Lorsque Louis XIV établit définitivement sa résidence à Versailles, en

1682, les principales femmes de la cour qui s'y installèrent avec lui

étaient: la reine, âgée comme lui de quarante-quatre ans, née en 1638,

mariée en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise, née en 1660, mariée en

1680, ayant une mauvaise santé, un caractère doux et mélancolique;--la

duchesse d'Orléans, désignée tantôt sous le nom de Madame, tantôt sous

celui de princesse Palatine, née en 1652, mariée en 1671 à Monsieur, frère

du roi, Allemande ne pouvant s'habituer à sa nouvelle patrie;--la

princesse de Conti, née en 1666, mariée en 1681 au prince Armand de Conti,

neveu du grand Condé, jeune femme d'une grâce et d'une beauté

exceptionnelles;--Mlle de Nantes, née en 1673; Mlle de Blois, née en 1677,

qui devaient épouser quelques années plus tard, l'une le duc de Bourbon,

l'autre le duc de Chartres (le futur Régent);--Mme de Montespan, leur

mère, alors âgée de quarante et un ans, arrivée au terme de sa puissance,

mais demeurant encore à la cour, en sa qualité de dame du palais de la

reine;--enfin Mme de Maintenon, déjà très influente sous des dehors

modestes, belle encore malgré ses quarante-sept ans, en aussi bons termes

avec la reine qu'avec le roi, et récompensée, depuis 1680, des soins

qu'elle avait donnés, comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan,

par une place, créée pour elle, qui ne l'astreignait à aucun service

assujettissant et la fixait à la cour dans une position honorable: la

place de seconde dame d'atours de la dauphine.

On ne peut comprendre le rôle des femmes de Versailles qu'en étudiant

d'abord le souverain qui fut l'âme de ce palais, et qui marqua de sa forte

empreinte, non seulement son royaume, mais encore l'Europe tout entière.

Jamais monarque n'exerça un pareil prestige personnel, et tout ce qui

brillait autour de lui n'était qu'un pâle reflet de cette éblouissante

lumière.

La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise, à être examinée de près.

Défauts et qualités, tout fut grand dans ce type accompli de la monarchie

absolue, de la royauté de droit divin. Louis XIV n'était pas seulement

majestueux, il était aussi agréable. Les membres de sa famille, ses

ministres, les personnes de son entourage, ses domestiques, l'aimaient.

Ce souverain, intimidant à ce point qu'il fallait, au dire de Saint-Simon,

commencer par s'accoutumer à le voir, si, en lui parlant, on ne voulait

s'exposer à demeurer court, était pourtant plein de bienveillance et

d'affabilité. «Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si

fort mesurée, ni qui distinguât mieux l'âge, le mérite, le rang... Jamais

il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne[1].»

[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]

La princesse Palatine, ordinairement si sévère, si caustique, rendait

hommage à ses qualités d'homme privé autant qu'à ses qualités de

souverain. «Quand le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il

était l'homme le plus agréable et le plus aimable du monde. Il plaisantait

d'une manière comique et avec agrément... Quoiqu'il aimât la flatterie, il

s'en moquait souvent lui-même... Il s'entendait parfaitement à contenter

les gens, même en leur refusant leurs demandes; il avait les manières les

plus affables, et parlait avec tant de politesse, qu'il leur touchait le

coeur... Quand il s'agissait de son propre mouvement, il était toujours

bon et généreux.»

Ce souverain, qui a donné des marques d'un égoïsme cruel, avait cependant

parfois d'exquises délicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge en

matière de sentiment, le constate aussi dans ses Mémoires: «Le roi, qui a

l'âme bonne, a une tendresse extraordinaire, surtout pour les femmes.»

Avec son incontestable beauté de taille et de visage, sa douceur

majestueuse, le son de sa voix pénétrante; avec cette courtoisie

chevaleresque, cette politesse exquise envers les femmes de tout rang,

cette suprême élégance de manières et de langage, il aurait eu même, comme

simple particulier, le don de se faire distinguer entre tous, «comme le

roi des abeilles[1].»

[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]

C'était un suprême artiste, qui jouait avec aisance et conviction son rôle

de roi; c'était aussi un poète, qui aurait dit volontiers avec Alfred de

Musset:

Être admiré n'est rien, l'affaire est d'être aimé.

Poète en action, dont l'existence, faite pour frapper l'imagination de ses

sujets, se déroulait comme une série non interrompue d'actes grandioses et

merveilleux; souverain épris de gloire et d'idéal, «qui se complaisait

dans l'admiration des grandes batailles, des actes d'héroïsme et de

courage, dans les appareils guerriers, dans les opérations du siège

savamment combinées, dans les terribles mêlées de la guerre et au milieu

des forêts, dans le bruyant tumulte des grandes chasses[1].»

[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné_, t. V.]

Louis XIV, sur son lit de mort, s'accusait d'avoir trop aimé la guerre; il

pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches sur sa vie passée,

mais on se tromperait en croyant que le plaisir y avait occupé la première

place. Pendant toute la durée de son règne, il ne cessa jamais de

travailler huit heures par jour. Il avait donc le droit d'écrire, dans les

mémoires destinés à servir d'instruction à son fils, que, «pour un roi, ne

pas travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace à l'égard de Dieu,

de l'injustice et de la tyrannie à l'égard des hommes. Ces conditions,

disait-il, qui pourront quelquefois vous sembler rudes et fâcheuses dans

une si haute place, vous paraîtraient douces et aisées, s'il s'agissait

d'y parvenir... Rien ne vous serait plus laborieux qu'une grande oisiveté,

si vous aviez le malheur d'y tomber. Dégoûté premièrement des affaires,

puis des plaisirs, vous seriez enfin dégoûté de l'oisiveté elle-même.» Le

travail était pour le Grand Roi une source de satisfactions incessantes.

«Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il, apprendre

incessamment les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les

nations, le secret de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les

princes et de tous les ministres étrangers, être informé d'un nombre

infini de choses qu'on croit que nous ignorons, voir autour de nous-même

ce qu'on nous cache avec le plus grand soin, découvrir les vues les plus

éloignées de nos propres courtisans, je ne sais quel autre plaisir nous ne

quitterions pas pour celui-là, si la seule curiosité nous le donnait.»

Louis XIV essayait ensuite de prémunir le dauphin contre le danger des

favoris et le danger plus grand encore des favorites. Lui-même se faisait

certaines illusions à leur égard et se vantait à tort, dans ce mémoire, de

n'avoir jamais été dominé par aucune d'elles. «Comme le prince devrait

toujours être un parfait modèle de vertu, disait-il enfin, il serait bon

qu'il se garantît des faiblesses communes au reste des hommes, d'autant

qu'il est assuré qu'elles ne sauraient demeurer cachées.»

On sait combien Louis XIV s'était écarté de ces sages et belles maximes;

mais 1682 est le commencement du repentir, l'année où le roi revient

définitivement à la vertu, où il médite pratiquement sur les avantages de

la règle et du devoir, même au point de vue humain. En outre, les paroles

des grands sermonnaires retentissaient à son oreille plus puissamment que

de coutume, et la voix de sa conscience dominait enfin celle des passions.

Du fond du cloître où elle était enfermée depuis déjà huit ans, la

duchesse de La Vallière, devenue soeur Louise de la Miséricorde, lui

inspirait par l'exemple de sa pénitence de pieuses réflexions et de

salutaires résolutions. Jamais, s'il faut en croire un judicieux

critique[1], elle ne fut plus présente à la pensée du roi; jamais elle ne

lui apparut sous des traits plus divins que depuis qu'elle avait abandonné

la cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait, non pas pour

elle, mais pour des personnes de sa famille, et il était heureux

d'apprendre que la reine et toute la cour donnaient à la sainte carmélite

des marques d'intérêt et de vénération. C'est ainsi qu'au pied des autels

soeur Louise de la Miséricorde demandait à Dieu et obtenait la conversion

de Louis XIV.

[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné_, t.V.]

Quand on pense que dès l'âge de quarante-quatre ans, dans la plénitude de

la force morale et physique, à l'apogée de sa gloire, ce monarque

tout-puissant mit fin à tout scandale et mena jusqu'à sa mort une vie

privée irréprochable au milieu de tant de séductions, on ne peut

s'empêcher de rendre hommage à un pareil triomphe de la prière et du

sentiment religieux.

La conscience de la dignité royale, qu'on lui a reprochée comme exagérée,

n'était pas chez lui un orgueil coupable et incompatible avec le respect

de la Divinité. Croyant à l'autel et au trône, il avait foi d'abord en

Dieu, puis en lui-même, oint du Seigneur. Son idéal, c'était le ciel, et,

au-dessous du ciel, la royauté;--la royauté représentant le droit de la

force et la force du droit, la royauté majestueuse, tutélaire, répandant,

comme le soleil, sur les pauvres et les riches, sur les petits et les

grands, la splendeur et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait

lui-même avec une haute justice. Autant il se trouvait grand devant les

hommes, autant il se trouvait petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il

aurait pu s'appliquer ce vers de Corneille:

Pour être plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?

Le souverain qui aurait défié tous les monarques réunis s'agenouillait

humblement devant un prêtre obscur. Le digne héritier de Charlemagne

demandait pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce mélange

d'humilité chrétienne et de fierté royale qui donne à la physionomie de

Louis XIV un caractère si imposant. Les sentiments religieux que sa mère

lui avait inculqués dès le berceau lui revenaient sans cesse à l'esprit,

même dans ses plus regrettables écarts. Quand il était enfant, cette mère

passionnée s'agenouillait devant lui, en s'écriant avec transport: «Je

voudrais le respecter autant que je l'aime,» cette exclamation n'était pas

une flatterie banale. C'était, pour ainsi dire, un acte de foi dans le

principe de la royauté.

Les premières impressions de l'enfant ne firent que se fortifier dans

l'homme. Il y eut toujours en lui du souverain et du pontife. Ame de

l'État, source de toute grâce, de toute justice, de toute gloire, il se

considérait comme le lieutenant de Dieu sur la terre, et c'est en cette

qualité qu'il avait pour lui-même une sorte de vénération dans laquelle

les grands prédicateurs eux-mêmes ne faisaient que l'affermir. Les idées

gouvernementales de Bossuet sont le commentaire de cette foi politique,

associée intimement à la foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour

le grand évêque comme pour le grand roi, la royauté est un sacerdoce, et

un souverain qui n'aurait pas le sentiment de la dignité monarchique

serait presque aussi blâmable qu'un prêtre qui n'aurait pas le respect du

culte dont il est le ministre. Ce fut à cette théorie, essence même du

pouvoir royal, que Louis XIV dut le prestige d'attitude physique et morale

que Saint-Simon appelle «la dignité constante et la règle continuelle

de son extérieur».

L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit, mais en devoir

d'exercer sur tous ses sujets, quels qu'ils fussent, se faisait

particulièrement sentir sur ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa

cour, de sa famille, était soumis aux mêmes doctrines et aux mêmes règles

que les affaires d'État. L'autorité paternelle se combinait en lui avec

l'autorité royale. Rien n'échappait à son contrôle. Ses volontés étaient

autant d'arrêts irrévocables, et son fils, le dauphin, se conduisait à son

égard comme le plus soumis et le plus respectueux de tous les courtisans.

Les siècles révolutionnaires peuvent critiquer un tel système, il n'en

est pas moins appréciable. Le principe d'autorité, qui s'impose à la

nature elle-même, comme la règle générale de la création, est la base de

toute société bien organisée.

La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir été le représentant convaincu, le

symbole vivant de ce principe; c'est d'avoir compris que là où il n'y a

point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique,

et que là où il n'y a pas de discipline politique il n'y a pas de

discipline militaire. Les mêmes théories sont applicables aux églises, aux

palais et aux camps. L'autorité indispensable est plus précieuse encore

que les libertés nécessaires, et en fait de gouvernement, comme en fait

d'art, pas de beauté possible sans unité. L'aspiration constante vers

l'unité, qui est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV. C'est

pour cela que Napoléon, excusant les défauts du souverain dont il était

bien fait pour apprécier la gloire, disait avec admiration:

«Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut un grand roi. C'est lui

qui a élevé la France au premier rang des nations. Depuis Charlemagne,

quel est le roi de France qu'on puisse comparer à Louis XIV sous toutes

ses faces?»

III

LA REINE MARIE-THÉRÈSE

Trouver, au milieu de types agités par l'orgueil, l'ambition et l'amour du

plaisir, une figure d'une douceur accomplie, un caractère vraiment

chrétien, une âme pure, candide, angélique, c'est pour l'observateur une

satisfaction, un repos. On contemple avec recueillement la simplicité sous

le diadème, l'humilité sur le trône, les qualités et les vertus d'une

religieuse dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien remplie;

un rôle en apparence effacé, mais en réalité plus sérieux et surtout plus

noble, plus respectable que celui de beaucoup de femmes célèbres; de

grandes souffrances morales, chrétiennement et courageusement supportées;

enfin un type irréprochable de piété et de bonté, de tendresse conjugale

et d'amour maternel, telle fut Marie-Thérèse d'Autriche, la compagne

de Louis XIV.

La monarchie française a eu le privilège d'être sanctifiée par un certain

nombre de reines, dont les vertus, en quelque sorte contrepoids des

scandales de la cour, ont contribué à sauvegarder l'autorité morale du

trône. De même que, sous le règne des derniers Valois, Claude de France,

Élisabeth d'Autriche, Louise de Vaudemont, rachetaient par la pureté de

leur vie les vices de François 1er, de Charles IX, de Henri III, de même

Marie-Thérèse compensa, pour ainsi dire, la morale des atteintes que Louis

XIV lui portait. L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait

dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang de Henri IV; cette

souveraine, qui portait avec dignité son manteau royal, tout en le

comparant à un suaire; cette épouse modèle, qui aimait son mari de toutes

les forces de son âme et ne l'approchait qu'avec un mélange de respect, de

frayeur et de tendresse; cette mère dévouée, qui s'appliquait à toucher le

coeur du jeune prince dont Bossuet était chargé de former l'esprit; cette

femme, qui a prouvé une fois de plus qu'un palais peut devenir un

sanctuaire et qu'un coeur véritablement chrétien peut battre sous le

manteau royal comme sous la robe de bure.

Née en 1638, la même année que Louis XIV, Marie-Thérèse avait pour père

Philippe IV, roi d'Espagne, et pour mère Isabelle de France, fille de

Henri IV et de Marie de Médicis. Elle était donc cousine germaine de Louis

XIV. Les sentiments chrétiens de cette princesse, qui comptait au nombre

de ses aïeules sainte Élisabeth de Hongrie et sainte Élisabeth de

Portugal, ne l'empêchaient pas d'avoir conscience de l'illustration de sa

famille. Ses convictions sur l'origine et le caractère du pouvoir royal

étaient absolument semblables à celles de son époux. Une religieuse, qui

l'aidait à faire son examen de conscience pour une confession générale,

lui demanda un jour si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherché à

plaire, ni désiré d'être aimée:

«Non, répondit naïvement la reine. Pouvais-je aimer quelqu'un en Espagne?

Il n'y a point de roi à la cour de mon père.»

Au point de vue physique, Marie-Thérèse n'avait rien de remarquable. Sa

physionomie plus allemande qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses

cheveux très blonds, ses grands yeux d'un bleu pâle, ses lèvres rouges et

pendantes, ses traits sans finesse, sa taille peu élevée, ne la rendaient

ni belle, ni laide. Elle n'avait pourtant pas manqué, au moment de son

mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits enthousiastes. Tout le

Parnasse s'était mis en frais. On avait composé une foule de vers français

et latins dans le genre de ceux-ci:

Thérèse seule a pu vaincre par ses regards

Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars.

_Victorem Martis praeda, spoliisque superbum

Vincere quae posset, sola Theresa fuit._

Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionné la main, et dont

le mariage avait eu tant de retentissement et tant d'importance politique,

fit le silence autour d'elle dès qu'elle fut installée au Louvre ou à

Saint-Germain. La timidité de son caractère, son horreur instinctive des

médisances et des calomnies si fréquentes dans les cours, son éloignement

de toute intrigue, son admiration passionnée pour le roi, qu'elle croyait

beaucoup trop supérieur à elle pour oser lui donner un conseil politique,

tout contribuait à la rendre étrangère aux secrets du gouvernement.

Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il la décorait du titre de régente.

C'était à elle qu'étaient adressés les bulletins de victoire, ce fut elle

qui reçut la relation officielle du passage du Rhin. On disait alors: «Le

roi combat, la reine prie.»

Au commencement de son mariage, Louis XIV la traitait non seulement avec

de grands égards, mais avec une réelle tendresse. Lorsqu'elle devint mère

du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et, à 5 heures du matin, il

alla se confesser et communier[1].

[Note 1: Mme de Motteville, _Mémoires_.]

Marie-Thérèse eut, en onze ans, trois fils et trois filles; elle les

perdit tous en bas âge et supporta ces morts cruelles, comme ses autres

douleurs, avec une résignation admirable, tout en en ayant le coeur

déchiré. Certes, c'était un spectacle révoltant de voir les favorites du

roi faire partie de la maison de la reine et servir en apparence une femme

dont elles étaient en réalité, malgré des dehors respectueux, les rivales

et les persécutrices. On entendit plus d'une fois la malheureuse reine

s'écrier à propos de Mlle de La Vallière:

«Cette fille-là me fera mourir!»

En même temps elle avait, si l'on en croit Mme de Caylus[1], une telle

crainte du roi et une si grande timidité naturelle, qu'elle n'osait lui

parler ni s'exposer en tête-à-tête avec lui. «J'ai ouï dire à Mme de

Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi ayant envoyé chercher

la reine, la reine, pour ne pas paraître seule en sa présence, voulut

qu'elle la suivît; mais elle ne fit que la conduire jusqu'à la porte de

la chambre, où elle prit la liberté de la pousser jusqu'à la faire entrer

et remarqua un si grand tremblement dans toute sa personne, que ses mains

mêmes tremblèrent de frayeur.»

[Note 1: Mme de Caylus, _Mémoires_.]

D'autre part, la princesse Palatine écrit: «Elle avait une telle affection

pour le roi, qu'elle cherchait à lire dans ses yeux tout ce qui pouvait

lui faire plaisir. Pourvu qu'il la regardât avec amitié, elle était

heureuse tout la journée[1].» Elle n'agissait, elle ne pensait, elle ne

vivait que par lui et pour lui.

[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.]

Louis XIV, qui se sentait à juste titre coupable à l'égard de cette reine

si digne d'affection et de respect, essayait de racheter ses torts par les

égards dont il l'entourait malgré tout. Soit en public, soit en

particulier, il la traitait toujours avec douceur et courtoisie. Enfin, à

partir de 1682, quand, après tant d'égarements, il se fixa définitivement

à Versailles, la reine n'eut plus qu'à se louer de l'affection qu'il lui

témoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent encore les

Souvenirs de Mme de Caylus, des attentions auxquelles elle n'était pas

accoutumée. Il la voyait plus souvent et cherchait à l'amuser, à la

distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine de Bavière,

avaient aussi pour elle une grande déférence.

Ses appartements de Versailles, composés de cinq grandes pièces, et

aboutissant, d'une part, à l'escalier de marbre, de l'autre à la galerie

des Glaces, étaient remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la

chambre dont nous avons déjà parlé, et d'où l'on aperçoit l'Orangerie, la

pièce d'eau des Suisses et les coteaux de Satory. Elle aimait à quitter ce

splendide séjour pour aller prier dans des couvents ou visiter des

hôpitaux. On la voyait servir les malades de ses mains royales, leur

porter leur nourriture comme une simple infirmière, et, lorsque les

médecins lui faisaient, dans l'intérêt de sa santé, des observations, elle

répondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer qu'en servant Jésus-Christ

dans la personne des pauvres.

Malgré le retour de tendresse que lui témoignait le roi, elle continuait à

vivre humblement et modestement, s'occupant de son foyer domestique et non

des affaires de l'État. La _Gazette officielle_ ne faisait mention de

cette bonne reine que pour annoncer qu'elle avait rempli à sa paroisse ses

devoirs de dévotion, ou qu'elle était allée passer la journée aux

Carmélites de la rue du Bouloi.

Marie-Thérèse, heureuse et consolée, se réjouissait aussi de la naissance

de son petit-fils, le duc de Bourgogne. Loin d'éprouver de la jalousie

pour l'influence grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en félicitait

comme d'une des causes des sentiments pieux de Louis XIV, et jamais il ne

lui serait venu à l'esprit que bientôt, elle disparue, la veuve de

Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan, serait la

femme du roi et la reine de France, moins le nom.

IV

MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682

I

Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment où la cour se fixait à

Versailles, il faut voir ce qu'elle avait été à l'origine, puis au temps

de ses tristes succès.

Une beauté fière et opulente, des yeux d'azur remplis d'éclairs, un teint

d'une éclatante blancheur, une forêt de cheveux blonds, une de ces figures

qui jettent la lumière partout où elles paraissent; un esprit incisif,

caustique, étincelant de verve et d'entrain; une soif inextinguible de

plaisirs et de richesse, de luxe et de domination; des allures de déesse

usurpant audacieusement la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil

sans dignité, de l'éclat sans poésie, telle avait été Mme de Montespan au

temps de sa toute-puissance.

Née en 1641, au château de Tonnay-Charente, du duc de Mortemart et de

Diane de Grandseigne, elle avait été fille d'honneur de la reine en 1660

et mariée en 1663 au marquis de Montespan. Élevée dans le respect de la

religion, rien ne pouvait alors faire prévoir le triste rôle auquel la

vanité et l'ambition devaient, plus que tout autre sentiment, entraîner sa

jeunesse. C'était l'époque de l'enivrement des courtisans et de

l'adulation des peuples. La cour apparaissait comme une espèce d'Olympe

monarchique, dont Louis XIV était le Jupiter. «Des dieux et des déesses

inférieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs vertus étaient exaltées,

leurs vices mêmes étaient étalés avec une audace de supériorité qui

semblait mettre entre le peuple et le trône la différence d'une morale des

dieux à la morale des hommes. Louis XIV s'était fait accepter comme une

exception en tout dans l'humanité.» L'adulation était poussée si loin,

qu'elle s'étendait aux favorites, et que leur rôle à Versailles finissait

par être considéré comme une sorte de fonction publique, comme une grande

charge de cour ayant ses droits, son cérémonial, son étiquette, presque

ses devoirs.

Mme de Montespan paraissait là dans son élément. C'était la fière sultane,

l'idole encensée, la déesse de cet Olympe. Mme de Sévigné, grande

admiratrice au succès à tout prix, jetait sur elle des regards extatiques

et exprimait un naïf enthousiasme pour sa merveilleuse robe «d'or sur or,

rebrodé d'or et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un

certain or qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée».

Elle écrivait à sa fille: «Mme de Montespan était, l'autre jour, couverte

de diamants; on ne pouvait pas soutenir l'éclat d'une pareille divinité...

Oh! ma fille, quel triomphe à Versailles! quel orgueil redoublé! quel

solide établissement!»

La Cour de Louis XIV · 第 2 / 11 段