Mme de Sévigné, dont les lettres passent de main en main dans les salons

et les châteaux, écrit un peu pour la galerie. Elle dit d'elle-même: «Mon

style est si négligé, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour

pouvoir s'en accommoder[1].»

[Note 1: Lettre du 23 décembre 1671.]

Mais cela ne l'empêche pas d'avoir conscience de sa valeur. Quand elle

laisse «trotter sa plume, la bride sur le cou»; quand elle donne avec

plaisir à sa fille «le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur

de son esprit, de sa tête, de ses yeux, de sa plume, de son écritoire», et

que «le reste va comme il peut», elle sait très bien que la société

raffole de ce style, où toutes les grâces et toutes les merveilles du

grand siècle se reflètent comme dans un miroir. Ses lettres sont des

modèles de _chroniques_, pour nous servir de l'expression moderne. Au XIXe

siècle comme au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remporté la palme dans

ce genre de littérature où il faut tant d'esprit. Mme Émile de Girardin a

été la Sévigné de notre époque.

Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas voulu aspirer à cette

gloire toute mondaine. Loin de viser à l'effet, elle atténue

volontairement celui qu'elle produit. Comme elle amortit l'éclat de ses

regards, elle modère son style et tempère son esprit. Elle sacrifie les

qualités brillantes aux qualités solides; trop d'imagination, trop de

verve l'effrayerait. Saint-Cyr ne doit pas ressembler aux hôtels d'Albret

ou de Richelieu; on ne doit point parler à des religieuses comme à des

précieuses.

L'enjouement, la verve gauloise, la gaieté de bon aloi, sont du côté de

Mme de Sévigné; l'expérience, la raison, la profondeur, sont du côté de

Mme de Maintenon. L'une rit à gorge déployée; l'autre sourit à peine.

L'une a des illusions sur toutes choses, des admirations qui vont jusqu'à

la naïveté, des extases en présence des rayons de l'astre royal; l'autre

ne se laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les hommes, ni

par les femmes, ni par les choses. Elle a vu de trop près et de trop haut

les grandeurs humaines pour ne pas en comprendre le néant, et ses

conclusions sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Sévigné a

bien aussi parfois des atteintes de mélancolie; mais le nuage passe vite,

et l'on se retrouve en plein soleil. La gaieté, gaieté franche,

communicative, rayonnante, fait le fond du caractère de cette femme

spirituelle, séduisante, amusante. Mme de Sévigné, brille par

l'imagination, Mme de Maintenon par le jugement. L'une se laisse éblouir,

enivrer; l'autre garde toujours son sang-froid. L'une s'exagère les

splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles sont. L'une est

plus femme; l'autre est plus matrone.

XIII

LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN

C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni quiconque a péché par

orgueil. De toutes les favorites de Louis XIV, Mme de Montespan avait été

la plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la plus humiliée. Ne

pouvant s'habituer à sa déchéance, elle resta près de onze ans à la cour,

bien qu'elle fût devenue à charge au roi et à elle-même. «On disait

qu'elle était comme ces âmes malheureuses qui reviennent dans les lieux

qu'elles ont habités expier leurs fautes[1].» Malgré la demi-conversion de

cette fière Mortemart, il lui restait encore des vestiges de colère et

d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon, elle y rencontra le curé

de Versailles et les soeurs grises, qui venaient assister à une réunion de

charité:

[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]

«Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que votre antichambre est

merveilleusement parée pour votre oraison funèbre?»

Le roi continuait à voir Mme de Montespan. Chaque jour, après la messe, il

allait passer quelques instants près d'elle, mais comme par acquit de

conscience et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus rien du passé,

ni abandon, ni confiance, ni amitié. Aussi, dans cette cour naguère encore

remplie de ses flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage vraiment

ami. Si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour laisser

s'accomplir, souvent dès ce monde, la vengeance de Dieu.

Après s'être longtemps cramponnée aux épaves de sa fortune et de sa

beauté, comme un naufragé aux débris du navire, Mme de Montespan se décida

enfin à la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par Bossuet que

son parti était bien pris, et que, cette fois, elle abandonnait Versailles

pour toujours. Un mois après, Dangeau écrivait:

«Mme de Montespan a été quelques jours à Clagny, et s'en est retournée à

Paris. Elle dit qu'elle n'a point absolument renoncé à la cour, qu'elle

verra le roi quelquefois, et qu'à la vérité on s'est un peu hâté de faire

démeubler son appartement.»

L'ancienne favorite avait été prise au mot. Son logement au château de

Versailles était désormais occupé par le duc du Maine; elle ne devait plus

y revenir. Elle vécut alternativement à l'abbaye de Fontevrault, dont sa

soeur était abbesse; aux eaux de Bourbon, où elle allait tous les étés; au

château d'Oiron, qu'elle avait acheté, et au couvent de Saint-Joseph,

situé à Paris, sur l'emplacement actuel du ministère de la Guerre. C'est

dans ce couvent qu'elle recevait les personnages les plus considérables de

la cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil, le sien.

«Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle parlait à chacun comme

une reine, et de visites, elle n'en faisait jamais, pas même à Monsieur,

ni à Madame, ni à la Grande Mademoiselle, ni à l'hôtel de Condé.»

Au château d'Oiron, il y avait une chambre superbement meublée où le roi

ne vint jamais, et qu'on appelait cependant la chambre du roi.

Peu à peu les pensées sérieuses succédèrent aux idées de vanité ou de

rancune. Le monde fut vaincu par le ciel. La pénitente en arriva non

seulement aux remords, mais aux macérations, aux jeûnes, aux cilices.

Cette femme, jadis si raffinée, si élégante, s'astreignit à ne porter que

des chemises de la toile la plus dure, à mettre une ceinture et des

jarretières hérissées de pointes de fer. Elle en vint à donner tout ce

qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour eux plusieurs heures par

jour à des ouvrages grossiers.

A côté de son château, elle fonda un hospice dont elle était plutôt la

servante que la supérieure; elle soignait les malades et pansait leurs

plaies. Comme le dit M. Pierre Clément dans la belle étude qu'il lui a

consacrée, le scandale avait été grand; mais, de la part d'une si

orgueilleuse nature, le repentir et l'humilité doublaient en quelque sorte

de valeur. Elle se résigna, sur l'ordre de son confesseur, à l'acte qui

lui coûtait le plus: elle demanda pardon à son mari dans une lettre où, se

servant des termes les plus humbles, elle lui offrait de retourner avec

lui, s'il daignait la recevoir, ou de se rendre dans telle résidence qu'il

voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne répondit pas.

Saint-Simon prétend que Mme de Montespan, dans les dernières années de sa

vie, était tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle payait

plusieurs femmes dont l'emploi unique était de la veiller.

«Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies

dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle, qu'à toutes les fois

qu'elle se réveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant,

pour se rassurer contre leur assoupissement.»

J'ai peine à croire à l'exactitude d'une pareille assertion. Mme de

Montespan était trop fière pour montrer une telle pusillanimité. De l'aveu

même de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignité.

Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les eaux de Bourbon, elle

n'était pas encore malade, et cependant elle avait le pressentiment d'une

fin prochaine. Dans cette prévision, elle paya deux ans d'avance toutes

les pensions qu'elle faisait et doubla ses aumônes habituelles. A peine

arrivée à Bourbon, elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut

en face de la mort, elle la regarda sans la braver et sans la craindre.

«Mon Père, dit-elle au capucin qui l'assistait à l'heure suprême,

exhortez-moi en ignorante, le plus simplement que vous pourrez.»

Après avoir appelé autour d'elle tous ses domestiques, elle demanda pardon

des scandales qu'elle avait causés, et remercia Dieu de ce qu'il

permettait qu'elle mourût dans un lieu où elle se trouvait éloignée de

tous, même de ses enfants.

Quand elle eut rendu l'âme, son corps fut «l'apprentissage du chirurgien

d'un intendant de je ne sais où, qui se trouva à Bourbon et qui voulut

l'ouvrir sans savoir comment s'y prendre[1]». La mort d'une femme qui,

pendant plus de trente ans, de 1660 à 1691, avait joué un si grand rôle à

la cour, n'y causa aucune impression. Depuis longtemps, Louis XIV la

considérait comme morte. Dangeau se contenta d'écrire dans son journal:

«Samedi, 28 mai 1707, à Marly: Avant que le roi partît pour la chasse, on

apprit que Mme de Montespan était morte à Bourbon, hier, à 3 heures du

matin. Le roi, après avoir couru le cerf, s'est promené dans les jardins

jusqu'à la nuit.»

[Note 1: Saint-Simon, _Notes sur le Journal de Dangeau_.]

Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte de Toulouse, aux

duchesses de Bourbon et de Chartres de porter le deuil de leur mère;

d'Antin se couvrit de vêtements noirs; mais il était trop bon courtisan

pour être triste, quand le roi ne l'était point. Peu de jours après, il

recevait magnifiquement son souverain à Petit-Bourg et faisait disparaître

en une nuit une allée de marronniers qui n'était pas du goût du maître.

Quant à Mme de Montespan, l'on ne prononçait même plus son nom. Voilà le

monde. C'est bien la peine de l'aimer.

XIV

LA DUCHESSE DE BOURGOGNE

Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de onze ans venait

d'arriver en France. Cette enfant, c'était la fille du duc de Savoie,

Victor-Amédée II, Marie-Adélaïde, la future duchesse de Bourgogne. Le

dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis était en fête. Les cloches

sonnaient à grande volée. Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau,

venait à la rencontre de la jeune princesse destinée à épouser son

petit-fils, et tous les yeux étaient fixés sur cette première entrevue

entre elle et le Roi-Soleil. Il la reçut au moment où elle descendait de

voiture, et dit à Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse:

«Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre charge?»

Dès le premier moment, la nouvelle venue charma le roi par la distinction

de ses manières, sa gentillesse naturelle, ses petites réponses pleines de

grâce et d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle lui baisa

la main plusieurs fois en montant avec lui l'escalier de l'appartement où

elle devait se reposer. Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau

prit la liberté de lui demander s'il était content de la princesse:

«Je le suis trop, j'ai peine à contenir ma joie.»

Puis, se tournant du côtê de Monsieur:

«Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mère pût être ici quelques

instants pour être témoin de la joie que nous avons.»

Il écrivit ensuite à Mme de Maintenon:

«Elle m'a laissé parler le premier, et après elle m'a fort bien répondu,

mais avec un petit embarras qui vous aurait plu. Je l'ai menée dans sa

chambre à travers la foule, la laissant voir de temps en temps, en

approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces

lumières avec grâce et modestie. Elle a la meilleure grâce et la plus

belle taille que j'aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée de même,

des yeux très vifs et très beaux, des paupières noires et admirables, le

teint fort uni, blanc et rouge comme on peut le désirer, les plus beaux

cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande quantité.... Elle n'a

manqué à rien, et s'est conduite comme vous pourriez faire.»

Marie-Adélaïde était, par sa mère, la petite-fille de cette belle

Henriette d'Angleterre dont l'oraison funèbre de Bossuet a immortalisé la

vie et la mort. Elle allait faire revivre le charme de cette princesse

tant regrettée, et sa présence à Versailles y ramenait l'entrain et la

joie des beaux jours. On l'installa, dès son arrivée, dans la chambre

autrefois occupée par la reine, puis par la dauphine de Bavière[1].

[Note: Salle no 115 de la _Notice du Musée de Versailles_.]

Le roi lui fit présent de la belle ménagerie de Versailles qui faisait

face au palais de Trianon. Aucun grand-père n'était plus tendre, plus

affectueux pour sa petite-fille. Il s'ingéniait à lui trouver des

amusements et des récréations. Madame (la princesse Palatine) écrivait, le

8 novembre 1696: «Tout le monde maintenant redevient enfant. La princesse

d'Harcourt et Mme de Pontchartrain ont joué avant-hier à colin-maillard

avec la princesse et monsieur le dauphin; Monsieur, la princesse de Conti,

Mme de Ventadour, mes deux autres dames et moi, nous y avons joué hier.»

Mme de Maintenon fut naturellement chargée d'achever l'éducation de la

jeune princesse. La première fois qu'elle la mena à Saint-Cyr, elle la fit

recevoir avec un grand cérémonial: la supérieure la complimenta; la

communauté, en longs manteaux, l'attendait à la porte de clôture; toutes

les demoiselles étaient rangées en haie sur son passage jusqu'à l'église;

des petites filles de son âge lui récitèrent un dialogue assaisonné de

louanges délicates. La princesse ravie demanda à revenir. Alors Mme de

Maintenon la conduisit régulièrement à Saint-Cyr, deux ou trois fois la

semaine, pour y passer des journées entières et y suivre les cours de la

classe des _rouges_. Il n'y avait plus d'étiquette. Marie-Adélaïde portait

le même habit que les élèves et se faisait appeler Mlle de Lastic.

«Elle était bonne, affable, gracieuse à tout le monde, s'occupant avec les

dames des différents offices, avec les demoiselles de tous leurs ouvrages,

de tous leurs travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques de la

maison, même au silence; courant et se récréant avec les _rouges_ dans les

grandes allées du jardin; allant avec elles au choeur, à confesse, au

catéchisme.... D'autres fois, elle prenait le costume des dames, et

faisait les honneurs de la maison à quelque illustre visiteuse,

principalement à la reine d'Angleterre[1].»

[Note 1: _Mémoires des Dames de Saint-Cyr._]

Louis XIV, charmé de la princesse, décida qu'elle se marierait le jour

même où elle aurait douze ans. Elle épousa, le 7 décembre 1697, Louis de

France, duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le fiancé était en

manteau noir brodé d'or, pourpoint blanc à boutons de diamant; le manteau

était doublé de satin rose. La fiancée avait une robe et une jupe de

dessous en drap d'argent avec bordure de pierres précieuses. Les diamants

qu'elle portait étaient ceux de la couronne. La bénédiction nuptiale fut

donnée aux jeunes époux par le cardinal de Coislin, dans la chapelle de

Versailles. Après la messe, il y eut un grand festin de la maison royale

dans la pièce désignée sous le nom d'antichambre de l'appartement de la

reine[1].

[Note 1: Salle no 119 de la _Notice du Musée_.]

Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2], à un feu d'artifice

tiré au bout de la pièce d'eau des Suisses, puis à un souper servi, comme

le festin du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la reine.

[Note 2: Salle no 114 de la _Notice_.]

Le 11 décembre, il y eut un grand bal dans la galerie des Glaces. Des

pyramides de bougies rayonnaient plus encore que les lustres et les

girandoles. Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour

déployât un grand luxe, et lui-même, qui depuis longtemps ne portait plus

que des habits fort simples, en avait endossé de superbes. Ce fut à qui se

surpasserait en richesse et en invention. L'or et l'argent suffirent à

peine. Le roi, qui avait encouragé toutes ces dépenses, n'en dit pas moins

qu'il ne comprenait pas comment on trouvait des maris assez fous pour se

laisser ruiner par les habits de leurs femmes.

Deux jours après son mariage, la duchesse voulut se montrer en habit de

cérémonie à ses amies de Saint-Cyr. Elle était tout en blanc, et sa robe

avait une broderie d'argent si épaisse, qu'à peine pouvait-elle la porter.

La communauté reçut la princesse en grande pompe, et la conduisit à

l'église, où l'on chanta des hymnes.

En peu de temps, l'aimable princesse devint une femme séduisante entre

toutes et indispensable à la cour. Sans elle les fleurs seraient moins

belles, les prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grâce à son

charme séducteur, tout se ranime, dans ce palais qui ressemblait à un

fastueux couvent, tout s'éclaire des rayons d'un soleil printanier. Elle

aime sincèrement Louis XIV. On n'approche pas sans émotion de cet homme

exceptionnel, pour qui l'on devrait inventer le mot prestige, si ce mot

n'existait pas, et qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable

qu'il est majestueux et imposant. L'admiration que professe pour lui la

jeune princesse est sincère. Reconnaissante et flattée des bontés qu'il

lui témoigne, elle le vénère comme le représentant le plus glorieux du

droit divin, et tout en le vénérant elle l'amuse. Elle lui saute au cou à

toute heure, se met sur ses genoux, le distrait par toutes sortes de

badinages, visite ses papiers, ouvre et lit ses lettres en sa présence.

C'est une succession continuelle de parties de plaisir et de fêtes. Suivie

par un cortège de jeunes femmes, la princesse aime à monter en gondole sur

le grand canal du parc de Versailles, et à y rester plusieurs heures de la

nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comédies,

sérénades, illuminations, promenades sur l'eau, feux d'artifice, on

organise chaque jour une nouvelle distraction.

Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne se plaise dans cette

cour dont elle est l'ornement, l'espérance. Il faut qu'elle déride le

monarque lassé de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon

génie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans les glaces de la

grande galerie, se reflètent ses toilettes splendides, ses parures

éblouissantes. Il faut qu'elle apparaisse dans les jardins comme une

Armide, dans les forêts comme une nymphe, sur l'eau comme une sirène.

Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit actuellement un portrait

en pied de la princesse. Elle est debout, habillée d'une robe de drap

d'argent, et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs d'oranger. Une

femme vêtue à la polonaise porte la queue de son manteau fleurdelisé.

Devant elle, un amour tient un coussin sur lequel sont posées des fleurs.

On aperçoit dans le fond du tableau un jardin et un piédestal, sur lequel

on lit la signature du peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien

fait avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore avec la plume. Le

sarcastique duc et pair devient un admirateur enthousiaste, un poète,

quand il décrit les charmes de la princesse: «ses yeux les plus parlants

et les plus beaux du monde, son port de tête galant, gracieux et

majestueux, son sourire expressif, sa marche de déesse sur les nues.» Il

n'admire pas moins ses qualités morales, tout en lui trouvant des défauts.

Il se plaît à reconnaître qu'elle est douce, accessible, ouverte avec une

sage mesure, compatissante, peinée de causer le moindre ennui, pleine

d'égards pour toutes les personnes qui l'approchent, que, gracieuse pour

son entourage, bonne pour ses domestiques, vivant avec ses dames comme une

amie, elle est l'âme de la cour dont elle est adorée. «Tout manque à

chacun dans son absence, tout est rempli par sa présence, son extrême

faveur la fait infiniment compter, et ses manières lui attachent tous les

coeurs.»

[Note 1: Salle N° 118 de la _Notice du Musée._]

Et cependant, la calomnie ne la respecte point. On lui reproche tout bas

certaines inconséquences, que la malice exploite en les exagérant.

Entourée d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent légères et

malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut être plus d'une fois atteinte

par les insinuations perfides qu'on se permet contre les princesses aussi

bien que contre les simples particulières. La duchesse ne se faisait pas

d'illusion à cet égard et s'en montrait affligée.

D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres sur une existence en

apparence si joyeuse et si belle. Victor-Amédée s'était brouillé avec la

France, et la maison de Savoie courait les plus grands dangers. La

duchesse de Bourgogne était obligée de refouler dans le fond de son coeur

ses sentiments pour son ancienne patrie; mais, plus elle devait les

cacher, plus ils étaient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur la

route de Piémont sa mère, sa grand'mère infirme, ses frères malades et le

duc, son père, menacé d'une ruine complète! Le 21 juin 1706, elle écrivait

à sa grand'mère, la veuve de Charles-Emmanuel[1]:

[Note 1: Voir l'intéressante correspondance de la duchesse de Bourgogne et

de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publiée, avec une

très bonne préface de Mme la comtesse Della Rocca, chez Michel Lévy

(1 vol.)]

«Jugez dans quelle inquiétude je suis sur tout ce qui vous arrive, vous

aimant fort tendrement, et ayant toute l'amitié possible pour mon père, ma

mère et mes frères. Je ne puis les voir dans une situation aussi

malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je suis dans une tristesse

qu'aucun amusement ne peut diminuer, et qui ne s'en ira, ma chère

grand'mère, qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles de tout ce

qui m'est le plus cher au monde.[1]»

[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de

Charles-Amédée de Savoie-Nemours et d'Élisabeth de Vendôme, épousa en 1665

le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, père de Victor-Amédée II.]

La duchesse de Bourgogne souffrait en même temps des désastres de ses deux

patries, la Savoie et la France.

«Faites-nous des saintes pour nous obtenir la paix,» disait Mme de

Maintenon aux religieuses de Saint-Cyr.

La duchesse, comme le remarque La Beaumelle, montrait, dans les

circonstances périlleuses où se trouvait le pays, «la dignité de la

première femme de l'État, les sentiments d'une Romaine pour Rome et les

agitations d'une âme qui veut le bien avec une ardeur qui n'est pas de son

âge.» L'heure des grandes tristesses était venue. Comme l'a très bien dit

M. Capefigue: «Le temps difficile, pour un roi puissant et heureux, c'est

la vieillesse. Si la tête reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes

flétrissent, les lauriers même prennent une teinte de grisaille. On vous

respecte encore, mais on ne vous aime plus; les chapeaux coquets à plumes

Flottantes font ressortir les rides de la figure et les plis du front; le

jonc à pomme d'or n'est plus une façon de sceptre, mais un bâton qui

soutient les jambes faibles et un corps voûté.» Pour la duchesse de

Bourgogne, Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle l'aimait

sincèrement.

«Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine à concevoir que les princes

agissent simplement et naturellement, parce qu'il ne les voit pas d'assez

près pour en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il cherche

toujours ne se trouve pas dans une conduite simple et dans des sentiments

réglés. On a donc voulu croire que la duchesse ressemblait à son père, et

qu'elle était, dès l'âge de onze ans qu'elle vint en France, aussi fine et

aussi politique que lui, affectant pour le roi et Mme de Maintenon une

tendresse qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur de la voir

de près, j'en juge autrement, et je l'ai vue pleurer de bonne foi sur le

grand âge de ces deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant elle,

que je ne puis douter de sa tendresse pour le roi.»

Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait, avec sa

perspicacité habituelle, que la duchesse de Bourgogne avait pour lui une

affection sincère. C'est à cause de cela que, de son côté, il lui

témoignait un attachement exceptionnel. Semblable à une rose qui

s'épanouit dans un cimetière, la jeune et séduisante princesse charmait et

consolait les tristes années du Grand Roi. C'était le dernier sourire de

la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, hélas! la belle rose devait

se flétrir du matin au soir, et, encore quelque temps, tout allait rentrer

dans la nuit.

Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le duc de Bourgogne était

dauphin, et Saint-Simon rapporte que la duchesse disait, en parlant des

dames qui s'avisaient de la critiquer:

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