Ce sont des jeux d’esprit, des paradoxes. Diderot, qui reproduit à

peu près dans les mêmes termes la remarque de Montaigne, a du moins

le mérite de la franchise: il écrit en toutes lettres le dérivé

Français du Latin _futuo_[124]; mais Montaigne se sert pudiquement

du mot «cela», obéissant ainsi au préjugé qu’il blâme; et quant à

maître Pietro Aretino, il s’est donné pour tâche, dans ses étonnants

_Ragionamenti_, de traiter les sujets les plus lubriques sans employer

une seule fois le mot propre: le Diable n’y a rien perdu. Ce préjugé

est si fort, si anciennement enraciné, qu’on ne le détruira pas. On

aura beau nous dire que le membre viril a beaucoup plus de noblesse que

le nez, la bouche ou les mains, nous continuerons à ne pas l’exhiber;

et quoique le rapprochement sexuel soit dans le vœu de la Nature,

nous ferons toujours difficulté de nous y livrer en public. Les

premiers couples humains se cachaient dans les bois pour l’opérer:

_Tunc Venus in sylvis jungebat corpora amantum_,

dit Lucrèce, parlant de ces temps anciens où l’homme ne se nourrissait

encore que de glands. Cet instinct appartient à l’animal même. Un

naturaliste Anglais, le révérend Philips, attribue la disparition

presque complète aujourd’hui des éléphants, si communs autrefois qu’on

les recrutait par milliers pour les armées, à la pullulation des singes

qui viennent, au moment solennel, les troubler dans leurs solitudes;

ils cherchent en vain un fourré assez impénétrable pour se livrer aux

douceurs de l’hymen hors de la présence de ces importunes bêtes,

et, faute de le trouver, se résignent au célibat. En captivité, il

refusent de s’accoupler, ainsi du reste que la plupart des animaux non

domestiques, ou ne s’y décident que si on les y amène par supercherie,

à force de ruse et de patience, ne voulant pas qu’un si profond mystère

ait des témoins profanes: à moins qu’on les croie convertis aux idées

de Malthus, et bien résolus à ne pas procréer de pauvres petits

destinés à devenir des malheureux.

L’homme, d’ailleurs, ne tient pas tant que cela à ressembler aux bêtes.

C’est bien assez qu’on lui dise à présent qu’il descend directement

du gorille, ou qu’il est son proche parent au moyen d’un ancêtre

commun. Précisément peut-être parce qu’il a une obscure conscience de

cette infime origine, il s’efforce d’étouffer ou d’atténuer chez lui

le gorille. Ses besoins naturels le rapprochent le plus de l’animal:

il se cachera donc pour les satisfaire, et il sera logique en cela,

quoi qu’on dise. Il ne se cache pas pour boire et pour manger, étant

parvenu à s’en acquitter proprement, avec décence, de façon à ne pas

trop montrer l’animal qui prend sa pâture; mais il va déposer à l’écart

le résultat de sa digestion. Voilà pourtant un besoin naturel, dont la

satisfaction est légitime; pourquoi le considérer comme immonde?

Ce n’est pas la pruderie ou l’hypocrisie moderne qui a imaginé

d’appeler honteuses les parties sexuelles. Les Latins les appelaient

_pudenda_, les Grecs αἰδοῖα, mot qui a le même sens. «Faire des

choses malhonnêtes» semble appartenir exclusivement à la langue de M.

Prudhomme: c’est une locution Grecque, ἀρρητα ou αἰσχρα ποιεῖν. Les

termes vagues, les périphrases: être, aller, dormir avec une femme,

cohabiter, avoir commerce, remplir le devoir, etc., sont toutes des

locutions Latines: _esse_, _dormire cum muliere_, _coire_, _cognoscere

mulierem_, _habitare_, _habere rem_, _officium fungi_, et elles ont

leurs similaires en Grec; connaître, dormir, dans le sens érotique,

remontent à une civilisation encore plus ancienne, puisqu’on les trouve

dans la Bible: Adam _connut_ Ève, sa femme, et Ruth _dormit_ avec Booz.

Les Latins, qui reculaient si peu devant la crudité des mots, avaient

en même temps des termes atténués d’une bien plus grande délicatesse

que nous-mêmes. Les traducteurs Français des grands satiriques Latins

auraient donc pu tenter d’enrichir notre langue érotique en y faisant

passer les hardiesses de Juvénal, de Perse, de Pétrone, de Martial

surtout, dont le vocabulaire est si opulent. Leurs essais n’ont été

jusqu’à présent qu’insuffisants ou ridicules. Trois traductions assez

estimées de Martial: celle de l’abbé de Marolles, une seconde attribuée

sur le titre à des «militaires», et qu’on croit être de Volland, la

troisième de Simon de Troyes et publiée par Auguis, ont été examinées à

ce point de vue par Éloi Johanneau[125]. On se ferait difficilement une

idée de leur niaiserie. L’abbé de Marolles traduit _Priapus_ par visage!

_Gallo turpius est nihil Priapo_,

(_I, 36._)

«Il n’y a rien de plus vilain que le _visage_ d’un prêtre de Cybèle.»

Il rend _futuere_, par «cajoler, se divertir, passer le temps, aimer,

entretenir, avoir une entrevue»; _fututor_ par «galant, effronté»;

sa manie de décence quand même le conduit tout droit à faire des

contre-sens d’écolier, comme lorsqu’il traduit _pædicare_ par «faire

l’amour»; ailleurs il dit que c’est «faire d’étranges choses», ce qui,

sans être meilleur, montre pourtant qu’il comprenait. Il a le privilège

des périphrases souvent plus lestes que le mot propre de l’original;

il traduit _mentula_ par «je ne sçay quoy qui fait aimer les hommes»,

et ajoute en note: «Quelque lasciveté, sans doute»; ailleurs, c’est

«quelque chose que l’on porte». _Inguina_, c’est: «ce que je ne puis

nommer»; _canus cunnus_, «une vieille passion»; _vellere cunnum_,

«farder sa vieillesse»; _percidi_, équivalent de _pædicari_, «se faire

gratter». Il abuse de «quelque chose»; ce «quelque chose» rend les mots

les plus divers: _mentula_, c’est «quelque chose», _inguina_ «quelque

chose», qu’il s’agisse de l’homme (VII, 57) ou de la femme (III, 72),

et _culus_ est «quelque autre chose» (III, 71).

Les «militaires» ou Volland se sont dressé à l’avance une espèce de

Barême; ils traduisent constamment les mêmes mots Latins par les mêmes

mots Français auxquels ils donnent un sens conventionnel: _futuere_ par

«aimer, forniquer»; entre femmes (VII, 69) c’est aussi «forniquer»;

_fututor_, par «amant, amateur»; _vulva_, _barathrum_, _cunnus_, par

«anneau»; _mentula_, _penis_, _columna_, _veretrum_, par «béquille»,

s’inspirant sans doute de la chanson de Collé: _La béquille du Père

Barnaba_; _fellare_ et _lingere_ par «breloquer», d’où _fellator_,

«breloqueur», et _fellatrix_, «breloqueuse»; _irrumare_, qui signifie

une chose, et _percidere_, _irrumpere_, qui en signifient une autre,

par «se faire breloquer»: contre-sens énorme du moment qu’ils prennent

«breloquer» pour l’équivalent de _lingere_ et de _fellare_. Ce mélange

de breloques, de béquilles et d’anneaux, nous donne des «breloqueurs

et breloqueuses d’anneaux», une «béquille énervée», une «béquille en

fureur», une béquille qui «apprend une route inconnue»; ailleurs, des

«testicules de cerf remplacés par une jeune béquille»; un «anneau qui

parle», des anneaux «qui se réjouissent». De temps à autre, ils veulent

cependant varier un peu: ils traduisent alors _pædicare_, tantôt par

«faire des polissonneries», et tantôt par «jouer le second rôle», ce

qui montre combien peu ils savent ce qu’ils disent; _fellator_ par

«fripon», _pædico_ par «badin», et continuellement confondent le rôle

actif avec le rôle passif.

Simon de Troyes, et son reviseur Auguis, n’entendaient pas beaucoup

mieux le Latin, car pour eux le _pædico_ est un Ganymède (VI, 33); ils

affectionnent les périphrases les plus pompeuses: _mentula_, organe des

plaisirs, frêle instrument des amours, intention directe; _cunnus_,

ceinture de Vénus; _colei_, les recoins les plus secrets du corps;

_pædicare_, se livrer à une débauche irrégulière, avoir des habitudes

vicieuses. Encore ces périphrases, toutes niaises qu’elles sont,

feraient-elles croire qu’ils comprennent; mais non: ils traduisent

_periclitari capite_, par «perdre la tête»!

La seule bonne méthode de traduction que l’on doive, suivant nous,

appliquer aux érotiques Grecs et Latins, est celle qui s’impose comme

règle de dire à mots couverts seulement ce que l’auteur a dit à mots

couverts, de ne pas mettre de périphrases où il n’en a pas mis, de

rendre le mot propre par le mot propre, et les métaphores par des

métaphores semblables, tirées des mêmes termes de comparaison. Traduire

autrement sera toujours donner une idée fausse du goût personnel de

l’auteur, de ce qui constitue son style ou sa manière. Mais le mot

propre serait souvent bien plus obscène en Français qu’il n’était

en Latin; les dérivés populaires de _cunnus_, _colei_, _futuere_,

les équivalents de _pædico_, de _cinædus_, sont absolument ignobles,

et les termes Latins ne l’étaient pas, du moins au même degré[126].

Pour obvier à cette difficulté, rien n’empêche qu’on ne francise

tous ceux qu’on pourra, conformément au génie de la langue. Mentule,

gluber, vérètre, quelques autres encore, se trouvent dans Rabelais;

irrumation, fellation, dans La Mothe Le Vayer; l’abbé de Marolles a osé

fellatrice; pourquoi ne dirait-on pas fellateur, pédicon et pédiquer,

fututeur, drauque, cinède, cunnilinge, liguriteur, exolète, irrumer,

etc.? Ces mots, nous objectera-t-on, ne seront compris que de ceux qui

savent le Latin, et le traducteur doit se faire entendre de tout le

monde. Mais n’en est-il pas de même de sesterce, modius, laticlave,

pallium, atrium, impluvium, vomitoire, vélite, belluaire, et de tant

d’autres termes francisés depuis longtemps par les archéologues? Les

définitions vagues qu’en fournissent les Dictionnaires: monnaie, mesure

Romaine, partie du vêtement, de l’édifice Romain, soldat, gladiateur,

donnent-elles la valeur précise du mot à celui qui ignore le Latin et

les mœurs de l’ancienne Rome?

Le _Dictionnaire érotique_ de Nicolas Blondeau ne fera pas faire de

grands progrès dans cette voie aux chercheurs de traduction exacte

et littérale. L’auteur, et François Noël qui l’a complété, sont tous

les deux des partisans à outrance de la périphrase, qui enveloppe

le mot comme une orange dans du papier, et de l’équivalent, qui

n’équivaut jamais, qui est toujours au-dessous, au-dessus ou à côté

de l’expression dont il s’agit de rendre l’énergie, la grâce ou la

finesse. Il n’en est pas moins curieux par le nombre, l’abondance

de ces équivalents, de ces périphrases patiemment colligées dans

les auteurs ou plaisamment imaginées, et dont quelques-unes sont

de véritables trouvailles[127]. Publié en son temps, il eût été le

premier, ce qui est la meilleure excuse de ses imperfections et de

ses lacunes: la série des mots et surtout des locutions érotiques est

loin d’être complète dans les volumineux Glossaires d’Henri Estienne,

de Forcellini et de Du Cange, et la difficulté de trouver l’acception

spéciale au milieu d’une foule d’autres, fait qu’on songe rarement à y

avoir recours. Resté si longtemps manuscrit, il a été devancé par un

autre, bien connu des amateurs, le _Glossarium eroticum linguæ Latinæ,

sive theogoniæ, legum et morum nuptialium apud Romanos explanatio nova,

auctore P. P._ (_Parisiis, 1826, in-8°_), auquel on croit qu’Éloi

Johanneau a collaboré, mais dont l’auteur est resté incertain[128].

Ce recueil est d’une utilité incontestable pour tous ceux qui veulent

lire et comprendre les érotiques ou satiriques Latins; il abonde en

citations qui éclaircissent les passages obscurs ou douteux, mais

les explications sont en Latin, ce qui laisse à celui de Blondeau et

Noël une certaine supériorité. La comparaison des deux ouvrages est

instructive et montre les difficultés d’un pareil genre de travail.

Rien que dans la lettre A, nous relevons chez Noël et Blondeau

soixante-quinze mots ou locutions qui ne se trouvent pas, au moins

à cette place, dans le _Glossarium_ dit de Pierrugues; en revanche,

celui-ci en a deux cent vingt-huit négligés par ses devanciers, et

vingt-deux articles seulement sont communs aux deux recueils. De plus,

si on les collationne avec l’_Index_ du _Manuel d’Érotologie_, on se

convainc que près de la moitié des mots commentés par Forberg ne se

trouvent ni dans l’un ni dans l’autre. Une refonte générale de ces

trois ouvrages, sur un bon plan, donnerait un résultat sinon parfait,

du moins très satisfaisant.

Il nous resterait, en terminant, à dire un mot de la langue érotique

contemporaine; mais quoique nous ayons des «naturalistes», qui ne

reculent pas devant les mots, et même des «pornographes», on serait

embarrassé de relever chez eux les éléments d’un vocabulaire original,

qui leur soit propre. Les plus timides ou les moins maladroits

s’essayent dans les réticences, les sous-entendus de Laclos et de

Crébillon fils; mais comme ils n’ont pas l’art exquis et la finesse

de ces maîtres, on devine l’intention qu’ils avaient de dire quelque

chose, plus qu’on ne voit clairement la scène qu’ils ont voulu décrire.

D’autres se sont fait avec des crudités du vieux Français, mélangées

à des trivialités du faubourg, à ce que Richepin appelle la gueulée

populacière, une langue hybride, bâtarde, assez écœurante, et il

en est une pire encore, celle dont Alfred Delvau s’est constitué

hardiment le lexicographe dans son _Dictionnaire de la langue verte_,

puis dans son _Dictionnaire érotique moderne_. Nos pères avaient

déjà, pour désigner ces bonnes filles dont le métier est de faire

plaisir aux hommes, un nombre plus que suffisant d’appellations

désobligeantes: carogne, catau, catin, coureuse, créature, donzelle,

drôlesse, gueuse, gourgandine, poupée, putain; comme nous sommes plus

riches! nous avons: allumeuse, baladeuse, blanchisseuse de tuyaux de

pipes, bouchère en chambre, chahuteuse, chameau, chausson, crevette,

éponge, gadoue, gaupe, gibier de Saint-Lazare, gonzesse, gouge, gouine,

grenouille, loupeuse, marmite, menesse, morue, omnibus, paillasse,

peau, pierreuse, punaise, rouchie, rouleuse, rutière, sangsue, taupe,

tireuse de vinaigre, tocandine, toupie, traînée, vache, vadrouille ou

vadrouilleuse, et vessie! Ce que peuvent être les locutions imagées

où ces termes choisis entrent en combinaison avec d’autres de plus

basse catégorie encore, on le conçoit sans peine. Ni l’énergie ni le

pittoresque ne leur manquent; mais à part quelques bonnes et vertes

Gauloiseries, ce vocabulaire est par trop ordurier. Malgré toutes les

raisons qu’on peut donner en faveur du parler à la bonne franquette

et contre la pruderie bégueule, nous penchons à partager l’aversion

de beaucoup de gens pour ces mots que l’on nous dit être la langue

de l’amour, et qui sentent mauvais, qui font sur le papier comme des

taches malpropres. Nous sommes volontiers de l’avis de La Fontaine:

L’Amour est nu, mais il n’est pas crotté.

Avril 1885.

[120] _Dictionnaire érotique Latin-Français_, par Nicolas

Blondeau, avocat en Parlement, censeur des livres et inspecteur

de l’Imprimerie de Trévoux (XVIIe siècle). Édité pour la

première fois sur le Manuscrit original, avec des notes et

additions de François Noël, inspecteur général de l’Université;

précédé d’un Essai sur la langue érotique, par le Traducteur du

_Manuel d’Érotologie_ de Forberg. _Paris_, _Liseux_, 1885, in-8.

[121] _Sat._, I, 5, v. 85.

[122] _Qui scis Romana simplicitate loqui (XI, 21.)_

[123] Ce passage est extrait d’une lettre adressée à l’un des

plus célèbres médecins de l’époque, messer Battista Zatti, de

Brescia.

[124] «_F..tez comme des ânes débâtés, mais permettez-moi de

dire f..tre._»

[125] Épigrammes contre Martial, ou les mille et une drôleries,

sottises et platitudes de ses traducteurs, _par un ami de

Martial_ (_Paris, 1835, in-8°_).

[126] «Il y a tout lieu de croire que beaucoup d’expressions

dont la malhonnêteté nous choque n’avaient pas la même portée

chez les Romains et n’étaient pas si brutales. Martial dit

quelque part que les jeunes filles peuvent le lire sans danger.

Admettons que ce propos soit une fanfaronnade Bilbilitaine,

et réduisons l’innocence de son recueil à ce qu’elle est en

réalité: encore est-il vrai qu’on ne se cachait pas pour le

lire, que les gens de bon ton, comme on dirait chez nous, gens

qui ont d’autant plus de pruderie en paroles qu’ils sont plus

libres dans la conduite, avouaient publiquement leur admiration

pour Martial. J’ai sans doute bien mauvaise idée de la Rome

impériale, et je crois peu à la chasteté d’une ville où des

statues nues de Priape souillaient les palais, les temples,

les places publiques, les carrefours; où, dans les fêtes de

Flore, on voyait courir sur le soir, à travers les rues, non

pas des prostituées, mais des dames Romaines échevelées et

nues; où les femmes se baignaient pêle-mêle avec les hommes;

où les comédiennes se déshabillaient quand on leur avait crié

du parterre: Déshabillez-vous. Mais j’ai peine à croire qu’on

pût s’y vanter ouvertement de faire ses délices de Martial, si

Martial eût été aussi impur qu’il nous paraît aujourd’hui.»

(Désiré Nisard, les _Poètes Latins de la décadence_.)

[127] Le suppositoire vivant, le gobet amoureux, le calendrier

naturel, le combat de cinq contre un, le manuel des solitaires,

etc.

[128] Quérard dit que les initiales P. P. cachent le chevalier

P. Pierrugues, ingénieur à Bordeaux, qui publia en la même

année 1826 un bon plan de cette ville. On lui attribue

également, mais peut-être à tort, les Notes de l’_Errotica

Biblion_ (édition de 1833). C. de Katrix, auteur d’un

Avant-Propos placé en tête de ce dernier ouvrage, dit avoir eu

entre les mains un exemplaire du _Glossarium_ portant cette

mention: «_Ab Eligio Johanneau constructum, auspicio et cura

(forsitan) baronis Schonen._ S. E.»

XL

LE COUVENT HOSPITALIER

CONTE

D’ALOYSE CYNTHIO DEGLI FABRITII[129]

A diverses reprises nous avons été sollicité de réimprimer et de

traduire, comme l’une des plus notables curiosités Italiennes du XVIe

siècle, l’_Origine delli volgari Proverbii_, d’Aloyse Cynthio degli

Fabritii. La rareté de ce recueil de Nouvelles en vers (_Vinegia_,

Bern. et Matth. Vitali, 1527, in-folio), est, en effet, bien connue des

amateurs; les dix ou douze exemplaires qui en existent actuellement

sont si recherchés, qu’on les suit un à un dans les ventes, où ils

n’apparaissent qu’à de longs intervalles, et toujours cotés à de très

hauts prix: on en trouvera le détail dans le _Manuel du Libraire_ et

dans le Catalogue de Libri (1847, n{os} 1498-99). Nous ne voulons

pas nier que cet écrivain fantaisiste ne soit plein de bonnes

qualités, qu’il n’ait des inventions d’une originalité plaisante et

que, malgré un penchant déplorable à la prolixité, aux digressions

historiques et surtout mythologiques, il ne soit souvent fort amusant.

Malheureusement, son recueil se compose de quarante-cinq Nouvelles,

toutes divisées méthodiquement en trois Chants, et d’une étendue

chacune de sept cents à mille ou douze cents vers: au total quarante

mille vers environ, à peu de chose près ce que renferme l’_Orlando

Furioso_, sauf que son style n’a pas toujours le charme et n’a jamais

la limpidité de celui de l’Arioste. Degli Fabritii se moque sans façon

de la syntaxe comme de la grammaire, et le Florentin ne lui suffisant

pas pour dire tout ce qu’il veut dire, il y mêle du Vénitien, du

Lombard, tous les patois de la Péninsule; il se sert de locutions

tombées depuis longtemps en désuétude, ou qui n’ont peut-être jamais

été usitées, et ne dédaigne même pas l’argot: un Italien aurait déjà

quelque peine à démêler un écheveau si embrouillé. Ajoutez à ces

difficultés d’interprétation celles de la simple lecture: le texte

unique de 1527 fourmille de fautes typographiques qui, jointes au

manque de ponctuation et de capitales où il en faudrait, car il en

offre partout où il n’en faudrait pas, le rendent souvent tout à

fait inintelligible. Nous attendrons pour le traduire, si tant est

que nous le traduisions jamais, que les Italiens en aient donné une

édition correcte, enrichie de quelques Notes qui en faciliteraient

l’intelligence aux pauvres étrangers.

Pour satisfaire la curiosité des amateurs, nous nous contenterons donc

aujourd’hui de leur présenter l’une des Nouvelles de l’_Origine delli

volgari Proverbi_, la seconde: _Ogni scusa e buona, pur che la vaglia_,

à laquelle nous avons donné un autre titre: _Le Couvent hospitalier_,

qui en exprime mieux le sujet. Ce n’est pas la plus mauvaise, ce n’est

peut-être pas non plus la meilleure: nous l’avons prise à peu près

au hasard. Pour le texte, nous l’avons reproduit tel quel, avec ses

bizarreries d’orthographe et de ponctuation, comme un fac-similé: il

n’en donnera que mieux au Lecteur l’idée du livre; pour la traduction,

nous avons fait de notre mieux, sans nous flatter d’avoir toujours

compris.

Cynthio degli Fabritii, comme beaucoup de conteurs, n’a guère

d’imagination que dans les détails, et il traite le plus souvent des

sujets vingt fois rebattus. Il a surtout beaucoup emprunté à Antonio

Cornazano qui, dans ses deux recueils, l’un Italien, l’autre Latin:

_Proverbii in facetie_, et _Proverbiorum opus_, avait eu bien avant lui

l’idée d’assigner à un certain nombre d’adages populaires une origine

plaisante. Au reste, voici les titres des quarante-cinq proverbes mis

en œuvre par degli Fabritii; nous y joignons pour quelques-uns

l’indication sommaire du sujet et des sources.

I. _La Invidia non morite mai_: c’est un de nos vieux fabliaux, rajeuni

tout récemment encore par Lemercier de Neuville et Champfleury, sous le

titre de _Bonhomme Misère_. Batacchi avait aussi traité ce thème dans

la _Vita e morte del prete Ulivo_.

II. _Ogni scusa e buona, pur che la vaglia_: _Le Couvent hospitalier._

III. _Lettere non danno Senno_: Apologue où les rôles sont joués par

des animaux, le lion, le renard, le singe.

IV. _Chi non si puo distender si ritragga_: Débat entre le sexe

masculin et le sexe féminin.

V. _Alli Cani magri van le Mosche_: Même sujet que dans le Faiseur

de Papes (XIVe des _Cent Nouvelles nouvelles_); traité par Masuccio,

Malespini et La Fontaine.

VI. _Futuro caret_; imité de Cornazano (_Proverbiorum opus_, II).

VII. _Chi di Gatta nasce Sorge piglia_: «Qui naît de chatte prend la

souris»; la moralité du conte est que les mauvais penchants sont innés.

VIII. _La va da Tristo a Cattivo_; imitée de Cornazano (_Proverbiorum

opus_, IV), où le Proverbe est intitulé: _La va da Fiorentino a

Bergamasco_.

IX. _Ogni cosa ee por lo Meglio_: Bizarres aventures d’un pêcheur dont

la barque sombre et qui visite l’empire de Neptune.

X. _Altri han le Noci, et io ho la voce_: imité en partie de Cornazano

(_Proverbiorum opus_, X), et de Boccace (Journée VII, Nouv. IX).

XI. _Tu guardi l’altrui Busca, et non vedi il tuo Travo_: imité de

Pogge (_Facéties_, CLXXV: _De paupere qui navicula victum quærebat_).

XII. _Dove chel Diavolo non puo metter lo capo gli mette la coda_:

vieux fabliau qui est dans le recueil de Méon (tome II): _D’un moyne

qui contrefist l’ymage du Diable_; degli Fabritii l’a connu par

Cornazano (_Proverbiorum opus_, V).

XIII. _Le fatto il becco all’Occha._ On trouve le même conte dans le

_Pecorone_ de Ser Giovanni; mais au lieu d’une oie mécanique, dans

laquelle se cache l’amoureux, c’est un aigle.

XIV. _Per fina li Orbi sene accorgerieno_: Imité de Cornazano

(_Proverbiorum opus_, VIII).

XV. _Chi Pecora si fa, lo Lupo la mangia._

XVI. _Chi non ha Ventura non vada a pescar_; ce conte a quelque

ressemblance avec la _Pêche de l’anneau_, dans les _Cent Nouvelles

nouvelles_, III.

XVII. _Si crede Biasio_: imité de Cornazano (_Proverbiorum opus_, VII).

XVIII. _Non mi curo de Pompe, pur che sia ben vestita_; imité de

Cornazano (_Proverbii in facetie_, VI).

XIX. _Chi fa le fatti suoi non s’imbrata le Man_; encore imité de

Cornazano (_ibid._, VII).

XX. _Passato el tempo che Berta filava._

XXI. _Meglio ee tardi che non mai_; emprunté en partie à Boccace

(_Décaméron_, II, V); les aventures d’Andreuccio de Pérouse remplissent

les deux premiers Chants. On trouve le même Proverbe dans Cornazano

(_Proverbii in facetie_, IX), mais expliqué par une tout autre histoire.

XXII. _A chi ha Ventura poco Senno basta_; imité de Masuccio, Ire

Journée, II.

XXIII. _Non ee piu tempo di dar fen ad Ocche_; imité en partie du

_Décaméron_, II, X.

XXIV. _Alli signali si conoscono le balle._

XXV. _Tu vai cercando Maria per Ravenna_; les deux premiers Chants,

empruntés à Boccace (_Décaméron_, IX, VI), paraphrasent longuement

le conte du Berceau; le troisième a quelque ressemblance avec la IIe

Nouvelle de Firenzuola.

Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue · 第 20 / 24 段