dans le Supplément au _Manuel du Libraire_. «Ce livret rarissime,»
dit-il, «est exécuté incontestablement avec les types de Zoppino de
Venise; ce sont les mêmes caractères ronds qui ont servi à l’exécution
des _Satire_ d’Ariosto publiées la même année (1535) par cet imprimeur.
Passano (_I Novellieri Italiani in verso_, p. 144-148) parle en détail
de cet opuscule que l’on a sans raison plausible porté à l’actif
d’Aretino, mais qu’on peut attribuer sans hésitation à Lorenzo Veniero,
l’auteur de la _Zaffetta_.» Cependant, la _Tariffa delle Puttane_ n’est
probablement pas de 1535, et certainement pas de Lorenzo Veniero. Elle
est postérieure à la _Zaffetta_, à laquelle il est fait allusion en
deux ou trois passages, et on peut lire dans l’Avertissement placé
en tête de la traduction récemment parue de ce petit poème[94], les
raisons qui portent à croire que la _Zaffetta_ n’a été écrite qu’après
la Seconde Partie des _Ragionamenti_, c’est-à-dire après 1536. L’auteur
n’est pas non plus Lorenzo Veniero, puisqu’il l’invoque, avec
l’Aretino, comme étant le poète qui avant lui a le plus disertement
parlé des Courtisanes; il s’écrie:
_Dunque m’aiti, col suo ornato e terso
Stile, il Venier, che quando dir si puote
Di lor, cantando ha dimostrato il verso..._
et un peu plus loin, à propos de la _Zaffetta_:
_Ma di lei cosi a fil scrive e ragiona
Il mio Venier, nel suo sacrato Annale,
Che ’l nome suo per tutto ancho risuona._
Veniero aurait pu, à la vérité, s’invoquer ainsi lui-même pour donner
le change et faire supposer un autre auteur; mais l’âpreté avec
laquelle il revendique, au début de la _Zaffetta_, la paternité de la
_Puttana errante_, traitant de grosses bêtes et de maroufles ceux qui
croyaient ce poème d’un autre que de lui, montre assez qu’il n’était
pas d’humeur à se déguiser si bien et à renier ses œuvres.
Une seule chose pourrait faire croire à l’antériorité de la _Tariffa_:
l’Aretino semble la citer dans la Première Journée de la Seconde Partie
des _Ragionamenti_. La Nanna, catéchisant sa fille, lui dit: «Mets-toi
à causer du Turc, qui doit venir, du Pape, qui n’est pas encore crevé,
de l’Empereur, qui fait des choses miraculeuses, du _Roland furieux_ et
du _Tarif des Courtisanes de Venise_, que j’aurais dû mettre en tête.»
Ce doit être une allusion à une autre composition plus ancienne, en
prose ou en vers, portant à peu près le même titre que le poème, et
qui ne nous est point parvenue; on a, du reste, beaucoup d’exemples de
semblables rajeunissements.
Septembre 1883.
[92] _La Tariffa delle Puttane di Venegia_ (XVIe siècle). Texte
Italien et traduction littérale. _Paris_, _Liseux_, 1883, in-16.
[93] _Tarif des Putains, ou Dialogue de l’Étranger et du
Gentilhomme, dans lequel se marquent le prix et la qualité de
toutes les Courtisanes de Venise, avec les noms des Ruffianes,
et quelques bons tours pour rire joués par plusieurs de ces
fameuses Signoras à leurs amoureux._
[94] Le _Trente et un de la Zaffetta_, texte et traduction
littérale; Paris, Liseux, 1883.
XXVIII
LES
CONTES DE VASSELIER[95]
Joseph Vasselier n’est connu que de quelques amateurs: c’est à peine si
les historiens de la Littérature Française consentiraient à lui donner
une toute petite place, dans le voisinage de Desmahis, parmi les _poetæ
minores_ du XVIIIe siècle, et, s’il n’était l’auteur que de ses poésies
académiques, l’oubli, l’inéluctable oubli, le couvrirait entièrement;
mais il a fait ses _Contes_, et tous ceux entre les mains de qui a pu
tomber d’aventure ce petit volume devenu rare, auront été sans doute
surpris, comme nous-même, de ce qu’un homme peut dépenser d’esprit,
de gaîté et d’invention sans devenir pour cela célèbre; la même
surprise attend ceux qui feront connaissance avec lui dans la présente
réimpression.
Les _Contes_ de Vasselier parurent en 1800; l’auteur était mort
deux ans auparavant (1798), survivant, à travers la tourmente
révolutionnaire, au régime sous lequel il avait vécu, écrit, et sans
avoir un seul instant songé à rassembler ses œuvres, productions
légères restées pour la plupart manuscrites, quelques-unes seulement
ayant été insérées dans les journaux. Ses amis lui rendirent le
pieux service de les recueillir en deux volumes, dont le premier (à
Paris, de l’imprimerie d’Égron) est intitulé _Poésies_, et composé
d’Épîtres, de Couplets de table et d’Impromptus; le second (Paris,
sous la rubrique de Londres) renferme les _Contes_, bien supérieurs
à ces pièces de circonstance que nul aujourd’hui ne songerait à
réimprimer. Ils assignent à Vasselier un rang très honorable au-dessous
de La Fontaine, sans doute, mais peut-être au-dessus de Grécourt. Ce
ne sont, pour le plus grand nombre, que de brefs récits en douze ou
quinze vers, courant au trait final avec la rapidité de l’épigramme;
un bon mot, quelquefois déjà connu (l’_Horloge_, le _Quiproquo_, la
_Bagarre_, l’_Apostolat_, l’_Appétit vient en mangeant_), suffit
souvent au poète, mais il réussit aussi bien une composition plus
détaillée, exigeant plus de soin et d’art chez le conteur, par exemple
le _Cas réservé_, la _Fileuse_, le _Nœud conjugal_, où il essaye
de lutter avec La Fontaine; il n’est faible que lorsqu’il veut trop
s’étendre et s’ingénie à remplir avec des riens une vaste toile, comme
dans le _Mage consulté_, le _Pouvoir de la vanité_ et même la fameuse
_Origine des truffes_, qui passe pour son chef-d’œuvre et qui lui
valut d’être remarqué par Voltaire. La pièce est d’une mythologie un
peu prétentieuse, et Vasselier, encouragé par les suffrages du grand
philosophe, lui a donné dans la _Sauce Robert_ un pendant culinaire de
plus haut goût. Il est tout à fait bon dans les petites pièces comme le
_Sifflet_, le _Cul de poule_, etc., presque toutes celles, au reste,
qui composent le recueil; et le rigide Vauvenargues, qui trouvait des
longueurs aux Contes du Bonhomme, serait ici forcé de rester bouche
close.
L’amitié de Voltaire fut le seul événement un peu considérable de la
vie de Vasselier. Né à Rocroi en 1735, après avoir passé presque toute
sa jeunesse dans la profession des armes, il quitta l’uniforme en 1762
pour entrer dans l’administration des Postes, où il acquit rapidement
le grade de premier commis, à Lyon. Il s’attira la bienveillance de
Voltaire, établi à Ferney, en facilitant la circulation de ses écrits,
plus sans doute encore que par ses talents poétiques, et d’amicales
relations s’établirent entre eux. Tous les ans il se rendait à Ferney
et y faisait un assez long séjour; Voltaire lui offrit plusieurs
fois de lui donner une retraite assurée, dans une maison qui lui
appartiendrait en toute propriété, indépendante du château; Vasselier
préféra garder son poste et continuer de s’y rendre utile à son
illustre ami. C’était un homme de mœurs simples et paisibles, aimant
la bonne chère et payant son écot à table par quelques spirituels
couplets. Ses vers, un peu sérieux, quoique toujours enjoués, ainsi
qu’il sied à un bon vivant, ont été composés pour l’Académie de Lyon,
dont il était membre. Les plus travaillés sont le _Remercîment_, qu’il
lut à sa séance d’admission, en 1782, les _Vers sur la Paix_ (1783)
et une _Épître sur les ennuis de la vie_ (1784); malgré le mérite
littéraire de ces pièces, le poète est beaucoup plus lui-même dans
ces légères épîtres, moitié vers et moitié prose, qu’il adressait à
Voltaire, dans ses _Couplets de table_ et surtout dans ses _Contes_.
Novembre 1883.
[95] _Contes de Vasselier_ (XVIIIe siècle); réimprimés sur
l’édition originale (Londres, 1880). _Paris_, _Liseux_, 1883,
in-16.
XXIX
LA PUTTANA ERRANTE
poème
DE LORENZO VENIERO[96]
Deux ouvrages que l’on confond le plus souvent, un Poème et un Dialogue
en prose, portent le titre de _Puttana errante_; tous les deux étaient
attribués autrefois à Pietro Aretino, qui n’a fait ni l’un ni l’autre.
Le Poème, parodie bouffonne des romans de chevalerie et œuvre de
Lorenzo Veniero, le meilleur disciple de l’Arétin, est plus ancien que
le Dialogue. Son auteur, jeune patricien qui occupa de hautes charges
dans la République et fut le père d’un prélat, Maffeo Veniero, évêque
de Corfou, l’avait composé dans sa jeunesse. Ce Lorenzo Veniero fut
peut-être un homme d’État distingué, mais ce fut certainement un
amoureux vindicatif. Les deux petits poèmes qui nous donnent une idée
très suffisante de sa verve satirique et qui ont transmis son nom à une
postérité déjà reculée, la _Puttana errante_ et la _Zaffetta_, sont
des diatribes d’une violence extrême, d’une exagération monstrueuse,
dirigées contre deux belles et bonnes filles qui avaient eu le grand
tort de coucher avec lui. L’une, la Zaffetta, lui ferme un soir
sa porte en lui faisant dire par sa chambrière qu’elle ne peut le
recevoir: c’en est assez à l’irascible gentilhomme-poète pour qu’il
la livre, par métaphore seulement, espérons-le, aux brutalités des
garçons d’auberge et des pêcheurs de Chioggia. L’autre, il la soupçonne
de lui avoir escamoté sa bourse pendant qu’il la caressait, ce dont
elle était coutumière, nous dit-il: pour s’en venger, il lui compose
une effroyable généalogie de coupe-jarrets, de sbires et de filous, la
promène en errante Paladine, en Marphise d’un nouveau genre, à travers
toutes les villes de l’Italie, qu’elle régale du spectacle de ses
lubriques prouesses, et, dans le triomphe que finalement on lui décerne
à Rome, il fait figurer à la queue du cortège un énorme char rempli des
larcins que ses mains rapaces ont opérés partout. Tel est le sujet des
quatre Chants de la _Puttana errante_.
L’ouvrage en prose qui porte le même titre, par supercherie, est
très inférieur au poème en mérite littéraire, mais il est beaucoup
plus connu; c’est de lui qu’entendent parler Libri, Ch. Nodier, et
bien d’autres, lorsqu’ils appellent l’Arétin l’auteur de la _Puttana
errante_. On ne sait pas au juste l’époque où ce titre a été appliqué,
sans que rien le justifiât, au premier des _Dialoghi doi di Ginevra e
Rosana_, parus dans la seconde moitié du XVIe siècle, sous le couvert
du nom illustre de Pietro Aretino, dont ils ne rappellent en rien le
style ni la manière. La plus ancienne édition datée que l’on ait de
ces deux Dialogues est de 1584. Sont-ce les Elzévirs qui, en donnant
en 1660 leur édition des _Ragionamenti_, ont eu l’idée de détacher
le premier du second, d’en rajeunir le style, de changer les noms
des interlocutrices, et d’intituler l’ouvrage: _La Puttana errante,
ovvero Dialogo di Maddalena e Giulia_, pour satisfaire la curiosité
des lecteurs, qui demandaient la fameuse _Putain errante_ de l’Arétin?
ou bien la supercherie leur est-elle antérieure, comme on peut le
conjecturer d’une édition de _Venezia, senz’anno_, citée dans le
Catalogue de Floncel, où déjà le premier Dialogue, séparé de l’autre,
porte le titre de _Puttana errante_? La question n’a qu’une importance
secondaire. Nous savons par une lettre de Francesco Coccio à Lionardo
Parpaglioni, réimprimée par les anciens éditeurs des _Ragionamenti_,
que de semblables fraudes avaient lieu du vivant même de l’Arétin,
et que les mauvais plaisants n’attendirent pas sa mort pour lui
attribuer leurs propres élucubrations. «C’est un péché,» dit-il, «que
Sa Seigneurie n’ait pas recueilli la multitude de gentilles œuvres
qu’elle a composées; il est bien vrai qu’elles ne sont pas perdues
et que le duc de Mantoue en a un grand nombre, mais le mal, c’est
que beaucoup de gens qui veulent se donner du crédit mettent son nom
à leurs sottises. Laissons faire: un Michel-Ange, un Sansovino, un
Sebastiano del Piombo resplendiraient jusque dans les ténèbres!» Ce bon
Coccio, admirateur fervent de celui qu’il appelle «l’homme divin»,
s’exagérait évidemment la perspicacité des connaisseurs; de même qu’une
quantité innombrable de vieilles croûtes enfumées sont pieusement
reçues dans nos Musées comme de Sebastiano del Piombo, qui était un
grand paresseux et n’aurait jamais pu tant produire, quand bien même il
eût été le plus infatigable peintre de son temps: de même les _Dialoghi
doi di Ginevra e Rosana_, la _Puttana errante_ qu’on en a tirée
postérieurement, le _Zoppino_, les _Dubbii amorosi_, une quinzaine de
sonnets apocryphes ajoutés aux _Sonetti lussuriosi_, etc., sont encore
attribués sans hésitation à Pietro Aretino par bon nombre de lettrés.
La similitude du titre lui a fait également attribuer la _Puttana
errante_ en vers, avec d’autant plus de facilité que ses contemporains
l’en avaient cru l’auteur, et il s’est établi de bonne heure, entre
deux ouvrages si différents, une confusion dont les bibliographes les
plus experts ne se sont pas toujours tirés à leur honneur. Ceux qui,
en les distinguant l’un de l’autre, comme La Monnoye, les ont cru tous
deux de l’Aretino, ne se sont trompés que légèrement en comparaison de
ceux qui affirment, comme Severio Quadrio, que le Poème est le Dialogue
mis en vers: il n’y a pas la moindre conformité entre les deux; Osmont
commet une méprise du même genre lorsqu’il considère le _Dialogue de
Magdelaine et de Julie_ comme la traduction Française du Poème. Bayle
restitue bien le Poème à Lorenzo Veniero, l’Arétin l’ayant désavoué,
dit-il, ce qui est vrai, mais il ajoute que l’auteur y traite au long
de _i diversi congiungimenti_ jusqu’au nombre de trente-cinq, et
Forberg[97], croyant Bayle sur parole, nous conte que Lorenzo Veniero,
noble Vénitien, «a pris sur lui d’énumérer, dans la _Puttana errante_,
jusqu’à trente-cinq manières de faire l’amour;» ils parlent du poème,
c’est évident, et les trente-cinq postures, abusivement dites de
«l’Arétin», ne se trouvent que dans le Dialogue en prose, dont ni
l’Arétin ni le Veniero n’est l’auteur. Ces erreurs seraient singulières
s’il s’agissait de tous autres livres, mais la grande rareté de ceux-ci
les rend excusables. La _Puttana errante_ en prose, ou _Dialogo di
Maddalena e Giulia_, c’est-à-dire la première partie des _Dialoghi doi
di Ginevra e Rosana_ rajeunie de style et pourvue d’un titre qui ne lui
convient aucunement, se trouve encore avec assez de facilité, grâce
à sa réimpression dans l’édition des _Ragionamenti_ due aux Elzévirs
(Cosmopoli, 1660, in-8°); mais le Poème de Veniero, quoiqu’il ait eu
au moins deux éditions, l’une sans nom d’auteur, l’autre portant, par
plaisanterie, le nom de Maffeo Veniero, l’évêque de Corfou, est d’une
grande rareté. Pour le réimprimer et le traduire[98], on n’a pu s’en
procurer aucun exemplaire, et on a eu recours, comme pour la _Tariffa
delle Putane_, à une copie manuscrite de Tricotel, probablement prise
sur les n{os} Y² 1445 et Y² 1455 de la Bibliothèque Nationale.
Une autre méprise, capitale également, a été commise par des
bibliographes mieux informés, Brunet et Hubaud. Elle consiste à croire
que, dans ses deux poèmes, Lorenzo Veniero met en scène la même
héroïne. Brunet semble n’en faire qu’un seul: «_La Puttana errante,
La Zaffetta_ (Venezia, 1531); petit ouvrage très rare, bien digne
de l’Arétin par les obscénités dont il est rempli, mais qui lui a
été faussement attribué. Lorenzo Veniero, noble Vénitien, en est le
véritable auteur. Il le publia pour se venger d’une courtisane de
Venise appelée Angela, qu’il désigne sous le nom injurieux de Zaffetta,
c’est-à-dire, en langue Vénitienne, fille d’un sbire. Dans le premier
poème, il décrit la vie de cette femme; dans le second, la vengeance
aussi brutale que cruelle qu’il prit des torts qu’elle avait eus à son
égard.» C’est une conjecture très mal fondée. Hubaud, qui a redressé
les erreurs de tous les autres bibliographes, a repris celle-ci pour
son propre compte et lui a donné une vie nouvelle en en faisant la
base même de son travail: _Dissertation littéraire et bibliographique
sur deux petits poèmes Italiens composés dans le XVIe siècle_ (1854,
in-8°); par exemple, pour déterminer l’âge de la Zaffetta, il met à
son actif les courses vagabondes de la Putain errante à travers les
principales villes de l’Italie.
La Zaffetta et l’héroïne de la _Puttana errante_ sont deux femmes tout
à fait distinctes: la dernière s’appelait Elena Ballarina. Une remarque
que Hubaud aurait pu faire, c’est que la Putain errante assiste au sac
de Rome, en 1527, qu’elle a déjà accompli la plupart de ses voyages
(il ne lui reste plus qu’à se rendre à Naples), et que l’auteur la
représente comme une vieille vache effondrée, hors de service; or la
Zaffetta, lors de son horrible aventure à Chioggia, en 1531, est une
fillette, ayant encore le lait à la bouche:
_Ch’è fanciullina et ha il latte in bocca_;
quatre ans de plus n’avaient pourtant pas pu la rajeunir!
Et puis, comment s’imaginer qu’un trente et un était pour faire peur à
une si valeureuse Paladine, qu’elle pleure à chaudes larmes d’avoir à
ses trousses une douzaine ou deux de pêcheurs, elle qui vient de courir
toute l’Italie précisément à la recherche d’aventures de ce genre?
Partout, à Venise, à Padoue, à Ferrare, à Florence, elle a invité les
plus redoutables champions à venir par bandes jouter avec elle, et
finalement, à Rome, elle a convié l’armée entière du connétable de
Bourbon à lui passer sur le corps; le petit trente et un de Chioggia,
bien loin de lui être un châtiment, aurait été pour elle un régal.
En second lieu, si Veniero ne donne nulle part le nom de son héroïne
dans la _Puttana errante_, «pour ne pas déshonorer le monde,» dit-il,
il le donne dans la _Zaffetta_, en y comparant l’une à l’autre ses deux
ennemies:
... Je tiens pour meilleure et plus parfaite
Mon Errante, Elena Ballarina:
Or, si l’Errante vaut mieux que la Zaffa,
Grand Dieu Cupidon, _miserere mei_!
Enfin, tous les doutes sont levés par la _Tariffa delle Puttane_, où la
Zaffetta et la Ballarina ont chacune leur petit paragraphe et où cette
dernière est dite expressément l’héroïne de la _Puttana errante_. Voici
d’abord ce qui concerne la victime du fameux trente et un:
La troisième est justement la Zaffetta; celle-ci,
Pour s’appeler Angela, exige une fois
Vingt écus, une autre trente, si on la veut.
Pourtant elle héberge le mal Français
Et la mauvaise grâce, qui y réside en personne,
Outre le trente et un qu’on lui donna à Chioggia.
Mais d’elle en si droit fil écrit et discourt
Mon cher Veniero, en son Histoire sainte,
Que par tout l’univers son nom encore résonne.
Je m’abstiens donc de parler de son âme
Royale, et de dire comment le matin, en se levant,
Par orgueil elle ne pisse pas dans le pot,
Mais à jambes écartées, au milieu de la cuisine,
Avec le fracas dont s’écrouleraient toutes,
Là haut, les cataractes du Ciel;
De dire comment homme qui une fois en a joui
En vomit après, sans que nul artichaud décide
Le _cazzo_ à retourner dans ces vallées infernales;
Que le cul lui suinte et semble toujours souffler,
Et que sa figue sans cesse humide
Sent plus mauvais que rots, aisselles et vesses.
Au tour de l’autre, maintenant:
Elena Ballarina est agréable et belle,
Mais la dérange sa cervelle folle et légère,
Et toujours jalousie la trimballe et martèle:
C’est, pour dire le vrai mot, cette noble
Putain errante, qui, vorace de chibres,
En a dépeuplé l’un et l’autre hémisphère.
La follette volontiers tombe d’accord
Pour quatre écus, et à qui en cachette
Lui en donne deux, ne fait la sourde oreille.
Les contemporains savaient bien que l’Errante et la Zaffetta n’avaient
rien de commun entre elles; Hubaud gourmande donc à tort Apostolo
Zono qui, seul de tous les bibliographes, avait conservé ce souvenir
et distingué l’héroïne du _Trente et un_ de celle de la _Puttana_. On
trouverait encore quelques renseignements sur cette dernière dans le
_Lamento d’Elena Ballarina detta l’Errante_, de Niccolò Ponte, l’une
des pièces du recueil intitulé _Poesie da fuoco_. Voilà un point
parfaitement éclairci.
Une autre difficulté est un peu plus malaisée à se résoudre: elle
est relative à la date de la _Puttana errante_. La plupart des
bibliographes croient que le Poème parut en 1531, mais ils en donnent
des raisons si mauvaises, que Hubaud n’a pas eu de peine à croire qu’il
les prenait en faute. Ainsi La Monnoye se fonde sur ce passage d’une
lettre de Bernardo Arelio de l’Armellino, du 17 Octobre 1531, adressée
à l’Aretino: _Ho veduto di nuovo una Puttana errante, condutta in fino
qua a Turino, et la bella festa che li fanno queste madonne intorno_;
«J’ai vu dernièrement une Putain errante, qui a poussé jusqu’à Turin,
et la belle réception que ces dames lui ont faite.» Bien évidemment,
il s’agit là d’une courtisane en tournée, non du poème de Veniero, et
ceux qui ont accepté l’interprétation fautive donnée par La Monnoye
à ce passage se sont payés de mots. Mais Hubaud erre à son tour en
disant qu’une forte raison, à laquelle il est étonné que nul n’ait
songé et qui lui fait rejeter une édition de la _Puttana errante_ en
1531, c’est qu’à cette époque Angela Zaffetta n’avait pas plus de
treize ans, qu’elle était par conséquent incapable d’avoir accompli
tant d’exploits, fait tant de voyages; puisque la Zaffetta n’est point
l’héroïne de la _Puttana_, son âge ne peut nous fournir là-dessus
aucun éclaircissement. Appuyé sur cette forte raison, qui ne vaut rien
du tout, il reporte à sept ou huit ans plus tard la première édition
du Poème. Cependant il avait lu le _Capitolo_ de l’Aretino au duc de
Mantoue, et on peut y trouver une indication importante.
Pietro Aretino était fier d’avoir dans le Veniero un si brillant
disciple, un poète d’une langue si acérée, d’un vocabulaire si riche en
invectives; il ne s’est pas contenté d’écrire le mirifique Sonnet qui
se lit en tête du poème et dans lequel il propose de donner un clystère
d’encre, ni plus ni moins, à Homère et à Virgile, en l’honneur du
chantre de la _Puttana_: il a redoublé d’éloges en envoyant l’œuvre,
dans sa nouveauté, à son grand ami et protecteur le duc de Mantoue.
Voici la fin de ce _Capitolo_ qui, comme tous les autres et beaucoup
des Lettres de «l’homme divin», avait pour but de hâter l’arrivée d’une
gratification en retard:
Mais comme, à l’odeur, je sens venir le cadeau,
Je vous envoie à cette heure, en galant échange,
Un petit poème d’un coquin et traître de style
Intitulé la _Puttana errante_,
Œuvre de Veniero, ma créature,
Qui à médire me devance de quatre étapes.
Si Virgile, si le _Doctrinal_, si Caton,
Sur ce modèle eussent fabriqué leurs vers,
Un chacun s’en serait nettoyé le cul.
Par Dieu, Monseigneur, si dans les larmes
S’étaient noyés les rires, à tant de drôleries
Ils éclateraient de joie par tous les bouts.
Ne vous attendez pas à l’élégance
De l’harmonieux rythme Pétrarquesque,
Toute brodée de fleurs et de violettes:
Il appelle pain le pain, et _cazzo_ le _cazzo_;
Qui s’en effarouche prenne patience,
Car Dieu ne ferait la loi à une cervelle folle.
Rien d’autre; l’esclave de Votre Excellence.
Ce _Capitolo_, si on le lit attentivement, semble déceler la date à
laquelle l’écrivait l’Aretino. Vers le milieu, toujours à propos de la
gratification qui n’arrivait pas, il se demande à quoi tient l’oubli du
prince:
Je ne sais si le long retard qu’éprouve à venir
Cette bagatelle, n’a pas pour cause le nom
Que le Marquis en celui de Duc eut à convertir;
Pour sûr, de là vient le mal; si, de même
Que je suppliai le Duc, j’invoquais le Marquis,
Les cadeaux venaient par charretées, par ballots.
Le changement de marquis en duc, dont il est question, ne pouvait être
bien ancien lors de l’envoi du _Capitolo_, sans quoi on ne comprendrait
guère qu’il y fût fait allusion. L’Aretino adressait donc la _Puttana
errante_, soit imprimée, soit manuscrite, à Frédéric II de Gonzague,
peu de temps après l’érection du marquisat de Mantoue en duché par
Charles-Quint, fait qui se place en 1530. Cette particularité, en
fixant l’apparition du poème à une date assez rapprochée de ce petit
événement historique, rendrait plausible une première édition de 1531 à
laquelle ont ajouté foi la plupart des bibliographes.
On peut encore tirer un indice assez probant des mentions que l’Aretino
a faites, dans la Première Journée des _Ragionamenti_ (1534) et dans
sa comédie du _Philosophe_ (1537), d’un livre intitulé la _Puttana
errante_, et qui semble bien être le poème de Veniero:
«_Antonia._ Qui donnait les baisers les plus savoureux?
_Nanna._ Les Moines, sans conteste.
_Antonia._ Et pour quelle raison?
_Nanna._ Pour les raisons qu’allègue la Légende de la Putain
errante de Venise[99].»