XXVI. _Chi vuol Amici assai ne provi pochi._

XXVII. _La offerto le arme al Tempio_; c’est le vieux fabliau des

_Culottes du Cordelier_, sujet aussi traité par Pogge (_Facéties_,

CXXXII) et par l’abbé Casti: _Le brache di San Griffone_.

XXVIII. _Chi cosi vuole cosi si habbia_; imité de Cornazano (_Proverbii

in facetie_, II), mais degli Fabritii a fait du héros un Moine, à la

place d’un gentilhomme.

XXIX. _Prima si muta il pelo che si cambia il Vezzo_; Pogge

(_Facéties_, CXCV, _l’Abcès au doigt_) a fourni la plus grande partie

de ce conte.

XXX. _Chi troppo vuole da rabbia more_; histoire d’une reine très

exigeante, d’un évêque, d’un barbier et d’une bague enchantée qui, mise

au doigt de l’évêque, le rend bien malade, et, reprise par le barbier,

fait crier grâce à la reine.

XXXI. _La le va dietro qual la Matta al fuso_; le même sujet est traité

dans un ancien conte Italien: _Novella della figliuola del mercatante,

che si fuggi la primera sera del marito per non essere impregnata_.

XXXII. _Chi troppo si assotiglia si scavezza_; paraphrase d’une

anecdote de Pogge (_Facéties_, CLXX: _De Monacho qui misit per foramen

tabulæ Priapum_).

XXXIII. _In fra la Carne e l’Ungia alcun non punza_; les deux premiers

Chants ont quelque ressemblance avec le Proverbe de Cornazano intitulé:

_A buon entenditore poche parole_ (_Proverbii in facetie_, III).

XXXIV. _Il non ee oro tutto quel che luce._

XXXV. _Guastando s’impara_; imité de Boccace (_Décaméron_, VII, II),

conte dont La Fontaine a fait le _Cuvier_.

XXXVI. _Ogni Cuffia scusa di notte_; encore imité de Boccace

(_Décaméron_, IX, II) et traité aussi par La Fontaine (_Le Psautier_).

XXXVII. _Rebindemini._

XXXVIII. _Dove chel Dente duol la lingua tragge._

XXXIX. _Ciascun si aiuta co gli suo Ferrizzuoli._

XL. _Per via si concia Soma._

XLI. _L’occhio vuol la sua parte_; imité de Pogge (_Facéties_, V.: _De

homine insulso qui existimavit duos cunnos in uxore_).

XLII. _Ciascun tira l’Acqua al suo Molino._

XLIII. _La Necessità non ha legge._

XLIV. _Fuge Rumores._

XLV. _Pissa chiaro et encaca al Medico_; imité de Cornazano (_Proverbii

in facetie_, XIV).

Un des exemplaires de l’ouvrage, ayant appartenu à quelque ami intime

de l’auteur, a une XLVIe Nouvelle manuscrite, intitulée: _Chi va

al molino primo macina_. L’ancien possesseur y a joint cette note

marginale: _Nota questa Satyra essere di propria mano di l’Autore, et

non vi essere altra copia, e pochi giorni drieto morse, in qual modo

non lo dico_[130]. On a inféré de ces derniers mots que Cynthio de gli

Fabritii avait terminé ses jours sur la potence: les termes vagues

dont s’est servi l’annotateur prêtent à toutes sortes de conjectures,

mais n’indiquent pas forcément une mort infamante. On a du reste très

peu de renseignements sur degli Fabritii; on ne sait ni la date de sa

naissance ni celle de sa mort. Dans la Préface de son livre, adressée

au Pape Clément VII, auquel il le dédie, il prend le titre de docteur

ès lettres et en médecine: _delle arti et di medicina dottore_, en

même temps qu’il se dit citoyen de la puissante et illustre ville de

Venise: _della poderosa inclyta citta di Vinegia cittadino_. Il semble

cependant s’être livré au commerce, car dans cette XLVIe Nouvelle

restée manuscrite il raconte que, voyageant par eau et la barque,

trop chargée, menaçant de sombrer, il fallut l’alléger en sacrifiant

partie des bagages; aussitôt des Moines qui se trouvaient là, sachant

combien il les détestait, se mirent en besogne de jeter les siens,

consistant en balles de coton, de draps et de cire. Sa haine contre

les Moines avait encore une autre cause plus personnelle; d’après une

des notes marginales de l’exemplaire en question, son beau-frère qui

était Récollet, lui aurait nié une quittance ou règlement de compte

«_gli negoe uno scritto_,» et par cette fraude l’aurait frustré d’une

partie de sa fortune. Aussi pour lui tous les Moines, et spécialement

les Récollets, qu’il appelle Frères gris, _Frati bigi_, _bigozi_,

_Zoccolanti_, sont-ils des gredins et des paillards.

Malgré ces invectives contre les Moines et tant de passages des

plus libres, l’_Origine degli volgari Proverbii_ vit le jour avec

privilège du Pape et de la Seigneurie de Venise: _Con la gratia del

sommo Pontefice et della Illustrissima Signoria di Vinegia_. Dans sa

Dédicace, comme dans des Stances et un Sonnet, qui sont également

adressés à Clément VII, Cynthio degli Fabritii élève très haut les

vertus de son protecteur et se vante de vivre «à l’ombre de ses

ailes»; il l’appelle la boussole de son petit bateau:

_O tramontana del mio picchiol legno,

Che posto ee in alto mar, lungi dal porto!_

O tramontane de mon petit bateau,

Entraîné vers la haute mer, loin du port!

et termine ainsi le sonnet:

_... Tal che sopra i tuo voli

Chi studia d’innalzarsi, ee porre il mare

In picchol vaso, o di Dio maggior fare._

... Au-dessus de ton vol

Espérer s’élever, c’est vouloir mettre la mer

En bouteille, ou faire plus grand que Dieu.

Les Récollets n’en obtinrent pas moins le retrait du privilège, et le

Conseil des Dix paraît avoir ordonné la destruction du livre ou arrêté

sa publication. Mais si les Moines de Venise ont tout fait pour que

l’_Origine degli volgari Proverbii_ ne parvînt pas à la postérité, les

Moines Français se sont attachés, dans les limites de leurs forces,

à nous le conserver; l’un des deux exemplaires de la Bibliothèque

Nationale provient d’un couvent d’Augustins à Paris, et porte cette

mention: _Ex Catalogo ffr. discalciatorum S{ti} Augustini Conventus

Parisiensis_.

Août 1885.

[129] _Le Couvent hospitalier_, conte tiré du _Livre de

l’Origine des Proverbes populaires_, d’Aloyse Cynthio degli

Fabritii (XVIe siècle). Littéralement traduit pour la première

fois, texte Italien en regard. _Paris_, _Liseux_, 1885, in-16.

[130] «Sachez que cette Satyre est écrite de la propre main de

l’Auteur et qu’il n’en existe pas d’autre copie; il est mort il

y a quelques jours, de quelle façon, je ne le dis point.»

XLI

LE JARDIN PARFUMÉ

DU

CHEIKH NEFZAOUI[131]

Il existe, en langue Arabe, un ouvrage qui n’est pas sans offrir

quelque similitude avec les _Kama Sutra_ de Vatsyayana: c’est le

_Jardin parfumé_ du cheikh Sidi Mohammed el Nefzaoui, composé au

commencement du XVIe siècle, environ l’an 925 de l’Hégire. L’auteur,

dont le surnom, el Nefzaoui, indique qu’il était de Nefzaoua, petite

ville située au sud du royaume de Tunis, n’est du reste connu que

par cet ouvrage, mais il s’y montre un homme d’assez vaste érudition,

ayant plus de connaissances en littérature et en médecine que

n’en ont communément les Arabes. Il paraît avoir rédigé ce traité

d’Érotologie d’après les ordres du grand vizir du bey de Tunis alors

régnant, curieux sans doute de posséder un manuel où tout ce qui

regarde l’amour et les rapports sexuels serait exposé dans un ordre

méthodique: classification des plaisirs, diverses manières de les

goûter, préceptes d’hygiène, composition des baumes et parfums,

recettes aphrodisiaques, dont les Orientaux, épuisés de bonne heure,

sont particulièrement friands, etc. Le cheikh Sidi Mohammed s’est

acquitté de sa tâche avec un remarquable talent; excellent conteur et

bon poète, il a de plus assaisonné le tout de quantité d’historiettes

divertissantes et de fragments de pièces de vers, qui donnent encore

plus de saveur à un sujet déjà fort attrayant par lui-même. Nous en

citerons quelques-uns, d’après la traduction faite il y a trente-cinq

ans par un officier de notre armée Algérienne, qui ne l’a signée que de

ses initiales, traduction restée longtemps manuscrite, et autographiée,

en 1876, à trente-cinq exemplaires, par les soins d’une réunion de

militaires[132].

Le _Jardin parfumé_ jouit d’une grande réputation chez les Arabes;

cependant, contrairement à l’habitude des Orientaux, qui est d’écrire

de longs commentaires sur les ouvrages renommés, ils n’en ont rédigé

aucun sur celui-ci. «Ne serait-ce pas,» se demande le traducteur,

«à cause de la nature des sujets qui y sont traités, et qui aurait

effrayé des esprits sérieux? Mais quoi de plus important que l’étude

des principes sur lesquels repose le bonheur de l’homme et de la

femme, en raison de leurs relations mutuelles, relations qui toutes

sont assujetties à des causes de caractère, de santé, de tempérament,

de constitution, qu’il appartient au philosophe d’approfondir? Ne

craignons pas, dit excellemment Maupertuis, de comparer les plaisirs

des sens avec les plaisirs les plus intellectuels; ne nous faisons pas

l’illusion de croire qu’il y ait des plaisirs d’une nature moins noble

les uns que les autres: les plaisirs les plus nobles sont ceux qui sont

les plus grands[133].»

Le cheikh Sidi Mohammed n’a divisé son livre sur les choses de l’amour

ni en cent mille chapitres, comme Dieu, à l’origine du monde, d’après

ce que nous rapporte Vatsyayana, ni en mille ou en cinq cents, comme

Shvetaketou et Nandi; il s’est contenté de vingt et un, dont voici les

titres:

I.—Relatif aux hommes dignes d’éloges.

II.—Relatif aux femmes dignes d’éloges.

III.—Relatif aux hommes méprisables.

IV.—Relatif aux femmes méprisables.

V.—Relatif à l’acte de la génération.

VI.—Concernant ce qui est favorable à l’acte de la génération.

VII.—Relatif à ce qui est nuisible à l’acte de la génération.

VIII.—Relatif aux divers noms des parties sexuelles de l’homme.

IX.—Relatif aux divers noms des parties sexuelles de la femme.

X.—Concernant l’acte de la génération chez les divers animaux.

XI.—Relatif aux ruses et trahisons des femmes.

XII.—Relatif à diverses questions d’utilité pour les hommes et

pour les femmes.

XIII.—Relatif aux causes de la jouissance dans l’acte de la

génération.

XIV.—Description de l’utérus des femmes stériles, et de leur

traitement.

XV.—Relatif aux remèdes qui provoquent l’avortement.

XVI.—Relatif aux causes d’impuissance de l’homme.

XVII.—Déliement des aiguillettes.

XVIII.—De ce qui augmente les dimensions des petits membres et

les rend superbes.

XIX.—Relatif à ce qui enlève la mauvaise odeur des aisselles

et des parties sexuelles de la femme, et rétrécit ces parties.

XX.—Instructions sur la grossesse des femmes et sur ce que la

femme engendre, c’est-à-dire connaissance du sexe du fœtus.

XXI.—Renfermant la Conclusion de cet ouvrage et signalant

l’utilité de la déglutition des œufs comme favorable à

l’acte vénérien.

Le livre débute par une sorte d’hymne où éclate l’amour passionné de

la femme et de ses perfections; c’est de la poésie d’une sensualité

brutale et qui cependant reste profondément religieuse, par un mélange

auquel nous ne sommes pas accoutumés:

«Louange à Dieu qui a mis le plus grand plaisir des hommes dans

les parties naturelles des femmes, et qui a fait consister

celui des femmes dans les parties naturelles des hommes!

»Il n’a donné de bien-être aux parties des femmes, il ne leur

a accordé de satisfaction et de bonheur, qu’elles n’aient

été pénétrées par les organes du mâle; de même les parties

sexuelles du mâle n’ont ni repos ni tranquillité, qu’elles ne

soient entrées dans celles de la femme.

»Le Tout-Puissant a plongé les femmes dans une mer de

splendeur, de volupté et de délices, couvertes de vêtements

précieux, avec des ceintures éclatantes et des sourires

excitants.

»Il leur a donné des yeux inspirant l’amour et des cils

tranchants comme des glaives étincelants.

»Qu’il soit donc exalté et élevé, celui qui a créé les femmes

et leurs beautés, avec des chairs appétissantes; qui les

a dotées de cheveux, de taille, de gorge, de seins qui se

gonflent et de gestes amoureux, appelant le désir!»

D’après cette profession de foi, on juge assez à quels mérites se

reconnaissent l’homme digne d’éloges et l’homme méprisable: cela se

mesure à l’aune; au-dessous de certaines dimensions, l’homme n’a aucun

moyen de plaire. Alfred de Musset donne d’ailleurs là-dessus les mêmes

sentiments aux Françaises que le Cheikh aux femmes Arabes:

Je comprends qu’une femme aime les portefaix;

C’est un goût comme un autre, il est dans la nature.

Mais moi, si j’étais femme et si je les aimais,

Je n’irais pas chercher les gens à l’aventure:

J’irais tout simplement les prendre aux cabarets,

J’en ferais lutter six, et puis je choisirais.

La description que le Cheikh fait de la femme digne d’éloges,

c’est-à-dire par la même raison, apte à provoquer les désirs, mérite

d’être citée; elle nous initie aux grâces qui charment les Orientaux:

«Pour qu’une femme soit goûtée par les hommes, il faut qu’elle

ait la taille parfaite, qu’elle soit riche en embonpoint. Ses

cheveux seront noirs, son front large, ses sourcils auront la

noirceur des Éthiopiens, ses yeux seront grands et d’un noir

pur, le blanc en sera limpide; les joues seront d’un ovale

parfait; elle aura un nez élégant et la bouche gracieuse:

ses lèvres seront vermeilles, ainsi que sa langue; une odeur

agréable s’exhalera de son nez et de sa bouche; son cou sera

long et sa nuque robuste; son buste large, ainsi que son

ventre; ses seins devront être fermes et remplir sa poitrine;

son ventre devra être dans de justes proportions, son nombril

développé et enfoncé; la partie inférieure du ventre sera

large, saillante et riche en chair; ses cuisses seront dures

ainsi que ses fesses; elle possédera une chute des reins large

et replète; sa taille sera bien prise; ses mains et ses pieds

se feront remarquer par leur élégance; ses bras seront potelés,

ainsi que ses avant-bras, et encadreront des épaules robustes.

Si une femme qui a ces qualités est vue par-devant, on est

fasciné; si elle est vue par-derrière, on en meurt. Vue assise,

c’est un dôme arrondi; couchée, c’est un lit moelleux; debout,

c’est la hampe d’un drapeau.»

Qu’avec cela elle parle peu, ne rie jamais aux éclats, ne fasse

d’agaceries à personne, n’aime que son mari, ait pour lui toutes

les complaisances, ne s’abandonne qu’à lui, dût-elle en dessécher

d’abstinence; qu’elle soit vêtue élégamment, de la plus soigneuse

propreté, se parfume d’essences, se serve d’antimoine pour sa toilette

et se nettoie les dents avec du souak, et ce sera le Paradis sur la

terre. Cette page, malgré la crudité de certains détails, n’est-elle

pas poétique et gracieuse? Quelle jolie comparaison que celle de la

hampe du drapeau, pour peindre une taille svelte et élancée!

Presque dans chaque chapitre, des historiettes très bien contées, et

dont quelques-unes sont de petits chefs-d’œuvre, viennent à l’appui

des définitions de l’auteur, et leur donnent de l’agrément. C’est

d’abord l’_Histoire de Moçaïlama et de la Prophétesse_, rapportée à

l’occasion des parfums, ces puissants adjuvants en amour, et auxquels

les Orientaux attachent une extrême importance. L’imposteur Moçaïlama,

le faux Mahomet, celui qui dénatura nombre de passages du Koran, pour

nuire à son rival, mais qui ne put jamais faire un miracle[134], veut

avoir Chedja-el-Temimia, la Prophétesse, qui lui dit qu’il ne pourra

la posséder que s’il la met en pâmoison. Il la fait entrer sous sa

tente, où de l’ambre, du musc, des roses, des fleurs d’oranger, de la

jonquille, du jasmin, des jacinthes, des œillets, chargent l’air de

leurs effluves, et où de plus du neddé (mélange de benjoin et d’ambre),

brûlant dans des cassolettes, fait une fumée assez intense pour se

mêler à de l’eau et la pénétrer. La Prophétesse est suffoquée, nous

n’avons pas de peine à le croire, et Moçaïlama vient à bout de ses

désirs.

Il s’agit d’un autre genre de pâmoison dans l’_Histoire de Bahloul

et Hamdouna_, si joli conte que nous en donnerons une analyse

détaillée. Bahloul était le poète, c’est-à-dire le bouffon,

d’Abdallah-ben-Mahmoud, un des fils d’Haroun-er-Reschid, calife en l’an

178 de l’hégire. Bahloul avait épousé deux femmes, qui lui faisaient

subir le martyre, et Mahmoud lui demande, pour s’amuser, des nouvelles

de son ménage.—«Je ne suis bien ni avec l’une ni avec l’autre,» répond

le malheureux.» Le Calife veut qu’il lui récite des vers sur ses

infortunes conjugales. Bahloul chante:

«Par suite de mon ignorance, j’ai épousé deux femmes.

Et de quoi te plains-tu, ô mari de deux femmes?

Je me disais: «Je serai entre elles deux un agneau favori.

Je prendrai mes ébats sur les mamelles de mes deux brebis;»

Et je suis une brebis entre deux femelles de chacal.

Les jours succèdent aux jours, les nuits aux nuits,

Et leur joug m’oppresse également jour et nuit.

Si je suis aimable avec l’une, l’autre s’emporte;

Et ainsi je ne puis échapper à ces deux furies.

Si tu veux vivre en homme généreux, le cœur libre

Et les mains ouvertes, reste célibataire.

Si tu ne le peux, ne prends qu’une femme:

Une femme à elle seule peut satisfaire deux armées!»

Le Calife rit de cette poésie à se renverser en arrière, et, pour

le plaisir qu’il a eu, fait cadeau à Bahloul d’une robe lamée d’or.

Hamdouna, fille de Mahmoud et épouse du Grand Vizir, aperçoit le

bouffon, du haut des terrasses du palais, et dit à sa négresse: «Par le

Dieu de la Mecque! voilà Bahloul revêtu d’une belle robe dorée; de quel

stratagème pourrai-je me servir pour la lui prendre?» La négresse a

beau lui dire que Bahloul est bien plus rusé qu’elle: «Il faut que cela

soit,» dit Hamdouna, et elle lui envoie sa négresse. «Oh! Bahloul,»

dit-elle en l’apercevant, je crois que tu es venu ici pour m’entendre

chanter,» car elle avait pour le chant un talent merveilleux; puis

elle lui fait servir des gâteaux et des sorbets. «Je ne sais pourquoi

je me figure,» ajoute-t-elle, «que tu te dépouilleras volontiers

de ta robe pour m’en faire don.—Oh! maîtresse,» répond Bahloul,

«j’ai fait serment de ne la donner qu’à celle à laquelle j’aurai

fait ce que l’homme fait à la femme.—Tu sais donc ce que c’est, ô

Bahloul?—Celui-ci prend, celui-là donne,» dit le bouffon; «celui-ci

vend, celui-là achète; pour moi, toutes ces choses sont sans attrait:

ma seule pensée est l’amour et la possession des belles femmes.» Or

Hamdouna était éblouissante, par sa taille et par l’harmonie de ses

formes. Elle veut que Bahloul lui dise des vers; il lui en récite qu’il

improvise, passionnés, lubriques; elle commence à s’émouvoir.

«Lorsque Hamdouna eut entendu ces paroles, elle se pâma. Tantôt

elle se disait: «Je me donnerai à lui;» et tantôt: «Je ne lui

céderai pas.» Pendant cette incertitude, la jouissance se fit

pressentir... Elle ne résista plus alors et se rassura en se

disant intérieurement: «Si ce Bahloul, après avoir joui de moi,

vient à le divulguer, personne n’ajoutera foi à ses paroles.»

Elle dénoua sa ceinture et se jeta, en tremblant de toutes ses

forces, sur un lit de soie dont le dessus était comme une voûte

élevée, puis elle leva ses robes, et tout ce qu’elle avait de

beauté se trouva entre les bras de Bahloul.»

La suite fait songer à l’un des Contes de Pogge[135].—«O maîtresse!»

dit Bahloul, «mes reins me font souffrir et ne me permettent pas

de monter sur ta poitrine; mais toi, place-toi sur moi, agis comme

l’homme, puis prends la robe et laisse-moi partir.» Hamdouna y consent

volontiers, mais lorsque après elle réclame la robe, Bahloul se plaint

de ne l’avoir pas possédée, ayant été plutôt possédé par elle. Après

la seconde fois:—«Et la robe?» demande Hamdouna.—«La première a été

pour toi, la seconde pour moi,» dit Bahloul; «la troisième sera pour la

robe.» Hamdouna, bonne fille, se laisse faire encore, et définitivement

Bahloul lui donne la robe; mais il trouve moyen de la lui reprendre.

Conduit à la porte par la négresse, il y revient frapper, et demande à

boire. La négresse lui apporte de l’eau dans une tasse de porcelaine;

après avoir bu, il laisse tomber la tasse, qui se brise. Survient le

Grand Vizir, mari de Hamdouna, qui lui dit: «Que fais-tu donc là,

Bahloul?—La négresse m’a apporté à boire,» répond-il; «j’ai par

malheur brisé la tasse, et, pour m’en punir, elle m’a pris la belle

robe d’or que le Calife m’avait donnée.» Le Grand Vizir gronde Hamdouna

et la négresse, et leur ordonne de rendre la robe à Bahloul. «Hamdouna

s’écria alors, en frappant ses mains l’une contre l’autre:—«Qu’as-tu

donc fait, ô Bahloul?» Celui-ci répondit:—«J’ai parlé à ton mari le

langage de ma folie; parle-lui, toi, celui de la raison.» Et elle

s’extasia de la ruse qu’il avait employée, puis elle lui rendit sa

robe, et il partit.»

Une troisième histoire, celle du _Nègre Dorérame_, semble tirée des

_Mille et une Nuits_.—«Le sommeil ne m’arrive pas; je désire parcourir

la ville,» dit à ses grands officiers le roi Ali-ben-Dirème. On se

met en marche, bien armés, et le chaouch en tête: il est possible

qu’on en ait besoin. La petite troupe fait la rencontre d’un homme

qui se lamente; le roi le questionne. Sa maîtresse lui a été enlevée,

et il est sûr que c’est pour le compte de Dorérame, un grand vilain

nègre qui est l’amant de la femme du premier vizir, à qui elle donne

beaucoup d’argent et qui, non content de cela, veut encore toutes les

femmes des autres. Une vieille entremetteuse lui en fournit tant qu’il

veut, et les entraîne dans sa maison de réprobation, de malheur et de

débauche. Pas moyen de les ravoir avant que le Nègre en soit rassasié,

et il en a là des quantités, toutes belles comme la lune. Le roi veut

connaître cette maison dont il entend parler pour la première fois, et

le premier vizir, qui est présent, fait triste mine. L’homme affligé

les y mène; mais les portes sont solides et les murailles d’une hauteur

formidable. En faisant monter le vizir sur les épaules du chaouch, et

l’homme affligé sur celles du vizir, Ali-ben-Dirème pénètre seul dans

l’enceinte, le sabre au poing, et, circulant par les chambres, finit

par trouver le Nègre et ses amis de même couleur, tous parfaitement

ivres, au milieu d’un vrai sérail. Le Nègre est près de la plus belle,

sans doute celle que pleure son amant; mais elle lui résiste et, pour

gagner du temps, lui chante des vers. Pendant ce temps-là, les autres

se divertissent à tour de rôle avec leurs préférées, et Ben-Dirème

assiste à leurs ébats, caché derrière une porte. Deux jeunes femmes

s’éloignent, ayant quelque tendre confidence à se faire, et, comme

elles se mettent toutes nues pour s’entretenir plus à l’aise, il se

revêt des robes de l’une d’elles, puis, en se cachant la figure,

demande où le Nègre met les clefs de la maison; il finit par le savoir;

revient dans la grande salle et, s’étant emparé des clefs, court

ouvrir à ses compagnons. Ils le suivent en silence, et l’homme affligé

reconnaît en effet sa femme dans celle qui résistait au Nègre. Elle lui

chantait toujours des vers:

O hommes, écoutez mes conseils au sujet de la femme,

Car son besoin de jouissance est écrit entre ses deux yeux.

Ne vous fiez pas à ses promesses, fût-elle la fille d’un sultan.

La malice des femmes est incommensurable; à la combattre

Serait inhabile le roi des rois, quelle que fût sa puissance.

O homme, garde-toi bien de l’amour des femmes!

Ne dis pas: «Une telle est ma bien-aimée;»

Ne dis pas: «Une telle est la compagne de ma vie.»

Si je te trompe, repousse ma parole mensongère.

Tant qu’elle sera au lit avec toi, tu auras son amour,

Mais l’amour de la femme ne dure qu’un instant.

Quand tu es étendu sur sa poitrine, tu es son bien-aimé;

Tant que dure le coït, tu as son amour, pauvre fou!

Mais ensuite tu deviens pour elle un ennemi.

Cela n’est susceptible ni de doute ni d’incertitude.

La femme reçoit l’esclave dans la couche du maître,

Et ses serviteurs se rassasient d’elle impudemment.

Certes, ce n’est pas qu’une pareille conduite soit louable,

Mais la vertu des femmes est fragile et changeante.

Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue · 第 21 / 24 段