«Ce solide établissement» dura environ treize ans. Belle encore en 1682,

malgré ses quarante ans, Mme de Montespan continuait à jouir des égards

dus à sa naissance et à ses fonctions de surintendante de la maison de la

reine. Mais sa faveur avait cessé. Malgré des efforts désespérés pour

garder ou ressaisir son empire, il fallut bien s'avouer à elle-même son

irrémédiable défaite. Elle n'essaya plus de lutter; délaissée de tous, la

religion seule lui offrait un baume à mettre sur les plaies faites par

l'orgueil et le dépit. Elle se réfugia dans une obscure maison de Paris;

c'est là que Bossuet allait lui faire des instructions pour l'affermir

dans la bonne voie.

Les prédicateurs exerçaient alors une influence réelle sur toute la cour

et cherchaient à atteindre le roi lui-même.

Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans sa simplicité, si

vénérable dans sa modestie; ce dialecticien, irrésistible; cet adversaire

des passions humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments, à

livrer des batailles rangées à la conscience de ses auditeurs et dont le

grand Condé disait, en le voyant monter en chaire: «Silence! voici

l'ennemi!» Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents les plus actifs

de la conversion de Louis XIV. Il avait prêché à la cour l'Avent de 1670

et les carêmes de 1672, de 1674 et de 1675.

Hardi comme un tribun et courageux comme un apôtre, il retournait le fer

dans la plaie. S'adressant un jour directement à Louis XIV, il s'était

écrié:

«Ce qui sauve les rois, c'est la vérité; Votre Majesté la cherche et elle

aime ceux qui la lui font connaître, elle n'aurait que des mépris pour

quiconque la lui déguiserait, et, bien loin de lui résister, elle se fait

gloire d'en être vaincue.»

Les exhortations de Bossuet n'étaient pas moins pressantes; ses fonctions

de précepteur du dauphin lui donnaient un accès fréquent auprès du roi, et

il en profitait pour plaider avec énergie la cause du devoir et de la

vertu. C'est lui qui avait dit, dans son sermon sur la purification,

prononcé à la cour: «Fuyons les occasions dangereuses et ne présumons pas

de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa vigueur quand il la faut

employer contre soi-même.»

C'est encore lui qui écrivait au maréchal de Bellefonds: «Priez Dieu pour

moi; priez-le qu'il me délivre du plus grand poids dont un homme puisse

être chargé, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi pour n'agir que par

lui seul. Dieu merci, je n'ai pas encore songé, durant tout le cours de

cette affaire, que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait

être comme un saint Ambroise, un vrai homme de Dieu, un homme de l'autre

vie, où tout parlât, dont les mots fussent des oracles du Saint-Esprit,

dont toute la conduite fût céleste. Priez, priez, je vous en conjure.»

Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermeté et quelle noblesse de

langage et de pensée, le grand évêque s'adresse au Grand Roi: «J'espère,

lui écrit-il, que tant de grands objets qui vont tous les jours occuper de

plus en plus Votre Majesté, serviront beaucoup à la guérir. On ne parle

plus que de la beauté de vos troupes et de ce qu'elles sont capables

d'exécuter sous un aussi grand conducteur; et moi, sire, pendant ce temps,

je songe secrètement en moi-même à une guerre bien plus importante et à

une victoire bien plus difficile que Dieu vous propose.»

«Méditez, sire, écrit-il encore, cette parole du Fils de Dieu: elle semble

être prononcée pour les grands rois et pour les conquérants: Que sert à

l'homme, dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd son âme? et

quel gain pourra le récompenser d'une perte si considérable? Que vous

servirait, sire, d'être redouté et victorieux dehors, si vous êtes dedans

vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse; je l'en prie

sans cesse de tout mon coeur. Mes inquiétudes pour votre salut redoublent

de jour en jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus, quels

sont les périls. Dieu veuille bénir Votre Majesté! Dieu veuille lui donner

la victoire, et, par la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus

Votre Majesté donnera sincèrement son coeur à Dieu, plus elle mettra en

lui son attache et sa confiance, plus aussi elle sera protégée de sa main

toute-puissante.»

Les conseils de Bossuet et les prédications de Bourdaloue ne portèrent des

fruits durables qu'après bien des efforts, bien des luttes, bien des

alternatives de relèvement et de chute. Cependant Louis XIV, désormais

fixé sur les amertumes, les déceptions, les angoisses des passions

coupables, revient à Dieu; l'oeuvre de Bossuet était accomplie.

Saint-Simon, qui rend pleine justice à l'attitude du prélat, dit à son

sujet: «Il parle souvent au monarque avec une liberté digne des premiers

siècles et des premiers évêques de l'Église; il interrompit plus d'une

fois le cours des désordres; enfin, il les fit cesser.»

La conversion de Louis XIV avait, en effet, un caractère définitif; mais

il serait injuste de l'attribuer uniquement aux prédicateurs et de ne pas

y reconnaître pour une part l'influence de la femme dont nous allons

parler: Mme de Maintenon.

II

«Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le monde et la postérité en

aient voulu à Mme de Maintenon d'un triomphe remporté par la raison au

profit de l'honnêteté. N'ayant pas pu l'empêcher de réussir par la raison,

le monde s'en est dédommagé en lui faisant une réputation de sécheresse et

de roideur fort contraire à son caractère. Puisqu'il fallait que la raison

fût triomphante, le monde n'a pas voulu au moins qu'elle fût aimable.»

On avait assombri une figure belle et lumineuse, oubliant que la femme

qu'on voulait représenter sous un jour triste, presque sinistre, fut une

charmeuse, une enchanteresse; que Fénelon définissait son esprit: «la

raison parlant par la bouche des Grâces;» que Racine songeait à elle en

écrivant ces vers d'_Esther_:

Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce

Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.

Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient d'abord emporté sur ses

admirateurs; mais notre époque, passionnée pour la vérité historique, a

révisé un faux jugement.

Deux écrivains habiles et convaincus: le duc de Noailles et M. Théophile

Lavallée, pleins de respect pour une mémoire injustement décriée, sont

parvenus à ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon. Le

baron de Walckenaër avait déjà fait observer, au sujet de cette femme si

diversement appréciée, qu'elle est le personnage historique sur lequel on

possède le plus de documents émanés de sa bouche ou tracés par sa plume.

«Il est donc à regretter, disait-il, que les historiens, même les plus

judicieux, aient préféré des satires contemporaines aux témoignages

certains et authentiques fournis par elle-même, et qu'ils aient converti

une simple et intéressante histoire en un vulgaire et incompréhensible

roman.»

Aujourd'hui la vérité s'est fait jour. Les défenseurs de Mme de Maintenon

n'ont rien laissé subsister des invectives de Saint-Simon et de la

princesse Palatine contre une femme qui, sympathique ou non, mérite, à

coup sûr, l'estime de la postérité. Depuis la publication du bel ouvrage

du duc de Noailles, il y a eu, au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de

tournoi littéraire, et le grand critique Sainte-Beuve a été le juge du

camp. «Il est arrivé à M. Lavallée, a-t-il dit, ce qui arrivera à tous les

bons esprits qui approcheront de cette personne distinguée et qui

Prendront le soin de la connaître dans l'habitude de la vie.... Il

a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et odieusement

vagues qui ont été longtemps en circulation sur le prétendu rôle

historique de cette femme célèbre. Il l'a vue telle qu'elle était tout

occupée du salut du roi, de sa réforme, de son amusement décent, de

l'intérieur de la famille royale, du soulagement des peuples.»

L'école révolutionnaire, qui voudrait traîner dans la boue la mémoire du

Grand Roi, déteste tout naturellement la femme éminente qui fut sa

compagne, son amie et sa consolatrice. Les écrivains de cette école

prétendraient en faire un type non seulement odieux et funeste, mais

disgracieux, antipathique, sans rayonnement, sans charme, sans séduction.

On se la figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme usée,

roide et sèche, avec des yeux sans larmes et un visage sans sourire. On

oublie que, jeune, elle fut une des plus jolies femmes de son siècle, que

sa beauté se conserva d'une manière merveilleuse, et que, dans sa

vieillesse, elle garda cette supériorité de style et de langage, cette

distinction de manières, ce tact exquis, cette finesse, cette douceur et

cette fermeté de caractère, ce charme et cette élévation d'esprit qui, à

toutes les époques de son existence, lui valurent tant d'éloges et lui

attirèrent tant d'amitiés.

Un rapide coup d'oeil jeté sur une carrière si invraisemblable suffit pour

faire comprendre tout ce qu'il y avait de séduisant chez une femme qui sut

plaire à Scarron et à Louis XIV, à Ninon de Lenclos et à Mme de Sévigné, à

Mme de Montespan et à la reine, aux grandes dames et aux religieuses, aux

prélats et aux enfants.

Françoise d'Aubigné, la future Mme de Maintenon, vient au monde, le 27

novembre 1635, dans une prison de Niort, où est enfermé son père, couvert

de dettes et accusé d'intelligences avec l'ennemi. Bercée de gémissements

pour tous chants de tendresse, elle commence tristement la vie. Son père,

sorti de prison, la conduit à l'âge de trois ans à la Martinique, où il va

chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au jeu ce qu'il a gagné et

meurt, laissant sa femme et sa fille dans la misère. Agée de dix ans,

Françoise d'Aubigné revient en France. Elle est confiée par sa mère à une

tante, Mme de Villette, et on l'élève dans la religion protestante, dont

son aïeul, Théodore Agrippa d'Aubigné, a été le champion célèbre. «Je

crains bien, écrit Mme d'Aubigné à Mme de Villette, que cette pauvre

petite galeuse ne vous donne bien de la peine; ce sont des effets de votre

bonté de l'avoir voulu prendre. Dieu lui fasse la grâce de l'en pouvoir

revancher!»

[Note: Lettre du 26 juillet 1646.]

Quelque temps après, Françoise est retirée des mains protestantes de Mme

de Villette pour passer dans celles d'une autre parente, très zélée

catholique, Mme de Neuillant. «Je commandais dans la basse-cour, a-t-elle

dit depuis, et c'est par là que mon règne a commencé.... On nous mettait

au bras un petit panier où était notre déjeuner, avec un petit livre des

quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quelques pages à apprendre par

jour. Avec cela on nous mettait une gaule dans la main, et on nous

chargeait d'empêcher que les dindons n'allassent où ils ne devaient point

aller.»

Elle est ensuite placée au couvent des Ursulines de Niort, puis à celui

des Ursulines de la rue Saint-Jacques à Paris, où elle abjure le

protestantisme, non sans une vive résistance. Elle a déjà ce don de plaire

qu'elle conservera toute sa vie. «Dans mon enfance, a-t-elle dit

elle-même[1], j'étais la meilleure petite créature que vous puissiez

imaginer.... J'étais véritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de

manière que tout le monde m'aimait.... Étant un peu plus grande, je

demeurais dans des couvents; vous savez combien j'y étais aimée de mes

maîtresses et de mes compagnes.... Je ne songeais qu'à les obliger et à me

rendre leur servante à toutes depuis le matin jusqu'au soir.»

[Note 1: _Entretiens de Saint-Cyr_.]

Orpheline et privée de toutes ressources, Françoise d'Aubigné, qui n'avait

que dix-sept ans, épouse en 1652 le fameux poète Scarron, âgé de

quarante-deux ans, paralysé, perclus de tous ses membres; Scarron,

l'auteur burlesque, le bouffon par excellence, qui demande un brevet de

_malade de la reine_, rit de ses maux, se moque de lui-même et de la

douleur, et qui, tout en ressemblant, comme il le dit, à un Z, tout en

«ayant les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi

bien que les bras», tout en étant enfin «un raccourci de la misère

humaine», amuse la haute société française par sa verve intarissable, par

sa franche et gauloise gaieté. Quand on dresse le contrat de mariage,

Scarron déclare qu'il reconnaît à «l'accordée quatre louis de rente, deux

grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une paire de belles mains

et beaucoup d'esprit». Le notaire lui demande quel douaire il constitue à

la mariée:

«L'immortalité,» répond-il.

Que de tact il va falloir à une jeune fille de dix-sept ans pour se faire

respecter dans la société du poète burlesque qui dit: «Je ne lui ferai pas

de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup.» C'est le contraire qui

arrivera: Françoise d'Aubigné moralisera Scarron. Elle fera de son salon

un des centres les plus distingués de Paris; la meilleure compagnie

regardera comme un honneur d'y être admise. Ninon de Lenclos, l'amie de

Scarron, elle-même s'inclinera devant une telle vertu. Et pourtant ce ne

sont pas les admirateurs qui manquent à la femme du poète, à la _belle

Indienne_, comme on se plaît à l'appeler, à la sirène que Mlle de Scudéry

célèbre en termes enthousiastes dans le roman de _Clélie_, sous le

pseudonyme de Lyrianne. La reine Christine de Suède dit à Scarron qu'elle

n'est pas surprise qu'ayant la femme la plusaimable de Paris, il soit,

malgré ses maux, l'homme de Paris le plus gai.

Avec une si bonne et si séduisante compagne, le pauvre poète a moins de

mérite à supporter la douleur plus courageusement que les stoïciens de

l'antiquité. Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans des sentiments

très chrétiens, et dit, sur son lit de mort:

«Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de biens à ma femme, de

qui j'ai tous les sujets imaginables de me louer.»

Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime. Plaire en restant

vertueuse, supporter, s'il le faut, les privations, la misère même, mais

conquérir le nom de femme forte, mériter les sympathies et les suffrages

des gens sérieux, tel est le but de tous ses efforts. Bien habillée,

quoique très simplement, discrète et modeste, intelligente et distinguée,

ayant cette élégance innée que le luxe ne donne pas et qui provient

seulement de la nature; pieuse d'une piété vraie, s'occupant plus des

autres que d'elle-même, parlant bien, et, ce qui est plus rare encore,

sachant écouter, s'intéressant aux joies et aux chagrins de ses amis,

habile dans l'art de les distraire, de les consoler, elle est regardée

avec raison comme une des femmes les plus aimables et les plus supérieures

de Paris.

Économe et simple dans ses goûts, elle équilibre son modeste budget, grâce

à une pension annuelle de deux mille livres, qui lui est faite par la

reine Anne d'Autriche. Elle est reçue avec empressement par Mmes de

Sévigné, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret, de Richelieu. C'est

l'époque la plus tranquille et, sans doute, la plus heureuse de sa vie.

Mais la mort de sa bienfaitrice, la reine mère (20 janvier 1666), lui fait

perdre la pension qui est son unique ressource. Un grand seigneur très

riche et très vieux la demande en mariage; elle refuse. Elle est sur le

point de s'expatrier pour suivre la princesse de Nemours, qui va

épouser le roi de Portugal. Son étoile la retient en France, où elle sera

un jour presque reine. Elle écrit à Mlle d'Artigny:

«Ménagez-moi, je vous prie, l'honneur d'être présentée à Mme de Montespan,

lorsque j'irai vous faire mes adieux; que je n'aie pas à me reprocher

d'avoir quitté la France sans en avoir revu la merveille.»

Mme de Montespan n'était encore célèbre que par sa beauté; mais sa

situation de dame du palais de la reine la rendait déjà influente. Elle

trouva Mme Scarron charmante et lui obtint le rétablissement de la

pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas aller en Portugal.

Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonnée aux bonnes oeuvres et

aux lectures sérieuses, méditant le livre de Job et les Maximes de La

Rochefoucauld, visitant les pauvres et faisant l'aumône, malgré la

médiocrité de ses ressources, s'installe de la façon la plus modeste dans

un petit appartement de la rue des Tournelles. C'est là que la capricieuse

fortune va venir la surprendre. Sollicitée par le roi lui-même, Mme

Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679, d'élever les enfants

de Mme de Montespan. Il fallait une femme intelligente, discrète, dévouée.

Mme Scarron se consacre courageusement à ce rôle de mère adoptive. En

1672, elle s'établit non loin de Vaugirard, dans un grand hôtel isolé. Mme

de Coulanges écrit alors à Mme de Sévigné; «Pour Mme Scarron, c'est une

chose étonnante que sa vie. Aucun mortel sans exception n'a de commerce

avec elle.» Louis XIV, d'abord prévenu contre la gouvernante qu'il

qualifiait de bel esprit, commence à lui reconnaître des qualités rares et

porte sa pension de deux mille à six mille livres.

En 1674, elle était arrivée à Versailles avec ses trois élèves: le duc du

Maine, le comte de Vexin et Mlle de Tours. C'est de là qu'elle écrivait à

son frère, le 25 juillet: «La vie que l'on mène ici est fort dissipée, et

les jours y passent vite. Tous mes petits princes y sont établis, et je

crois pour toujours; cela, comme tout autre chose, a son vilain et son bel

endroit.»

Dès qu'elle a mis le pied à la cour, Mme Scarron s'y est tracé un

programme. «Rien de plus habile, dit-elle, qu'une conduite irréprochable.»

Mme de Montespan se félicite d'abord d'avoir près d'elle une personne si

aimable, si spirituelle, de si bonne compagnie; mais cet engouement dure

peu. Les brouilleries, les raccommodements, les petites zizanies,

commencent. C'est une chose curieuse, mais explicable, que la situation

respective de ces deux femmes si spirituelles et si intelligentes,

l'altière favorite et l'austère gouvernante. Louis XIV disait:

«J'ai plus de peine à mettre la paix entre elles qu'à la rétablir en

Turquie.»

Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se défend; le roi lui rend cette

justice et commence à reconnaître ses rares mérites. A la fin de 1674, il

lui avait donné la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis lors la

marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part les intrigues ourdies

savamment, les hypocrisies raffinées, les calculs machiavéliques que ses

détracteurs lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses intérêts se

concilient avec ses devoirs, que la piété qui pour elle est un but

devienne un moyen, en est-elle, complètement responsable?

Veut-elle éloigner Mme de Montespan, qui a été, il est vrai, sa

protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on l'en blâmer? Non, assurément.

Aura-t-elle l'idée de supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan

avait supplanté son amie Mlle de La Vallière? En aucune manière. Lorsque

Louis XIV, fatigué de l'orgueil et des violences de la favorite «tonnante

et triomphante», l'éloignera de lui, Mme de Maintenon essayera-t-elle

d'accaparer le roi? Nullement; le triste sceptre passera alors aux mains

de Mlle de Fontanges. Quand Mlle de Fontanges mourra d'une façon si

soudaine, qu'on osera soupçonner contre toute justice Mme de Montespan de

l'avoir empoisonnée, Mme de Maintenon aura-t-elle l'idée de remplacer

la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle n'aura qu'un but: convertir

le roi, le ramener à la reine.

Ce but, elle l'atteindra.

C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter contre l'habile

gouvernante, mais elle est désormais vaincue. Sans doute il est dur pour

cette fière Mortemart, qui a toujours tenu tête au Grand Roi, qui a

regardé en face le demi-dieu, de s'humilier devant une femme qu'elle a

tirée de la misère, devant une institutrice de sept ans plus âgée qu'elle;

mais qu'y faire? «Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien que les

courtisans suivent son exemple[1].» Mme de Sévigné écrivait, le 6 avril

1680: «Mme de Montespan est enragée. Elle pleura beaucoup hier. Vous

pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est encore plus

outragé par la haute faveur de Mme de Maintenon.» A la même époque, Mme de

Maintenon écrivait: «Mme de Montespan et moi avons fait aujourd'hui un

chemin ensemble, nous tenant sous le bras et riant beaucoup; nous n'en

sommes pas mieux pour cela.»

[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.]

La position de Mme de Maintenon est désormais inattaquable: elle n'a plus

besoin de se faire un piédestal du berceau de ses élèves; elle a

maintenant, pour elle-même, sa place marquée à la cour. On la recherche,

on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques jours à son château de Maintenon,

les plus grands personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV la nomme

dame d'atours de la dauphine. Quand cette princesse arrive en France,

c'est Bossuet et Mme de Maintenon qui la reçoivent à Schlestadt. «Si Mme

la dauphine, écrit Mme de Sévigné, croit que tous les hommes et toutes les

femmes aient autant d'esprit que cet échantillon, elle sera bien

trompée[1].» Ce bien qu'elle a tant désiré, la considération, Mme de

Maintenon le possède enfin. Le parti dévot la regarde comme un oracle. Les

prélats les plus éminents la tiennent en haute estime; c'est elle qui

travaille avec eux à la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche

de la reine; c'est elle qui, avec son éloquence insinuante et douce,

plaide à la cour la cause de la morale et de la religion.

[Note 1: Lettre du 14 février 1680.]

V

LA DAUPHINE DE BAVIÈRE

A côté des types dominateurs qui s'imposent à l'attention de la postérité,

il y a place, dans l'histoire, pour des figures plus calmes, plus douces,

plus recueillies, qui de leur vivant restèrent dans l'ombre, dans le

silence, et qui conservent, pour ainsi dire, une sorte de modestie et de

réserve même au delà du tombeau. Des princesses se sont rencontrées, que

le tumulte du monde, l'éclat de la puissance, la splendeur du luxe, n'ont

pu arracher à leur tristesse native, qui ont été humbles et timides au

milieu des grandeurs, qui se sont fait à elles-mêmes une solitude, et qui,

suivant les expressions de Bossuet, ont trouvé dans leur oratoire, malgré

toutes les agitations de la cour, le carmel d'Élie, le désert de Jean et

la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus.

Il y a dans le sourire de ces femmes un mélange d'indulgence et de

douleur, d'attendrissement et de chagrin, de compassion et de bonté. Elles

semblent n'avoir occupé les situations les plus hautes que pour nous

inspirer des réflexions philosophiques et des pensées chrétiennes; pour

nous prouver, par leur exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les

palais; que les choses extérieures ne donnent point les véritables joies;

que «la grandeur est un songe, la jeunesse une fleur qui tombe, et la

santé un nom trompeur [1]».

[Footnore [1]: Bossuet, _Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse_.]

Parmi ces figures plaintives, pâles apparitions de l'histoire dont la

carrière peu féconde en péripéties dramatiques renferme des enseignements

chrétiens, il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille de

Ferdinand, électeur, duc de Bavière, dauphine de France. La vie de cette

princesse, née en 1660, mariée en 1680 au fils de Louis XIV, morte à

Versailles en 1690, à l'âge de vingt-neuf ans, pourrait se résumer par un

seul mot: mélancolie. C'était une de ces natures dépaysées sur la terre et

aspirant au ciel, dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine: «La

terre, son origine et sa sépulture, n'est pas encore assez basse pour la

recevoir; elle voudrait disparaître tout entière devant la majesté du Roi

des rois.» Son éducation avait été austère. La cour de Munich ressemblait

à un couvent. «On s'y levait tous les jours à 6 heures du matin, on y

entendait la messe à 9, on dînait à 10, on assistait aux vêpres tous les

jours, et il n'y avait plus personne à 6 heures du soir, heure à laquelle

on soupait, pour se coucher à 7[1].»

[Note 1: _Mémoires de Coulanges_.]

La Cour de Louis XIV · 第 3 / 11 段