On ne connaît d’édition faite du vivant de P. Aretino que celle de

1534-36. Brunet en cite une, qu’il croit être du milieu du XVIe siècle,

ainsi intitulée: _Dialogo del divino Aretino che scopre le falsità,

rubarie, tradimenti et fatuchiari ch’usano le cortegiane per ingannare

li simpli huomini che de loro s’innamorano, intitolato la Nanna e

Antonia (Parigi, senz’anno)_. L’ouvrage contient quatre Journées

seulement, la 3e de la Première Partie et les trois de la Seconde; la

_Vie des Religieuses_ et la _Vie des Femmes mariées_ sont retranchées.

Brunet ne fait mention d’aucune pièce ajoutée à l’exemplaire qu’il

décrit.

En 1584 parut la première réimpression complète des Six Journées; ce

long intervalle s’explique par les censures et prohibitions dont la

cour de Rome avait frappé toutes les œuvres de l’Arétin, même ses

œuvres dévotes, les _Psaumes_, l’_Humanità di Cristo_, la _Genèse_,

etc. Elle sortait des presses d’un homme de beaucoup d’esprit et de

goût, nourri de la moelle des bons auteurs et qui s’est masqué sous le

nom de Barbagrigia. Quatre éditions au moins des _Ragionamenti_ portent

cette date de 1584 et le nom de Barbagrigia; Brunet conjecture avec

raison que la première, la bonne, les autres étant des contrefaçons,

dut être faite à Lyon[144]. Celles qui nous sont passées par les mains

sont toutes uniformément composées des Six Journées, du _Ragionamento

del Zoppino_, qui est donné comme de P. Arétin, du _Commento delle

Fiche_ et de la _Diceria de’ Nasi_. Les Elzeviers, dans leur édition de

Cosmopoli, 1660, ont suivi exactement Barbagrigia, sauf qu’un de leurs

tirages a de plus la fameuse _Puttana errante_ en prose.

Le _Commento di ser Agresto_ et la _Diceria de’ Nasi_, deux agréables

badinages d’Annibal Caro, n’ont aucun titre à figurer avec les Six

Journées, et le _Ragionamento del Zoppino_, quoique ayant quelque

ressemblance, quelques points d’attache avec ces dernières, n’est

certainement pas de l’Arétin. On n’y retrouve ni son style ni sa

manière: la lecture en est facile; les mots forgés, les comparaisons

bizarres, les mille facettes dont le maître aime à faire chatoyer sa

prose et qui la rendent si reconnaissable, manquent complètement.

Nous n’y voyons non plus aucun de ces traits de haut comique, de ces

bons contes, pleins de gaieté, qui font le charme des _Ragionamenti_.

Le Zoppino est triste, presque lugubre, et surtout nauséabond. Au

lieu de ces franches vauriennes, mais si jolies, si drôles, dont les

roueries, contées par la Nanna ou la Commère, nous font éclater de

rire, il nous montre dans toutes les courtisanes de malpropres guenipes

qu’on ne toucherait pas avec des pincettes, des souillons couvertes de

vermine et portant sur elles de si épaisses couches de crasse qu’on y

planterait des laitues! Ce point de vue est entièrement opposé à celui

de l’Arétin.

Nous en dirons autant et même davantage de la _Puttana errante, overo

Dialogo di Maddalena e di Giulia_, qui cependant est supposée donner

du prix à l’édition des Elzeviers, quand elle s’y rencontre (_Manuel

du Libraire_, art. _Arétin_). Le _Zoppino_ du moins est ancien et

contemporain des _Ragionamenti_. Mais le _Dialogue de Madeleine et de

Julie_! on y chercherait en vain le moindre reflet des qualités propres

au divin Pietro. C’est un ouvrage de pacotille pour la confection

duquel on a rajeuni le style et l’orthographe du premier des deux

_Dialoghi di Rosana e Ginevra_, vieille rhapsodie mise en circulation

sous le nom de Pietro Aretino à la date vraie ou fausse de 1584. On lui

a donné le titre de _Puttana errante_, qui ne lui convient nullement,

pour le faire confondre avec le célèbre poème de Lorenzo Veniero,

longtemps attribué à l’Arétin; de là sa réputation usurpée. Comment les

bibliographes Italiens ne se sont-ils jamais aperçus d’une supercherie

aussi manifeste?

Au lieu de ces morceaux apocryphes, nous préférons donner une pièce,

véritablement authentique, celle-là, dont on nous saura gré sans doute.

C’est la reproduction à l’eau-forte de la belle gravure de Marc-Antoine

Raimondi, d’après le Titien, dont voici la description telle que nous

la trouvons dans Bartsch (_Le Peintre graveur_, XIVe vol., éd. de

Vienne, 1814).—«PIERRE ARÉTIN, célèbre poète. Il est à mi-corps et vu

de face. Sa tête est couverte d’un bonnet, et, par-dessus, d’un chapeau

qui, mis de biais, passe sur son oreille droite. Le chiffre est gravé à

droite, à mi-hauteur et tout près du bord de l’estampe.»

Au-dessous de l’inscription, dans la marge du bas, se lisent deux

distiques dont nous reproduisons ici le texte, avec la ponctuation

convenable:

_Non manus artificis mage dignum os pingere, non os

Hoc pingi poterat nobiliore manu.

Pellæus Juvenis, si viveret: «Hac volo dextra

»Pingier, hoc tantum,» diceret, «ore cani.»_

La main d’un maître ne pouvait peindre un plus digne visage,

et ce visage

Ne pouvait être peint par une main plus noble.

Le Fils de Pelée, s’il vivait: «Je ne veux», dirait-il,

«Que cette main pour me peindre, que cette bouche pour me chanter.»

«Cette estampe,» ajoute Bartsch, «est une des plus rares de

Marc-Antoine; c’est la mieux gravée, la plus terminée et en même temps

la plus artiste de tout son œuvre.»

[143] Paris, Liseux, six volumes in-8°.—On a lu plus haut,

page 116, l’Avant-propos de l’édition Elzévirienne de 1880;

celui-ci fera mieux connaître l’écrivain et l’œuvre.

[144] Quelques passages de la Préface de Barbagrigia, notamment

une allusion aux édits sur les duels, montrent qu’elle est

Française; Lyon se trouve indiqué, ce semble, par la mention

qui y est faite du P. Benedicti, dont le livre de Cas de

conscience (la _Somme des Péchez_) venait d’être imprimé en

cette ville, cette même année 1584.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages

AVERTISSEMENT V

I. Advis pour dresser une Bibliothèque, par

Gabriel Naudé 3

II. Socrate et l’amour Grec, par J.-M. Gesner 8

III. Un vieillard doit-il se marier? dialogue de Pogge 13

IV. La Civilité puérile 25

V. Les Facéties de Pogge 36

VI. La Papesse, nouvelle de Casti 45

VII. Le Décaméron de Boccace 49

VIII. La Donation de Constantin 61

IX. Les Contes de Voisenon 82

X. La Nuit et le Moment, par Crébillon fils 88

XI. Les Nouvelles de Sacchetti 94

XII. Les Nouvelles de Bandello 109

XIII. Les _Ragionamenti_ ou Dialogues de P. Aretino 116

XIV. Roland furieux, poème de l’Arioste 121

XV. Des Hermaphrodits, par Jacques Duval 126

XVI. Les Nouvelles de Batacchi 132

XVII. Les Nouvelles de l’abbé Casti 136

XVIII. Les Nouvelles de Firenzuola 140

XIX. Les Heures perdues d’un Cavalier François 150

XX. Le Hasard du coin du feu, par Crébillon fils 160

XXI. Les Dialogues de Luisa Sigea 163

XXII. Manuel d’Érotologie classique, par Fr.-Ch. Forberg 175

XXIII. La _Cazzaria_ d’Antonio Vignale 183

XXIV. Le Songe de Poliphile 190

XXV. Deux Dialogues du langage François italianizé, par

H. Estienne 212

XXVI. Les Cadenas et Ceintures de chasteté 226

XXVII. La _Tariffa delle Puttane_ di Venegia 241

XXVIII. Les Contes de Vasselier 245

XXIX. La _Puttana errante_, poème de Lorenzo Veniero 249

XXX. Doutes amoureux 262

XXXI. Le _Zoppino_ 266

XXXII. Les Poésies de Baffo 272

XXXIII. _Liber Sadicus_ 284

XXXIV. La Messe de Gnide 287

XXXV. Les Proverbes en facéties, de Cornazano 289

XXXVI. La Vie de mon Père, par Restif de la Bretonne 302

XXXVII. La _Raffaella_ d’Alessandro Piccolomini 314

XXXVIII. Des Divinités génératrices, par Dulaure 319

XXXIX. Le Dictionnaire érotique Latin-Français de Nicolas

Blondeau, et la Langue érotique 326

XL. Le Couvent hospitalier 341

XLI. Le Jardin parfumé du cheikh Nefzaoui 350

XLII. L’_Hecatelegium_ de Pacifico Massimi 372

XLIII. La Chanson de la Figue 385

APPENDICE. Les _Ragionamenti_ ou Dialogues de P. Aretino:

avant-propos de l’édition de 1882 389

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Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue · 第 24 / 24 段