Arrivée à une incroyable élévation, la femme du plus grand roi de la terre

regrettait la maison de Scarron,--c'est elle-même qui l'a dit,--«comme la

cane regrette sa bourbe.» Instruite par l'expérience, elle constatait avec

La Fontaine:

Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, et si son esprit,

fatigué du luxe, de l'illustration, de la puissance, se reportait aux

jours de la médiocrité, alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon,

ni appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, c'est qu'elle

possédait deux trésors bien autrement précieux, qui lui appartenaient dans

la demeure de Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du

Roi-Soleil; deux trésors vraiment beaux, vraiment inestimables: la

Jeunesse et la Gaieté.

VII

L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON

Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore: _Tempus

edax homo edacior._ L'appartement de Mme de Maintenon à Versailles; cet

appartement célèbre, où, pendant trente années, Louis XIV passa une grande

partie de ses journées et de ses soirées, n'est plus maintenant qu'un

petit musée, et, le croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles

de la Révolution française. Pas un meuble du temps de Louis XIV, pas un

portrait de Mme de Maintenon, pas un souvenir, pas une inscription qui

rappelle l'illustre compagne du Grand Roi.

La pensée générale qui a présidé à la restauration du palais pouvait

avoir, je n'en disconviens pas, une certaine grandeur au point de vue

patriotique; mais, sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle

était absolument défectueuse.

Placer les fastes de la Révolution et de l'Empire dans le sanctuaire de la

Monarchie de droit divin, c'était enlever toute sa physionomie à la

demeure du Grand Roi. L'image de Napoléon n'est pas plus à sa place à

Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV au sommet de la colonne

Vendôme.

Toutefois, si l'on veut être juste, il ne faut pas oublier que

Louis-Philippe, dans les réparations de Versailles, était loin d'avoir ses

coudées franches. Un souffle révolutionnaire si violent circulait dans

toute l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie absolue

était chose très difficile et paraissait peu opportune. Au moment où

l'oeuvre fut entreprise, on aurait pu dire avec l'auteur des _Ruines_:

«Ici fut le siège d'un empire puissant; ces lieux maintenant si déserts,

jadis une multitude vivante animait leur enceinte; ces murs où règne un

morne silence retentissaient des cris d'allégresse et de fêtes, et

maintenant voilà ce qui reste d'une vaste domination: une lugubre

squelette, un souvenir obscur et vain, une solitude de mort; le palais des

rois est devenu le repaire des bêtes fauves! Comment s'est éclipsée tant

de gloire? [1]»

[Note 1: Volney, _les Ruines._]

Telle était l'état de dégradation du château de Versailles, quand

Louis-Philippe entreprit de le réparer, malgré les criailleries des

iconoclastes modernes. Le roi-citoyenne put défendre le palais du

Roi-Soleil qu'en le plaçant, en quelque sorte, sous la sauvegarde des

gloires républicaines et impériales. Pour se faire pardonner une tentative

contraire aux intérêts destructeurs des démagogues, qui ont l'horreur du

passé, il dut faire des commandes à une foule d'artistes de second ordre,

dont les travaux furent beaucoup plus remarquables par le nombre que par

le mérite. De là ce mélange entre les genres les plus disparates; de là

cette confusion bizarre entre des gloires qui semblent tout étonnées de se

trouver côte à côte; de là ce Panthéon qui a le caractère d'une Babel.

M. Lavallée le dit avec beaucoup de raison: «Le musée national a fait

subir à l'intérieur du château de Versailles une transformation complète.

L'intention de ce musée était excellente, l'exécution n'y a pas répondu.

Entreprise par des hommes peu versés dans l'histoire du XVIIe siècle, elle

a malheureusement bouleversé les parties les plus intéressantes du

château, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de Maintenon, presque

méconnaissable aujourd'hui, est occupé par trois salles des campagnes de

1793, 1794, 1795.»

L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit à un vestibule. A

gauche de ce vestibule est la salle des gardes du roi [1]. A droite,

faisant face à cette salle, était le logement de Mme de Maintenon. C'est à

peine aujourd'hui si l'on en découvre les traces.

[Note 1: Salle no. 129 de la _Notice du Musée_, par M. Soulié.]

Non seulement, en effet, il est entièrement démeublé, mais il est

rapetissé, à cause de l'escalier que Louis-Philippe fit construire pour

continuer l'escalier de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa en deux

l'ancien appartement de la compagne du roi.

Cet appartement, de plain-pied avec celui de Louis XIV, se composait de

quatre pièces, dont deux antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une

seule pièce [2]. Après venait la chambre à coucher de Mme de Maintenon[3].

[Note 2: Salle no. 141, _id._]

[Note 3: Salle no. 142, _id._]

Cette salle, qui a été subdivisée lors de l'établissement des galeries

historiques, pour continuer l'escalier de marbre jusqu'au second étage,

formait, sous Louis XIV, une grande pièce éclairée par trois fenêtres.

Entre la porte où l'on y entrait et la cheminée actuellement détruite[4],

étaient, dit Saint-Simon: «le fauteuil du roi adossé à la muraille, une

table devant lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait.

[Note 4: Cette cheminée se trouvait au fond de la pièce à droite du

tableau représentant le combat de Boussu, no. 2295 de la _Notice._]

De l'autre côté de la cheminée, une niche de damas rouge et un fauteuil où

se tenait Mme de Maintenon, avec une petite table devant elle. Plus loin,

son lit dans un enfoncement [1]. Vis-à-vis les pieds du lit, une porte et

cinq marches [2].»

[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon était dans la partie actuellement

occupée par l'escalier de stuc construit sous le règne de Louis-Philippe,

et qui continue l'escalier de marbre.]

[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient à monter dans la quatrième et

dernière pièce de l'appartement (grand cabinet de Mme de Maintenon, salle

N° 143 de la _Notice_), ont été supprimées, le sol de cette dernière ayant

été baissé.]

Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, «ils étaient chacun dans

leur fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la

cheminée, elle du côté du lit, le roi le dos à la muraille, du côté de la

porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le

ministre qui venait travailler, l'autre pour son sac.»

En somme, cet appartement n'avait rien de splendide. «Je ne sais, a dit M.

Lavallée [3], si la femme de chambre de quelque parvenu de nos jours se

contenterait de cette chambre unique où Louis XIV venait travailler, où

Mme de Maintenon mangeait, couchait, s'habillait, recevait toute la cour,

où tout le monde passait, disait-elle, comme dans une église.

[Note 3: Introduction aux _Curiosités historiques_ sur Louis XIII, Louis

XIV et Louis XV, par M. Le Roi.]

Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-même, n'étaient pas plus

commodément logés. Tout avait été sacrifié au faste, à l'éclat, à la

représentation dans ce magnifique château. Louis XIV était perpétuellement

en scène et y tenait sans interruption son rôle de roi; mais au milieu de

toutes ces peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait

pas une seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses

pièces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes

parts.»

Maintenant que nous connaissons l'appartement de la compagne de Louis XIV,

jetons un coup d'oeil sur l'existence qu'elle y menait. Elle se levait

ordinairement entre 6 et 7 heures, et allait aussitôt à la messe, où elle

communiait trois ou quatre fois par semaine. La journée se passait en

bonnes oeuvres, en écritures, en visites à Saint-Cyr. Le roi venait

régulièrement chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait

jusqu'à 10, heure où il allait souper.

Le train de maison de Mme de Maintenon était modeste. Le roi lui donnait

quarante-huit mille livres par an, plus douze mille livres pour ses

étrennes, et cette somme passait presque tout entière en aumônes. Auprès

d'elle étaient sa vieille servante Manon, l'ancienne compagne des jours

d'adversité, et un petit nombre de domestiques respectueux et silencieux.

Son rang, qui la plaçait entre les simples particuliers et les reines,

n'étant pas bien déterminé, il eût été difficile qu'elle vécût

habituellement au milieu de l'étiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle

guère de son appartement. «Son élévation, dit Voltaire, ne fut pour elle

qu'une retraite.»

Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi, tout près d'elle la cour

s'agite. L'escalier de marbre, au bas duquel est la demeure du dauphin, et

qui conduit à la fois aux appartements de la dauphine[1], à ceux de Mme de

Maintenon et à ceux de Louis XIV, est sans cesse encombré par ces hommes

«qui sont maîtres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage, qui

dissimulent les mauvais offices, sourient à leurs ennemis, déguisent leurs

passions[2]». C'est cet escalier qu'ils montent pour assister au lever et

au coucher du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3], puis dans

l'antichambre du roi[4], puis dans la chambre des Bassans, où ils

attendent le lever du monarque.

[Note 1: Depuis la mort de Marie-Thérèse, les appartements de la reine

étaient occupés par la dauphine.]

[Note 2: La Bruyère, _De la Cour_.]

[Note 3: Salle N° 120 de la _Notice du Musée_.]

[Note 4: Salle N° 121, _id_.]

Avec vos brillantes hardes

Et votre ajustement,

Faites tout le trajet de la salle des gardes;

Et vous peignant galamment,

Portez de tous côtés vos regards brusquement;

Ne manquez pas, d'un haut ton,

De les saluer par leur nom,

De quelque rang qu'ils puissent être.

Cette familiarité

Donne à quiconque en use un air de qualité.

Grattez du peigne à la porte

De la Chambre du roi,

Ou si, comme je prévoi,

La presse s'y trouve trop forte,

Montrez de loin votre chapeau,

Ou montez sur quelque chose

Pour faire voir votre museau;

Et criez sans aucune pause,

D'un ton rien moins que naturel:

Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1].

[Note 1: Molière, _Remerciement au Roi_.]

La chambre des Bassans[2], ainsi nommée parce qu'on y voit des tableaux de

ce maître, est le salon d'attente qui précède la chambre à coucher de

Louis XIV. Il y a plusieurs entrées différentes: l'entrée familière pour

les princes, la grande entrée pour les grands officiers de la couronne; la

première entrée pour ceux qui, par leur charge, ont un brevet d'entrée;

l'entrée de la chambre pour les officiers de la chambre du roi. Le

cérémonial est réglé de la manière la plus précise. Le garçon de la

chambre ouvre les deux battants de la porte seulement pour le dauphin et

les princes du sang. La porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et

se referme immédiatement.

[Note 2: _État de France_ en 1694.]

«On doit gratter doucement aux portes de la chambre; de l'antichambre et

des cabinets, et non pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir

les portes étant fermées, il n'est pas permis d'ouvrir soi-même la porte;

mais on doit se la laisser ouvrir par l'huissier[1].»

[Note 1: Salle no 123 de la _Notice du Musée_. Sous Louis XIV, cette

salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf, était divisée en

deux pièces: la première était la chambre des Bassans; la seconde servit

de chambre à coucher au roi jusqu'en 1691, année ou il s'installa dans la

salle suivante (no 124), pour y demeurer jusqu'à sa mort.]

A 8 heures, Louis XIV se lève et fait sa prière. Puis il sort de la

balustrade de son lit, et il dit: «Au conseil!» Jusqu'à midi et demi, il

travaille avec ses ministres. Ensuite, escorté par les princes, les

princesses, les officiers, les grands seigneurs, il se rend à la messe,

traversant la galerie des Glaces, où tout individu peut le voir, lui

présenter un placet, et même lui parler. Il passe par les salons de la

Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus et de

l'Abondance[2], et arrive à la chapelle, qui s'élève dans toute la hauteur

du rez-de-chaussée et du premier étage[3]. En bas se trouvent l'autel et

la chaire, où prêchent tour à tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le

haut est occupé par les tribunes.

[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements

du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107, 106, de la _Notice

du Musée_.]

[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle

actuelle, qui ne fut inaugurée qu'en 1710. Le salon d'Hercule (no 106 de

la _Notice_), qui sert aujourd'hui d'entrée aux grands.]

«Les grands forment un vaste cercle au pied de l'autel, et paraissent

debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les

faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à

qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqués. On ne

laisse point de voir dans cet usage une espèce de subordination, car ce

peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu[1].»

[Note 1: La Bruyère, _De la Cour_.]

Après la messe, le roi dîne, ordinairement en petit couvert, seul dans sa

chambre. A 2 heures, il va tirer dans son parc, ou se promener dans ses

jardins, ou courre le cerf, soit à cheval, soit en calèche. Vers 5 ou 6

heures du soir, il se rend, comme nous l'avons déjà dit, chez Mme de

Maintenon; et là il travaille de nouveau, avec ses ministres, une grande

partie de la soirée. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez elle,

il va soit à la comédie, soit à l'_appartement_.

[Note: appartements, fut de 1682 à 1710 la chapelle du château. La partie

du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule et le vestibule

au-dessous relie l'aile du nord à la partie centrale. C'est sur cet

emplacement que s'élevait, dans toute la hauteur du rez-de-chaussée et du

premier étage, la chapelle, dont un tableau, représentant Dangeau reçu

grand maître de l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition

intérieure. Ce tableau est dans la salle no 9 de la _Notice du Musée_ et

porte le no 164.]

On désigne sous ce nom la réunion de toute la cour dans les grands

appartements du roi. Le _Mercure galant_ de 1682 donne une description

curieuse de ces soirées, dont l'usage s'établit dès la première année de

l'installation définitive de Louis XIV à Versailles. «Le roi, dit le

_Mercure_, permet l'entrée de son grand appartement de Versailles le

lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine pour y jouer à toutes

sortes de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'à 10, et ces jours-là sont

nommés jours d'_appartement_.»

On monte par le grand escalier du Roi ou des Ambassadeurs, ce magnifique

escalier que décorent les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun

et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de l'Abondance[2], ainsi

nommé parce que les bas-reliefs représentant l'Abondance sont au-dessus de

la porte de marbre. C'est dans cette salle, ornée par des tableaux du

Carrache, du Guide, de Paul Véronèse, que sont dressés les buffets pour

les rafraîchissements. On trouve le salon de Vénus[3], rempli de meubles

splendides; puis le salon de Diane[4], où est le billard et où des

orangers s'épanouissent dans des caisses d'argent.

[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appelé aussi grand escalier du Roi,

était situé dans l'aile du nord et conduisait aux grands appartements de

Louis XIV. Il fut détruit en 1750, par suite de remaniements faits au

logement de Louis XV.]

[Note 2: Salle no 106 de la _Notice du Musée_.]

[Note 3: Salle no 107, _id_.]

[Note 4: Salle no 108, _id_.]

Le salon de Mars[1], où l'on admire six portraits du Titien, _Jésus et les

pèlerins d'Emmaüs_ par Véronèse, _la Famille de Darius aux pieds

d'Alexandre_ par Lebrun, est la salle où l'on joue. Un _trou-madame_ de

marqueterie, posé sur une table de velours vert et entouré de pentes de

velours cramoisi à franges d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des

tables pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de hasard. La salle

suivante est le salon de Mercure[2], où il y a des Carrache, des Titien,

des Van Dyck; le lit de parade y est dressé.

[Note 1: Salle N° 109 de la _Notice_.]

[Note 2: Salle N° 110, _id_.]

Puis apparaît le magnifique saron d'Apollon[3], qui est la salle du Trône.

Au fond de la chambre s'élève une estrade couverte d'un tapis de Perse à

fond d'or. Un trône d'argent de huit pieds de haut est au milieu. Quatre

statues d'enfants, portant des corbeilles de fleurs, soutiennent le siège

et le dossier, garnis de velours cramoisi. Le _David_ du Dominiquin, le

_Thomiris_ de Rubens, des tableaux du Guide et de Van Dyck embellissent ce

salon, où Louis XIV donne audience aux ambassadeurs étrangers, et où, les

jours d'appartement, on fait de la musique et l'on danse.

[Note 3: Salle N° 111, _id_.]

Ces jours-là, tout s'agite, tout s'anime. A l'éblouissante clarté des

lustres, les diamants, les joyaux étincellent.

On s'extasie devant les toilettes resplendissantes des plus belles femmes

de France. «Les uns choisissent un jeu, et les autres s'arrêtent à un

autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener

pour admirer l'assemblée et la richesse de ces grands appartements.

Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un

rang distingué, tant hommes que femmes. La liberté de parler y est

entière.... Cependant le respect fait que personne ne haussant trop la

voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi descend de sa

grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblée qui n'ont jamais eu un

pareil honneur. Ce prince va tantôt à un jeu, tantôt à un autre. Il ne

veut ni qu'on se lève, ni qu'on interrompe le jeu quand il approche[1].»

[Note 1: _Mercure galant_, décembre 1682.]

A 10 heures, la réunion cesse. C'est le moment où Louis XIV va souper,

ordinairement au grand couvert, avec la famille royale, dans la pièce

qu'on appelle l'antichambre du roi[2]. C'est là qu'est la nef de vermeil,

qui a la forme d'un navire démâté. On y enferme, entre des «coussins de

senteurs», les serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent

devant la nef, même les princesses, doivent saluer, comme devant le lit du

roi, quand on passe dans la chambre à coucher.

[Note 2: Salle no 121 de la _Notice_.]

Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre, où il reçoit sa famille

intime, son frère, ses enfants, avec leurs maris ou leurs femmes. Il

cause, jusqu'au coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les plus

grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter alors le bougeoir,

pendant que le souverain se déshabille. C'est, comme le remarque

Saint-Simon, une distinction, une faveur qui se compte, tant Louis XIV a

l'art de donner l'être à des riens.

La tâche des courtisans est terminée pour aujourd'hui. Les lumières sont

éteintes. Tout est rentré dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure

du repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce pays, dont parle La

Bruyère, «qui est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle et à

plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.» Là le

sommeil de la nuit est troublé par les réminiscences d'hier, comme par

les inquiétudes relatives à demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni

ses soucis, parce qu'on «se couche et on se lève sur l'intérêt».

VIII

LA MARQUISE DE CAYLUS

Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristée, apparaissent çà

et là des figures jeunes, riantes, lumineuses, de frais et sémillants

visages qui éclairent le palais et jettent un peu de vie sur la gravité du

cérémonial et sur les ennuis de l'étiquette.

Louis XIV aimait la jeunesse. Quant à Mme de Maintenon, qui n'eut jamais

d'enfants, elle se dédommageait de la cruauté du sort, en veillant, avec

une sollicitude toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle

chérissait. C'est ainsi qu'elle fit l'éducation de sa nièce à la mode de

Bretagne, la jolie et gracieuse Mlle de Murçay-Villette; un vrai type de

Française, gaie, rieuse, même un peu caustique, animée, amusante,

entraînante, entraînée.

Elle mérite une mention spéciale dans la galerie de Versailles, cette

petite magicienne, qui maniait aussi bien la plume que l'éventail, cette

femme d'esprit qui a eu l'honneur d'être citée par Sainte-Beuve comme le

modèle des qualités exquises dont il résume l'ensemble par ce seul mot:

l'_urbanité;_ cette enchanteresse à qui Mme de Maintenon disait: «Vous

savez bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne peuvent se

passer de vous.»

Marguerite de Murçay-Villette, marquise de Caylus, naquit en 1673.

Benjamin de Valois, marquisde Villette, son grand-père, avait épousé

Arthémise d'Aubigné, fille du fameux Théodore-Agrippa d'Aubigné, le

soldat-poète, l'austère et fougueux calviniste, le fier et satirique

compagnon d'Henri IV; Théodore-Agrippa d'Aubigné, dont le fils fut père de

Mme de Maintenon. La petite de Villette-Murçay avait sept ans, et son

père, qui servait dans la marine, faisait campagne, lorsque Mme de

Maintenon résolut de la convertir au catholicisme.

C'était le moment où Louis XIV convertissait les huguenots de son royaume.

L'enfant fut enlevée à sa famille et conduite à Saint-Germain.

«Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses _Souvenirs_; mais je

trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis à me faire

catholique, à condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on me

garantirait du fouet. C'est là toute la controverse qu'on employa, et la

seule abjuration que je fis.»

M. de Murçay-Villette fut d'abord indigné; mais il finit par s'adoucir et

par embrasser lui-même la religion catholique dans des conditions plus

sérieuses. Comme le roi l'en félicitait: «C'est la seule occasion de ma

vie, répondit-il, où je n'ai point eu pour objet de plaire à Votre

Majesté.»

Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes spéciales comme éducatrice, prit

plaisir à s'occuper de sa nièce. «On m'élevait, dit celle-ci, avec un soin

dont on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se passait rien à la

cour sur quoi elle ne me fît faire des réflexions selon la portée de mon

esprit, m'approuvant quand je pensais bien, me redressant quand je

pensais mal. Ma journée était remplie par des maîtres, la lecture et des

amusements honnêtes et réglés; on cultivait ma mémoire par des vers qu'on

me faisait apprendre par coeur; et la nécessité de rendre compte de ma

lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu, me forçait à y donner de

l'attention. Il fallait encore que j'écrivisse tous les jours une lettre à

quelqu'un de ma famille, ou à tel autre que je voulais choisir, et que je

la portasse tous les soirs à Mme de Maintenon, qui l'approuvait ou la

corrigeait, selon qu'elle était bien ou mal.»

A treize ans, Mlle de Villette était déjà charmante. Les plus grands

seigneurs, M. de Roquelaure et M. de Boufflers, demandèrent sa main. Mme

de Maintenon ne crut pas devoir accepter pour sa nièce des propositions

si brillantes: «Ma nièce n'est pas un assez grand parti pour vous,

dit-elle à M. de Boufflers. Je n'en sens pas moins ce que vous voulez

faire pour moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai à

l'avenir comme mon neveu.»

La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut appeler l'ostentation

de la modestie. Elle mit une sorte de gloriole fort mal placée à faire

faire à sa charmante nièce un mariage médiocre et lui choisit un époux

sans mérite, sans fortune et même sans conduite, M. de Tubières, marquis

de Caylus. La jeune mariée n'avait pas encore quatorze ans. Le roi lui

donna une modique pension et un collier de perles de dix mille écus.

La Cour de Louis XIV · 第 5 / 11 段