La jeune princesse, loin de se laisser éblouir par l'éclat de sa nouvelle

fortune, ne quitta pas sans un profond regret la cour pieuse et

patriarcale où elle avait passé son enfance. Dès qu'elle parut dans sa

nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne impression. Elle

n'était point belle; mais sa grâce, ses manières, sa dignité naturelle, et

plus que cela, son mérite, son instruction, sa bonté, lui donnaient du

charme. Une des personnes envoyées à sa rencontre par Louis XIV écrivait

au roi: «Mme la dauphine n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier

coup d'oeil, et vous en serez fort content.» Elle accueillit Bossuet avec

une courtoisie parfaite à Schlestadt: «Je prends part à tout ce que vous

avez enseigné à M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous prie,

de me donner à moi-même vos instructions, et soyez assuré que je

m'efforcerai d'en profiter.»

Le grand évêque fut frappé du savoir de la princesse. Elle avait l'exacte

connaissance des langues vivantes de l'Europe, et même de la langue de

l'Église, qu'on lui avait apprise dès son enfance. Bossuet était sincère

lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle: «Nous l'avons admirée dès

qu'elle parut, et le roi a confirmé notre jugement [1].» Nommé premier

aumônier de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt à Versailles. Dans

le trajet eut lieu une cérémonie qui contrastait avec les transports de

joie que la princesse rencontrait partout sur sa route, depuis son entrée

en France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les cendres sur le

front, dans la chapelle seigneuriale du château de Brignicourt-sur-Saulx:

«Femme, lui dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tirée de la poussière; il

t'y faudra retourner un jour.»

[Note [1]: Bossuet, _Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse_.]

Hélas! dix ans après, la prédiction s'accomplira, et la princesse,

assistée à son lit de mort par Bossuet, lui rappellera les solennelles

paroles de ce mercredi des Cendres [2].

[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet: _Bossuet

précepteur du Dauphin_.]

Louis XIV fit à sa belle-fille l'accueil le plus courtois et le plus

amical. Elle eut pour dame d'honneur la duchesse de Richelieu, pour

seconde dame d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur Mlles

de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre, de Rambures, de Jarnac. Le

roi venait l'après-dînée passer plusieurs heures dans la chambre de la

princesse, où il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait à cette

visite le temps qu'il donnait autrefois à Mme de Montespan.

Les premières années du mariage de la dauphine furent tranquilles. Son

mari, qui n'avait que quelques mois de plus qu'elle, lui témoignait alors

un sincère attachement. La naissance de leur fils, le duc de Bourgogne,

causa des transports d'allégresse non seulement à la cour, mais dans la

France entière. La joie tenait du délire. Chacun se donnait la liberté

d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son enthousiasme, lui

mordit le doigt, et, l'entendant crier: «Sire, dit-il, je demande pardon à

Votre Majesté; mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris

garde à moi.»

[Note 1: L'abbé de Choisy, _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis

XIV_.]

C'étaient partout des danses, des illuminations, des transports. Le

peuple, qui faisait des feux de joie, brûlait jusqu'aux parquets destinés

à la grande galerie: «Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en

souriant, nous aurons d'autres parquets.»

Il montrait le nouveau-né à la foule, et l'air retentissait d'acclamations

enthousiastes.

Le lendemain, Mme de Maintenon écrivait à son amie Mme de Saint-Géran: «Le

roi a fait un fort beau présent à Mme la Dauphine; il a eu dans ses bras

un moment le petit prince. Il félicita Monseigneur comme un ami; il donna

la première nouvelle à la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est

adorable. Mme de Montespan sèche de notre joie. Nous vivons avec toutes

les apparences d'une sincère amitié. Les uns disent que je veux me mettre

en place, et ne connaissent ni mon éloignement pour ces sortes de

commerce, ni l'éloignement que je voudrais en inspirer au roi.

Quelques-uns croient que je veux le ramener à Dieu. Il y a un coeur mieux

fait sur lequel j'ai de plus grandes espérances[1].»

[Note 1: 7 août 1682.]

Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet chaque jour davantage

du côté de la religion. Le temps des scandales était passé. Tout nuage

avait disparu du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Thérèse. Les

querelles de Mme de Montespan et de Mme de Maintenon étaient apaisées. Ces

deux dames ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout où elles

se rencontraient, elles se parlaient et avaient des conversations si vives

et si cordiales en apparence, que qui les aurait vues sans être au fait

des intrigues de la cour aurait cru qu'elles étaient les meilleures amies

du monde[1]. La reine disait avec reconnaissance, en parlant de Mme de

Maintenon: «Le roi ne m'a jamais traitée avec autant de tendresse que

depuis qu'il l'écoute.»

[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]

L'année 1683 s'annonçait donc comme devant être heureuse pour la compagne

de Louis XIV. Mais la mort s'avançait à grands pas. Une maladie

foudroyante allait enlever la reine, âgée seulement de quarante-cinq ans.

Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet a dit: «Elle marche

avec l'Agneau, car elle en est digne», cette reine, qui portait le manteau

fleurdelisé comme un cilice, cette pieuse Marie-Thérèse mourut comme elle

avait vécu, avec une douceur angélique. Louis XIV, qui lui avait donné

tant de soucis, la pleura sinçèrement: «Eh quoi! s'écriait-il, il n'y a

plus de reine en France. Quoi! je suis veuf! je ne saurais le croire, et

cependant il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus grand

mérite.... Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné.»

Louis XIV, si souvent et si justement accusé d'égoïsme, s'était cependant

déjà montré capable d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa

mère. Il écrivit dans les Mémoires destinés au dauphin:

«Quelque grandeur de courage dont j'eusse voulu me piquer, il n'était pas

possible qu'un fils attaché par les liens de la nature pût voir mourir sa

mère sans un excès de douleur, puisque ceux-là mêmes contre lesquels elle

avait agi comme ennemie ne pouvaient s'empêcher de la regretter et

d'avouer qu'il n'avait jamais été une piété plus sincère, une fermeté plus

intrépide, une bonté plus généreuse. La vigueur avec laquelle cette

princesse avait soutenu ma dignité, quand je ne pouvais pas la défendre

moi-même, était le plus important et le plus utile service qui me pût être

jamais rendu... Mes respects pour elle n'étaient point de ces devoirs

contraints que l'on donne seulement à la bienséance.

«Cette habitude que j'avais formée de n'avoir ordinairement qu'un même

logis et qu'une même table avec elle, cette assiduité avec laquelle on me

voyait la visiter plusieurs fois chaque jour, malgré l'empressement de mes

plus importantes affaires, n'était point une loi que je me fusse imposée

par raison d'État, mais une marque du plaisir que je prenais en sa

compagnie.»

Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a écrit ces lignes ne manquait

pas de coeur. Nul ne ressentit plus vivement cette incomparable douleur,

ce déchirement qui vous arraché la moitié de votre âme: la perte d'une

mère. Mlle de Montpensier, témoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche,

dit qu'au moment où elle rendit le dernier soupir, Louis XIV «étouffait,

on lui jetait de l'eau, il étranglait». Il versa toute la nuit des

torrents de larmes.

La mort de la reine Marie-Thérèse ne lui causa pas de si cruelles

angoisses; mais il n'en témoigna pas moins à cette occasion une très vive

sensibilité.

«La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa douleur. Celle de Mme de

Maintenon, que je voyais de près, me parut sincère et fondée sur l'estime

et la reconnaissance. Je ne dirai pas la même chose des larmes de Mme de

Montespan, que je me souviens d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon,

sans que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout ce que je sais, c'est

qu'elle pleurait beaucoup, et qu'il paraissait un trouble dans toutes ses

actions, fondé sur celui de son esprit, et peut-être sur la crainte de

retomber entre les mains de monsieur son mari.»

Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Thérèse mourut, au château de

Versailles, dans la chambre à coucher dont nous avons déjà eu plusieurs

fois l'occasion de parler[1]. Après la mort de la reine, cette pièce fut

occupée par la dauphine, qui devenait, au point de vue hiérarchique, la

femme principale de la cour. Le roi voulut faire du salon de sa

belle-fille le centre le plus brillant de France.

[Note 1: Salle N° 115 de la _Notice du Musée de Versailles_.]

«Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y avait de plus rare

en bijoux et en étoffes dont elle prenait ce qu'elle voulait; le reste

composait plusieurs lots que les filles d'honneur et les dames qui se

trouvaient présentes tiraient au sort, ou bien elles avaient l'honneur de

les jouer avec elle, et même avec le roi. Pendant que le _hoca_ fut à la

mode, et avant que le roi eut sagement défendu un jeu aussi dangereux, il

le tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il perdait, autant de

louis que les particuliers mettaient de petites pièces [1].»

[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus._]

Cependant, malgré toutes les distractions de la cour, la dauphine se

laissait envahir par une invincible tristesse. Elle étouffait dans cette

atmosphère d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs. Dégoûtée de

ce «pays où les joies sont visibles et les chagrins cachés, mais réels»,

où «l'empressement pour les spectacles, les éclats et les applaudissements

aux théâtres de Molière et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets,

les carrousels» couvrent tant d'inquiétudes et de craintes, elle trouvait,

comme La Bruyère, «qu'un esprit sain puise à la cour le goût de la

solitude et de la retraite.»

Malgré toutes ses prévenances et toutes ses attentions, Louis XIV ne

parvint pas à lui faire aimer le monde, et elle ne put se décider à tenir

un cercle de courtisans. Elle passait tristement sa vie à Versailles dans

les petites pièces contiguës à ses appartements, en n'ayant pour toute

compagnie qu'une femme de chambre allemande, la Bessola, que la princesse

Palatine représente sous des traits odieux et qui, au dire de Mme de

Caylus, n'avait rien de mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la

dauphine en chartre privée et de l'empêcher de répondre aux attentions

gracieuses du roi.

Le dauphin lui-même, fatigué du perpétuel tête-à-tête de sa femme et de

cette Bessola qui se parlaient toujours allemand, langue qu'il ne

comprenait point, chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient

dans son intérieur. Soit timidité, soit défiance d'elle-même, la dauphine

n'essaya pas de lutter pour conserver un coeur qui lui échappait et

accepta son sort avec une résignation douloureuse. Le dauphin prit

l'habitude de passer une partie de ses journées et de ses soirées entre

Mlle de Rambures et la spirituelle princesse de Conti; la dauphine

s'enferma de plus en plus dans la solitude, d'où elle ne voulait sortir à

aucun prix, et elle finit par être abandonnée de toute la cour et même du

roi, qui désespéra de la consoler.

Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison: «Peut-être que les

bonnes qualités de cette princesse contribuèrent à son isolement. Ennemie

de la médisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter ni comprendre

la raillerie et la malignité du style de la cour, d'autant moins qu'elle

n'en entendait pas les finesses.» Mme de Caylus ajoute cette judicieuse

observation: «J'ai vu les étrangers, ceux même dont l'esprit paraissait le

plus tourné aux manières françaises, quelquefois déconcertés par notre

ironie continuelle.»

Un tableau peint par Delutel, d'après Mignard [1], représente la dauphine

entourée de son mari et de ses trois fils. Le dauphin, vêtu d'un habit de

velours rouge, est assis près d'une table et caresse un chien. De l'autre

côté de la table, la princesse tient sur ses genoux le petit duc de Berry

[2]. Devant elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un

coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant l'ordre du

Saint-Esprit, est debout et tient une lance. Dans les airs, deux amours

soutiennent d'une main une riche draperie, et, de l'autre, répandent des

fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un charme de quiétude et

d'apaisement. Mais le tableau, allégorique bien plus que réel, ne montre

pas la princesse sous son jour véritable. Ses chagrins, ses souffrances,

ses noirs pressentiments, y sont dissimulés.

[Note 1: N° 2116 de la _Notice du Musée de Versailles_.]

[Note 2: Le duc de Berry, né le 31 août 1686.]

[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), né le 19

décembre 1683.]

[Note 4: Le duc de Bourgogne, né le 6 août 1682.]

Ce n'est point là l'image fidèle de la femme dont Mme de Lafayette a dit

dans ses Mémoires: «Cette pauvre princesse ne voit que le pire pour elle

et ne prend aucune part aux fêtes. Elle a une fort mauvaise santé et une

humeur triste qui, joint au peu de considération qu'elle a, lui ôte le

plaisir qu'une autre que la princesse de Bavière sentirait de toucher

presque à la première place du monde.»

Loin de se réjouir de sa haute fortune, elle regrettait l'Allemagne, où

s'était écoulée si modestement son enfance, et disait à une autre

Allemande, Mme la duchesse d'Orléans (la princesse Palatine): «Nous sommes

toutes les deux malheureuses; mais la différence entre nous, c'est que

vous vous êtes défendue autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu

à toute force venir ici. J'ai donc mérité mon malheur plus que vous.»

Elle pensait, comme Massillon, que «la grandeur est un poids qui lasse»,

que «tout ce qui doit passer ne peut être grand; ce n'est qu'une

décoration de théâtre; la mort finit la scène et la représentation; chacun

dépouille la pompe du personnage et la fiction des titres, et le souverain

comme l'esclave est rendu à son néant et à sa première bassesse.»

La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine. On voulait la

faire passer pour folle, parce qu'elle ne cessait de répéter qu'elle se

sentait irrévocablement perdue. Mais la pauvre princesse, qui savait bien

que ses souffrances physiques et morales n'étaient que trop réelles,

souriait tristement lorsqu'on doutait de ses maux: «Il faudra que je meure

pour me justifier,» disait-elle.

Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funèbre de la reine

Marie-Thérèse: «Les âmes innocente sont, elles aussi, les pleurs et les

amertumes de la pénitence.» La mélancolie et la piété ne sont pas

incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour ne point avoir ses

nuages, et le Christ lui-même a pleuré.

Courte en durée, longue en souffrances, la vie de la dauphine fut couverte

d'un voile sombre. Cette jeune princesse, à qui la Providence paraissait

d'abord réserver les destinées les plus brillantes, devait mourir à

vingt-neuf ans, épuisée par le chagrin et consumée par une maladie de

langueur.

La terre, qui était pour elle comme un exil, lui paraissait, d'ailleurs,

mériter peu de regrets.

Elle mourut «volontiers et avec calme», suivant les expressions de la

duchesse d'Orléans. Quelques heures avant de rendre le dernier soupir,

elle avait dit à cette princesse, sa compagne d'infortune: «Aujourd'hui,

je vous prouverai que je n'ai pas été folle en me plaignant de mes

souffrances.»

CHAPITRE VI

LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON

«J'ai fait une étonnante fortune, mais ce n'est pas mon ouvrage. Je suis

où vous me voyez sans l'avoir désiré, sans l'avoir espéré, sans l'avoir

prévu. Je ne le dis qu'à vous, car le monde ne le croirait pas.»

Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses entretiens avec les

demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions de romans sont moins étranges que

les réalités de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, âgée de

cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel roi! lui offrir d'être

son époux, elle dut se croire le jouet d'un rêve. On serait tenté de

s'imaginer qu'elle ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant

déjà perdu la plus grande partie de son prestige. Mais c'est absolument le

contraire.

L'année où Louis XIV épousa la veuve de Scarron fut l'apogée, le zénith de

l'astre royal. Jamais le soleil du Grand Roi n'avait été plus imposant,

jamais sa fière devise: _Nec pluribus impar_, n'avait été plus

éblouissante. C'était l'époque où, en face de ses ennemis immobiles, il

agrandissait et fortifiait les frontières du royaume, conquérait

Strasbourg, bombardait Gênes et Alger, achevait les constructions

fastueuses de son splendide Versailles, restait la terreur de l'Europe et

l'idole de la France. Ses sentiments à l'égard de Mme de Maintenon étaient

des plus complexes. Il y avait là un calcul de raison et un entraînement

de coeur, une aspiration aux joies tranquilles de la famille et une

inclination romanesque, une sorte d'accord entre le bon sens français

subjugué par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme éminente, et

l'imagination espagnole, séduite par l'idée d'avoir arraché cette femme

d'élite à la misère pour en faire presque une reine. Notons que Louis XIV,

essentiellement spiritualiste, avait la conviction intime que Mme de

Maintenon avait reçu du ciel la mission de lui faire faire son salut, et

que les conseils de cette femme, qui savait rendre la dévotion aimable et

attrayante, lui semblaient être autant d'inspirations d'en haut.

Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul exemple d'une femme dont

le prestige ait survécu à la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme

Ninon de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation

merveilleuse. En la voyant, on pensait à ces belles journées où les rayons

du soleil, pour avoir perdu de leur éclat, n'en ont pas moins encore une

douceur pénétrante: «Elle n'était pas jeune; mais elle avait des yeux vifs

et brillants, l'esprit pétillait sur son visage [1].»

[Note 1: L'abbé de Choisy.]

Saint-Simon lui-même, son impitoyable détracteur, est obligé d'avouer

«qu'elle avait beaucoup d'esprit, une grâce incomparable à tout, un air

d'aisance et quelquefois de retenue et de respect, avec un langage doux,

juste, en bons termes et naturellement éloquent et court.»

Lamartine, cet admirable génie qui avait l'intuition de toutes choses, a

défini mieux que personne le sentiment de Louis XIV: «En s'attachant à Mme

de Maintenon, il croyait presque s'attacher à la vertu. Les charmes de la

confiance, de la piété, l'entretien d'un esprit aussi fin que juste,

l'orgueil d'élever jusqu'à soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire à

l'honneur du roi, la sûreté des conseils qu'il trouvait dans cette femme

supérieure, tous ces orgueils et toutes ces tendresses avaient accru

jusqu'à une absolue domination l'empire féminin et viril à la fois de Mme

de Maintenon [2].»

[Note 2: Lamartine, _Étude sur Bossuet_.]

Au moment même où la reine venait de rendre l'âme, M. de La Rochefoucauld

l'avait prise par le bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui

avait dit: «Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il a besoin de

vous[1].»

[Note 1: Arnauld, lettre à M. de Vancel, 3 juin 1688.]

On parla un instant d'un projet de mariage entre Louis XIV et l'infante de

Portugal; mais cette rumeur ne tarda pas à être démentie. Le roi préférait

Mme de Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes princesses de

l'Europe; à peine veuf, il lui avait offert sa main.

M. Lavallée, qui a étudié avec tant de conscience la vie de Mme de

Maintenon, fixe au premier semestre de l'an 1684, mais sans toutefois

indiquer la date précise, l'époque où fut contracté le mariage secret. Il

fut mystérieusement célébré, dans un oratoire particulier de Versailles,

par l'archevêque de Paris, en présence du Père de La Chaise, qui dit la

messe; de Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de M. de

Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de Mme de Maintenon. Saint-Simon en

parle avec horreur, comme de «l'humiliation la plus profonde, la plus

publique, la plus durable, la plus inouïe»; humiliation «que la postérité

ne voudra pas croire, réservée par la fortune, pour n'oser ici nommer la

Providence, au plus superbe des rois». Tel n'était point l'avis d'Arnauld:

«Je ne sais pas, écrivait-il, ce qu'on peut reprendre dans ce mariage,

contracté selon les règles de l'Église. Il n'est humiliant qu'aux yeux des

faibles, qui regardent comme une faiblesse du roi de s'être pu résoudre à

épouser une femme plus âgée que lui et si fort au-dessous de son rang. Ce

mariage le lie d'affection avec une personne dont il estime l'esprit et la

vertu, et dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs innocents

qui le délassent de ses grandes occupations[1].»

[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]

Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux; mais elle était trop

intelligente, elle avait jeté sur les problèmes de la destinée humaine un

regard trop scrutateur et trop inquiet, pour ne pas être en même temps

saisie de tristesse. C'est elle qui écrivait: «Avant d'être à la cour, je

pouvais me rendre témoignage que je n'avais jamais connu l'ennui; mais

j'en ai bien tâté depuis, et je crois que je n'y pourrais résister si je

ne pensais que c'est là où Dieu me veut. Il n'y a de vrai bonheur qu'à

servir Dieu.»

Cette mélancolie, dont l'expression revient sans cesse dans les lettres de

Mme de Maintenon, comme un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant

plus qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voilà une femme qui, à

cinquante ans, arrive à une situation véritablement prodigieuse et

s'empare d'un souverain dans tout l'éclat, dans tout le prestige de la

victoire et de la puissance; une femme qui, avec une habileté voisine de

l'ensorcellement, supplante toutes les plus belles, toutes les plus

riches, toutes les plus nobles jeunes filles du monde, dont pas une

n'aurait été fière de s'unir au Grand Roi; une femme qui, après avoir été

plusieurs fois réduite à la misère, devient la personnalité la plus

importante de France après Louis XIV! Et cependant elle n'est pas

heureuse! Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement. Car les

lettres qu'il lui adresse, s'il est forcé de passer quelques jours loin

d'elle, sont conçues dans le style de celle-ci:

«Je profite de l'occasion du départ de Montchevreuil pour vous attester

une vérité qui me plaît trop pour me lasser de vous la dire: c'est que je

vous chéris toujours, que je vous considère à un point que je ne puis

exprimer, et qu'enfin, quelque amitié que vous ayez pour moi, j'en ai

encore plus pour vous, étant de tout mon coeur tout à fait à vous[1].»

[Note 1: Lettre écrite pendant le siège de Mons, avril 1691.]

Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait encore un degré à

franchir sur le merveilleux escalier de sa fortune? Est-ce parce qu'elle

n'a pu changer en trône son fauteuil presque royal? En aucune manière.

Reine reconnue, Mme de Maintenon serait demeurée triste toujours, et son

frère aurait pu encore lui dire:

«Aviez-vous donc promesse d'épouser le Père éternel?»

Pendant plus de trente ans, elle devait régner sans partage sur l'âme du

plus grand des rois, et ce n'était pas seulement le monarque, c'était la

monarchie qui s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la cour

était à ses pieds, sollicitant un mot, un regard. Comme le disaient les

dames de Saint-Cyr dans leurs notes: «Des parlements, des princes, des

villes, des régiments s'adressaient à elle comme au roi; tous les grands

du royaume, les cardinaux, les évêques, ne connaissaient pas d'autre

route.» Elle était au point culminant du crédit, de la considération, de

la fortune, et cependant, je le répète, elle n'était pas heureuse!

Fénelon lui écrivait, le 14 octobre 1689:

«Dieu exerce souvent les autres par des croix qui paraissent croix. Pour

vous, il veut vous crucifier par des prospérités apparentes, et vous

montrer à fond le néant du monde par la misère attachée à tout ce que le

monde lui-même a de plus éblouissant.» Arrivée au faîte des grandeurs, Mme

de Maintenon éprouvait cette inquiétude, cette fatigue, qui est presque

toujours la compagne de l'ambition même satisfaite. Elle était tentée de

dire avec La Bruyère:

«Les deux tiers de ma vie sont écoulés, pourquoi tant m'inquiéter sur ce

qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mérite point le tourment que

je me donne. Trente années détruiront ces colosses de puissance qu'on ne

voyait qu'à force de lever la tête; nous disparaîtrons, moi qui suis si

peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui

j'espérais toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il y a des biens,

c'est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine.»

La Cour de Louis XIV · 第 4 / 11 段