beauté ne manqua pas d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant
n'a pas l'admiration facile, s'écrie à propos d'elle: «Jamais un visage si
spirituel, si touchant, jamais une fraîcheur pareille, jamais tant de
grâces ni plus d'esprit, jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais de
créature plus séduisante.» Mme de Caylus fut l'une des héroïnes de ces
représentations d'_Esther_, dont le souvenir est resté comme l'un des plus
gracieux épisodes de la seconde moitié du grand règne.
Mme de Maintenon avait fondé en 1685, à Saint-Cyr, tout près de
Versailles, une maison pour l'éducation gratuite de deux cent cinquante
«demoiselles nobles et pauvres». La religion et la littérature y étaient
en grand honneur. Quelques-unes des élèves de la classe des grandes,--_les
bleues_,--déclamaient devant leurs compagnes _Cinna, Andromaque,
Iphigénie_. Mais on s'aperçut vite qu'elles avaient trop de dispositions
pour le théâtre, et Mme de Maintenon écrivit à Racine: «Nos petites
viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouée qu'elles ne
la joueront plus, ni aucune de vos pièces.»
Mais, si la tragédie était ainsi proscrite, on ne renonçait pas à la
poésie. Mme de Maintenon, grande admiratrice de Racine, le pria de
composer, pour Saint-Cyr, une sorte de poème moral et historique, puisé à
une source religieuse. On était alors en 1688. Racine avait près de
cinquante ans, et depuis douze années il avait renoncé au théâtre, tout en
étant dans la plénitude de l'inspiration et du génie. Les scrupules
religieux l'éloignaient de la scène. Il avait fait à Dieu le plus héroïque
des sacrifices pour un artiste: celui de sa gloire. Il s'était condamné,
ce grand poète, au silence, et de ses propres mains il avait dételé les
coursiers qui conduisaient son char de triomphe dans les sphères étoilées
de l'art. Quand il vit le moyen de concilier ses anciens penchants avec
les sentiments qui l'en avaient détourné, il tressaillit. Le poète et le
dévot allaient enfin être d'accord. De leur alliance naquit _Esther_,
cette oeuvre exquise, qui tient à la fois de la tragédie et de l'élégie;
cette pièce, pleine de tendresse et de larmes, digne du poète dont son
fils a dit: «Mon père était un homme tout sentiment, tout coeur.» Réveillé
comme d'un long sommeil, Racine avait puisé dans le repos une fraîcheur
d'impressions, une originalité nouvelle. «A quinze ans, dit M. Michelet,
Mme de Caylus vit naître _Esther_, en respira le premier parfum, en
pénétra si bien l'esprit, qu'elle semblait, par l'émotion de sa voix, y
ajouter quelque chose.»
Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun rôle. Mais, un jour que
Racine était en train de lire à Mme de Maintenon plusieurs scènes de la
pièce, elle se mit à les déclamer d'une façon si touchante, que ce poète
enthousiasmé composa pour elle un prologue, celui de la _Piété_.
La première représentation eut lieu à Saint-Cyr, le 26 janvier 1689. Le
vestibule des dortoirs, situé au deuxième étage du grand escalier des
_demoiselles_, était partagé en deux parties: l'une pour la scène, l'autre
pour les spectateurs. On avait construit le long des murs deux
amphithéâtres: l'un, petit, destiné aux dames de la communauté; l'autre,
plus grand, réservé aux élèves. Sur les gradins d'en haut étaient les plus
jeunes, _les rouges_, ensuite _les vertes_, puis _les jaunes_, puis en
bas les plus âgées, _les bleues_, toutes avec le ruban des couleurs de
leur classe. La représentation se donnait le jour, mais on avait fermé
toutes les fenêtres; les escaliers, les couloirs, la salle de spectacle,
étincelaient des feux de lustres de cristal. Entre les deux amphithéâtres
étaient des sièges pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques
spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle, à l'honneur d'applaudir
_Esther_.
Louis XIV arrive à 3 heures de l'après-midi. Aussitôt, la pièce commence.
D'une voix attendrie et mélodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la
Piété; un murmure d'émotion, d'enthousiasme, circule dans le noble
auditoire:
Du séjour bienheureux de la Divinité,
Je descends dans ce lieu par la grâce habité;
L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,
Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.
Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
Tout un peuple naissant est formé par mes mains.
Je nourris dans son coeur la semence féconde
Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
Un roi qui me protège, un roi victorieux
A commis à mes soins ce dépôt précieux.
C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides;
Pour elles, à sa porte élevant ce palais,
Il leur y fit trouver l'abondance et la paix...
Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et idéale beauté, Mme de
Caylus ressemble à un ange. Dès les premiers vers du prologue, le succès
va aux étoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voilà enfin une
distraction digne du Grand Roi. Comme on se représente bien cette
animation moitié sainte, moitié profane; ces jeunes filles naïves et
charmantes, qui disent, avant d'entrer en scène, un _Veni Creator_; ces
actrices improvisées, qu'électrisent la musique, la poésie, la rampe, et,
plus encore que tout cela, la présence de celui qui est leur protecteur,
leur providence sur cette terre! Le plus grand des rois dans la salle, le
plus grand des poètes dans la coulisse, des actrices plus gracieuses les
unes que les autres; des vers où tout est noble, idéal, harmonieux; des
choeurs dont la céleste mélodie est l'hymne de la prière, le cantique de
l'amour divin; une mise en scène splendide, d'admirables décors, des
costumes persans où resplendit l'éclat des joyaux de la couronne, et,
choses plus séduisantes que le prestige du trône, que les rayons de
l'astre royal: le charme de la jeunesse, la fraîcheur des imaginations, la
douce et pénétrante poésie des âmes de jeunes filles, quel spectacle! quel
enivrement! Mlle de Veilhan représente Esther; Mlle de La Maisonfort,
Élise; Mlle de Lastic, Assuérus; Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly,
Zarès; Mlle de Mornay, Hydaspe. Le rôle de Mardochée est joué en
perfection par Mlle de Glapion, cette jeune personne qui a fait dire à
Racine: «J'ai trouvé un Mardochée dont la voix va jusqu'au coeur.»
Derrière le décor, le poète surveille les entrées, comme un régisseur de
la scène. Mlle de La Maisonfort, intimidée, a failli un instant manquer de
mémoire. Quand elle rentre dans la coulisse, il lui dit: «Ah!
mademoiselle, voici une pièce perdue.»
Et la belle jeune fille se met à pleurer. Aussitôt Racine la console, et,
tirant son mouchoir de sa poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on
ferait pour un enfant. Elle rentre en scène et joue comme une actrice
consommée. Ses yeux sont encore un peu rouges, et Louis XIV, à qui rien
n'échappe, dit tout bas: «La petite chanoinesse a pleuré.»
Mme de Maintenon a peine à dissimuler l'extrême joie que lui cause le
succès de ses chères «filles». Louis XIV, ému et ravi, accorde au poète et
aux actrices son suffrage, la plus précieuse des récompenses, et, à la fin
de la représentation, Racine se précipite à la chapelle et tombe à genoux
dans un élan de reconnaissance.
Les représentations suivantes ont encore plus d'éclat que la première. Mme
de Caylus prend le rôle d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement
d'enfants, comme dit Racine, devient l'empressement de toute la cour. La
faveur d'une invitation est plus enviée, plus difficile à obtenir qu'un
voyage à Marly. Louis XIV entre le premier dans la salle, et il se tient
debout, la canne à la main, sur le seuil de la porte, jusqu'à ce que tous
les invités aient pénétré dans l'enceinte. Mme de Sévigné, admise à la
représentation du 19 février 1689, ne se possède pas de joie. Elle a pour
voisin le maréchal de Bellefonds, à qui elle communique tout bas ses
impressions enthousiastes. Le maréchal se lève dans un entr'acte et va
dire au roi combien il est content. «Je suis auprès d'une dame,
ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu _Esther_.»
A la fin de la pièce, Louis XIV adresse quelques paroles à plusieurs des
spectateurs. Il s'arrête devant Mme de Sévigné et lui parle avec
bienveillance. La marquise, toute fière d'un tel honneur, a mentionné
cette conversation dans une de ses lettres:
«Le roi me dit: Madame, je suis assuré que vous avez été contente. Racine
a beaucoup d'esprit.--Moi, sans m'étonner, je réponds:--Sire, il en a
beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi;
elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre
chose.--
Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majesté s'en alla et me laissa
l'objet de l'envie.»
Ce dernier mot n'est-il pas caractéristique? La femme la plus spirituelle
du royaume est ivre de joie parce que le roi lui a parlé. Quel prestige
que celui de ce monarque incomparable, dont la moindre marque d'attention
faisait l'objet de l'envie de toute la cour!
_Esther_ avait eu trop de succès. Soit par piété, soit par jalousie, on ne
tarda pas à critiquer ces représentations qui avaient été si brillantes.
Il fallait bien, bon gré malgré, reconnaître le génie du poète, le
talent des actrices. La critique porta sur d'autres points. On dit que ce
mélange de cloître et de théâtre n'était pas une bonne chose; que
l'amour-propre desjeunes filles serait surexcité par de pareils
divertissements. Bourdaloue et Bossuet avaient assisté aux
représentations, comme pour les approuver par leur présence. Mais le
nouveau directeur de Mme de Maintenon, Godet-Desmaretz, évêque de
Chartres, se prononça contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles
de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimées, et _Athalie_, commandée après
le succès d'_Esther_ et déjà apprise par les demoiselles de Saint-Cyr,
fut jouée, en 1690, sans pompe, sans théâtre, sans décorations, sans
costume, dans la _classe bleue_, en la seule présence du roi, de Mme de
Maintenon et d'une dizaine de personnes.
Ce ne furent pas seulement les représentations d'_Esther_ qu'on trouva
trop mondaines. La jeune femme qui s'y était tant fait admirer, Mme de
Caylus, ne garda pas longtemps sa faveur à la cour. Elle avait trop
d'esprit, trop de gaieté, trop de liberté d'allures et de paroles, pour ne
pas s'attirer des disgrâces. Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui
n'avait pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines, se
partageait entre Dieu et le monde; mais, par malheur, la part du monde
était de beaucoup la plus grande. Pour Mme de Caylus, les prières
passaient après les plaisirs. Son caractère mobile, malicieux,
superficiel, ne se prêtait pas à l'austérité d'une dévotion sérieuse, et,
quand la cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle s'y sentait
dépaysée. Mariée à un homme sans mérite et toujours en campagne ou à la
frontière, Mme de Caylus fut, dès le début, livrée à elle-même. Aimant la
médisance, sinon la calomnie, ne craignant pas de provoquer une inimitié
pour le plaisir de dire un bon mot, habituée à la société et aux malices
de la duchesse de Bourbon, qui, sans avoir tout l'esprit de sa mère, Mme
de Montespan, en avait les goûts satiriques, Mme de Caylus se moquait un
peu de tout. C'était là un genre de passe-temps que Louis XIV ne
pardonnait guère. Elle avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la
cour: «On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est être exilée que d'y
vivre.»
Le roi la prit au mot et lui défendit de reparaître dans «ce pays» où l'on
s'ennuyait tant. Il la trouvait trop fine, trop perspicace, trop habile à
se servir de l'arme du ridicule, si meurtrière dans la main d'une jolie
femme. Il pensait même que cette éducation futile ne faisait que
médiocrement honneur à Mme de Maintenon, et celle-ci n'avait pas intérêt à
laisser près du roi une jeune femme qui aurait pu faire du tort à
Saint-Cyr. Aussi la disgrâce de Mme de Caylus fut-elle de longue durée.
Pendant treize ans, la marquise resta éloignée de la cour et comme en
pénitence. Elle n'acheta son pardon qu'à force de tenue, de soumission, de
piété. Mais ce pardon fut complet.
Le 10 février 1707, elle, reparut à Versailles, au souper du roi, et reçut
le meilleur accueil. Veuve depuis deux années environ, elle n'avait que
trente-trois ans et ne songeait pas à se remarier. Belle comme un ange et
plus séduisante que jamais, elle reconquit toute la faveur de Mme de
Maintenon, dont elle devint la compagne assidue, et resta au palais de
Versailles jusqu'à la mort de Louis XIV. Elle revint ensuite à Paris, où
elle habita une petite maison contiguë aux jardins du Luxembourg. Elle y
donnait à souper à des grands seigneurs, à des savants, et son salon était
un centre intellectuel, où les traditions du XVIIe siècle se perpétuaient
dans les premières années du XVIIIe. Ce fut là qu'elle mourut en 1729,
âgée de cinquante-six ans.
Quelques mois avant, elle avait rédigé, sous le titre modeste de
_Souvenirs_, les courts et spirituels mémoires qui rendront son nom
immortel. Ses amis, sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient
depuis longtemps d'écrire pour eux, non pas pour le public, les anecdotes
qu'elle contait si bien. Elle finit par céder à leur prière et jeta sur le
papier quelques récits, quelques portraits. Quel bijou que ces
_Souvenirs_, écrits au courant de la plume, sans prétention, sans dates,
sans ordre chronologique, et où, depuis un siècle, tous les historiens ont
puisé[1]! Que de choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques
lignes que d'interminables volumes! Comme il est féminin et comme il est
français! Le goût de Voltaire pour ces charmants _Souvenirs_ se comprend
sans peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le fameux précepte:
«Glissez, mortels, n'appuyez pas!»
[Note 1: Restés manuscrits bien longtemps après sa mort, les _Souvenirs de
Mme de Caylus_, qui sont inachevés, furent imprimés pour la première fois
en 1770, à Amsterdam, avec une préface et des notes attribuées à
Voltaire.]
Elle était de la race de ces écrivains spontanés, qui font de l'art sans
le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et ne se doutent pas
eux-mêmes qu'ils ont la première qualité du style: le naturel.
Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant! Quelle bonne
humeur! quelle simplicité! Quel aimable abandon! Quelle jolie série de
portraits, tous plus vivants, plus animés, plus ressemblants les uns que
les autres!
IX
MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR
C'est entourée des religieuses et des élèves d'un asile où l'idée de la
religion s'unit à celle de la noblesse, où il y a place pour la terre et
pour le ciel, pour le monde et pour Dieu, que l'épouse de Louis XIV nous
apparaît dans son véritable cadre. Saint-Cyr est comme l'enfant de cette
femme qui n'a pas été mère; c'est là où un coeur moins sec, moins égoïste
qu'on ne le croit, dépense ce qui lui reste de force affective, de
tendresse.
Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon contemple, à travers la brume
du passé, la carrière si accidentée, si étonnante, qu'elle a parcourue.
C'est là qu'elle entend avec émotion le lointain écho des flots orageux
qui ont battu son berceau, agité sa jeunesse, et qui, souvent encore,
troublent ses vieux jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune,
elle évoque le temps où, malgré sa naissance illustre, elle était pauvre,
abandonnée. Elle pense à ce qu'il lui a fallu d'intelligence, d'habileté,
de courage, pour lutter contre la misère. Elle se rappelle les pièges que
lui avait dressés l'esprit du mal, les illusions de jeune fille et de
jeune femme, dont la préservèrent sa haute raison et son bon sens; elle
résume tous les enseignements que son expérience lui suggère. Dans cette
chapelle, dont le silence n'est pas troublé par le murmure de courtisans
plus occupés du roi que de Dieu, elle réfléchit à ce que la cour cache
d'intrigues, de vanités et de déceptions.
Dans ce calme séjour, où la gravité du monastère se trouve heureusement
tempérée par la grâce de l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle
pense à l'aurore et à la nuit, au berceau et à la tombe. Entre Versailles
et Saint-Cyr, il y a pour Mme de Maintenon une sorte d'antithèse vivante:
Versailles, c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles,
c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses folies; Saint-Cyr,
c'est la préface du ciel. Aussi, comme elle préfère son couvent bien-aimé
à la cour de Marbre, aux appartements du roi, à la galerie des Glaces, aux
splendeurs du plus beau palais de l'univers!
«Vive Saint-Cyr! s'écrie-t-elle, vive Saint-Cyr! Malgré ses défauts, on y
est mieux qu'en aucun lieu du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est
toujours fête pour moi.»
En pénétrant dans son cher asile, elle est apaisée, consolée:
«Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi, en entrant dans cette
solitude d'où je ne sors jamais qu'avec peine, je me sens pleine de joie.»
Et quand elle retourne à Versailles:
«J'éprouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse et d'horreur. C'est
là ce qui s'appelle le monde; c'en est le centre; c'est là où toutes les
passions sont en mouvement: l'intérêt, l'ambition, l'envie et le plaisir.»
Cette préférence de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr, qui est son oeuvre,
sa création, le symbole même de sa pensée, se comprend d'ailleurs
facilement. C'est là, en effet, que se manifeste le mieux son caractère,
avec son goût de domination, sa haute intelligence, son talent de plume et
de parole, son esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est pas
la religion seule qui lui fait préférer le couvent au palais. A
Versailles, elle est contrainte, elle est gênée, elle obéit; les rayons du
soleil royal, bien que pâlissant, ont un prestige et un éclat qui
l'intimident encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande, elle
gouverne. César aurait mieux aimé être le premier dans un village que le
second à Rome.
Mme de Maintenon trouve plus de plaisir à être la supérieure de religieuses
que la compagne d'un roi. A Versailles, elle regrette peut-être la couronne
et le manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr, elle n'en a pas
besoin; car, là, sa royauté ne soulève point de contestation. Ses moindres
paroles sont recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec une
respectueuse émotion, en présence de toute la communauté, y sont l'objet
d'une admiration unanime. Les religieuses ou les élèves à qui elles sont
adressées s'en vantent comme des titres de gloire. Mme de Maintenon est
presque la reine de France, elle est tout à fait la reine de Saint-Cyr.
Inaugurée le 2 août 1686, la maison d'éducation de Saint-Cyr fut, pendant
trente années, l'occupation principale de Mme de Maintenon. Elle s'y
rendait au moins de deux jours l'un, arrivant souvent à 6 heures du matin,
allant de classe en classe, peignant et habillant les petites filles,
édifiant et instruisant les grandes, préférant son rôle d'institutrice à
tous les amusements et à toutes les splendeurs de Versailles. Rien de
Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou déplaisant.
«Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de longtemps, ne pourront
gouverner. Je m'offre pour les servir; je n'aurai nulle peine à être leur
intendante, leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante,
pourvu que mes soins les mettent en état de s'en passer.»
Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on appelait les religieuses de
la maison de Saint-Cyr, avaient, dans le milieu de la journée, une heure
de récréation qu'elles passaient ordinairement autour d'une grande table,
à converser librement en travaillant à l'aiguille. Mme de Maintenon aimait
à venir à ces récréations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait à
des entretiens, à la fois spirituels et édifiants, dont la communauté
appréciait le charme instructif.
Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de maladie, vint visiter
Saint-Cyr. Les demoiselles chantèrent le _Te Deum_, le _Domine salvum fac
regem_, l'hymne de Lulli: _Grand Dieu, sauvez le roi, vengez le roi_ (dont
les Anglais ont emprunté l'air à la France pour leur _God save the king_).
Louis XIV sourit à ces frais visages, à ces coeurs pleins d'émotion et de
reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit avec attendrissement à
Mme de Maintenon:
«Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que vous m'avez donné.»
En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis:
«Je ne suis pas assez éloquent pour vous bien exhorter; mais j'espère qu'à
force de vous bien répéter les motifs de cette fondation, je vous
persuaderai et vous engagerai à y être toujours fidèles. Je n'épargnerai
ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les croie utiles à produire
ce bel effet.»
Pour Louis XIV, Saint-Cyr était une consolation et une expiation, une
oeuvre de religion et de patriotisme, un hommage à Dieu et à la France.
«Ce qui me plaît dans les dames de Saint-Cyr, disait-il, c'est qu'elles
aiment l'État, quoiqu'elles haïssent le monde; elles sont bonnes
religieuses et bonnes Françaises.»
A l'entrée de chaque campagne, il se recommandait, pour attirer la
bénédiction du ciel sur ses armes, aux anges de Saint-Cyr, dont les
prières devaient être puissantes au paradis. Revenant du siège de Mons,
en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, où son âme se reposait
des émotions de la politique et de la guerre. Comme l'une des jeunes
filles lui reprochait de s'être trop exposé pendant le siège:
«Je n'ai fait que ce que je devais, répondit-il.
--Mais le bien de l'État, répliqua-t-elle, est attaché à la conservation
de votre personne.
--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne demeurent jamais vides. Un
autre la remplirait mieux que moi.»
Quant à Mme de Maintenon, son dévouement pour Saint-Cyr va jusqu'à
l'enthousiasme.
«Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de Saint-Louis, et par votre
maison tout le royaume.
Je donnerais de mon sang pour communiquer l'éducation de Saint-Cyr à
toutes les maisons religieuses qui élèvent des jeunes filles. Tout m'est
étranger en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches parents me sont
moins chers que la dernière des bonnes filles de la communauté.»
Non contente de prier, comme la reine des abeilles, elle travaille. Sa
plume et son aiguille sont également actives, et c'est tout en brodant
qu'elle fait de véritables sermons, qui ne seraient pas indignes des plus
grands prédicateurs. Elle trace, en termes excellents, le portrait des
religieuses et celui des mères de famille.
«J'en connais, dit-elle, qui sont estimées, respectées et admirées de tout
le monde; leurs maris sont si charmés d'elles, qu'ils disent avec
admiration: «Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant, de
maître d'hôtel et de gouvernante pour mes enfants.»
Parlant à des novices, elle s'écrie:
«Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux qu'une bonne
religieuse, et rien de si malheureux et de si méprisable qu'une mauvaise.
Se taire, obéir, souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu
d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions, supporter
l'imperfection en autrui et point en soi, ne se flatter ni se décourager,
ne compter que sur la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre
sous aucun prétexte de consolation innocente, voilà le royaume de Dieu qui
commence ici-bas; vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant à Dieu sans
réserve et en portant le joug de la religion avec un courage simple qui
vous le rendra doux et léger.»
«Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis, priez en marchant,
en écrivant, en filant, en travaillant... Il y a quelque temps que je
voyais vos demoiselles plier du linge avec une activité qui ne leur
laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer; elles furent un instant
en silence, et ensuite elles chantèrent des cantiques; j'admirais
l'innocence de leur vie, et votre bonheur d'éviter tant de péchés, en
contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes dans un âge si
dangereux.»
Cette femme blasée, désabusée des vanités de la terre, voudrait inspirer à
autrui son dégoût des biens qu'elle a possédés. Avec quelle conviction
dans l'accent elle disait: