CHAPITRE XIV.

EFFET DE L'EXPÉDITION D'ÉGYPTE EN EUROPE. CONSÉQUENCES FUNESTES DE LA

BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR.--DÉCLARATION DE GUERRE DE LA PORTE.--EFFORTS

DE L'ANGLETERRE POUR FORMER UNE NOUVELLE COALITION.--CONFÉRENCES AVEC

L'AUTRICHE A SELZ. PROGRÈS DES NÉGOCIATIONS DE RASTADT.--NOUVELLES

COMMOTIONS EN HOLLANDE, EN SUISSE ET DANS LES RÉPUBLIQUES ITALIENNES.

CHANGEMENT DE LA CONSTITUTION CISALPINE; GRANDS EMBARRAS DU DIRECTOIRE

A CE SUJET.--SITUATION INTÉRIEURE. UNE NOUVELLE OPPOSITION SE PRONONCE

DANS LES CONSEILS.--DISPOSITION GÉNÉRALE A LA GUERRE. LOI SUR LA

CONSCRIPTION.--FINANCES DE L'AN VII.--REPRISE DES HOSTILITÉS. INVASION

DES ÉTATS ROMAINS PAR L'ARMÉE NAPOLITAINE.--CONQUÊTE DU ROYAUME DE

NAPLES PAR LE GÉNÉRAL CHAMPIONNET.--ABDICATION DU ROI DE PIÉMONT.

L'expédition d'Égypte resta un mystère en Europe longtemps encore après

le départ de notre flotte. La prise de Malte commença à fixer les

conjectures. Cette place réputée imprenable et enlevée en passant, jeta

sur les argonautes français un éclat extraordinaire. Le débarquement en

Égypte, l'occupation d'Alexandrie, la bataille des Pyramides, frappèrent

toutes les imaginations en France et en Europe. Le nom de Bonaparte, qui

avait paru si grand quand il arrivait des Alpes, produisit un effet plus

singulier et plus étonnant encore arrivant des contrées lointaines

de l'Orient. Bonaparte et l'Égypte étaient le sujet de toutes les

conversations. Ce n'était rien que les projets exécutés; on en supposait

de plus gigantesques encore. Bonaparte allait, disait-on, traverser la

Syrie et l'Arabie, et se jeter sur Constantinople ou sur l'Inde.

La malheureuse bataille d'Aboukir vint, non pas détruire le prestige de

l'entreprise, mais réveiller toutes les espérances des ennemis de la

France, et hâter le succès de leurs trames. L'Angleterre, qui était

extrêmement alarmée pour sa puissance commerciale, et qui n'attendait

que le moment favorable pour tourner contre nous de nouveaux ennemis,

avait rempli Constantinople de ses intrigues. Le Grand-Seigneur n'était

pas fâché de voir punir les Mameluks, mais il ne voulait pas perdre

l'Égypte. M. de Talleyrand, qui avait dû se rendre auprès du divan pour

lui faire agréer des satisfactions, n'était point parti. Les agens de

l'Angleterre eurent le champ libre; ils persuadèrent à la Porte que

l'ambition de la France était insatiable; qu'après avoir troublé

l'Europe, elle voulait bouleverser l'Orient, et qu'au mépris d'une

antique alliance, elle venait envahir la plus riche province de l'empire

turc. Ces suggestions et l'or répandu dans le divan n'auraient pas suffi

pour le décider, si la belle flotte de Brueys avait pu venir canonner

les Dardanelles; mais la bataille d'Aboukir priva les Français de tout

leur ascendant dans le Levant, et donna à l'Angleterre une prépondérance

décidée. La Porte déclara solennellement la guerre à la France[1], et,

pour une province perdue depuis long-temps, se brouilla avec son amie

naturelle, et se lia avec ses ennemis les plus redoutables, la Russie

et l'Angleterre. Le sultan ordonna la réunion d'une armée, pour aller

reconquérir l'Égypte. Cette circonstance rendait singulièrement

difficile la position des Français. Séparés de la France, et privés

de tout secours par les flottes victorieuses des Anglais, ils étaient

exposés en outre à voir fondre sur eux toutes les bordes de l'Orient.

Ils n'étaient que trente mille environ pour lutter contre tant de

périls.

[Note 1: 18 fructidor an VI (4 septembre).]

Nelson victorieux vint à Naples radouber son escadre abîmée, et recevoir

les honneurs du triomphe. Malgré les traités qui liaient la cour de

Naples à la France, et qui lui interdisaient de fournir aucun secours à

nos ennemis, tous les ports et les chantiers de la Sicile furent ouverts

à Nelson. Lui-même fut accueilli avec des honneurs extraordinaires. Le

roi et la reine vinrent le recevoir à l'entrée du port, et l'appelèrent

le héros libérateur de la Méditerranée. On se mit à dire que le triomphe

de Nelson devait être le signal du réveil général, que les puissances

devaient profiter du moment où la plus redoutable armée de la France,

et son plus grand capitaine, étaient enfermés en Égypte, pour marcher

contre elle, et refouler dans son sein ses soldats et ses principes. Les

suggestions furent extrêmement actives auprès de toutes les cours. On

écrivit en Toscane et en Piémont, pour réveiller leur haine jusqu'ici

déguisée. C'était le moment, disait-on, de seconder la cour de Naples,

de se liguer contre l'ennemi commun, de se soulever tous à la fois sur

les derrières des Français, et de les égorger d'un bout à l'autre de la

Péninsule. On dit à l'Autriche qu'elle devait profiter du moment où les

puissances italiennes prendraient les Français par derrière, pour les

attaquer par devant, et leur enlever l'Italie. La chose devait être

facile, car Bonaparte et sa terrible armée n'étaient plus sur l'Adige.

On s'adressa à l'Empire dépouillé d'une partie de ses états, et réduit

à céder la rive gauche du Rhin; on chercha à tirer la Prusse de sa

neutralité; enfin on employa auprès de Paul Ier les moyens qui pouvaient

agir sur son esprit malade, et le décider à fournir les secours si

long-temps et si vainement promis par Catherine.

Ces suggestions ne pouvaient manquer d'être bien accueillies auprès de

toutes les cours; mais toutes n'étaient pas en mesure d'y céder. Les

plus voisines de la France étaient les plus irritées et les plus

disposées à refouler la révolution; mais par cela seul qu'elles étaient

plus rapprochées du colosse républicain, elles étaient condamnées aussi

à plus de réserve et de prudence, avant d'entrer en lutte avec lui.

La Russie, la plus éloignée de la France, la moins exposée à ses

vengeances, soit par son éloignement, soit par l'état moral de ses

peuples, était la plus facile à décider. Catherine, dont la politique

habile avait tendu toujours à compliquer la situation de l'Occident,

soit pour avoir le prétexte d'y intervenir, soit pour avoir le temps de

faire en Pologne ce qu'elle voulait, Catherine n'avait pas emporté sa

politique avec elle. Cette politique est innée dans le cabinet russe;

elle vient de sa position même: elle peut changer de procédés ou de

moyens, suivant que le souverain est astucieux ou violent; mais elle

tend toujours au même but, par un penchant irrésistible. L'habile

Catherine s'était contentée de donner des espérances et des secours

aux émigrés; elle avait prêché la croisade sans envoyer un soldat. Son

successeur allait suivre le même but, mais avec son caractère. Ce prince

violent et presque insensé, mais du reste assez généreux, avait d'abord

paru s'écarter de la politique de Catherine, et refusé d'exécuter le

traité d'alliance conclu avec l'Angleterre et l'Autriche; mais après

cette déviation d'un moment, il était bientôt revenu à la politique

de son cabinet. On le vit donner asile au prétendant, et prendre les

émigrés à sa solde, après le traité de Campo-Formio. On lui persuada

qu'il devait se faire le chef de la noblesse européenne menacée par

les démagogues. La démarche de l'ordre de Malte, qui le prit pour son

protecteur, contribua à exalter sa tête, et il embrassa l'idée qu'on lui

proposait, avec la mobilité et l'ardeur des princes russes. Il offrit sa

protection à l'Empire, et voulut se porter garant de son intégrité. La

prise de Malte le remplit de colère, et il offrit la coopération de

ses armées contre la France. L'Angleterre triomphait donc à

Saint-Pétersbourg comme à Constantinople, et elle allait faire marcher

d'accord des ennemis jusque-là irréconciliables.

Le même zèle ne régnait pas partout. La Prusse se trouvait trop bien de

sa neutralité et de l'épuisement de l'Autriche pour vouloir intervenir

dans la lutte des deux systèmes. Elle veillait seulement à ses

frontières du côté de la Hollande et de la France, pour empêcher la

contagion révolutionnaire. Elle avait rangé ses armées de manière à

former une espèce de cordon sanitaire. L'Empire, qui avait appris à ses

dépens à connaître la puissance de la France, et qui était exposé à

devenir toujours le théâtre de la guerre, souhaitait la paix. Les

princes dépossédés eux-mêmes la souhaitaient aussi, parce qu'ils étaient

assurés de trouver des indemnités sur la rive droite; les princes

ecclésiastiques seuls, menacés de la sécularisation, désiraient la

guerre. Les puissances italiennes du Piémont et de la Toscane ne

demandaient pas mieux qu'une occasion, mais elles tremblaient sous la

main de fer de la république française. Elles attendaient que Naples ou

l'Autriche leur donnât le signal. Quant à l'Autriche, quoiqu'elle fût la

mieux disposée des cours formant la coalition monarchique, elle hésitait

cependant avec sa lenteur ordinaire à prendre un parti, et surtout elle

craignait pour ses peuples déjà très épuisés par la guerre. La France

lui avait opposé deux républiques nouvelles, la Suisse et Rome, l'une

sur ses flancs, l'autre en Italie, ce qui l'irritait fort et la

disposait tout à fait à rentrer en lutte; mais elle aurait passé

par-dessus ces nouveaux envahissemens de la coalition républicaine, si

on l'avait dédommagée par quelques conquêtes. C'est pour ce but qu'elle

avait proposé des conférences à Selz. Ces conférences devaient

avoir lieu dans l'été de 1798, non loin du congrès de Rastadt, et

concurremment avec ce congrès. De leur résultat dépendaient la

détermination de l'Autriche et le succès des efforts tentés pour former

une nouvelle coalition.

François (de Neufchâteau) était l'envoyé choisi par la France. C'est

pour ce motif qu'on avait désigné la petite ville de Selz, à cause de sa

situation sur les bords du Rhin, non loin de Rastadt, mais sur la

rive gauche. Cette dernière condition était nécessaire, parce que la

constitution défendait au directeur sortant de s'éloigner de France

avant un délai fixé. M. de Cobentzel avait été envoyé par l'Autriche.

Dès les premiers momens on put voir les dispositions de cette puissance.

Elle voulait être dédommagée, par des extensions de territoire, des

conquêtes que le système républicain avait faites en Suisse et en

Italie. La France voulait avant tout qu'on s'entendît sur les événemens

de Vienne, et que des satisfactions fussent accordées pour l'insulte

faite à Bernadotte. Mais l'Autriche évitait de s'expliquer sur ce point,

et ajournait toujours cette partie de la négociation. Le négociateur

français y revenait sans cesse; du reste il avait l'ordre de se

contenter de la moindre satisfaction. La France aurait voulu que le

ministre Thugut, disgracié en apparence, le fût réellement, et qu'une

simple démarche, la plus insignifiante du monde, fût faite auprès de

Bernadotte, pour réparer l'outrage qu'il avait reçu. M. de Cobentzel

se contenta de dire que sa cour désapprouvait ce qui s'était passé

à Vienne, mais il ne convint d'aucune satisfaction, et il continua

d'insister sur les extensions de territoire qu'il réclamait. Il était

clair que les satisfactions d'amour-propre ne seraient accordées

qu'autant que celles d'ambition auraient été obtenues. L'Autriche

disait que l'institution des deux républiques romaine et helvétique, et

l'influence évidente exercée sur les républiques cisalpine, ligurienne

et batave, étaient des violations du traité de Campo-Formio, et une

altération dangereuse de l'état de l'Europe; elle soutenait qu'il

fallait que la France accordât des dédommagemens, si elle voulait qu'on

lui pardonnât ses dernières usurpations; et pour dédommagement, le

négociateur autrichien demandait de nouvelles provinces en Italie.

Il voulait que la ligne de l'Adige fût portée plus loin, et que les

possessions autrichiennes s'étendissent jusqu'à l'Adda et au Pô,

c'est-à-dire que l'on donnât à l'empereur une grande moitié de la

république cisalpine. M. de Cobentzel proposait de dédommager la

république cisalpine avec une partie du Piémont; le surplus de ce

royaume aurait été donné à l'archiduc de Toscane; et le roi de Piémont

aurait reçu en dédommagement les états de l'Église. Ainsi, au prix d'un

agrandissement pour lui en Lombardie, et pour sa famille en Toscane,

l'empereur aurait sanctionné l'institution de la république helvétique,

le renversement du pape et le démembrement de la monarchie du Piémont.

La France ne pouvait consentir à ces propositions par une foule de

raisons. D'abord elle ne pouvait démembrer la Cisalpine à peine formée,

et replacer sous le joug autrichien des provinces qu'elle avait

affranchies, et auxquelles elle avait promis et fait payer la liberté;

enfin elle avait, l'année précédente, conclu un traité avec le roi de

Piémont, par lequel elle lui garantissait ses états. Cette garantie

était surtout stipulée contre l'Autriche. La France ne pouvait donc pas

sacrifier le Piémont. Aussi François (de Neufchâteau) ne put-il adhérer

aux propositions de M. de Cobentzel. On se sépara sans avoir rien

conclu. Aucune satisfaction n'était accordée pour l'événement de Vienne.

M. de Degelmann, qui devait être envoyé à Paris comme ambassadeur,

n'y vint pas, et on déclara que les deux cabinets continueraient de

correspondre par leurs ministres au congrès de Rastadt. Cette séparation

fut généralement prise pour une espèce de rupture.

Les résolutions de l'Autriche furent évidemment fixées dès cet instant;

mais avant de recommencer les hostilités avec la France, elle voulait

s'assurer le concours des principales puissances de l'Europe. M.

de Cobentzel partit pour Berlin, et dut se rendre de Berlin à

Saint-Pétersbourg. Le but de ces courses était de contribuer avec

l'Angleterre à former la nouvelle coalition. L'empereur de Russie avait

envoyé à Berlin l'un des plus importans personnages de son empire, le

prince Repnin. M. de Cobentzel devait réunir ses efforts à ceux du

prince Repnin et de la légation anglaise, pour entraîner le jeune roi.

La France, de son côté, avait envoyé l'un de ses plus illustres citoyens

à Berlin; c'était Sièyes. La réputation de Sièyes avait été immense

avant le règne de la convention. Elle s'était évanouie sous le niveau

du comité de salut public. On la vit renaître tout à coup, lorsque les

existences purent recommencer leurs progrès naturels; et le nom de

Sièyes était redevenu le plus grand nom de France, après celui de

Bonaparte; car en France, une réputation de profondeur est ce qui

produit le plus d'effet après une grande réputation militaire. Sièyes

était donc l'un des deux grands personnages du temps. Toujours boudant

et frondant le gouvernement, non pas comme Bonaparte, par ambition,

mais par humeur contre une constitution qu'il n'avait pas faite, il

ne laissait pas que d'être importun. On eut l'idée de lui donner une

ambassade. C'était une occasion de l'éloigner, de l'utiliser, et surtout

de lui fournir des moyens d'existence. La révolution les lui avait

enlevés tous, en abolissant les bénéfices ecclésiastiques. Une grande

ambassade permettait de les lui rendre. La plus grande était celle de

Berlin, car on n'avait d'envoyés ni en Autriche, ni en Russie, ni en

Angleterre. Berlin était le théâtre de toutes les intrigues, et Sièyes,

quoique peu propre au maniement des affaires, était cependant un

observateur fin et sûr. De plus, sa grande renommée le rendait

particulièrement propre à représenter la France, surtout auprès de

l'Allemagne, à laquelle il convenait plus qu'à tout autre pays.

Le roi ne vit pas arriver avec plaisir dans ses états un révolutionnaire

si célèbre; cependant il n'osa pas le refuser. Sièyes se comporta avec

mesure et dignité; il fut reçu de même, mais laissé dans l'isolement.

Comme tous nos envoyés à l'étranger, il était observé avec soin, et pour

ainsi dire séquestré. Les Allemands étaient fort curieux de le voir,

mais ne l'osaient pas. Son influence sur la cour de Berlin était nulle.

C'était le sentiment de ses intérêts qui seul inspirait le roi de Prusse

contre les instances de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Russie.

Tandis qu'en Allemagne on travaillait à décider le roi de Prusse, la

cour de Naples, pleine de joie et de témérité depuis la victoire de

Nelson, faisait des préparatifs immenses de guerre, et redoublait ses

sollicitations auprès de la Toscane et du Piémont. La France, par une

espèce de complaisance, lui avait laissé occuper le duché de Bénévent.

Mais cette concession ne l'avait point calmée. Elle se flattait de

gagner à la prochaine guerre une moitié des états du pape.

Les négociations de Rastadt se poursuivaient avec succès pour la France.

Treilhard, devenu directeur, et Bonaparte parti pour l'Égypte, avaient

été remplacés au congrès par Jean Debry et Roberjot. Après avoir

obtenu la ligne du Rhin, il restait à résoudre une foule de questions

militaires, politiques, commerciales. Notre députation était devenue

extrêmement exigeante, et demandait beaucoup plus qu'elle n'avait droit

d'obtenir. Elle voulait d'abord toutes les îles du Rhin, ce qui était

un article important, surtout sous le rapport militaire. Elle voulait

ensuite garder Kehl et son territoire, vis-à-vis Strasbourg; Cassel et

son territoire, vis-à-vis Mayence. Elle voulait que le pont commercial

entre les deux Brisach fût rétabli; que cinquante arpens de terrain

nous fussent accordés en face de l'ancien pont de Huningue, et que

l'importante forteresse d'Ehrenbreitstein fût démolie. Elle demandait

ensuite que la navigation du Rhin, et de tous les fleuves d'Allemagne

aboutissant au Rhin, fût libre, que tous les droits de péage fussent

abolis; que les marchandises fussent, sur les deux rives, soumises à un

même droit de douane; que les chemins de halage fussent conservés,

et entretenus par les riverains. Elle demandait enfin une dernière

condition fort importante, c'est que les dettes des pays de la rive

gauche cédés à la France fussent transportées sur les pays de la rive

droite, destinés à être donnés en indemnité.

La députation de l'Empire répondit avec raison que la ligne du Rhin

devait présenter une sûreté égale aux deux nations; que c'était la

raison d'une sûreté égale, qui avait été surtout alléguée, pour faire

accorder cette ligne à la France; mais que cette sûreté n'existerait

plus pour l'Allemagne, si la France gardait tous les points offensifs,

soit en se réservant les îles, soit en gardant Cassel et Kehl, et

cinquante arpens vis-à-vis Huningue, etc. La députation de l'Empire ne

voulut donc pas admettre les demandes de la France, et proposa pour

véritable ligne du partage, le _thalweg_, c'est-à-dire le milieu du

principal bras navigable. Toutes les îles qui étaient à droite de cette

ligne devaient appartenir à l'Allemagne, toutes celles qui étaient à

gauche devaient appartenir à la France. De cette manière, on plaçait

entre les deux peuples le véritable obstacle qui fait d'un fleuve une

ligne militaire, c'est-à-dire le principal bras navigable. Par suite de

ce principe, la députation demandait la démolition de Cassel et de Kehl,

et refusait les cinquante arpens vis-à-vis Huningue. Elle ne voulait pas

que la France conservât aucun point offensif, lorsque l'Allemagne

les perdait tous. Elle refusait avec moins de raison la démolition

d'Ehrenbreitstein, qui était incompatible avec la sûreté de la ville

de Coblentz. Elle accordait la libre navigation du Rhin, mais elle la

demandait pour toute l'étendue de son cours, et voulait que la France

obligeât la république batave à reconnaître cette liberté. Quant à la

libre navigation des fleuves de l'intérieur de l'Allemagne, cet article

dépassait, disait-elle, sa compétence, et regardait chaque état

individuellement. Elle accordait le chemin de halage. Elle voulait que

tout ce qui était relatif aux péages et à leur abolition fût renvoyé à

un traité de commerce. Elle voulait enfin, relativement aux pays de

la rive gauche cédés à la France, que leurs dettes restassent à leur

charge, par le principe que la dette suit son gage, et que les biens de

la noblesse immédiate fussent considérés comme propriétés particulières,

et conservés à ce titre. La députation demandait accessoirement que les

troupes françaises évacuassent la rive droite et cessassent le blocus

d'Ehrenbreitstein, parce qu'il réduisait les habitans à la famine.

Ces prétentions contraires donnèrent lieu à une suite de notes et de

contre-notes, pendant tout l'été. Enfin, vers le mois de vendémiaire an

VI (août et septembre 1798), le _thalweg_ fut admis par la députation

française. Le principal bras navigable fut pris pour limite entre la

France et l'Allemagne, et les îles durent être partagées conséquemment à

ce principe. La France consentit à la démolition de Cassel et de Kehl,

mais elle exigea l'île de Pettersau, qui est placée dans le Rhin à peu

près à la hauteur de Mayence, et qui est d'une grande importance pour

cette place. L'Empire germanique consentit de son côté à la démolition

d'Ehrenbreitstein. La libre navigation du Rhin et l'abolition des péages

furent accordées. Il restait à s'entendre sur l'établissement des ponts

commerciaux, sur les biens de la noblesse immédiate, sur l'application

des lois de l'émigration dans les pays cédés, et sur les dettes de ces

pays. Les princes séculiers avaient déclaré qu'il fallait faire toutes

les concessions compatibles avec l'honneur et la sûreté de l'Empire,

afin d'obtenir la paix, si nécessaire à l'Allemagne. Il était évident

que la plupart de ces princes voulaient traiter; la Prusse les

y engageait. Quant à l'Autriche, elle commençait à montrer des

dispositions toutes contraires, et à exciter le ressentiment des princes

ecclésiastiques contre la marche des négociations. Les députés de

l'Empire, tout en se prononçant pour la paix, gardaient cependant la

plus grande mesure, par la crainte que leur causait l'Autriche, et

louvoyaient entre celle-ci et la Prusse. Quant aux ministres français,

ils montraient une extrême raideur; ils vivaient à part, et dans une

espèce d'isolement, comme tous nos ministres en Europe. Telle était la

situation du congrès à la fin de l'été de l'an VI (1798).

Pendant que ces événemens se passaient en Orient et en Europe, la

France, toujours chargée du soin de diriger les cinq républiques

instituées autour d'elle, avait eu des soucis sans fin. C'étaient des

difficultés continuelles pour y diriger l'esprit public, pour y faire

vivre nos troupes, pour y mettre d'accord nos ambassadeurs avec nos

généraux, pour y maintenir enfin la bonne harmonie avec les états

voisins.

Presque partout il avait fallu faire comme en France, c'est-à-dire,

après avoir frappé sur un parti, frapper bientôt sur l'autre. En

Hollande on avait exécuté, le 3 pluviôse (22 janvier), une espèce de 18

fructidor pour écarter les fédéralistes, abolir les anciens règlemens,

et donner au pays une constitution unitaire, à peu près semblable à

celle de la France. Mais cette révolution avait tourné beaucoup trop au

profit des démocrates. Ceux-ci s'étaient emparés de tous les pouvoirs.

Après avoir exclu de l'assemblée nationale tous les députés qui leur

paraissaient suspects, ils s'étaient eux-mêmes constitués en directoire

et en deux conseils, sans recourir à de nouvelles élections. Ils avaient

voulu par là imiter la convention nationale de France, et ses fameux

décrets des 15 et 18 fructidor. Ils s'étaient entièrement emparés

depuis de la direction des affaires, et ils sortaient de la ligne où le

directoire français voulait maintenir toutes les républiques confiées à

ses soins. Le général Daendels, l'un des hommes les plus distingués du

parti modéré, vint à Paris, s'entendit avec nos directeurs, et repartit

pour aller en Hollande porter aux démocrates le coup qu'on leur avait

récemment porté à Paris, en les excluant du corps législatif par

les scissions. Ainsi, tout ce qu'on faisait en France, il fallait

immédiatement après le répéter dans les états qui dépendaient d'elle.

Joubert eut ordre d'appuyer Daendels. Celui-ci se réunit aux ministres,

et avec le secours des troupes bataves et françaises, dispersa le

directoire et les conseils, forma un gouvernement provisoire, et fit

ordonner de nouvelles élections. Le ministre de France, Delacroix, qui

avait appuyé les démocrates, fut rappelé. Ces scènes produisirent

leur effet accoutumé. On ne manqua pas de dire que les constitutions

républicaines ne pouvaient marcher seules, qu'à chaque instant il

fallait le levier des baïonnettes, et que les nouveaux états se

trouvaient sous la dépendance la plus complète de la France.

En Suisse, l'établissement de la république _une et indivisible_ n'avait

pas pu se faire sans combats. Les petits cantons de Schwitz, Zug,

Glaris, excités par les prêtres et les aristocrates suisses, avaient

juré de s'opposer à l'adoption du régime nouveau. Le général

Schauembourg, sans vouloir les réduire par la force, avait interdit

toute communication des autres cantons avec ceux-ci. Les petits cantons

réfractaires coururent aussitôt aux armes et envahirent Lucerne, où ils

pillèrent et dévastèrent. Schauembourg marcha sur eux, et après quelques

combats opiniâtres, les réduisit à demander la paix. Le gage de cette

paix avait été l'acceptation de la constitution nouvelle. Il fallut

employer aussi le fer et même le feu pour réprimer les paysans du

Haut-Valais, qui avaient fait une descente dans le Bas-Valais, dans le

but d'y rétablir leur domination. Malgré ces obstacles, en prairial

(mai 1798), la constitution était partout en vigueur. Le gouvernement

helvétique était réuni à Arau. Composé d'un directoire et de deux

conseils, il commençait à s'essayer dans l'administration du pays. Le

nouveau commissaire français était Rapinat, beau-frère de Rewbell.

Le gouvernement helvétique devait s'entendre avec Rapinat pour

l'administration des affaires. Les circonstances rendaient cette

administration difficile. Les prêtres et les aristocrates, postés dans

les montagnes, épiaient le moment favorable pour soulever de nouveau

la population. Il fallait se tenir en garde contre eux, nourrir et

satisfaire l'armée française qu'on avait à leur opposer, organiser

l'administration, et se mettre en mesure d'exister bientôt d'une

manière indépendante. Cette tâche n'était pas moins difficile pour le

gouvernement helvétique que pour le commissaire français placé auprès de

lui.

Il était naturel que la France s'emparât des caisses appartenant aux

anciens cantons aristocratiques, pour payer les frais de la guerre.

L'argent contenu dans les caisses, et les approvisionnemens renfermés

dans les magasins formés par les ci-devant cantons, lui étaient

indispensables pour faire vivre son armée. C'était l'exercice le plus

ordinaire du droit de conquête; elle aurait pu sans doute renoncer à ce

droit, mais la nécessité la forçait d'en user dans le moment. Rapinat

eut donc ordre de mettre le scellé sur toutes les caisses. Beaucoup de

Suisses, même parmi ceux qui avaient souhaité la révolution, trouvèrent

fort mauvais qu'on s'emparât du pécule et des magasins des anciens

gouvernemens. Les Suisses sont, comme tous les montagnards, sages et

braves, mais d'une extrême avarice. Ils voulaient bien qu'on leur

apportât la liberté, qu'on les débarrassât de leurs oligarques, mais ils

ne voulaient pas faire les frais de la guerre. Tandis que la Hollande et

l'Italie avaient souffert, presque sans se plaindre, le fardeau énorme

des campagnes les plus longues et les plus dévastatrices, les patriotes

suisses jetèrent les hauts cris pour quelques millions dont on s'empara.

Le directoire helvétique fit de son côté apposer de nouveaux scellés sur

ceux qui venaient d'être apposés par Rapinat, et protesta ainsi contre

la mesure qui mettait les caisses à la disposition de la France. Rapinat

fit sur-le-champ enlever les scellés du directoire helvétique, et

déclara à ce directoire qu'il était borné aux fonctions administratives,

qu'il ne pouvait rien contre l'autorité de la France, et qu'à l'avenir

ses lois et ses décrets n'auraient de vigueur qu'autant qu'ils ne

contiendraient rien de contraire aux arrêtés du commissaire et du

général français. Les ennemis de la révolution, et il s'en était glissé

plus d'un dans les conseils helvétiques, triomphèrent de cette lutte et

crièrent à la tyrannie. Ils dirent que leur indépendance était violée,

et que la république française, qui avait prétendu leur apporter la

liberté, ne leur apportait en réalité que l'asservissement et la misère.

L'opposition ne se manifestait pas seulement dans les conseils, elle

était aussi dans le directoire et dans les autorités locales. A Lucerne

et à Berne, d'anciens aristocrates occupaient les administrations; ils

apportaient des obstacles de toute espèce à la levée de quinze millions

frappés sur les anciennes familles nobles pour les besoins de l'armée.

Rapinat prit sur lui de purger le gouvernement et les administrations

helvétiques. Par une lettre du 28 prairial (16 juin), il demanda au

gouvernement helvétique la démission de deux directeurs, les nommés

Bay et Pfiffer, celle du ministre des affaires étrangères, et le

renouvellement des chambres administratives de Lucerne et de Berne.

Cette demande, faite avec le ton d'un ordre, ne pouvait être refusée.

Les démissions furent données sur-le-champ; mais la rudesse avec

laquelle se conduisit Rapinat fit élever de nouveaux cris, et mit tous

les torts de son côté. Il compromettait en effet son gouvernement, en

violant ouvertement les formes pour faire des changemens qu'il eût

été facile d'obtenir par d'autres moyens. Sur-le-champ, le directoire

français écrivit au directoire helvétique pour désapprouver la conduite

de Rapinat, et pour donner satisfaction de cette violation de toutes

les formes. Rapinat fut rappelé; néanmoins les membres démissionnaires

demeurèrent exclus. Les conseils helvétiques nommèrent, pour remplacer

les deux directeurs démissionnaires, Ochs, l'auteur de la constitution,

et le colonel Laharpe, le frère du général mort en Italie, l'un des

auteurs de la révolution du canton de Vaud, et l'un des citoyens les

plus probes et les mieux intentionnés de son pays.

Une alliance offensive et défensive fut conclue entre les républiques

helvétique et française le 2 fructidor (19 août). D'après ce traité,

celle des deux puissances qui était en guerre avait droit de requérir

l'intervention de l'autre et de lui demander un secours dont la

force devait être déterminée suivant les circonstances. La puissance

requérante devait payer les troupes fournies par l'autre; la libre

navigation de tous les fleuves de la Suisse et de la France était

réciproquement stipulée. Deux routes devaient être ouvertes, l'une de

France à la Cisalpine, en traversant le Valais et le Simplon, l'autre de

France en Souabe, en remontant le Rhin et en suivant la rive orientale

du lac de Constance. Dans ce système des républiques unies, la France

s'assurait deux grandes routes militaires pour se rendre dans les états

de ses alliés, et être en mesure de déboucher rapidement en Italie ou en

Allemagne. On a dit que ces deux routes transportaient le théâtre de

la guerre dans les états alliés. Ce n'étaient pas les routes, mais

l'alliance avec la France qui exposait ces états à devenir le théâtre de

la guerre. Les routes n'étaient qu'un moyen d'accourir plus tôt et de

les protéger à temps, en prenant l'offensive en Allemagne ou en Italie.

La ville de Genève fut réunie à la France, ainsi que la ville de

Mulhausen. Les bailliages italiens, qui avaient long-temps hésité entre

la Cisalpine et la république helvétique, se déclarèrent pour celle-ci,

et votèrent leur réunion. Les ligues grises, que le directoire aurait

voulu réunir à la Suisse, étaient partagées en deux factions rivales,

et balançaient entre la domination autrichienne et la domination

helvétique. Nos troupes les observaient. Les moines et les agens

étrangers amenèrent un nouveau désastre dans l'Underwalden. Ils firent

soulever les paysans de cette vallée contre les troupes françaises. Un

combat des plus acharnés eut lieu à Stanz, et il fallut mettre le feu

à ce malheureux bourg pour en chasser les fanatiques qui s'y étaient

établis.

Les mêmes difficultés se présentaient de l'autre côté des Alpes. Une

espèce d'anarchie régnait entre les sujets des nouveaux états et

leurs gouvernemens, entre ces gouvernemens et nos armées, entre nos

ambassadeurs et nos généraux. C'était une épouvantable confusion. La

petite république ligurienne était acharnée contre le Piémont, et

voulait à tout prix y introduire la révolution. Grand nombre de

démocrates piémontais s'étaient réfugiés dans son sein, et en étaient

sortis armés et organisés, pour faire des incursions dans leur pays,

et essayer d'y renverser le gouvernement royal. Une autre bande était

partie du côté de la Cisalpine, et s'était avancée par Domo-d'Ossola.

Mais ces tentatives furent repoussées et une foule de victimes

inutilement sacrifiées. La république ligurienne n'avait pas renoncé

pour cela à harceler le gouvernement de Piémont; elle recueillait et

armait de nouveaux réfugiés, et voulait elle-même faire la guerre. Notre

ministre à Gênes, Sotin, avait la plus grande peine à la contenir. De

son côté, notre ministre à Turin, Ginguené, n'avait pas moins de peine à

répondre aux plaintes continuelles du Piémont, et à le modérer dans ses

projets de vengeance contre les patriotes.

La Cisalpine était dans un désordre effrayant. Bonaparte en la

constituant n'avait pas eu le temps de calculer exactement les

proportions qu'il aurait fallu observer dans les divisions du territoire

et dans le nombre des fonctionnaires, ni d'organiser le régime municipal

et le système financier. Ce petit état avait à lui seul deux cent

quarante représentans. Les départemens étant trop nombreux, il était

dévoré par une multitude de fonctionnaires. Il n'avait aucun système

régulier et uniforme d'impôts. Avec une richesse considérable, il

n'avait point de finances, et il pouvait à peine suffire à payer le

subside convenu pour l'entretien de nos armées. Du reste, sous tous les

rapports, la confusion était au comble. Depuis l'exclusion de quelques

membres du conseil, prononcée par Berthier, lorsqu'il avait voulu faire

accepter le traité d'alliance avec la France, les révolutionnaires

l'avaient emporté, et le langage des jacobins dominait dans les conseils

et les clubs. Notre armée secondait ce mouvement et appuyait toutes les

exagérations. Brune, après avoir achevé la soumission de la Suisse,

était retourné en Italie, où il avait reçu le commandement général

de toutes les troupes françaises, depuis le départ de Berthier pour

l'Égypte. Il était à la tête des patriotes les plus véhémens. Lahoz,

le commandant des troupes lombardes, dont l'organisation avait été

commencée sous Bonaparte, abondait dans les mêmes idées et les mêmes

sentimens. Il existait, en outre, d'autres causes de désordres dans

l'inconduite de nos officiers. Ils se comportaient dans la Cisalpine

comme en pays conquis. Ils maltraitaient les habitans, exigeaient des

logemens qui, d'après les traités, ne leur étaient pas dus, dévastaient

les lieux qu'ils habitaient, se permettaient souvent des réquisitions

comme en temps de guerre, extorquaient de l'argent des administrations

locales, puisaient dans les caisses des villes sans alléguer aucune

espèce de prétexte que leur bon plaisir. Les commandans de place

exerçaient surtout des exactions intolérables. Le commandant de Mantoue

s'était permis, par exemple, d'affermer à son profit la pêche du

lac. Les généraux proportionnaient leur exigence à leur grade, et

indépendamment de tout ce qu'ils extorquaient, ils faisaient avec

les compagnies des profits scandaleux. Celle qui était chargée

d'approvisionner l'armée en Italie, abandonnait aux états-majors

quarante pour cent de bénéfice; et on peut juger par là de ce qu'elle

devait gagner pour faire de pareils avantages à ses protecteurs. Par

l'effet des désertions, il n'y avait pas dans les rangs la moitié des

hommes portés sur les états, de manière que la république payait le

double de ce qu'elle aurait dû. Malgré toutes ces malversations, les

soldats étaient mal payés, et la solde du plus grand nombre était

arriérée de plusieurs mois. Ainsi, le pays que nous occupions était

horriblement foulé, sans que nos soldats s'en trouvassent mieux. Les

patriotes cisalpins toléraient tous ces désordres sans se plaindre,

parce que l'état-major leur prêtait son appui.

A Rome, les choses se passaient mieux. Là, une commission, composée de

Daunou, Florent et Faypoult, gouvernait avec sagesse et probité le pays

affranchi. Ces trois hommes avaient composé une constitution qui

avait été adoptée, et qui, sauf quelques différences, et les noms qui

n'étaient pas les mêmes, ressemblait exactement à la constitution

française. Les directeurs s'appelaient des consuls, le conseil des

anciens s'appelait le sénat; le second conseil le tribunal. Mais ce

n'était pas tout que de donner une constitution, il fallait la mettre en

vigueur. Ce n'était pas, comme on aurait pu le croire, le fanatisme des

Romains qui s'opposait à son établissement, mais leur paresse. Il n'y

avait guère d'opposans que dans quelques paysans de l'Apennin, poussés

par les moines, et du reste faciles à soumettre. Mais il y avait dans

les habitans de Rome, appelés à composer le consulat, le sénat et le

tribunal, une insouciance, une inaptitude extrême au travail. Il fallait

de grands efforts pour les décider à siéger de deux jours l'un, et ils

voulaient absolument des vacances pour l'été. A cette paresse il

faut joindre une inexpérience et une incapacité absolues en fait

d'administration. Il y avait plus de zèle dans les Cisalpins, mais

c'était du zèle sans lumière et sans mesure, ce qui le rendait tout

aussi funeste que l'insouciance. Il était à craindre que, dès le

départ de la commission française, le gouvernement romain tombât en

dissolution, par l'inaction ou la retraite de ses membres. Et cependant

on aimait beaucoup les places à Rome, on les aimait comme on le fait

dans tout état sans industrie.

La commission avait mis fin à toutes les malversations qui avaient été

commises au premier moment de notre entrée à Rome. Elle s'était emparée

de la gestion des finances, et les dirigeait avec probité et habileté.

Faypoult, qui était un administrateur intègre et capable, avait établi

pour tout l'état romain un système d'impôts fort bien entendu. Il était

parvenu ainsi à suffire aux besoins de notre armée; il avait payé tout

l'arriéré de solde non-seulement à l'armée de Rome, mais encore à

la division embarquée à Civita-Vecchia. Si les finances eussent été

conduites de la même manière dans la Cisalpine, le pays n'eût pas été

foulé, et nos soldats se fussent trouvés dans l'abondance. L'autorité

militaire était à Rome entièrement soumise à la commission. Le général

Saint-Cyr, qui avait remplacé Masséna, se distinguait par une sévère

probité; mais, partageant le goût d'autorité qui devenait général

chez tous ses camarades, il paraissait mécontent d'être soumis à la

commission. A Milan surtout, on était fort peu satisfait de tout ce qui

se faisait à Rome. Les démocrates italiens étaient irrités de voir les

démocrates romains annulés ou contenus par la commission. L'état-major

français, duquel relevaient les divisions stationnées à Rome, voyait

avec peine une riche partie des pays conquis lui échapper, et soupirait

après le moment où la commission quitterait ses fonctions.

C'est à tort qu'on ferait au directoire français un reproche du désordre

qui régnait dans les pays alliés. Aucune volonté, si forte qu'elle fût,

n'aurait pu empêcher le débordement des passions qui les troublaient, et

quant aux exactions, la volonté de Napoléon lui-même n'a pas réussi à

les empêcher dans les provinces conquises. Ce qu'un seul individu, plein

de génie et de vigueur, n'aurait pu exécuter, un gouvernement composé

de cinq membres, et placé à des distances immenses, le pouvait encore

moins. Cependant il y avait dans la majorité de notre directoire le plus

grand zèle à assurer le bien-être des nouvelles républiques, et la plus

vive indignation contre l'insolence et les concussions des généraux,

contre les vols manifestes des compagnies. Excepté Barras, qui était de

moitié dans tous les profits des compagnies, qui était l'espoir de tous

les brouillons de Milan, les quatre autres directeurs dénonçaient

avec la plus grande énergie ce qui se faisait en Italie. Larévellière

surtout, dont la sévère probité était révoltée de tant de désordres,

proposa au directoire un plan qui fut agréé. Il voulait qu'une

commission continuât à diriger le gouvernement romain, et à contenir

l'autorité militaire; qu'un ambassadeur fût envoyé à Milan, pour y

représenter le gouvernement français, et y enlever toute influence à

l'état-major; que cet ambassadeur fût chargé de faire à la constitution

cisalpine les changemens qu'elle exigeait, comme de réduire le nombre

des divisions locales, des fonctionnaires publics, et des membres des

conseils; qu'enfin cet ambassadeur eût pour adjoint un administrateur

capable de créer un système d'impôt et de comptabilité. Ce plan fut

adopté. Trouvé, naguère ministre de France à Naples, et Faypoult, l'un

des membres de là commission de Rome, furent envoyés à Milan pour

exécuter les mesures proposées par Larévellière.

Trouvé devait, aussitôt qu'il serait arrivé à Milan, s'entourer des

hommes les plus éclairés de la Cisalpine, et convenir avec eux de tous

les changemens qu'il était nécessaire de faire soit à la constitution,

soit au personnel du gouvernement. Il devait ensuite, quand tous ces

changemens seraient arrêtés, les faire proposer dans les conseils de la

Cisalpine, par des députés à sa dévotion, et au besoin les appuyer de

l'autorité de la France. Il devait cependant cacher sa main autant qu'il

serait possible.

Trouvé, rendu de Naples à Milan, y fit ce qu'on lui avait ordonné. Mais

le secret de sa mission était difficile à garder. On sut bientôt qu'il

venait changer la constitution, et surtout réduire le nombre des places

de toute espèce. Les patriotes, qui sentaient bien, à la conduite de

l'ambassadeur, que les réductions porteraient sur eux, étaient furieux.

Ils s'appuyèrent sur l'état-major de l'armée, fort indisposé lui-même

contre l'autorité nouvelle qu'il lui fallait subir, et on vit s'établir

une lutte scandaleuse entre la légation française et l'état-major

français, entouré des patriotes italiens. Trouvé et les hommes qui se

rendaient chez lui, furent dénonces, avec une extrême violence dans les

conseils cisalpins. On prétendit que le ministre français venait violer

la constitution, et renouveler l'un de ces actes d'oppression que le

directoire avait exercés sur toutes les républiques alliées. Trouvé

essuya des désagrémens de toute espèce, de la part des patriotes

italiens et de nos officiers. Ceux-ci se conduisirent avec la dernière

indécence, dans un bal qu'il donnait, et y causèrent le plus grand

scandale. Ces scènes étaient déplorables, surtout à cause de l'effet

qu'elles produisaient sur les ministres étrangers. Non-seulement on leur

donnait le spectacle des plus fâcheuses divisions, mais on les insultait

dans les dîners diplomatiques, en buvant, à leur face, à l'extermination

de tous les rois. Le plus véhément jacobinisme régnait à Milan. Brune et

Lahoz partirent pour Paris, afin d'aller se ménager l'appui de Barras.

Mais le directoire, averti d'avance, était inébranlable dans ses

résolutions. Lahoz eut l'ordre de repartir de Paris, à l'instant même où

il arrivait. Quant à Brune, il lui fut prescrit de retourner à Milan, et

d'y concourir aux changemens que Trouvé allait faire exécuter.

Après avoir accompli les diverses modifications nécessaires à la

constitution, Trouvé assembla chez lui les députés les plus sages, et

les leur soumit. Ils les approuvèrent; mais le déchaînement était si

grand, qu'ils n'osèrent pas se charger de les proposer eux-mêmes aux

deux conseils. Trouvé fut donc obligé de déployer l'autorité française,

et d'exercer ostensiblement un pouvoir qu'il aurait voulu cacher. Du

reste, peu importait, au fond, le mode employé. Il eût été absurde à

la France, qui avait créé ces républiques nouvelles et qui les faisait

exister par son appui, de ne pas profiter de sa force pour y établir

l'ordre qu'elle croyait le meilleur. Le fâcheux était qu'elle n'eût pas

fait le mieux possible dès le premier jour et en une seule fois, afin de

ne plus être obligée de renouveler ces actes de sa toute-puissance. Le

30 août (13 fructidor an VI), Trouvé assembla le directoire et les deux

conseils de la Cisalpine; il leur présenta la nouvelle constitution

et toutes les lois administratives et financières que Faypoult avait

préparées. Les conseils étaient réduits de deux cent quarante à cent

vingt membres. Les individus à conserver dans les conseils et le

gouvernement étaient désignés. Un système d'impôt régulier était établi.

Il y avait des impôts personnels et indirects, système qu'on essayait

d'établir dans le moment en France, et qui déplaisait beaucoup aux

patriotes. Tous ces changemens furent approuvés et adoptés. Brune avait

été obligé de fournir l'appui des troupes françaises. Aussi la colère

des patriotes cisalpins fut-elle vaine, et la révolution se fit sans

obstacles. Il fut décidé en outre qu'une prochaine convocation des

assemblées primaires aurait lieu, pour approuver les changemens faits à

la constitution.

La tâche de Trouvé était achevée; mais le gouvernement français, voyant

le soulèvement que ce ministre avait excité, pensa qu'il n'était pas

possible de le laisser dans la Cisalpine, qu'il fallait lui donner une

autre ambassade, et envoyer à Milan un homme étranger aux dernières

querelles. Malheureusement le directoire se laissa imposer un ci-devant

membre des jacobins, qui était devenu un souple et bas courtisan de

Barras, qui avait été associé par lui au trafic des compagnies, et

placé sur la voie des honneurs; c'était Fouché, dont Barras surprit la

nomination à ses collègues. Fouché partit pour remplacer Trouvé, et

celui-ci dut se rendre à Stuttgard. Mais Brune, profitant du départ

de Trouvé, se permit, avec une audace qui n'est explicable que par la

licence militaire qui régnait alors, de faire à l'ouvrage du ministre de

France les plus graves changemens. Il exigea la démission de trois des

directeurs nommés par Trouvé, il changea plusieurs ministres, et fit

différentes altérations à la constitution. L'un des trois directeurs

dont il avait demandé la démission, Sopranzi, ayant courageusement

refusé de la donner, il le fit saisir de force pas ses soldats, et

arracher du palais du gouvernement. Il se hâta ensuite de convoquer les

assemblées primaires, pour leur faire approuver l'oeuvre de Trouvé,

modifiée comme elle venait de l'être par lui. Fouché, qui arriva dans

cet intervalle, aurait dû s'opposer à cette convocation, et ne pas

permettre qu'on fît sanctionner des changemens que le général n'avait

pas eu mission de faire; mais il laissa Brune agir à son gré. Les

modifications de Trouvé, et les modifications plus récentes de Brune,

furent approuvées par les assemblées primaires, soumises à la fois au

pouvoir militaire et à la violence des patriotes.

Quand le directoire français apprit ces détails, il ne faiblit point. Il

cassa tout ce qu'avait fait Brune, il le destitua, et chargea Joubert

d'aller rétablir les choses dans l'état où les avait mises Trouvé.

Fouché fit des objections; il prétendit que la constitution nouvelle,

étant approuvée avec les changemens que Brune y avait apportés, il

serait d'un mauvais effet d'y revenir encore. Il avait raison, et il

gagna même Joubert à son avis. Mais le directoire ne devait pas souffrir

de pareilles hardiesses de la part de ses généraux, et surtout il ne

devait pas leur permettre d'exercer un pareil pouvoir dans les états

alliés. Il rappela Fouché lui-même, qui, de cette manière, ne passa que

peu de jours dans la Cisalpine, et il ordonna le rétablissement intégral

de la constitution, telle que Trouvé l'avait faite au nom de la France.

Quant aux individus auxquels Brune avait arraché leur démission, on les

engagea à la renouveler, pour éviter de nouveaux changemens.

La Cisalpine resta donc constituée comme le directoire avait voulu

qu'elle le fût, sauf la destitution de quelques individus changés par

Brune. Mais ces changemens continuels, ces tiraillemens, ces luttes

de nos agens civils et militaires, étaient du plus déplorable effet,

décourageaient les nouveaux peuples affranchis, déconsidéraient la

république-mère, et prouvaient la difficulté de maintenir tous ces corps

dans leur orbite.

Les événemens de la Cisalpine furent gravement reprochés au directoire,

car il est d'usage de tout changer en griefs contre un gouvernement

qu'on attaque, et de lui faire un crime des obstacles même qu'il

rencontre dans sa marche. La double opposition qui commençait à

reparaître dans les conseils attaqua diversement les opérations

exécutées en Italie. Le thème était tout simple pour l'opposition

patriote: on avait commis un attentat, disait-elle, contre

l'indépendance d'une république alliée; on avait même commis une

infraction aux lois française, car la constitution cisalpine qu'on

venait d'altérer était garantie par un traité d'alliance, et ce traité,

approuvé par les conseils, ne pouvait être enfreint par le directoire.

Quant à l'opposition constitutionnelle, ou modérée, il était naturel de

s'attendre à son approbation plutôt qu'à ses reproches, parce que les

changemens faits dans la Cisalpine étaient dirigés contre les patriotes

exclusifs. Mais dans cette partie de l'opposition se trouvait Lucien

Bonaparte. Il cherchait des sujets de querelle au gouvernement, et il

croyait d'ailleurs devoir défendre l'oeuvre de son frère, attaquée par

le directoire. Il cria, comme les patriotes, que l'indépendance des

alliés était attaquée, que les traités étaient violés, etc.

Les deux oppositions se prononçaient plus ouvertement de jour en jour.

Elles commençaient à contester au directoire certaines attributions

dont il avait été pourvu par la loi du 19 fructidor, et dont il avait

quelquefois fait usage. Ainsi cette loi lui donnait le droit de fermer

les clubs, ou de supprimer les journaux dont la direction lui paraîtrait

dangereuse. Le directoire avait fermé quelques clubs devenus trop

violens, et supprimé quelques journaux qui avaient donné des nouvelles

fausses et imaginées évidemment dans une intention malveillante. Il y

eut un journal, entre autres, qui prétendit que le directoire allait

réunir à la France le pays de Vaud: le directoire le supprima. Les

patriotes s'élevèrent contre cette puissance arbitraire, et demandèrent

le rapport de plusieurs des articles de la loi du 19 fructidor. Les

conseils décidèrent que ces articles resteraient en vigueur jusqu'à

l'établissement d'une loi sur la presse; et un travail fut ordonné pour

la préparation de cette loi.

Le directoire essuya également de fortes contradictions en matière de

finances. Il s'agissait de clore le budget de l'an VI (1797-1798), et de

proposer celui de l'an VII (1798-1799). Celui de l'an VI avait été fixé

à 616 millions; mais sur les 616 millions, il y avait eu un déficit de

62 millions, et, outre ce déficit, un arriéré considérable dans les

rentrées. Les créanciers, malgré la solennelle promesse d'acquitter le

tiers consolidé, n'avaient pas été payés intégralement. On décida

qu'ils recevraient, en paiement de l'arriéré, des bons recevables en

acquittement des impôts. Il fallait fixer sur-le-champ le budget de l'an

VII, dans lequel on allait entrer. Les dépenses furent arrêtées à 600

millions, sans la supposition d'une nouvelle guerre continentale. Il

fallut réduire les contributions foncière et personnelle, beaucoup

trop fortes, et élever les impôts du timbre, de l'enregistrement, des

douanes, etc. On décréta des centimes additionnels pour les dépenses

locales, et des octrois aux portes des villes pour l'entretien des

hôpitaux et autres établissemens. Malgré ces augmentations, le ministre

Ramel soutint que les impôts ne rentreraient tout au plus qu'aux trois

quarts, à en juger par les années précédentes, et que c'était les

exagérer beaucoup que de porter les rentrées effectives à 450 ou

500 millions. Il demanda donc de nouvelles ressources, pour couvrir

réellement la dépense de 600 millions; il proposa un impôt sur les

portes et fenêtres, et un impôt sur le sel. Il s'éleva à ce sujet de

violentes contestations. On décréta l'impôt sur les portes et fenêtres,

et on prépara un rapport sur l'impôt du sel.

Ces contradictions n'avaient rien de fâcheux en elles-mêmes, mais elles

étaient le symptôme d'une haine sourde, à laquelle il ne fallait que des

malheurs publics pour éclater. Le directoire, parfaitement instruit de

l'état de l'Europe, voyait bien que de nouveaux dangers se préparaient,

et que la guerre allait se ranimer sur le continent. Il ne pouvait guère

plus en douter au mouvement des différens cabinets. Cobentzel et Repnin

n'avaient pu arracher la Prusse à sa neutralité, et l'avaient quittée

avec un grand mécontentement. Mais Paul Ier, complètement séduit, avait

stipulé un traité d'alliance avec l'Autriche, et on disait ses troupes

en marche. L'Autriche armait avec activité; la cour de Naples ordonnait

l'enrôlement de toute sa population. Il eût été de la plus grande

imprudence de ne pas faire de préparatifs, en voyant un pareil

mouvement, depuis les bords de la Vistule jusqu'à ceux du Volturne. Nos

armées étant singulièrement diminuées par la désertion, le directoire

résolut de pourvoir à leur recrutement par une grande institution, qui

restait encore à créer. La convention avait puisé deux fois dans la

population de la France, mais d'une manière extraordinaire, sans laisser

de loi permanente pour la levée annuelle des soldats. En mars 1793, elle

avait ordonné une levée de trois cent mille hommes; en août de la même

année, elle avait pris la grande et belle résolution de la levée en

masse, génération par génération. Depuis, la république avait existé

par cette mesure seule, en forçant à rester sous les drapeaux ceux qui

avaient pris les armes à cette époque. Mais le feu, les maladies en

avaient détruit un grand nombre; la paix en avait ramené un grand nombre

encore dans leurs foyers. On n'avait délivré que douze mille congés,

mais il y avait eu dix fois plus de déserteurs; et il était difficile

d'être sévère envers des hommes qui avaient défendu pendant six années

leur patrie, et qui l'avaient fait triompher de l'Europe au prix de leur

sang. Les cadres restaient, et ils étaient excellens. Il fallait

les remplir par de nouvelles levées, et prendre, non pas une mesure

extraordinaire et temporaire, mais une mesure générale et permanente;

il fallait rendre une loi, enfin, qui devînt, en quelque sorte, partie

inhérente de la constitution. On imagina la conscription.

Le général Jourdan fut le rapporteur de cette loi grande et salutaire,

dont on a abusé comme de toutes les choses de ce monde, mais qui n'en a

pas moins sauvé la France et porté sa gloire au comble. Par cette loi,

chaque Français fut déclaré soldat de droit, pendant une époque de sa

vie. Cette époque était de vingt à vingt-cinq ans. Les jeunes gens

arrivés à cet âge étaient partagés en cinq classes, année par année.

Suivant la nécessité, le gouvernement appelait des hommes en commençant

par la première classe, celle de vingt ans, et par les plus jeunes de

chaque classe. Il pouvait successivement appeler les cinq classes, au

fur et à mesure des besoins. En temps de paix, les conscrits étaient

obligés de servir jusqu'à vingt-cinq ans. Ainsi la durée du service des

soldats variait d'une année à cinq, suivant qu'ils avaient été pris de

vingt-cinq à vingt ans. En temps de guerre, cette durée était illimitée;

c'était au gouvernement à délivrer des congés, quand il croyait le

pouvoir sans inconvénient. Il n'y avait d'exemption d'aucune espèce,

excepté pour ceux qui s'étaient mariés avant la loi, ou qui avaient déjà

payé leur dette dans les guerres précédentes. Cette loi pourvoyait ainsi

aux cas ordinaires; mais dans les cas extraordinaires, lorsque la patrie

était déclarée en danger, le gouvernement avait droit, comme en 93, sur

la population entière; et la levée en masse recommençait.

Cette loi fut adoptée sans opposition, et considérée comme l'une

des plus importantes créations de la révolution[2]. Sur-le-champ le

directoire demanda à en faire usage, et réclama la levée de deux cent

mille conscrits, pour compléter les armées et les mettre sur un

pied respectable. Cette demande fut accordée par acclamations le 2

vendémiaire an VII (23 septembre 1798). Bien que les deux oppositions

contrariassent souvent le directoire, par humeur ou jalousie, cependant

elles voulaient que la république conservât son ascendant en présence

des puissances de l'Europe. Une levée d'hommes exige une levée d'argent.

Le directoire demanda, en sus du budget, 125 millions dont 90 pour

l'équipement de deux cent mille conscrits, et 35 pour réparer le dernier

désastre de la marine. La question était de savoir où on les prendrait.

Le ministre Ramel prouva que les bons pour le remboursement des deux

tiers de la dette étaient rentrés presque en totalité, qu'il restait 400

millions en biens nationaux, lesquels étaient libres par conséquent,

et pouvaient être consacrés aux nouveaux besoins de la république.

On décréta en conséquence la mise en vente de 125 millions de biens

nationaux. Un douzième devait être payé comptant, le reste en

obligations des acquéreurs, négociables à volonté, et payables

successivement dans un délai de dix-huit mois. Elles devaient porter

intérêt à cinq pour cent. Ce papier pouvait équivaloir à un paiement

au comptant, par la facilité de le donner aux compagnies. Les biens

devaient être vendus huit fois le revenu. Cette ressource ne fut

pas plus contestée que la loi de recrutement, dont elle était la

conséquence.

[Note 2: Elle fut rendue le 19 fructidor an VI (5 septembre).]

Le directoire se mit ainsi en mesure de répondre aux menaces de

l'Europe, et de soutenir la dignité de la république. Deux événemens de

médiocre importance venaient d'avoir lieu, l'un en Irlande, l'autre à

Ostende. L'Irlande s'était soulevée, et le directoire y avait envoyé le

général Humbert avec quinze cents hommes[3]. Malheureusement un envoi

de fonds que devait faire la trésorerie ayant été retardé, une seconde

division de six mille hommes, commandée par le général Sarrazin, n'avait

pu mettre à la voile, et Humbert était resté sans appui. Il s'était

maintenu longtemps, et assez pour prouver que l'arrivée du renfort

attendu aurait changé entièrement la face des choses. Mais, après une

suite de combats honorables, il venait d'être obligé de mettre bas les

armes avec tout son corps. Un échec de même nature, essuyé par les

Anglais, venait de compenser cette perte. Les Anglais venaient par

intervalles lancer quelques bombes sur nos ports de l'Océan, ils

voulurent faire un débarquement à Ostende, pour détruire les écluses;

mais, poursuivis à outrance, coupés de leurs vaisseaux, ils furent pris

au nombre de deux mille hommes.

[Note 3: Il débarqua le 5 fructidor (22 août) et fut battu et fait

prisonnier le 22 (8 septembre) par le général Cornwallis.]

Bien que l'Autriche eût contracté une alliance avec la Russie et avec

l'Angleterre, et qu'elle pût compter sur une armée russe et sur un

subside anglais, néanmoins elle hésitait encore à rentrer en lutte avec

la république française. L'Espagne qui voyait avec peine l'incendie

rallumé sur le continent, et qui craignait également les progrès du

système républicain et sa ruine, car dans un cas elle pouvait être

révolutionnée, et dans l'autre punie de son alliance avec la France,

l'Espagne s'était interposée de nouveau pour calmer des adversaires

irrités. Sa médiation, en provoquant des discussions, en faisant naître

quelque possibilité d'arrangement, amenait de nouvelles hésitations à

Vienne, ou du moins de nouvelles lenteurs. A Naples, où le zèle était

furibond, on était indigné de tout délai, et on voulait trouver une

manière d'engager la lutte, pour forcer l'Autriche à tirer le fer. La

folie de cette petite cour était sans exemple. Le sort des Bourbons

était, à cette époque, d'être conduits par leurs femmes à toutes les

fautes. On en avait vu trois à la fois dans le même cas: Louis XVI,

Charles IV et Ferdinand. Le sort de l'infortuné Louis XVI est connu.

Charles IV et Ferdinand, quoique par des voies différentes, étaient

entraînés, par la même influence, à une ruine inévitable. On avait fait

prendre au peuple de Naples la cocarde anglaise; Nelson était traité

comme un dieu tutélaire. On avait ordonné la levée du cinquième de la

population, espèce d'extravagance, car il eût suffi d'en bien armer le

cinquantième, pour prendre rang parmi les puissances. Chaque couvent

devait fournir un cavalier équipé; une partie des biens du clergé avait

été mise en vente; tous les impôts avaient été doublés; enfin ce faiseur

de projets malheureux, dont tous les plans militaires avaient si mal

réussi, et que la destinée réservait à des revers d'une si étrange

espèce, Mack avait été demandé à Naples pour être mis à la tête de

l'armée napolitaine. On lui décerna le triomphe avant la victoire, et

on lui donna le titre de libérateur de l'Italie, le même qu'avait porté

Bonaparte. A ces grands moyens on ajoutait des neuvaines à tous les

saints, des prières à saint Janvier, et des supplices contre ceux qui

étaient soupçonnés de partager les opinions françaises.

La petite cour de Naples continuait ses intrigues en Piémont et en

Toscane. Elle voulait que les Piémontais s'insurgeassent sur les

derrières de l'armée qui gardait la Cisalpine, et les Toscans sur les

derrières de celle qui gardait Rome. Les Napolitains auraient profité de

l'occasion pour attaquer de front l'armée de Rome; les Autrichiens en

auraient profité aussi pour attaquer de front celle de la Cisalpine,

et on augurait de toutes ces combinaisons, que pas un Français ne se

sauverait. Le roi de Piémont, prince religieux, avait quelques scrupules

à cause du traité d'alliance qui le liait à la France; mais on lui

disait que la foi promise à des oppresseurs n'engageait pas, et que les

Piémontais avaient le droit d'assassiner jusqu'au dernier Français. Du

reste, les scrupules étaient moins ici le véritable obstacle que la

surveillance rigoureuse du directoire. Quant à l'archiduc de Toscane, il

manquait entièrement de moyens. Naples, pour le décider, promettait de

lui envoyer une armée par la flotte de Nelson.

Le directoire, de son côté, était sur ses gardes, et il prenait ses

précautions. La république ligurienne, toujours acharnée contre le roi

de Piémont, avait enfin déclaré la guerre à ce prince. A une haine

de principes se joignait une vieille haine de voisinage; et ces deux

petites puissances en voulaient venir aux mains à tout prix. Le

directoire intervint dans la querelle, signifia à la république

ligurienne qu'il fallait poser les armes, et déclara au roi de Piémont

qu'il se chargeait de maintenir la tranquillité dans ses états, mais

que, pour cela, il fallait qu'il y occupât un poste important. En

conséquence, il lui demanda de laisser occuper par les troupes

françaises la citadelle de Turin. Une pareille prétention n'était

justifiable que par les craintes que la cour de Piémont inspirait. Il y

avait incompatibilité entre les anciens et les nouveaux états, et ils

ne pouvaient pas se fier les uns aux autres. Le roi de Piémont fit

de grandes remontrances; mais il n'y avait pas moyen de résister aux

demandes du directoire. Les Français occupèrent la citadelle, et

commencèrent sur-le-champ à l'armer. Le directoire avait détaché l'armée

de Rome de celle de la Cisalpine, et lui avait donné, pour la commander,

le général Championnet, qui s'était distingué sur le Rhin. L'armée était

disséminée dans tout l'état romain; il y avait dans la Marche d'Ancône

quatre à cinq mille hommes commandés par le général Casa-Bianca; le

général Lemoine était avec deux ou trois mille hommes sur le penchant

opposé de l'Apennin, vers Terni. Macdonald, avec la gauche, forte de

cinq mille hommes à peu près, était répandu sur le Tibre. Il y avait à

Rome une petite réserve. L'armée dite de Rome était donc de quinze à

seize mille hommes au plus. La nécessité de surveiller le pays, et la

difficulté d'y vivre, nous avaient obligés de disperser nos troupes; et

si un ennemi actif et bien secondé avait su saisir l'occasion, il aurait

pu faire repentir les Français de leur isolement.

On comptait beaucoup sur cette circonstance à Naples; on se flattait de

surprendre les Français et de les détruire en détail. Quelle gloire de

prendre l'initiative, de remporter le premier succès, et de forcer enfin

l'Autriche à entrer dans la carrière, après la lui avoir ouverte!

Ce furent là les raisons qui engagèrent la cour de Naples à prendre

l'initiative. Elle espérait que les Français seraient facilement battus,

et que l'Autriche ne pourrait plus hésiter, quand une fois le fer serait

tiré. M. de Gallo et le prince Belmonte-Pignatelli, qui connaissaient

un peu mieux l'Europe et les affaires, s'opposaient à ce qu'on prît

l'initiative; mais on refusa d'écouter leurs sages conseils. Pour

décider ce pauvre roi, et l'arracher à ses innocentes occupations, on

supposa, dit-on, une fausse lettre de l'empereur, qui provoquait le

commencement des hostilités. Dès lors les ordres de marche furent

donnés pour la fin de novembre. Toute l'armée napolitaine fut mise en

mouvement. Le roi lui-même partit avec un grand appareil, pour assister

aux opérations. Il n'y eut pas de déclaration de guerre, mais une

sommation aux Français d'évacuer l'état romain: ils répondirent à cette

sommation en se préparant à combattre, malgré la disproportion du

nombre.

Dans la situation respective des deux armées, rien n'était plus facile

que d'accabler les Français, dispersés dans les provinces romaines, à

droite et à gauche de l'Apennin. Il fallait marcher directement sur leur

centre, et porter la masse des forces napolitaines entre Rome et Terni.

La gauche des Français, placée au-delà de l'Apennin pour garder les

Marches, eût été coupée de leur droite, placée en deçà pour garder les

rives du Tibre. On les eût ainsi empêchés de se rallier, et on les

aurait ramenés en désordre jusque dans la Haute-Italie. La Péninsule

du moins eût été délivrée; et la Toscane, l'état romain, les Marches,

seraient entrés sous la domination de Naples. Le nombre des troupes

napolitaines rendait ce plan encore plus facile et plus sûr; mais il

était impossible que Mack employât une manoeuvre aussi simple. Comme

dans ses anciens plans, il voulut envelopper l'ennemi par une multitude

de corps détachés. Il avait près de soixante mille hommes, dont quarante

mille formaient l'armée active, et vingt mille les garnisons. Au lieu

de diriger cette masse de forces sur le point essentiel de Terni, il

la divisa en six colonnes. La première, agissant sur les revers de

l'Apennin, le long de l'Adriatique, dut se porter par la route d'Ascoli

dans les Marches; la seconde et la troisième, agissant sur l'autre côté

des monts, et se liant à la précédente, durent marcher, l'une sur Terni,

l'autre sur Magliano; la quatrième et la principale, formant le corps de

bataille, fut dirigée sur Frascati et sur Rome; une cinquième, longeant

la Méditerranée, eut la mission de parcourir les Marais Pontins, et de

rejoindre le corps de bataille sur la voie Appienne; enfin la dernière,

embarquée sur l'escadre de Nelson, fut dirigée sur Livourne, pour

soulever la Toscane et fermer la retraite aux Français. Ainsi tout était

préparé pour les envelopper et les perdre tous, mais rien ne l'était

pour les battre auparavant.

C'est dans cet ordre que Mack se mit en marche avec ses quarante mille

hommes. La quantité de ses bagages, l'indiscipline des troupes, le

mauvais état des chemins, rendaient ses mouvemens très lents. L'armée

napolitaine formait une longue queue, sans ordre et sans ensemble.

Championnet, averti à temps du péril, détacha deux corps pour observer

la marche de l'ennemi, et protéger les corps isolés qui se repliaient.

Ne croyant pas pouvoir conserver Rome, il résolut de prendre une

position en arrière, sur les bords du Tibre, entre Civita-Castellana

et Civita-Ducale, et là de concentrer ses forces pour reprendre

l'offensive.

Tandis que Championnet se retirait sagement, et évacuait Rome, en

laissant huit cents hommes dans le château Saint-Ange, Mack s'avançait

fièrement sur toutes les routes, et semblait ne pouvoir trouver de

résistance. Il arriva aux portes de Rome le 9 frimaire an VII (29

novembre 1798), et y entra sans obstacle. On avait préparé au roi une

réception triomphale. Ce pauvre prince, traité en conquérant et en

libérateur, fut enivré de l'espèce de gloire militaire qu'on lui avait

apprêtée. Du reste, on lui conseillait un noble usage de la victoire, et

il invita le pape à venir reprendre possession de ses états. Cependant

son armée, moins généreuse que lui, commit d'horribles pillages. La

populace romaine, avec sa mobilité accoutumée, se précipita sur les

maisons de ceux qu'on accusait d'être révolutionnaires, et les dévasta.

La dépouille mortelle du malheureux Duphot fut exhumée et indignement

outragée.

Pendant que les Napolitains occupaient ainsi leur temps à Rome,

Championnet exécutait avec une rare activité l'habile détermination

qu'il avait prise. Sentant que le point essentiel était au centre sur

le Haut-Tibre, il fit prendre à Macdonald une forte position à

Civita-Castellana, et le renforça de toutes les troupes dont il put

disposer. Il transporta une partie des forces qu'il avait dans les

Marches, au-delà de l'Apennin, et ne laissa au général Casa-Bianca que

ce qui lui était strictement nécessaire pour retarder de ce côté la

marche de l'ennemi. Lui-même courut à Ancône pour hâter l'arrivée de ses

parcs et des munitions. Ne s'effrayant pas plus qu'il ne fallait de ce

qui se préparait sur ses derrières en Toscane, il chargea un officier,

avec un faible détachement, d'observer ce qui se passait de ce côté.

Les Napolitains rencontrèrent enfin les Français sur les différentes

routes qu'ils parcouraient. Ils étaient trois fois plus nombreux, mais

ils avaient affaire aux fameuses bandes d'Italie, et ils trouvèrent que

la tâche était rude. Dans les Marches, la colonne qui s'avançait par

Ascoli fut repoussée au loin par Casa-Bianca. Sur la route de Terni,

un colonel napolitain fut enlevé avec tout son corps par le général

Lemoine. Cette première expérience de la guerre avec les Français était

peu faite pour encourager les Napolitains. Cependant Mack fit ses

dispositions pour enlever la position qu'il sentait la plus importante,

celle de Civita-Castellana, où Macdonald se trouvait avec le gros de nos

troupes. Civita-Castellana est l'ancienne Veïes. Elle est placée sur un

ravin, dans une position très forte. Les Français tenaient plusieurs

postes éloignés qui en couvraient les approches. Le 14 frimaire an VII

(4 décembre), Mack fit attaquer Borghetto, Nepi, Rignano, par des forces

considérables. Il dirigea par la rive opposée du Tibre une colonne

accessoire, qui devait s'emparer de Rignano. Aucune de ces attaques ne

réussit. L'une des colonnes, mise en fuite, perdit toute son artillerie.

Une seconde, enveloppée, perdit trois mille prisonniers. Les autres,

découragées, se bornèrent à de simples démonstrations. Nulle part

enfin les troupes napolitaines ne purent soutenir le choc des troupes

françaises. Mack, un peu déconcerté, renonça à enlever la position

centrale de Civita-Castellana, et commença à s'apercevoir que ce n'était

pas sur ce point qu'il aurait fallu essayer de forcer la ligne ennemie.

C'est à Terni, point plus rapproché de l'Apennin, et moins défendu par

les Français, qu'il aurait dû frapper le coup principal. Il songea dès

lors à dérober ses troupes, et à les reporter de Civita-Castellana sur

Terni. Mais pour cacher ce mouvement, il aurait fallu une rapidité

d'exécution impossible avec des troupes sans discipline. Il fallut

plusieurs jours pour faire repasser le Tibre au gros de l'armée; et

Mack ralentit encore par sa propre faute une opération déjà trop

lente. Macdonald, qu'il croyait retenir à Civita-Castellana par des

démonstrations, s'était déjà transporté de Civita-Castellana au-delà

du Tibre. Lemoine avait été renforcé à Terni. Ainsi, les Napolitains

avaient été prévenus sur tous les points qu'ils se proposaient de

surprendre. Le premier mouvement du général Metsch, de Calvi sur

Otricoli, n'amena qu'un désastre. Le 19 frimaire (9 décembre), ramené

d'Otricoli sur Calvi, ce général fut entouré et obligé de mettre bas les

armes, avec quatre mille hommes, devant un corps de trois mille cinq

cents. Dès cet instant, Mack ne songea plus qu'à rentrer dans Rome, et à

se replier de Rome jusqu'au pied des montagnes de Frascati et d'Albano,

pour y rallier son armée, et la renforcer de nouveaux bataillons.

C'était là une triste ressource, car ce n'était pas la quantité des

soldats qu'il fallait augmenter, c'était leur qualité qu'il aurait fallu

changer; et ce n'était pas en se retirant à quelques lieues du champ de

bataille qu'on pouvait trouver le temps de leur donner la discipline et

la bravoure.

Le roi de Naples, en apprenant ces tristes événemens, sortit furtivement

de Rome, où il était entré quelques jours auparavant en triomphe. Les

Napolitains l'évacuèrent en désordre, à la grande satisfaction des

Romains, qui étaient déjà beaucoup plus importunés de leur présence,

qu'ils ne l'avaient été de celle des Français. Championnet rentra dans

Rome dix-sept jours après en être sorti. Il avait mérité véritablement

les honneurs du triomphe. Se concentrant habilement avec quinze ou seize

mille hommes, il avait su reprendre l'offensive contre quarante mille,

et les avait poussés en désordre devant lui. Championnet ne voulut pas

se borner à la simple défense des États romains, il conçut le projet

audacieux de conquérir le royaume de Naples avec sa faible armée.

L'entreprise était difficile, moins à cause de la force de l'armée

napolitaine que de la disposition des habitans, qui pouvaient nous faire

une guerre de partisans fort longue et fort dangereuse. Championnet

n'en persista pas moins à s'avancer. Il partit de Rome pour suivre

la retraite de Mack. Il lui fit sur la route une grande quantité de

prisonniers, et mit dans une déroute complète la colonne qui avait été

débarquée en Toscane, et dont il ne s'échappa que trois mille hommes.

Mack, entièrement démoralisé, se replia rapidement dans le royaume de

Naples, et ne s'arrêta que devant Capoue, sur la ligne du Volturne. Il

fit choix de ses troupes les meilleures, les plaça devant Capoue et

sur toute la ligne du fleuve, qui est très profond, et qui forme une

barrière difficile à franchir. Pendant ce temps, le roi était rentré

à Naples, et son retour subit y avait jeté la confusion. Le peuple,

furieux des échecs essuyés par l'armée, criait à la trahison, demandait

des armes, et menaçait d'égorger les généraux, les ministres, tous ceux

auxquels il attribuait les malheurs de la guerre. Il voulait égorger

aussi tous ceux qu'on accusait de désirer les Français et la révolution.

Cette cour odieuse n'hésita pas à donner aux lazzaronis des armes dont

il était facile de prévoir l'usage. A peine ces espèces de barbares

eurent-ils reçu les dépouilles des arsenaux, qu'ils s'insurgèrent et

se rendirent maîtres de Naples. Criant toujours à la trahison, ils

s'emparèrent d'un messager du roi, et l'assassinèrent. Le favori Acton,

auquel on commençait à attribuer les malheurs publics, la reine, le roi,

toute la cour, étaient dans l'épouvante. Naples ne paraissait plus un

séjour assez sûr; l'idée de se réfugier en Sicile fut aussitôt conçue

et adoptée. Le 11 nivôse (31 décembre), les meubles précieux de la

couronne, tous les trésors des palais de Caserte et de Naples, et un

trésor de vingt millions, furent embarqués sur l'escadre de Nelson, et

on fit voile pour la Sicile. Acton, l'auteur de toutes les calamités

publiques, ne voulut pas braver les dangers du séjour de Naples, et

s'embarqua avec la reine. Tout ce qu'on ne put pas emporter fut brûlé.

Ce fut au milieu d'une tempête, et à la lueur des flammes des chantiers

incendiés, que cette cour lâche et criminelle abandonna à ses dangers le

royaume qu'elle avait compromis. Elle laissa, dit-on, l'ordre d'égorger

la haute bourgeoisie, accusée d'esprit révolutionnaire. Tout devait être

immolé, jusqu'au rang de notaire. Le prince Pignatelli resta à Naples,

chargé des pouvoirs du roi.

Pendant ce temps, Championnet s'avançait vers Naples. Il avait commis

à son tour la même faute que Mack; il s'était divisé en plusieurs

colonnes, qui devaient se joindre devant Capoue. Leur jonction à travers

un pays difficile, au milieu d'un peuple fanatique et soulevé de toutes

parts contre les prétendus ennemis de Dieu et de saint Janvier, était

fort incertaine.

Championnet, arrivé avec son corps de bataille sur les bords du

Volturne, voulut faire une tentative sur Capoue. Repoussé par une

nombreuse artillerie, il fut obligé de renoncer à un coup de main, et de

replier ses troupes, en attendant l'arrivée des autres colonnes. Cette

tentative eut lieu le 14 nivôse an VII (3 janvier 1799). Les paysans

napolitains, insurgés de toutes parts, interceptaient nos courriers et

nos convois. Championnet n'avait aucune nouvelle de ses autres colonnes,

et sa position pouvait être considérée comme très critique. Mack profita

de l'occasion pour lui faire des ouvertures amicales. Championnet,

comptant sur la fortune des Français, repoussa hardiment les

propositions de Mack. Heureusement il fut rejoint par ses colonnes, et

il convint alors d'un armistice, aux conditions suivantes: Mack devait

abandonner la ligne du Volturne, céder la ville de Capoue aux Français,

se retirer derrière la ligne des Regi-Lagni du côté de la Méditerranée,

et de l'Ofanto, du côté de l'Adriatique, et céder ainsi une grande

partie du royaume de Naples. Outre ces concessions de territoire, on

stipula une contribution de huit millions en argent. L'armistice fut

signé le 22 nivôse (11 janvier).

Quand on apprit à Naples la nouvelle de l'armistice, le peuple se livra

à la plus grande fureur, et cria plus vivement encore qu'il était trahi

par les officiers de la couronne. La vue du commissaire chargé de

recevoir la contribution de huit millions porta la multitude aux

derniers excès; elle se révolta, et empêcha l'exécution de l'armistice.

Le tumulte fut porté à un tel degré, que le prince Pignatelli,

épouvanté, abandonna Naples. Cette belle capitale resta livrée aux

lazzaronis. Il n'y avait plus aucune autorité reconnue, et on était

menacé d'un horrible bouleversement. Enfin, après trois jours de

tumulte, on parvint à choisir un chef qui avait la confiance des

lazzaronis, et qui avait quelques moyens de les contenir: c'était le

prince de Moliterne. Pendant ce temps, les mêmes fureurs éclataient dans

l'armée de Mack. Ses soldats, loin de s'en prendre de leurs malheurs à

leur lâcheté, s'en prirent à leur général, et voulurent le massacrer. Le

prétendu libérateur de l'Italie, qui avait reçu un mois auparavant les

honneurs du triomphe, n'eut d'autre asile que le camp même des Français.

Il demanda à Championnet la permission de se réfugier auprès de lui. Le

généreux républicain, oubliant le langage peu convenable de Mack dans

sa correspondance, lui donna asile, le fit asseoir à sa table, et lui

laissa son épée.

Championnet, autorisé par le refus fait à Naples d'exécuter les

conditions de l'armistice, s'avança sur cette capitale, dans le but de

s'en emparer. La chose était difficile, car un peuple immense, qui,

en rase campagne, eût été balayé par quelques escadrons de cavalerie,

devenait très redoutable derrière les murs d'une ville. On eut quelques

combats à livrer pour approcher de la place, et les lazzaronis

montrèrent là plus de courage que l'armée napolitaine. L'imminence du

danger avait redoublé leur fureur. Le prince de Moliterne, qui voulait

les modérer, avait cessé bientôt de leur convenir, et ils avaient pris

pour chefs deux d'entre eux, les nommés Paggio et Michel le fou. Ils se

livrèrent, dès cet instant, aux plus grands excès, et commirent toute

espèce de violences contre les bourgeois et les nobles accusés de

jacobinisme. Le désordre fut poussé à un tel point, que toutes les

classes intéressées à l'ordre souhaitèrent l'entrée des Français. Les

habitans firent prévenir Mack qu'ils se joindraient à lui pour livrer

Naples. Le prince de Moliterne lui-même promit de s'emparer du fort

Saint-Elme, et de le livrer aux Français. Le 4 pluviôse (23

janvier), Championnet donna l'assaut. Les lazzaronis se défendirent

courageusement; mais les bourgeois s'étant emparés du fort Saint-Elme

et de différens postes de la ville, donnèrent entrée aux Français. Les

lazzaronis, retranchés néanmoins dans les maisons, allaient se défendre

de rues en rues, et incendier peut-être la ville; mais on fit prisonnier

un de leurs chefs, on le traita avec beaucoup d'égards, on lui promit

de respecter saint Janvier, et on obtint enfin qu'il fît mettre bas les

armes à tous les siens.

Championnet, dès cet instant, se trouva maître de Naples et de tout le

royaume: il se hâta d'y rétablir l'ordre et de désarmer les lazzaronis.

D'après les intentions du gouvernement français, il proclama la

nouvelle république. Un nom antique lui fut donné, celui de république

parthénopéenne. Telle fut l'issue des folies et des méchancetés de la

cour de Naples. Vingt mille Français et deux mois suffirent pour déjouer

ses vastes projets, changer ses états en république. Cette courte

campagne de Championnet lui valut sur-le-champ une réputation brillante.

L'armée de Rome prit dès lors le titre d'armée de Naples, et fut

détachée de l'armée d'Italie. Championnet devint indépendant de Joubert.

Pendant que ces événemens avaient lieu dans la Péninsule, la chute du

royaume de Piémont était enfin consommée. Déjà, par une précaution que

les circonstances légitimaient assez, Joubert s'était emparé de la

citadelle de Turin, et l'avait armée avec l'artillerie prise dans les

arsenaux piémontais. Mais cette précaution était fort insuffisante dans

l'état présent des choses. Le trouble régnait toujours dans le Piémont:

les républicains faisaient sans cesse de nouvelles tentatives, et

venaient même de perdre six cents hommes, pour avoir essayé de

surprendre Alexandrie. Une mascarade sortie de la citadelle de Turin,

où toute la cour était représentée, et qui était à la fois l'oeuvre des

Piémontais et des officiers français que les généraux ne pouvaient pas

toujours contenir, avait failli provoquer un combat sanglant dans

Turin même. La cour de Piémont ne pouvait pas être notre amie, et la

correspondance du ministre de Naples avec M. de Priocca, ministre

dirigeant de Piémont, le prouvait assez. Dans des circonstances

pareilles, la France, exposée à une nouvelle guerre, ne pouvait pas

laisser, sur ses communications des Alpes, deux partis aux prises et un

gouvernement ennemi. Elle avait, sur la cour de Piémont, le droit que

les défenseurs d'une place ont sur tous les bâtimens qui en gênent ou

en compromettent la défense. Il fut décidé qu'on forcerait le roi de

Piémont à abdiquer. On soutint les républicains, et on les aida à

s'emparer de Novarre, Alexandrie, Suze, Chivasso. On dit alors au roi

qu'il ne pouvait plus vivre dans des états qui se révoltaient, et qui

allaient être bientôt le théâtre de la guerre: on lui demanda son

abdication, en lui laissant l'île de Sardaigne. L'abdication fut signée

le 19 frimaire (9 décembre 1798). Ainsi les deux princes les plus

puissans de l'Italie, celui de Naples et de Piémont, n'avaient plus, de

leurs états, que deux îles. Dans les circonstances qui se préparaient,

on ne voulut pas se donner l'embarras de créer une nouvelle république,

et en attendant le résultat de la guerre, il fut décidé que le Piémont

serait provisoirement administré par la France. Il ne restait plus à

envahir en Italie que la Toscane. Une simple signification suffisait

pour l'occuper; mais on différait cette signification, et on attendait,

pour la faire, que l'Autriche se fût ouvertement déclarée.

Histoire de la Révolution française, Tome 10 · 第 8 / 37 题