J’ai chanté tant de guerres à la fleur de mes ans,

Que tu me croirais avoir porté le casque de Mars;

Cet ouvrage, la jeunesse de mon temps l’élève aux cieux,

Mais déplore que je n’en aie pas eu juste récompense.

A présent, plus qu’aucun poète, l’illustre Plaisance

M’honore, je suis pour elle la plus haute gloire d’Aonie.

C’est donc lorsque sa ville natale, dont il était devenu un des

premiers citoyens, l’envoya comme ambassadeur à Milan, qu’il dédiait

son œuvre à Simonetta, alors à l’apogée de sa faveur, mais bien près

de sa mort tragique.

Le recueil Italien n’est pas une traduction, comme l’ont avancé Libri

et quelques autres bibliographes, ni même un abrégé du précédent.

Des seize petites Nouvelles, expliquant autant de proverbes, qu’il

renferme, quatre seulement, la Ire, la VIe, la VIIe et la XVe ont leur

équivalent dans le Latin. Les deux plus anciennes éditions que l’on

en connaisse: Venise, 1518, _per Francesco Bindoni e Maffeo Pasini

compagni_ (signalée par Passano), et Venise, 1523, ne contiennent que

quatorze Nouvelles. Nous pouvons décrire avec exactitude la seconde,

qui se trouve à la Bibliothèque de l’Arsenal. Elle est intitulée:

_Proverbii di messer Antonio Cornazano in facecia, et Luciano de Asino

aureo, et historiati novamente stampati. Sub pœna excommunicationis

latæ sententiæ, come nel breve appare. Stampata nella inclyta Città di

Venetia, per Nicolò Zoppino et Vincentio compagno, nel MCCCCCXXIII, a

di XXII de Agosto. Regnante lo inclito Principe messer Andrea Gritti._

La traduction de l’_Ane d’or_, de Lucien, est du comte Boiardo,

l’auteur de l’_Orlando innamorato_, et les _historiati_ se composent

uniquement de la _Novella ducale_, de Cornazano, dont le héros est

le duc Francesco Sforza, et à laquelle nous avons fait plus haut

un emprunt; comme elle ne tient pas à l’œuvre des _Proverbii in

facetie_, nous n’avons pas jugé à propos de la reproduire. Quant au

Privilège pontifical, ce n’est qu’une plaisanterie; au revers du titre,

on lit bien un Bref menaçant d’amende les contrefacteurs, mais ce Bref

se rapporte à un autre ouvrage que les Proverbes, une _Historia rerum

in Italia ab anno Domini MCCCCVC usque in hodiernum ferme gestarum_,

publiée par les mêmes libraires, N. Zoppino d’Aristotile et Vincentio,

son associé; il n’a été mis là que pour effrayer ceux qui pouvaient ne

pas savoir le Latin. Dans toutes les éditions qui suivirent, à partir

de 1525 (et on n’en compte pas moins de seize jusqu’à celle de Didot

en 1812), on lit en sous-titre: _con tre proverbii aggiunti e due

Dialoghi_, quoiqu’il n’y ait en réalité que deux proverbes ajoutés;

ce sont les deux doubles versions d’un même adage: _Anzi corna che

croce et Tutta è fava_; on peut légitimement douter qu’elles soient de

Cornazano, d’autant plus que l’une d’elles, la première, se trouve dans

le _Convito_ de Gio-Battista Modio, imprimé en 1558.

Passano s’est fondé là-dessus pour estimer que l’ouvrage Latin, _De

origine Proverbiorum_, est seul attribué avec certitude à Cornazano;

d’après lui, le recueil Italien des _Proverbii in facetie_ ne serait

qu’une compilation placée par un anonyme sous le couvert d’un écrivain

renommé. Sebastiano Poli, _Modi di dire Toscani_ (1761, in-8°), à

l’adage _Adio fave_, croit au contraire que Cornazano est l’auteur de

l’un comme de l’autre et qu’il avait écrit la version Italienne avant

la version Latine, ce dont on trouverait l’indication dans un distique

du Prologue à Fr. Simonetta:

_Illaque, materno quia sunt sermone, puellæ

Me sæpe in foribus prætereunte legunt..._

et il affirme de plus que l’œuvre était en vers blancs (_in verso

sciolto_), imprimés depuis, par l’ignorance des typographes, comme

s’ils étaient de la prose. Nous ne déciderons pas du bien fondé

de cette seconde allégation, mais, quant à la première, elle est

entièrement fausse; le distique en question ne se prête à ce qu’on

veut lui faire dire que si on l’isole de celui qui le précède:

_Per me habet hic cautæ quæ scribat amator amicæ,

Nec responsa sua negliget ipsa manu,

Illaque, materno quia sunt sermone, puellæ

Me sæpe in foribus prætereunte legunt._

Par moi l’amoureux sait comment écrire à sa fine maîtresse,

Et celle-ci, de sa main, ne néglige pas ses réponses:

Comme elles sont en notre langue, les jeunes filles

Souvent sur leurs portes les lisent quand je passe.

Nous ne voyons là qu’une allusion à un ouvrage dont toute trace, sauf

celle-ci, semble perdue, et qui devait être une sorte de _Secrétaire

des Amants_, à moins que ce ne fût une traduction ou imitation des

_Héroïdes_ d’Ovide. Cornazano devait, en effet, avoir publié quelque

petit livre de ce genre, car voici ce qu’on lit au début de sa _terza

rima_ en l’honneur du Christ:

_Nè qui prometto un stil gayo e giocondo,

Come hebbi gia fral gregge di Cupido,

Nel quale era el mio colpo più profondo;_

_Altro è legger d’un stral percossa Dido,

E donna dardeggiar con vano amante,

Aprendogli esso el cor per fargli nido:_

_Altro è legger virtuti e cose sante,

E contemplar el figlio di Maria

Pendante in croce per l’homo peccante._

Je ne promets pas ici le style gai et plaisant

Que j’eus naguère dans le troupeau de Cupidon

Où plus profond était mon élan;

Autre chose est de lire Didon d’une flèche percée,

Femme criblant de traits son frivole amant

Qui lui ouvre son cœur pour lui faire un nid:

Autre chose lire vertus et œuvres saintes,

Et contempler le fils de Marie

Suspendu sur la croix pour l’homme pécheur.

Quoi qu’il en soit, ce manuel de correspondance amoureuse que les

jeunes filles lisaient sur le pas de leurs portes et dont elles

s’inspiraient pour répondre aux galants, n’a aucun rapport avec les

_Proverbii in facetie_; le bibliographe s’est fourvoyé en donnant aux

deux vers du Prologue un sens qu’ils ne peuvent pas avoir.

Nous croyons néanmoins comme lui que le recueil Italien est bien de

Cornazano, à qui il a été de tout temps attribué et qui d’ailleurs

ne saurait être du premier compilateur venu. C’est l’œuvre d’un

maître écrivain, plein d’art et de finesse, égal par le style aux

meilleurs conteurs et en surpassant quelques-uns par l’originalité

de l’invention. L’idée de prendre des proverbes usuels et de leur

assigner, au moyen d’une histoire plaisante, une origine tout à fait

imprévue est des plus ingénieuses. Cinthio degli Fabrizii, dans son

_Origine delli volgari Proverbi_ (1527, in-folio), autre livre bien

curieux, s’en est emparé après lui, et, en traitant quelquefois les

mêmes sujets, leur a donné une ampleur quelque peu démesurée; il dit en

plusieurs milliers de vers ce que Cornazano esquisse légèrement en deux

ou trois pages. On lira avec plaisir ces petits contes libres, qui ont

la grâce de ceux de Boccace et le piquant des facéties de Pogge.

Septembre 1884.

[112] _Les Proverbes en facéties_ d’Antonio Cornazano (XVe

siècle). Traduit pour la première fois, texte Italien en

regard. _Paris_, _Liseux_, 1884, in-16.

[113] Il se trouve à la Bibliothèque de l’Arsenal.

[114] _Novella ducale_, insérée à la suite des _Proverbii in

facetie_, dans les anciennes éditions.

XXXVI

LA VIE DE MON PÈRE

par

RESTIF DE LA BRETONNE[115]

De tous les ouvrages de Restif de la Bretonne, _Monsieur Nicolas_,

les _Nuits de Paris_ et les _Contemporaines_, seront toujours ceux

qu’on lira le plus, ceux où l’on ira puiser le plus de renseignements

sur la condition des classes moyennes à la fin du XVIIIe siècle. Dans

cette suite de tableaux, aussi variés que la vie elle-même, où il fait

passer devant nos yeux, avec la rapidité et la netteté des ombres d’une

lanterne magique, tant de types divers ayant chacun leur existence

propre, leur manière d’être, leur physionomie, Restif manifeste tout

entier son génie, composé à doses presque égales d’observation et

d’imagination. La _Vie de mon père_, qui se rattache comme document

biographique à _Monsieur Nicolas_, dont elle est, pour ainsi dire, la

préface, appartient à un genre plus austère: c’est toujours un tableau

de mœurs, comme tout ce qu’a fait Restif, incapable d’invention

proprement dite et qui n’écrivait que ce qu’il voyait ou croyait voir;

mais ici son observation, au lieu de s’éparpiller, se concentre sur un

seul point, la vie rurale, sur un seul homme, Edme Restif, son père, et

deux ou trois autres figures dessinées au second plan. Avec ces simples

éléments, celui qu’on a surnommé le Rousseau du ruisseau et le Voltaire

des femmes de chambre, celui dont M. de Jouy disait que la platitude

ordinaire de son style, la vileté des acteurs qu’il faisait mouvoir

et l’extravagance de son amour-propre l’avaient plongé à tout jamais

dans le ridicule, a réussi à faire un chef-d’œuvre. Oui, certes, la

_Vie de mon père_ est un chef-d’œuvre, ne l’envisagerait-on qu’au

point de vue de la composition littéraire, de l’intérêt du récit, de

ses parfaites proportions, et de la convenance du style avec le sujet.

Ce tableau de la vie rurale au XVIIIe siècle, présenté avec sincérité

et naturel, a un grand charme, qui se double encore de l’utilité du

livre, de l’enseignement moral qui en découle. Si le prix Montyon pour

l’ouvrage le plus utile aux bonnes mœurs avait existé à l’époque où

parut la _Vie de mon père_, elle l’aurait sans aucun doute obtenu des

juges les plus difficiles.

Restif semble cependant avoir écrit ces belles pages sans effort, du

premier jet, comme tout ce qui est tombé de sa plume: à cela seul on

jugera s’il était bien doué comme écrivain. «En me rappelant,» nous

dit-il, «ce que mon père avait souvent raconté devant moi, pendant

mon enfance, de son séjour à Paris et de Mlle Pombelins, il me vint

une idée, vive, lumineuse, digne du _Paysan-Paysanne pervertis_! Je

réfléchis sur tous les traits sortis de la bouche d’Edme Restif, et

je composai sa Vie. Je ne revis pas ce petit ouvrage, je le livrai à

l’impression en achevant de l’écrire. Aussi tout y est-il sans art,

sans apprêt; la mémoire y a tenu lieu d’imagination. A la seconde et

à la troisième édition, je n’ai fait que corriger quelques fautes de

style ou replacer quelques traits oubliés. Cette production eut un

succès rapide, ce qui doit étonner; elle n’était faite ni pour les

petits-maîtres, ni contre les femmes, ni pour dénigrer la philosophie:

les bonnes gens seuls la pouvaient acheter. Apparemment ils donnèrent

le ton pour la première fois[116].»

La _Vie de mon père_ est, non le roman, mais la vie d’un honnête homme;

l’élément romanesque s’y réduit à peu de chose, très probablement à

la fantastique apparition, dans l’église Saint-Roch, d’un bienfaiteur

mort, le «vertueux Pombelins», sous les traits d’un vieux prêtre, et

à la lugubre célébration du mariage d’Edme Restif devant le cadavre

de son père. Un type digne des anciens âges, ce Pierre Restif, père

du héros du livre et grand-père de Nicolas, ce paysan Bourguignon,

bon vivant et rieur avec les autres, mais dont le sourcil se fronce

dès qu’il rentre chez lui, qui a mangé presque tout son bien à ne

rien faire et qui gouverne sa famille comme les anciens Romains, en

maître absolu. Tout tremble devant lui, femme, filles, valets, et le

fils lui-même, grand garçon de vingt ans, sur le simple soupçon qu’il

voudrait peut-être s’émanciper, est vigoureusement cinglé de coups

de fouet. Envoyé à Paris, il va y contracter un mariage avantageux:

son père aussitôt le rappelle, lui déclare qu’il veut être obéi, le

marie de force à une épaisse et disgracieuse fille de ferme, et meurt,

ce beau coup fait, avec la conscience d’être resté jusqu’au bout en

possession de l’autorité paternelle. Edme renonce à ses espérances,

aime la laborieuse ménagère qui lui a été imposée comme il aurait aimé

la femme de son choix, et, à l’imitation des patriarches de la Bible,

travaille sept ans chez son beau-père, un autre type anguleux et dur

de paysan. Ce stage accompli, et sa première femme étant morte, il se

met à faire valoir ses biens, et enfin vient s’établir sur ce domaine

de _la Bretonne_ dont son fils a illustré le nom. Comme c’est un homme

d’un sens droit, d’un esprit avisé et réfléchi, il essaye de meilleurs

modes de culture, il épierre ses champs et les préserve d’inondations

périodiques, il transforme en vignoble un coteau abrupt où de temps

immémorial on n’avait rien pu faire pousser; ses voisins l’imitent et

de proche en proche on voit régner l’aisance dans un village réputé

jusqu’alors le plus misérable de la contrée. Il avait acquis un peu de

pratique dans sa jeunesse chez un cousin, avocat à Noyers, et chez un

procureur au Parlement, à Paris: il est de bonne heure notaire; puis

le seigneur du lieu, un chevalier de Malte, le nomme juge et enfin

lieutenant. Dans ces fonctions publiques, sa droiture, son équité,

lui valent le surnom d’honnête homme, sous lequel on le désigne non

seulement à Sacy, mais dans tous les bourgs voisins. Plus de querelles,

plus de procès; une comparution devant l’honnête homme met fin à tous

les différends. Et quelle bonne existence patriarcale, les jours de

la semaine consacrés aux travaux des champs, l’après-midi du dimanche

aux affaires de la commune! Le soir, quatorze enfants, sept d’un

premier lit, sept autres d’un second mariage, prennent place par rang

d’âge autour de la table où viennent s’asseoir à leur côté d’abord les

garçons de charrue, puis les vignerons, enfin le bouvier, le berger

et deux servantes. Le repas fait, un bon repas où tout le monde mange

le même pain blanc de froment et boit la même piquette qui râpe un

peu le gosier, le patriarche lit quelques passages de la Bible, et le

lendemain, en poussant la charrue, les garçons n’ont pas de plus grand

plaisir qu’à commenter la lecture de la veille.

L’heureux coin de terre, que ce petit canton de Bourgogne! Et le bon

Edme Restif n’est pas le seul honnête homme qui essaye d’y ramener

l’âge d’or. Lisez les allocutions familières du vénérable Berthier

à la jeunesse des deux sexes, et demandez-vous si beaucoup de nos

instituteurs de campagne pourraient parler avec tant d’onction, avec

une éloquence si pénétrante et si persuasive. Le curé de Sacy, messire

Antoine Foudriat, est un homme des temps apostoliques; les gens de

justice font remise de leurs honoraires aux plaideurs; les collecteurs

des tailles eux-mêmes sont animés des meilleurs sentiments envers le

pauvre monde, et un paysan profite du clair de lune pour labourer en

cachette les champs de son beau-père! A Nitry, le bon curé Pandevant,

un dimanche, dit à ses paroissiens: «Mes amis, on va sonner les

vêpres, mais allez plutôt relever vos foins; profitez du beau temps;

qui travaille prie.» Il n’est pas jusqu’aux frères aînés du narrateur

de cette idylle, le curé de Courgis et l’abbé Thomas, qui ne donnent

l’exemple de la bonté, de la serviabilité, du désintéressement. Seul

le pauvre Nicolas ferait tache dans un milieu si vertueux: aussi s’en

exile-t-il de bonne heure pour aller mener au loin une vie agitée de

passions et d’inquiétudes.

Tel est le tableau que nous présente Restif de son pays natal, quelque

trente ou quarante ans avant la Révolution. Si nous ne possédions pas

d’autre document sur l’ancien régime, nous serions persuadés que c’est

bien à tort qu’il est si décrié, et que le paysan est injustifiable

quand il fait mine de prendre sa fourche dès qu’on parle de l’y

ramener. Mais d’autres documents subsistent, et en grand nombre, qui

justifient assez son hostilité contre le vieil ordre de choses, et

son attachement à la Révolution, qui l’a renversé. C’est d’abord la

terrible page de La Bruyère: «L’on voit certains animaux farouches, des

mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout

brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et remuent avec

une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et, quand

ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et, en

effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans les tanières

où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines. Ils épargnent aux

autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour

vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé.»

Notons que La Bruyère écrivait cela vers l’époque, à peu près, où

naissait l’honnête Edmé Restif, et que, des _Caractères_ aux doléances

contenues dans les cahiers des États-Généraux, la situation du paysan

semble avoir encore empiré.

La Bruyère croit qu’au moins le paysan peut manger du pain; les

rapports des intendants de province constatent que ce pain noir souvent

lui manque, et qu’en maintes contrées il est réduit à manger de

l’herbe, comme ses bestiaux. Saint-Simon dit qu’en dehors de la cour,

où s’engouffre toute la fortune du pays, le roi de France n’est que le

roi d’un peuple de gueux, que son royaume est un hôpital de mourants.

Massillon, en parcourant son diocèse de Clermont-Ferrand, se sent le

cœur saigner; partout il a vu ses ouailles sans lit, sans meubles,

manquant du pain d’avoine, leur seule nourriture. «Les nègres sont plus

heureux!» s’écrie-t-il; leur maître du moins les nourrit, les habille

et les abrite. Le _Journal_ de d’Argenson, les procès-verbaux des

Assemblées provinciales et, à l’approche de la Révolution, le _Voyage

en France_ de l’Anglais Arthur Young, nous éclairent encore mieux,

s’il est possible, sur la misérable situation de l’agriculteur durant

les règnes de Louis XV et de Louis XVI. Young définit l’habitation

des paysans, «des taudis de boue amoncelée entre quatre pieux, où un

Anglais regarderait à mettre ses pourceaux,» et le beau sexe de la

campagne, «des êtres appelés femmes par la courtoisie des habitants,

en réalité des tas de fumier ambulants.» Puis viennent les économistes

qui, avec leurs statistiques, nous font toucher du doigt le pourquoi de

cette horrible misère: sur un revenu de cent francs tiré à grand’peine

et grand labeur du sol, le cultivateur se voit enlever par l’impôt plus

des quatre cinquièmes, 81 fr. 70 c.; quand il a payé au roi la taille,

la capitation, les deux vingtièmes; au curé la dîme; qu’il a racheté

ses corvées, acquitté l’impôt obligatoire du sel, la taxe des aides,

s’il récolte du vin, et les redevances seigneuriales, il ne doit plus

rien à personne, mais il a les mains vides, et c’est à peine s’il lui

reste tout juste de quoi ne pas mourir de faim.

Restif, en écrivant la _Vie de mon père_, s’est-il donc plu à nous

conter une agréable fiction? ce n’est pas présumable. Il a pu orner la

vérité de quelques enjolivements, et lui-même, relatant dans _Monsieur

Nicolas_ ses Mémoires intimes, a ramené quelques-uns des personnages

accessoires à des proportions plus réelles. De ses deux frères aînés,

par exemple, le curé de Courgis et l’abbé Thomas, qui dans la _Vie_ ont

toutes les vertus des saints canonisés, le premier est un Janséniste

fanatique qui ne peut venir à la Bretonne et y rencontrer le jeune

Nicolas sans lui donner le fouet «pour effacer le péché originel par la

douleur»; le second, dont il nous avait vanté la candeur, la modestie,

l’humilité, est bien près de ne plus être qu’un simple cafard. Quant

au vénérable magister, Maître Berthier, son fils, sous la férule

duquel se trouva placé Nicolas, il avait déjà bien dégénéré, car avec

ses écoliers et écolières il se servait moins de la persuasion que du

martinet, «arme qu’il portait toujours, comme les nobles leur épée,

et les Italiens leur poignard». Mais ce ne sont là que des détails

insignifiants, l’ensemble reste vrai et sincère. S’il y a un si profond

désaccord entre ce que Restif a vu de ses yeux, chez son père, et ce

que d’autres ont non moins bien vu ailleurs, cela tient à ce que, dans

l’ancienne France, autant de provinces, autant d’États; autant de

paroisses, autant de pays fort dissemblables de mœurs, d’aisance ou

de misère. Ceux qui nous ont tracé de la condition sociale du paysan

de si désolantes peintures n’ont point passé par les bourgs de Nitry

et de Sacy à l’époque où Maître Berthier y tenait sa classe, où Edme

Restif, l’honnête homme, y rendait la justice. Et puis il y a encore

autre chose. Sous un régime où l’impôt était à peu près arbitraire, où

le fisc prenait tout ce qu’il trouvait à portée de sa main crochue, le

paysan devait se faire encore plus misérable qu’il n’était réellement,

et le voyageur, l’intendant, le grand seigneur, l’évêque même, en

tournée pastorale, n’ont vu que ce qu’il voulait bien laisser voir.

Qu’on se rappelle un des plus frappants épisodes des _Confessions_.

«Un jour,» nous dit Jean-Jacques, «m’étant à dessein détourné pour

voir de près un lieu qui me parut admirable, je m’y plus si fort

et j’y fis tant de tours que je me perdis enfin tout à fait. Après

plusieurs heures de course inutile, las et mourant de soif et de faim,

j’entrai chez un paysan dont la maison n’avait pas belle apparence,

mais c’était la seule que je visse aux environs. Je croyais que c’était

comme à Genève ou en Suisse, où les habitants à leur aise sont en

état d’exercer l’hospitalité. Je priai celui-ci de me donner à dîner

en payant. Il m’offrit du lait écrémé et de gros pain d’orge, en me

disant que c’était tout ce qu’il avait. Je buvais ce lait avec délices

et je mangeais ce pain, paille et tout; mais cela n’était pas fort

restaurant pour un homme épuisé de fatigue. Ce paysan qui m’examinait,

jugea de la vérité de mon histoire par celle de mon appétit. Tout de

suite, après avoir dit que j’étais un bon honnête jeune homme qui

n’était pas là pour le vendre, il ouvrit une petite trappe, à côté de

sa cuisine, descendit, et revint un moment après avec un bon pain bis

de pur froment, un jambon très appétissant, quoique entamé, et une

bouteille de vin dont l’aspect me réjouit le cœur plus que tout le

reste; on joignit à tout cela une omelette assez épaisse, et je fis

un dîner tel qu’autre qu’un piéton ne connut jamais. Quand ce vint

à payer, voilà ses inquiétudes et ses craintes qui le reprennent;

il ne voulait point de mon argent, il le repoussait avec un trouble

extraordinaire, et ce qu’il y avait de plaisant était que je ne pouvais

imaginer de quoi il avait peur. Enfin il prononça en frémissant ces

mots terribles de commis et de rats-de-cave. Il me fit entendre qu’il

cachait son vin à cause des aides, son pain à cause de la taille, et

qu’il serait un homme perdu si l’on pouvait se douter qu’il ne mourût

pas de faim. Tout ce qu’il me dit à ce sujet et dont je n’avais pas

la moindre idée, me fit une impression qui ne s’effacera jamais. Ce

fut là le germe de cette haine inextinguible qui se développa dans mon

cœur contre les vexations qu’éprouve le malheureux peuple et contre

ses oppresseurs. Cet homme, quoique aisé, n’osait manger le pain qu’il

avait gagné à la sueur de son front, et ne pouvait éviter sa ruine

qu’en montrant la même misère qui régnait autour de lui. Je sortis de

sa maison aussi indigné qu’attendri, et déplorant le sort de ces belles

contrées, à qui la nature n’a prodigué ses dons que pour en faire

la proie des barbares publicains.» Même dans ce petit domaine de la

Bretonne, si bien régi et si prospère, il n’est pas sûr que devant les

collecteurs des tailles, survenant inopinément au moment du repas du

soir, on aurait servi sur la table aux vingt-deux couverts les bonnes

assiettes de soupe fumante et le râpé à pleins pichets.

Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue · 第 18 / 24 段