médiocre avait réussi à capter la faveur du souverain. Être condamné à
l'existence désoeuvrée de courtisan, vivre dans les antichambres, sur les
escaliers, dans les jardins ou dans les cours de Versailles et des autres
résidences royales, c'était pour sa vanité un sujet d'aigreur et de
mécontentement. Il s'en prenait donc à Louis XIV d'abord, et ensuite à la
femme qu'il considérait comme l'inspiratrice de tous ses choix. Mais ce
n'est que dans ses Mémoires, écrits clandestinement, enfermés sous une
triple serrure, qu'il osait se livrer à ses colères. Devant le roi, il
était le respect, la docilité mêmes. Après s'être beaucoup remué à propos
d'une certaine quête, qui avait fait l'objet d'un litige entre les
princesses et les duchesses, il disait humblement au roi que, pour lui
plaire, il aurait quêté dans un plat, comme un marguillier de village. Il
ajoutait que Louis XIV était, «comme roi et comme bienfaiteur de tous les
ducs, despotiquement le maître de leurs dignités, de les abaisser, de les
élever, d'en faire comme une chose sienne et absolument dans sa main.» Il
n'était pas plus fier en présence de «la créole», qu'il traite dans ses
Mémoires de «veuve à l'aumône d'un poète cul-de-jatte». Il s'efforça même
de la mettre dans ses intérêts d'ambition et d'obtenir, par elle, une
charge de capitaine des gardes. Mais, furieux de n'être point arrivé aux
plus grandes positions de l'État, il s'est donné le plaisir d'une
vengeance posthume, en représentant Mme de Maintenon sous les couleurs les
plus odieuses. Suppléant par l'imagination à l'insuffisance des preuves,
il en a fait une sorte de vieille hypocrite, ayant vécu du plaisir dans sa
jeunesse, et de l'intrigue dans son âge mûr.
Ce qu'il dit d'elle est un tissu d'inexactitudes.
Il la fait naître en Amérique, tandis qu'elle naquît à Niort. Il admet à
peine que son père fut gentilhomme, bien qu'elle eût une noblesse
absolument incontestable. Ses autres informations n'ont pas plus de
fondement.
Si chaque jour augmente la gloire de Saint-Simon, si l'on ne cesse
d'admirer ce style qui rappelle tour à tour la hardiesse de Bossuet, le
coloris de La Bruyère, l'allure de Mme de Sévigné, en revanche, plus on
étudie sérieusement la cour de Louis XIV, plus on reconnaît que les fameux
Mémoires sont remplis d'inexactitudes. Dans son remarquable ouvrage
critique sur l'oeuvre de Saint-Simon, M. Chéruel a bien raison de dire:
«L'observation de Saint-Simon est fine, sagace, pénétrante pour sonder les
replis des coeurs des courtisans; mais elle manque d'étendue et de
grandeur. A la cour, son horizon est borné. Tout ce qui le dépasse ne lui
présente que des traits vagues et confus. En lui accordant la perspicacité
de l'observateur, on doit lui refuser l'impartialité du juge[1].» A
l'entendre, Mme de Maintenon est l'unique maîtresse de la France,
l'omnipotente sultane, la _pantocrate_, comme disait la princesse Palatine
dans son jargon bizarre. Il retrace, avec force détails, «son incroyable
succès, l'entière confiance, la rare dépendance, la toute-puissance,
l'adoration publique, presque universelle, les ministres, les généraux
d'armée, la famille royale à ses pieds, tout bon et tout bien par elle,
tout réprouvé sans elle: les hommes, les affaires, les choses, les choix,
les justices, les grâces, la religion, tout sans exception en sa main,
et le roi et l'État ses victimes.»
[Note 1: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV_, par M.
Chéruel.]
Quoi qu'on en dise, Louis XIV est toujours resté le maître, et c'est lui
qui a tracé les grandes lignes politiques du règne. Mme de Maintenon a pu
lui donner des conseils, mais c'est lui qui décidait en dernier ressort.
Chose digne de remarque: cette femme, à qui l'on voudrait maintenant
reprocher une immixtion tracassière dans toutes choses, était accusée par
les hommes les plus éminents de se tenir à l'écart. Fénelon lui écrivait:
«On dit que vous vous mêlez trop peu des affaires. Votre esprit en est
plus capable que vous ne pensez. Vous vous défiez peut-être un peu trop de
vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions
contraires au goût que vous avez pour une vie tranquille et recueillie.»
Que Mme de Maintenon ait eu de l'influence sur quelques choix, cela ne
paraît pas contestable; mais qu'elle ait, à elle seule, fait marcher tous
les ministères, c'est là une pure invention. Elle était sincère,
croyons-nous, quand elle écrivait à Mme des Ursins: «De quelque façon que
les choses tournent, je vous conjure, madame, de me regarder comme une
personne incapable d'affaires, qui en a entendu parler trop tard pour y
être habile, et qui les hait encore plus qu'elle ne les ignore.... On ne
veut pas que je m'en mêle, et je ne veux pas m'en mêler. On ne se cache
point de moi; mais je ne sais rien de suite, et je suis très souvent mal
avertie.»
Lisant ou faisant de la tapisserie pendant que le roi travaillait avec
l'un ou l'autre de ses ministres, Mme de Maintenon ne prenait timidement
la parole que lorsqu'elle y était formellement invitée. Son attitude à
l'égard de Louis XIV était toujours celle du respect. Le roi lui disait,
il est vrai:
«On appelle les papes Votre Sainteté, les rois Votre Majesté. Vous,
madame, il faut vous appeler Votre Solidité.»
Mais cet éloge ne tournait pas la tête à une femme raisonnable et si
mesurée.
En résumé, que reproche-t-on surtout à Louis XIV? Ses guerres, sa passion
pour le luxe, son fanatisme religieux. En quoi cette triple accusation
peut-elle peser sur Mme de Maintenon? Bien loin de pousser à la guerre,
elle ne cesse de faire les voeux les plus ardents pour la paix:
«Je ne respire qu'après la paix, écrit-elle en 1684; je ne donnerai jamais
au roi des conseils désavantageux à sa gloire; mais si j'étais crue, on
serait moins ébloui de cet éclat d'une victoire, et l'on songerait plus
sérieusement à son salut, mais ce n'est pas à moi à gouverner l'État; je
demande tous les jours à Dieu qu'il en inspire et qu'il en dirige le
maître, et qu'il fasse connaître la vérité.»
M. Michelet, si peu bienveillant pour elle, avoue pourtant qu'elle
regretta profondément la guerre de la succession d'Espagne. Il dit que
«les seuls qui gardaient le bon sens, la vieille Maintenon et le maladif
Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lançait dans l'épouvantable
aventure qui allait tout engloutir.... De même qu'elle se laissa arracher
son avis écrit pour la révocation de l'édit de Nantes, elle céda, se
soumit pour la succession[1]».
[Note 1: Michelet, _Louis XV et le duc de Bourgogne_.]
Elle n'aimait pas plus le luxe que la guerre. Vivant elle-même avec une
extrême simplicité, elle cherchait à détourner Louis XIV des constructions
fastueuses et d'une ostentation qu'elle trouvait orgueilleuse. Au dire de
Mlle d'Aumale, la confidente de ses bonnes oeuvres, on l'entendait se
reprocher les modestes dépenses qu'elle faisait pour son propre compte.
Attendant à la dernière extrémité pour se donner un habit, elle disait:
«J'ôte cela aux pauvres. Ma place a bien des côtés fâcheux, mais elle me
procure le plaisir de donner. Cependant, comme elle empêche que je manque
de rien, et que je ne puis jamais prendre sur mon nécessaire, toutes mes
aumônes sont une espèce de luxe, bon et permis à la vérité, mais sans
mérite.»
Non seulement Mme de Maintenon ne fut pour rien dans le faste de Louis
XIV, non seulement elle ne cessa de le rappeler à la simplicité
chrétienne, mais elle plaida sans cesse auprès de lui la cause du peuple,
dont elle plaignait les misères et dont elle admirait la résignation. Ne
se laissant jamais enivrer par l'encens qui brûlait à ses pieds, comme à
ceux de Louis XIV, elle n'eut ni ces bouffées d'orgueil, ni cette soif de
richesses, ni cette ardeur de domination qu'on rencontre dans la vie des
favorites. Les pierreries, les riches étoffes, les meubles précieux, lui
étaient indifférents. Même aux jours de sa jeunesse et de l'engouement
qu'excitait sa beauté, elle avait eu surtout son esprit pour parure, et
l'éclat extérieur ne l'avait jamais éblouie.
Un autre grief formulé par certains historiens contre Mme de Maintenon,
c'est la révocation de l'édit de Nantes. Ils attribuent la persécution au
zèle hypocrite d'une dévotion étroite, uniquement inspirée par Mme de
Maintenon. Or la révocation de l'édit de Nantes fut, pour ainsi dire,
imposée au roi par l'opinion publique. Ainsi que l'a fait remarquer M.
Théophile Lavallée, les réformés gardaient en face du gouvernement un air
d'enfants disgraciés, en face des catholiques un air d'ennemis dédaigneux;
ils persistaient dans leur isolement, ils continuaient leur correspondance
avec leurs amis d'Angleterre et de Hollande[1]. «La France, a dit M.
Michelet, sentait une Hollande en son sein qui se réjouissait des succès
de l'autre[2].»
[Note 1: Lavallée, _Histoire des Français_.]
[Note 2: Michelet, _Précis sur l'Histoire moderne_.]
Ramener les dissidents à l'unité était chez Louis XIV une idée fixe. Ce
devait être, comme on disait alors, le digne ouvrage et le propre
caractère de son règne. Le parlement de Toulouse, les catholiques du Midi,
avaient sollicité la révocation avec instance. Quand le décret parut, ce
fut une explosion d'enthousiasme. Le chancelier Le Tellier, entonnant le
cantique du vieillard Siméon, mourait en disant qu'il ne lui restait plus
rien à désirer, après ce dernier acte de son long ministère.
Bossuet en arrivait à des transports lyriques: «Ne laissons pas de publier
ce miracle de nos jours. Faisons-en passer le récit aux siècles futurs.
Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église....
Touchés de tant de merveilles, épanchons nos coeurs sur la piété de Louis;
poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau
Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Charlemagne, ce que les
six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine:
«Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques»[1]
[Note 1: Bossuet, _Oraison funèbre de Michel Le Tellier_.]
Saint-Simon, qui blâme la révocation avec tant d'éloquence, avoue que
Louis XIV était convaincu qu'il faisait une chose sainte:
«Le monarque ne s'était jamais cru si grand devant les hommes ni si avancé
devant Dieu dans la réparation de ses péchés et le scandale de sa vie. Il
n'entendait que des éloges.» Les laïques n'applaudissaient pas moins que
le clergé. Mme de Sévigné écrivait, le 8 octobre 1685: «Jamais aucun roi
n'a fait et ne fera rien de si mémorable.» Rollin, La Fontaine, La
Bruyère, ne se montraient pas moins enthousiastes que Massillon et
Fléchier. Ces vers de Mme Deshoulières reflétaient l'opinion générale:
Ah! pour sauver ton peuple et pour venger la foi,
Ce que tu viens de faire est au-dessus de l'homme.
De quelques grands noms qu'on te nomme,
On t'abaisse; il n'est plus d'assez grands noms pour toi.
Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entraîner par le sentiment unanime
du monde catholique; mais ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative.
Voltaire l'a reconnu, lorsqu'il a dit:
«On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la révocation de l'édit
de Nantes, mais qu'elle ne s'y opposa point.»
Au sujet des abjurations qui n'étaient pas sincères, elle écrivait, le 4
septembre 1687: «Je suis indignée contre de pareilles conversions: l'état
de ceux qui abjurent sans être véritablement catholiques est infâme.» On
lit dans les _Notes des Dames de Saint-Cyr_: «Mme de Maintenon, en
désirant de tout son coeur la réunion des huguenots à l'Église, aurait
voulu que ce fût plutôt par la voie de la persuasion et de la douceur que
par la rigueur; et elle nous a dit que le roi, qui avait beaucoup de zèle,
aurait voulu la voir plus animée qu'elle ne lui paraissait, et lui disait,
à cause de cela: «Je crains, madame, que le ménagement que vous voudriez
que l'on eût pour les huguenots ne vienne de quelque reste de prévention
pour votre ancienne religion.»
Fénelon lui-même, représenté comme l'apôtre de la tolérance, approuvait en
principe la révocation de l'édit de Nantes:
«Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la croyance intérieure de ses
sujets sur la religion, il peut empêcher l'exercice public ou la
profession d'opinions ou cérémonies qui troubleraient la paix de la
république par la diversité et la multiplicité des sectes.»
Tel est également l'avis de Mme de Maintenon; mais les écrivains
protestants eux-mêmes ont reconnu qu'elle blâmait l'emploi de la force.
L'historien des réfugiés français dans le Brandebourg le dit:
«Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les moyens violents dont on
usa; elle abhorrait les persécutions, et on lui cachait celles qu'on se
permettait.»
Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas étrangers à la déclaration
du 13 décembre 1698, qui, tout en maintenant la révocation de l'édit de
Nantes, fonda une tolérance de fait qui dura jusqu'à la fin du règne.
Gardons-nous, au surplus, de tomber dans l'erreur grossière de ceux qui
voient dans le catholicisme la servitude, dans le protestantisme la
tolérance. Luther prêchait l'extermination des anabaptistes. Calvin
faisait supplicier pour hérésie Michel Servet, Jacques Brunet, Valentin
Gentilis. Les rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'égalent pas
celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques. Les lois anglaises
étaient d'une sévérité draconienne; tout prêtre catholique résidant en
Angleterre qui, avant trois jours, n'avait pas embrassé le culte anglican,
était passible de la peine de mort. Et l'on voudrait aujourd'hui nous
faire croire que, dans la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince
protestant représentait le principe de la tolérance religieuse!
En résumé, qu'il s'agisse soit de la révocation de l'édit de Nantes, soit
de tout autre acte du grand règne, Mme de Maintenon n'a pas joué le rôle
odieux que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous, maintenue
dans les limites de l'influence légitime qu'une femme dévouée et
intelligente exerce d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent
trompée, elle s'est trompée de bonne foi. La vraie Mme de Maintenon n'est
pas la dévote méchante et malfaisante, fourbe et vindicative, que certains
écrivains imaginent; c'est une femme pieuse et sensée, animée de nobles
intentions, aimant sincèrement la France, sympathisant, du fond du coeur,
avec les souffrances du peuple, détestant la guerre, ayant le respect du
droit et de la justice, austère dans ses goûts, modérée dans ses opinions,
irréprochable dans sa conduite.
Parlant de l'accord qui existait entre elle et le groupe des grands
seigneurs véritablement religieux, M. Michelet a dit:
«Regardons cette petite société comme un couvent au milieu de la cour,
couvent conspirateur pour l'amélioration du roi. En général, c'est la cour
convertie. Ce qui est beau, très beau dans ce parti, ce qui en fait
l'honorable lien, c'est l'édifiante réconciliation des mortels ennemis. La
fille de Fouquet, de cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse
de Béthune-Charost, par un effort chrétien, devient l'amie, presque la
soeur des trois filles du persécuteur de son père.»
Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon savait inspirer. Chaque
matin et chaque soir, elle disait, du plus profond de son âme, cette
prière composée par elle:
«Seigneur, donnez-moi de réjouir le roi, de le consoler, de l'encourager,
de l'attrister aussi quand il le faut pour votre gloire. Faites que je ne
lui dissimule rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre
n'aurait le courage de lui dire.»
Non, une pareille piété n'avait rien d'hypocrite, et la compagne de Louis
XIV était de bonne foi, quand elle disait à Mme de Glapion:
«Je voudrais mourir avant le roi, j'irais à Dieu, je me jetterais aux
pieds de son trône, je lui offrirais les voeux d'une âme qu'il aurait
rendue pure; je le prierais d'accorder au roi plus de lumières, plus
d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur l'état des provinces,
plus d'aversion pour les perfidies des courtisans, plus d'horreur pour
l'abus qu'on fait de son autorité, et Dieu exaucerait mes prières.»
XII
LES LETTRES DE MME DE MAINTENON
Au début, Louis XIV n'aimait pas la femme destinée à devenir l'affection
la plus sérieuse et la plus durable de sa vie. «Le roi ne me goûtait pas,
a-t-elle écrit elle-même, et il eut assez longtemps de l'éloignement pour
moi; il me craignait sur le pied de bel esprit.»
Comment Louis XIV passa-t-il de la répulsion à la sympathie, de la
défiance à la confiance, de la prévention à l'admiration? En voyant de
près des qualités morales qu'il n'avait pas distinguées de loin. Le même
fait s'est produit chez la plupart des critiques et des historiens qui,
ayant à parler de Mme de Maintenon, ne se sont pas contentés de notions
superficielles et ont soumis à une véritable analyse sa vie et son
caractère. Quand M. Théophile Lavallée fit paraître son _Histoire des
Français_, il y peignit Mme de Maintenon d'une manière très sévère. Il
l'accusait «de la sécheresse de coeur la plus complète», d'un «esprit de
dévotion étroite et d'intrigue mesquine». Il lui reprochait d'avoir
inspiré à Louis XIV des entreprises funestes, de très mauvais choix.
«Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obséda de gens médiocres et
serviles; elle eut enfin la plus grande part aux fautes et aux désastres
de la fin du règne.»
Quelques années plus tard, M. Lavallée, mieux éclairé, disait dans sa
belle _Histoire de la maison royale de Saint-Cyr_: «Mme de Maintenon ne
donna à Louis XIV que des conseils salutaires, désintéressés, utiles à
l'État et au soulagement du peuple.» Que s'était-il donc passé entre la
publication des deux ouvrages? L'auteur avait étudié. Après de patientes
recherches, il était parvenu à recueillir les lettres et les écrits de Mme
de Maintenon. Grâce aux communications des ducs de Noailles, de Mouchy,
de Cambacérès, de MM. Feuillet de Conches, Montmerqué, de Chevry, Honoré
Bonhomme, il avait pu accroître les trésors des archives de Saint-Cyr et
faire enfin une oeuvre d'un puissant intérêt.
Mme de Maintenon est un des personnages historiques qui ont le plus écrit.
Ses Lettres, si elle n'en avait pas détruit un grand nombre, formeraient
toute une bibliothèque. Les archives seules de Saint-Cyr en contenaient
quarante volumes. Et pourtant les lettres les plus curieuses sans doute
n'ont pas été conservées. Mme de Maintenon, toujours prudente, brûla sa
correspondance avec Louis XIV, son époux; avec Mme de Montchevreuil, sa
plus intime amie; avec l'évêque de Chartres, son directeur. Les lettres de
sa jeunesse sont très rares. On ne devinait pas encore ce que l'avenir lui
réservait. Le recueil de M. Lavallée, forcément incomplet, n'en est pas
moins un monument historique d'une très haute valeur. Deux volumes de
lettres et d'entretiens sur l'éducation des filles, deux autres de lettres
historiques et édifiantes adressées aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes
de correspondance générale, un de conversations et proverbes, un autre
d'écrits divers, enfin un dernier qui comprend les Souvenirs de Mme de
Caylus, les Mémoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale, tel
est l'ensemble d'une publication qui a mis en pleine lumière une figure
éminemment curieuse à étudier.
Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire, contenait, à côté de
beaucoup de lettres authentiques, un grand nombre de lettres apocryphes.
Il y avait des changements, des interpolations, des additions, des
suppressions. Au moyen de pièces fabriquées, on avait inséré des phrases à
effet, des réflexions piquantes, des maximes à la mode au XVIIIe siècle.
M. Lavallée a trouvé moyen de séparer le bon grain de l'ivraie. Passant le
recueil de La Beaumelle au crible d'une critique sagace, il est parvenu à
rétablir le texte des lettres vraies et à prouver le caractère apocryphe
de celles qui étaient fausses. Comme les vrais connaisseurs en
autographes, il se défiait des lettres saisissantes. Les falsificateurs
sont presque toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand ils se
mettent à inventer un document, ils veulent que leur invention produise
une impression saisissante.
La correspondance des personnages célèbres est en général beaucoup plus
simple, beaucoup moins apprêtée que les prétendus autographes qu'on leur
attribue. Il faut se tenir en garde contre les lettres où se trouvent soit
des portraits achevés, soit des jugements profonds, soit des prédictions
historiques. C'est là souvent un signe de falsification, et, plus on est
frappé par un autographe, plus il faut étudier avec soin sa provenance.
Les lettres de Mme de Maintenon méritaient la peine qu'on a prise pour en
établir d'une manière exacte les dates et l'authenticité. L'historien de
Mme de Sévigné, le baron Walckenaër, les place, sans hésiter, au premier
rang.
«Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style épistolaire un modèle plus
achevé que Mme de Sévigné. Presque toujours celle-ci n'écrit que pour le
besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes qu'elle aime,
afin de tout dire, de tout raconter. Mme de Maintenon, au contraire, a
toujours en écrivant un objet distinct et déterminé. La clarté, la
mesure, l'élégance, la justesse des pensées, la finesse des réflexions,
lui font agréablement atteindre le but où elle vise. Sa marche est droite
et soutenue; elle suit sa route sans battre les buissons, sans s'écarter
ni à droite, ni à gauche[1].»
[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné, sa vie et ses écrits_.]
Tel était également l'avis de Napoléon Ier. Il préférait de beaucoup les
lettres de Mme de Maintenon à celles de Mme de Sévigné, qui étaient, selon
lui, «des oeufs à la neige, dont on peut se rassasier sans se charger
l'estomac.» En citant la préférence de Napoléon, M. Désiré Nisard fait ses
réserves. «Quand les lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit
l'éminent critique, on est de l'avis du grand Empereur. Elles ont je ne
sais quoi de plus sensé, de plus simple, de plus efficace. On n'y est pas
ébloui de la mobilité féminine, et le naturel en plaît davantage, parce
qu'il vient plutôt de la raison qui dédaigne les gentillesses sans se
priver des vraies grâces, que de l'esprit qui joue avec des riens. Mais où
le sujet manque, ces lettres sont courtes, sèches, sans épanchements[2].»
[Note 2: M. Désiré Nisard, _Histoire de la littérature française_.]
Si Mme de Maintenon avait eu des préoccupations littéraires, si elle
s'était imaginé qu'elle écrivait pour la postérité, elle aurait rédigé des
lettres plus remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance ni
recherche, ni prétention. Elle écrit pour édifier, pour convertir, pour
consoler beaucoup plus que pour plaire. Ses billets aux dames ou aux
demoiselles de Saint-Cyr ne dépassent pas cette pieuse ambition. Très
souvent Mme de Maintenon ne prend pas la plume elle-même. Tout en filant
ou en tricotant, elle dicte aux jeunes filles qui lui servent de
secrétaires: à Mlle de Loubert ou à Mlle de Saint-Étienne, à Mlle d'Osmond
ou à Mlle d'Aumale. Mais dans le moindre de ces innombrables billets on
retrouve, quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualités de style, cette
sobriété, cette mesure, cette concision, cette parfaite harmonie entre le
mot et l'idée, qui font l'admiration des meilleurs juges.
Les deux femmes du XVIIe siècle dont les lettres sont le plus célèbres:
Mme de Sévigné et Mme de Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup
d'estime et de sympathie. «Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron,
écrivait Mme de Sévigné dès 1672; elle a l'esprit aimable et
merveilleusement droit.» On se figure facilement ce que devait être la
conversation de ces deux femmes, si supérieures, si instruites, si
spirituelles, et qui, avec des qualités différentes, se complétaient, pour
ainsi dire, l'une par l'autre.
Mme de Sévigné, riche et forte nature, jeune et belle veuve, honnête, mais
à l'humeur libre et hardie, éblouissante Célimène, soeur de Molière, comme
dit Sainte-Beuve, femme vive de caractère, de parole et de plume, justifie
ce que lui disait son amie Mme de La Fayette:
«Vous paraissez née pour les plaisirs, et il semble qu'ils soient faits
pour vous. Votre présence augmente les divertissements, et les
divertissements augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin
La joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus
contraire qu'à qui que ce soit.»
Son image, étincelante comme son esprit, nous apparaît au milieu de ces
fêtes, que sa plume fait revivre, comme la baguette d'une magicienne.
«Que vous dirais-je? magnificences, illuminations, toute la France, habits
rebattus et brochés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs,
embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et
gens roués; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans
réponses, les compliments sans savoir ce qu'on dit, les civilités sans
savoir à qui l'on parle; les pieds entortillés dans les queues.»