Nègre devenait pressant, quand la petite troupe fait irruption dans la
salle. Aussitôt les compagnons de Dorérame, tout épuisés qu’ils sont de
leurs nombreuses fatigues et alourdis par le vin, veulent se défendre;
le chaouch en coupe un en deux, d’un revers de sabre.—«Ton bras n’est
pas desséché,» dit Ben-Dirème. Il en assomme un autre: «Ton bras n’est
pas desséché,» répète le roi. En peu de temps les nègres sont mis hors
de combat; le roi leur fait à tous couper la tête, sauf à Dorérame,
réservé à un plus cruel supplice: il est pendu, après qu’on lui a coupé
le nez, les oreilles et les parties génitales que, par un raffinement
habituel aux Arabes, on lui met dans la bouche. Ben-Dirème veut savoir
ce que le Nègre mangeait, pour être si ardent, si insatiable de femmes,
et on lui apprend qu’il faisait sa nourriture habituelle de jaunes
d’œufs frits dans la graisse et nageant dans le miel, de pain blanc,
de vin vieux et musqué. Tel était le régime succulent par lequel il
s’entretenait toujours en état de plaire.
Le chapitre V est relatif à ces caresses longuement détaillées
auxquelles se complaisent les Orientaux et dont il y a tant d’exemples
dans les _Kama Sutra_; les Arabes, ainsi que les Hindous, analysent
tout avec une rare subtilité, et, comme ils distinguent quatorze
couleurs dans l’arc-en-ciel, où nous n’en voyons que sept, de même, ce
qui pour nous est un, est pour eux multiple, composé d’une infinité
de phases et de gradations. «La femme,» dit le Cheikh, «est comme un
fruit qui ne laisse échapper sa suavité que si tu le frottes entre
tes mains. Vois le basilic: si tu ne l’échauffes entre tes doigts, il
ne laisse pas exhaler ses parfums. Ne sais-tu donc pas que l’ambre, à
moins d’être manipulé, garde dans ses pores l’arome qui y est contenu?
Il en est de même de la femme: si tu ne l’animes par des badineries
entremêlées de baisers, d’accolements de poitrines, tu n’obtiendras
pas d’elle ce que tu désires. Il faut promener la bouche sur les
seins, sur les joues, humer la salive, explorer partout avec activité,
jusqu’à ce que tu la voies haletante, les yeux humides et la bouche
entr’ouverte.»
Dans le chapitre suivant, sont décrites les postures amoureuses,
au nombre de vingt-neuf; elles n’ont de particulier que leurs
appellations, et encore un certain nombre de celles-ci sont-elles à peu
près les nôtres. Le Cheikh avait lu les livres de l’Inde concernant
cette partie de la science érotique, car il dit: «Les Hindous ont
décrit dans leurs ouvrages un grand nombre de manières, mais la plupart
ne donnent pas de jouissance dans leur application; elles exigent plus
de peine qu’elles ne procurent de plaisir.» Notons un curieux appendice
(n’est-ce pas le cas d’employer le mot?) consacré au bossu. Le Cheikh
plaisante agréablement ce disgracié de la Nature:
Il ressemble à un homme qui se baisse pour éviter un coup,
Ou qui, ayant reçu le premier coup,
Se recroqueville en attendant le second...
Le bossu, absorbé dans l’œuvre du coït,
Ressemble à un vase pourvu de deux goulots.
La femme lui dit, lorsqu’il désire l’étreinte:
«Tu ne le peux, ta bosse est un obstacle;
Ce que tu as sur le dos, où le mettrai-je?»
Néanmoins il examine les diverses sortes de congrès possibles entre un
bossu et une femme droite, un homme droit et une bossue, et aussi entre
bossue et bossu, ce qui doit être tout à fait drôle.
Le chapitre VII, _De ce qui est nuisible à l’acte de la génération_,
contient des prescriptions qui ne seraient pas toutes acceptées par la
science médicale actuelle. Le congrès debout provoque la sciatique et
des douleurs dans les articulations des genoux; le congrès la femme
dessus, procure des maladies de l’épine dorsale et une orchite, si
quelques gouttes du liquide vaginal coulent dans l’urèthre. Rester
près d’une femme après le coït rend chauve. Se laver à l’eau froide
donne des chancres. Regarder l’intérieur du vagin amène infailliblement
la cécité: à ce compte, nos médecins de dispensaires seraient tous
depuis longtemps aux Quinze-Vingts. Les vêtements de soie empêchent
l’érection, qu’ils soient portés par l’homme ou par la femme. Besogner
une vieille, c’est absorber une nourriture empoisonnée; une jeune,
c’est au contraire se redonner de la vigueur. Du reste, mangez des
œufs, des confitures, des plantes aromatiques, du miel, de la
viande, et vous serez toujours bien disposé pour l’amour. Néanmoins,
le Cheikh recommande la modération: deux fois par mois, trois au
plus, c’est tout ce que l’homme le mieux portant doit se permettre.
«Ne recherchez pas trop,» dit-il, «les caresses des filles aux seins
gonflés.»
Ceux qui connaissent la richesse du lexique Arabe, qui a plus de cinq
cents mots pour désigner le lion, et plus de mille pour désigner
l’épée, s’étonneront qu’il n’en ait que trente-neuf, pas davantage,
pour les parties sexuelles de l’homme, et quarante-trois pour celles
de la femme. Encore cette richesse est-elle plus apparente que réelle,
tous ces mots n’étant, en somme, que des épithètes auxquelles on
donne la valeur d’un substantif. C’est dans le corps de l’ouvrage
qu’il faut chercher les appellations un peu originales; ainsi le
Cheikh dit quelque part que la vulve ressemble à la tête du lion, et,
ailleurs, à l’empreinte du pied de la gazelle sur le sable du désert;
il compare des lèvres rouges à une lame de sabre ensanglanté, et les
seins au calice de la jacinthe: cela vaut toujours bien les «gamelles à
tentation» de M. Alex. Dumas fils. Il a fait suivre ces deux chapitres
(VIII et IX) d’une sorte de Clef des Songes: Voir en rêve son membre
coupé, c’est très mauvais signe! voir des dents, signifie longues
années; un ongle retourné: défaite; un lys: malheur imminent; une
autruche: la mort; une rose fraîche: de la joie; une rose flétrie: des
nouvelles mensongères; des jasmins: une déception; une marmite: la
conclusion d’un marché; de la sciure de bois: une bonne nouvelle; un
encrier: guérison; un turban: menace de cécité prochaine; un fusil:
succès; une orange amère: calomnie; une carotte: de la tristesse; un
navet: une affaire irrévocable; un verre brisé: retour à Dieu. Celui
qui rêve d’une amande verra la fin de ses tourments; d’un soulier: il
aura la femme qu’il désire; d’une savate: il fera la conquête d’une
vieille. S’il perd son soulier, c’est signe qu’il perdra sa femme. «Je
sais bien,» dit le Cheikh, «que ce n’était pas le lieu de traiter de
tout cela; mais les paroles s’enchaînent les unes aux autres;» et il
renvoie au Traité complet d’un certain Ben-Sirine ceux qui voudraient
en savoir plus long; nous y renvoyons à notre tour les auteurs modernes
de _Clefs des Songes_: ils y trouveront peut-être des indications
précieuses.
A la suite, sans plus d’ordre méthodique, viennent de très jolies
historiettes. C’est d’abord un apologue digne de la _Cazzaria_: les
testicules se plaignent d’avoir perdu leur frère, égaré dans une
profonde caverne, et le redemandent à grands cris.—«Vous ne l’aurez
que mort!» répond la caverne; il revient, en effet, si pâle, si
maigre, si défait, un vrai cadavre, qu’il n’est plus reconnaissable.
Mais, d’une voix éteinte, il raconte qu’il a été si heureux dans
cette caverne, que les testicules veulent à toute force subir le même
traitement. Puis vient l’_Histoire de Djoaïdi et de Fadehat el Djemal_.
El Djemal est une femme qui a toutes les perfections: une chair
moelleuse comme le beurre frais, des lèvres comme du corail, une bouche
en chaton de bague, des seins comme des grenades et des joues comme
des roses. Oui, mais elle rebute Djoaïdi, et lui chante ces vers, en
ricanant:
J’ai vu entre les montagnes une tente solidement plantée,
Que sa hauteur fait apparaître aux yeux de tous;
Mais le pieu qui soutenait son milieu a été arraché,
Et elle est restée comme un vase sans anse.
Ses cordes se sont détendues, et son centre
S’est affaissé, formant le creux d’un chaudron étamé.
Djoaïdi, ne pouvant deviner ce qu’elle veut dire, va consulter le
savant Abou-Nouass, et lui récite cette cantilène, qu’il a retenue.
Abou-Nouass y lit à livre ouvert que la femme est d’une haute taille,
qu’elle est veuve et qu’elle craint de ne pas rencontrer, pour dresser
sa tente, un pieu aussi solide que le premier. Reste à Djoaïdi de
montrer qu’il a compris l’énigme et de faire ses preuves: il épouse
Fadehat el Djemal.
Le chapitre XI aurait fait les délices de Pietro Aretino, qui,
s’il l’avait connu, aurait peut-être ajouté quelques épisodes à sa
_Ruffiannerie_. La _Femme changée en chien_ pourrait être un de nos
vieux fabliaux. Une entremetteuse est en train d’enjôler une jeune
femme; passe un chien enragé, hérissé, la gueule saignante.—«Vous ne
la reconnaissez pas? je la connais bien moi; c’est une telle; elle a
été changée en chien pour avoir refusé de se donner à un homme qui
l’aimait.» La petite ne veut pas du tout être changée en chien; elle
consent à suivre l’entremetteuse, qui l’enferme chez elle, et se met
en quête de celui pour le compte duquel elle opérait. Malheureusement
l’amoureux n’est pas chez lui. «Bast! le premier venu profitera
de l’occasion,» se dit-elle, et elle arrête un passant, qu’elle
émoustille par la description des beautés d’une jeune femme qu’elle a
à sa disposition. Il la suit, et elle les met aux prises; mais c’est
justement le mari qui, reconnaissant sa femme, s’en va tout penaud,
persuadé, par les hauts cris qu’elle jette, qu’elle a voulu éprouver
sa fidélité, et qu’il est tombé dans un piège. «Appréciez d’après
cela les ruses des femmes, et ce dont elles sont capables!» dit
sentencieusement le Cheikh; c’est le refrain qui revient périodiquement
après chaque histoire. Celle de _Bahia_ est plaisante. Bahia (la Beauté
éblouissante) a un mari, et un amant qu’elle ne peut voir, tant le mari
la tient serrée. Pour passer quelques heures avec lui, elle imagine
un stratagème auquel finit par se prêter un ami de son amant: il se
couchera dans le lit conjugal à sa place. Rien à craindre, car le mari
reste toute la nuit dehors avec son troupeau d’ânesses; seulement il
rentre vers minuit et apporte une tasse de lait à sa femme. Le jeune
homme n’aura qu’à la prendre et à boire, sans souffler mot; le mari
n’y verra rien, vu qu’il n’allume jamais la chandelle. Les choses
ainsi convenues, Bahia s’évade avec son amant, et l’ami se couche. Au
milieu de la nuit, le mari vient apporter la jatte de lait; le jeune
homme la prend et se met à boire, mais comme il n’est pas très rassuré,
malgré l’obscurité, la jatte lui échappe des mains et se brise.—«Ah!
tu as cassé le pot!» s’écrie le mari; il empoigne un gourdin et se
met à rouer de coups, à tâtons, celui qu’il croit sa femme, et qui
n’ose souffler, de peur de se faire reconnaître; puis il s’en va. La
sœur de Bahia, aussi jolie qu’elle, qui ne sait rien de l’échange
opéré, et qui a seulement entendu les coups de bâton, vient consoler la
pauvrette ainsi maltraitée; le jeune homme l’attire sur sa poitrine, et
elle s’étend près de lui, croyant coucher avec Bahia; détrompée bien
vite, elle y reste, «et tous deux passent la nuit dans le bonheur des
baisers, des étreintes et des plaisirs réciproques.»
Un autre encore de ces contes est plein d’esprit et d’originalité.
Quelqu’un prétendait savoir à fond tous les stratagèmes des femmes
et ne s’y laisser jamais prendre. Il commet néanmoins l’imprudence
d’entrer chez une rusée commère, à l’œil plein de promesses
amoureuses, qui lui fait signe, sur le pas de sa porte: le mari
est absent, une savoureuse collation est préparée, qui diable y
résisterait? Mais à peine s’est-il assis à table, que le mari revient.
Quel fâcheux contretemps! la jolie commère fait cacher le galant dans
une armoire. Le mari se met à table à sa place, non sans montrer
quelque surprise de cette profusion de mets et de fruits; il en
demande la raison.—«C’est que j’avais fait venir mon amant,» répond
la femme.—«Ton amant? et où est-il?—A ton arrivée, je l’ai fourré
dans l’armoire.» Le mari se lève.—«Il n’y a pas la clef; où est la
clef?—La voici;» et il introduit la clef dans la serrure: la femme
éclate de rire.—«De quoi ris-tu?—Je ris de la faiblesse de ton
jugement et de ton peu de raison. O homme sans discernement! peux-tu
croire que si j’avais un amant caché dans cette armoire, je te le
dirais? La collation était pour toi.» Le mari, sans ouvrir, vient se
rasseoir et mange.—«C’est vrai!» dit-il; vois ce qu’un homme de bon
sens peut faire sans réflexion! Moi qui n’ai jamais douté de toi, je me
suis levé et je suis allé à l’armoire!» Le repas achevé, il sort, et la
bonne commère va délivrer le prisonnier.—«Eh bien, le connaisseur en
ruses de femmes, vous doutiez-vous de celle-là?» Le pauvret avait eu
une telle frayeur en entendant mettre la clef dans la serrure, qu’il en
avait sali ses chausses; il n’en demande pas davantage, et déguerpit
lestement. «Appréciez d’après cela les ruses des femmes,» répète le
Cheikh; «elles réussiraient à faire monter un éléphant sur le dos d’une
fourmi.»
Un Manuel de ce genre ne serait pas complet s’il ne contenait des
recettes aphrodisiaques; contentons-nous d’en relever quelques-unes.
Pour être toujours en état de satisfaire la femme la plus exigeante,
il faut manger des oignons saupoudrés de gingembre, de cardamome et
de cannelle; des onguents de fiel de chacal, de graisse de bosse de
chameau, de cubèbe mâché avec de la graine de cardamome, de baume de
Judée, de pyrèthre, gingembre, lilas et écorce de cannelier, produisent
aussi des effets souverains; un composé de miel, de pyrèthre et de
graines d’orties remédie à l’impuissance. Le déliement des aiguillettes
est une opération très compliquée: il faut prendre du galanga, de
la cannelle, de la girofle, du cachou, de la muscade, du cubèbe,
une langue de passereau, du poivre Persan, du chardon de l’Inde,
du cardamome, du pyrèthre, de la graine de laurier, de la fleur de
giroflée, et faire cuire le tout dans du bouillon de pigeon ou de
poulet. Mais restons en là de cette pharmacopée amusante; nous en avons
dit assez pour donner une idée de ce curieux _Livre du Cheikh_, et
suppléer, par une analyse, à sa rareté.
Octobre 1885.
[131] _Le Jardin parfumé du cheikh Nefzaoui_, manuel
d’Érotologie Arabe (XVIe siècle). Traduction revue et corrigée.
_Paris_, _Liseux_, 1886, in-8°.
La Notice qu’on va lire a été imprimée en Appendice aux _Kama
Sutra_ de Vatsyayana, parus précédemment: _Les Kama Sutra de
Vatsyayana_, manuel d’Érotologie Hindoue, rédigé en Sanscrit
vers le cinquième siècle de l’ère Chrétienne; traduit sur la
première version Anglaise (Bénarès, 1883) par Isidore Liseux.
_Paris_, _Liseux_, 1885, in-8°.
[132] En voici le titre, suivant la disposition de cette
édition autographiée:
OUVRAGE
_du Cheikh, l’imam, le savant, le
très érudit, le très intelligent, le très
véridique_
SIDI MOHAMMED EL NEFZAOUI
_que Dieu très élevé lui fasse miséricorde par sa puissance!
Amen!_
_Traduit de l’Arabe
par Monsieur le baron R***.
Capitaine d’État-Major
1850_
Autographié, en 1876, à 35 exemplaires, avec 15 figures hors
texte et de nombreuses vignettes dans le texte. C’est un in-8°
ainsi composé:
Faux-titre, titre et épigraphe: 5 ff. non chiffrés;
Notice sur le Cheikh Nefzaoui: 6 ff. chiffrés I à VI;
Texte: 283 pp. de 33 lignes à la page.
Postface de l’Éditeur: pp. I à XI.
Errata: 1 f. non chiffré.
Table des matières: 3 pp. non chiffrées.
Ce volume se paye (quand on le trouve) de 5 à 600 francs.
[133] _Essai de philosophie morale_, Berlin, 1749.
[134] D’après les historiens Arabes, quand Mahomet crachait
dans l’œil d’un borgne, il rendait la vue au malade; si
Moçaïlama tentait la même expérience, l’homme devenait aveugle.
[135] _D’un paysan qui portait une oie à vendre_; facétie
LXIX, tome Ier, éd. Liseux, 1878, 2 vol. in-18.
XLII
L’HECATELEGIUM
DE
PACIFICO MASSIMI[136]
Pacificus Maximus n’est pas un inconnu pour ceux qui ont lu le _Manuel
d’Érotologie classique_ de Forberg: l’érudit Allemand en a cité
quelques morceaux de choix, très propres à donner une haute idée du
poète d’Ascoli. Forberg, toutefois, ne semble pas avoir eu entre les
mains l’_Hecatelegium_ complet; il a emprunté ses extraits au recueil
des _Quinque illustrium poetarum_ de Mercier de Saint-Léger[137] et il
s’y réfère continuellement. Le chef-d’œuvre de Pacificus Maximus
est, en effet, très rare, si rare que ce serait peine perdue de le
demander en librairie; pour le réimprimer et le traduire, nous avons dû
en prendre copie sur l’unique exemplaire qu’en possède la Bibliothèque
Nationale, et qu’elle a acquis au prix de _douze cents francs_.
Dans l’_Hecatelegium_, tout n’est pas de la force de ces quelques
pièces qui font l’ornement du _Manuel d’Érotologie_; on peut en dire ce
que Martial disait trop modestement de ses Épigrammes:
_Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt mala plura;_
avec cette différence toutefois que le médiocre l’emporte sur le bon
et le mauvais. Le mérite du recueil consiste un peu dans son insigne
rareté, un peu dans sa Latinité, qui est élégante, beaucoup dans
l’étrangeté des sujets que l’auteur aime à prendre pour thèmes de ses
développements poétiques. Les humanistes donneront volontiers une place
dans leur bibliothèque à ce curieux produit de la verve désordonnée de
la Renaissance.
La vie de Pacificus Maximus ou, pour lui restituer son nom véritable,
Pacifico Massimi, est assez peu connue. Quoique issu d’une opulente
famille d’Ascoli, il semble avoir mené une vie errante et misérable,
celle d’un bohème de lettres, ayant tâté de tous les métiers sans
trouver dans aucun la fortune. Son père, Giovanni de’Massimi, était à
Ascoli, vers 1390, le chef de la faction Guelfe. Chassé une première
fois de la ville, avec ses principaux adhérents, il y était rentré
de vive force et, après avoir fait exiler ou tuer tous les Gibelins,
avait reconquis sa situation première. Pacifico nous a conté lui-même
comment, dans une autre sédition, Giovanni avait été forcé de s’enfuir
une seconde fois, heureux de s’échapper par une fenêtre à l’aide d’une
corde, pendant que les Gibelins défonçaient les portes à coups de hache
et mettaient le feu à la maison (_Hecatelegium_, II, VIII). C’est en
parlant de sa naissance que le poète nous fait part de ces détails, sa
mère, qui était enceinte, ayant accouché de lui en pleins champs durant
cette nuit tragique. Quelques pas plus loin, son grand-père, Marino,
qui s’était assez inconsidérément enfui sur un âne poussif, avait été
dévoré par les loups. Giovanni de’Massimi recouvra pourtant encore une
fois toute sa puissance, car il fut, postérieurement à ces événements,
créé gouverneur d’Ascoli par le Souverain Pontife, reconnaissant de son
attachement à la cause du Saint-Siège.
Ce fut à Campli, petite ville des Abruzzes peu distante d’Ascoli, que
Pacifico passa, dans l’exil de ses parents, ses premières années;
aussi, au lieu du titre de _poeta Asculanus_ qu’il se donne en tête
de chaque livre de l’_Hecatelegium_, a-t-il pris quelquefois, ou lui
a-t-on donné celui de _poeta Camplensis_, qui figure sur le titre de
ses deux livres de _Triomphes_ dédiés à _Braccio Baglioni_[138],
poèmes Latins publiés pour la première fois par Gio-Battista
Vermiglioli (_Poesie inedite di Pacifico Massimi Ascolano in lode di
Braccio II Baglioni, capitano de’ Fiorentini e generale di S. Chiesa_;
Pérouse, 1818, in-4°). Il aimait du reste Campli, cet asile de sa
jeunesse, et il a chanté dans ses vers l’agglomération des trois
bourgades dont s’est formée la ville érigée plus tard en évêché par
Clément VII:
_Dum Campli, Castrique Novi, Ripæque Nocellæ
Stabunt, illius semper amator ero.
Immemor accepti non ullo tempore fiam,
Pro quo me vitas ponere mille leve est._
(_Hecat._, II, VIII.)
Dans la biographie Latine (_Vita Pacifici Maximi ex Atheneo Asculano
deprompta_) qui précède une édition expurgée de quelques-unes des
œuvres de notre poète[139], on rapporte qu’aussitôt qu’il fut
en âge d’apprendre, son père, remis en possession de ses biens et
revenu à Ascoli, lui donna d’excellents précepteurs et que, doué
de l’intelligence la plus vive, le jeune homme en profita pour
parcourir rapidement tout le cycle des études: Grammaire, Rhétorique,
Philosophie, Mathématiques et même Astronomie ou Astrologie (_scientia
sideralis_). Plus tard, il acquit une grande réputation dans la
science du Droit et fut compté parmi les jurisconsultes les plus
habiles de son temps; c’est surtout comme poète qu’il mérite d’être
considéré, et, dit le biographe, «on le réputerait le meilleur de tous,
dans l’élégie, s’il n’eût souillé ses vers de honteuses amours: non
qu’il fût aucunement lascif, mais pour que ses poésies fussent du goût
de la plupart des hommes, qui sont loin d’être bons, et pour qu’ils
daignassent les lire. Aussi, à la fin de son ouvrage, a-t-il demandé
pardon de ces impuretés à la Sainte Vierge, mère de Dieu.» On en croira
ce qu’on voudra, Pacifico ayant, en effet, maintes fois déclaré dans
l’_Hecatelegium_ que si ses vers sonnaient mal aux chastes oreilles,
ses mœurs étaient irréprochables, et aussi souvent affirmé qu’il
pratiquait cyniquement les vices les plus infâmes, et qu’il avait
depuis longtemps rejeté toute pudeur.
Né en 1400, il mourut centenaire à Fano en 1500, et on est assez
embarrassé de savoir comment il remplit une si longue existence. Du
riche patrimoine de ses aïeux, il ne lui était rien resté; son père,
d’après la biographie Latine que nous citions plus haut, avait fini
par périr d’une façon tragique, assassiné par Francesco de Carrara,
qui s’était emparé d’Ascoli pour les Gibelins: le fait est douteux, au
moins pour ce qui regarde Francesco de Carrara, étranglé à Venise par
l’ordre du Sénat, en 1404, le père de Pacifico ayant assez vécu, ainsi
que cela résulte de cette même biographie et de divers passages de
l’_Hecatelegium_, pour que son fils fût en âge d’avoir des précepteurs.
Quoi qu’il en soit, la ruine de la famille des Massimi, vers le milieu
du XVe siècle, est indubitable. Le poète ne cesse de se lamenter sur
sa misère; lui, dont autrefois les immenses domaines étaient labourés
par un millier de bœufs, il avoue n’avoir plus un pouce de terre
où la grêle puisse tomber. Une requête adressée par lui au roi de
Naples, Ferdinand d’Aragon (_Hecat._, V, IX), nous montre que, dans
les premières années du règne de ce monarque, car il l’appelle _nova
gloria regum_, c’est-à-dire vers 1458, Pacifico était de nouveau exilé
d’Ascoli par la faction rivale et dépouillé de ses biens; il demande
à Ferdinand de le réintégrer dans les domaines qu’il lui a confisqués
pour en faire don à un intrus. A cette époque, Pacifico avait perdu non
seulement son père et sa mère, mais sa femme, avec laquelle il faisait
assez mauvais ménage, si l’on en juge par les furieuses invectives
dont il l’a accablée (_Hecat._, I, V), et les trois enfants issus de
son mariage, un fils, Ippolito, dont il a déploré la perte en termes
touchants, et deux filles:
_Consortem thalami cum natis fata duobus
Cumque una nata corripuere mihi;
Orbus eram, sed dives eram!..._
C’est ce dernier point surtout qui lui tient à cœur. Il était
orphelin, veuf et sans enfants, mais du moins il était riche, et il
se plaît à rappeler que partout l’or reluisait sous ses lambris. La
requête n’opéra nul effet, car il n’a cessé de se plaindre et de parler
de ses vêtements en loques dont riaient les gamins: _Pueri mea pallia
rident!_ dit-il (III, VIII).
A cette époque, c’est-à-dire en 1459, il vivait à Pérouse au Collège
Grégorien de la Sapienza Vecchia, probablement en qualité de
professeur de Droit ou de Belles-Lettres; Gio-Battista Vermiglioli lui
donne le titre d’étudiant, mais il avait barbe grise et approchait
de la soixantaine. Ce qui est certain, c’est qu’il prit part à
une sédition armée des étudiants de l’Université, ainsi qu’il l’a
raconté dans deux épîtres en vers, adressées à Cosme de Médicis,
que Vermiglioli a publiées pages 281 et 282 des _Memorie di Jacopo
Antiquari_. Le tumulte fut apaisé par Braccio Baglioni, lieutenant
du Saint-Siège à Pérouse, avec lequel Pacifico contracta une étroite
amitié. Il a chanté ce vaillant condottiere, qui lui offrit une
princière hospitalité, dans ses _Triomphes_, publiés également par
Vermiglioli (_Poesie inedite di P. Massimi_, 1818), composition
poétique en deux livres dont le premier est consacré aux vertus
civiles, le second aux vertus guerrières de Braccio Baglioni, et dans
la _Draconide_, en trois chants, où il retrace les origines fabuleuses
des armoiries de cette famille.