Un portrait de Mignard représente la duchesse de La Vallière

LA COUR DE LOUIS XIV

PAR

IMBERT DE SAINT-AMAND

INTRODUCTION

I

«Vous voulez du roman, dit un jour M. Guizot; que ne vous adressez-vous à

l'histoire?» Le grand écrivain avait raison. Le roman historique est

maintenant démodé. On se lasse de voir défigurer les personnages célèbres,

et l'on partage l'avis de Boileau:

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

Y a-t-il, en effet, des inventions plus saisissantes que la réalité? Un

romancier, si ingénieux qu'il soit, trouvera-t-il des combinaisons plus

variées et des scènes plus émouvantes que les drames de l'histoire?

L'esprit le plus fécond imaginerait-il, par exemple, des types aussi

curieux que ceux des femmes de la cour de Louis XIV et de Louis XV? Sans

doute leur histoire est connue. Je n'ai pas la prétention de recommencer

la biographie de la reine Marie-Thérèse, de Mme de Montespan, de la mère

du Régent, de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de Berry, des

soeurs de Nesle, de Mme de Pompadour, de Mme du Barry, de Marie Leczinska,

de Marie-Antoinette, de Madame Élisabeth, de la princesse de Lamballe.

Mais je voudrais, sans décrire l'ensemble de leur carrière, tenter de

tracer l'esquisse des héroïnes qui peuvent être appelées: _les femmes de

Versailles_.

Pour ce travail de reconstruction, ce ne sont pas les matériaux qui

manquent, ils sont plutôt trop abondants. Ce ne sont pas seulement les

anciens mémoires, ceux de Dangeau, de Saint-Simon, de la princesse

Palatine, de Mme de Caylus pour le règne de Louis XIV; du duc de Luynes,

de Maurepas, de Villars, du marquis d'Argenson, du président Hénault, de

l'avocat Barbier, de l'avocat Marais, de Duclos, de Mme du Hausset pour le

règne de Louis XV; du baron de Bezenval, de Mme Campan, de Weber, du comte

de Ségur, de la baronne d'Oberkirch pour le règne de Louis XVI, qui nous

serviront de guide. Ce sont encore les Histoires de Voltaire, de Henri

Martin, de Michelet, de M. Jobez; les patientes investigations de la

science moderne, les travaux des Sainte-Beuve, des Noailles, des Lavallée,

des Walckenaër, des Feuillet de Conches, des Le Roi, des Soulié, des

Rousset, des Pierre Clément, des d'Arneth, des Goncourt, des Lescure, de

la comtesse d'Armaillé, de MM. Boutaric, Honoré Bonhomme, Campardon, de

Barthélemy et de tant d'autres historiens et critiques distingués.

Assurément, il y a nombre de personnes qui connaissent à fond l'inventaire

de tous ces trésors. A de tels érudits je n'ai la pensée de rien

apprendre, et je ne suis, je le sais, que l'obscur disciple de tels

maîtres. Mais peut-être les gens du monde ne me blâmeront-ils pas d'avoir

étudié, pour eux, tant d'ouvrages; peut-être des jeunes filles qui ont

achevé leurs études classiques me sauront-elles gré de résumer à leur

intention des lectures qu'elles ne feraient pas. Mon but serait de

vulgariser l'histoire en respectant scrupuleusement la vérité, même

lorsque je ne la dirai pas tout entière; de repeupler les salles désertes,

de résumer brièvement les leçons de morale, de psychologie, de religion,

qui sortent du plus grandiose des palais.

Puissent les femmes de Versailles être pour moi autant d'Arianes dans ce

merveilleux labyrinthe!

Ce qui facilite la résurrection des femmes de la cour de Louis XIV et de

Louis XV, c'est la conservation du palais où se passa leur existence.

II

Une ville a rarement présenté un spectacle aussi frappant que celui

qu'offrait Versailles en 1871, pendant la lutte de l'armée contre la

Commune. Entre le grand siècle et notre époque, entre la majesté de

l'ancienne France et les déchirements de la France nouvelle, entre les

horreurs lugubres dont Paris était le théâtre et les radieux souvenirs de

la ville du Roi-Soleil, le contraste était aussi douloureux que

saisissant. Ces avenues où l'on se montrait le chef du gouvernement et le

glorieux vaincu de Reichshoffen; cette place d'armes encombrée de canons;

ces drapeaux rouges, tristes trophées de la guerre civile, qui étaient

portés à l'Assemblée, à la fois comme un signe de deuil et de victoire; ce

magnifique palais, d'où semblait sortir une voix suppliante qui adjurait

nos soldats de sauver un si bel héritage de splendeurs historiques et de

grandeurs nationales, tout cela remplissait l'âme d'une émotion profonde.

A l'heure d'angoisses où l'on se demandait avec une inquiétude, hélas!

trop justifiée, ce qu'allaient devenir les otages, où l'on savait que

Paris était la proie des flammes, où l'on se disait que peut-être, de la

Babylone moderne, de la capitale du monde, il ne resterait plus qu'un

monceau de cendres, le Panthéon de toutes nos gloires semblait nous

adresser des reproches et faire naître dans nos coeurs des remords. La

France de Charlemagne et de saint Louis, de Louis XIV et de Napoléon,

protestait contre cette France odieuse que les hommes de la Commune

avaient la prétention de faire naître sur les débris de notre honneur.

On se croyait le jouet d'un mauvais rêve. Il y avait quelque chose

d'insolite, de bizarre dans le bruit d'armes qui troublait les abords de

ce château, calme et majestueuse nécropole de la monarchie absolue.

Même dans ces jours cruels dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma

mémoire, l'ombre de Louis XIV m'apparaissait sans cesse. J'eus alors le

désir de revoir ses appartements. Ils étaient occupés en partie par le

personnel du ministère de la Justice et par les commissions de

l'Assemblée; mais on avait respecté la chambre du Grand Roi, et aucun

fonctionnaire n'aurait osé transformer en bureau le sanctuaire de la

royauté. Dans notre siècle de démagogie, je ne contemplais pas sans

respect cette chambre où le souverain par excellence mourut en roi et en

chrétien. Que de réflexions me fit faire l'incomparable galerie des

Glaces! A quelques jours de distance, elle avait été une salle de

triomphe, une ambulance et un dortoir. C'est là que notre vainqueur,

entouré de tous les princes allemands, avait proclamé le nouvel empire

germanique. C'est là que les blessés prussiens de Buzenval avaient été

portés. C'est là que les députés de l'Assemblée avaient couché quelques

jours en arrivant à Versailles.

Tristes vicissitudes du sort! Cette galerie étincelante, cet asile des

splendeurs monarchiques, ce lieu d'apothéose, où le pinceau de Lebrun a

ranimé les pompes du paganisme et la mythologie; cet Olympe moderne, où

l'imagination évoque tant de brillants fantômes, où l'aristocratie

française ressuscite avec son élégance et sa fierté, son luxe et son

courage; cette galerie de fêtes, qu'ont traversée tant de grands hommes,

tant de beautés célèbres, hélas! dans quelles circonstances douloureuses

m'était-il donné de la revoir! De l'une des fenêtres, je regardais ce

paysage grandiose où Louis XIV n'apercevait rien qui ne fût lui-même, car

le jardin créé par lui était tout l'horizon. Mes yeux se fixaient sur

cette nature vaincue, sur ces eaux amenées à force d'art qui ne

jaillissent qu'en dessin régulier, sur cette architecture végétale qui

prolonge et complète l'architecture de pierre et de marbre, sur ces

arbustes qui croissent avec docilité sous la règle et l'équerre. Je

comparais l'harmonieuse régularité du parc à l'art incohérent des époques

révolutionnaires, et au moment où l'astre que Louis XIV avait pris pour

devise se couchait à l'horizon, comme le symbole de la royauté évanouie,

je me disais:

«Ce soleil, il reparaîtra demain aussi radieux, aussi superbe. O France,

en sera-t-il de même de ta gloire?»

Je me préoccupais alors de celui que Pellisson appelait le miracle

visible, du potentat en l'honneur duquel tout était à bout de marbre, de

bronze et d'encens, et qui, pour nous servir d'une expression de Bossuet,

«n'a pas même joui de son sépulcre.» Dieu, me disais-je, lui a-t-il

pardonné cet orgueil asiatique, qui en a fait une sorte de Balthazar et de

Nabuchodonosor chrétien? Ce souverain qui chantait avec des larmes

d'attendrissement les hymnes composés à sa louange par Quinault, quelle

idée se fait-il aujourd'hui des grandeurs de la terre? Son âme

s'émeut-elle encore de nos intérêts et de nos passions, ou bien le monde,

grain de sable, atome dans l'univers immense, est-il trop misérable pour

appeler l'attention de ceux qui ont sondé les mystères de l'éternité? Que

pense-t-il, ce grand roi, de son Versailles, temple de la royauté absolue

qui devait, avant que le temps eût noirci ses lambris dorés, en être le

tombeau? Quelle opinion a-t-il de nos discordes, de nos misères, de nos

humiliations? Lui, qui avait conservé un souvenir si amer des troubles de

la Fronde, comment juge-t-il les excès de la démagogie actuelle? Son âme

de roi et de Français a-t-elle tressailli quand, dans cette salle décorée

de peintures triomphales, le nouveau maître de Strasbourg et de Metz a

restauré cet empire d'Allemagne que la France avait mis des siècles à

détruire? Quel contraste entre nos revers et les fresques superbes qui

ornent le plafond! La Victoire étend ses ailes rapides, la Renommée

embouche sa trompette. Porté sur un nuage et suivi de la Terreur, Louis

XIV tient en main la foudre. Le Rhin, qui se reposait sur son urne, se

relève épouvanté de la vitesse avec laquelle il voit le monarque

traversant les eaux, et d'effroi il laisse tomber son gouvernail. Les

villes prises sont représentées sous les traits de ces captives en pleurs.

L'Espagne, c'est le lion blessé; l'Allemagne, c'est cet aigle précipité

dans la poussière.

Tout en regardant avec mélancolie ces éblouissantes et fastueuses

peintures, je me rappelais ces paroles de Massillon: «Que nous reste-t-il

de ces grands noms qui ont autrefois joué un rôle si brillant dans

l'univers? On sait ce qu'ils ont été pendant ce petit intervalle qu'a duré

leur éclat; mais qui sait ce qu'ils sont dans la région éternelle des

morts?»

L'esprit plein de ces pensées, je descendais l'escalier de marbre, cet

escalier au haut duquel Louis XIV attendait le grand Condé, qui, affaibli

par l'âge et les blessures, ne montait que lentement:

«Mon cousin, lui dit le monarque, ne vous pressez pas. On ne peut pas

monter très vite quand on est chargé, comme vous, de tant de lauriers.»

Le soir, je voulais encore revoir la statue du Grand Roi, dont le souvenir

m'avait si vivement impressionné pendant toute la durée du jour. La nuit

était sereine. Sa beauté douce et recueillie contrastait doublement avec

les fureurs et les agitations des hommes. Son silence était interrompu par

le bruit de l'artillerie fratricide, qui tonnait dans le lointain. C'est

en l'honneur de Louis XIV que les sentinelles semblaient monter la garde

sur cette place, où il avait si souvent passé la revue de ses troupes. A

la lueur des étoiles, je contemplais la statue majestueuse de celui qui

fut plus qu'un roi. Sur son cheval colossal, il m'apparaissait comme la

personnification glorieuse du droit qu'on a qualifié de divin.

Républicaine ou monarchique, la France ne doit rien renier d'un tel passé.

L'histoire d'un pareil souverain ne saurait que lui inspirer des idées

hautes, des sentiments dignes d'elle et de lui. Il lutta jusqu'au bout

contre les puissances coalisées, et quand on prononçait en Europe ce mot

unique: le _roi_, chacun savait de quel monarque il s'agissait. Ah! cette

statue est bien l'image de l'homme habitué à vaincre, à dominer et à

régner, du potentat qui triomphait de la rébellion avec un regard mieux

que Richelieu avec la hache.

Laissons les coryphées de l'école révolutionnaire chercher en vain à

dégrader ce bronze impérissable. La boue qu'ils voudraient jeter au

monument n'atteindra pas même le piédestal. Dans cette nuit où les canons

de la Commune répondaient à ceux du Mont-Valérien, la statue me semblait

plus imposante que jamais. On eût dit qu'elle s'animait, comme celle du

Commandeur. Le geste avait quelque chose de plus fier et de plus impérieux

que dans les époques moins troublées. Son bâton de commandement à la main,

le Grand Roi, dont le regard est tourné du côté de Paris, semblait dire à

la ville insurgée, comme le convive de marbre à don Juan: «Repens-toi.»

III

La profonde impression que Versailles m'avait produite pendant les jours

de la Commune est loin de s'être affaiblie depuis ce moment. Des

circonstances bien imprévues ont fait occuper les appartements de la reine

par la direction politique du ministère des Affaires étrangères. Ma

modeste table de travail a été, une année, placée au bout de la salle du

Grand-Couvert, en face du tableau qui représente le _doge Imperiali_

s'humiliant devant Louis XIV, et j'ai eu le temps de réfléchir sur les

péripéties étranges, sur les caprices du sort, par suite desquels les

employés du ministère dont je fais partie étaient, pour ainsi dire, campés

au milieu de ces salles légendaires.

Les cinq pièces qui composent l'appartement de la reine ont toutes une

importance historique. A chacune se rattachent les plus curieux souvenirs.

Vous montez l'escalier de marbre. A droite est la salle des gardes de la

reine. C'est là que, le 6 octobre 1789, à 6 heures du matin, les gardes du

corps, victimes de la fureur populaire, défendirent avec tant de courage,

contre une bande d'assassins, l'entrée de l'appartement de

Marie-Antoinette. La salle suivante est celle du Grand-Couvert. C'est là

que les reines dînaient solennellement, en compagnie des rois; ces festins

d'apparat avaient lieu plusieurs fois par semaine, et le peuple était

admis à les contempler. Non seulement comme reine, mais déjà comme

dauphine, Marie-Antoinette se soumit à cette bizarre coutume. «Le dauphin

dînait avec elle, nous dit Mme Campan dans ses Mémoires, et chaque ménage

de la famille royale avait tous les jours son dîner public. Les huissiers

laissaient entrer tous les gens proprement mis. Ce spectacle faisait le

bonheur des provinciaux. A l'heure des dîners, on ne rencontrait dans les

escaliers que de braves gens qui, après avoir vu la dauphine manger sa

soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli et qui couraient

ensuite, à perte d'haleine, pour aller voir Mesdames manger leur dessert.»

Après la salle du Grand-Couvert est le salon de la Reine. Le cercle de la

souveraine se tenait dans cette pièce, où l'on faisait les présentations.

Son siège était placé au fond de la salle, sur une estrade couverte d'un

dais dont on voit encore les pitons d'attache dans la corniche en face des

fenêtres. C'est là que brillèrent les beautés célèbres de la cour de Louis

XIV, avant que le roi allât s'emprisonner dans les appartements de Mme de

Maintenon. C'est là que le président Hénault et le duc de Luynes venaient

sans cesse causer avec cette aimable et bonne Marie Leczinska, en qui

chacun se plaisait à reconnaître les vertus d'une bourgeoise, les manières

d'une grande dame, la dignité d'une reine. C'est là que Marie-Antoinette,

la souveraine à la taille de nymphe, à la marche de déesse, à l'aspect

doux et fier digne de la fille des Césars, recevait, avec cet air royal de

protection et de bienveillance, avec ce prestige enchanteur dont les

étrangers emportaient le souvenir à travers l'Europe comme un

éblouissement.

La pièce suivante est, de toutes, celle qui évoque le plus de souvenirs.

C'est la chambre à coucher de la reine, la chambre où sont mortes deux

souveraines: Marie-Thérèse et Marie Leczinska; deux dauphines: la dauphine

de Bavière et la duchesse de Bourgogne;--la chambre où sont nés dix-neuf

princes et princesses du sang, et parmi eux deux rois, Philippe V, roi

d'Espagne, et Louis XV, roi de France;--la chambre qui, pendant plus d'un

siècle, a vu les grandes joies et les suprêmes douleurs de l'ancienne

monarchie.

Cette chambre a été occupée par six femmes: d'abord par la vertueuse

Marie-Thérèse, qui s'y installa le 6 mai 1682, et y rendit le dernier

soupir, le 30 juillet de l'année suivante;--ensuite par la femme du Grand

Dauphin, la dauphine de Bavière, qui y mourut le 20 avril 1690, à l'âge de

vingt-neuf ans; puis par la charmante duchesse de Bourgogne, qui s'y

établit dès son arrivée à Versailles, le 8 novembre 1696, y mit au monde

trois princes, dont le dernier seul vécut et régna sous le nom de Louis

XV, et y mourut le 12 février 1712, à l'âge de vingt-six ans;--puis par

cette infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire, qui était fiancée avec le

jeune roi de France, et qui demeura là, depuis le mois de juin 1722

jusqu'au mois d'avril 1725, époque où le mariage projeté fut rompu;

--ensuite par la pieuse Marie Leczincka, qui s'installa dans cette chambre

le 1er décembre 1725, y donna naissance à ses dix enfants, y habita

pendant un règne de quarante-trois ans, y mourut le 24 juin 1768, entourée

de la vénération universelle;--enfin par la plus poétique des femmes, par

celle qui résume en elle les triomphes et les humiliations, les joies et

les douleurs, par celle dont le nom seul inspire l'attendrissement et le

respect, par Marie-Antoinette. C'est là que vinrent au monde ses quatre

enfants et qu'elle faillit mourir à la naissance de sa première fille, la

future duchesse d'Angoulême. Une antique et bizarre étiquette autorisait

le peuple à s'introduire, en pareil cas, dans le palais des rois. La

galerie des Glaces, les salons, l'oeil-de-Boeuf, la chambre de la reine,

étaient envahis par la foule. Marie-Antoinette, manquant d'air respirable,

perdit connaissance pendant trois quarts d'heure. Quand elle revint à

elle, Louis XVI lui présenta la princesse qui venait de naître:

«Pauvre petite, dit-elle, vous n'étiez pas désirée, mais vous n'en serez

pas moins chère. Un fils eût plus particulièrement appartenu à l'État;

vous serez à moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur

et vous adoucirez mes peines.»

Ce fut là aussi que virent le jour les deux fils du roi et de la reine

martyrs: l'un, né le 22 octobre 1781, mort le 4 juin 1789; l'autre, né le

27 mars 1785, connu sous le nom de duc de Normandie, et qui devait plus

tard s'appeler Louis XVII.

Dans cette chambre mémorable à tant de titres, commença l'agonie de la

royauté française. Marie-Antoinette y dormait le matin du 6 octobre 1789,

quand elle fut réveillée par l'insurrection. Au fond de la chambre, dans

le panneau où est actuellement le portrait de la reine par Mme Lebrun, une

petite porte conduisait aux appartements du roi. C'est par là que la

malheureuse souveraine s'échappa pour aller chercher un refuge auprès de

Louis XVI, pendant que les émeutiers assassinaient les gardes du corps.

Quelques instants après elle quittait Versailles, qu'elle ne devait jamais

revoir. Depuis lors, aucune femme n'occupa les appartements de la reine.

Le théâtre subsiste, les décors sont à peine modifiés; mais il faut faire

sortir de la poussière du temps les acteurs, les actrices surtout.

L'année que j'ai passée dans ces salles encore si pleines de leur souvenir

m'a donné la première idée du travail que je publie aujourd'hui. Que de

fois j'ai cru apercevoir, comme autant de gracieux fantômes, les femmes

illustres qui ont aimé, qui ont souffert, qui ont pleuré dans ce séjour!

Je voudrais me rendre un compte minutieux du rôle qu'elles y ont joué,

mentionner avec précision les appartements qu'elles ont habités, montrer

en détail l'existence qu'elles menaient, indiquer, pour nous servir d'une

expression de Saint-Simon, ce qu'on pourrait appeler la _mécanique_ de la

vie de la cour.

Je veux essayer l'histoire du château de Versailles lui-même par les

femmes qui l'ont habité depuis 1682, époque où Louis XIV y fixa sa

résidence, jusqu'au 6 octobre 1789, jour fatal où Louis XVI et

Marie-Antoinette le quittèrent sans retour. Le sanctuaire de la monarchie

absolue devait être également son tombeau.

Ni les nièces de Mazarin, ni la Grande Mademoiselle, ni les duchesses de

La Vallière et de Fontanges, ne doivent être considérées comme des _femmes

de Versailles_. A l'époque où ces héroïnes brillèrent de tout leur éclat,

Versailles n'était pas encore la résidence officielle de la cour et le

siège du gouvernement.

Nous ne commencerons donc cette étude qu'en 1682, année où Louis XIV,

quittant Saint-Germain, son séjour habituel, s'établit définitivement dans

sa résidence de prédilection.

Pendant plus d'un siècle,--de 1682 à 1789,--combien de curieuses figures

apparaîtront sur cette scène radieuse! Que de vicissitudes dans leurs

destinées! que de singularités et de contrastes dans leurs caractères!

C'est la bonne reine Marie-Thérèse, douce, vertueuse, résignée, se faisant

aimer et respecter de tous les honnêtes gens. C'est l'orgueilleuse

sultane, la femme à l'esprit étincelant, moqueur, acéré, l'altière,

l'omnipotente marquise de Montespan.

C'est la femme dont le caractère est une énigme et la vie un roman, qui a

connu tour à tour toutes les extrémités de la mauvaise et de la bonne

fortune, et qui, avec plus de rectitude que d'effusion, avec plus de

justesse que de grandeur, a eu du moins le mérite de réformer la vie d'un

homme dont les passions avaient été divinisées: Mme de Maintenon. C'est la

princesse Palatine, la femme de Monsieur, frère du roi, la mère du futur

Régent, Allemande enragée, invectivant sa nouvelle patrie, représentant, à

côté de l'apothéose, la satire, exhalant dans ses lettres les colères d'un

Alceste en jupon, rustique, mais spirituelle, plus impitoyable, plus

caustique, plus passionnée que Saint-Simon lui-même; femme étrange, au

style brusque, impétueux, au style qui, comme le dit Sainte-Beuve, a de la

barbe au menton, et de qui l'on ne sait trop, quand on le traduit de

l'allemand en français, s'il tient de Rabelais ou de Luther.

C'est la duchesse de Bourgogne, la sylphide, la sirène, l'enchanteresse du

vieux roi; la duchesse de Bourgogne, dont la mort précoce fut le signal de

l'agonie d'une cour naguère si éblouissante.

Sous Louis XV, c'est la vertueuse, la sympathique Marie Leczinska, le

modèle du devoir, qui joue auprès de Louis XV le même rôle respecté, mais

effacé que Marie-Thérèse auprès de Louis XIV. C'est l'intrigante, la

femme-ministre, la marquise de Pompadour, vraie magicienne, habituée à

tous les enchantements, à toutes les féeries du luxe et de l'élégance,

mais qui restera toujours une parvenue faite pour l'Opéra plutôt que pour

la cour.

Ce sont les six filles de Louis XV, types de piété filiale et de vertu

chrétienne: Madame Infante, si tendre pour son père; Madame Henriette, sa

soeur jumelle, morte de chagrin à vingt-quatre ans pour ne s'être pas

mariée suivant son coeur; Madame Adélaïde et Madame Victoire,

inséparables dans l'adversité comme dans les beaux jours; Madame Sophie,

douce et timide; Madame Louise, successivement amazone et carmélite, qui,

dans le délire de l'agonie, s'écriait: «Au paradis, vite, vite! Au

paradis, au grand galop!»

C'est Mme Dubarry, déguisée en comtesse et destinée par l'ironie du sort à

ébranler les bases du trône de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV.

Puis après le scandale, sous le règne qui est l'heure de l'expiation,

c'est Madame Élisabeth, nature angélique et essentiellement française,

montrant, au milieu des plus horribles catastrophes, non seulement du

courage, mais de la gaieté; c'est la princesse de Lamballe, gracieuse et

touchante héroïne de l'amitié; c'est Marie-Antoinette, dont le nom seul

est plus pathétique que tous les commentaires.

Dans la carrière de ces femmes, que d'enseignements historiques, et aussi

que de leçons de psychologie et de morale! Qui ferait mieux connaître la

cour, «ce pays où les joies sont visibles mais fausses, et les chagrins

cachés mais réels;» la cour, «qui ne rend pas content et qui empêche qu'on

ne le soit ailleurs[1]!»

[Note 1: La Bruyère, _De la Cour._]

Les femmes de Versailles ne nous disent-elles pas toutes: «La condition la

plus heureuse en apparence a ses amertumes secrètes qui en corrompent

toute la félicité. Le trône est le siège des chagrins, comme la dernière

place; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du

pauvre et du laboureur, et, de peur que notre exil ne nous devienne trop

aimable, nous y sentons toujours par mille endroits qu'il manque quelque

chose à notre bonheur[1].»

[Note 1: Massillon, _Sermon sur les afflictions._]

Un portrait de Mignard représente la duchesse de La Vallière avec ses

enfants: Mlle de Blois et le comte de Vermandois. Elle est pensive et

tient à la main un chalumeau, à l'extrémité duquel flotte une bulle de

savon avec ces mots: _Sic transit gloria mundi_, «Ainsi passe la gloire du

monde.» Ne pourrait-ce pas être la devise de toutes les héroïnes de

Versailles?

Combien auraient pu dire comme Mme de Sévigné, riche aussi, honorée,

adulée, heureuse en apparence: «Je trouve la mort si terrible, que je hais

plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines dont elle est semée.

Vous me direz que je veux donc vivre éternellement? Point du tout; mais si

on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien mieux aimé mourir entre les

bras de ma nourrice; cela m'aurait ôté bien des ennuis, et m'aurait donné

le ciel bien sûrement et bien aisément[2].»

[Note 2: Mme de Sévigné, lettre du 16 mars 1672.]

La princesse Palatine, Madame, femme du frère de Louis XIV, écrivait à

propos de la mort de la reine d'Espagne: «J'entends et je vois tous les

jours tant de vilaines choses, que tout cela me dégoûte de la vie. Vous

aviez bien raison de dire que la bonne reine est maintenant plus heureuse

que nous, et si quelqu'un voulait me rendre, comme à elle et à sa mère, le

service de m'envoyer en vingt-quatre heures de ce monde dans l'autre, je

ne lui en saurais certes pas mauvais gré. [1]»

[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.]

Mème avant l'heure des grandes humiliations où il faudra descendre

l'escalier de marbre de Versailles pour ne plus le remonter, Mme de

Montespan cachait dans «son triomphe extérieur un fond de tristesse» [2].

[Note [2]: Mme de Sévigné, lettre du 31 juillet 1675.]

La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter, Mme de

Maintenon, écrivait à Mme de La Maisonfort: «Que ne puis-je vous donner

mon expérience! que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les

grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas

que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine à

imaginer? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté les plaisirs; j'ai passé des

années dans le commerce de l'esprit; je suis venue à la faveur, et je vous

proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux.»

C'est encore Mme de Maintenon qui disait à son frère, le comte d'Aubigné:

«Je n'y puis plus tenir, je voudrais être morte.»

C'est elle qui, résumant les phases de sa carrière si surprenante,

écrivait à Mme de Caylus, deux ans avant de mourir: «On rachète bien les

plaisirs et l'enivrement de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie,

que, depuis l'âge de trente-deux ans, qui fut le commencement de ma

fortune, je n'ai pas été un moment sans peine, et qu'elles ont toujours

augmenté[1].»

[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon à Mme de Caylus, 19 avril 1717.]

Les femmes du règne de Louis XV ne fournissent pas moins de sujets aux

réflexions philosophiques. Pendant que leur char de triomphe s'avance au

milieu d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle à l'oreille

de cruelles paroles. Semblables à des actrices qui ont devant elles un

public fantasque et versatile, elles craignent toujours que les

applaudissements ne se changent en huées, et c'est avec un fond de terreur

que, malgré leur aplomb apparent, elles continuent à jouer leur triste

rôle.

Les favorites des rois ne semblent-elles pas se réunir toutes pour

s'écrier avec saint Augustin: «O mon Dieu! vous l'avez ordonné, et la

chose ne manque jamais d'arriver, que toute âme qui est dans le désordre

soit à elle-même son supplice. Si l'on y goûte certains moments de

félicité, c'est une ivresse qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est

pas mort; il n'est qu'assoupi. La raison aliénée revient bientôt, et avec

elle reviennent les troubles amers, les pensées noires et les cruelles

inquiétudes[1].»

[Note 1: Massillon, _Panégyrique de sainte Madeleine_.]

La jeune duchesse de Châteauroux, qui passe du matin au soir «comme

l'herbe des champs», résume dans sa courte carrière toutes les misères et

toutes 1es déceptions de la vanité. A l'apogée de sa faveur, Mme de

Pompadour est plongée dans la mélancolie. Sa femme de chambre, Mme du

Hausset, confidente de ses perpétuels soucis, lui dit avec une

commisération sincère:

«Je vous plains, madame, tandis que tout le monde vous envie.»

Et la marquise, blasée de faux plaisirs, tourmentée par de vraies

souffrances, prononce cette parole si amère:

«La sorcière a dit que j'aurais le temps de me reconnaître avant de

mourir. Je le crois, car je ne périrai que de chagrin.»

A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte est oubliée de tous. La

reine elle-même en fait la remarque, lorsqu'elle écrit au président

Hénault: «Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus, que si elle

n'eût jamais existé. Voilà le monde; c'est bien la peine de l'aimer.»

Les destinées des héroïnes de Versailles ne sont pas seulement

intéressantes au point de vue moral; elles ont, sous le rapport de

l'histoire, une importance, pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces

femmes résument, en effet, toute une société, personnifient toute une

époque. Mme de Montespan, la beauté superbe, la grande dame fière de sa

naissance, de son esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme

qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant qu'admirer, à

ce point que les courtisans disent ne pas oser passer sous ses fenêtres,

parce que c'est passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan, que

les anciens auraient représentée en Cybèle portant Versailles sur son

front, n'est-elle pas comme une incarnation de cette France altière et

triomphante de l'apogée du règne de Louis XIV, de cette France qui

ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe dans des nuages d'encens

le souverain radieux dont elle est idolâtre? Mais l'orgueil de la favorite

sera châtié, et, pour elle de même que pour le roi, les humiliations

succéderont aux triomphes.

Les rayons du soleil n'ont plus la même splendeur, l'astre-roi qui décline

a perdu l'ardeur de ses feux: Mme de Maintenon apparaît. Avec sa nature et

son style tempérés, son respect pour les convenances et pour la règle, sa

piété mêlée d'un peu d'ostentation, elle est le symbole vivant de la

nouvelle cour.

Après Louis XIV, la Régence; avec la Régence, le scandale. La duchesse de

Berry[1], si fantasque, si capricieuse, si passionnée, n'est-elle pas

l'image de cette époque?

Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle de prestige et de

dignité, dont la duchesse de Châteauroux, la marquise de Pompadour, Mme

Dubarry, sont en quelque sorte les symboles vivants. Et cependant, même

alors, il y a encore çà et là des moeurs patriarcales, des sentiments

vraiment chrétiens, des caractères qui honorent la nature humaine. La

reine Marie Leczinska en est la personnification; elle et ses filles

conservent à la cour les dernières traditions des convenances. Enfin vient

Marie-Antoinette, la femme qui représente, dans la plus saisissante et la

plus tragique de toutes les destinées, non seulement la majesté et les

douleurs de la monarchie, mais toutes les grâces et toutes les angoisses,

toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe.

Trop souvent, en étudiant l'histoire, on y rencontre le scandale; mais on

y trouve aussi un enseignement. Ce ne sont pas surtout les femmes

vertueuses qui s'écrient: «Vanité, tout est vanité.» Ce sont les coupables

qui sortent de leurs tombes et, se frappant la poitrine, font amende

honorable devant la postérité.

[Note 1: Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans, fille du Régent, épousa en 1710

le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve dès 1714; elle

mourut en 1719, à l'âge de vingt-quatre ans.]

Ces beautés, qui jettent un éclat passager sur la scène du monde,

s'évanouissent comme des ombres; semblables à l'herbe des champs, elles

passent du matin au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple,

devient une sorte de morale en action.

Le présent volume est consacré aux femmes de la cour de Louis XIV. Si la

jeunesse, à laquelle nous dédions cette édition spéciale, y trouve quelque

intérêt, il sera suivi de plusieurs autres.

LA COUR

DE

LOUIS XIV

I

LE CHÂTEAU DE VERSAILLES

Avant de rappeler le rôle que les femmes de Versailles ont joué, il faut

dire quelques mots du théâtre sur lequel leurs destinées se sont

accomplies et montrer par quelle transformation miraculeuse un endroit

triste et sombre, plein de sables mouvants et de marécages, sans vue, sans

eau, sans forêt, fut façonné, pour ainsi dire, à l'image du Grand Roi, et

devint une merveille, objet de l'admiration du monde entier. Comme ces

grands fleuves qui, à leur source, sont à peine un petit ruisseau,

l'existence du palais destiné à tant de splendeur commença dans les

proportions les plus modestes.

C'est en 1624 que Louis XIII fit bâtir à Versailles un rendez-vous de

chasse sur une éminence où il y avait auparavant un moulin à vent. En

1627, dans une assemblée de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre

reprochait au roi de ne pas achever les bâtiments de la couronne, et il

disait à ce propos:

«L'inclination de Sa Majesté n'est point portée à bâtir; les finances de

la chambre ne seront point épuisées par ses somptueux édifices, si ce

n'est qu'on veuille lui reprocher le chétif château de Versailles, de la

construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre

vanité[1].»

[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage

publié par M. Le Roi sous ce titre: _Louis XIII et Versailles_.]

En 1651, huit ans après la mort de son père, Louis XIV, alors dans sa

treizième année, vint pour la première fois à Versailles. Il s'attacha dès

lors à ce séjour, et quelques années plus tard il le choisit pour y donner

des fêtes magnifiques. Au mois de mai 1664, il y fit célébrer les

_Plaisirs de l'île enchantée,_ divertissements empruntés au poème de

l'Arioste, à l'exécution desquels concoururent Benserade et le président

de Périgny pour les récits en vers, Molière et sa troupe pour la comédie,

Lulli pour la musique et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour

les décors, les illuminations et les feux d'artifice.

Le 7 mai, première journée des fêtes, il y eut une course de bagues en

présence des deux reines[1], dans un cirque de verdure élevé à l'entrée de

ce qu'on nomme aujourd'hui le tapis vert.

[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Thérèse.]

Le jeune Louis XIV, vêtu d'un costume où tous les diamants de la couronne

resplendissaient, représentait le paladin Roger dans l'île d'Alcine. Après

le tournoi, dont il fut le vainqueur, Flore et Apollon arrivèrent, pour le

féliciter, sur des chars que traînaient les nymphes, les satyres, les

dryades. Au banquet, le _Temps_, les _Heures_, les _Saisons_, servirent

les convives, abrités, sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses.

Le lendemain, 8 mai, on représenta, sur un théâtre élevé au milieu de la

même allée, la _Princesse d'Élide_, pièce dans laquelle Molière jouait les

rôles de Lyciscas et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide, avec

feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le 10, course de têtes dans

les fossés du château; le 11, représentation des _Fâcheux_, de Molière; le

12, loterie où se trouvaient des ameublements, des pièces d'argenterie,

des pierres précieuses, et, le soir, le _Tartuffe_; le 13, le _Mariage

forcé_; le 14, départ du roi et de la cour pour Fontainebleau.

Versailles n'était pas encore la résidence royale; mais Louis XIV venait

de temps en temps y passer quelques jours, parfois quelques semaines,

surtout quand il voulait éblouir les yeux et fasciner les imaginations par

l'éclat de ces fêtes pompeuses qui ressemblaient à des apothéoses.

Le 14 septembre 1665, il y eut à Versailles une grande chasse, où la

reine, Madame Henriette d'Angleterre, Mlle de Montpensier, Mlle d'Alençon,

chassèrent en costume d'amazones; et, au mois de février 1667, un

carrousel qui recula les bornes de la magnificence.

La _Gazette_ a soin de nous décrire le cortège des dames de la cour,

«toutes admirablement équipées et sur des chevaux choisis, conduites par

Madame, avec une veste des plus superbes, et sur un cheval blanc houssé de

brocart, semé de perles et de pierreries.» Après l'escadron féminin

apparaissait le Roi-Soleil, «ne se faisant pas moins connaître à cette

haute mine qui lui est particulière qu'à son riche vêtement à la

hongroise, couvert d'or et de pierres précieuses, avec un casque ondoyé de

plumes, et à la fierté de son cheval, qui semblait plus superbe de porter

un si grand monarque que de la magnificence de son caparaçon et de sa

housse pareillement couverte de pierreries[1].» Venaient ensuite:

Monsieur, frère du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien, habillé

en Indien, puis les autres seigneurs, qui formaient dix quadrilles.

[Note 1: _Gazette_ de 1667.]

Le 10 juillet 1668, nouvelles réjouissances: dans la journée,

représentation des _Fêtes de l'Amour et de Bacchus_, paroles de Quinault,

musique de Lulli, et de _Georges Dandin_, joué par Molière et par sa

troupe; le soir, festin et bal; à 2 heures du matin, illuminations. Le

pourtour du parterre de Latone, la grande allée, la terrasse et la façade

du palais étaient décorés de statues, de vases, de candélabres éclairés

d'une manière ingénieuse, qui les faisait paraître comme enflammés à

l'intérieur. Les fusées des feux d'artifice se croisaient au-dessus du

château, et, lorsque toutes ces lumières s'éteignaient, dit Félibien en

terminant le récit de la fête, on s'aperçut que le jour, «jaloux des

avantages d'une belle nuit,» commençait à poindre.

Le 17 septembre 1672, la troupe du roi représentait les _Femmes savantes_

de Molière, qui furent, dit la _Gazette_, «admirées d'un chacun.» Du 8

février au 19 avril 1674, Bourdalouc prêchait le carême à Versailles; le

11 juillet, on y jouait le _Malade imaginaire_ de Molière, mort l'année

précédente; au mois d'août, il y avait une série de grandes fêtes.

Félibien fait une description saisissante de la nuit du 31 août 1674, où

l'on vit tout à coup, sous un ciel sans étoiles et du noir le plus sombre,

un ruissellement inouï de lumières. Tous les parterres étincelaient. La

grande terrasse qui est devant le château était bordée d'un double rang de

feux espacés à deux pieds l'un de l'autre. Les rampes et les degrés du fer

à cheval, tous les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins

resplendissaient de mille flammes. De l'Italie était venu cet art

pyrotechnique, ce mélange de feux, de fleurs et d'eau, qui faisait

ressembler le parc au jardin d'Armide. Les rives du grand canal étaient

ornées de statues et de décorations d'architecture, derrière lesquelles on

avait disposé un nombre infini de lumières qui les faisaient paraître

transparentes. Le roi, la reine et toute la cour étaient sur des gondoles

richement ornées. Des bateaux remplis de musiciens les suivaient, et

l'écho répétait les sons d'une harmonie magique.

A partir de l'année suivante, de grands travaux, commencés par Levau et

Dorbay, continués par Jules Hardouin Mansart, furent entrepris à

Versailles, où Louis XIV voulait fixer sa résidence définitive. Quels

motifs le déterminaient à renoncer à ce château de Saint-Germain où il

était né, à ce château si admirablement situé, d'où l'on découvre un si

beau fleuve, un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque à

Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue. L'air y est vif et

salubre, et, du haut de la terrasse adossée à la forêt, on contemple un

des panoramas les plus variés et les plus majestueux du globe.

Si Louis XIV avait dépensé pour embellir et agrandir le vieux château,

--celui qui existe encore,--et le château neuf,--celui qui était situé en

face de la Seine et qui fut détruit sous Louis XVI,--la moitié des sommes

dépensées pour Versailles, quel incomparable palais, quelles merveilles

aurait-on admirés! Que n'aurait-on pas pu faire du château neuf de

Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le pavillon Henri IV,--de ce

château si élégant, dont les escaliers paraissaient de loin comme des

arabesques en relief incrustées sur le flanc de la colline, et dont les

cinq terrasses successives, ornées de bosquets, de bassins, de parterres

de fleurs, descendaient jusqu'à la Seine? Comment préférer à une telle

résidence, à un tel paysage, un manoir obscur sans perspective, entouré

d'étangs fangeux, sur un terrain où, au lieu d'être favorisé par la

nature, il fallait la tyranniser, la dompter à force d'art et d'argent?

Était-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher de Saint-Denis,

dernier terme de la grandeur royale, qui rendait Saint-Germain

antipathique à Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire à l'horizon:

_Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris_, contrariait-il

l'ivresse de vie et de toute-puissance qui débordait en lui?

Cette pensée pusillanime nous semble indigne du Grand Roi. Nous inclinons

plutôt à croire que ce qui éloignait Louis XIV de Saint-Germain, c'était

le souvenir du temps où, chassé de Paris par les troubles de la Fronde, il

fut transporté nuitamment dans le vieux château. Sans doute il n'aimait

pas voir, de sa fenêtre, cette capitale qui avait insulté son enfance.

S'arracher à un souvenir importun, effacer complètement, même dans la

pensée, les derniers vestiges des actes de rébellion contre l'autorité

royale, choisir une résidence qui n'était rien pour en faire le plus

radieux des palais, se complaire dans cette transformation comme dans le

triomphe de la puissance, de l'orgueil, de la force de volonté, tout créer

soi-même: architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre la nature

à plier sous le joug et à s'avouer vaincue, comme la révolution: tel fut

le rêve de Louis XIV, et ce rêve il le réalisa.

De 1675 à 1682, les travaux de Versailles se poursuivirent avec une

étonnante activité. On acheva les grands appartements du roi et l'escalier

dit des Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces, à l'endroit où

une terrasse occupait le milieu de la façade, du côté des jardins. On

ajouta au château l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, à

droite et à gauche, les bâtiments qui bordent la première cour avant le

château, et qu'on désigne sous le nom d'ailes des Ministres. On éleva la

grande et la petite écurie.

Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement actuel du

salon d'Hercule et du vestibule qui se trouve au-dessous. Le 30 avril

1682, l'archevêque de Paris, François de Harlay, bénit la nouvelle

chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa définitivement à

Versailles[1].

[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de Versailles,

on n'a qu'à regarder le tableau de Van der Meulen, qui est dans

l'antichambre du roi (salle N° 121 de la _Notice du Musée_, par M.

Soulié). Ce tableau, qui porte le N° 2145, représente Versailles tel qu'il

était avant les travaux ordonnés par Louis XIV.]

Le roi s'établit au centre même du palais. Le salon dit oeil-de-Boeuf[2]

était alors divisé en deux pièces: la chambre des Bassans, ainsi nommée

parce qu'elle contenait plusieurs tableaux de ce maître,--c'est là

qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever du souverain,--et

l'ancienne chambre de Louis XIII, où Louis XIV coucha de 1682 à 1701. A

côté de cette chambre était le grand cabinet, où se faisaient les

cérémonies du lever et du coucher, où le roi donnait audience au nonce et

aux ambassadeurs, où il recevait le serment des grands officiers de sa

maison[3]. La salle suivante[4] était alors séparée en deux. La partie la

plus rapprochée de la chambre du roi se nommait le cabinet du Conseil,

--c'est là que Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes

décisions de son règne;--l'autre se nommait le cabinet des Termes ou des

Perruques.

[Note 2: Salle N° 123 de la _Notice du Musée_.]

[Note 3: Salle N° 124 de la _Notice_. Cette pièce devint la chambre à

coucher de Louis XIV, et c'est là qu'il mourut.]

[Note 4: Salle du Conseil (N° 125 de la _Notice_).]

La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une au premier étage,

l'autre au rez-de-chaussée, dans la portion méridionale de l'ancien

château de Louis XIII, celle qui domine l'orangerie et la pièce d'eau des

Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient, par le salon de la

Paix, à la galerie des Glaces, le chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A

l'autre extrémité de la galerie commençaient, avec le salon de la

Guerre, les salles désignées sous le nom de grands appartements du roi,

pièces d'apparat et de réception, portant des noms mythologiques: salle

d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus.

Le gouverneur du palais et le confesseur du roi logèrent dans l'aile du

nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-delà de

l'emplacement où est la chapelle actuelle, on plaça les princes de Condé

et de Conti, le gouverneur des enfants de France et un bon nombre de

grands officiers et de chapelains. Dans la grande salle du midi, les

enfants de France et la famille d'Orléans habitèrent en face des jardins.

Enfin, les secrétaires d'État, ministres de la maison du roi, des affaires

étrangères, de la guerre, de la marine, s'installèrent dans les deux corps

de bâtiment devant lesquels s'élèvent aujourd'hui les statues d'hommes

célèbres. L'ensemble de ces immenses constructions, subdivisées à l'infini

dans l'intérieur, servait d'habitation à plusieurs milliers d'individus.

Versailles était achevé. A part très peu de modifications, il offrait

l'aspect qu'il présente aujourd'hui. Du côté de la ville, le monument,

quoique grandiose, est disparate. Son architecture composite, le contraste

qui se fait remarquer entre la brique et la pierre, entre le château

primitif et ses immenses accroissements, a quelque chose qui étonne. De

l'autre côté, celui du parc, tout, au contraire, est majestueux, régulier,

empreint d'une harmonie parfaite. Cette façade ou, pour mieux dire, ces

trois façades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze ouvertures sur le

jardin; ce corps de bâtiment où habite le maître, et qui fait saillie au

milieu d'une longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer, comme

pour garder une respectueuse distance; ces bosquets façonnés en murailles

de verdure, ces bassins encadrés dans des marbres précieux, dépendant du

palais, dont ils sont le complément, tout cela frappe l'esprit et les yeux

d'un véritable saisissement.

Jamais peut-être la splendeur d'un palais ne s'est mieux identifiée avec

la grandeur d'un homme.

L'idole est digne du temple, le temple digne de l'idole. Il y a toujours

dans les monuments quelque chose d'immatériel, de moral, pour ainsi dire,

et ils empruntent leur poésie à la pensée qui s'y rattache. C'est, pour

une cathédrale, l'idée de Dieu. C'est, pour Versailles, l'idée du Roi. La

mythologie, comme on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une

allégorie magnifique dont Louis XIV est la réalité. C'est lui partout,

lui toujours. Les héros, les divinités de la fable, ne font que lui prêter

leurs attributs ou se mêler à ses courtisans.

En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts les eaux qui se

croisent dans les airs en voûtes étincelantes. Apollon, son symbole

favori, préside à ce monde enchanté, comme le dieu de la lumière,

l'inspirateur des Muses; le soleil du dieu paraît s'humilier devant celui

du roi: _Nec pluribus impar_. La nature et l'art s'unissent pour célébrer

par un hosanna perpétuel la gloire du souverain.

II

LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682

La Cour de Louis XIV · 第 1 / 11 段