«Hélas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante princesse, et qui ne
l'eût cru avec elle?»
Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle était persuadée de sa
fin prochaine. Madame s'exprime ainsi à ce sujet:
«Un savant astrologue de Turin ayant tiré l'horoscope de Mme la dauphine,
lui avait prédit tout ce qui lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa
vingt-septième année. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit à son
époux:
«Voici le temps qui approche où je dois mourir. Vous ne pouvez pas rester
sans femme à cause de votre rang et de votre dévotion. Dites-moi, je vous
prie, qui épouserez-vous?»
Il répondit:
«J'espère que Dieu ne me punira jamais assez pour vous voir mourir; et si
ce malheur devait m'arriver, je ne me remarierais jamais; car dans huit
jours, je vous suivrais au tombeau...»
«Pendant que la dauphine était encore en bonne santé, fraîche et gaie,
elle disait souvent: «Il faut bien que je me réjouisse, puisque je ne me
réjouirai pas longtemps, car je mourrai cette année.»
«Je croyais que c'était une plaisanterie; mais la chose n'a été que trop
réelle. En tombant malade, elle dit qu'elle n'en réchapperait point.»
Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus elle s'améliorait. On
aurait dit qu'elle voulait augmenter les regrets que causerait sa mort
prématurée. La princesse Palatine l'avoue elle-même: «Ayant, dit-elle,
assez d'esprit pour remarquer ses défauts, la dauphine ne pouvait que
chercher à s'en corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point
d'exciter l'étonnement général. Elle a continué ainsi jusqu'à la fin.»
Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la manière la plus touchante:
«L'histoire nous offre de temps à autre des personnages séduisants qui
attachent le lecteur jusqu'à l'affection... Souvent, la Providence les
retire du monde dès leur jeunesse, ornés des charmes que le temps enlève
et des espérances qu'elles auraient réalisées. La duchesse de Bourgogne
fut une de ces gracieuses apparitions.»
[Note 1: _Lettres inédites de la duchesse de Bourgogne_ précédées d'une
courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de
cinquante pages, imprimé à un petit nombre d'exemplaires.)]
Atteinte d'un mal foudroyant, qui était, paraît-il, la rougeole, mais
qu'on attribua au poison, la duchesse fut enlevée en quelques jours au roi
dont elle était la consolation, à son époux dont elle était l'idole, à la
cour dont elle était l'ornement, à la France dont elle était l'espoir.
Elle mourut dans les sentiments les plus religieux.
Ce fut à Versailles [1], le vendredi 12 février 1712, entre 8 et 9 heures
du soir, qu'elle rendit le dernier soupir. Deux ans auparavant, presque
jour pour jour, elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler
Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne put survivre à
une femme tant aimée. Six jours après, il la suivait au tombeau.
[Note: 1: Salle no 115 de la _Notice du Musée._]
[Note: 2: Louis XV naquit le 15 février 1710.]
«La France, s'écrie Saint-Simon, tomba enfin sous ce dernier châtiment.
Dieu lui montra un prince qu'elle ne méritait pas. La terre n'en était pas
digne; il était mûr déjà pour la bienheureuse éternité.»
Le jour même de la mort du duc de Bourgogne, Madame écrivait: «Je suis
tellement ébranlée que je peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce
que je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement pitié de
nous, car la tristesse qui règne ici ne se peut décrire.»
Saint-Simon prétend que la douleur causée à Louis XIV par la mort de la
duchesse de Bourgogne fut «la seule véritable qu'il ait jamais eue en sa
vie». Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regretté profondément sa
mère, et Madame (la princesse Palatine) s'exprime ainsi au sujet du
chagrin dont il fut accablé lors de la mort de son fils unique, le grand
dauphin: «J'ai vu le roi hier à 11 heures; il est en proie à une telle
affliction, qu'elle attendrirait un rocher; cependant il ne se dépite pas,
il parle à tout le monde avec une tristesse résignée et donne ses ordres
avec une grande fermeté; mais, à tout moment, les larmes lui viennent aux
yeux, et il étouffe ses sanglots[1].»
[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.]
Le 22 février 1712, les corps de la duchesse et du duc de Bourgogne furent
portés de Versailles à Saint-Denis sur un même chariot. Le 8 mars suivant,
le dauphin, leur fils aîné, mourait aussi. Il avait cinq ans et quelques
mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours le père, la mère et le fils aîné
disparurent. Trois dauphins étaient morts en moins d'un an.
Ces événements, déjà horribles par eux-mêmes, s'assombrissaient encore par
la fausse idée généralement répandue que le poison était la cause de fins
si prématurées. Contre toute justice, on accusait de la manière la plus
perfide le duc d'Orléans d'être l'auteur des crimes, et l'on essayait de
faire entrer dans l'âme de Louis XIV cet abominable soupçon. Avec la
duchesse de Bourgogne «s'éclipsèrent joie, plaisirs, amusements mêmes et
toutes espèces de grâces... Si la cour subsista après elle, ce ne fut plus
que pour Languir [1].»
[Note 1: _Mémoires du duc de Saint-Simon._]
Et cependant, sous le poids de tant d'épreuves, la grande âme de Louis XIV
ne faiblit pas. «Au milieu des débris lugubres de son auguste maison,
Louis demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse postérité,
et en un instant elle était effacée comme les caractères tracés sur le
sable. De tous les princes qui l'environnaient, et qui formaient comme la
gloire et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible étincelle,
sur le point même alors de s'éteindre... Il adore celui qui dispose des
sceptres et des couronnes, et voit peut-être dans ces pertes domestiques
la miséricorde qui expie, et qui achève d'effacer du livre des justices du
Seigneur ses anciennes passions étrangères[1].»
[Note 1: Massillon, _Oraison funèbre de Louis le Grand._]
La France tout entière fut plongée dans le désespoir. «Ce temps de
désolation, dit Voltaire, laissa dans les coeurs une impression si
profonde que, pendant la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes
qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes[2].»
[Note 2: Voltaire, _Siècle de Louis XIV._]
M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration exagérée pour le
grand siècle, se laissa lui-même attendrir quand il relata la mort de la
_charmante_ duchesse de Bourgogne. «La cour, dit-il, fut à la lettre comme
assommée d'un coup. Cent cinquante ans après, on pleure encore en lisant
les pages navrantes où Saint-Simon a dit son deuil[3].»
[Note 3: Michelet, _Louis XIV et le duc de Bourgogne._]
Duclos a prétendu, sans indiquer la source de ses renseignements, qu'à la
mort de la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouvèrent
dans une cassette ayant appartenu à la princesse des papiers qui
arrachèrent au roi cette exclamation:
«La petite coquine nous trahissait.»
D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche de Louis XIV, Duclos
tire conséquence d'une correspondance par laquelle la fille de
Victor-Amédée lui aurait livré des secrets d'État. C'est là, croyons-nous,
un de ces innombrables anas avec lesquels on écrit trop souvent
l'histoire. Les archives de Turin n'ont conservé nulle trace de cette
prétendue correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable.
Assurément, la duchesse de Bourgogne n'oubliait pas son pays natal; mais,
depuis ses adieux à la Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie:
la France.
Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus belles perles de son
écrin ces deux soeurs intelligentes et séduisantes qui toutes deux
moururent si prématurément et laissèrent un si touchant souvenir: la
duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne, la vaillante
compagne de Philippe V. Mais c'est en France que s'est accomplie presque
toute la destinée de la duchesse de Bourgogne, et c'est dans le château de
Versailles que doit figurer son portrait.
Combien de fois en 1871, quand le ministère des Affaires étrangères était,
pour ainsi dire, campé au milieu des appartements de la reine, nous
évoquions le souvenir de la charmante princesse, dans cette chambre où
elle coucha, dès son arrivée à Versailles, et où, seize ans et demi plus
tard, elle rendait le dernier soupir! C'est là qu'à onze ans, enlevée pour
toujours à sa famille, à ses amis, à sa patrie, elle se trouvait seule au
milieu des splendeurs de ce palais inconnu pour elle. C'est là que
l'enfant grandissait, devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait
tous les jours en attraits et en grâces. C'est là que, dans le silence de
la nuit, elle croyait voir apparaître les brillants fantômes du monde, les
images de séduction contre lesquelles sa raison luttait peut-être contre
son coeur. C'est là qu'elle se remémorait, pour résister aux tentations
d'une âme ardente, les austères enseignements de Mme de Maintenon, qui lui
avait écrit: «Ayez horreur du péché. Le vice est plein d'horreur et de
malédiction dès ce monde. Il n'y a de joie, de repos, de véritables
délices qu'à servir Dieu.» C'est là qu'elle vit venir la mort et qu'elle
l'accueillit avec un noble et religieux courage.
XV
LES TOMBEAUX
C'est un spectacle mélancolique entre tous de revoir dans l'appareil de la
tristesse et de la mort des endroits qui furent des théâtres de splendeurs
ou de fêtes. En entendant les prières des agonisants succéder au bruit des
fanfares, aux accords joyeux des orchestres, on fait un douloureux retour
sur les choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanité de la gloire, de la
richesse et du plaisir. Cette impression, les courtisans de Louis XIV
durent l'éprouver quand «ce monarque de bonheur, de majesté, d'apothéose»,
comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir. L'incomparable
galerie des Glaces n'était plus qu'un vestibule funèbre. Les peintures
triomphales de Lebrun s'étaient comme assombries, les dorures semblaient
couvertes d'un voile de crêpe; on aurait dit que les jets d'eau versaient
des larmes; le soleil du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne était
ébranlé devant un idéal plus élevé: l'idée chrétienne. Et ce roi, «la
terreur de ses voisins, l'étonnement de l'univers, le père des rois, plus
grand que tous ses ancêtres, plus magnifique que Salomon[1],» semblait
dire avec l'Ecclésiaste: «J'ai surpassé en gloire et en sagesse tous ceux
qui m'ont précédé dans Jérusalem, et j'ai reconnu qu'en cela même il n'y
avait que vanité et affliction d'esprit.»
[Note 1: Massillon, _Oraison funèbre de Louis le Grand_.]
Pendant la dernière maladie de celui qui avait été le Roi-Soleil, la cour
se tenait tout le jour dans la galerie des Glaces. Personne ne s'arrêtait
dans l'Oeil-de-Boeuf, excepté les valets familiers et les médecins. Quant
à Mme de Maintenon, malgré ses quatre-vingts ans et ses infirmités, elle
soignait avec un grand dévouement l'auguste malade et demeurait
quelquefois quatorze heures de suite près de son lit.
«Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus tard aux dames de
Saint-Cyr: la première en me disant qu'il n'avait de regret que celui de
me quitter, mais que nous nous reverrions bientôt; je le priai de ne plus
penser qu'à Dieu. La seconde, il me demanda pardon de n'avoir pas assez
bien vécu avec moi; il ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais
qu'il m'avait toujours aimée et estimée également. Il pleurait et me
demandait s'il n'y avait personne; je lui dis que non. Il dit:
«--Quand on entendrait que je m'attendris avec vous, personne n'en serait
surpris.»
«Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la troisième, il me dit:
«--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?»
«Je lui répondis:
«--Je suis un rien, ne vous occupez que de Dieu.»
«Et je le quittai.»
Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV mérite le nom de Grand. Il meurt mieux
qu'il n'a vécu. Tout ce qu'il y a d'élevé, de majestueux, de grandiose
dans cette âme d'élite, se réveille au moment suprême. Sa mort est celle
d'un roi, d'un héros et d'un saint. Comme les premiers chrétiens, il fait
une sorte de confession publique; il dit, le 29 août 1715, aux personnes
qui avaient les entrées:
«Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai
donné. J'ai bien à vous remercier de la manière dont vous m'avez servi et
de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez toujours marqués.... Je
sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi; je vous en demande
pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois
de moi.»
Le même jour, il donne sa bénédiction au petit dauphin et lui adresse ces
belles paroles:
«Mon cher enfant, vous allez être le plus grand roi du monde. N'oubliez
jamais les obligations que vous avez à Dieu. Ne m'imitez pas dans les
guerres, tâchez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de
soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ai eu le malheur
de ne pouvoir faire par les nécessités de l'État. Suivez toujours les bons
conseils, et songez bien que c'est à Dieu à qui vous devez tout ce que
vous êtes. Je vous donne le Père Le Tellier pour confesseur; suivez ses
avis et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous devez à Mme de
Ventadour [1].»
[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitulé _Curiosités historiques_, a
prouvé que tels étaient les termes exacts dont Louis XIV s'était servi
dans son allocution à Louis XV.]
Dans la nuit du 27 au 28 août, on voit à tous moments le moribond joindre
les mains; il dit ses prières habituelles et, au _Confiteor_, il se frappe
la poitrine. Le 28 au matin, il aperçoit dans le miroir de sa cheminée
deux domestiques qui versent des larmes.
«Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que vous m'avez cru immortel?»
On lui présente un élixir pour le rappeler à la vie. Il répond, en prenant
le verre:
«A la vie ou à la mort! Tout ce qu'il plaira à Dieu.»
Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup. «Eh! non, réplique-t-il,
c'est ce qui me fâche, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de
mes péchés.»
Le 29 août, il lui échappe, en donnant des ordres, d'appeler le dauphin
«le jeune roi». Et comme il se rend compte d'un mouvement dans ce qui est
autour de lui.
«Eh! pourquoi?... s'écrie-t-il. Cela ne me fait aucune peine.»
C'est ce qui fait dire à Massillon: «Ce monarque environné de tant de
gloire, et qui voyait autour de lui tant d'objets capables de réveiller ou
ses désirs ou sa tendresse, ne jette pas même un oeil de regret sur la
vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La vanité n'a
jamais eu que le masque de la grandeur, c'est la grâce qui en est la
vérité.»
Dans la journée du 29 août, le mourant perd connaissance, et l'on croit
qu'il n'a plus que quelques heures à vivre.
«Vous ne lui êtes plus nécessaire, dit son confesseur à Mme de Maintenon.
Vous pouvez vous en aller.»
Le maréchal de Villeroy l'exhorte à ne pas attendre plus longtemps et à se
retirer à Saint-Cyr, où elle doit se reposer de tant d'émotions. Il envoie
des gardes du roi pour se poster de distance en distance sur la route, et
lui prête son carrosse.
«On peut craindre, lui dit-il, quelque émotion populaire, et le chemin ne
sera peut-être pas sûr.» Mme de Maintenon, affaiblie, troublée par l'âge
et la douleur, a le tort d'écouter de si pusillanimes conseils. La
postérité lui reprochera toujours une défaillance indigne de cette femme
de tête et de coeur. Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand Roi
et prier à côté de son cadavre. Il faut blâmer surtout les courtisans qui
lui dictent la résolution de l'égoïsme et de la peur. Ah! comme ils sont
abandonnés, «les dieux de chair et de sang, les dieux de terre et de
poussière,» quand ils vont descendre dans la tombe! Quelques valets sont
seuls à les pleurer. La foule est indifférente ou se réjouit. Les
courtisans se tournent du côté du soleil qui se lève. Hélas! Quel
contraste entre le trône et le cercueil! La mort d'un homme est toujours
un sujet de réflexions philosophiques. Qu'est-ce donc quand celui qui
meurt s'appelle Louis XIV!
Le 30 août, le mourant reprend connaissance et redemande Mme de Maintenon.
L'on va la chercher à Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnaît, lui
dit encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle descend
l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus remonter, et va s'enfermer à
Saint-Cyr pour toujours.
Le samedi 31 août, vers 11 heures du soir, on dit à Louis XIV les prières
des agonisants. Il les récite lui-même d'une voix plus forte que celle de
tous les assistants, et il paraît aussi majestueux sur son lit de mort que
sur le trône. A la fin des prières, il reconnaît le cardinal de Rohan et
lui dit:
«Ce sont les dernières grâces de l'Église.»
Il répète plusieurs fois: _Nunc et in hora mortis_.
Puis il dit:
«O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir.»
Ce sont là ses dernières paroles. L'agonie commence. Elle dure toute la
nuit, et le lendemain dimanche 1er septembre 1715, à 8 heures un quart du
matin, Louis XIV, âgé de soixante-dix-sept ans moins trois jours, et roi
depuis soixante-douze ans, rend à Dieu sa grande âme.
On ne termine pas l'étude d'un règne mémorable sans un sentiment de
regret. Après avoir vécu pendant quelque temps de la vie d'un personnage
célèbre, on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe. Ne
croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister à l'agonie de Louis XIV, et
ne sent-on pas les larmes venir aux yeux, comme si l'on était mêlé aux
serviteurs fidèles qui pleurent le meilleur des maîtres et le plus grand
des rois?
Aussitôt que la nouvelle de la mort de Louis XIV fut connue à Saint-Cyr,
Mlle d'Aumale entra dans la chambre de Mme de Maintenon:
«Madame, lui dit-elle, toute la maison est en prière, au choeur.»
Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au ciel en pleurant, et se
rendit à l'église, où elle assista à l'office des morts. Puis elle
congédia ses domestiques et se défit de sa voiture, «ne pouvant se
résoudre, disait-elle, à nourrir des chevaux pendant qu'un si grand nombre
de demoiselles étaient dans le besoin.» Elle vécut dans son modeste
appartement, au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux
règlements de la maison, autant que le permettait son âge, et ne sortait
que pour aller dans le village, visiter les malades et les pauvres. Quand
Pierre le Grand se rendit à Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre
octogénaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit de cette femme
dont il avait tant de fois entendu prononcer le nom. Il lui fit demander
par un interprète si elle était malade. Elle répondit que oui. Il voulut
savoir quel était son mal:
«Une grande vieillesse,» répliqua-t-elle.
Mme de Maintenon mourut à Saint-Cyr, le 15 avril 1719. Elle demeura deux
jours exposée sur son lit, «avec un air si doux et si dévot qu'on eût dit
qu'elle priait Dieu[1].»
[Note 1: _Mémoires des Dames de Saint-Cyr_.]
On l'ensevelit dans le choeur de l'église; une humble plaque de marbre
indiqua l'emplacement où son corps reposait. C'est là que les novices
allaient prier avant de se vouer pour toujours au Seigneur.
Au moment de quitter ces femmes célèbres, dont nous avons essayé d'évoquer
les ombres gracieuses, descendons dans les cryptes où elles sont
ensevelies. Mlle de La Vallière repose à Paris, dans la chapelle des
Carmélites de la rue Saint-Jacques; la reine Marie-Thérèse, les deux
duchesses d'Orléans, la dauphine de Bavière, la duchesse de Bourgogne, à
Saint-Denis. C'est là qu'il faut aller méditer, là qu'il faut écouter la
grande parole chrétienne: _Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem
reverteris_.
Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne jouirent pas de leur
sépulcre. Telle devait être la destinée de Louis XIV. Ce potentat, qui
avait donné des lois à l'Europe, ne posséda pas même son tombeau. Les
profanateurs de cercueils descendirent dans le souterrain des «princes
anéantis», et malgré son arrière-garde de huit siècles de rois, comme dit
Chateaubriand, la grande ombre de Louis XIV ne put pas défendre la majesté
de sépulcres que tout le monde aurait crus inviolables.
Dans la séance du 31 juillet 1793, Barère lut à la Convention, au nom du
Comité de salut public, un long rapport dans lequel il demandait que, pour
fêter l'anniversaire de la journée du 10 août, l'on détruisît les
mausolées de Saint-Denis.
«Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux mêmes avaient appris à flatter
les rois; l'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce
théâtre de la mort, et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux à la
France et à l'humanité semblent encore, même dans la tombe, s'enorgueillir
d'une grandeur évanouie. La main puissante de la République doit effacer
impitoyablement ces mausolées, qui rappelleraient des rois l'effrayant
souvenir.»
La Convention rendit par acclamation un décret conforme à ce rapport.
Considérant que «la patrie était en danger et manquait de canons pour la
défendre», elle décida que «les tombeaux et mausolées des ci-devant rois
seraient détruits le 10 août suivant.» Elle nomma des commissaires chargés
de se transporter à Saint-Denis, à l'effet d'y procéder «à l'exhumation
des ci-devant rois et reines, princes et princesses», et ordonna de briser
les cercueils, de fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales.
Ce décret odieux fut strictement exécuté. Rois, reines, princes et
princesses furent arrachés à leurs sépulcres. On portait le plomb, à
mesure qu'on le découvrait, dans un cimetière où l'on avait établi une
fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune.
Le vandalisme des révolutionnaires et des athées se délectait de ce
spectacle. Assurément, «Dieu, dans l'effusion de sa colère, comme écrit
Chateaubriand, avait juré par lui-même de châtier la France. Ne cherchons
pas sur la terre les causes de pareils événements: elles sont plus haut.»
Bientôt après ce fut le tour du cadavre de Mme de Maintenon. En janvier
1794, pendant qu'on travaillait à transformer l'église de Saint-Cyr en
salles d'hôpital, les ouvriers aperçurent au milieu du choeur dévasté une
plaque de marbre noir enfouie dans les décombres. C'était la tombe de Mme
de Maintenon. Ils la brisèrent, ouvrirent le caveau, en enlevèrent le
corps, le traînèrent dans la cour, en poussant des hurlements sinistres,
et le jetèrent, dépouillé et mutilé, dans un trou du cimetière. Ce
jour-là, l'épouse non reconnue de Louis XIV avait été traitée en reine!
Ainsi donc, ces illustres héroïnes de Versailles, la bonne Marie-Thérèse,
l'habile Maintenon, la mélancolique dauphine de Bavière, l'orgueilleuse
princesse Palatine, la séduisante duchesse de Bourgogne, furent
expropriées de leurs tombeaux. Au récit d'une telle rage iconoclaste et
sacrilège, le coeur se serre dans l'angoisse d'une inexprimable tristesse.
A un sentiment de sainte colère contre d'odieuses profanations et contre
de sauvages fureurs se mêlent des réflexions profondes sur le néant des
choses humaines. Les ombres de ces femmes jadis si adulées nous
apparaissent tour à tour, et, en passant devant nous, chacune d'elles
semble nous dire, comme Fénelon: «Que ne fait-on point pour trouver un
faux bonheur? Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point pour un
fantôme de gloire mondaine? Quelles peines pour de misérables plaisirs
dont il ne reste que le remords!» Du fond de la poussière des tombeaux
profanés, l'oeil ébloui aperçoit tout à coup surgir une pure, une
incorruptible lumière qui remet toutes les choses d'ici-bas dans le jour
véritable, et l'on se rappelle la parole de Massillon devant le cercueil
de Louis XIV: «Dieu seul est grand, mes frères.»
FIN
TABLE
INTRODUCTION
I.--Le château de Versailles
II.--Louis XIV et sa cour en 1682
III.--La reine Marie-Thérèse
IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon
V.--La dauphine de Bavière
VI.--Le mariage de Mme de Maintenon
VII.--L'appartement de Mme de Maintenon
VIII.--La marquise de Caylus
IX.--Mme de Maintenon à Saint-Cyr
X.--La duchesse d'Orléans (princesse Palatine)
XI.--Mme de Maintenon, femme politique
XII.--Les lettres de Mme de Maintenon
XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan
XIV.--Le duchesse de Bourgogne
XV.--Les tombeaux