ÉTAT DE L'ADMINISTRATION DE LA RÉPUBLIQUE ET DES ARMÉES AU COMMENCEMENT
DE 1799.--PRÉPARATIFS MILITAIRES.--LEVÉE DE 200 MILLE
CONSCRITS.--MOYENS ET PLANS DE GUERRE DU DIRECTOIRE ET DES PUISSANCES
COALISÉES.--DÉCLARATION DE GUERRE A L'AUTRICHE.--OUVERTURE DE
LA CAMPAGNE DE 1799.--INVASION DES GRISONS.--COMBAT DE
PFULLENDORF.--BATAILLE DE STOCKACH.--RETRAITE DE JOURDAN.--OPÉRATIONS
MILITAIRES EN ITALIE.--BATAILLE DE MAGNANO; RETRAITE DE
SCHÉRER.--ASSASSINAT DES PLÉNIPOTENTIAIRES FRANÇAIS A RASTADT.--EFFETS
DE NOS PREMIERS REVERS.--ACCUSATIONS MULTIPLIÉES CONTRE LE
DIRECTOIRE.--ÉLECTIONS DE L'AN VII.--SIÈYES EST NOMMÉ DIRECTEUR, EN
REMPLACEMENT DE REWBELL.
Tel était l'état des choses au commencement de l'année 1799. La guerre,
d'après les événemens que nous venons de rapporter, n'était plus
douteuse. D'ailleurs les correspondances interceptées, la levée de
boucliers de la cour de Naples, qui n'aurait pas pris l'initiative sans
la certitude d'une intervention puissante, les préparatifs immenses de
l'Autriche, enfin l'arrivée d'un corps russe en Moravie, ne laissaient
plus aucune incertitude. On était en nivôse (janvier 1799), et il était
évident que les hostilités seraient commencées avant deux mois. Ainsi
l'incompatibilité des deux grands systèmes que la révolution avait
mis en présence était prouvée par les faits. La France avait commencé
l'année 1798 avec trois républiques à ses côtés, les républiques batave,
cisalpine et ligurienne, et déjà il en existait six à la fin de
cette année, par la création des républiques helvétique, romaine et
parthénopéenne. Cette extension avait été moins le résultat de l'esprit
de conquête, que de l'esprit de système. On avait été obligé de secourir
les Vaudois opprimés: on avait été provoqué à Rome à venger la mort du
malheureux Duphot, immolé en voulant séparer les deux partis: à Naples
on n'avait fait que repousser une agression. Ainsi on avait été
forcément conduit à rentrer en lutte, il est constant que le directoire,
quoique ayant une immense confiance dans la puissance française,
désirait cependant la paix, pour des raisons politiques et financières;
il est constant aussi que l'empereur, tout en désirant la guerre,
voulait l'éloigner encore. Cependant tous s'étaient conduits comme
s'ils avaient voulu rentrer immédiatement en lutte, tant était grande
l'incompatibilité des deux systèmes.
La révolution avait donné au gouvernement français une confiance et
une audace extraordinaire. Le dernier événement de Naples, quoique peu
considérable en lui-même, venait de lui persuader encore que tout devait
fuir devant les baïonnettes françaises. C'était du reste l'opinion de
l'Europe. Il ne fallait rien moins que l'immensité des moyens réunis
contre la France, pour donner à ses ennemis le courage de se mesurer
avec elle. Mais cette confiance du gouvernement français dans ses
forces était exagérée, et lui cachait une partie des difficultés de sa
position. La suite a prouvé que ses ressources étaient immenses, mais
que dans le moment elles n'étaient pas encore assez assurées pour
garantir la victoire. Le directoire, outre la France, avait à
administrer la Hollande, la Suisse, toute l'Italie, partagées en
autant de républiques. Les administrer par l'intermédiaire de leur
gouvernement, était, comme on l'a vu, encore plus difficile que si on
avait commandé directement chez elles. On n'en pouvait presque
tirer aucune ressource, ni en argent ni en hommes, par le défaut
d'organisation. Il fallait cependant les défendre, et dès lors combattre
sur une ligne qui, depuis le Texel, s'étendait sans interruption jusqu'à
l'Adriatique, ligne qui, attaquée de front par la Russie et l'Autriche,
était prise à revers par les flottes anglaises, soit en Hollande, soit à
Naples. Les forces qu'une telle situation militaire exigeait, il fallait
les tirer de France seulement. Or, les armées étaient singulièrement
affaiblies. Quarante mille soldats, les meilleurs, étaient en Égypte
sous notre grand capitaine. Les armées restées en France étaient
diminuées de moitié par l'effet des désertions que la paix amène
toujours. Le gouvernement payait le même nombre de soldats, mais il
n'avait peut-être pas cent cinquante mille hommes effectifs. Les
administrations et les états-majors faisaient le profit sur la solde,
et c'était une surcharge inutile pour les finances. Ces cent cinquante
mille hommes effectifs formaient des cadres excellens, qu'on pouvait
remplir avec la nouvelle levée des conscrits; mais il fallait du temps
pour cela, et on n'en avait pas eu assez depuis rétablissement de
la conscription. Enfin, les finances étaient toujours dans le même
délabrement, par la mauvaise organisation de la perception. On avait
voté un budget de 600 millions, et une ressource extraordinaire de 125
millions, prise sur les 400 millions restans de biens nationaux; mais
la lenteur des rentrées, et l'erreur dans l'évaluation de certains
produits, laissaient un déficit considérable. Enfin la subordination, si
nécessaire dans une machine aussi vaste, commençait à disparaître. Les
militaires devenaient très difficiles à contenir. Cet état de guerre
perpétuelle leur faisait sentir qu'ils étaient nécessaires; ils en
devenaient impérieux et exigeans. Placés dans des pays riches, ils
voulaient en profiter, et ils étaient les complices de toutes les
spoliations. Ils voulaient aussi faire triompher leurs opinions là où
ils résidaient, et n'obéissaient qu'avec peine à la direction des agens
civils. On l'a vu dans la querelle de Brune avec Trouvé. Enfin, dans
l'intérieur, l'opposition qu'on a vu renaître depuis le 18 fructidor,
et prendre deux caractères, se prononçait davantage. Les patriotes,
réprimés aux dernières élections, se préparaient à triompher dans les
nouvelles. Les modérés critiquaient froidement, mais amèrement,
toutes les mesures du gouvernement, et suivant l'usage de toutes les
oppositions, lui reprochaient même les difficultés qu'il avait à
vaincre, et qui étaient le plus souvent insurmontables. Le gouvernement,
c'est la force même: il faut qu'il triomphe; tant pis pour lui s'il ne
triomphe pas. On n'écoute jamais ses excuses, quand il explique pourquoi
il n'a pas réussi.
Telle était la situation du directoire à l'instant où la guerre
recommença avec l'Europe. Il fit de grands efforts pour rétablir l'ordre
dans cette grande machine. La confusion régnait toujours en Italie. Les
ressources de cette belle contrée étaient gaspillées, et se perdaient
inutilement pour l'armée; quelques pillards en profitaient seuls. La
commission chargée d'instituer et d'administrer la république romaine
venait de terminer ses fonctions, et aussitôt l'influence des
états-majors s'était fait sentir. On avait changé les consuls jugés
trop modérés. On avait rompu les marchés avantageux pour l'entretien
de l'armée. La commission, dans laquelle Faypoult avait la direction
financière, avait conclu un marché pour l'entretien et le paiement des
troupes stationnées à Rome, et pour le transport de tous les objets
d'art envoyés en France. Elle avait adjugé en paiement des biens
nationaux pris sur le clergé. Le marché, outre qu'il était modéré sous
le rapport du prix, avait l'avantage de fournir un emploi aux biens
nationaux. Il fut cassé, et donné ensuite à la compagnie Baudin,
qui dévorait l'Italie. Cette compagnie se faisait appuyer par les
états-majors, auxquels elle abandonnait un pour cent de profit. Le
Piémont, qu'on venait d'occuper, offrait une nouvelle proie à dévorer,
et la probité de Joubert, général en chef de l'armée d'Italie, n'était
pas une garantie contre l'avidité de l'état-major et des compagnies.
Naples surtout allait être mise au pillage. Il y avait dans le
directoire quatre hommes intègres, Rewbell, Larévellière, Merlin et
Treilhard, que tous les désordres révoltaient. Larévellière surtout,
le plus sévère et le plus instruit des faits par ses relations
particulières avec l'ambassadeur Trouvé et avec les membres de la
commission de Rome, Larévellière voulait qu'on déployât la plus grande
énergie. Il proposa et fit adopter un projet fort sage; c'était
d'instituer dans tous les pays dépendans de la France, et où résidaient
nos armées, des commissions chargées de la partie civile et financière,
et tout à fait indépendantes des états-majors. A Milan, à Turin, à Rome,
à Naples, des commissions civiles devaient recevoir les contributions
stipulées avec les pays alliés de la France, passer les marchés, faire
tous les arrangemens financiers, fournir en un mot aux besoins des
armées, mais ne laisser aucun maniement de fonds aux chefs militaires.
Les commissions avaient cependant l'ordre de compter aux généraux les
fonds qu'ils demanderaient, sans qu'ils fussent obligés de justifier
pourquoi; ils n'en devaient compte qu'au gouvernement. Ainsi l'autorité
militaire était encore bien ménagée. Les quatre directeurs firent
adopter la mesure, et on signifia à Schérer l'ordre de la faire exécuter
sur-le-champ avec la dernière rigueur. Comme il montrait quelque
indulgence pour ses camarades, on lui signifia qu'il répondrait de tous
les désordres qui ne seraient pas réprimés.
Cette mesure, quelque juste qu'elle fût, devait blesser beaucoup les
états-majors. En Italie surtout ils parurent se révolter; ils dirent
qu'on déshonorait les militaires par les précautions qu'on prenait à
leur égard, qu'on enchaînait tout à fait les généraux, qu'on les
privait de toute autorité. Championnet, à Naples, avait déjà tranche du
législateur, et nommé des commissions chargées d'administrer le pays
conquis. Faypoult était envoyé à Naples pour s'y charger de toute la
partie financière. Il prit les arrêtés nécessaires pour faire rentrer
l'administration dans ses mains, et révoqua certaines mesures fort mal
entendues, prises par Championnet. Celui-ci, avec toute la morgue des
gens de son état, surtout quand ils sont victorieux, se regarda comme
offensé; il eut la hardiesse de prendre un arrêté par lequel il
enjoignait à Faypoult et aux autres commissaires de quitter Naples
sous vingt-quatre heures. Une pareille conduite était intolérable.
Méconnaître les ordres du directoire et chasser de Naples les envoyés
revêtus de ses pouvoirs, était un acte qui méritait la plus sévère
répression, à moins qu'on ne voulût abdiquer l'autorité suprême et
la remettre aux généraux. Le directoire ne faiblit pas, et grâce à
l'énergie des membres intègres qui voulaient mettre fin aux gaspillages,
il déploya ici toute son autorité. Il destitua Championnet, malgré
l'éclat de ses derniers succès, et le livra à une commission militaire.
Malheureusement l'insubordination ne s'arrêta pas là. Le brave Joubert
se laissa persuader que l'honneur militaire était blessé par les arrêtés
du directoire; il ne voulut pas conserver le commandement aux conditions
nouvelles prescrites aux généraux, et donna sa démission. Le directoire
l'accepta. Bernadotte refusa de succéder à Joubert, par les mêmes
motifs. Néanmoins le directoire ne céda pas et persista dans ses
arrêtés.
Le directoire s'occupa ensuite de la levée des conscrits, qui
s'exécutait lentement. Les deux premières classes ne pouvant pas fournir
les deux cent mille hommes, il se fit autoriser à les prendre dans
toutes les classes, jusqu'à ce que le nombre requis fût complet. Pour
gagner du temps, il fut décidé que les communes seraient chargées
elles-mêmes de l'équipement des nouvelles recrues, et que cette dépense
serait comptée en déduction de la contribution foncière. Ces nouveaux
conscrits, à peine équipés, devaient se rendre sur les frontières, y
être formés en bataillons de garnison, remplacer les vieilles troupes
dans les places et les camps de réserve, et dès que leur instruction
serait suffisante, aller rejoindre les armées actives.
Le directoire s'occupait aussi du déficit. Le ministre Ramel, qui
administrait toujours nos finances avec lumière et probité, depuis
l'établissement du directoire, après avoir vérifié le produit des
impôts, assurait que le déficit serait de 65 millions, sans compter tout
l'arriéré provenant du retard dans les rentrées. Une violente dispute
s'engagea sur la quotité du déficit. Les adversaires du directoire ne le
portaient pas à plus de 15 millions. Ramel prouvait qu'il serait de 65
au moins, et peut-être même de 75. On avait imaginé l'impôt des portes
et fenêtres, mais il ne suffisait pas. L'impôt du sel fut mis en
discussion. Alors de grands cris s'élevèrent: on opprimait le peuple,
disait-on, on faisait porter les charges publiques sur une seule classe,
on renouvelait les gabelles, etc. Lucien Bonaparte était celui des
orateurs qui faisait valoir les objections avec le plus d'acharnement.
Les partisans du gouvernement répondaient en alléguant la nécessité.
L'impôt fut rejeté par le conseil des anciens. Pour en remplacer le
produit, on doubla l'impôt des portes et fenêtres; on décupla même celui
des portes cochères. On mit en vente les biens du culte protestant, on
décréta que le clergé protestant recevrait des salaires en dédommagement
de ses biens. On mit à la disposition du gouvernement les sommes à
recouvrer sur les propriétaires de biens restés indivis avec l'état.
Malheureusement toutes ces ressources n'étaient pas assez promptes.
Outre la difficulté de porter le produit de l'impôt au niveau de 600
millions, il y avait un autre inconvénient dans la lenteur des rentrées.
On était encore réduit, cette année comme dans les précédentes, à donner
des délégations aux fournisseurs sur les produits non rentrés. Les
rentiers, auxquels on avait, depuis le remboursement des deux tiers,
promis la plus grande exactitude, étaient payés eux-mêmes avec des bons
recevables en acquittement des impôts. Ainsi on se trouvait de nouveau
réduit aux expédiens.
Ce n'était pas tout que de réunir des soldats et des fonds pour les
entretenir, il fallait les distribuer d'après un plan convenable, et
leur choisir des généraux. Il fallait, comme nous l'avons dit, garder la
Hollande, la ligne du Rhin, la Suisse et toute l'Italie, c'est-à-dire
opérer depuis le golfe de Tarente jusqu'au Texel. La Hollande était
couverte d'un côté par la neutralité de la Prusse, qui paraissait
certaine; mais une flotte anglo-russe devait y faire un débarquement, et
il était urgent de la protéger contre ce danger. La ligne du Rhin était
protégée par les deux places de Mayence et de Strasbourg; et quoiqu'il
fût peu probable que l'Autriche vînt essayer de la percer, il était
prudent de la couvrir par un corps d'observation. Soit qu'on prît
l'offensive ou qu'on l'attendît, c'était sur les bords du Haut-Danube,
vers les environs du lac de Constance, ou en Suisse, qu'on devait
rencontrer les armées autrichiennes. Il fallait une armée active qui,
partie de l'Alsace ou de la Suisse, s'avancerait dans les plaines de
la Bavière. Il fallait ensuite un corps d'observation pour couvrir la
Suisse; il fallait enfin une grande armée pour couvrir la Haute-Italie
contre les Autrichiens, et la Basse-Italie contre les Napolitains et les
Anglais réunis.
Ce champ de bataille était immense, et il n'était pas connu et jugé
comme il l'a été depuis, à la suite de longues guerres et de campagnes
immortelles. On pensait alors que la clé de la plaine était dans les
montagnes. La Suisse, placée au milieu de la ligne immense sur laquelle
on allait combattre, paraissait la clé de tout le continent; et la
France, qui occupait la Suisse, semblait avoir un avantage décisif. Il
semblait qu'en ayant les sources du Rhin, du Danube, du Pô, elle en
commandât tout le cours. C'était là une erreur. On conçoit que deux
armées qui appuient immédiatement une aile à des montagnes, comme les
Autrichiens et les Français quand ils se battaient aux environs de
Vérone ou aux environs de Rastadt, tiennent à la possession de ces
montagnes, parce que celle des deux qui en est maîtresse peut déborder
l'ennemi par les hauteurs. Mais quand on se bat à cinquante ou cent
lieues des montagnes, elles cessent d'avoir la même importance. Tandis
qu'on s'épuiserait pour la possession du Saint-Gothard, des armées
placées sur le Rhin ou sur le Bas-Pô auraient le temps de décider du
sort de l'Europe. Mais on concluait du petit au grand: de ce que les
hauteurs sont importantes sur un champ de bataille de quelques lieues,
on en concluait que la puissance maîtresse des Alpes devait l'être
du continent. La Suisse n'a qu'un avantage réel, c'est d'ouvrir des
débouchés directs à la France sur l'Autriche, et à l'Autriche sur la
France. On conçoit dès lors que, pour le repos des deux puissances et
de l'Europe, la clôture de ces débouchés soit un bienfait. Plus on peut
empêcher les points de contact et les moyens d'invasion, mieux on fait,
surtout entre deux états qui ne peuvent se heurter sans que le continent
en soit ébranlé. C'est en ce sens que la neutralité de la Suisse
intéresse toute l'Europe, et qu'on a toujours eu raison d'en faire un
principe de sûreté générale.
La France, en l'envahissant, s'était donné l'avantage des débouchés
directs sur l'Autriche et l'Italie, et, en ce sens, on pouvait regarder
la possession de la Suisse comme importante pour elle. Mais si la
multiplicité des débouchés est un avantage pour la puissance qui
doit prendre l'offensive, et qui en a les moyens, elle devient un
inconvénient pour la puissance qui est réduite à la défensive, par
l'infériorité de ses forces. Celle-ci doit souhaiter alors que le nombre
des points d'attaque soit aussi réduit que possible, afin de pouvoir
concentrer ses forces, avec avantage. S'il eût été avantageux pour la
France, suffisamment préparée à l'offensive, de pouvoir déboucher
en Bavière par la Suisse, il était fâcheux pour elle, réduite à la
défensive, de ne pouvoir pas compter sur la neutralité suisse; il était
fâcheux pour elle d'avoir à garder tout l'espace compris de Mayence à
Gênes, au lieu de pouvoir, comme elle le fit en 1798, concentrer ses
forces, entre Mayence et Strasbourg d'une part, et entre le Mont-Blanc
et Gênes de l'autre.
Ainsi, l'occupation de la Suisse pouvait devenir dangereuse pour la
France, dans le cas de la défensive. Mais elle était fort loin de se
croire dans un cas pareil. Le projet du gouvernement était de prendre
l'offensive partout et de procéder, comme naguère, par des coups
foudroyans. Mais la distribution de ses forces fut des plus
malheureuses. On plaça une armée d'observation en Hollande, et une autre
armée d'observation sur le Rhin. Une armée active devait partir de
Strasbourg, traverser la forêt Noire, et envahir la Bavière. Une
seconde armée active devait combattre en Suisse pour la possession des
montagnes, et appuyer ainsi d'un côté celle qui agirait sur le Danube,
et de l'autre celle qui agirait en Italie. Une autre grande armée devait
partir de l'Adige pour chasser tout à fait les Autrichiens jusqu'au-delà
de l'Izonzo. Enfin, une dernière armée d'observation devait couvrir la
Basse-Italie, et garder Naples. On voulait que l'armée de Hollande fût
de vingt mille hommes, celle du Rhin de quarante, celle du Danube
de quatre-vingt, celle de Suisse de quarante, celle d'Italie de
quatre-vingt, celle de Naples de quarante, ce qui faisait en tout trois
cent mille hommes indépendamment des garnisons. Avec de pareilles
forces, cette distribution devenait moins défectueuse. Mais si, par la
levée des conscrits, on pouvait, dans quelque temps, porter nos armées à
ce nombre, on était loin d'y être arrivé dans le moment. On ne pouvait
guère laisser que dix mille hommes en Hollande. Sur le Rhin on pouvait
à peine réunir quelques mille hommes. Les troupes destinées à composer
cette armée d'observation étaient retenues dans l'intérieur, soit pour
surveiller la Vendée encore menacée, soit pour protéger la tranquillité
publique pendant les élections qui se préparaient. L'armée destinée à
agir sur le Danube était au plus de quarante mille hommes, celle de
Suisse de trente, celle d'Italie de cinquante, celle de Naples de
trente. Ainsi, nous comptions à peine cent soixante ou cent soixante-dix
mille hommes. Les éparpiller du Texel au golfe de Tarente, était la
chose du monde la plus imprudente.
Puisque le directoire, emporté par l'audace révolutionnaire, voulait
prendre l'offensive, il fallait alors, plus que jamais, choisir les
points d'attaque, se réunir en masse suffisante sur ces points, et ne
pas se disséminer, pour combattre sur tous à la fois. Ainsi, en Italie,
au lieu de disperser ses forces depuis Vérone jusqu'à Naples, il
fallait, à l'exemple de Bonaparte, en réunir la plus grande partie sur
l'Adige; et frapper là les grands coups. En battant les Autrichiens sur
l'Adige, il était assez prouvé qu'on pouvait tenir en respect Rome,
Florence et Naples. Du côté du Danube, au lieu de perdre inutilement des
milliers de braves au pied du Saint-Gothard, il fallait diminuer l'armée
de Suisse et du Rhin, grossir l'armée active du Danube, et livrer avec
celle-ci une bataille décisive en Bavière. On pouvait même réduire
encore les points d'attaque, rester en observation sur l'Adige, n'agir
offensivement que sur le Danube, et là, porter un coup plus fort et
plus sûr, en grossissant la masse qui devait le frapper. Napoléon et
l'archiduc Charles ont prouvé, le premier par de grands exemples, le
second par des raisonnemens profonds, qu'entre l'Autriche et la France,
la querelle doit se vider sur le Danube. C'est là qu'est le chemin le
plus court pour arriver au but. Une armée française victorieuse en
Bavière, rend nuls tous les succès d'une armée autrichienne victorieuse
en Italie, parce qu'elle est beaucoup plus rapprochée de Vienne.
Il faut dire, pour excuser les plans du directoire, qu'on n'avait point
encore embrassé d'aussi vastes champs de bataille, et que le seul homme
qui l'aurait pu alors était en Égypte. On dissémina donc les cent
soixante mille hommes, ou environ, actuellement disponibles, sur la
ligne immense que nous avons décrite, et dans l'ordre que nous avons
indiqué. Dix mille hommes devaient observer la Hollande, quelques mille
le Rhin; quarante mille formaient l'armée du Danube, trente mille celle
de Suisse, cinquante mille celle d'Italie, trente celle de Naples. Les
conscrits devaient bientôt renforcer ces masses, et les porter au nombre
fixé par les plans du directoire.
Le choix des généraux ne fut guère plus heureux que la conception
des plans. Il est vrai que depuis la mort de Hoche, et le départ de
Bonaparte, Desaix et Kléber pour l'Égypte, les choix étaient beaucoup
plus limités. Il restait un général dont la réputation était grande
et méritée, c'était Moreau. On pouvait être plus audacieux, plus
entreprenant, mais on n'était ni plus ferme ni plus sûr. Un état défendu
par un tel homme ne pouvait périr. Disgracié à cause de sa conduite
dans l'affaire Pichegru, il avait modestement consenti à devenir simple
inspecteur d'infanterie. On le proposa au directoire pour commander en
Italie. Depuis que Bonaparte avait tant attiré l'attention sur cette
belle contrée, depuis qu'elle était comme la pomme de discorde entre
l'Autriche et la France, ce commandement semblait le plus important.
C'est pourquoi on songea à Moreau. Barras s'y opposa de toutes ses
forces. Il donna des raisons de grand patriote, et présenta Moreau comme
suspect, à cause de sa conduite au 18 fructidor. Ses collègues eurent
la faiblesse de céder. Moreau fut écarté, et resta simple général de
division dans l'armée qu'il aurait dû commander en chef. Il accepta
noblement ce rang subalterne et au-dessous de ses talens. Joubert et
Bernadotte avaient refusé le commandement de l'armée d'Italie, on sait
par quels motifs. On songea donc à Schérer, ministre de la guerre. Ce
général, par son succès en Belgique et sa belle bataille de Loano,
s'était acquis beaucoup de réputation. Il avait de l'esprit, mais un
corps usé par l'âge et les infirmités; il n'était plus capable de
commander à des jeunes gens pleins de force et d'audace. D'ailleurs il
s'était brouillé avec la plupart de ses camarades, en voulant apporter
quelque rigueur dans la répression de la licence militaire. Barras le
proposa pour général de l'armée d'Italie. On dit que c'était pour le
faire sortir du ministère de la guerre, où il commençait à devenir
importun par sa sévérité. Cependant les militaires que l'on consulta,
notamment Bernadotte et Joubert, ayant parlé de sa capacité comme on en
parlait alors dans l'armée, c'est-à-dire avec beaucoup d'estime, il fut
nommé général en chef de l'armée d'Italie. Il s'en défendit beaucoup,
alléguant son âge, sa santé, et surtout son impopularité, due aux
fonctions qu'il avait exercées; mais on insista et il fut obligé
d'accepter.
Championnet, traduit devant une commission, fut remplacé dans le
commandement de l'armée de Naples par Macdonald. Masséna fut chargé du
commandement de l'armée d'Helvétie. Ces choix étaient excellens, et la
république ne pouvait que s'en applaudir. L'importante armée du Danube
fut donnée au général Jourdan. Malgré ses malheurs dans la campagne de
1798, on n'avait point oublié les services qu'il avait rendus en 1793
et 1794, et on espérait qu'il ne serait pas au-dessous de ses premiers
exploits. Puisqu'on ne la donnait pas à Moreau, l'année du Danube
ne pouvait être en de meilleures mains. Malheureusement elle était
tellement inférieure en nombre, qu'il eût fallu, pour la commander avec
confiance, l'audace du vainqueur d'Arcole et de Rivoli. Bernadotte eut
l'armée du Rhin; Brune celle de Hollande.
L'Autriche avait fait des préparatifs bien supérieurs aux nôtres. Ne se
confiant pas comme nous dans ses succès, elle avait employé les deux
années écoulées depuis l'armistice de Léoben, à lever, à équiper et à
instruire de nouvelles troupes. Elle les avait pourvues de tout ce qui
était nécessaire, et s'était étudié à choisir les meilleurs généraux.
Elle pouvait porter actuellement en ligne deux cent vingt-cinq mille
hommes effectifs, sans compter les recrues qui se préparaient encore. La
Russie lui fournissait un contingent de soixante mille hommes, dont
on vantait dans toute l'Europe la bravoure fanatique, et qui étaient
commandés par le célèbre Suwarow. Ainsi la nouvelle coalition allait
opérer sur le front de notre ligne avec environ trois cent mille hommes.
On annonçait deux autres contingens russes, combinés avec des troupes
anglaises, et destinés, l'un à la Hollande, l'autre à Naples.
Le plan de campagne de la coalition n'était pas mieux conçu que le
nôtre. C'était une conception pédantesque du conseil aulique, fort
désapprouvée par l'archiduc Charles, mais imposée à lui et à tous les
généraux, sans qu'il leur fût permis de la modifier. Ce plan reposait,
comme celui des Français, sur le principe que les montagnes sont la clé
de la plaine. Aussi des forces considérables étaient-elles amoncelées
pour garder le Tyrol et les Grisons, et pour arracher, s'il était
possible, la grande chaîne des Alpes aux Français. Le second objet que
le conseil aulique semblait le plus affectionner, c'était l'Italie. Des
forces considérables étaient placées derrière l'Adige. Le théâtre de
guerre le plus important, celui du Danube, ne paraissait pas être celui
dont on s'était le plus occupé. Ce qu'on avait fait de plus heureux de
ce côté, c'était d'y placer l'archiduc Charles. Voici comment étaient
distribuées les forces autrichiennes. L'archiduc Charles était, avec
cinquante-quatre mille fantassins et vingt-quatre mille chevaux, en
Bavière. Dans le Voralberg, tout le long du Rhin, jusqu'à son embouchure
dans le lac de Constance, le général Hotze commandait vingt-quatre mille
fantassins et deux mille chevaux. Bellegarde était dans le Tyrol avec
quarante-six mille hommes, dont deux mille cavaliers. Kray avait sur
l'Adige soixante-quatre mille fantassins et onze mille chevaux, ce qui
faisait soixante-quinze mille hommes en tout. Le corps russe devait
venir se joindre à Kray, pour agir en Italie.
On voit que les vingt-six mille hommes de Hotze, et les quarante-six
mille de Bellegarde, devaient agir dans les montagnes. Ils devaient
gagner les sources des fleuves, tandis que les armées qui agissaient
dans la plaine tâcheraient d'en franchir le cours. Du côté des Français,
l'armée d'Helvétie était chargée du même soin. Ainsi, de part et
d'autre, une foule de braves allaient s'entre-détruire inutilement sur
des rochers inaccessibles, dont la possession ne pouvait guère influer
sur le sort de la guerre[4].
[Note 4: Toutes ces assertions sont motivées au long par l'archiduc
Charles, le général Jomini et Napoléon.]
Les généraux français n'avaient pas manqué d'informer le directoire de
l'insuffisance de leurs moyens en tout genre. Jourdan, obligé d'envoyer
plusieurs bataillons en Belgique, pour y réprimer quelques troubles,
et une demi-brigade à l'armée d'Helvétie pour remplacer une autre
demi-brigade envoyée en Italie, ne comptait plus que trente-huit mille
hommes effectifs. De pareilles forces étaient trop disproportionnées
avec celles de l'archiduc, pour qu'il pût lutter avec avantage. Il
demandait la prompte formation de l'armée de Bernadotte, qui ne comptait
pas encore plus de cinq à six mille hommes, et surtout l'organisation
des nouveaux bataillons de campagne. Il aurait voulu qu'on lui permît
d'attirer à lui, ou l'armée du Rhin, ou l'armée d'Helvétie, en quoi
il avait raison. Masséna se plaignait, de son côté, de n'avoir ni les
magasins, ni les moyens de transport indispensables pour faire vivre son
armée dans des pays stériles et d'un accès extrêmement difficile.
Le directoire répondait à ces observations que les conscrits allaient
rejoindre et se former bientôt en bataillons de campagne; que l'armée
d'Helvétie serait incessamment portée à quarante mille hommes, celle
du Danube à soixante; que dès que les élections seraient achevées, les
vieux bataillons, retenus dans l'intérieur, iraient former le noyau de
l'armée du Rhin. Bernadotte et Masséna avaient ordre de concourir aux
opérations de Jourdan, et de se conformer à ses vues. Comptant toujours
sur l'effet de l'offensive, et animé de la même confiance dans ses
soldats, il voulait que, malgré la disproportion du nombre, ses généraux
se hâtassent de brusquer l'attaque et de déconcerter les Autrichiens
par une charge impétueuse. Aussi les ordres furent-ils donnés en
conséquence.
Les Grisons, partagés en deux factions, avaient hésité long-temps entre
la domination autrichienne et la domination suisse. Enfin ils avaient
appelé les Autrichiens dans leurs vallées. Le directoire, les
considérant comme sujets suisses, ordonna à Masséna d'occuper leur
territoire, en faisant aux Autrichiens une sommation préalable de
l'évacuer En cas de refus, Masséna devait attaquer sur-le-champ. En même
temps, comme les Russes s'avançaient toujours en Autriche, il adressa, à
ce sujet, deux notes, l'une au congrès de Rastadt, l'autre à l'empereur.
Il déclarait au corps germanique et à l'empereur, que, si dans l'espace
de huit jours un contre-ordre n'était pas donné à la marche des Russes,
il regarderait la guerre comme déclarée. Jourdan avait ordre de passer
le Rhin aussitôt ce délai expiré.
Le congrès de Rastadt avait singulièrement avancé ses travaux. Les
questions de la ligne du Rhin, du partage des îles, de la construction
des ponts, étant terminées, on ne s'occupait plus que de la question
des dettes. La plupart des princes germaniques, excepté les princes
ecclésiastiques, ne demandaient pas mieux que de s'entendre, pour éviter
la guerre; mais soumis la plupart à l'Autriche, ils n'osaient pas se
prononcer. Les membres de la députation quittaient successivement
le congrès, et bientôt on allait se trouver dans l'impossibilité de
délibérer. Le congrès déclara ne pas pouvoir répondre à la note du
directoire, et en référa à la diète de Ratisbonne. La note destinée à
l'empereur fut envoyée à Vienne même et resta sans réponse. La guerre se
trouvait donc déclarée par le fait. Jourdan eut ordre de traverser le
Rhin, et de s'avancer, par la forêt Noire, jusqu'aux sources du Danube.
Il franchit le Rhin le 11 ventôse an VII (1er mars). L'archiduc Charles
franchit le Lech le 13 ventôse (3 mars). Ainsi les limites que les deux
puissances s'étaient prescrites étaient franchies, et on allait de
nouveau en venir aux mains. Cependant, tout en faisant une marche
offensive, Jourdan avait ordre de laisser tirer les premiers coups
de fusil à l'ennemi, en attendant que la déclaration de guerre fût
approuvée par le corps législatif.
Pendant ce temps Masséna agit dans les Grisons. Il somma les Autrichiens
de les évacuer le 16 ventôse (6 mars). Les Grisons se composent de la
haute vallée du Rhin et de la haute vallée de l'Inn, ou Engadin.
Masséna résolut de passer le Rhin près de son embouchure dans le lac de
Constance, et de s'emparer ainsi de tous les corps répandus dans les
hautes vallées. Lecourbe, qui formait son aile droite, et qui, par
son activité et son audace extraordinaires, était le général le plus
accompli pour la guerre des montagnes, devait partir des environs du
Saint-Gothard, franchir le Rhin vers ses sources, se jeter dans la
vallée de l'Inn. Le général Dessoles, avec une division de l'armée
d'Italie, devait le seconder en se portant de la Valteline dans la
vallée du Haut-Adige.
Ces habiles dispositions furent exécutées avec une grande vigueur. Le 16
ventôse (6 mars) le Rhin fut franchi sur tous les points. Les soldats
jetèrent des charrettes dans le fleuve, et passèrent dessus comme sur un
pont. En deux jours, Masséna fut maître de tout le cours du Rhin, depuis
ses sources jusqu'à son embouchure dans le lac de Constance, et prit
quinze pièces de canon et cinq mille prisonniers. Lecourbe, de son côté,
n'exécutait pas avec moins de bonheur les ordres de son général en chef.
Il franchit le Rhin supérieur, passa de Dissentis à Tusis dans la vallée
de l'Albula, et, de cette vallée, se jeta hardiment dans celle de l'Inn,
en traversant les plus hautes montagnes de l'Europe, couvertes encore
des neiges de l'hiver. Un retard forcé ayant empêché Dessoles de se
porter de la Valteline sur le Haut-Adige, Lecourbe se trouvait exposé au
débordement de toutes les forces autrichiennes cantonnées dans le Tyrol.
En effet, tandis qu'il s'avançait hardiment dans la vallée de l'Inn
et marchait sur Martinsbruck, Laudon se jeta avec un corps sur ses
derrières; mais l'intrépide Lecourbe, revenant sur ses pas, assaillit
Laudon, l'accabla, lui fit beaucoup de prisonniers, et recommença sa
marche dans la vallée de l'Inn.
Ces débuts brillans semblaient faire croire que dans les Alpes comme à
Naples, les Français pourraient braver partout un ennemi supérieur
en nombre. Ils confirmèrent le directoire dans l'idée qu'il fallait
persister dans l'offensive, et suppléer au nombre par la hardiesse.
Le directoire envoya à Jourdan la déclaration de guerre qu'il avait
obtenue des conseils[5], avec l'ordre d'attaquer sur-le-champ. Jourdan
avait débouché par les défilés de la forêt Noire, dans le pays compris
entre le Danube et le lac de Constance. L'angle formé par ce fleuve et
ce lac va en s'ouvrant toujours davantage, à mesure qu'on avance en
Allemagne. Jourdan, qui voulait appuyer sa gauche au Danube, et sa
droite au lac de Constance, pour communiquer avec Masséna, était donc
obligé, à mesure qu'il s'avançait, d'étendre toujours sa ligne, et de
l'affaiblir par conséquent d'une manière dangereuse, surtout devant un
ennemi très supérieur en nombre. Il s'était d'abord porté jusqu'à Mengen
d'un côté, et jusqu'à Marckdorf de l'autre. Mais apprenant que l'armée
du Rhin ne serait pas organisée avant le 10 germinal (30 mars), et
craignant d'être tourné par la vallée du Necker, il crut devoir faire
un mouvement rétrograde. Les ordres de son gouvernement et le succès de
Masséna le décidèrent à remarcher en avant. Il fit choix d'une bonne
position entre le lac de Constance et le Danube. Deux torrens, l'Ostrach
et l'Aach, partant à peu près du même point, et se jetant l'un dans le
Danube, l'autre dans le lac de Constance, forment une même ligne droite,
derrière laquelle Jourdan s'établit. Saint-Cyr, formant sa gauche, était
à Mengen; Souham, avec le centre, à Pfullendorf; Férino, avec la droite,
à Barendorf.
[Note 5: Cette déclaration de guerre fut faite le 22 ventôse an VII
(12 mars).]
D'Haupoult était placé à la réserve. Lefebvre, avec la division
d'avant-garde, était à Ostrach. Ce point était le plus accessible de la
ligne: placé à l'origine des deux torrens, il présentait des marécages
qu'on pouvait traverser sur une longue chaussée. C'est sur ce point que
l'archiduc Charles, qui ne voulait point se laisser prévenir, résolut de
porter son principal effort. Il dirigea deux colonnes à la gauche et
à la droite des Français contre Saint-Cyr et Férino. Mais sa masse
principale, forte de près de cinquante mille hommes, fut portée tout
entière sur le point d'Ostrach, où se trouvaient neuf mille Français au
plus. Le combat commença le 2 germinal (22 mars) au matin et fut des
plus acharnés. Les Français déployèrent à cette première rencontre
une bravoure et une opiniâtreté qui excitèrent l'admiration du prince
Charles lui-même. Jourdan accourut sur ce point; mais l'étendue de sa
ligne et la nature du pays ne permettaient pas que, par un mouvement
rapide, il transportât les forces de ses ailes à son centre. Le passage
fut forcé, et, après une résistance honorable, Jourdan se vit obligé de
battre en retraite. Il se replia entre Singen et Tuttlingen.
Un échec à l'ouverture de la campagne était fâcheux; il détruisait ce
prestige d'audace et d'invincibilité dont les Français avaient besoin
pour suppléer au nombre. Cependant l'infériorité des forces avait rendu
cet échec presque inévitable. Jourdan ne renonça pas pourtant à prendre
l'offensive. Sachant que Masséna s'avançait au-delà du Rhin, se fiant à
la coopération de l'armée du Danube, il se croyait obligé de tenter un
dernier effort pour soutenir son collègue, et l'appuyer en se portant
vers le lac de Constance. Il avait un autre motif de se reporter en
avant: c'était le désir d'occuper le point de Stokach, où se croisent
les routes de Suisse et de Souabe, point qu'il avait eu le tort
d'abandonner en se retirant entre Singen et Tuttlingen. Il fixa son
mouvement au 5 germinal (25 mars.)
L'archiduc Charles n'était pas encore assuré de la direction qu'il
devait donner à ses mouvemens. Il ne savait s'il devait diriger sa
marche ou sur la Suisse, de manière à séparer Jourdan de Masséna, ou
vers les sources du Danube, de manière à le séparer de sa base du Rhin.
La direction vers la Suisse lui semblait la plus avantageuse pour les
deux armées, car les Français avaient autant d'intérêt à se lier à
l'armée d'Helvétie que les Autrichiens en avaient à les en séparer. Mais
il ignorait les projets de Jourdan, et voulait faire une reconnaissance
pour s'en assurer. Il avait projeté cette reconnaissance pour le
5 germinal (25 mars), le jour même où Jourdan de son côté voulait
l'attaquer.
La nature des lieux rendait la position des deux armées extrêmement
compliquée. Le point stratégique était Stokach, où se croisent les
routes de Souabe et de Suisse. C'était là la position que Jourdan
voulait reprendre, et que l'archiduc voulait garder. La Stokach, petite
rivière, coule en faisant beaucoup de détours, devant la ville du même
nom, et va finir son cours sinueux dans le lac de Constance. C'était sur
cette rivière que l'archiduc avait pris position, Il avait sa gauche
entre Nenzingen et Wahlwies, sur des hauteurs, et derrière l'un des
circuits de la Stokach; son centre était placé sur un plateau élevé,
nommé le Nellemberg, et en avant de la Stokach; et sa droite sur le
prolongement de ce plateau, le long de la chaussée qui va de Stokach à
Liptingen. Elle se trouvait, comme le centre, en avant de la Stokach.
L'extrémité de cette aile était couverte par les bois épais qui
s'étendent sur la route de Liptingen. Il y avait de grands défauts dans
cette position. Si la gauche avait la Stokach devant elle, le centre et
la droite l'avaient à dos, et pouvaient y être précipités par un effort
de l'ennemi. En outre, toutes les positions de l'armée n'avaient qu'une
même issue vers la ville de Stokach, et en cas d'une retraite forcée, la
gauche, le centre, la droite, seraient venus s'entasser par une seule
route, et auraient pu amener, en s'y rencontrant, une confusion
désastreuse. Mais l'archiduc, en voulant couvrir Stokach, ne pouvait pas
prendre d'autre position, et la nécessité était son excuse. Il n'avait
à se reprocher que deux véritables fautes: l'une de n'avoir pas fait
quelques travaux pour mieux garder son centre et sa droite, et l'autre
d'avoir trop porté de troupes à sa gauche, qui était suffisamment
protégée par la rivière. C'est l'extrême désir de conserver le point
important de Stokach, qui lui fit distribuer ainsi ses troupes. Il avait
du reste l'avantage d'une immense supériorité numérique.
Jourdan ignorait une partie des dispositions de l'archiduc, car rien
n'est plus difficile que les reconnaissances, surtout dans un pays aussi
accidenté que celui où agissaient les deux armées. Il occupait toujours
l'ouverture de l'angle formé par le Danube et le lac de Constance, de
Tuttlingen à Steusslingen. Cette ligne était fort étendue, et la nature
du pays, qui ne permettait guère une concentration rapide, rendait
cet inconvénient encore plus grave. Il ordonna au général Férino, qui
commandait sa droite vers Steusslingen, de marcher sur Wahlwies, et à
Souham, qui commandait le centre vers Eigeltingen, de se porter sur
Nenzingen. Ces deux généraux devaient combiner leurs efforts pour
emporter la gauche et le centre de l'archiduc, en passant la Stokach et
en gravissant le Nellemberg. Jourdan se proposait ensuite de faire agir
sa gauche, son avant-garde et sa réserve sur le point de Liptingen, afin
de pénétrer à travers les bois qui couvraient la droite de l'archiduc,
et de parvenir à la forcer. Ces dispositions avaient l'avantage de
diriger la plus grande masse des forces sur l'aile droite de l'archiduc,
qui était la plus compromise. Malheureusement toutes les colonnes de
l'armée avaient des points de départ trop éloignés. Pour agir sur
Liptingen, l'avant-garde et la réserve partaient d'Emingen-ob-Ek, et
la gauche de Tuttlingen, à la distance d'une journée de marche. Cet
isolement était d'autant plus dangereux, que l'armée française, forte de
trente-six mille hommes environ, était inférieure d'un tiers au moins à
l'armée autrichienne.
Le 5 germinal (25 mars) au matin, les deux armées se rencontrèrent.
L'armée française marchait à une bataille, celle des Autrichiens à une
reconnaissance. Les Autrichiens, qui s'étaient ébranlés un peu avant
nous, surprirent nos avant-gardes, mais furent bientôt refoulés sur tous
les points par le gros de nos divisions. Férino à la droite, Souham au
centre, arrivèrent à Wahlwies, à Orsingen, à Nenzingen, au bord de la
Stokach, au pied du Nellemberg, ramenèrent les Autrichiens dans leur
position du matin, et commencèrent l'attaque sérieuse de cette position.
Ils avaient à franchir la Stokach et à forcer le Nellemberg. Une longue
canonnade s'engagea sur toute la ligne.
A notre gauche, le succès était plus prompt et plus complet.
L'avant-garde, actuellement commandée par le général Soult, depuis une
blessure qu'avait reçue Lefebvre, repoussa les Autrichiens qui s'étaient
avancés jusqu'à Emingen-ob-Ek, les chassa de Liptingen, les mit en
déroute dans la plaine, les poursuivit avec une extrême ardeur, et
parvint à leur enlever les bois. Ces bois étaient ceux mêmes qui
couvraient la droite autrichienne; en poursuivant leur mouvement, les
Français pouvaient la jeter dans le ravin de la Stokach, et lui causer
un désastre. Mais il était clair que cette aile allait être renforcée
aux dépens du centre et de la gauche, et qu'il fallait agir sur elle
avec une grande masse de forces. Il fallait donc, comme dans le plan
primitif, faire converger sur ce même point l'avant-garde, la réserve
et la gauche. Malheureusement le général Jourdan, se confiant dans le
succès trop facile qu'il venait d'obtenir, voulut atteindre un objet
trop étendu, et au lieu d'amener Saint-Cyr à lui, il prescrivit à ce
général de faire un long circuit, pour envelopper les Autrichiens et
leur couper la retraite. C'était trop se hâter de recueillir les fruits
de la victoire, quand la victoire n'était pas remportée. Le général
Jourdan ne garda sur le point décisif que la division d'avant-garde et
la réserve confiée à d'Haupoult.
Pendant ce temps, la droite des Autrichiens, voyant les bois qui la
couvraient forcés par l'ennemi, fit volte-face, et disputa avec une
extrême opiniâtreté la chaussée de Liptingen à Stokach, qui traverse ces
bois. On se battait avec acharnement, lorsque l'archiduc accourut en
toute hâte. Jugeant le danger avec un coup d'oeil sûr, il retira les
grenadiers et les cuirassiers du centre et de la gauche pour les
transporter à sa droite. Ne s'effrayant pas du mouvement de Saint-Cyr
sur ses derrières, il sentit que Jourdan repoussé, Saint-Cyr n'en serait
que plus compromis, et il résolut de se borner à un effort décisif vers
le point actuellement menacé.
On se disputait les bois avec un acharnement extraordinaire. Les
Français, très inférieurs en nombre, résistaient avec un courage que
l'archiduc appelle admirable; mais le prince chargea lui-même avec
quelques bataillons sur la chaussée de Liptingen, et fit lâcher prise
aux Français. Ceux-ci perdirent les bois, et se trouvèrent enfin dans
la plaine découverte de Liptingen, d'où ils étaient partis. Jourdan fit
demander du secours à Saint-Cyr, mais il n'était plus temps. Il lui
restait sa réserve, et il résolut de faire exécuter une charge de
cavalerie pour reprendre les avantages perdus. Il lança quatre régimens
de cavalerie à la fois. Cette charge, arrêtée par une autre charge que
firent à propos les cuirassiers de l'archiduc, ne fut pas heureuse. Une
confusion horrible se mit alors dans la plaine de Liptingen. Après avoir
fait des prodiges de bravoure, les Français se débandèrent. Le général
Jourdan fit des efforts héroïques pour arrêter les fuyards; il fut
emporté lui-même. Cependant les Autrichiens, épuisés de ce long combat,
n'osèrent pas nous poursuivre.
La journée fut dès lors finie. Férino et Souham s'étaient maintenus,
mais n'avaient forcé ni le centre ni la gauche des Autrichiens.
Saint-Cyr courait sur leurs derrières. On ne pouvait pas dire que la
bataille fût perdue: les Français, inférieurs du tiers, avaient conservé
partout le champ de bataille, et déployé une rare bravoure; mais avec
leur infériorité numérique, et l'isolement de leurs différens corps,
n'avoir pas vaincu, c'était être battu. Il fallait sur-le-champ
rappeler Saint-Cyr, très compromis, rallier l'avant-garde et la réserve
maltraitées, ramener le centre et la droite. Jourdan donna sur-le-champ
des ordres en conséquence, et prescrivit à Saint-Cyr de se replier le
plus promptement possible. La position de ce dernier était devenue très
périlleuse; mais il opéra sa retraite avec l'aplomb qui l'a toujours
signalé, et il regagna le Danube sans accident. La perte avait été à peu
près égale des deux côtés, en tués, blessés ou prisonniers. Elle était
de quatre à cinq mille hommes environ.
Après cette journée malheureuse, les Français ne pouvaient plus tenir la
campagne, et ils devaient chercher un abri derrière une ligne puissante.
Devaient-ils se retirer en Suisse ou sur le Rhin? Il était évident qu'en
se retirant en Suisse, ils combinaient leurs efforts avec l'armée
de Masséna, et pouvaient par cette réunion reprendre une attitude
imposante. Malheureusement le général Jourdan ne crut pas devoir en
agir ainsi; il craignait pour la ligne du Rhin, sur laquelle Bernadotte
n'avait réuni encore que sept à huit mille hommes, et il résolut de
se replier à l'entrée des défilés de la forêt Noire. Il prit là une
position qu'il croyait forte, et laissant le commandement à son chef
d'état-major Ernould, il partit pour Paris, afin d'aller se plaindre
de l'état d'infériorité dans lequel on avait laissé son armée. Les
résultats parlaient beaucoup plus haut que toutes les plaintes du monde,
et il valait bien mieux qu'il restât à son armée que d'aller se plaindre
à Paris.
Très heureusement le conseil aulique imposait à l'archiduc une faute
grave, qui réparait en partie les nôtres. Si l'archiduc, poussant ses
avantages, eût poursuivi sans relâche notre armée vaincue, il aurait pu
la mettre dans un désordre complet, et peut-être même la détruire. Il
aurait été temps alors de revenir vers la Suisse pour assaillir Masséna,
privé de tout secours, réduit à ses trente mille hommes, et engagé dans
les hautes vallées des Alpes. Il n'eût pas été impossible de lui couper
la route de France. Mais le conseil aulique défendit à l'archiduc
de pousser vers le Rhin avant que la Suisse fût évacuée: c'était la
conséquence du principe, que la clé du théâtre de la guerre était dans
les montagnes.
Pendant que ces événemens se passaient en Souabe, la guerre se
poursuivait dans les Hautes-Alpes. Masséna agissant vers les sources du
Rhin, Lecourbe vers celles de l'Inn, Dessoles vers celles de l'Adige,
avaient eu des succès balancés. Il y avait au-delà du Rhin, un peu
au-dessus du point où il se jette dans le lac de Constance, une position
qu'il était urgent d'emporter, c'était celle de Feldkirch. Masséna y
avait mis toute son opiniâtreté, mais il y avait perdu plus de deux
mille hommes sans résultat. Lecourbe à Taufers, Dessoles à Nauders,
avaient livré des combats brillans, qui leur avaient valu à chacun trois
ou quatre mille prisonniers, et qui avaient amplement compensé l'échec
de Feldkirch. Ainsi les Français, par leur vivacité et leur audace,
conservaient la supériorité dans les Alpes.
Les opérations commençaient en Italie, le lendemain même de la bataille
de Stokach. Les Français avaient reçu environ trente mille conscrits, ce
qui portait la masse de leurs forces en Italie à cent seize mille hommes
à peu près. Ils étaient distribués ainsi qu'il suit: trente mille hommes
de vieilles troupes gardaient, sous Macdonald, Rome et Naples. Les
trente mille jeunes soldats étaient dans les places. Il restait
cinquante-six mille hommes sous Schérer. De ces cinquante-six mille
hommes, il en avait été détaché cinq mille sous le général Gauthier pour
occuper la Toscane, et cinq mille sous le général Dessoles pour agir
dans la Valteline. C'étaient donc quarante-six mille hommes qui
restaient à Schérer pour se battre sur l'Adige, point essentiel, où il
aurait fallu porter toute la masse de nos forces. Outre l'inconvénient
du petit nombre d'hommes sur ce point décisif, il en était un autre
qui ne fut pas moins fatal aux Français. Le général n'inspirait aucune
confiance, il n'avait pas assez de jeunesse, comme nous l'avons dit; il
s'était d'ailleurs dépopularisé pendant son ministère. Il le sentait
lui-même, et il n'avait pris le commandement qu'à regret. Il allait
pendant la nuit écouter les propos des soldats sous leurs tentes, et
recueillir de ses propres oreilles les preuves de son impopularité.
C'étaient là des circonstances bien défavorables, au début d'une
campagne grande et difficile.
Les Autrichiens devaient être commandés par Mélas et Suwarow. En
attendant, ils obéissaient au baron de Kray, l'un des meilleurs
généraux de l'empereur. Avant même l'arrivée des Russes, ils comptaient
quatre-vingt-cinq mille hommes dans la Haute-Italie. Soixante mille, à
peu près, étaient déjà sur l'Adige. Dans les deux armées l'ordre avait
été donné de prendre l'offensive. Les Autrichiens devaient déboucher de
Vérone, longer le pied des montagnes, et s'avancer au-delà du fleuve, en
masquant toutes les places. Ce mouvement avait pour but d'appuyer celui
de l'armée du Tyrol dans les montagnes.
Schérer n'avait reçu d'autre injonction que de franchir l'Adige. La
commission était difficile, car les Autrichiens avaient tout l'avantage
de cette ligne. Elle doit être assez connue par la campagne de 1796.
Vérone et Legnago, qui la commandent, appartenaient aux Autrichiens.
Jeter un pont sur quelque point que ce fût, était très dangereux, car
les Autrichiens, ayant Vérone et Legnago, pouvaient déboucher sur le
flanc de l'armée, occupée à tenter un passage. Le plus sûr, si on
n'avait pas eu l'ordre de prendre l'offensive, eût été de laisser
déboucher l'ennemi au-delà de Vérone, de l'attendre sur un terrain qu'on
aurait eu le temps de choisir, de lui livrer bataille, et de profiter
des résultats de la victoire pour passer l'Adige à sa suite.
Schérer, obligé de prendre l'initiative, hésita sur le meilleur parti
à adopter, et se décida enfin pour une attaque vers sa gauche. On se
souvient sans doute de la position de Rivoli, dans les montagnes, à
l'entrée du Tyrol, et fort au-dessus de Vérone. Les Autrichiens en
avaient retranché toutes les approches, et formé un camp à Pastrengo.
Schérer résolut de leur enlever d'abord ce camp, et de les rejeter de
ce côté au-delà de l'Adige. Les trois divisions Serrurier, Delmas et
Grenier, furent destinées à cet objet. Moreau, devenu simple général de
division sous Schérer, devait, avec les deux divisions Hatry et Victor,
inquiéter Vérone. Le général Montrichard, avec une division, devait
faire une démonstration sur Legnago. Cette distribution de forces
annonçait l'incertitude et les tâtonnemens du général en chef.
L'attaque eut lieu le 6 germinal (26 mars), lendemain de la bataille de
Stokach. Les trois divisions chargées d'assaillir par plusieurs points
le camp de Pastrengo, l'enlevèrent avec une valeur digne de l'ancienne
armée d'Italie, et s'emparèrent de Rivoli. Elles prirent quinze cents
prisonniers aux Autrichiens et beaucoup de canons. Ceux-ci repassèrent
l'Adige à la hâte sur un pont qu'ils avaient jeté à Polo, et qu'ils
eurent le temps de détruire. Au centre, sous Vérone, on se battit pour
les villages placés en avant de la ville. Kaim mit à les défendre et à
les reprendre une opiniâtreté inutile. Celui de San-Massimo fut pris
et repris jusqu'à sept fois. Moreau, non moins opiniâtre que son
adversaire, ne lui laissa prendre aucun avantage, et le resserra dans
Vérone. Montrichard en faisant une démonstration inutile sur Legnago,
courut de véritables dangers. Kray, trompé par de faux renseignemens,
s'était imaginé que les Français allaient porter leur principal effort
sur le Bas-Adige; il y avait dirigé une grande partie de ses forces, et
en débouchant de Legnago il mit Montrichard dans le plus grand péril.
Heureusement celui-ci se couvrit des accidens du terrain, et se replia
sagement sur Moreau.
La journée avait été sanglante, et tout à l'avantage des Français, à la
gauche et au centre. On pouvait évaluer la perte des Français en tués,
blessés et prisonniers, à quatre mille, et celle des Autrichiens à huit
mille au moins. Cependant, malgré l'avantage que les Français avaient
eu, ils n'avaient obtenu que des résultats peu importans. A Vérone, ils
n'avaient fait que resserrer les Autrichiens; au-dessus de Vérone, ils
les avaient rejetés, il est vrai, au-delà de l'Adige, et avaient acquis
le moyen de le passer à leur suite en rétablissant le pont de Polo; mais
malheureusement il était peu important de franchir l'Adige sur ce point.
On doit se souvenir que la route qui longe extérieurement ce fleuve
vient traverser Vérone, et qu'il n'y a pas d'autre issue pour déboucher
dans la plaine. Ce n'était donc pas tout que de franchir l'Adige à Polo;
on se trouvait, après l'avoir franchi, en face de Vérone, dans la même
position que Moreau au centre, et il fallait enlever la place. Si, dans
la journée même, on eût profité du désordre dans lequel l'attaque du
camp de Pastrengo avait jeté les Autrichiens, et qu'on se fût hâté de
rétablir le pont de Polo, peut-être aurait-on pu entrer dans la place
à la suite des fuyards, surtout à la faveur du combat opiniâtre que
Moreau, de l'autre côté de l'Adige, livrait au général Kaim.
Malheureusement, rien de tout cela n'avait été fait. Cependant on
pouvait réparer cette faute en agissant vivement le lendemain, et en
transportant la masse des forces devant Vérone et au-dessus, vers le
pont de Polo. Mais Schérer hésita trois jours de suite sur le parti
qu'il avait à prendre. Il faisait chercher une route au-delà de l'Adige,
qui permît d'éviter Vérone. L'armée était indignée de cette hésitation,
et se plaignait hautement de ce qu'on ne profitait pas des avantages
remportés dans la journée du 6 (26). Enfin le 9 germinal (29 mars), on
tint un conseil de guerre, et Schérer se décida à agir. Il forma le
projet singulier de jeter la division Serrurier au-delà de l'Adige par
le pont de Polo, et de porter la masse de son armée entre Vérone et
Legnago, pour y tenter le passage du fleuve. Pour opérer le transport de
ses forces, il porta deux divisions de sa gauche à sa droite, les fit
passer derrière son centre, et les exposa à des fatigues inutiles, par
des chemins mauvais, entièrement ruinés par les pluies.
Le 10 germinal (30 mars), le nouveau plan fut mis à exécution.
Serrurier, avec sa division forte de six mille hommes, franchit seul
l'Adige à Polo, tandis que le gros de l'armée se transportait plus bas,
entre Vérone et Legnago. Le sort de la division Serrurier était facile à
prévoir. Engagée, après avoir franchi l'Adige, sur une route qui était
fermée par Vérone, et qui formait ainsi une espèce de cul-de-sac, elle
courait de grands hasards. Kray, jugeant très bien sa situation, dirigea
contre elle une masse de forces trois fois supérieure, et la ramena
vivement sur le pont de Polo. La confusion se mit dans ses rangs, le
fleuve ne fut repassé qu'en désordre. Des détachemens furent obligés de
se faire jour, et quinze cents hommes restèrent prisonniers. Schérer,
en apprenant cet échec, qui était inévitable, se contenta de ramener la
division battue, et de la rapprocher du Bas-Adige, où il avait concentré
maintenant la plus grande partie de ses forces.
On passa plusieurs jours encore à tâtonner de part et d'autre. Enfin
Kray prit une détermination, et résolut, tandis que Schérer se portait
sur le Bas-Adige, de déboucher en masse de Vérone, de se porter dans
le flanc de Schérer, et de l'acculer entre le Bas-Adige et la mer. La
direction était bonne; mais heureusement un ordre intercepté instruisit
Moreau du plan de Kray; il en informa sur-le-champ le général en chef,
et le pressa de faire remonter ses divisions, pour faire front du côté
de Vérone, par où l'ennemi allait déboucher.
C'est en exécutant ce mouvement, que les deux armées se rencontrèrent,
le 16 germinal (5 avril), aux environs de Magnano. Les divisions Victor
et Grenier, formant la droite vers l'Adige, remontèrent le fleuve
par San-Giovanni et Tomba, afin de se porter jusqu'à Vérone. Elles
accablèrent la division Mercantin, qui leur était opposée, et
détruisirent en entier le régiment de Wartensleben: ces deux divisions
arrivèrent ainsi presque à la hauteur de Vérone, et furent en mesure de
remplir leur objet, qui était de couper de cette ville tout ce que Kray
en aurait fait sortir. La division Delmas, qui devait se porter au
centre, vers Butta-Preda et Magnano, se trouva en retard, et laissa à
la division autrichienne de Kaim la faculté de s'avancer jusqu'à
Butta-Preda, et de former ainsi un saillant vers le milieu de notre
ligne. Mais Moreau à la gauche, avec les divisions Serrurier, Hatry et
Montrichard, s'avançait victorieusement. Il avait ordonné à la division
Montrichard de changer de front, pour faire face à Butta-Preda, vers le
point où l'ennemi avait fait une pointe, et il marchait avec ses deux
autres divisions vers Dazano. Delmas, arrivé enfin à Butta-Preda,
couvrait notre centre, et dans ce moment la victoire semblait se
déclarer pour nous, car notre droite, complètement victorieuse du côté
de l'Adige, allait couper aux Autrichiens la retraite sur Vérone.
Mais Kray jugeant que le point essentiel était à notre droite, et qu'il
fallait renoncer au succès sur tous les autres points, pour l'emporter
sur celui-là, y dirigea la plus grande masse de ses forces. Il avait un
avantage sur Schérer, c'était le rapprochement de ses divisions, qui lui
permettait de les déplacer plus facilement. Les divisions françaises, au
contraire, étaient fort éloignées les unes des autres, et combattaient
sur un terrain coupé de nombreux enclos. Kray tomba à l'improviste avec
toute sa réserve sur la division Grenier. Victor voulut venir au secours
de celui-ci, mais il fut chargé lui-même par les régimens de Nadasty et
de Reisky. Kray ne se contenta pas de ce premier avantage. Il avait fait
rallier sur les derrières la division Mercantin, battue le matin; il la
lança de nouveau sur les deux divisions Grenier et Victor, et décida
ainsi leur défaite. Ces deux divisions, malgré une vive résistance,
furent obligées d'abandonner le champ de bataille. La droite étant
en déroute, notre centre se trouva menacé. Kray ne manqua pas de s'y
porter; mais Moreau s'y trouvait, et il empêcha Kray de poursuivre son
avantage.
La bataille était évidemment perdue, et il fallait songer à la retraite.
La perte avait été grande des deux côtés. Les Autrichiens avaient eu
trois mille morts ou blessés, et deux mille prisonniers. Les français
avaient eu un nombre égal de morts et de blessés, mais ils avaient
perdu quatre mille prisonniers. C'est là que fut blessé mortellement le
général Pigeon, qui pendant la première campagne d'Italie avait déployé
aux avant-gardes tant de talent et d'intrépidité.
Moreau conseillait de coucher sur le champ de bataille, pour éviter le
désordre d'une retraite de nuit, mais Schérer voulut se replier le
soir même. Le lendemain, il se retira derrière la Molinella, et le
surlendemain, 18 germinal (7 avril), sur le Mincio. Appuyé sur Peschiera
d'un côté, sur Mantoue de l'autre, il pouvait opposer une résistance
vigoureuse, rappeler Macdonald du fond de la Péninsule, et, par cette
concentration de forces, regagner la supériorité perdue dans la journée
de Magnano. Mais le malheureux Schérer avait entièrement perdu la tête.
Ses soldats étaient plus mal disposés que jamais. Maîtres depuis trois
ans de l'Italie, ils étaient indignés de se la voir arracher, et ils
n'imputaient leurs revers qu'à l'impéritie de leur général. Il est
certain que, pour eux, ils avaient fait leur devoir aussi bien que dans
les plus beaux jours de leur gloire. Les reproches de son armée avaient
ébranlé Schérer autant que sa défaite. Ne croyant pas pouvoir tenir sur
le Mincio, il se retira sur l'Oglio, puis sur l'Adda, où il se porta le
12 avril. On ne savait où s'arrêterait ce mouvement rétrograde.
La campagne était à peine ouverte depuis un mois et demi, et déjà nous
étions en retraite sur tous les points. Le chef d'état-major Ernould,
que Jourdan avait laissé avec l'armée du Danube à l'entrée des défilés
de la forêt Noire, avait pris peur en apprenant une incursion de
quelques troupes légères sur l'un de ses flancs, et s'était retiré en
désordre sur le Rhin. Ainsi, en Allemagne comme en Italie, nos armées,
aussi braves que jamais, perdaient cependant leurs conquêtes, et
rentraient battues sur la frontière. Ce n'est qu'en Suisse que nous
avions conservé l'avantage. Là, Masséna se maintenait avec toute la
ténacité de son caractère; et, sauf la tentative infructueuse sur
Feldkirch, il avait toujours été vainqueur. Mais, établi sur le saillant
que forme la Suisse entre l'Allemagne et l'Italie, il était placé entre
deux armées victorieuses, et il devenait indispensable qu'il se retirât.
Il venait en effet d'en donner l'ordre à Lecourbe, et il se repliait
dans l'intérieur de la Suisse, mais avec ordre, et en gardant l'attitude
la plus imposante.
Nos armes étaient humiliées, et nos ministres allaient devenir à
l'étranger les victimes du plus odieux et du plus atroce attentat. La
guerre étant déclarée à l'empereur, et non à l'empire germanique, le
congrès de Rastadt était resté assemblé. On était près de s'entendre sur
la dernière difficulté, celle des dettes; mais les deux tiers des états
avaient déjà rappelé leurs députés. C'était un effet de l'influence de
l'Autriche, qui ne voulait pas qu'on fît la paix. Il ne restait plus au
congrès que quelques députés de l'Allemagne, et la retraite de l'armée
du Danube ayant ouvert le pays, on délibérait au milieu des troupes
autrichiennes. Le cabinet de Vienne conçut alors un projet infâme,
et qui jeta un long déshonneur sur sa politique. Il avait fort à se
plaindre de la fierté et de la vigueur que nos ministres avaient
déployées à Rastadt. Il leur imputait une divulgation qui l'avait
singulièrement compromis aux yeux du corps germanique, c'était celle des
articles secrets convenus avec Bonaparte pour l'occupation de Mayence.
Ces articles secrets prouvaient que, pour avoir Palma-Nova dans le
Frioul, le cabinet autrichien avait livré Mayence, et trahi d'une
manière indigne les intérêts de l'Empire. Ce cabinet était fort irrité,
et voulait tirer vengeance de nos ministres. Il voulait de plus se
saisir de leurs papiers, pour connaître quels étaient ceux des princes
germaniques qui, dans le moment, traitaient individuellement avec la
république française. Il conçut donc la pensée de faire arrêter nos
ministres, à leur retour en France, pour les dépouiller, les outrager,
peut-être même les assassiner. On n'a jamais su cependant si l'ordre de
les assassiner avait été donné d'une manière positive.
Déjà nos ministres avaient quelque défiance, et sans craindre un
attentat sur leurs personnes, ils craignaient du moins pour leur
correspondance. En effet, elle fut interrompue le 30 germinal, par
l'enlèvement des pontonniers qui servaient à la passer. Nos ministres
réclamèrent; la députation de l'Empire réclama aussi, et demanda si le
congrès pouvait se croire en sûreté. L'officier autrichien auquel on
s'adressa ne fit aucune réponse tranquillisante. Alors nos ministres
déclarèrent qu'ils partiraient sous trois jours, c'est-à-dire le
9 floréal (28 avril), pour Strasbourg, et ils ajoutèrent qu'ils
demeureraient dans cette ville, prêts à renouer les négociations dès
qu'on en témoignerait le désir. Le 7 floréal un courrier de la légation
fut arrêté. De nouvelles réclamations furent faites par tout le congrès,
et il fut demandé expressément s'il y avait sûreté pour les ministres
français. Le colonel autrichien qui commandait les hussards de
Szecklers, cantonnés près de Rastadt, répondit que les ministres
français n'avaient qu'à partir sous vingt-quatre heures. On lui demanda
une escorte pour eux, mais il la refusa, et assura que leurs personnes
seraient respectées. Nos trois ministres, Jean Debry, Bonnier et
Roberjeot, partirent le 9 floréal (28 avril), à neuf heures du soir. Ils
occupaient trois voitures avec leurs familles. Après eux venaient la
légation ligurienne et les secrétaires d'ambassade. D'abord on fit
des difficultés de les laisser sortir de Rastadt; mais enfin tous les
obstacles furent levés, et ils partirent. La nuit était très sombre. A
peine étaient-ils à cinquante pas de Rastadt, qu'une troupe de hussards
de Szecklers fondit sur eux le sabre à la main, et arrêta les voitures.
Celle de Jean Debry était la première. Les hussards ouvrirent violemment
la portière, et lui demandèrent, en un jargon à demi barbare, s'il était
Jean Debry. Sur sa réponse affirmative, ils le saisirent à la gorge,
l'arrachèrent de sa voiture, et, aux yeux de sa femme et de ses enfans,
le frappèrent de coups de sabre. Le croyant mort, ils passèrent aux
autres voitures, et égorgèrent Roberjeot et Bonnier dans les bras de
leurs familles. Les membres de la légation ligurienne et les secrétaires
d'ambassade eurent le temps de se sauver. Les brigands chargés de
cette exécution pillèrent ensuite les voitures, et enlevèrent tous les
papiers.
Jean Debry n'avait pas reçu de coup mortel. La fraîcheur de la nuit lui
rendit l'usage de ses sens, et il se traîna tout sanglant à Rastadt.
Quand cet attentat fut connu, il excita l'indignation des habitans
et des membres du congrès. La loyauté allemande fut révoltée d'une
violation du droit des gens, inouïe chez des nations civilisées, et qui
n'était concevable que d'un cabinet à demi barbare. Les membres de la
députation restés au congrès prodiguèrent à Jean Debry, et aux familles
des ministres assassinés, les soins les plus empressés. Ils se réunirent
ensuite pour rédiger une déclaration, dans laquelle ils dénonçaient au
monde l'attentat qui venait d'être commis, et repoussaient tout soupçon
de complicité avec l'Autriche. Ce crime, connu sur-le-champ de toute
l'Europe, excita une indignation universelle. L'archiduc Charles écrivit
à Masséna une lettre pour annoncer qu'il allait faire poursuivre
le colonel des hussards de Szecklers; mais cette lettre froide et
contrainte, qui prouvait l'embarras du prince, n'était pas digne de
lui et de son caractère. L'Autriche ne répondit pas, et ne pouvait pas
répondre, aux accusations dirigées contre elle.
Ainsi, la guerre était implacable entre les deux systèmes qui
partageaient le monde. Les ministres républicains, mal reçus d'abord,
puis outragés pendant une année de paix, venaient enfin d'être
assassinés indignement, et avec autant de férocité qu'on aurait pu le
faire entre nations barbares. Le droit des gens, observé entre les
ennemis les plus acharnés, n'était violé que pour eux.
Les revers si peu attendus qui signalèrent le début de la campagne,
l'attentat de Rastadt, produisirent l'impression la plus funeste au
directoire. Dès le moment même de la déclaration de guerre, les deux
oppositions commençaient à perdre toute mesure: elles n'en gardèrent
plus aucune quand elles virent nos armées battues et nos ministres
assassinés. Les patriotes, repoussés par le système des scissions, les
militaires, dont on avait voulu réprimer la licence, les royalistes, se
cachant derrière ces mécontens de différente espèce, tous s'armèrent
à la fois des derniers événemens pour accuser le directoire. Ils lui
adressaient les reproches les plus injustes et les plus multipliés. Les
armées, disaient-ils, avaient été entièrement abandonnées. Le directoire
avait laissé leurs rangs s'éclaircir par la désertion, et n'avait mis
aucune activité à les remplir au moyen de la conscription nouvelle. Il
avait retenu dans l'intérieur un grand nombre de vieux bataillons, qui,
au lieu d'être envoyés sur la frontière, étaient employés à gêner la
liberté des élections; et à ces armées ainsi réduites à un nombre si
disproportionné avec celui des armées ennemies, le directoire n'avait
fourni ni magasins, ni vivres, ni effets d'équipement, ni moyens de
transport, ni chevaux de remonte. Il les avait livrées à la rapacité des
administrations, qui avaient dévoré inutilement un revenu de six cents
millions. Enfin il avait fait, pour les commander, les plus mauvais
choix. Championnet, le vainqueur de Naples, était dans les fers, pour
avoir voulu réprimer la rapacité des agens du gouvernement. Moreau était
réduit au rôle de simple général de division. Joubert, le vainqueur du
Tyrol, Augereau, l'un des héros d'Italie, étaient sans commandement.
Schérer, au contraire, qui avait préparé toutes les défaites par son
administration, Schérer avait le commandement de l'armée d'Italie, parce
qu'il était compatriote et ami de Rewbell. On ne s'en tenait pas là.
Il y avait d'autres noms qu'on rappelait avec amertume. L'illustre
Bonaparte, ses illustres lieutenans, Kléber, Desaix, leurs quarante
mille compagnons d'armes, vainqueurs de l'Autriche, où étaient-ils?...
En Égypte, sur une terre lointaine, où ils allaient périr par
l'imprudence du gouvernement, ou peut-être par sa méchanceté. Cette
entreprise, si admirée naguère, on commençait à dire maintenant que
c'était le directoire qui l'avait imaginée pour se défaire d'un guerrier
célèbre qui lui faisait ombrage.
On remontait plus haut encore: on reprochait au gouvernement la guerre
elle-même; on lui imputait de l'avoir provoquée par ses imprudences à
l'égard des puissances. Il avait envahi la Suisse, renversé le pape et
la cour de Naples, poussé ainsi l'Autriche à bout, et tout cela sans
être préparé à entrer en lutte. En envahissant l'Égypte, il avait décidé
la Porte à une rupture. En décidant la Porte, il avait délivré la Russie
de toute crainte pour ses derrières, et lui avait permis d'envoyer
soixante mille hommes en Allemagne. Enfin, la fureur était si grande,
qu'on allait jusqu'à dire que le directoire était l'auteur secret de
l'assassinat de Rastadt. C'était, disait-on, un moyen imaginé pour
soulever l'opinion contre les ennemis, et demander de nouvelles
ressources au corps législatif.
Ces reproches étaient répétés partout, à la tribune, dans les journaux,
dans les lieux publics. Jourdan était accouru à Paris pour se plaindre
du gouvernement et pour lui imputer tous ses revers. Ceux des généraux
qui n'étaient pas venus, avaient écrit pour exposer leurs griefs.
C'était un déchaînement universel, et qui serait incompréhensible si on
ne connaissait les fureurs et surtout les contradictions des partis.
Pour peu qu'on se souvienne des faits, on peut répondre à tous ces
reproches. Le directoire n'avait pas laissé éclaircir les rangs des
armées, car il n'avait donné que douze mille congés; mais il lui avait
été impossible d'empêcher les désertions en temps de paix. Il n'y a pas
de gouvernement au monde qui eût réussi à les empêcher. Le directoire
s'était même fait accuser de tyrannie en voulant obliger beaucoup de
soldats à rejoindre. Il y avait, en effet, quelque dureté à ramener sous
les drapeaux des hommes qui avaient déjà versé leur sang pendant six
années. La conscription n'était décrétée que depuis cinq mois, et il
n'avait pas eu le moyen, en aussi peu de temps, d'organiser ce système
de recrutement; et surtout d'équiper, d'instruire les conscrits, de les
former en bataillons de campagne, et de les faire arriver en Hollande,
en Allemagne, en Suisse, en Italie. Il avait retenu quelques vieux
bataillons, parce qu'ils étaient indispensables pour maintenir le repos
pendant les élections, et parce que l'on ne pouvait confier ce soin à de
jeunes soldats, dont l'esprit n'était pas formé, et l'attachement à
la république pas assez décidé. Une raison importante avait de plus
justifié cette précaution: c'était la Vendée, travaillée encore par
les émissaires de l'étranger, et la Hollande, menacée par les flottes
anglo-russes.
Quant au désordre de l'administration, les torts du directoire n'étaient
pas plus réels. Il y avait eu des dilapidations sans doute, mais presque
toutes au profit de ceux mêmes qui s'en plaignaient, et malgré les
plus grands efforts du directoire. Il y avait eu dilapidation de trois
manières: en pillant les pays conquis; en comptant à l'état la solde des
militaires qui avaient déserté; enfin, en faisant avec les compagnies
des marchés désavantageux. Or, toutes ces dilapidations, c'étaient les
généraux et les états-majors qui les avaient commises et qui en avaient
profité. Ils avaient pillé les pays conquis, fait le profit sur la
solde et partagé les profits des compagnies. On a vu que celles-ci
abandonnaient quelquefois jusqu'à quarante pour cent sur leurs
bénéfices, afin d'obtenir la protection des états-majors. Schérer, vers
la fin de son ministère, s'était brouillé avec ses compagnons d'armes
pour avoir essayé de réprimer tous ces désordre. Le directoire s'était
efforcé, pour y mettre un terme, de nommer des commissions indépendantes
des états-majors, et on a vu comment Championnet les avait accueillies
à Naples. Les marchés désavantageux faits avec les compagnies, avaient
encore une autre cause, la situation des finances. On ne donnait aux
fournisseurs que des promesses, et alors ils se dédommageaient sur le
prix, de l'incertitude du paiement. Les crédits ouverts cette
année s'élevaient à 600 millions d'ordinaire, et à 125 millions
d'extraordinaire. Sur cette somme, le ministre avait déjà ordonnancé 400
millions pour dépenses consommées. Il n'en était pas rentré encore 210;
on avait fourni les 190 de surplus en délégations.
Il n'y avait donc rien d'imputable au directoire, quant aux
dilapidations. Le choix des généraux, excepté pour un seul, ne devait
pas lui être reproché. Championnet, après sa conduite à l'égard des
commissaires envoyés à Naples, ne pouvait pas conserver le commandement.
Macdonald le valait au moins, et était connu par une probité sévère.
Joubert, Bernadotte, n'avaient pas voulu du commandement de l'armée
d'Italie. Ils avaient désigné eux-mêmes Schérer. C'est Barras qui avait
repoussé Moreau, c'est lui seul encore qui avait voulu la nomination de
Schérer. Quant à Augereau, sa turbulence démagogique était une raison
fondée de lui refuser un commandement, et du reste, malgré ses qualités
incontestables, il était au-dessous du commandement en chef. Quant à
l'expédition d'Égypte, on a vu si le directoire en était coupable, et
s'il est vrai qu'il eût voulu déporter Bonaparte, Kléber, Desaix et
leurs quarante mille compagnons d'armes. Larévellière-Lépaux
s'était brouillé avec le héros d'Italie pour sa fermeté à combattre
l'expédition.
La provocation à la guerre n'était pas plus le fait du directoire
que tous les autres malheurs. On a pu voir que l'incompatibilité des
passions déchaînées en Europe avait seule provoqué la guerre. Il n'en
fallait faire un reproche à personne; mais, dans tous les cas, ce
n'étaient certainement pas les patriotes et les militaires qui avaient
droit d'accuser le directoire. Qu'eussent dit les patriotes si on n'eût
pas soutenu les Vaudois, puni le gouvernement papal, renversé le roi
de Naples, forcé celui de Piémont à l'abdication? N'étaient-ce pas
les militaires qui, à l'armée d'Italie, avaient toujours poussé à
l'occupation de nouveaux pays? La nouvelle de la guerre les avait
enchantés tous. N'étaient-ce pas d'ailleurs Bernadotte à Vienne, un
frère de Bonaparte à Rome, qui avaient commis des imprudences, s'il y en
avait eu de commises? Ce n'était pas la détermination de la Porte qui
avait entraîné celle de la Russie; mais la chose eût-elle été vraie,
c'était l'auteur de l'expédition d'Égypte qui pouvait seul en mériter le
reproche.
Rien n'était donc plus absurde que la masse des accusations accumulées
contre le directoire. Il ne méritait qu'un reproche, c'était d'avoir
trop partagé la confiance excessive que les patriotes et les militaires
avaient dans la puissance de la république. Il avait partagé les
passions révolutionnaires et s'était livré à leur entraînement. Il avait
cru qu'il suffisait, pour le début de la guerre, de cent soixante-dix
mille hommes; que l'offensive déciderait de tout, etc. Quant à ses
plans, ils étaient mauvais, mais pas plus mauvais que ceux de Carnot
en 1796, pas plus mauvais que ceux du conseil aulique, et calqués
d'ailleurs en partie sur un projet du général Jourdan. Un seul homme en
pouvait faire de meilleurs, comme nous l'avons dit, et ce n'était pas la
faute du directoire si cet homme n'était pas en Europe.
Du reste, c'est dans un intérêt d'équité que l'histoire doit relever
l'injustice de ces reproches; mais tant pis pour un gouvernement quand
on lui impute tout à crime. L'une des qualités indispensables d'un
gouvernement, c'est d'avoir cette bonne renommée qui repousse
l'injustice. Quand il l'a perdue et qu'on lui impute les torts des
autres, et ceux même de la fortune, il n'a plus la faculté de gouverner,
et cette impuissance doit le condamner à se retirer. Combien de
gouvernemens ne s'étaient-ils pas usés depuis le commencement de la
révolution! L'action de la France contre l'Europe était si violente,
qu'elle devait détruire rapidement tous ses ressorts. Le directoire
était usé comme l'avait été le comité de salut public, comme le fut
depuis Napoléon lui-même. Toutes les accusations dont le directoire
était l'objet, prouvaient, non pas ses torts, mais sa caducité.
Du reste, il n'était pas étonnant que cinq magistrats civils, élus au
pouvoir, non à cause de leur grandeur héréditaire ou de leur gloire
personnelle, mais pour avoir mérité un peu plus d'estime que leurs
concitoyens, que cinq magistrats, armés de la seule puissance des lois
pour lutter avec les factions déchaînées, pour soumettre à l'obéissance
des armées nombreuses, des généraux couverts de gloire et pleins de
prétentions, pour administrer enfin une moitié de l'Europe, parussent
bientôt insuffisans, au milieu de la lutte terrible qui venait de
s'engager de nouveau. Il ne fallait qu'un revers pour faire éclater
cette impuissance. Les factions alternativement battues, les militaires
réprimés plusieurs fois, les appelaient avec mépris les _avocats_, et
disaient que la France ne pouvait être gouvernée par eux.
Par une bizarrerie assez singulière, mais qui se voit quelquefois dans
le conflit des révolutions, l'opinion ne montrait quelque indulgence que
pour celui des cinq directeurs qui en aurait mérité le moins. Barras,
sans contredit, méritait à lui seul tout ce qu'on disait du directoire.
D'abord, il n'avait jamais travaillé, et il avait laissé à ses collègues
tout le fardeau des affaires. Sauf dans les momens décisifs, où il
faisait entendre sa voix plus forte que son courage, il ne s'occupait de
rien. Il ne se mêlait que du personnel du gouvernement, ce qui convenait
mieux à son génie intrigant. Il avait pris part à tous les profits des
compagnies, et justifié seul le reproche de dilapidation. Il avait
toujours été le défenseur des brouillons et des fripons; c'était lui qui
avait appuyé Brune et envoyé Fouché en Italie. Il était la cause des
mauvais choix des généraux, car il s'était opposé à la nomination de
Moreau, et avait fortement demandé celle de Schérer. Malgré tous ses
torts si graves, lui seul était mis à part. D'abord il ne passait pas,
comme ses quatre collègues, pour un _avocat_, car sa paresse, ses
habitudes débauchées, ses manières soldatesques, ses liaisons avec
les jacobins, le souvenir du 18 fructidor qu'on lui attribuait
exclusivement, en faisaient en apparence un homme d'exécution, plus
capable de gouverner que ses collègues. Les patriotes lui trouvaient
avec eux des côtés de ressemblance, et croyaient qu'il leur était
dévoué. Les royalistes en recevaient des espérances secrètes. Les
états-majors, qu'il flattait et qu'il protégeait contre la juste
sévérité de ses collègues, l'avaient en assez grande faveur. Les
fournisseurs le vantaient, et il se sauvait de cette manière de la
défaveur générale. Il était même perfide avec ses collègues, car tous
les reproches qu'il méritait, il avait l'art de les rejeter sur eux
seuls. Un pareil rôle ne peut pas être long-temps heureux, mais il peut
réussir un moment: il réussit dans cette occasion.
On connaît la haine de Barras contre Rewbell. Celui-ci, administrateur
vraiment capable, avait choqué, par son humeur et sa morgue, tous
ceux qui traitaient avec lui. Il s'était montré sévère pour les gens
d'affaires, pour tous les protégés de Barras, et notamment pour les
militaires. Aussi était-il devenu l'objet de la haine générale. Il était
probe, quoique un peu avare. Barras avait l'art, dans sa société, qui
était nombreuse, de diriger contre lui les plus odieux soupçons. Une
circonstance malheureuse contribuait à les autoriser. L'agent du
directoire en Suisse, Rapinat, était beau-frère de Rewbell. On avait
exercé en Suisse les exactions qui se commettaient dans tous les pays
conquis, beaucoup moins cependant que partout ailleurs. Mais les
plaintes excessives de ce petit peuple avare avaient causé une rumeur
extrême. Rapinat avait eu la commission malheureuse de mettre le scellé
sur les caisses et sur le trésor de Berne; il avait traité avec hauteur
le gouvernement helvétique; ces circonstances et son nom, qui était
malheureux, lui avaient valu de passer pour le Verrès de la Suisse, pour
l'auteur de dilapidations qui n'étaient pas son ouvrage; car il avait
même quitté la Suisse, avant l'époque où elle avait le plus souffert.
Dans la Société de Barras on faisait de malheureux calembours sur son
nom, et tout retombait sur Rewbell, dont il était le beau-frère. C'est
ainsi que la probité de Rewbell s'était trouvée exposée à toutes les
calomnies.
Larévellière, par son inflexible sévérité, par son influence dans les
affaires politiques d'Italie, n'était pas devenu moins odieux que
Rewbell. Cependant, sa vie était si simple et si modeste, qu'accuser
sa probité eût été impossible. La société de Barras lui donnait des
ridicules. On se moquait de sa personne, et de ses prétentions à
une papauté nouvelle. On disait qu'il voulait fonder le culte de la
théophilanthropie, dont il n'était cependant pas l'auteur. Merlin et
Treilhard, quoique moins anciens au pouvoir, et moins en vue que Rewbell
et Larévellière, étaient cependant enveloppés dans la même défaveur.
C'est dans cette disposition d'esprit que se firent les élections de
l'an VII, qui furent les dernières. Les patriotes, furieux, ne voulaient
pas être exclus cette année, comme la précédente, du corps législatif.
Ils s'étaient déchaînés contre le système des scissions, et s'étaient
efforcés de le flétrir d'avance. Ils y avaient assez réussi, pour qu'en
effet on n'osât plus l'employer. Dans cet état d'agitation, où l'on
suppose à ses adversaires tous les projets qu'on en redoute, ils
disaient que le directoire, usant, comme au 18 fructidor, des moyens
extraordinaires, allait proroger pour cinq ans les pouvoirs des députés
actuels, et suspendre pendant tout ce temps l'exercice des droits
électoraux. Ils disaient qu'on allait faire venir des Suisses à Paris,
parce qu'on travaillait à organiser le contingent helvétique. Ils firent
grand bruit d'une circulaire aux électeurs, répandue par le commissaire
du gouvernement (préfet) auprès du département de la Sarthe. Ce n'était
pas une circulaire, comme nous en avons vu depuis, mais une exhortation.
On obligea le directoire à l'improuver par un message. Les élections,
faites dans ces dispositions, amenèrent au corps législatif une quantité
considérable de patriotes. On ne songea pas cette année à les exclure du
corps législatif, et leur élection fut confirmée. Le général Jourdan,
qui avait raison d'imputer ses revers à l'infériorité numérique de
son armée, mais qui manquait à sa raison accoutumée en imputant au
gouvernement le désir de le perdre, fut envoyé de nouveau au corps
législatif, le coeur gros de ressentimens. Augereau y fut envoyé aussi,
avec un surcroît d'humeur et de turbulence.
Il fallait choisir un nouveau directeur. Le hasard ne servit pas la
république, car, au lieu de Barras, ce fut Rewbell, le plus capable des
cinq directeurs, qui fut désigné pour membre sortant. Ce fut un grand
sujet de satisfaction pour tous les ennemis de ce directeur, et une
occasion nouvelle de le calomnier plus commodément. Cependant, comme il
avait été élu au conseil des anciens, il saisit une occasion de répondre
à ses accusateurs, et le fit de la manière la plus victorieuse.
Il fut commis, à la sortie de Rewbell, la seule infraction aux lois
rigoureuses de la probité, qu'on, pût reprocher au directoire. Les cinq
premiers directeurs, nommés à l'époque de l'institution du directoire,
avaient fait une convention entre eux, par laquelle ils devaient
prélever sur leurs appointemens, chacun dix mille francs, afin de les
donner au membre sortant. Le but de ce noble sacrifice était de ménager
aux membres du directoire la transition du pouvoir suprême à la vie
privée, surtout pour ceux qui étaient sans fortune. Il y avait même
une raison de dignité à en agir ainsi, car il était dangereux pour la
considération du gouvernement, de rencontrer dans l'indigence l'homme
qu'on avait vu la veille au pouvoir suprême. Cette raison même décida
les directeurs à pourvoir d'une manière plus convenable au sort de
leurs collègues. Leurs appointemens étaient déjà si modiques, qu'un
prélèvement de dix mille francs parut déplacé. Ils résolurent d'allouer
une somme de cent mille francs à chaque directeur sortant. C'était cent
mille francs par an qu'il en devait coûter à l'état. On devait demander
cette somme au ministre des finances, qui pouvait la prendre sur l'un
des mille profits qu'il était si facile de faire sur des budgets de
six ou huit cents millions. On décida de plus que chaque directeur
emporterait sa voiture et ses chevaux. Comme tous les ans le corps
législatif allouait des frais de mobilier, cette dépense devait être
avouée, et dès lors devenait légitime. Les directeurs décidèrent de plus
que les économies faites sur les frais de mobilier seraient partagées
entre eux. Certes, c'était là une bien légère atteinte à la fortune
publique, si c'en était une; et tandis que des généraux, des compagnies,
faisaient des profits si énormes, cent mille francs par an, consacrés
à donner des alimens à l'homme qui venait d'être chef du gouvernement,
n'étaient pas un vol. Les raisons et la forme de la mesure l'excusaient
en quelque sorte. Larévellière, auquel on en fit part, ne voulut jamais
y consentir. Il déclara à ses collègues qu'il n'accepterait jamais sa
part. Rewbell reçut la sienne. Les cent mille francs qu'on lui donna
furent pris sur les deux millions de dépenses secrètes, dont le
directoire était dispensé de rendre compte. Telle est la seule faute
qu'on puisse reprocher collectivement au directoire. Un seul de ses
membres, sur les douze qui se succédèrent, fut accusé d'avoir fait des
profits particuliers. Quel est le gouvernement au monde, duquel on
puisse dire la même chose?
Il fallait un successeur à Rewbell. On souhaitait avoir une grande
réputation, pour donner un peu de considération au directoire, et on
songea à Sièyes, dont le nom, après celui de Bonaparte, était le plus
important de l'époque. Son ambassade en Prusse avait encore ajouté à sa
renommée. Déjà on le considérait, et très justement, comme un esprit
profond; mais depuis qu'il était allé à Berlin, on lui attribuait
la conservation de la neutralité prussienne, qui du reste était due
beaucoup moins à son intervention qu'à la situation de cette puissance.
Aussi le regardait-on comme aussi capable de diriger le gouvernement que
de concevoir une constitution. Il fut élu directeur. Beaucoup de gens
crurent voir dans ce choix la confirmation du bruit généralement répandu
de modifications très prochaines à la constitution. Ils disaient
que Sièyes n'était appelé au directoire que pour contribuer à ces
modifications. On croyait si peu que l'état des choses actuel pût se
maintenir, qu'on voyait dans tous les faits des indices certains de
changement.