Une opinion toute semblable est soutenue dans le Chant III de la

_Puttana errante_. Dans le _Philosophe_, Lisa, chambrière d’une

courtisane, parle en ces termes de sa maîtresse: «Elle lit la _Pippa_

et l’_Antonia_» (c’est-à-dire les deux parties des _Ragionamenti_),

«et prétend que leurs roueries sont des sottises, bonnes seulement à

duper des nigauds. Le Livre de l’Errante dit qu’au bout de sept années

d’études un écolier sur mille s’instruit jusqu’à savoir deux H, mais

que, dans le putanisme, en sept jours rien n’y manque (Acte II, scène

VII).» Il serait difficile de ne pas voir là un souvenir des débuts

du Chant IV; toutefois, les citations sont bien peu textuelles, et les

formules vagues dont se sert l’Aretino: la Légende de la Putain errante

de Venise, le Livre de l’Errante, ne conviennent pas parfaitement

à un poème qui devait être dans sa nouveauté soit en 1534, date de

la première Partie des _Ragionamenti_, soit encore en 1537, date de

la comédie du _Philosophe_. Existait-il, sous le titre de _Puttana

errante_, une vieille légende, antérieure au poème de Veniero, et que

celui-ci aurait suivie de très près, en la brodant comme un canevas?

Cette supposition avait d’abord été adoptée par nous, et nous avons

donné le fait comme certain dans une note au passage des _Ragionamenti_

cité plus haut (Tome I, page 15). Nous ne sommes plus aussi affirmatif

aujourd’hui: une pareille hypothèse nous semble, réflexion faite,

s’accorder assez mal avec le génie tout primesautier du Veniero, qui

ne devait guère se plier à suivre péniblement le sillon tracé par un

autre; elle tombe d’elle-même si l’allusion à l’érection du marquisat

de Mantoue en duché, relevée dans le _Capitolo_, paraît suffisante

pour qu’on place aux environs de 1531 l’envoi de cette pièce, et par

conséquent du poème. Dans ce cas, ce serait bien à l’œuvre de son

disciple, parue quelques années avant les _Ragionamenti_, qu’aurait

fait allusion l’Aretino.

Décembre 1883.

[96] _La Puttana errante_, poème en quatre chants, de Lorenzo

Veniero, gentilhomme Vénitien (XVIe siècle); littéralement

traduit, texte Italien en regard. _Paris_, _Liseux_, 1883,

in-16.

[97] _Manuel d’Érotologie classique_, Paris, Liseux, 1882, 2

vol. in-8°.

[98] Cette traduction est l’œuvre de l’amateur anonyme à qui

l’on doit les deux séries des _Nouvelles de Batacchi_ (Paris,

Liseux, 1888-82) et les deux premiers volumes de _Bandello_.

[99] _Ragionamenti._ Tome I, p. 15 de l’édition in-8° (Liseux,

1882).

XXX

DOUTES AMOUREUX[100]

Les manuels de Cas de conscience sont des livres fort curieux, à ce

point que l’autorité ecclésiastique en réserve quelques-uns _ad usum

confessorum_, et les interdit aux profanes, de peur que ceux-ci ne

deviennent trop doctes en certaines matières. Ces excellents casuistes

sont, en effet, instructifs à la façon de ce prédicateur dont parle

Pogge[101], qui tonnait en chaire contre un mari assez avisé pour

«_natibus uxoris pulvinum subjicere_», afin d’augmenter l’attrait du

déduit: dans le conte, un paroissien quitte le sermon et rentre bien

vite chez lui essayer de la recette. Les Sanchez, les Benedicti, les

Diana, les Billuart, les Liguori, les Sinistrari et, de nos jours,

les Settler, les Gury, les Rousselot, les Craisson, les Bouvier, les

Debreyne, nous en apprendraient bien d’autres que ce naïf prédicateur.

Voulez-vous savoir ce que c’est que de connaître sa femme _more

canino_? Benedicti vous le dira, et s’il n’ajoute pas:

C’est pour faire un enfant une bonne recette

Qui jadis fut donnée à Marie-Antoinette,

la raison en est qu’il vivait bien avant Marie-Antoinette et Louis

XVI; mais il ne vous laissera pas ignorer que l’Église n’y est point

contraire, _quando mulier est ita pinguis ut non possit aliter coire_,

pourvu que toutefois _vir ejaculetur semen in vas naturale_. L’homme

qui, pour s’exciter, ou pour éprouver une plus grande jouissance (_quo

se excitet, vel majoris voluptatis captandi gratia_) _Sodomitice

copulam inchoat_, avec l’intention bien arrêtée _non consummandi, nisi

intra vas naturale_, commet-il une usurpation de juridiction? Sanchez,

l’auteur du fameux _De matrimonii sacramento_, a élucidé ce point

extrêmement important, et un autre qui ne l’est guère moins, à savoir

si, _in actu copulæ, immittere digitum in vas præposterum uxoris_, est

chose licite en droit canon. Il va plus loin encore: _Quid, si vir

intromittat membrum in os fœminæ_, toujours, bien entendu, _non

animo consummandi, vel tangat membro superficiem illius vasis_?» Saint

Liguori déclare franchement désapprouver cette pratique, quand même on

aurait les meilleures intentions du monde, et il en donne une raison

judicieuse: «_Ob calorem oris_,» dit-il, «_adest proximum periculum

pollutionis_.» Oui, en effet, le péril est imminent!

Les _Dubbii amorosi_ appartiennent à ce genre de casuistique

raffinée; ils exposent des difficultés qui avaient échappé aux

plus profonds théologiens et leur donnent des solutions pour le

moins aussi ingénieuses que celles de Sanchez et de Liguori. Le

savantissime docteur _in utroque jure_ qui les a compilés et mis en

vers, incline généralement pour l’indulgence, sauf dans quelques cas

exceptionnellement graves, et tient surtout compte de la direction

d’intention; il se met ainsi de plain pied avec les adeptes déterminés

du probabilisme. C’est assez dire que ce docteur ne peut pas être

Pietro Aretino, sous le nom duquel ils ont toujours été publiés jusqu’à

présent. Du temps de l’auteur des _Ragionamenti_ le probabilisme ne

faisait que de naître, et la casuistique, laissée aux docteurs de

Sorbonne, n’était pas encore un sujet public de controverse, comme

elle le devint au siècle suivant. On n’en connaît d’ailleurs aucune

édition du XVIe siècle et ils se composent de deux séries, l’une en

huitains, l’autre en quatrains, dont la seconde est encore plus moderne

que la première. Ils couraient manuscrits dès le commencement du XVIIe

siècle et ne furent, selon toute apparence, imprimés pour la première

fois que longtemps plus tard, dans le _Recueil du Cosmopolite_ (1735,

in-8°), avec les _Sonetti lussuriosi_; disons toutefois que Mazzuchelli

affirme en avoir vu une édition sans date qui lui a semblé être de 1600

ou environ. La question n’a pas grande importance; la seule chose qui

en ait, c’est que les _Dubbii_ ne sont ni ne peuvent être de Pietro

Aretino, et là-dessus tous les bibliographes sont d’accord.

Ces facétieux Cas de conscience en matière érotique ont été évidemment

inspirés à un homme d’esprit par les lubriques subtilités de Sanchez et

du P. Benedicti, dont _la Somme des péchés et le remède d’iceux_ (Lyon,

1584) fut, le premier des ouvrages de ce genre, publié en Français,

afin que tout le monde pût y puiser des sujets d’édification. Brantôme

nous dit que de son temps les dames en préféraient la lecture à celle

des contes les plus licencieux, et le vieux Barbagrigia, qui, en cette

même année 1584, réimprimait les _Ragionamenti_, déclare que le livre

de Confession du savant Cordelier est tout uniment une contre-façon

du chef-d’œuvre de l’Arétin. «Ce théologien,» dit-il, «n’a pas osé

publier les Journées telles qu’elles sont, mais il les a reproduites

sous une autre forme.» Sans avoir jamais fait les _Dubbii amorosi_,

notre divin messer Pietro est donc néanmoins pour quelque chose dans

cette plaisante parodie des casuistes qui lui avaient dérobé le

meilleur de sa substance.

Décembre 1883.

[100] _Doutes amoureux_, ou Cas de conscience et Points de

droit, avec leurs solutions: à l’usage des Confesseurs et des

Magistrats. Texte Italien et traduction en regard. _Paris_,

_Liseux_, 1883, in-16.

[101] _Facéties._ Paris, Liseux, 1879, 2 vol. in-18.—Tome Ier,

conte XLV.

XXXI

LE ZOPPINO[102]

Nous avons déjà rencontré l’occasion, dans l’Avertissement préliminaire

à notre traduction des _Ragionamenti_, de dire un mot du _Zoppino_,

et de combattre l’attribution erronée qui a été faite de ce Dialogue,

par tous les bibliographes, à Pietro Aretino. «Le _Ragionamento del

Zoppino_,» y disions-nous, «quoique ayant quelques ressemblances,

quelques points d’attache avec les Six Journées, n’est certainement

pas de l’Arétin. On n’y retrouve ni son style ni sa manière; les mots

forgés, les comparaisons bizarres, les mille facettes dont le maître

aime à faire chatoyer sa prose et qui la rendent si reconnaissable,

manquent complètement. Nous n’y voyons non plus aucun de ces traits de

haut-comique, de ces bons contes, pleins de gaieté, qui font le charme

des _Ragionamenti_. Le _Zoppino_ est triste, presque lugubre, et

surtout nauséabond. Au lieu de ces franches vauriennes, mais si jolies,

si drôles, dont les roueries, contées par la Nanna ou la Commère, nous

font éclater de rire, il nous montre dans toutes les courtisanes de

malpropres guenipes qu’on ne toucherait pas avec des pincettes, des

souillons couvertes de vermine et portant sur elles de si épaisses

couches de crasse qu’on y planterait des laitues! Ce point de vue

est entièrement opposé à celui de l’Arétin.» Celui qui a composé ce

Dialogue, curieux d’ailleurs, plein d’informations, n’aurait jamais

écrit non seulement les _Ragionamenti_, mais les délicieuses lettres de

l’Arétin à la Zaffetta et à la Zuffolina.

Nulle part pourtant, chez les bibliographes, nous n’avons vu douter

que le _Zoppino_ ne fût vraiment de messer Pietro. Il parut de son

vivant, mais anonyme, sous ce titre: _Ragionamento del Zoppino fatto

frate, e Lodovico puttaniere, dove contiensi la vita et genealogia

di tutte le cortigiane di Roma_ (Venezia, Francesco Marcolini, 1539,

in-8). C’est l’éditeur de 1584, qui, en le réimprimant à la suite

des _Ragionamenti_, a de sa propre autorité modifié ce titre, pour y

introduire le nom de l’Arétin: _Piacevol Ragionamento de l’Aretino, nel

quale Zoppino fatto frate_, etc.; il a été suivi par les Elzeviers, et

depuis ce temps, personne n’a réclamé. Libri, qui possédait l’édition

de Marcolini, avec tant d’autres raretés Italiennes, a consacré au

_Zoppino_ une petite notice dans son Catalogue de 1847: «Cette édition

originale d’un des ouvrages les plus licencieux de l’Arétin, est

restée, à ce que nous croyons, toujours inconnue. Elle n’est pas citée

dans le _Manuel du libraire_, et nous pensons que c’est là un des

livres les plus rares de cette classe. Offrir aux amateurs une édition

originale et inconnue d’un ouvrage sorti de la plume d’un auteur si

célèbre et qui a tant exercé les bibliographes, c’est leur procurer

une jouissance inespérée.» Mazzuchelli (_Vita di Pietro Aretino_, p.

206) ne doute pas non plus que le _Zoppino_ ne soit de l’Arétin, et

il considère comme plus complètes les éditions des _Ragionamenti_

qui renferment ce Dialogue (Barbagrigia, 1584; Elzeviers, 1660) que

l’édition originale. Ginguené s’est trompé bien plus ridiculement

encore; il a fait du _Zoppino_ le principal ouvrage de P. Arétin, celui

autour duquel rayonnent tous les autres. Voici comment il simplifie,

ou plutôt embrouille la bibliographie Arétine: «Ouvrages en prose: Ses

Dialogues licencieux, en Italien: _Ragionamenti_ (sic) _del Zoppino

fatto frate e Lodovico puttaniere, dove si contiene la vita e la

genealogia di tutte le cortigiane di Roma_, divisés en trois Parties,

dont la première a été imprimée à Venise en 1534, la seconde à Turin

en 1536 et la troisième à Novarre en 1538.» Les deux premières dates

sont celles de l’impression des deux Parties des _Ragionamenti_; la

troisième est celle d’un ouvrage tout différent de P. Arétin, le

_Dialogue moral des Cours et du Jeu_: Ginguené croit donc que le

_Zoppino_, un opuscule tout à fait à part, d’une quarantaine de pages,

est le titre général de cet ensemble hétérogène! C’était pourtant

un estimable érudit, qui avait fait de la littérature Italienne sa

spécialité. Il ajoute qu’il craint qu’on ne trouve son article trop

long; «mais,» dit-il, «on parle souvent de l’Arétin, on le méprise

beaucoup et on le connaît peu. J’ai voulu, non qu’on le méprisât moins,

mais qu’on le connût davantage.» Avant d’essayer de le faire connaître

aux autres, Ginguené aurait bien dû en prendre connaissance lui-même.

Le _Zoppino_ n’est pas de P. Arétin; édité de son vivant, il ne porte

pas son nom, et c’est là une preuve très forte de sa non authenticité,

quand même on ne tiendrait aucun compte du style, qui n’est pas le

sien, ni des idées, qui sont tout à l’opposé des siennes. On ne peut,

en effet, citer un seul ouvrage de l’Arétin, un seul, qui soit bien

de lui, dont on n’ait un témoignage certain dans ses Lettres, ses

Comédies, ses Préfaces, et qui, imprimé de son vivant, ne porte pas son

nom.

Quoiqu’on dépouille le _Ragionamento del Zoppino_, en lui enlevant

cette fausse attribution, d’une bonne partie de ce qui lui a donné

sa notoriété, il n’en garde pas moins une certaine valeur. C’est un

document; il fait pendant à la _Tariffa delle puttane di Venegia_,

et nous renseigne sur les courtisanes de Rome comme ce petit poème

sur celles de Venise. L’auteur se complaît sans doute un peu trop à

remuer le linge sale des filles, à étaler leurs dessous malpropres,

qu’il exagère; il nous affecte fortement l’odorat de toutes

sortes de senteurs qui n’ont rien d’agréable, et entre dans des

détails dégoûtants: mais il est bien informé, il sait une foule de

particularités curieuses sur les vendeuses d’amour qu’entretenait la

Cour pontificale au temps de sa plus grande splendeur, et ce qu’il

nous dit de la généalogie et des aventures de quelques-unes, la

Matrema, par exemple, la Lorenzina, Angela Greca, d’autres encore,

est particulièrement intéressant en ce qu’elles sont aussi nommées

dans les _Ragionamenti_, qu’elles y jouent parfois un rôle épisodique.

Il habitait Venise, ce qui se voit à bon nombre de locutions et

d’idiotismes empruntés au dialecte Vénitien, mais il avait dû vivre

longtemps à Rome, dans le même milieu que l’Arétin, dont pourtant il

ne prononce pas une seule fois le nom. L’un de ses interlocuteurs dit

avoir connu la belle Imperia, dont les beaux jours dataient du temps

d’Alexandre VI; les souvenirs de l’auteur anonyme remontaient donc bien

haut, lorsqu’il les recueillait sous le pontificat de Paul III: cette

date de la composition du Dialogue ressort de ce qu’il dit avoir vu

débarquer à Rome, sous Alexandre VI, une famille Napolitaine, la mère

et ses trois filles, qui, faisant souche de courtisanes, en a fourni la

Cour sous sept Papes, et l’en fournira peut-être encore, ajoute-t-il,

sous sept autres. En comptant du fameux Borgia, on a: Alexandre VI,

Pie III, Jules II, Léon X, Adrien VI, Clément VII, et Paul III est le

septième.

Un autre passage laisse voir qu’il avait quelque peu l’intention de

lutter avec Ovide. Après avoir attribué aux femmes dont il parle les

laideurs physiques les plus repoussantes: tetons pendants, ventres

à gros plis tombant en cascades, genoux crasseux, haleines fétides,

visages emplâtrés d’onguents et de vermillon, «je te prie donc,» ajoute

Zoppino, «de vouloir bien t’informer de tout cela, car c’est là le vrai

remède d’amour.» Serait-ce un souvenir du _De Remedio amoris_, dans

lequel se rencontrent de semblables descriptions, mais d’un naturalisme

moins violent, adouci par l’élégance des vers? Au poète appartient

l’idée de surprendre la femme à sa toilette, de la voir, au milieu de

ses fioles de toutes couleurs, s’enduire le visage de poisons et de

graisses onctueuses; il recommande aussi de faire marcher nues par la

chambre, pour s’en dégoûter, celles dont les énormes appas envahissent

toute la poitrine:

_... Omne papillæ

Pectus habent tumidæ? fascia nulla tegat._

Entre autres indiscrétions, Ovide en mentionne une bien singulière:

_Quid? qui clam latuit, reddente obscœna puella,

Et vidit quæ mos ipse videre vetat?_

Mais en fait de détails écœurants et malpropres, c’est encore à

notre Italien que revient la palme.

Décembre 1883.

[102] _Le Zoppino_, dialogue de la vie et généalogie de toutes

les Courtisanes de Rome (XVIe siècle). Littéralement traduit,

texte Italien en regard. _Paris_, _Liseux_, 1883, in-16.

XXXII

LES

POÉSIES DE BAFFO[103]

Les historiens littéraires de l’Italie, tout entiers à l’exécration

qu’ils font semblant d’avoir pour les œuvres de Baffo, se sont

contentés d’écrire sur elles quelques pages déclamatoires, et ne nous

ont transmis sur l’homme que des détails insignifiants. Peut-être,

après tout, Baffo n’eut-il pas de biographie, comme les peuples heureux

qui n’ont pas d’histoire.

Il était né à Venise. Les Dictionnaires biographiques ne nous ont

fourni aucune date certaine, et ils le font naître vaguement dans

les premières années du XVIIIe siècle; mais le portrait gravé qui se

trouve en tête de la meilleure édition de ses Œuvres[104] porte cette

inscription: _Obiit anno 1768, ætatis suæ a. 74_, qui nous donne pour

sa naissance la date de 1694. Dans un Sonnet intitulé _Vieillesse_ et

qui commence ainsi:

Sur les soixante ans, une bonne petite chambrette,

Chaude l’hiver et fraîche l’été...

il se souhaite de mourir d’apoplexie à quatre-vingt-dix ans: les

Destins n’ont pas tout à fait exaucé son vœu, mais il atteignit

néanmoins un âge assez avancé. Il fut le dernier rejeton d’une vieille

famille patricienne, inscrite dès la plus haute antiquité sur le Livre

d’or, qui avait fourni un grand nombre de magistrats à la Sérénissime

République et possédé, dit-on, dans des temps très reculés, la

souveraineté de l’île de Paphos (Baffo, en dialecte Vénitien), d’où

elle aurait tiré son nom. C’est peut-être un conte; nous empruntons

cette assertion à Philarète Chasles, qui, parlant de la vie facile,

ou plutôt dissolue, que tout le monde menait à Venise au temps de

notre poète, en fait mention incidemment. «Ceux-ci,» dit-il, «jouent

beaucoup; ceux-là vivent d’emprunts; d’autres de quelque chose de

pis: il y en a dont les sœurs sont jolies et les femmes avenantes;

l’argent est rare, le commerce ordinaire ne produit rien. Certains

enseignent l’art d’aimer à la jeunesse des deux sexes, comme fit le

seigneur Paphos, transformé en Baffo, lequel tirait de cette île

Cyprine son nom et sa généalogie, s’en vantait, honorait Vénus comme sa

déesse unique, et imprimait à soixante-cinq ans, sénateur, patricien,

et des plus considérables, le glorieux monument de ses quatre

monstrueux volumes d’impudicités, devenus le Manuel de leur genre, et

qu’il signa.» Nous avons vainement cherché, dans les nombreux hymnes

à Vénus du recueil, l’endroit où Baffo aurait tiré gloire de cette

généalogie Cyprine; le Canzone qui commence par

_Nell’isola di Baffo..._

lui offrait cependant une occasion bien favorable de rappeler ce

souvenir de famille[105]. En revanche, nous savons par lui-même et par

son épitaphe[106] que les Baffo eurent l’honneur de fournir une sultane

à l’Empire Ottoman. Un de ses ancêtres, nous raconte-t-il, allait

fonder un comptoir à Corfou, accompagné de sa femme et de sa fille;

ils furent capturés par des corsaires, et la fille, qui était d’une

grande beauté, enfermée dans le harem du Grand Seigneur, ne tarda pas à

devenir sultane favorite. Elle eut un fils qui régna après que le père

se fut fait crever à force de faire l’amour, dit Baffo, et sur lequel

elle exerça aussi un grand ascendant. Il ne nous donne malheureusement

pas le nom de ces deux Princes, qui le touchèrent de si près, et se

contente de tirer du fait une réflexion très judicieuse: c’est que, si

les Sultans ont quelques gouttes de son propre sang dans les veines,

rien d’étonnant à ce qu’ils soient si paillards:

_...Ah! se del sangue mio

Ghe xe dentro in le vene dei Sultani,

No stupisso se i fotte come cani!_

Le fameux Casanova de Seingalt, dans sa jeunesse, connut beaucoup

Baffo, qui remplit près de lui durant quelques années le rôle officieux

de tuteur. Baffo était grand ami de son père et, bien probablement,

plus grand ami encore de sa mère, qui jouait la comédie à Venise et s’y

faisait fort applaudir. Quelques-uns de ces Sonnets où Baffo parle,

sans les nommer expressément, d’actrices alors en vogue, ont peut-être

été composés pour elle. Casanova raconte qu’à l’âge de huit ou neuf

ans, il fit avec sa mère et lui un petit voyage de Venise à Padoue, par

le canal de la Brenta, et donna au poète une preuve de la précocité de

son intelligence. Voyant que le bateau semblait immobile, tandis que

les arbres s’enfuyaient avec rapidité le long des rives: «Il se peut

donc,» se serait écrié Casanova, «que le soleil ne marche pas non plus,

et que ce soit nous au contraire qui marchions d’Occident en Orient!»

Là-dessus sa mère de le gronder de sa bêtise, et un de leurs compagnons

de voyage, un Grimani, de déplorer son imbécillité; «mais M. Baffo,»

poursuit le narrateur, «vint me rendre l’âme. Il se jeta sur moi,

m’embrassa tendrement, et me dit: «Tu as raison, mon enfant; le soleil

ne bouge pas; prends courage, raisonne toujours comme cela et laisse

rire.» Ma mère, surprise, lui demanda s’il était fou de me donner des

leçons pareilles; mais le philosophe, sans même lui répondre, se mit

à m’ébaucher une théorie faite pour ma raison enfantine. Ce fut le

premier vrai plaisir que je goûtai dans ma vie.» C’était Baffo qui

avait décidé sa mère à le mettre en pension à Padoue, l’air de Venise

lui étant tout à fait malsain, et Casanova dit à ce propos qu’il

lui fut vraisemblablement redevable de l’existence. Il aurait bien

dû, ne fût-ce que par reconnaissance, nous transmettre sur l’homme

privé quelque appréciation personnelle, qui, venant de lui, si fin

observateur, nous serait bien utile. Il se borne à l’appeler «sublime

génie, poète dans le plus lubrique de tous les genres, mais grand et

unique... Il est mort vingt ans après,» ajoute-t-il, «le dernier de

son ancienne famille patricienne; mais ses poèmes, quoique licencieux,

ne laisseront jamais mourir son nom. Les inquisiteurs d’État de Venise

auront par esprit de piété contribué à sa célébrité, car en persécutant

ses ouvrages manuscrits, il les firent devenir précieux; ils auraient

dû savoir que _spreta exolescunt_.»

Baffo, comme le dit très bien Casanova, fut un grand poète et surtout

un poète unique. Il n’a chanté que le plaisir sensuel, mais avec quelle

originalité d’esprit, quelle incroyable fécondité d’imagination!

Horace[107] blâme celui qui entreprend d’être merveilleusement varié

dans un sujet toujours le même: s’il revenait au monde pour lire Baffo,

et la chose en vaudrait la peine, il changerait évidemment d’avis. A

ne parcourir que sommairement les titres des six cents petits poèmes,

Sonnets, Madrigaux et Canzones, dont se compose l’œuvre du jovial

Vénitien, à ne jeter sur ses vers qu’un coup d’œil distrait et en

voyant qu’une demi-douzaine de mots, toujours les mêmes, reviennent

continuellement, on le croirait volontiers d’une insupportable

monotonie: on se tromperait de beaucoup. Le poète ne s’est pas répété

une seule fois dans ces étonnantes variations sur un seul thème. Une

imagination aussi Priapique ne s’est jamais manifestée avec autant

d’ingéniosité, et aussi avec autant de franchise. Baffo chante la

Vénus prodigieuse, chère aux Italiens, comme si c’était la chose la

plus naturelle du monde; il raconte ses exploits, ses bonnes fortunes,

ses jouissances solitaires ou partagées, et décrit des débauches

imaginaires ou réelles avec un cynisme dont rien n’approche. Des rêves

lubriques ne cessent de hanter son cerveau: tantôt il se représente,

en les amplifiant, les grandes orgies Romaines; tantôt il construit

un temple immense où tournoient des rondes d’une lasciveté poussée

jusqu’à la frénésie; tantôt il fonde un couvent dont il se fait l’abbé:

le nouvel Ordre a ses règles, ses austérités, ses psaumes et ses

cérémonies; on devine les ouvrages sacrés qu’il met dans les mains des

Nonnes; tantôt il prend à partie un peintre et lui commande une galerie

qui exigerait le pinceau d’un Jules Romain.

Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue · 第 16 / 24 段