n’avoir pas été légèrement idéalisé, mais les parties principales, ce
qui en fait le fond, restent vraies. Le dernier et le plus complet
historien de l’Ancien régime, H. Taine, a négligé ou dédaigné la
_Vie de mon père_; il aurait pu y trouver un heureux correctif à
l’impression probablement trop sombre que laisse la lecture des
documents. Sous un régime odieux, une administration exécrable,
malgré ce qui survivait encore de la féodalité, les privilèges des
nobles, les exactions du fisc, un homme d’énergie et de bon vouloir,
probe et laborieux, pouvait vivre content de son sort, acquérir de
l’aisance, élever une nombreuse famille et faire du bien autour de lui.
Aujourd’hui la condition du peuple est moins précaire, mais la leçon
est toujours aussi profitable. Restif nous dit qu’après avoir lu la
_Vie de mon père_, un «homme en place» aurait voulu que le Ministère
en fît tirer cent mille exemplaires, pour les distribuer gratis à tous
les chefs de bourgs et de villages: on pourrait faire le même vœu
aujourd’hui et souhaiter que cet ouvrage fût placé dans toutes les
bibliothèques scolaires; hommes et enfants y puiseraient autant de
notions du bien et du juste que dans le meilleur des manuels civiques.
Octobre 1884.
[115] _La Vie de mon Père_, par Restif de la Bretonne.
Réimprimé sur la troisième édition (1788), _Paris_, _Liseux_,
1884, in-8°.
[116] _Monsieur Nicolas_, édition Liseux, tome X, p. 234.
XXXVII
LA RAFFAELLA
D’ALESSANDRO PICCOLOMINI[117]
Alessandro Piccolomini, lorsqu’il composait ce Dialogue de la
_Bella creanza delle donne_, sorte de manuel théorique et pratique
des élégances féminines, n’était pas encore professeur de morale à
l’Université de Padoue, et pas davantage archevêque. Il faisait partie,
avec quelques autres jeunes gens, d’un petit cénacle littéraire fondé
vers 1525, l’Académie Siennoise des _Intronati_, la première par rang
d’ancienneté de toutes les Académies Italiennes, et qui eut ses jours
d’éclat. Quoique ses membres se fussent intitulés en bloc les Hébétés,
et eussent pris chacun un surnom à l’avenant du titre général, ils
avaient l’intelligence fort éveillée. Alessandro Piccolomini s’y
appelait le _Stordito_, l’Étourdi, peut-être parce qu’il s’estimait le
plus sérieux de tous. Dans ce cénacle, on ne s’occupait point, comme à
la Crusca, de vanner la langue et d’en séparer le son du pur froment;
on y dissertait sur des sujets agréables ou facétieux, on écrivait des
comédies, des farces de carnaval, des Dialogues plaisants, et même
plus que plaisants, témoin cette inénarrable _Cazzaria_, due à l’un
des fondateurs, Antonio Vignale, surnommé l’Arsiccio, et dont la forte
saveur Rabelaisienne faisait se pâmer d’aise le bon La Monnoye.
Si l’on en croyait les bibliographes, la _Bella creanza delle donne_
appartiendrait exactement au même genre que la _Cazzaria_; ils la
rangent tous, sans exception, dans la classe des ouvrages licencieux,
et les Conservateurs de notre Bibliothèque Nationale ont suivi les
mêmes errements: au mépris des décisions des Conciles, des Bulles
pontificales qui défendent aux laïques de censurer les oints du
Seigneur, ils n’ont pas hésité un seul instant à mettre un archevêque
dans l’Enfer; notre prélat pourrait en appeler comme d’abus. Son
œuvre n’est licencieuse tout au plus que par omission, en ce qu’elle
aurait pu l’être, étant donné le sujet; l’auteur n’avait pour cela qu’à
emprunter la plume de son bon ami et confrère Antonio Vignale. Mais on
ne peut, en bonne justice, le condamner pour ce qu’il aurait pu faire,
puisqu’il a eu la réserve de se l’interdire.
Tout en n’étant pas licencieux, ce Dialogue entre une jeune femme et
une vieille rouée d’entremetteuse qui la décide à prendre un amant,
n’est assurément pas moral; l’adultère, un vilain mot et une plus
vilaine chose, y est prêché ouvertement, enguirlandé de roses et
montré aux femmes comme la sanction suprême de leur beauté, le but et
le couronnement d’une éducation vraiment élégante. C’est une thèse
assez peu canonique, pour un évêque, et le haut dignitaire de l’Église
aurait bien dû être obligé d’en demander publiquement pardon à Dieu et
aux hommes, aux hommes mariés surtout, tête nue et à genoux, dans sa
cathédrale. Mais condamnation une fois passée là-dessus, on reconnaîtra
qu’il n’a manqué ni d’esprit, ni d’ingéniosité, ni de finesse, pour
soutenir cette thèse abominable. Sa Raffaella fait bonne figure entre
tant de types d’entremetteuses si amoureusement étudiés par les auteurs
comiques et satiriques de son temps; il n’en est pas de plus rusée, de
plus adroite, de plus experte dans le grand Pietro Aretino lui-même, un
fin connaisseur pourtant en ces matières, et celui qui semblait avoir
dit sur elles le dernier mot. Notre vieux Mathurin Regnier, profitant
des travaux de ses devanciers et y ajoutant ce qu’il devait à son
observation personnelle, grâce aux lieux où il fréquentait, comme dit
Boileau, n’a pas fait mieux en créant cette Macette
Dont l’œil tout pénitent ne pleure qu’eau bénite,
et qui n’est pas sans quelques points de ressemblance avec la
principale interlocutrice du Dialogue.
Le Piccolomini, ou plutôt le Stordito Intronato, semble avoir eu
surtout en vue de nous apprendre comment les femmes s’habillaient, se
coiffaient et se fardaient au temps où il leur faisait sans doute une
cour assidue et s’initiait à tous leurs petits mystères; il entre à
ce sujet dans des détails abondants, précis, pleins d’intérêt et dont
on pourrait relever curieusement les singularités. Ovide avait bien
daigné composer un poème des _Medicamina faciei_ qui nous serait d’une
grande utilité, s’il nous était parvenu en entier, pour comparer les
deux époques, et faire voir dans quelle profonde décadence était tombée
la parfumerie au XVIe siècle. Il en était alors de la toilette comme
de l’édilité: dans la ville, des monuments tels qu’on n’en construit
plus, merveilles d’architecture et de sculpture, mais bâtis le long de
rues et de ruelles qui sont des cloaques infects; de même, les femmes
portent de riches étoffes, de la soie, des brocarts d’or et d’argent,
des bijoux, des colliers de perles, mais elles se lavent tout au plus
la figure: pour le reste, dit la Raffaella, faites-vous le signe de
la croix. Et de quels cosmétiques elles usent! du vert-de-gris délayé
dans des blancs d’œufs! de la limaille d’argent et de la poudre de
perles amalgamées avec du mercure, de l’huile et de l’alun! elles se
mettent sur la figure des emplâtres de céruse et de craie, des couches
de sublimé qu’elles colorent de vermillon, pour se faire ressembler
à des masques, et s’adoucissent les mains avec un composé de miel,
d’amandes amères et de farine de moutarde qui devait tenir plus du
cataplasme que toute autre chose. Notons qu’en outre elles ont la
déplorable habitude de mâcher du mastic, comme encore à présent les
Orientales et les Algériennes, pour se blanchir les dents, se purifier
l’haleine, et qu’elles confectionnent elles-mêmes leurs fards en les
humectant de crachat! En fait d’odeurs, elles ne connaissent que les
plus pénétrantes: le musc, le benjoin, le camphre, la térébenthine;
passe encore pour le camphre, mais la térébenthine! il ne leur aurait
plus manqué que de se mettre quelques gouttes d’alcali volatil sur le
mouchoir. On les aimait tout de même pourtant, en dépit de ce que le
nez pouvait y trouver à redire, et on faisait pour elles les mêmes
folies qu’à présent.
La _Bella creanza delle donne_ parut en 1539 (Venise, _Curzio Navo e
fratelli_, in-8°); elle ne portait pas de nom d’auteur, mais l’_Épître
dédicatoire aux Dames_, datée de Lucignano, le 22 Octobre 1538,
était signée du sobriquet Académique d’Alessandro Piccolomini: _Lo
Stordito Intronato_. Des savants en _us_, Placcius, _De Anonymis_,
Rhodius, _De Suppositis_, n’en ont pas moins attribué l’ouvrage au
pape Paul V, et Scavenius, _apud eumdem Placcium_, au pape Pie V; le
bibliographe Italien Zeno a vu dans ces fausses attributions émanant
d’hérétiques l’intention méchante, qu’ils n’avaient peut-être pas, de
discréditer le Saint-siège Apostolique. Plût aux Dieux immortels que
ces deux intolérants et cruels pontifes n’eussent pas commis d’autre
méfait que ce Dialogue! Ses mérites littéraires l’ont fait réimprimer
deux ou trois fois au XVIe siècle, une fois au XVIIIe, et il en a
été donné une réédition à Florence en 1862. On en connaît sous le
titre d’_Instructions pour les jeunes Dames_, par M. D. R. (Lyon,
1573, in-12), une ancienne traduction ou imitation Française souvent
réimprimée avec quelques changements.
Décembre 1884.
[117] _La Raffaella_, dialogue de la gentille éducation des
femmes, par Alessandro Piccolomini, archevêque de Patras et
coadjuteur de Sienne (XVIe siècle). Traduction nouvelle, texte
Italien en regard, par Alcide Bonneau. _Paris_, _Liseux_, 1884,
in-16.
XXXVIII
DES
DIVINITÉS GÉNÉRATRICES
PAR DULAURE[118]
Jacques-Antoine Dulaure fut un de ces modestes et laborieux savants à
l’esprit ouvert et chercheur, d’une variété remarquable d’aptitudes,
d’une facilité de travail, d’une fécondité qui étonnent, tels qu’il
s’en était formé un grand nombre à l’école de la philosophie du
XVIIIe siècle, des Encyclopédistes, et qui pour la plupart se sont
perdus dans le gouffre de la Révolution. «Que faisiez-vous pendant la
Terreur?» demandait-on à Sieyès.—«J’ai vécu,» répondait-il. C’était
déjà beaucoup, en effet, que d’arriver seulement à vivre; mais Sieyès
y réussit tout en restant jusqu’au bout au milieu des partis qui
s’entretuaient, Dulaure n’échappa à la guillotine qu’en s’exilant.
Suppléant à l’Assemblée Nationale, puis député à la Convention, Dulaure
était de ces esprits sages, pondérés, qui auraient voulu fonder
pacifiquement un nouveau régime de liberté, d’égalité et de justice,
et acheminer la Révolution dans une voie régulière. Il fut décrété
d’accusation le 15 Octobre 1793, cinq mois après les Girondins, et
n’échappa qu’à grand’peine au sort de ses amis, en se dérobant aux
recherches de la police. Arrivé en Suisse, par les montagnes du Jura,
il se présenta à une manufacture d’indiennes où, embauché d’abord comme
ouvrier, il trouva par la suite à utiliser ses talents de dessinateur.
«Pourquoi,» disait-il, «suis-je banni du sol de la liberté, moi qui
depuis plusieurs années n’ai agi, écrit, pensé que pour elle? Avant et
après la Révolution, j’ai constamment combattu la triple tyrannie des
prêtres, des nobles et des rois!» Il vécut là entièrement inconnu, ne
laissant soupçonner à personne ni son nom, ni qui il était, jusqu’à
la chute de Robespierre. Après le 9 Thermidor, il rentra en France et
reprit paisiblement possession de son siège à la Convention. Trois
départements, le Puy-de-Dôme, la Corrèze et la Dordogne où, envoyé en
mission, il avait su gagner tous les suffrages par son honnêteté, sa
modération et son patriotisme, l’élurent député aux Cinq-Cents; il y
siégea jusqu’au 18 Brumaire, qui mit fin à sa carrière politique.
Rendu à la vie privée, pourvu d’un modeste emploi dans les finances
qui lui assurait le vivre et le couvert, il revint à ses études
favorites et fit paraître le remarquable ouvrage intitulé: _Des
cultes qui ont précédé et amené l’idolâtrie ou l’adoration des
figures humaines_ (Paris, Fournier, 1805, in-8°), suivi la même
année du volume qui le complète: _Des Divinités génératrices, ou du
culte du Phallus chez les Anciens et les Modernes, des cultes du
dieu de Lampsaque, de Pan, de Vénus_, etc.; c’était le Voltairien
qui protestait contre la réaction catholique dont la réouverture des
églises avait donné le signal, et contre l’engouement qui portait
aux nues le _Génie du Christianisme_. Aux poétiques fictions de
Châteaubriand, Dulaure opposait des faits réels, précis et, remontant
à l’origine des religions, les montrait toutes issues d’un grossier
ou monstrueux fétichisme. Le vieux républicain, le conventionnel se
réveilla à la Restauration; il publia une _Défense des propriétaires
des biens nationaux_ (1814, in-8°), et un virulent pamphlet qui est en
même temps un document historique: _Causes secrètes des excès de la
Révolution_ (1815, in-8°), où il faisait des émigrés et des prêtres les
instigateurs de la mort de Louis XVI, les rendait responsables du règne
même de la Terreur. Ce pamphlet parut dans le _Censeur_, dont il motiva
la saisie, et souleva contre son auteur des haines qui trouvèrent
l’occasion de se satisfaire lorsque, dix ans plus tard, Dulaure
réimprima, sous le titre général d’_Histoire abrégée des différents
cultes_, les deux volumes de mythologie dont il est question plus haut.
Celui qui traite des _Divinités génératrices_ n’avait été l’objet à
son apparition, en 1805, que de critiques et de contradictions plus ou
moins vives: en 1825, on le jugea attentatoire à la morale publique et
religieuse, l’édition fut saisie, condamnée et en partie détruite[119].
Dulaure était à cette époque en train de publier son grand ouvrage:
_Histoire physique, civile et morale de Paris_ (1821-22, 7 vol. in-8°),
que dans les éditions suivantes il porta à dix volumes, et qui fut,
avec l’_Esquisse historique des principaux événements de la Révolution_
(1825, 4 vol. in-8°), le travail de toute la dernière partie de sa
vie. L’_Histoire de Paris_ est restée justement estimée, et l’on peut
dire populaire. Moins prolixe que Sauval pour tout ce qui regarde la
topographie Parisienne, les accroissements successifs de la ville, ses
édifices civils, ses églises, ses fondations pieuses, moins copieux
que D. Félibien et Lobineau en chartes, ordonnances, règlements, etc.,
Dulaure est très supérieur à ses devanciers par la façon dont il a mis
en œuvre ses savants matériaux. Paris ayant été naturellement le
théâtre des principaux événements de notre histoire, c’est une histoire
de France vue dans son ensemble qu’il nous présente en retraçant celle
de la capitale. Dulaure n’a pas la flamme d’un Michelet, mais il est
exact et véridique, n’avançant guère un fait, une assertion, qu’il ne
l’appuie d’un document. Il est surtout curieux des particularités, des
anecdotes; c’est l’homme qui a colligé avec le plus de soin dans les
chroniques, les mémoires, les registres du Parlement et de la Chambre
des Comptes, les sermons des prédicateurs, tout ce qui pouvait ruiner
les superstitions religieuses, décrier les mœurs et les institutions
de la Monarchie.
Il nous reste à dire un mot du mythologue. Dulaure a porté dans
ce genre de recherches, où il excellait, la netteté de vues, la
conscience, l’exactitude, qui lui étaient particulières; il a rassemblé
autour des questions qu’il se proposait d’élucider une telle quantité
de textes, de citations empruntées aux auteurs anciens et modernes,
qu’on s’émerveille de la variété et de l’étendue de ses lectures.
Ses travaux sont d’autant plus dignes d’éloge, qu’il marchait dans
une voie à peine frayée et ne trouvait que de faibles soutiens soit
dans l’_Origine des cultes_ de Dupuis, du système duquel il s’écarte
considérablement, soit dans les monographies de l’abbé Mignot, de
Court de Gébelin et du président De Brosses, qui n’avaient traité
que des points tout à fait spéciaux. Une comparaison du système de
Dulaure avec ceux de ses devanciers et des mythologues plus récents,
Creuzer, Guigniaut, Alfred Maury, nous entraînerait trop loin; disons
seulement qu’il a sur tous l’avantage d’être très simple et d’offrir,
par conséquent, les plus grandes chances de vraisemblance, car l’homme
des anciens âges n’a pas dû être le métaphysicien subtil que suppose la
_Symbolique_ de Creuzer.
Contrairement à Dupuis, qui voit dans le Sabéisme, c’est-à-dire
dans l’adoration des astres, l’origine de tous les cultes, Dulaure
montre jusqu’à l’évidence qu’il y eut des cultes bien antérieurs aux
connaissances astronomiques dont le Sabéisme montre l’homme en pleine
possession; que les premiers objets de son adoration superstitieuse
furent des objets naturels: les montagnes qui bornaient son horizon,
les forêts impénétrables qui servaient de barrières aux tribus, les
fleuves, les sources bienfaisantes où il buvait, la mer infranchissable
pour lui et qui le frappait d’étonnement, puis les pierres extraites
des montagnes sacrées, les bornes posées solennellement comme
frontières entre les nations, comme limites entre les patrimoines.
Pour ce qui est du culte du Phallus, par dérogation à son système,
Dulaure lui donne une origine planétaire; il est, en effet, associé au
signe zodiacal du Taureau dans les plus anciens documents que l’on ait
sur lui. Ce point de vue est peut-être contestable; mais on rendra du
moins cette justice à Dulaure, qu’il n’a rien négligé pour nous donner
de ce culte singulier l’exposé le plus ample et le plus lumineux. Il
en a suivi les développements et les ramifications dans tous les temps
et dans tous les pays, jusqu’à nos jours où sous des noms divers il
s’est clandestinement perpétué. Lui seul est complet; qu’on lise après
lui les quelques pages éparses sur ce sujet dans la _Symbolique_, les
quelques lignes que lui consacre Alfred Maury dans son _Histoire des
religions de la Grèce antique_! Il sait de plus intéresser par la
variété, l’abondance des renseignements et des citations, la clarté du
récit. Dulaure n’occupe point parmi les mythologues le rang qui lui est
légitimement dû.
Janvier 1885.
[118] _Des Divinités génératrices_, ou du culte du Phallus
chez les Anciens et les Modernes, par J.-A. Dulaure, auteur de
l’_Histoire de Paris_. Réimprimé sur l’édition de 1825, revue
et augmentée par l’Auteur. _Paris_, _Liseux_, 1885, in-8.
[119] Il est inexact de dire, comme on le lit dans le
_Catalogue des ouvrages condamnés_, de M. Drujon, et ailleurs,
que cette seconde édition fut supprimée _quoique l’auteur y eût
fait des retranchements_. Dulaure n’a rien retranché, il a,
au contraire, ajouté. Ce que l’on peut dire, c’est qu’aucune
de ces additions, simples développements d’idées ou de faits
déjà exposés, n’était de nature à justifier une condamnation,
si l’ouvrage, tel qu’il avait paru primitivement, n’outrageait
en rien la morale. On a suivi dans cette impression le texte
de 1825, plus complet, plus correct, et que l’auteur s’était
efforcé de rendre définitif.
XXXIX
LE DICTIONNAIRE ÉROTIQUE
LATIN-FRANÇAIS
DE NICOLAS BLONDEAU[120]
Si l’on examine d’un peu près la langue érotique, les termes et
locutions dont elle se compose, tant chez les Anciens que chez les
Modernes, on s’aperçoit que les écrivains puisent les éléments de leur
vocabulaire à trois sources principales.
Il y a d’abord le mot cru, le terme propre, qui peut maintenant nous
paraître assez malsonnant, mais qui certainement à l’origine ne devait
pas être obscène. L’homme donna un nom à ses parties génitales, à
celles de la femme, à l’acte amoureux, aux sécrétions qui en résultent,
comme à toutes les autres parties du corps, à toutes les autres
actions et sécrétions, sans choquer en rien la pudeur. Les Grecs et
les Romains employaient le mot cru, non seulement entre hommes et
dans la conversation familière, mais publiquement, dans les poèmes,
dans les livres, sur la scène. Aristophane disait le mot et exhibait
la chose en plein théâtre. Horace dit ingénument: _dum futuo_; il
parle sans périphrase des résultats d’un songe provoqué chez lui par
l’attente d’une servante d’auberge, dans son voyage à Brindes[121]; ses
invectives à Canidie sont intraduisibles en langage décent. Martial a
encore moins de sans-gêne qu’Horace: il se plaît à étaler en ce genre
des énormités et appelle cela parler Latin, user de la simplicité
Romaine[122].
Un second élément est puisé dans la langue médicale. Le médecin ne
peut se contenter du mot populaire assigné à tel ou tel organe; le
sérieux de son art ne s’accommoderait pas d’un terme banal ou plaisant
et qui fait rire; de plus, l’anatomie lui a révélé la complexité de
cet organe, qui est un pour le vulgaire, mais qui pour lui se compose
d’un certain nombre de parties distinctes, jouant chacune leur rôle,
et auxquelles il assigne un nom particulier. Il se servira donc, soit
de termes vagues, par décence, comme _inguen_, _abdomen_, _uterus_,
_pudenda_, _muliebria_, _habitare_, _inire_, _coire_, etc.; soit,
s’il a besoin d’être précis, des termes techniques dont il enrichit la
langue, et que l’écrivain ou tout le monde peut employer à son tour,
s’ils n’ont pas un aspect scientifique par trop rébarbatif.
Réduit à ces deux éléments premiers, le vocabulaire érotique serait
encore bien restreint, et la nécessité d’un glossaire spécial se
ferait à peine sentir. Mais ils n’ont, à vrai dire, que la moindre
importance, et le troisième élément, l’élément métaphorique, est de
beaucoup la source la plus abondante. Le peuple crée naturellement et
continuellement des métaphores, en matière érotique comme en toute
autre matière; les écrivains utilisent les locutions passées en usage,
en forgent d’autres, à l’infini, suivant leur tournure d’esprit ou
leur caprice, détournent le sens ordinaire des mots, parlent d’une
chose pour en faire entendre une autre, se servent d’équivoques s’ils
ont peur d’être trop bien compris, et créent ainsi, parallèlement à
la langue générale, une langue particulière, figurée, d’autant plus
savoureuse et d’autant plus riche qu’ils ont plus d’ingéniosité.
Quelques-uns en ont tant, que les seuls initiés comprennent la moitié
de ce qu’ils ont voulu dire et, pour l’autre moitié, en sont réduits
aux conjectures. Sans les anciens scoliastes qui nous avertissent
que tel passage d’Aristophane renferme une allusion obscène, on
poursuivrait sans la voir; et les savants disputent encore sur le sens
qu’il faut donner à tel vers de Perse, de Juvénal, d’Ausone, à telle
phrase de Pétrone et d’Apulée. C’est ici qu’un bon lexique n’est pas de
trop, et, malgré quelques essais estimables, il est encore à faire.
Mais avant de pénétrer plus intimement dans l’étude de la langue
érotique, pourquoi les écrivains, le peuple lui-même, ont-ils recours
à tant de métaphores, périphrases, ambages et circonlocutions, dès
qu’il est question des organes et des rapports sexuels? Si nous n’avons
pas honte d’être hommes, pourquoi n’oser parler qu’à mots couverts
de ce qui rend chez nous manifeste la virilité? La Nature a fait de
l’union des sexes la condition de notre existence et de la perpétuité
de la race; elle y a attaché, en vue de cette perpétuité, l’attrait
le plus puissant, la volupté la plus intense: pourquoi nous en cacher
comme d’un délit ou d’un crime? Pourquoi appeler honteuses ces parties
sexuelles où la Nature a concentré toute son industrie, et rougir de
montrer ce dont nous devrions être fiers? Même à ne considérer que
l’acte brutal, il est encore dans le vœu de la Nature, puisqu’elle
nous en fait un besoin, et la satisfaction d’un besoin ne peut avoir
en elle-même rien de honteux. Des moralistes ont vu, dans cette
singulière pudeur, une hypocrisie injustifiable. Écoutez Montaigne:
«Qu’a fait l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et
si juste, pour n’en oser parler sans vergongne, et pour l’exclure des
propos sérieux et réglés? Nous prononçons hardiment _tuer_, _dérober_,
_trahir_, et «cela», nous n’oserions qu’entre les dents. Est-ce à dire
que moins nous en exhalons en paroles, d’autant nous avons loy d’en
grossir la pensée? Car il est bon que les mots qui sont le moins en
usage, moins escripts et mieux teus, soient les mieux sçeus et plus
généralement cogneus.» Un autre grand écrivain, moraliste à sa manière,
maître Pietro Aretino, va bien plus loin: «Les bêtes doivent-elles
donc être plus libres que nous? Il me semble, à moi, que l’instrument
à nous donné par la Nature pour sa propre conservation devrait se
porter au col en guise de pendant, et à la toque en guise de médaillon,
puisque c’est la veine d’où jaillissent les fleuves des générations,
et l’ambroisie que boit le monde, aux jours solennels. Il vous a
fait, vous qui êtes des premiers chirurgiens vivants[123]; il m’a
créé, moi qui suis meilleur que le pain; il a produit les Bembo, les
Molza, les Varchi, les Dolce, les Fra Sebastiano, les Sansovino, les
Titien, les Michel-Ange et, après eux, les Papes, les Empereurs, les
Rois; il a engendré les beaux enfants et les très belles dames, _cum
Santo Santorum_: on devrait donc lui prescrire des jours fériés, lui
consacrer des Vigiles et des Fêtes, et non le renfermer dans un morceau
de drap ou de soie. Les mains seraient bien mieux cachées, elles qui
jouent de l’argent, jurent à faux, prêtent à usure, vous font la figue,
déchirent, empoignent, flanquent des coups de poing, blessent et
tuent. Que vous semble de la bouche qui blasphème, crache à la figure,
dévore, enivre et vomit? Bref, les Légistes se feraient honneur s’ils
ajoutaient pour lui une glose à leur grimoire, et je crois qu’ils y
viendront.»