans le Tyrol, vingt-huit mille sous Hotze, dans

le Voralberg, quarante mille sous l'archiduc, entre le lac de Constance

et le Danube. Cette masse de près de cent mille hommes pouvait

l'envelopper et l'anéantir. Si l'archiduc n'avait pas été contrarié par

le conseil aulique et retenu par une maladie, et qu'il eût franchi le

Rhin entre le lac de Constance et l'Aar, il aurait pu fermer à Masséna

la route de France, l'envelopper et le détruire. Heureusement il n'était

pas libre de ses mouvemens; heureusement encore on n'avait pas mis

immédiatement sous ses ordres Bellegarde et Hotze. Il y avait entre les

trois généraux un tiraillement continuel, ce qui empêchait qu'ils se

concertassent pour une opération décisive.

Ces circonstances favorisèrent Masséna, et lui permirent de prendre une

position solide et de distribuer convenablement les troupes mises à sa

disposition. Tout prouvait que l'archiduc ne voulait qu'observer la

ligne du Rhin du côté de l'Alsace, et qu'il se proposait d'opérer en

Suisse, entre Schaffouse et l'Aar. En conséquence, Masséna fit refluer

en Suisse la plus grande partie de l'armée du Danube, et lui assigna

des positions qu'elle aurait dû prendre dès le début, c'est-à-dire

immédiatement après la bataille de Stokach. Il avait eu le tort de

laisser Lecourbe engagé trop long-temps dans l'Engadine. Celui-ci fut

obligé de s'en retirer, après avoir livré des combats brillans, où il

montra une intrépidité et une présence d'esprit admirables. Les Grisons

furent évacués. Masséna distribua alors son armée depuis la grande

chaîne des Alpes jusqu'au confluent de l'Aar dans le Rhin, en

choisissant la ligne qui lui parut la meilleure.

La Suisse, présente plusieurs lignes d'eau, qui, partant des grandes

Alpes, la traversent tout entière, pour aller se jeter dans le Rhin. La

plus étendue et la plus vaste est celle du Rhin même, qui, prenant sa

source non loin du Saint-Gothard, coule d'abord au nord, puis s'étend

en un vaste lac[6], dont il sort près de Stein, et court à l'ouest vers

Bâle, où il recommence à couler au nord pour former la frontière de

l'Alsace. Cette ligne est la plus vaste, et elle enferme toute la

Suisse. Il y en a une seconde, celle de Zurich, inscrite dans la

précédente: c'est celle de la Lint, qui, prenant sa source dans les

petits cantons, s'arrête pour former le lac de Zurich, en sort sous le

nom de Limmat, et va finir dans l'Aar, non loin de l'embouchure de cette

dernière rivière dans le Rhin. Cette ligne, qui n'enveloppe qu'une

partie de la Suisse, est beaucoup moins vaste que la première. Il y en

a enfin une troisième, celle de la Reuss, inscrite encore dans la

précédente, qui du lit de la Reuss passe dans le lac de Lucerne, et

de Lucerne va se rendre dans l'Aar, tout près du point où se jette la

Limmat. Ces lignes commençant à droite contre des montagnes énormes,

finissant à gauche dans de grands fleuves, consistant tantôt en des

rivières, tantôt en des lacs, présentent de nombreux avantages pour la

défensive. Masséna ne pouvait espérer de conserver la plus grande, celle

du Rhin, et de s'étendre depuis le Saint-Gothard jusqu'à l'embouchure

de l'Aar. Il fut obligé de se replier sur celle de la Limmat, où il

s'établit de la manière la plus solide. Il plaça son aile droite, formée

des trois divisions Lecourbe, Ménard et Lorge, depuis les Alpes jusqu'au

lac de Zurich, sous les ordres de Férino. Il plaça son centre sur la

Limmat, et le composa des quatre divisions Oudinot, Vandamme, Thureau et

Soult. Sa gauche gardait le Rhin, vers Bâle et Strasbourg.

[Note 6: Le lac de Constance.]

Avant de se renfermer dans cette position, il essaya d'empêcher par un

combat la jonction de l'archiduc avec son lieutenant Hotze. Ces deux

généraux placés sur le Rhin, l'un avant l'entrée du fleuve dans le

lac de Constance, l'autre après sa sortie, étaient séparés par toute

l'étendue du lac. En franchissant cette ligne, afin de s'établir devant

celle de Zurich et de la Limmat, où s'était placé Masséna, ils devaient

partir des deux extrémités du lac, pour venir faire leur jonction

au-delà. Masséna pouvait choisir le moment où Hotze ne s'était pas

encore avancé, se jeter sur l'archiduc, le repousser au-delà du Rhin,

se rabattre ensuite sur Hotze, et le repousser à son tour. On a calculé

qu'il aurait eu le temps d'exécuter cette double opération, et de battre

isolément les deux généraux autrichiens. Malheureusement il ne songea à

les attaquer qu'au moment où ils étaient près de se réunir, et où ils

étaient en mesure de se soutenir réciproquement. Il les combattit sur

plusieurs points le 5 prairial (24 mai), à Aldenfingen, à Frauenfeld, et

quoiqu'il eût partout l'avantage, grace à cette vigueur qu'il mettait

toujours dans l'exécution, néanmoins il ne put empêcher la jonction, et

il fut obligé de se replier sur la ligne de la Limmat et de Zurich,

où il se prépara à recevoir vigoureusement l'archiduc, si celui-ci se

décidait à l'attaquer.

Les événemens étaient bien autrement malheureux en Italie. Là, les

désastres ne s'étaient point arrêtés.

Suwarow avait rejoint l'armée autrichienne avec un corps de vingt-huit

ou trente mille Russes. Mélas avait pris le commandement de l'armée

autrichienne. Suwarow commandait en chef les deux armées, s'élevant au

moins à quatre-vingt-dix mille hommes. On l'appelait l'_invincible_. Il

était connu par ses campagnes contre les Turcs, et par ses cruautés

en Pologne. Il avait une grande vigueur de caractère, une bizarrerie

affectée et poussée jusqu'à la folie, mais aucun génie de combinaison.

C'était un vrai barbare, heureusement incapable de calculer l'emploi de

ses forces, car autrement, la république aurait peut-être succombé.

Son armée lui ressemblait. Elle avait une bravoure remarquable, et

qui tenait du fanatisme, mais aucune instruction. L'artillerie, la

cavalerie, le génie, y étaient réduits à une véritable nullité. Elle

ne savait faire usage que de la baïonnette, et s'en servait comme les

Français s'en étaient servis pendant la révolution. Suwarow, fort

insolent pour ses alliés, donna aux Autrichiens des officiers russes,

pour leur apprendre le maniement de la baïonnette. Il employa le langage

le plus hautain, il dit que les _femmes_, _les petits-maîtres_, _les

paresseux_, devaient quitter l'armée; que les parleurs occupés à fronder

le service souverain seraient traités comme des égoïstes, et perdraient

leurs grades, et que tout le monde devait se sacrifier pour délivrer

l'Italie des Français et des athées. Tel était le style de ses

allocutions. Heureusement, après nous avoir causé bien du mal, cette

énergie brutale allait rencontrer l'énergie savante et calculée, et se

briser devant elle.

Schérer ayant entièrement perdu l'usage de ses esprits, s'était

promptement retiré sur l'Adda, au milieu des cris d'indignation des

soldats. De son armée de quarante-six mille hommes, il en avait perdu

dix mille, ou morts ou prisonniers. Il fut obligé d'en laisser à

Peschiera ou Mantoue encore huit mille, et il ne lui en resta ainsi que

vingt-huit mille. Néanmoins si, avec cette poignée d'hommes, il avait su

manoeuvrer habilement, il aurait pu donner le temps à Macdonald de le

rejoindre, et éviter bien des désastres. Mais il se plaça sur l'Adda

de la manière la plus malheureuse. Il partagea son armée en trois

divisions. La division Serrurier était à Lecco, à la sortie de l'Adda du

lac de Lecco. La division Grenier était à Cassano, la division Victor à

Lodi. Il avait placé Montrichard, avec quelques corps légers, vers le

Modénois et les montagnes de Gênes; pour maintenir les communications

avec la Toscane, par où Macdonald devait déboucher. Ses vingt-huit

mille hommes, ainsi dispersés sur une ligne de vingt-quatre lieues, ne

pouvaient résister solidement nulle part, et devaient être enfoncés

partout où l'ennemi se présenterait en forces.

Le 8 floréal (27 avril) au soir, au moment même où la ligne de l'Adda

était forcée, Schérer remit à Moreau la direction de l'armée. Ce brave

général avait quelque droit de la refuser. On l'avait fait descendre

au rôle de simple divisionnaire, et maintenant que la campagne était

perdue, qu'il n'y avait plus que des désastres à essuyer, on lui

donnait le commandement. Cependant, avec un dévouement patriotique

que l'histoire ne saurait trop célébrer, il accepta une défaite, en

acceptant le commandement le soir même où l'Adda était forcé. C'est ici

que commence la moins vantée et la plus belle partie de sa vie.

Suwarow s'était approché de l'Adda sur plusieurs points. Quand le

premier régiment russe se montra à la vue du pont de Lecco, les

carabiniers de la brave 18e légère sortirent des retranchemens, et

coururent au-devant de ces soldats, qu'on peignait comme des colosses

effrayans et invincibles. Ils fondirent sur eux la baïonnette croisée,

et en firent un grand carnage. Les Russes furent repoussés. Il venait

de s'allumer un admirable courage dans le coeur de nos braves; ils

voulaient faire repentir de leur voyage les barbares insolens qui

venaient se mêler dans une querelle qui n'était pas la leur. La

nomination de Moreau enflammait toutes les âmes, et remplit l'armée de

confiance. Malheureusement la position n'était plus tenable. Suwarow,

repoussé à Lecco, avait fait passer l'Adda sur deux points, à Brivio et

à Trezzo, au-dessus et au-dessous de la division Serrurier, qui formait

la gauche. Cette division se trouva ainsi coupée du reste de l'armée.

Moreau, avec la division Grenier, livra à Trezzo un combat furieux, pour

repousser l'ennemi au-delà de l'Adda, et se remettre en communication

avec la division Serrurier. Il combattit avec huit ou neuf mille hommes

un corps de plus de vingt mille. Ses soldats, animés par sa présence,

firent des prodiges de bravoure, mais ne purent rejeter l'ennemi au-delà

de l'Adda. Malheureusement Serrurier, auquel on ne pouvait plus faire

parvenir d'ordre, n'eut pas l'idée de se reporter sur ce point même

de Trezzo, où Moreau s'obstinait à combattre pour se remettre en

communication avec lui. Il fallut céder, et abandonner la division

Serrurier à son sort. Elle fut entourée par toute l'armée ennemie, et se

battit avec la dernière opiniâtreté. Enveloppée enfin de toutes parts,

elle fut obligée de mettre bas les armes. Une partie de cette division,

grâce à la hardiesse et à la présence d'esprit d'un officier, se sauva

par les montagnes en Piémont. Pendant cette action terrible, Victor

s'était heureusement retiré en arrière avec sa division intacte. Telle

fut la fatale journée dite de Cassano, 9 floréal (28 avril), qui

réduisit l'armée à environ vingt mille hommes.

C'est avec cette poignée de braves que Moreau entreprit de se retirer.

Cet homme rare ne perdit pas un instant ce calme d'esprit dont la nature

l'avait doué. Réduit à vingt mille soldats, en présence d'une armée

qu'on aurait pu porter à quatre-vingt-dix mille, si on avait su la faire

marcher en masse, il ne s'ébranla pas un instant. Ce calme était

bien autrement méritoire que celui qu'il déploya lorsqu'il revint

d'Allemagne, avec une armée de soixante mille hommes victorieux, et

pourtant il a été beaucoup moins célébré! tant les hasards des passions

influent sur les jugemens contemporains!

Il s'attacha d'abord à couvrir Milan, pour donner le moyen d'évacuer

les parcs et les bagages, et pour laisser aux membres du gouvernement

cisalpin, et à tous les Milanais compromis, le temps de se retirer sur

les derrières. Rien n'est plus dangereux pour une armée que ces familles

de fugitifs, qu'elle est obligée de recevoir dans ses rangs. Elles

embarrassent sa marche, ralentissent ses mouvemens, et peuvent

quelquefois compromettre son salut. Moreau, après avoir passé deux

jours à Milan, se remit en marche pour repasser le Pô. A la conduite

de Suwarow, il put juger qu'il aurait le temps de prendre une position

solide. Il avait deux objets à atteindre, c'était de couvrir ses

communications avec la France, et avec la Toscane, par où s'avançait

l'armée de Naples. Pour arriver à ce but important, il lui parut

convenable d'occuper le penchant des montagnes de Gênes; c'était le

point le plus favorable. Il marcha en deux colonnes: l'une, escortant

les parcs, les bagages, tout l'attirail de l'armée, prit la grande route

de Milan à Turin; l'autre s'achemina vers Alexandrie, pour occuper les

routes de la rivière de Gênes. Il exécuta cette marche sans être

trop pressé par l'ennemi. Suwarow, au lieu de fondre avec ses masses

victorieuses sur notre faible armée, et de la détruire complètement, se

faisait décerner à Milan les honneurs du triomphe par les prêtres, les

moines, les nobles, toutes les créatures de l'Autriche, rentrées en

foule à la suite des armées coalisées.

Moreau eut le temps d'arriver à Turin, et d'acheminer vers la France

tout son attirail de guerre. Il arma la citadelle, tâcha de réveiller

le zèle des partisans de la république, et vint rejoindre ensuite la

colonne qu'il avait dirigée vers Alexandrie. Il choisit là une position

qui prouve toute la justesse de son coup d'oeil. Le Tanaro, en tombant

de l'Apennin, va se jeter dans le Pô au-dessous d'Alexandrie. Moreau se

plaça au confluent de ces deux fleuves. Couvert à la fois par l'un et

par l'autre, il ne craignait pas une attaque de vive force; il gardait

en même temps toutes les routes de Gênes, et pouvait attendre l'arrivée

de Macdonald. Cette position ne pouvait être plus heureuse. Il occupait

Casale, Valence, Alexandrie; il avait une chaîne de postes sur le Pô

et le Tanaro, et ses masses étaient disposées de manière qu'il pouvait

courir en quelques heures sur le premier point attaqué. Il s'établit là

avec vingt mille hommes, et y attendit avec un imperturbable sang-froid

les mouvemens de son formidable ennemi.

Suwarow avait mis très heureusement beaucoup de temps à s'avancer. Il

avait demandé au conseil aulique que le corps autrichien de Bellegarde,

destiné au Tyrol, fût mis à sa disposition. Ce corps venait de descendre

en Italie, et portait l'armée combinée à beaucoup plus de cent mille

hommes. Mais Suwarow, ayant ordre d'assiéger à la fois Peschiera,

Mantoue, Pizzighitone, voulant en même temps se garder du côté de la

Suisse, et ignorant d'ailleurs l'art de distribuer des masses, n'avait

guère plus de quarante mille hommes sous sa main, force du reste très

suffisante pour accabler Moreau, s'il avait su la manier habilement.

Il vint longer le Pô et le Tanaro, et se placer en face de Moreau. Il

s'établit à Tortone, et y fixa son quartier-général. Après quelques

jours d'inaction, il résolut enfin de faire une tentative sur l'aile

gauche de Moreau, c'est-à-dire du côté du Pô. Un peu au-dessus du

confluent du Pô et du Tanaro, vis-à-vis Mugarone, se trouvent des îles

boisées, à la faveur desquelles les Russes résolurent de tenter un

passage. Dans la nuit du 22 au 23 floréal (du 11 au 12 mai), ils

passèrent au nombre à peu près de deux mille, dans l'une de ces îles, et

se trouvèrent ainsi au-delà du bras principal. Le bras qui leur restait

à passer était peu considérable, et pouvait même être franchi à la nage.

Ils le traversèrent hardiment, et se portèrent sur la rive droite du Pô.

Les Français, prévenus du danger, coururent sur le point menacé. Moreau,

qui était averti d'autres démonstrations faites du côté du Tanaro,

attendit que le véritable point du danger fût bien déterminé pour s'y

porter en force: dès qu'il en fut certain, il y marcha avec sa réserve,

et culbuta dans le Pô les Russes qui avaient eu la hardiesse de le

franchir. Il y en eut deux mille cinq cents tués, noyés ou prisonniers.

Ce coup de vigueur assurait tout à fait la position de Moreau dans le

singulier triangle où il s'était placé. Mais l'inaction de l'ennemi

l'inquiétait; il craignait que Suwarow n'eût laissé devant Alexandrie un

simple détachement, et qu'avec la masse de ses forces il n'eût remonté

le Pô, pour se porter sur Turin et prendre la position des Français

par derrière, ou bien qu'il n'eût marché au-devant de Macdonald. Dans

l'incertitude où le laissait l'inaction de Suwarow, il résolut d'agir

lui-même, pour s'assurer du véritable état des choses. Il imagina de

déboucher au-delà d'Alexandrie, et de faire une forte reconnaissance.

Si l'ennemi n'avait laissé devant lui qu'un corps détaché, le projet

de Moreau était de changer cette reconnaissance en attaque sérieuse,

d'accabler ce corps détaché, et puis de se retirer tranquillement par

la grande route de la Bochetta, vers les montagnes de Gênes, afin d'y

attendre Macdonald. Si au contraire il trouvait la masse principale, son

projet était de se replier sur-le-champ, et de regagner en toute hâte

la rivière de Gênes, par toutes les communications accessibles qui

lui restaient. Une raison qui le décidait surtout à prendre ce parti

décisif, c'était l'insurrection du Piémont sur ses derrières. Il fallait

qu'il se rapprochât de sa base le plus tôt possible.

Tandis que Moreau formait ce projet fort sage, Suwarow en formait

un autre qui était dépourvu de sens. Sa position à Tortone était

certainement la meilleure qu'il pût prendre, puisqu'elle le plaçait

entre les deux armées françaises, celle de la Cisalpine et celle de

Naples. Il ne devait la quitter à aucun prix. Cependant il imagina

d'emmener une partie de ses forces au-delà du Pô, pour remonter le

fleuve jusqu'à Turin, s'emparer de cette capitale, y organiser les

royalistes piémontais, et faire tomber la position de Moreau. Rien

n'était plus mal calculé qu'une pareille manoeuvre; car, pour faire

tomber la position de Moreau, il fallait essayer une attaque directe

et vigoureuse, mais par-dessus tout ne pas quitter la position

intermédiaire entre les deux armées qui cherchaient à opérer leur

jonction.

Tandis que Suwarow divisait ses forces, en laissant une partie aux

environs de Tortone, le long du Tanaro, et portant l'autre au-delà du Pô

pour marcher sur Turin, Moreau exécutait la reconnaissance qu'il avait

projetée. Il avait porté la division Victor en avant pour attaquer

vigoureusement le corps russe qu'il avait devant lui. Il se tenait

lui-même avec toute sa réserve un peu en arrière, prêt à changer cette

reconnaissance en une attaque sérieuse, s'il jugeait que le corps russe

pût être accablé. Après un engagement très-vif, où les troupes de Victor

déployèrent une rare bravoure, Moreau crut que toute l'armée russe était

devant lui: il n'osa pas attaquer à fond, de peur d'avoir sur les bras

un ennemi trop supérieur. En conséquence, entre les deux partis qu'il

s'était proposé d'adopter, il préféra le second, comme le plus sûr. Il

résolut donc de se retirer vers les montagnes de Gênes. Sa position

était des plus critiques. Tout le Piémont était en révolte sur ses

derrières. Un corps d'insurgés s'était emparé de Céva, qui ferme la

principale route, la seule accessible à l'artillerie. Le grand convoi

des objets d'arts recueillis en Italie, courait risque d'être enlevé.

Ces circonstances étaient des plus fâcheuses. En prenant les routes

situées plus en arrière, et qui aboutissaient à la rivière du Ponent,

Moreau craignait de trop s'éloigner des communications de la Toscane,

et de les laisser en prise à l'ennemi, qu'il supposait réuni en masse

autour de Tortone. Dans cette perplexité, il prit sur-le-champ son

parti, et fit les dispositions suivantes. Il détacha la division Victor,

sans artillerie ni bagages, et la jeta par des rentiers praticables à

la seule infanterie, vers les montagnes de Gênes. Elle devait se hâter

d'occuper tous les passages de l'Apennin pour se joindre à l'armée

venant de Naples, et la renforcer, dans le cas où elle serait attaquée

par Suwarow. Moreau, ne gardant que huit mille hommes au plus, vint avec

son artillerie, sa cavalerie, et tout ce qui pouvait suivre les sentiers

des montagnes, gagner l'une des routes charretières qui se trouvaient en

arrière de Céva, et aboutissaient dans la rivière du Ponent. Il faisait

un autre calcul, en se décidant à cette retraite excentrique, c'est

qu'il attirerait à lui l'armée ennemie, la détournerait de poursuivre

Victor et de se jeter sur Macdonald.

Victor se retira heureusement par Acqui, Spigno et Dego, et vint occuper

les crêtes de l'Apennin. Moreau, de son côté, se retira avec une

célérité extraordinaire sur Asti. La prise de Céva, qui fermait sa

principale communication, le mettait dans un embarras extrême. Il

achemina par le col de Fenestrelle la plus grande partie de ses parcs,

ne garda que l'artillerie de campagne qui lui était indispensable,

et résolut de s'ouvrir une route à travers l'Apennin, en la faisant

construire par ses propres soldats. Après quatre jours d'efforts

incroyables, la route fut rendue praticable à l'artillerie, et Moreau

fut transporté dans la rivière de Gênes sans avoir rétrogradé jusqu'au

col de Tende, ce qui l'eût trop éloigné des troupes de Victor détachées

vers Gênes.

Suwarow, en apprenant la retraite de Moreau, se hâta de le faire

poursuivre; mais il ne sut deviner ni prévenir ses savantes

combinaisons. Ainsi, grâce à son sang-froid et à son adresse, Moreau

avait ramené ses vingt mille hommes sans les laisser entamer une seule

fois, en contenant au contraire les Russes partout où il les avait

rencontrés. Il avait laissé une garnison de trois mille hommes dans

Alexandrie, et il était avec dix-huit mille à peu près dans les environs

de Gênes. Il était placé sur la crête de l'Apennin, attendant l'arrivée

de Macdonald. Il avait porté la division Lapoype, le corps léger de

Montrichard, et la division Victor, sur la Haute-Trebbia, pour les

joindre à Macdonald. Lui se tenait aux environs de Novi, avec le reste

de son corps d'armée. Son plan de jonction était profondément médité.

Il pouvait attirer l'armée de Naples à lui par les bords de la

Méditerranée, la réunir à Gênes, et déboucher avec elle de la Bochetta;

ou bien la faire déboucher de la Toscane dans les plaines de Plaisance,

et sur les bords du Pô. Le premier parti assurait la jonction,

puisqu'elle se faisait à l'abri de l'Apennin, mais il fallait de nouveau

franchir l'Apennin, et donner de front sur l'ennemi, pour enlever la

plaine. En débouchant au contraire en avant de Plaisance, on était

maître de la plaine jusqu'au Pô, on prenait son champ de bataille sur

les bords même du Pô, et en cas de victoire on y jetait l'ennemi. Moreau

voulait que Macdonald eût sa gauche toujours serrée aux montagnes,

pour se lier avec Victor qui était à Bobbio. Quant à lui, il observait

Suwarow, prêt à se jeter dans ses flancs dès qu'il voudrait marcher à

la rencontre de Macdonald. Dans cette situation, la jonction paraissait

aussi sûre que derrière l'Apennin, et se faisait sur un terrain bien

préférable.

Dans ce moment, le directoire venait de réunir dans la Méditerranée des

forces maritimes considérables. Bruix, le ministre de la marine, s'était

mis à la tête de la flotte de Brest, avait débloqué la flotte espagnole,

et croisait avec cinquante vaisseaux dans la Méditerranée, dans le but

de la délivrer des Anglais, et d'y rétablir les communications avec

l'armée d'Égypte. Cette jonction tant désirée était enfin opérée, et

elle pouvait nous redonner la prépondérance dans les mers du

Levant. Bruix dans ce moment était devant Gênes. Sa présence avait

singulièrement remonté le moral de l'armée. On disait qu'il apportait

des vivres, des munitions et des renforts. Il n'en était rien; mais

Moreau profita de cette opinion, et fit effort pour l'accréditer. Il fit

répandre le bruit que la flotte venait de débarquer vingt mille hommes,

et des approvisionnemens considérables. Ce bruit encouragea l'armée, et

diminua beaucoup la confiance de l'ennemi.

On était au milieu de prairial (premiers jours de juin). Un événement

nouveau venait d'avoir lieu en Suisse. On a vu que Masséna avait occupé

la ligne de la Limmat ou de Zurich, et que l'archiduc, débouchant en

deux masses des deux extrémités du lac de Constance, était venu border

cette ligne dans toute son étendue. Il résolut de l'attaquer entre

Zurich et Bruk, c'est-à-dire entre le lac de Zurich, et l'Aar, tout le

long de la Limmat. Masséna avait pris position, non pas sur la Limmat

elle-même, mais sur une suite de hauteurs qui sont en avant de la

Limmat, et qui couvrent à la fois la rivière et le lac. Il avait

retranché ces hauteurs de la manière la plus redoutable, et les avait

rendues presque inaccessibles. Quoique cette partie de notre ligne,

entre Zurich et l'Aar, fût la plus forte, l'archiduc avait résolu de

l'attaquer, parce qu'il eût été trop dangereux de faire un long détour

pour venir tenter une attaque au-dessus du lac, le long de la Lint.

Masséna pouvait profiter de ce moment pour accabler les corps laissés

devant lui, et se procurer ainsi un avantage décisif.

L'attaque projetée s'exécuta le 4 juin (16 prairial). Elle eut lieu sur

toute l'étendue de la Limmat, et fut repoussée partout victorieusement,

malgré l'opiniâtre persévérance des Autrichiens. Le lendemain

l'archiduc, pensant que de pareilles tentatives doivent se poursuivre,

afin qu'il n'y ait pas de pertes inutiles, recommença l'attaque avec

la même opiniâtreté. Masséna, réfléchissant qu'il pouvait être forcé,

qu'alors sa retraite deviendrait difficile, que la ligne qu'il

abandonnait était suivie immédiatement d'une plus forte, la chaîne de

l'Albis, qui borde en arrière la Limmat et le lac de Zurich, résolut de

se retirer volontairement. Il ne perdait à cette retraite que la ville

de Zurich, qu'il regardait comme peu importante. La chaîne des monts

de l'Albis, longeant le lac de Zurich, et la Limmat jusqu'à l'Aar

présentant de plus un escarpement continu, était presque inattaquable.

En l'occupant on ne faisait qu'une légère perte de terrain, car on ne

reculait que de la largeur du lac et de la Limmat. En conséquence, et

s'y retira volontairement et sans perte, il s'y établit d'une manière

qui ôta à l'archiduc toute envie de l'attaquer.

Notre position était donc toujours à peu près la même en Suisse.

L'Aar, la Limmat, le lac de Zurich, la Lint et la Reuss, jusqu'au

Saint-Gothard, formaient notre ligne défensive contre les Autrichiens.

Du côté de l'Italie, Macdonald s'avançait enfin vers la Toscane.

Il avait laissé garnison au fort Saint-Elme, à Capoue et à Gaëte,

conformément à ses instructions. C'était compromettre inutilement des

troupes qui n'étaient pas capables de soutenir le parti républicain, et

qui laissaient un vide dans l'armée active. L'armée française, en se

retirant, avait laissé la ville de Naples en proie à une réaction

royale, qui égalait les plus épouvantables scènes de notre révolution.

Macdonald avait rallié à Rome quelques milliers d'hommes de la division

Garnier; il avait recueilli en Toscane la division Gauthier, et dans le

Modénois le corps léger de Montrichard. Il avait formé ainsi un corps de

vingt-huit mille hommes. Il était à Florence le 9 prairial (25 mai).

Sa retraite s'était opérée avec beaucoup de rapidité, et un ordre

remarquable. Il perdit malheureusement beaucoup de temps en Toscane, et

ne déboucha au-delà de l'Apennin, dans les plaines de Plaisance, que

vers la fin de prairial (milieu de juin).

S'il eût débouché plus tôt, il aurait surpris les coalisés dans un tel

état de dispersion, qu'il aurait pu les accabler successivement, et

les rejeter au-delà du Pô. Suwarow était à Turin, dont il venait de

s'emparer, et où il avait trouvé des munitions immenses. Bellegarde

observait les débouchés de Gênes; Kray assiégeait Mantoue, la citadelle

de Milan et les places. Nulle part il n'y avait trente mille Autrichiens

ou Russes réunis. Macdonald et Moreau, débouchant ensemble avec

cinquante mille hommes auraient pu changer la destinée de la campagne.

Mais Macdonald crut devoir employer quelques jours pour faire reposer

son armée, et réorganiser les divisions qu'il avait successivement

recueillies. Il perdit ainsi un temps précieux, et permit à Suwarow de

réparer ses fautes. Le général russe, apprenant la marche de Macdonald,

se hâta de quitter Turin, et de marcher avec vingt mille hommes de

renfort, pour se placer entre les deux généraux français, et reprendre

la position qu'il n'aurait jamais dû abandonner. Il ordonna au général

Ott, qui était en observation sur la Trebbia, aux environs de Plaisance,

de se retirer sur lui, s'il était attaqué; il prescrivit à Kray de lui

faire passer de Mantoue toutes les troupes dont il pourrait disposer;

il laissa à Bellegarde le soin d'observer Novi, d'où Moreau devait

déboucher, et il se disposa à marcher lui-même dans les plaines de

Plaisance, à la rencontre de Macdonald.

Ces dispositions sont les seules qui, pendant la durée de cette

campagne, aient mérité à Suwarow l'approbation des militaires. Les deux

généraux français occupaient toujours les positions que nous avons

indiquées. Placés tous deux sur l'Apennin, ils devaient en descendre

pour se réunir dans les plaines de Plaisance. Moreau devait déboucher de

Novi, Macdonald de Pontremoli. Moreau avait fait passer à Macdonald la

division Victor pour le renforcer. Il avait placé à Bobbio, au penchant

des montagnes, le général Lapoype avec quelques bataillons, pour

favoriser la jonction, et son projet était de saisir le moment où

Suwarow marcherait de front contre Macdonald, pour donner dans son

flanc. Mais il fallait pour cela que Macdonald se tînt toujours appuyé

aux montagnes, et n'acceptât pas la bataille trop loin dans la plaine.

Macdonald s'ébranla vers la fin de prairial (milieu de juin). Le corps

de Hohenzollern, placé aux environs de Modène, gardait le Bas-Pô. Il

fut accablé par des forces supérieures, perdit quinze cents hommes, et

faillit être enlevé tout entier. Ce premier succès encouragea Macdonald,

et lui fit hâter sa marche. La division Victor, qui venait de le

joindre, et de porter son armée à trente-deux mille hommes à peu près,

forma son avant-garde. La division polonaise de Dombrowsky marchait à

la gauche de la division Victor; la division Rusca les appuyait toutes

deux. Quoique le gros de l'armée, formé par les divisions Montrichard,

Olivier et Watrin, fût encore en arrière, Macdonald, alléché par le

succès qu'il venait d'obtenir sur Hohenzollern, voulut accabler Ott, qui

était en observation sur le Tidone, et ordonna à Victor, Dombrowsky et

Rusca, de marcher contre lui à l'instant même.

Trois torrens, coulant parallèlement de l'Apennin dans le Pô, formaient

le champ de bataille: c'étaient la Nura, la Trebbia et le Tidone. Le

gros de l'armée française était encore sur la Nura; les divisions

Victor, Dombrowsky et Rusca s'avançaient sur la Trebbia, et avaient

l'ordre de la franchir pour se porter sur le Tidone, afin d'accabler

Ott, que Macdonald croyait sans appui. Elles marchèrent le 29 prairial

(17 juin). Elles repoussèrent d'abord l'avant-garde du général Ott des

bords du Tidone, et l'obligèrent à prendre une position en arrière vers

le village de Sermet. Ott allait être accablé, mais dans ce moment

Suwarow arrivait à son secours, avec toutes ses forces. Il opposa le

général Bagration à Victor qui marchait le long du Pô; il reporta Ott au

centre sur Dombrowsky, et dirigea Mélas à droite sur la division Rusca.

Bagration ne fut pas d'abord heureux contre Victor, et fut forcé de

rétrograder; mais au centre, Suwarow fit charger la division Dombrowsky

par l'infanterie russe, jeta dans son flanc deux régimens de cavalerie,

et la rompit. Dès cet instant, Victor, qui s'était avancé sur le Pô, se

trouva débordé et compromis. Bagration, renforcé par les grenadiers,

reprit l'offensive. La cavalerie russe, qui avait rompu les Polonais

au centre, et qui avait ainsi débordé Victor, le chargea en flanc, et

l'obligea à se retirer. Rusca, à droite, fut alors obligé de céder

le terrain à Mélas. Nos trois divisions repassèrent le Tidone, et

rétrogradèrent sur la Trebbia.

Cette première journée, où un tiers de l'armée au plus s'était trouvé

engagé contre toute l'armée ennemie, n'avait pas été heureuse.

Macdonald, ignorant l'arrivée de Suwarow, s'était trop hâté. Il résolut

de s'établir derrière la Trebbia, d'y réunir toutes ses divisions, et de

venger l'échec qu'il venait d'essuyer. Malheureusement, les divisions

Olivier, Montrichard et Watrin étaient encore en arrière sur la Nura, et

il résolut d'attendre le surlendemain, c'est-à-dire le 1er messidor (19

juin), pour livrer bataille.

Mais Suwarow ne lui laissa pas le temps de réunir ses forces, et il se

disposa à attaquer dès le lendemain même, c'est-à-dire le 30 prairial

(18 juin). Les deux armées allaient se joindre le long de la Trebbia,

appuyant leurs ailes au Pô et à l'Apennin. Suwarow, jugeant sagement

que le point essentiel était dans les montagnes, par où les deux armées

françaises pourraient communiquer, porta de ce côté sa meilleure

infanterie et sa meilleure cavalerie. Il dirigea la division Bagration,

qui d'abord était à sa gauche le long du Pô, vers sa droite contre les

montagnes. Il les plaça avec la division Schweikofsky sous les ordres

de Rosemberg, et leur ordonna à toutes deux de passer la Trebbia vers

Rivalta, dans la partie supérieure de son cours, afin de détacher les

Français des montagnes. Les divisions Dombrowsky, Rusca et Victor,

étaient placées vers ce point, à la gauche de la ligne des Français. Les

divisions Olivier et Montrichard devaient venir se placer au centre, le

long de la Trebbia. La division Watrin devait venir occuper la droite,

vers le Pô et Plaisance.

Dès le matin du 29 prairial (17 juin), les avant-gardes russes

attaquèrent les avant-gardes françaises, qui étaient au-delà de la

Trebbia, à Casaliggio et Grignano, et les repoussèrent; Macdonald, qui

ne s'attendait pas à être attaqué, s'occupait à faire arriver en ligne

ses divisions du centre. Victor, qui commandait à notre gauche, porta

aussitôt toute l'infanterie française au-delà de la Trebbia, et mit

un moment Suwarow en péril. Mais Rosemberg, arrivant avec la division

Schweikofsky, rétablit l'avantage, et, après un combat furieux, dans

lequel les pertes furent énormes des deux parts, obligea les Français à

se retirer derrière la Trebbia. Pendant ce temps, les divisions Olivier,

Montrichard, arrivaient au centre, la division Watrin à droite, et une

canonnade s'établissait sur toute la ligne. Après avoir échangé quelques

boulets, on s'arrêta de part et d'autre sur les bords de la Trebbia qui

sépara les deux armées.

Telle fut la seconde journée. Elle avait consisté en un combat vers

notre gauche, combat terrible, mais sans résultat. Macdonald, disposant

désormais de tout son monde, voulait rendre décisive la troisième

journée. Son plan consistait à franchir la Trebbia sur tous les points,

et à déborder les deux ailes de l'ennemi. Pour cela, la division

Dombrowsky devait remonter la rivière jusqu'à Rivalta, et la passer

au-dessus des Russes. La division Watrin devait la franchir presque à

son embouchure dans le Pô, et gagner l'extrême gauche de Suwarow. Il

comptait en même temps que Moreau, dont il attendait la coopération

depuis deux jours, entrerait en action ce jour-là au plus tard. Tel fut

le plan pour la journée du 1er messidor (19 juin). Mais une horrible

échauffourée eut lieu pendant la nuit. Un détachement français ayant

traversé le lit de la Trebbia pour prendre position, les Russes se

crurent attaqués et coururent aux armes. Les Français y coururent de

leur côté. Les deux armées se mêlèrent et se livrèrent un combat de

nuit, où des deux côtés on s'égorgeait, sans distinguer amis ni ennemis.

Après un carnage inutile, les généraux parvinrent enfin à ramener leurs

soldats au bivouac. Le lendemain les deux armées étaient tellement

fatiguées par trois jours de combats et par le désordre de la nuit,

qu'elles n'entrèrent en action que vers les dix heures du matin.

La bataille commença à notre gauche, sur la Haute Trebbia. Dombrowsky

franchit la Trebbia à Rivalta, malgré les Russes. Suwarow y détacha

le prince Bagration. Ce mouvement laissa à découvert les flancs de

Rosemberg. Sur-le-champ Victor et Rusca en profitèrent pour se jeter sur

lui en passant la Trebbia. Ils s'avancèrent avec succès et enveloppèrent

de toutes parts la division Schweikofsky, où se trouvait Suwarow. Ils la

mirent dans le plus grand danger; mais elle fit front de tous côtés et

se défendit vaillamment. Bagration, apercevant le péril, se rabattit

promptement sur le point menacé, et obligea Victor et Rusca à lâcher

prise. Si Dombrowsky, saisissant le moment, se fût de son côté rabattu

sur Bagration, l'avantage nous serait resté sur ce point, qui était le

plus important, puisqu'il touchait aux montagnes. Malheureusement il

resta inactif, et Victor et Rusca furent obligés de se replier sur la

Trebbia. Au centre, Montrichard avait passé la Trebbia vers Grignano;

Olivier l'avait franchie vers San-Nicolo. Montrichard marchait sur le

corps de Forster, lorsque les réserves autrichiennes, que Suwarow

avait demandées à Mélas, et qui défilaient sur le derrière du champ de

bataille, donnèrent inopinément dans les flancs de sa division. Elle

fut surprise, et la 5e légère, qui avait fait des prodiges en cent

batailles, s'enfuit en désordre. Montrichard se vit obligé de repasser

la Trebbia. Olivier, qui s'était avancé avec succès vers San-Nicolo, et

avait vigoureusement repoussé Ott et Mélas, se trouva découvert par la

retraite de Montrichard. Mélas alors, donnant contre-ordre aux réserves

autrichiennes, dont la présence avait jeté le trouble dans la division

Montrichard, les dirigea sur la division Olivier, qui fut forcée à son

tour de repasser la Trebbia. Pendant ce temps la division Watrin, portée

inutilement à l'extrême droite, où elle n'avait rien à faire, s'avançait

le long du Pô, sans être d'aucun secours à l'armée. Elle fut même

obligée de repasser la Trebbia, pour suivre le mouvement général de

retraite. Suwarow, craignant toujours de voir Moreau déboucher sur ses

derrières, fit de grands efforts le reste de la journée pour passer la

Trebbia, mais il ne put y réussir. Les Français lui opposèrent sur toute

la ligne une fermeté invincible, et ce torrent, témoin d'une lutte si

acharnée, sépara encore pour la troisième fois les deux armées ennemies.

Tel fut le troisième acte de cette sanglante bataille. Les deux armées

étaient désorganisées. Elles avaient perdu environ douze mille hommes

chacune. La plupart des généraux étaient blessés. Des régimens entiers

étaient détruits. Mais la situation était bien différente. Suwarow

recevait tous les jours des renforts, et n'avait qu'à gagner au

prolongement de la lutte. Macdonald, au contraire, avait épuisé toutes

ses ressources, et pouvait, en s'obstinant à se battre, être jeté en

désordre dans la Toscane. Il songea donc à se retirer sur la Nura,

pour regagner Gênes par derrière l'Apennin. Il quitta la Trebbia le 2

messidor (20 juin) au matin. Une dépêche, dans laquelle il peignit à

Moreau sa situation désespérée, étant tombée dans les mains de Suwarow,

celui-ci fut rempli de joie, et se hâta de le poursuivre à outrance.

Cependant la retraite se fit avec assez d'ordre sur les bords de la

Nura. Malheureusement, la division Victor, qui soutenait depuis quatre

jours des combats continuels, fut enfin rompue, et perdit beaucoup de

prisonniers. Macdonald eut cependant le temps de recueillir son armée

au-delà de l'Apennin, après une perte de quatorze ou quinze mille

hommes, en tués, blessés ou prisonniers.

Très heureusement, Suwarow, entendant le canon de Moreau sur ses

derrières, se laissa détourner de la poursuite de Macdonald. Moreau, que

des obstacles insurmontables avaient empêché de se mettre en mouvement

avant le 30 prairial (18 juin), venait enfin de déboucher de Novi, de se

jeter sur Bellegarde, de le mettre en déroute, et de lui prendre près

de trois mille prisonniers. Mais cet avantage tardif était inutile, et

n'eut d'autre résultat que de rappeler Suwarow, et de l'empêcher de

s'acharner sur Macdonald.

Cette jonction, de laquelle on attendait de si grands résultats, avait

donc amené une sanglante défaite; elle fit naître entre les deux

généraux français des contestations qui n'ont jamais été bien

éclaircies. Les militaires reprochèrent à Macdonald d'avoir trop

séjourné en Toscane, d'avoir fait marcher ses divisions trop loin

les unes des autres, de manière que les divisions Victor, Rusca et

Dombrowsky furent battues deux jours de suite, avant que les divisions

Montrichard, Olivier et Watrin fussent en ligne; d'avoir cherché, le

jour de la bataille, à déborder les deux ailes de l'ennemi, au lieu

de diriger son principal effort à sa gauche vers la Haute-Trebbia; de

s'être tenu trop éloigné des montagnes, de manière à ne pas permettre à

Lapoype, qui était à Bobbio, de venir à son secours; enfin de s'être,

par-dessus tout, beaucoup trop hâté de livrer bataille, comme s'il eût

voulu avoir seul l'honneur de la victoire. Les militaires, en approuvant

le plan savamment combiné par Moreau, ne lui ont reproché qu'une

chose, c'est de n'avoir pas mis de côté tout ménagement pour un ancien

camarade, de n'avoir pas pris le commandement direct des deux armées, et

surtout de n'avoir pas commandé en personne à la Trebbia. Quoi qu'il

en soit de la justesse de ces reproches, il est certain que le plan de

Moreau, exécuté comme il avait été conçu, aurait sauvé l'Italie. Elle

fut entièrement perdue par la bataille de la Trebbia. Heureusement,

Moreau était encore là pour recueillir nos débris et empêcher Suwarow

de profiter de son immense supériorité. La campagne n'était ouverte que

depuis trois mois, et, excepté en Suisse, nous n'avions eu partout que

des revers. La bataille de Stokach nous avait fait perdre l'Allemagne;

les batailles de Magnano et de la Trebbia nous enlevaient l'Italie.

Masséna seul, ferme comme un roc, occupait encore la Suisse, le long de

la chaîne de l'Albis. Il ne faut pas oublier cependant, au milieu de ces

cruels revers, que le courage de nos soldats avait été inébranlable et

aussi brillant qu'aux plus beaux jours de nos victoires; que Moreau

avait été à la fois grand citoyen et grand capitaine, et avait empêché

que Suwarow ne détruisît d'un seul coup nos armées d'Italie.

Ces derniers malheurs fournirent de nouvelles armes aux ennemis du

directoire, et provoquèrent contre lui un redoublement d'invectives.

La crainte d'une invasion commençait à s'emparer des esprits. Les

départemens du Midi et des Alpes, exposés les premiers au débordement

des Austro-Russes, étaient dans une extrême fermentation. Les villes de

Chambéry, de Grenoble et d'Orange, envoyèrent au corps législatif des

adresses qui firent la plus vive sensation. Ces adresses renfermaient

les reproches injustes qui circulaient depuis deux mois dans toutes

les bouches; elles revenaient sur le pillage des pays conquis, sur

les dilapidations des compagnies, sur le dénûment des armées, sur le

ministère de Schérer, sur son généralat, sur l'injustice faite à Moreau,

sur l'arrestation de Championnet, etc. «Pourquoi, disaient-elles, les

conscrits fidèles se sont-ils vus forcés de rentrer dans leurs foyers,

par le dénûment où on les laissait? Pourquoi toutes les dilapidations

sont-elles restées impunies? Pourquoi l'inepte Schérer, signalé comme un

traître par Hoche, est-il resté si longtemps au ministère de la guerre?

Pourquoi a-t-il pu consommer, comme général, les maux qu'il avait

préparés comme ministre? Pourquoi des noms chers à la victoire sont-ils

remplacés par des noms inconnus? Pourquoi le vainqueur de Rome et de

Naples est-il en accusation?......»

On a déjà pu apprécier la valeur de ces reproches. Les adresses qui les

contenaient obtinrent l'honneur de l'impression, la mention honorable,

et le renvoi au directoire. Cette manière de les accueillir prouvait

assez les dispositions des deux conseils. Elles ne pouvaient être plus

mauvaises. L'opposition constitutionnelle s'était réunie à l'opposition

patriote. L'une composée d'ambitieux qui voulaient un gouvernement

nouveau, et d'importans qui se plaignaient que leurs avis et leurs

recommandations n'eussent pas été assez bien accueillis; l'autre formée

de patriotes exclus par les scissions du corps législatif, ou réduits au

silence par la loi du 19 fructidor; elles voulaient également la ruine

du gouvernement existant. Ils disaient que le directoire avait à la fois

mal administré et mal défendu la France; qu'il avait violé la liberté

des opinions, opprimé la liberté de la presse et des sociétés

populaires. Ils le déclaraient à la fois faible et violent; ils allaient

même jusqu'à revenir sur le 18 fructidor, et à dire que, n'ayant pas

respecté les lois dans cette journée, il ne pouvait plus les invoquer en

sa faveur.

La nomination de Sièyes au directoire avait été l'un des premiers motifs

de ces dispositions. Appeler au directoire un homme qui n'avait cessé

de regarder comme mauvaise la constitution directoriale, qui déjà, par

cette raison, avait refusé d'être directeur, c'était annoncer en quelque

sorte qu'on voulait une révolution. L'acceptation de Sièyes, dont on

doutait à cause de ses refus antérieurs, ne fit que confirmer ces

conjectures.

Les mécontens de toute espèce, qui voulaient un changement, se

groupèrent autour de Sièyes. Sièyes n'était point un chef de parti

habile; il n'en avait ni le caractère à la fois souple et audacieux, ni

même l'ambition; mais il ralliait beaucoup de monde par sa renommée.

On savait qu'il trouvait tout mauvais dans la constitution et le

gouvernement, et on se pressait autour de lui, comme pour l'inviter

à tout changer. Barras, qui avait su se faire pardonner son ancienne

présence au directoire par ses liaisons et ses intrigues avec tous les

partis, s'était rapproché de Sièyes, et était parvenu à se rattacher

à lui, en livrant lâchement ses collègues. C'est autour de ces deux

directeurs que se ralliaient tous les ennemis du directoire. Ce parti

avait songé à se donner l'appui d'un jeune général qui eût de la

réputation, et qui passât, comme beaucoup d'autres, pour une victime du

gouvernement. La position de Joubert, sur lequel on fondait de grandes

espérances, et qui était sans emploi depuis sa démission, avait fixé le

choix sur lui. Il allait s'allier à M. de Sémonville, en épousant une

demoiselle de Monthelon. On l'avait rapproché de Sièyes; on le fit

nommer général de la 17e division militaire, celle de Paris, et on

s'efforça d'en faire le chef de la nouvelle coalition.

On ne songeait point encore à faire des changemens; on voulait d'abord

s'emparer du gouvernement, sauver ensuite la France d'une invasion,

et on ajournait les projets constitutionnels à une époque où tous les

périls seraient passés. La première chose à obtenir était l'éloignement

des membres de l'ancien directoire. Sièyes n'y était que depuis une

quinzaine; il y était entré le 1er prairial, en remplacement de Rewbell.

Barras s'était sauvé de l'orage comme on a vu. Toute la haine se

déchargeait contre Larévellière, Merlin et Treilhard, tous trois fort

innocens de ce qu'on reprochait au gouvernement.

Ils avaient la majorité, puisqu'ils étaient trois, mais on voulait leur

rendre impossible l'exercice de l'autorité. Ils avaient résolu d'avoir

les plus grands égards pour Sièyes, de lui pardonner même son humeur,

afin de ne pas ajouter aux difficultés de la position, celles que des

divisions personnelles pourraient encore faire naître. Mais Sièyes était

intraitable; il trouvait tout mauvais, et il était en cela de très bonne

foi; mais il s'exprimait de manière à prouver qu'il ne voulait pas

s'entendre avec ses collègues pour porter remède au mal. Un peu infatué

de ce qu'il avait vu dans le pays d'où il venait, il ne cessait de leur

dire: «Ce n'est pas ainsi qu'on fait en Prusse.--Enseignez-nous donc,

lui répondaient ses collègues, comment on fait en Prusse; éclairez-nous

de vos avis, et aidez-nous à faire le bien.--Vous ne m'entendriez pas,

répliquait Sièyes; il est inutile que je vous parle; faites comme vous

avez coutume de faire.»

Tandis que, dans le sein du directoire, l'incompatibilité se déclarait

entre la minorité et la majorité, les attaques les plus vives se

succédaient au dehors de la part des conseils. Il y avait déjà querelle

ouverte sur les finances. La détresse, comme on l'a dit, provenait de

deux causes, la lenteur des rentrées et le déficit dans les produits

supposés. Sur 400 millions déjà ordonnancés pour dépenses consommées,

210 millions étaient à peine rentrés. Le déficit dans l'évaluation des

produits s'élevait, suivant Ramel, à 67 et même à 75 millions. Comme

on lui contestait toujours la quotité du déficit, il donna un démenti

formel au député Génissieux dans _le Moniteur_, et prouva ce qu'il

avançait. Mais que sert de prouver dans certains momens? On n'en accabla

pas moins le ministre et le gouvernement d'invectives; on ne cessa

pas de répéter qu'ils ruinaient l'état, et demandaient sans cesse de

nouveaux fonds pour fournir à de nouvelles dilapidations. Cependant,

la force de l'évidence obligea à accorder un supplément de produits.

L'impôt sur le sel avait été refusé; pour y suppléer, on ajouta un

décime par franc sur toutes les contributions, et on doubla encore celle

des portes et fenêtres. Mais c'était peu que de décréter des impôts,

il fallait assurer leur rentrée par différentes lois, relatives à leur

assiette et à leur perception. Ces lois n'étaient pas rendues. Le

ministre pressait leur mise en discussion; on ajournait sans cesse, et

on répondait à ses instances en criant à la trahison, au vol, etc.

Outre la querelle sur les finances, on en avait ouvert une autre. Déjà

il s'était élevé des réclamations sur certains articles de la loi du

19 fructidor qui permettaient au directoire de fermer les clubs et de

supprimer les journaux sur un simple arrêté. Un projet de loi avait été

ordonné sur la presse et les sociétés populaires, afin de modifier la

loi du 19 fructidor, et d'enlever au directoire le pouvoir arbitraire

dont il était revêtu. On s'élevait beaucoup aussi contre la faculté que

cette loi donnait au directoire de déporter à sa volonté les prêtres

suspects, et de rayer les émigrés de la liste. Les patriotes, eux-mêmes

semblaient vouloir lui enlever cette dictature, funeste seulement à

leurs adversaires. On commença par la discussion sur la presse et les

sociétés populaires. Le projet mis en avant était l'ouvrage de Berlier.

La discussion s'ouvrit dans les derniers jours de prairial (au milieu

de juin). Les partisans du directoire, parmi lesquels se distinguaient

Chénier, Bailleul, Creuzé-Latouche, Lecointe-Puyraveau, soutenaient que

cette dictature accordée au directoire par la loi du 19 fructidor,

bien que redoutable en temps ordinaire, était de la plus indispensable

nécessité dans la circonstance actuelle. Ce n'était pas, disaient-ils,

dans un moment de péril extrême qu'il fallait diminuer les forces du

gouvernement. La dictature qu'on lui avait donnée le lendemain du 18

fructidor lui était devenue nécessaire, non plus contre la faction

royaliste, mais contre la faction anarchique, non moins redoutable que

la première, et secrètement alliée avec elle. Les disciples de Baboeuf,

ajoutaient-ils, reparaissaient de toutes, parts, et menaçaient la

république d'un nouveau débordement.

Les patriotes, qui fourmillaient dans les cinq-cents, répondaient avec

leur véhémence accoutumée aux discours des partisans du directoire. Il

fallait, disaient-ils, donner une commotion à la France, et lui rendre

l'énergie de 1793, que le directoire avait entièrement étouffée en

faisant peser sur elle un joug accablant. Tout patriotisme allait

s'éteindre si on n'ouvrait pas les clubs, et si on ne rendait pas la

parole aux feuilles patriotiques. «Vainement, ajoutaient-ils, on accuse

les patriotes, vainement on feint de redouter un débordement de leur

part. Qu'ont-ils fait ces patriotes tant accusés? Depuis trois ans ils

sont égorgés, proscrits, sans patrie, dans la république qu'ils ont

contribué puissamment à fonder et qu'ils ont défendue. Quels crimes

avez-vous à leur reprocher? ont-ils réagi contre les réacteurs? Non. Ils

sont exagérés, turbulens; soit. Mais sont-ce là des crimes? Ils parlent,

ils crient même, si l'on veut; mais ils n'assassinent pas, et tous les

jours ils sont assassinés...» Tel était le langage de Briot (du Doubs),

du Corse Aréna, et d'une foule d'autres.

Les membres de l'opposition constitutionnelle s'exprimaient autrement.

Ils étaient naturellement modérés. Ils avaient le ton mesuré, mais amer

et dogmatique. Il fallait, suivant eux, revenir aux principes trop

méconnus, et rendre la liberté à la presse et aux sociétés populaires.

Les dangers de fructidor avaient bien pu valoir une dictature momentanée

au directoire, mais cette dictature donnée de confiance, comment en

avait-il usé? Il n'y avait qu'à interroger les partis, disait Boulay

(de la Meurthe). Quoique ayant tous des vues différentes, royalistes,

patriotes, constitutionnels, étaient d'accord pour déclarer que le

directoire avait mal usé de sa toute-puissance. Un même accord, chez des

hommes si opposés de sentimens et de vues, ne pouvait pas laisser de

doute, et le directoire était condamné.

Ainsi les patriotes irrités se plaignaient d'oppression; les

constitutionnels, pleins de prétentions, se plaignaient du mal-gouverné.

Tous se réunirent, et firent abroger les articles de la loi du 19

fructidor relatifs aux journaux et aux sociétés populaires. C'était là

une victoire importante, qui allait amener un déchaînement d'écrits

périodiques et le ralliement de tous les jacobins.

L'agitation allait croissante vers les derniers jours de prairial.

Les bruits les plus sinistres couraient de toutes parts. La nouvelle

coalition résolut d'employer les tracasseries ordinaires que les

oppositions emploient dans les gouvernemens représentatifs pour obliger

un ministère à se retirer. Questions embarrassantes et réitérées,

menaces d'accusation, on mit tout en usage. Ces moyens sont si naturels,

que, sans la pratique du gouvernement représentatif, l'instinct seul des

partis les découvre sur-le-champ.

Les commissions des dépenses, des fonds et de la guerre, établies dans

les cinq-cents pour s'occuper de ces divers objets, se réunirent, et

projetèrent un message au directoire. Boulay (de la Meurthe) fut chargé

du rapport, et le présenta le 15 prairial. Sur sa proposition, le

conseil des cinq-cents adressa au directoire un message par lequel

il demandait à être instruit des causes des dangers intérieurs et

extérieurs qui menaçaient la république, et des moyens qui existaient

pour y pourvoir. Les demandes de cette nature n'ont guère d'autre effet

que d'arracher des aveux de détresse, et de compromettre davantage le

gouvernement auquel on les arrache. Un gouvernement, nous le répétons,

doit réussir: l'obliger à convenir qu'il n'a pas réussi, c'est l'obliger

au plus funeste de tous les aveux. A ce message furent jointes une foule

de motions d'ordre, qui toutes avaient un objet analogue. Elles étaient

relatives au droit de former des sociétés populaires, à la liberté

individuelle, à la responsabilité des ministres, à la publicité des

comptes, etc.

Le directoire, en recevant le message en question, résolut d'y faire une

réponse détaillée, dans laquelle il tracerait le tableau de tous les

événemens, et exposerait les moyens qu'il avait employés, et ceux qu'il

se proposait d'employer encore, pour retirer la France de la crise où

elle se trouvait. Une réponse de cette nature exigeait le concours de

tous les ministres, pour que chacun d'eux pût fournir son rapport. Il

fallait au moins plusieurs jours pour le rédiger; mais ce n'est pas ce

qui convenait aux meneurs des conseils. Ils ne voulaient pas un état

exact et fidèle de la France, mais des aveux prompts et embarrassés.

Aussi, après avoir attendu quelques jours, les trois commissions qui

avaient proposé le message firent aux cinq-cents une proposition

nouvelle, par l'organe du député Poulain-Grand-Pré. C'était le 28

prairial (16 juin). Le rapporteur proposa aux cinq-cents de se déclarer

en permanence jusqu'à ce que le directoire eût répondu au message du 15.

La proposition fut adoptée. C'était jeter le cri d'alarme, et annoncer

un prochain événement. Les cinq-cents firent part aux anciens de leur

détermination, en les engageant à suivre leur exemple. L'exemple en

effet fut imité, et les anciens siégèrent aussi en permanence. Les

trois commissions des dépenses, des fonds, de la guerre, étant trop

nombreuses, furent changées en une seule commission, composée de

onze membres, et chargée de présenter les mesures exigées par les

circonstances.

Le directoire répondit, de son côté, qu'il allait se constituer en

séance permanente, pour hâter le rapport qu'on lui demandait. On conçoit

quelle agitation devait résulter d'une pareille détermination. On

faisait, comme d'usage, courir les bruits les plus sinistres: les

adversaires du directoire disaient qu'il méditait un nouveau coup

d'état, et qu'il voulait dissoudre les conseils. Ses partisans

répandaient au contraire qu'il y avait une coalition formée entre tous

les partis pour renverser violemment la constitution. Rien de pareil

n'était médité de part ni d'autre. La coalition des deux oppositions

voulait seulement la démission des trois anciens directeurs. On imagina

un premier moyen pour l'amener. La constitution voulait que le directeur

entrant en fonctions eût quitté la législature depuis un an révolu. On

s'aperçut que Treilhard, qui depuis treize mois siégeait au directoire,

était sorti de la législature le 30 floréal an V, et qu'il avait été

nommé au directoire, le 26 floréal an VI. Il manquait donc quatre jours

au délai prescrit. Ce n'était là qu'une chicane, car cette irrégularité

était couverte par le silence gardé pendant deux sessions, et d'ailleurs

Sièyes lui-même était dans le même cas. Sur-le-champ la commission des

onze proposa d'annuler la nomination de Treilhard. Cette annulation eut

lieu le jour même du 28 et fut signifiée au directoire.

Treilhard était rude et brusque, mais n'avait pas une fermeté égale à

la dureté de ses manières. Il était disposé à céder. Larévellière

était dans une tout autre disposition d'esprit. Cet homme honnête et

désintéressé, auquel ses fonctions étaient à charge, qui ne les avait

acceptées que par devoir, et qui faisait des voeux tous les ans pour

que le sort le rendît à la retraite, ne voulait plus abandonner ses

fonctions depuis que les factions coalisées paraissaient l'exiger. Il

se figurait qu'on ne voulait expulser les anciens directeurs que pour

abolir la constitution de l'an III; que Sièyes, Barras et la famille

Bonaparte, concouraient au même but dans des vues différentes, mais

toutes également funestes à la république. Dans cette persuasion, il ne

voulait pas que les anciens directeurs abandonnassent leur poste. En

conséquence, il courut chez Treilhard, et l'engagea à résister. «Avec

Merlin et moi, lui dit-il, vous formerez la majorité, et nous nous

refuserons à l'exécution de cette détermination du corps législatif,

comme illégale, séditieuse, et arrachée par une faction.» Treilhard

n'osa pas suivre cet avis, et envoya sur-le-champ sa démission aux

cinq-cents.

Larévellière, voyant la majorité perdue, n'en persista pas moins à

refuser sa démission, si on la lui demandait. Les meneurs des cinq-cents

résolurent de donner tout de suite un successeur à Treilhard. Sièyes

aurait voulu faire nommer un homme à sa dévotion; mais son influence

fut nulle dans cette occasion. On nomma un ancien avocat de Rennes,

président actuel du tribunal de cassation, et connu pour appartenir

plutôt à l'opposition patriote qu'à l'opposition constitutionnelle.

C'était Gohier, citoyen probe et dévoué à la république, mais peu

capable, étranger à la connaissance des hommes et des affaires. Il fut

nommé le 29 prairial, et dut être installé le lendemain même.

Ce n'était pas assez d'avoir exclu Treilhard, on voulait arracher du

directoire Larévellière et Merlin. Les patriotes surtout étaient furieux

contre Larévellière; ils se souvenaient que quoique régicide, il n'avait

jamais été montagnard, qu'il avait lutté souvent contre leur parti

depuis le 9 thermidor, et que l'année précédente il avait encouragé le

système des scissions. En conséquence, ils menacèrent de le mettre

en accusation, lui et Merlin, s'ils ne donnaient pas tous deux leur

démission. Sièyes fut chargé de faire une première ouverture, pour les

engager à céder volontairement à l'orage.

Le 29 au soir, jour de la sortie de Treilhard, Sièyes proposa une

réunion particulière des quatre directeurs chez Merlin. On s'y rendit.

Barras, comme si on se fût trouvé en danger, y vint avec le sabre au

côté, et n'ouvrit point la bouche. Sièyes prit la parole avec embarras,

fit une longue digression sur les fautes du gouvernement, et balbutia

longtemps avant d'en venir au véritable objet de la réunion. Enfin

Larévellière le somma de s'expliquer clairement. «Vos amis, répondit

Sièyes, et ceux de Merlin vous engagent tous deux à donner votre

démission.» Larévellière demanda quels étaient ces amis. Sièyes n'en put

nommer aucun qui méritât quelque confiance. Larévellière lui parla alors

avec le ton d'un homme indigné de voir le directoire trahi par ses

membres, et livré par eux aux complots des factieux. Il prouva

que jusqu'ici sa conduite et celle de ses collègues avaient été

irréprochables, que les torts qu'on leur imputait n'étaient qu'un

tissu de calomnies, puis il attaqua directement Sièyes sur ses projets

secrets, et le jeta dans le plus grand embarras par ses véhémentes

apostrophes. Barras, pendant tout ce temps, garda le plus morne silence.

Sa position était difficile, car seul il avait mérité tous les reproches

dont on accablait ses collègues. Leur demander leur démission pour des

torts qu'ils n'avaient pas, et qui n'étaient qu'à lui seul, eût été

trop embarrassant. Il se tut donc. On se sépara sans avoir rien obtenu.

Merlin, qui n'osait pas prendre un parti, avait déclaré qu'il suivrait

l'exemple de Larévellière.

Barras imagina d'employer un intermédiaire pour obtenir la démission de

ses deux collègues. Il se servit d'un ancien girondin, Bergoeng, que le

goût des plaisirs avait attiré dans sa société. Il le chargea d'aller

voir Larévellière pour le décider à se démettre. Bergoeng vint dans la

nuit du 20 au 30, invoqua auprès de Larévellière l'ancienne amitié qui

les liait, et employa tous les moyens pour l'ébranler. Il lui assura que

Barras l'aimait, l'honorait, et regardait son éloignement comme injuste,

mais qu'il le conjurait de céder, pour n'être pas exposé à une tempête.

Larévellière demeura inébranlable. Il répondit que Barras était dupe

de Sièyes, Sièyes de Barras, et que tous deux seraient dupés par

les Bonaparte; qu'on voulait la ruine de la république, mais qu'il

résisterait jusqu'à son dernier soupir.

Le lendemain 30, Gohier devait être installé. Les quatre directeurs

étaient réunis; tous les ministres étaient présens. A peine

l'installation fut-elle achevée, et les discours du président et du

nouveau directeur prononcés, qu'on revint à l'objet de la veille. Barras

demanda à parler en particulier à Larévellière; ils passèrent tous deux

dans une salle voisine. Barras renouvela auprès de son collègue les

mêmes instances, les mêmes caresses, et le trouva aussi obstiné. Il

rentra, assez embarrassé de n'avoir rien obtenu, et craignant toujours

la discussion des actes de l'ancien directoire, qui ne pouvait pas être

à son avantage. Alors il prit la parole avec violence, et n'osant pas

attaquer Larévellière, il se déchaîna contre Merlin qu'il détestait, fit

de lui la peinture la plus ridicule et la plus fausse, et le représenta

comme une espèce de fier-à-bras, méditant, avec une réunion de

coupe-jarrets, un coup d'état contre ses collègues et les conseils.

Larévellière, venant au secours de Merlin, prit aussitôt la parole,

et démontra l'absurdité de pareilles imputations. Rien dans le

jurisconsulte Merlin, en effet, ne ressemblait à ce portrait.

Larévellière retraça alors l'historique de toute l'administration du

directoire, et le fit avec détail pour éclairer les ministres et le

directeur entrant. Barras était dans une perplexité cruelle; il se

leva enfin, en disant: «Eh bien! c'en est fait, les sabres sont

tirés.--Misérable, lui répondit Larévellière avec fermeté, que parles-tu

de sabres? Il n'y a ici que des couteaux, et ils sont dirigés contre des

hommes irréprochables, que vous voulez égorger, ne pouvant les entraîner

à une faiblesse.»

Gohier voulut alors servir de conciliateur, mais ne put y réussir. Dans

ce moment, plusieurs membres des cinq-cents et des anciens s'étant

réunis, vinrent prier les deux directeurs de céder, en promettant qu'il

ne serait point dirigé contre eux d'acte d'accusation. Larévellière leur

répondit avec fierté qu'il n'attendait point de grâce, qu'on pouvait

l'accuser, et qu'il répondrait. Les députés qui s'étaient chargés de

cette mission retournèrent aux deux conseils, et y causèrent un nouveau

soulèvement en rapportant ce qui s'était passé. Boulay (de la Meurthe)

dénonça Larévellière, avoua sa probité, mais lui prêta mal à propos des

projets de religion nouvelle, et accusa beaucoup son entêtement, qui

allait, dit-il, perdre la république. Les patriotes se déchaînèrent avec

plus de violence que jamais, et dirent que puisqu'ils s'obstinaient, il

ne fallait faire aucune grâce aux directeurs.

L'agitation était au comble, et la lutte se trouvant engagée, on ne

savait plus jusqu'où elle pourrait être poussée. Beaucoup d'hommes

modérés des deux conseils se réunirent, et dirent que, pour éviter des

malheurs, il fallait aller conjurer Larévellière de céder à l'orage. Ils

se rendirent auprès de lui dans la nuit du 30, et le supplièrent, au nom

des dangers que courait la république, de donner sa démission. Ils lui

dirent qu'ils étaient exposés tous aux plus grands périls, et que s'il

s'obstinait à résister, ils ne savaient pas jusqu'où pourrait aller la

fureur des partis. «Mais ne voyez-vous pas, leur répondit Larévellière,

les dangers plus grands que court la république? Ne voyez-vous pas que

ce n'est pas à nous qu'on en veut, mais à la constitution; qu'en cédant

aujourd'hui, il faudra céder demain, et toujours, et que la république

sera perdue par notre faiblesse? Mes fonctions, ajouta-t-il, me sont à

charge; si je m'obstine à les garder aujourd'hui, c'est parce que

je crois devoir opposer une barrière insurmontable aux complots des

factions. Cependant, si vous croyez tous que ma résistance vous expose

à des périls, je vais me rendre; mais je vous le déclare, la république

est perdue. Un seul homme ne peut pas la sauver; je cède donc, puisque

je reste seul, et je vous remets ma démission.»

Il la donna dans la nuit. Il écrivit une lettre simple et digne pour

exprimer ses motifs. Merlin lui demanda à la copier, et les deux

démissions furent envoyées en même temps. Ainsi fut dissous l'ancien

directoire. Toutes les factions qu'il avait essayé de réduire s'étaient

réunies pour l'abattre, et avaient mis leurs ressentimens en commun. Il

n'était coupable que d'un seul tort, celui d'être plus faible qu'elles;

tort immense, il est vrai, et qui justifie la chute d'un gouvernement.

Malgré le déchaînement général, Larévellière emporta l'estime de tous

les citoyens éclairés. Il ne voulut pas, en quittant le directoire,

recevoir les cent mille francs que ses collègues étaient convenus de

donner au membre sortant; il ne reçut pas même la part à laquelle il

avait droit sur les retenues faites à leurs appointemens; il n'emporta

pas la voiture qu'il était d'usage de laisser au directeur sortant. Il

se retira à Andilly, dans une petite maison qu'il possédait, et il y

reçut la visite de tous les hommes considérés que la fureur des partis

n'intimidait pas. Le ministre Talleyrand fut du nombre de ceux qui

allèrent le visiter dans sa retraite.

Histoire de la Révolution française, Tome 10 · 第 10 / 37 题