dont il a décrit les splendeurs (_Hecat._, IV, III), et il n’a pas
ménagé les louanges au pontife, dans la cinquième élégie du même livre,
pour les embellissements dont il avait doté Rome: le Ponte-Sisto, la
Via-Lata, les rues boueuses changées en larges avenues, etc. C’est
toutefois bien à tort qu’il le félicite d’avoir dignement restauré
les monuments antiques, car on accuse avec raison Sixte IV de s’être
servi d’eux comme de simples carrières de marbre pour en tirer ses
constructions nouvelles. M. Müntz (_Les Arts à la cour des Papes
pendant le XVe et le XVIe siècles_) a reproduit un poème d’Aurelio
Prandolini, _De laudibus Sixti Quarti_, pour montrer quel avait
été l’enthousiasme des contemporains en voyant s’édifier cette Rome
nouvelle sur les ruines de l’ancienne; il aurait pu citer aussi les
pièces V et VI du quatrième livre de l’_Hecatelegium_.
Au milieu de ces splendeurs et malgré une hospitalité dont il
finissait par se dégoûter sans doute, Pacifico n’en restait pas moins
misérable. Il écrit à son ami Bictinicus (IV, IV), qu’à moins d’être
un empoisonneur[140], un maquereau ou un filou, il est impossible de
vivre à son aise à Rome. Et cependant Dieu sait s’il était homme de
ressources! Il lui énumère tous les métiers dont il était capable:
Astrologue, médecin, rhéteur, grammairien, sorcier,
Bouffon, tavernier, parasite...;
il se vante encore d’être bon cuisinier, de savoir tricher au jeu
comme pas un, d’avoir, en un mot, autant de tours de gibecière que
Panurge, et il ne parvient pas à gagner sa pauvre vie! Qu’il fût
quelque peu médecin, nous en avons la preuve dans diverses pièces
de l’_Hecatelegium_, notamment III, VIII, où il demande à Alphonse
d’Aragon, roi de Naples, à suivre ses camps pour guérir les blessés, et
V, X, où il prétend avoir en sa possession une eau merveilleuse pour
rappeler à la vie les soldats les plus mortellement atteints: c’était
peut-être l’_eau d’arquebuse_, dont la recette est arrivée jusqu’à
nous. Mais son métier le plus lucratif fut encore celui de précepteur,
sans doute dans quelques-unes de ces familles princières, les Baglioni
et les Salviati, où il était si bienvenu. On ne saurait trop admirer,
étant donné l’homme, les excellents préceptes de morale et de vertu
qu’il inculquait à ses élèves. Nous en avons au moins deux exemples, la
huitième élégie du livre VII, _Ad Antonium_, et la troisième du livre
X, _Ad Franciscam_, où il rappelle à cette jeune femme le temps où il
l’éduquait, sous l’égide de sa sainte mère,
_Cum tibi sub sancta matre magister eram._
Nous qui connaissons l’_Hecatelegium_, publié par lui vers la fin
de sa longue existence, en 1489, nous le voyons mal dans ce rôle
de magister. D’autant plus qu’avant même qu’il ne les imprimât, ses
vers licencieux n’étaient pas ignorés; aussi répondait-il à l’un de
ses protecteurs, Braccio Baglioni, qui les lui reprochait, par cette
distinction subtile de l’homme et de l’œuvre, dont il est question
plus haut. A celui-là, qui peut-être lui donnait son fils ou sa fille à
instruire, il ne disait pas qu’il avait depuis longtemps rejeté toute
pudeur; il réclamait pour le poète le privilège de rester complètement
étranger, comme homme, aux thèmes qu’il a choisis comme écrivain; ainsi
Virgile a écrit les _Géorgiques_ sans jamais avoir fait paître de
troupeaux ni tenu en main un manche de charrue, et chanté les guerres
de l’_Énéide_ sans jamais avoir renversé de murailles:
_Desine me, Bracci, sacrum damnare poetam;
Mens mea, cantato carmine, munda manet;
Virgilius nullo disjecit mœnia bello,
Nec pecudem pavit, nec bove vertit humum[141]._
Ceux qui se contentaient de ces raisons oratoires étaient des gens
faciles à satisfaire.
Sixte IV et Braccio Baglioni ne furent pas ses seuls protecteurs: il
jouit aussi de la faveur de Nicolas V et de Pie II, de Laurent de
Médicis, du roi de Hongrie Mathias Corvin, d’Alphonse et de Ferdinand
d’Aragon, rois de Naples. Ces derniers le comblèrent, sinon de biens,
du moins d’honneurs, lui décernèrent en grande pompe la couronne
poétique, et Alphonse le créa chevalier, ce qui ne s’accordait, dit
le biographe, qu’aux gens de haute naissance et d’un mérite insigne.
On ignore quelles circonstances ou quel emploi l’avaient fait venir
à Fano, où il mourut. Quelques années auparavant, sa détresse était
telle, qu’il songeait, comme l’Arétin, à aller demander asile au
Grand-Turc, à Constantinople: cette pensée commune à deux hommes dont
l’existence et les œuvres offrent plus d’un point de ressemblance
n’est-elle pas singulière?
Au cours de cette longue vie si accidentée et de ces alternatives
d’opulence et de misère, Pacifico Massimi a trouvé moyen d’écrire
un grand nombre d’ouvrages, qui d’ailleurs sont à peu près oubliés
aujourd’hui. Il s’est exercé dans les genres les plus divers, avec
un faible prononcé, en dehors de la poésie, pour les récréations
mathématiques. On a de lui un calendrier perpétuel qu’il avait dressé
pour Jacopo Salviati, et il résolvait à l’aide de cercles concentriques
pourvus de numéros, ou de chiffres marqués sur les phalanges des
doigts, toutes les difficultés de construction du pentamètre et de
l’hexamètre. Ces figures, reproduites dans l’édition expurgée de ses
_Carmina_ (Parme, 1691) ornaient un opuscule qu’il avait fait imprimer
à Florence en 1485, contenant un Poème Latin en l’honneur de Giovanni
Fatale Salvaglio, un Discours en prose prononcé par le poète dans le
Sénat de Lucques à l’occasion d’une distribution de bannières, un
Traité intitulé _De componendo hexametro et pentametro_, adressé à
Jacopo Salviati, ainsi que l’explication donnée au même du calendrier
de son invention. La première édition de l’_Hecatelegium_ est de
1489; l’auteur de la biographie Latine dont nous avons parlé (_Vita
Pacifici Maximi ex Atheneo Asculano deprompta_) dit en avoir vu une
seconde, dont il ne précise pas la date, imprimée à Bologne et en
tête de laquelle se trouvait le portrait de Pacifico, très vieux, la
tête ceinte du laurier poétique. Il en fut fait une troisième à Fano
(1506, _per Hieronymum Soncinum_); elle contient à la suite, outre
les diverses pièces mentionnées plus haut, deux grands poèmes où
Pacifico, délaissant ses anciens errements, se fait le champion de la
chasteté, de la pudicité: _In laudem Lucretiæ libri duo_; _In laudem
Virginiæ libri duo_. L’édition de Parme, 1691, contient également
tous ces divers ouvrages, mais l’_Hecatelegium_ y est, comme nous
l’avons dit, expurgé des pièces licencieuses. On doit encore au fécond
écrivain: _De bello Spartasio libri sex_; _De bello Cyri regis libri
septem_; _De bello Syllæ et Marii libri duo_; _Grammatica de regimine
verborum Græcorum, soluta et vincta oratione conscripta, ad Hippolytum
filium_, qui furent imprimés à Fano, _per Hieronymum Soncinum_,
partie en 1500 et partie en 1506. Quelques-unes de ses œuvres ont
dû rester manuscrites et ignorées. Gio-Battista Vermiglioli a remis
de lui en lumière les deux livres des _Triomphes_ et la _Draconide_,
parce que ces poèmes intéressaient la mémoire de Braccio Baglioni,
à qui cet érudit a consacré une savante étude, plus quarante-deux
épigrammes, adressées également à Braccio, et qui faisaient partie d’un
recueil manuscrit plus copieux, mais dont il n’a pas voulu reproduire
les pièces libres. On porte encore à son avoir divers traités
philosophiques: _De Sapientia libri septem_; _De Castitate libri octo_;
_De Moderatione animi_; _De Bono_; _De Fato_; _De Anima libri novem_;
_De Divina Providentia libri decem_, parce que, dans l’hendécasyllabe
qui précède le VIIe livre de l’_Hecatelegium_, il dit en être l’auteur;
mais c’est prendre trop au sérieux une plaisanterie du poète.
De tous ces ouvrages, c’est, en somme, l’_Hecatelegium_ qui survivra;
Pacifico Massimi se place, grâce à ce recueil, à la tête des poètes
érotiques les plus audacieux. Le cynisme de certaines pièces n’a été
dépassé par personne, pas même par Baffo; d’autres, parmi les élégies
amoureuses, sont gracieuses ou spirituelles. Nul, à notre connaissance,
n’a encore fait la remarque qu’une centaine d’années avant Francesco
Berni, qui a donné son nom au genre Bernesque, Pacifico avait inventé
ce genre, et même l’avait du premier coup porté à sa perfection: _De
Palmera_ (III, III), _Expiscatio_ (III, IX), _Venatio_ (X, VIII) sont
de petits chefs-d’œuvre, comparables à ce que Berni, Molza et
Giovanni della Casa ont fait de mieux, _le Pesche_, _la Ficheide_, le
_Forno_, etc.; l’équivoque badine y est si finement déduite, à l’aide
de sous-entendus si adroits, que les reviseurs de l’édition expurgée
n’y ont rien aperçu, à moins qu’ils aient fait semblant de ne rien
voir, ce qui est encore possible. Une autre pièce, _In hypocritam_ (V,
I), est encore bien remarquable par la quantité de mots à double sens
dont elle est pleine: l’édition expurgée ne l’a pas rejetée davantage.
Les poètes du XVIe siècle ont excellé dans ce genre plaisant: à
Pacifico revient le mérite de leur avoir montré l’exemple, et dans une
langue qui se prête moins facilement que l’Italien à l’équivoque.
Décembre 1885.
[136] _Hecatelegium_, ou les Cent Élégies satiriques et
gaillardes de Pacifico Massimi, poète d’Ascoli (XVe siècle).
Littéralement traduit pour la première fois, texte Latin en
regard. _Imprimé à cent exemplaires pour Isidore Liseux et ses
amis._ _Paris_, 1885, in-8°.
[137] _Quinque illustrium poetarum, Ant. Panormitæ, Ramusii
Ariminensis, Pacifici Maximi Asculani, Jo. Joviani Pontani, Jo.
Secundi Hagiensis, lusus in Venerem, partim ex codicibus manu
scriptis nunc primum editi. Parisiis, prostat ad Pistrinum,
in Vico Suavi_ (chez Molini, rue Mignon), MDCCXCI. Noël a
également inséré quelques élégies de Pacificus, d’après cette
même source, dans son _Erotopægnion_ (1798).
[138] _Christi nomme invocato, Pacifici Camplensis de Maximis
de Asculo liber primus Triumphorum incipit feliciter._
[139] _Carmina Pacifici Maximi, poetæ Asculani_ (_Parmæ, apud
Galeatium Rosatum, Superiorum consensu_, 1691, in-4°).
[140] Notons à ce propos ce qu’il dit des pratiques de
sorcellerie, des envoûtements, des conjurations et surtout de
ces fameux poisons alors très employés en Italie, qui tuaient
un homme, pour ainsi dire, à jour fixe, et dont on fait
ordinairement honneur à la scélératesse des Borgia:
J’ai des poisons tels que, si on boit, d’enflure
Ni de pâleur livide ils ne marquent les cadavres.
Le jour par toi fixé, l’homme mourra; diffère d’un an,
Cette année-là pour sûr comptera une mort.
(_Hecat._ IV, IV.)
On voit que, lorsque Alexandre VI et César Borgia usèrent un
peu plus tard de ces toxiques surprenants, ils n’avaient rien
inventé et suivaient tout bonnement d’anciennes traditions.
Si personnelles que soient la plupart des Élégies, elles ne
laissent pas d’être de temps à autre d’intéressants tableaux
de mœurs. Quelques auteurs ont cité la deuxième du IIIe
livre, _A Priape_, comme une preuve décisive de l’existence de
la vérole, avant la découverte de l’Amérique; cette conjecture
n’est pas fondée. La maladie Vénérienne, dont le poète se
plaint, et dont il obtient la guérison à l’aide d’une simple
prière, n’a aucun des caractères distinctifs de la syphilis.
[141] G.-B. Vermiglioli, _Poesie inedite di Pacifico Massimi_.
XLIII
LA CHANSON DE LA FIGUE
PAR
ANNIBAL CARO[142]
Le _Commento delle Fiche_, d’Annibal Caro, parut pour la première fois
en 1539, à Rome, imprimé sans l’aveu de l’auteur par Barbagrigia,
pseudonyme sous lequel la plupart des bibliographes croient que se
cachait le fameux Blado d’Asola, directeur de l’imprimerie du Vatican.
Si Barbagrigia portait déjà barbe grise en 1538, il devait être bien
vieux en 1584 lorsqu’il rééditait les _Ragionamenti_ de Pietro Aretino,
dans la préface desquels il promettait aux amis du gai savoir de
leur donner, entre autres belles choses, la plaisante dissertation
d’Annibal Caro. Elle se trouve à la fin des quatre éditions des
_Ragionamenti_ publiées sous la date de 1584, mais précédée d’un
Avertissement signé de l’_Herede di Barbagrigia_, et depuis elle a été
reproduite dans l’édition si connue des Elzévirs (_Cosmopoli_, 1660).
On vient tout récemment de la réimprimer à part en Italie.
Malgré la gaillardise du sujet et les équivoques badines dont elle est
remplie, c’est un morceau académique, de même que la _Ficheide_ de
Molza, dont elle est le commentaire ingénieux. Molza, qui appartenait
à l’Académie Romaine des Vignerons (_i Vignaruoli_), où il s’appelait
le Figuier (_il Fico_), y avait lu un _Capitolo_ burlesque dans le
genre du Berni sur la _Figue_. Annibal Caro, qui était de l’Académie
des Vertueux (_i Virtuosi_), où il avait pris le nom de _Ser Agresto_
(Verjus), y lut son Commentaire sur le Capitolo de Molza, qu’il appelle
savamment _il Padre Siceo_ (du Grec σὺκον, figue). On sait, ou l’on
devine aisément ce que les Italiens entendent par la figue, comme
ils appellent autre chose le melon ou la pêche, par analogie de
configuration. Horace désigne l’objet par son nom propre, ajoutant que
bien avant Hélène il avait été la cause la plus active des guerres:
_... cunnus teterrima belli
Causa..._
Tout l’esprit du Capitolo de Molza, comme celui des pièces du même
genre: le _Four_, l’_Anguille_, la _Flûte_, la _Pêche_, la _Bague_,
le _Mortier_, etc., consiste à entendre le mot donné tantôt selon la
lettre, tantôt selon le «mystère», et à faire là-dessus une équivoque
perpétuelle. Annibal Caro, dans son _Commentaire_, a renchéri encore
sur les imaginations excentriques du poète, qui semblait cependant
avoir épuisé le sujet. Sous prétexte d’éclaircir les endroits
difficiles, il a fait une excellente parodie de ces annotateurs dont
les gloses étouffent le texte et qui devinent sous le moindre mot des
profondeurs infinies. Seulement, au rebours de ces ennuyeux pédants,
il amuse toujours et sa prose est encore plus spirituelle que les vers
du Molza. Qui croirait qu’on peut déployer tant d’érudition à propos
d’une figue? Arrivé au bout de sa tâche, l’auteur prend soin pourtant
d’énumérer en une page ou deux ce qu’il n’a pas dit, et on s’aperçoit
qu’il aurait pu, en marchant du même train, poursuivre bien longtemps
sa route. C’est que, suivant la vieille plaisanterie en honneur chez
les Italiens, la figue est une matière ample et large, un Nouveau-Monde
où chaque navigateur qui s’aventure ne manque pas de faire des
découvertes, une mer sans rivages, dont jamais ancre n’a touché le
fond. Aussi annonce-t-il qu’il médite deux autres _Figuades_, pour
faire suite à la première, et il était bien capable de les écrire; mais
il s’en est tenu là, et peut-être a-t-il bien fait.
A la suite du _Commento delle Fiche_ nous avons traduit la _Diceria
de’ Nasi_, autre opuscule d’Annibal Caro qui s’y trouve joint dans
toutes les réimpressions. C’est encore une harangue académique, pleine
d’originalité, faite en l’honneur d’un président ou roi des _Virtuosi_,
un nommé Leoni, doué d’un nez véritablement prodigieux, que les
Académiciens s’étaient engagés à célébrer à tour de rôle aux séances
solennelles. L’auteur y a mis moins d’équivoques badines que dans la
première Dissertation, mais tout autant de finesse et d’esprit.
Octobre 1886.
[142] _La Chanson de la Figue_, ou la _Figuéide_ de Molza,
commentée par Annibal Caro (XVIe siècle). Traduit en Français
pour la première fois, texte Italien en regard. _Paris_,
_Liseux_, 1886, in-8°.
APPENDICE
LES RAGIONAMENTI
ou Dialogues
DE PIETRO ARETINO
AVANT-PROPOS DE L’ÉDITION DE 1882[143]
Notre divin Pietro Aretino, l’incomparable auteur de ces célèbres
_Ragionamenti_ dont nous donnons présentement un bon texte, correct,
d’une lecture facile, et une traduction complète, littérale, n’a
presque rien de commun avec cet Arétin dont la mémoire est plus chargée
de méfaits que le bouc émissaire des Juifs. L’Arétin n’est guère connu
que pour avoir édité ou tout au moins inspiré certains recueils de
postures obscènes auxquels son nom est resté attaché, et pour avoir
écrit la _Puttana errante_, petit Dialogue des plus médiocres, fameux
seulement parce qu’on y trouve, suivant l’expression de Bayle,
une description raisonnée _de i diversi congiungimenti_ jusqu’au
nombre de trente-cinq. Lisez tous nos historiens ou chroniqueurs, de
Brantôme à Michelet; lisez tous nos bibliographes, tous nos critiques
littéraires et artistiques, de Bayle, La Monnoye et Félibien à Libri
et à Brunet, l’excellent auteur du _Manuel du Libraire_; lisez tous
les Italiens, Crescimbeni, Mazzuchelli, Tiraboschi ou Fontanini,
partout vous trouverez que l’Arétin doit le plus clair de sa mauvaise
renommée à ces deux ouvrages: si l’on a besoin d’une périphrase pour
le désigner, on l’appelle indifféremment l’homme aux postures ou
l’auteur de la _Puttana errante_. Lorsqu’une précédente tentative
de traduction des _Dialogues_, que nous avions essayée sur d’autres
bases que celle-ci, en prenant la peine de transposer en Latin les
passages scabreux, encourut les sévérités de la Justice, est-il bien
sûr que ce ne soit pas cet Arétin-là, un Arétin tout de fantaisie,
qu’on ait cru condamner? Pietro Aretino n’est absolument pour rien dans
aucun des recueils connus de figures libres, les _Arétins_ d’Annibal
et d’Augustin Carrache, l’_Arétin Français_, etc., et il n’est que
pour fort peu de chose dans un plus ancien recueil du même genre
bien difficile à juger avec compétence, puisque personne ne l’a vu,
depuis plus de deux cents ans; il a seulement griffonné, au bas des
seize estampes qui le composaient, et qu’il n’avait ni commandées ni
inspirées, seize Sonnets presque si complètement disparus, eux aussi,
que si l’on veut les retrouver, il faut, pour ainsi dire, avoir recours
à la nécromancie. Quant à la _Puttana errante_, que l’on entende par là
soit le poème en quatre chants qui porte ce titre, et qui est d’un de
ses amis, Lorenzo Veniero, soit le Dialogue de _Maddalena e Giulia_,
qui n’a le titre de _Puttana errante_ que depuis deux siècles environ,
il n’en a jamais écrit un traître mot. On le condamne donc pour des
crimes qui ne sont pas les siens; on l’excommunie sans savoir au juste
ce qu’il a fait.
Il a fait les _Ragionamenti_, ouvrage qui à lui seul est plus que
suffisant pour lui maintenir sa réputation, mais dans lequel du moins
la vivacité de quelques peintures, justifiée déjà par l’extrême licence
des temps, l’est encore bien plus par les mérites de tous genres qui
font de ce livre un vrai chef-d’œuvre. Nous les donnons tels que
l’auteur les a conçus et écrits, tels qu’il les a édités de son vivant.
Toutes les pièces qu’on a postérieurement ajoutées aux Six Journées:
le _Ragionamento del Zoppino_, le _Commento di ser Agresto_, la
_Diceria de’ Nasi_, la _Puttana errante_, bien loin d’en faire partie
intégrante, ne sont pas même de P. Aretino, et constituent autant de
supercheries de libraires dont sont encore dupes, à l’heure qu’il est,
bibliophiles et bibliographes, même les bibliographes Italiens qui, les
premiers, auraient dû facilement découvrir la fraude et la signaler.
A deux années d’intervalle parurent: 1° le _Ragionamento de la Nanna
et de la Antonia, fatto a Roma sotto una ficaia; composto dal divino
Aretino per suo capricio, a correttione de i tre stati delle donne.
Parigi, 1534, in-8_; c’est la 1re partie des _Ragionamenti_, divisée en
trois journées (_Vie des Religieuses_, _Vie des Femmes mariées_, _Vie
des Courtisanes_) et dédiée par l’auteur à son Sapajou; 2° le _Dialogo
di Messer Pietro Aretino, nel quale la Nanna, il primo giorno, insegna
a la Pippa, sua figliola, a esser puttana; nel secondo gli conta i
tradimenti che fanno gli huomini a le meschine chi gli credano; nel
terzo la Nanna et la Pippa, sedendo nel orto, ascoltano la Comare et la
Balia che ragionano de la ruffianaria, Torino, 1536, in-8_; c’est la 2e
partie, divisée également en trois journées (l’_Éducation de la Pippa_,
les _Roueries des Hommes_, la _Ruffianerie_), et dédiée à Bernardo
Valdaura. Ce _Ragionamento_ et ce _Dialogo_, imprimés probablement
tous les deux à Venise avec les fausses indications de Paris et de
Turin, constituent l’œuvre entière et complète des _Ragionamenti_;
l’Aretino n’y ajouta ni une page ni une ligne. Dans ses Lettres, il
en parle assez souvent et les désigne tantôt sous le titre général de
_Capricci_, tantôt sous ceux de la _Nanna_ ou de la _Pippa_, suivant
qu’il entend mentionner la première ou la seconde partie; nulle part il
ne souffle mot du _Zoppino_, de _Ginevra e Rosana_ (ancienne version de
la _Puttana errante_ en prose), ni d’aucune des autres pièces qui ont
été plus tard jointes aux _Ragionamenti_.
Deux ans après la publication de la seconde partie, en 1538, l’Aretino
fit imprimer un _Ragionamento de le Corti_, où il maltraite surtout
la cour de Rome et se venge des déboires qu’il y avait éprouvés. Cet
ouvrage n’a aucun rapport avec les Six Journées et il n’en a pas
davantage avec le _Dialogo di Pietro Aretino nel quale si parla del
gioco con moralità piacevole_, qui parut en 1542 et qui a pour sujet
les jeux de cartes. Néanmoins, un éditeur caché sous le nom de Giovan
Andrea Melagrano, en 1589, crut devoir faire un tout de cet ensemble
si peu homogène et présenter ce nouveau _Ragionamento_ et ce _Dialogo_
comme formant la troisième partie des _Ragionamenti_. M. Libri, dans
son catalogue de 1847, a parlé de cette édition de 1589 d’une façon
propre à induire en erreur: «Cette Troisième Partie, dans laquelle
l’Arétin parle avec une grande liberté des Cours et du Jeu, n’a pas été
reproduite par les Elzeviers. Elle est peu connue et mérite cependant
d’attirer l’attention des amateurs.» Les Elzeviers ont eu mille fois
raison de ne pas la reproduire, puisqu’elle ne se rattache en aucune
façon aux Six Journées; il faut plutôt leur reprocher de s’être montrés
trop faciles en introduisant dans leur édition des pièces qui ne sont
pas même de P. Arétin.
De bonne heure les Libraires, pour grossir le volume, avaient pris
l’habitude de joindre aux Six Journées quelque opuscule qu’ils
jugeaient être du même genre et de le faire passer sous le couvert
d’un livre renommé. Ainsi, à l’exemplaire de la première édition, fort
rare, que possède la Bibliothèque Nationale (Y² 1445) se trouvent
joints: la _Puttana errante, in rime_ (c’est le poème de Lorenzo
Veniero; les rédacteurs du Catalogue disent qu’il est soit de Maffeo,
soit de Lorenzo Veniero, soit de Pietro Aretino) et la _Cazzaria del
Arsiccio Intronato_, que les mêmes rédacteurs disent devoir être de P.
Aretino, ou d’Antonio Vignali de’ Bonagiunti: elle est certainement de
ce dernier, et de nul autre. Bandello eut peut-être entre les mains
un recueil factice du même genre, où l’on avait réuni à la _Nanna_
et à la _Pippa_ un ouvrage assez différent. Il dit dans une de ses
Nouvelles (XXXIVe, Première Partie) que la Zanina, son héroïne, lisait
soit Pétrarque, soit l’Arioste «tout récemment sorti des mains de
l’imprimeur», soit la _Nanna_, soit la _Raffaella_ de l’Arétino. Le
Dialogue de Madonna Raffaella et de Margharita, dont le véritable titre
est: _Dialogo nel quale si ragiona della bella creanza delle Donne,
del Stordito Intronato_ (Alessandro Piccolomini), se trouve en effet
quelquefois annexé aux _Ragionamenti_, notamment dans un exemplaire de
la Bibliothèque Nationale (Y² 1452). Si un contemporain, un lettré,
comme Bandello, croyait la _Raffaella_ de l’Arétin, par la raison
qu’elle était reliée avec la _Nanna_, on peut juger si les éditeurs et
contrefacteurs de la fin du siècle ou du siècle suivant se tinrent en
garde contre de pareilles méprises: ils réimprimèrent tout ce qu’ils
rencontrèrent rassemblé de la sorte, le nom de l’Arétin leur semblant
un excellent pavillon pour couvrir toute espèce de marchandise.