[87] _Lettre de François Ier à M. de Montmorency_, dans les

_Lettres de la Reine de Navarre_, tome I, p. 467. Citée par

Génin, _Variations du langage Français_.

XXVI

LES CADENAS

ET CEINTURES DE CHASTETÉ[88]

On verra si l’on veut l’origine des Cadenas de chasteté dans ce nœud

spécial, appelé Herculéen, qui attachait la ceinture de laine des

vierges Grecques, et que le mari seul devait dénouer, le soir de ses

noces. Solidifiez ce nœud, appliquez-le à une armature de métal, et

vous avez à peu près le Cadenas; mais les Grecs ne paraissent pas avoir

connu cet appareil de sûreté. Ce n’est que dans le conte de Voltaire

que l’on voit Proserpine défendue par une armure de ce genre; Vulcain,

l’habile ouvrier, ne réussit jamais qu’à forger le fameux filet qui lui

permit de surprendre le flagrant délit, non de l’empêcher; et quand

Ulysse fermait la porte de son royal logis au moyen d’une cheville

passée dans des courroies, il eût sans doute été bien en peine de

mettre une serrure à Pénélope.

La ceinture de virginité des jeunes Grecques se revêtait à la nubilité

et se quittait dès le mariage; tout au contraire, la Ceinture de

chasteté était présentée par le mari à la femme le matin de la nuit

de noces, comme excellemment propre à maintenir entre eux l’union et

le bon accord en dissipant toutes ses défiantes appréhensions. Dans

l’_Aloysia_ du pseudo-Meursius, cette élégante peinture des mœurs du

XVIe siècle, voici par quels arguments un mari, qui a bien ses raisons

pour se tenir sur ses gardes, décide sa femme à en revêtir une. C’est

elle-même, Tullia, qui raconte l’incident à son amie Ottavia: «Certes,»

me dit-il, «je suis bien persuadé que tu es on ne peut plus honnête et

chaste; néanmoins j’ai peur pour ta vertu, si toi et moi ne lui venons

en aide.—Qu’ai-je donc fait pour qu’il te vienne à l’idée un soupçon

pareil, mon cœur?» demandai-je; «quelle opinion as-tu de moi? Je

n’entends pourtant pas m’opposer à ce que tu as pu résoudre.—Je veux,»

reprit-il, «te mettre une Ceinture de chasteté; si tu es vertueuse, tu

ne t’en fâcheras pas; dans le cas contraire, tu conviendras que c’est

avec raison que je suis porté à agir de la sorte.—Je mettrai tout ce

que tu voudras,» répliquai-je; «je n’existe que pour toi, je ne serai

femme que pour toi, bien volontiers, isolée de tout le reste du monde,

que je méprise ou que je déteste. Je ne parlerai pas même à Lampridio,

je ne le regarderai même pas.—Ne fais pas cela,» s’écria-t-il; «au

contraire, je veux que tu en uses avec lui familièrement, quoique

honnêtement, et que ni lui ni moi nous n’ayons sujet de nous plaindre

de toi: lui, si tu le traitais trop rudement, moi, si tu lui faisais

trop bonne mine. La Ceinture de chasteté te permettra de vivre en

pleine liberté avec lui, et me donnera vis-à-vis de Lampridio sécurité

entière.» A l’aide d’un ruban de soie dont il m’entoura le corps

au-dessus des reins, il prit alors la mesure, à la grosseur de mon

corps, des dimensions que devait avoir la ceinture, puis, d’un autre

ruban de soie, mesura l’intervalle de mes aines à mes reins. Cela fait:

«J’aurai soin,» ajouta-t-il, «de te montrer ostensiblement combien

je t’estime. Les chaînettes, qui doivent être recouvertes de velours

de soie, seront en or; l’ouverture sera en or, et le grillage, en or

aussi, sera extérieurement constellé de pierres précieuses. Un orfèvre,

le plus renommé de notre ville, à qui j’ai souvent rendu des services,

va s’appliquer à en faire le chef-d’œuvre de son art. Je te ferai

donc honneur, tout en semblant te faire injure[89].»

Quel honneur! M. de Laborde[90] semble croire que les spécimens

qui nous restent de ces engins sont dépourvus d’authenticité. «Des

interprétations forcées,» dit-il, «ont donné une sorte d’existence

légale à un conte et servi de passeport à des pièces curieuses de

musées d’amateurs. Comme usage établi, ces Ceintures n’ont point

existé, surtout chez une nation aussi spirituelle que la nôtre:

comme lubie de quelque maniaque, elles peuvent avoir été forgées

exceptionnellement. Je les rejette donc, et conseille aux amateurs d’en

faire autant.» Qu’une telle pratique ait existé chez un peuple Européen

à l’état de coutume générale, d’usage établi, nul ne le prétend; mais

en Espagne, en Italie et même en France, les maris ou les amants jaloux

qui ont jugé à propos d’y contraindre leurs femmes étaient peut-être

plus nombreux qu’on ne pense. Quoi qu’en ait dit Molière, les verroux

et les grilles sont des obstacles d’une efficacité réelle; l’efficacité

sera bien plus grande encore si cette serrurerie est appliquée non

seulement aux portes et aux fenêtres, mais à la personne même de la

femme, rendue ainsi artificiellement invulnérable. A un point de vue

très égoïste, le corps de la femme est comme le garde-manger des

plaisirs de l’homme; quoi de plus simple que de mettre au garde-manger

un cadenas, de peur que quelque intrus ne vienne faire main basse sur

les meilleurs morceaux et dévorer les friandises?

En Europe, le plus ancien personnage dont l’histoire ou plutôt la

légende fasse mention comme ayant appliqué à ses femmes ou à ses

maîtresses un appareil de ce genre est Francesco da Carrara, le

dernier seigneur souverain de Padoue au XIVe siècle. Freydier l’en

considère comme l’inventeur. Il avait puisé ses renseignements dans

l’abbé Misson (_Voyage d’Italie_, tome Ier, p. 112), qui dit avoir

vu au Palais Ducal de Venise le buste de ce tyran «fameux par ses

cruautés,» étranglé avec ses quatre enfants et son frère, par ordre

du Sénat de Venise. «On y montre de plus,» ajoute-t-il, «un coffret

de toilette dans lequel il y a six petits canons qui y sont disposés

avec des ressorts ajustés d’une telle manière, qu’en ouvrant le

coffret les canons tirèrent et tuèrent une dame, la comtesse Sacrati,

à laquelle Carrara avait envoyé la cassette en présent. On montre

avec cela de petites arbalètes de poche et des flèches d’acier dont

il prenait plaisir à tuer ceux qu’il rencontrait sans qu’on s’aperçût

presque du coup, non plus que de celui qui le donnait. _Ibi etiam

sunt seræ et varia repagula quibus turpe illud monstrum pellices suas

occludebat[91]._» Dulaure, après Freydier, a quelque peu brodé sur ce

passage. Il prétend, ce que ne dit pas Misson, quoiqu’il le laisse

entendre, que ses actes de cruauté traînèrent sur l’échafaud Francesco

da Carrara; qu’un des chefs d’accusation relevés contre lui fut

l’emploi des Ceintures de chasteté dont il avait cadenassé toutes les

femmes de son sérail, et que l’on conserva longtemps un coffre rempli

de ces Ceintures et Cadenas comme pièces de conviction dans le procès

fait à ce monstre. Le désir tout naturel d’avoir quelques détails sur

un procès si extraordinaire et sur un tyran Moyen-âge si bien réussi,

nous a conduit à faire quelques recherches, et notre désappointement

a été grand de ne rien trouver, ou de ne trouver que des faits en

contradiction complète avec les assertions de Misson, de Freydier et

de Dulaure. Francesco II da Carrara, dont les Chroniques Italiennes

recueillies par Muratori parlent presque toutes et très longuement,

car il joua un rôle considérable à la fin du XIVe siècle, fut bien

étranglé dans sa prison à Venise, mais comme ennemi politique, pour

s’être emparé de Vérone et de quelques villes Lombardes à la mort de

Galéaz Visconti. Bloqué dans Padoue et forcé de capituler, il reprit

les armes, après avoir feint d’accepter les conditions du vainqueur

qui, s’étant emparé de lui, résolut de s’en défaire. Son procès et

son exécution sont racontés dans leurs plus menus détails par Andrea

Navagero (_Storia della republica Veneziana_), par Sanuto (_Vite

dei Duchi di Venezia_), par l’auteur du _Chronicon Tarvisianum_, et

surtout dans l’_Istoria Padovana_ d’Andrea Gattaro; de son sérail, de

ses femmes cadenassées, de la boîte à surprise qui tua la comtesse

Sacrati, des arbalètes de poche, il n’est pas dit un traître mot.

L’abbé Misson aura prêté une oreille trop confiante aux contes d’un

cicerone fallacieux. Restent donc seulement ces Cadenas et ferrements

qu’il a dû voir et dont l’existence paraît certaine, qu’ils provinssent

de Francesco da Carrara ou de tout autre. Moins d’un siècle après ce

voyageur, quand le président de Brosses visita le petit Arsenal du

Palais des Doges, ces engins se trouvaient réduits à un seul, et le

sérail du tyran, diminué dans la même proportion, ne se composait

plus que d’une femme, son épouse légitime. «C’est aussi là,» dit le

spirituel président, «qu’est un Cadenas célèbre dont jadis un certain

tyran de Padoue se servoit pour mettre en sûreté l’honneur de sa

femme. Il falloit que cette femme eût bien de l’honneur, car la serrure

est diablement large!» (_Lettres familières_, XVIe). Voilà comment

s’évanouissent les légendes quand on les examine d’un peu près.

Le président de Brosses n’ayant pas jugé à propos de nous décrire ce

Cadenas, et la pudeur de l’abbé Misson l’ayant empêché de dire autre

chose que quelques mots, en Latin, de ceux qu’il avait vus, nous ne

pouvons que conjecturer ce qu’ils étaient. Les divers systèmes employés

dans la construction de ces appareils ingénieux nous sont heureusement

connus, soit par des descriptions précises, soit par des spécimens

encore existant dans les collections publiques. Le plus simple est

celui d’une des Ceintures de chasteté conservées au Musée de Cluny.

L’occlusion est formée par un bec d’ivoire rattaché par une serrure à

un cerceau d’acier muni d’une crémaillère. Le bec d’ivoire, dont la

courbe suit celle du pubis et s’y adapte exactement, est creusé d’une

fente longitudinale pour le passage des sécrétions naturelles; la

crémaillère permet d’ajuster à la taille le cerceau, qui est recouvert

de velours, pour ne pas blesser les hanches, et on la maintient au cran

voulu en donnant un tour de clef. Une tradition que rien ne justifie

prétend que cette Ceinture est celle dont Henri II revêtait Catherine

de Médicis; son exiguïté n’aurait pas permis de l’ajuster à une femme

d’un aussi riche embonpoint que l’était la reine, à qui un soldat

fit la réponse rapportée par Brantôme. Elle demandait pourquoi les

Huguenots avaient donné son nom à une énorme couleuvrine:—«C’est,

Madame,» lui dit l’homme, «parce qu’elle a le calibre plus grand et

plus gros que toutes les autres.»

La Ceinture de chasteté décrite par N. Chorier dans l’ouvrage cité plus

haut reposait sur une combinaison différente: un grillage d’or était

maintenu fixe sur le pubis par quatre chaînettes dont deux, soudées au

haut de la grille, s’attachaient par devant à la ceinture; deux autres

s’attachaient par derrière en passant sous les cuisses.

Mais tout n’était pas en sûreté avec ce système, pas plus qu’avec le

précédent. La grille d’or, comme le bec d’ivoire, ne protégeait que

la chasteté du devant, en laissant l’autre absolument sans défense.

Un Français pouvait s’en contenter, aussi croirions-nous volontiers

ces engins de fabrication Française; mais un Italien du XVIe siècle

(ménageons nos contemporains), n’aurait jamais cru sa femme entièrement

sauvegardée par un appareil si incomplet. Les maris jaloux de ce

temps-là étaient trop soupçonneux, trop bien au fait des habitudes de

leurs compatriotes, pour ne prendre leurs précautions que d’un seul

côté.

La seconde ceinture conservée au Musée de Cluny répond au double

objet que les Italiens devaient se proposer, et elle est de plus fort

remarquable: excellente comme engin préservatif, elle est en même temps

un objet d’art. Elle se compose de deux plaques de fer forgé, gravé,

damasquiné et repiqué d’or, réunies dans le bas par une charnière

et dans le haut par une ceinture en fer ouvragé et à brisures. Tout

autour des plaques et de la ceinture sont ménagés des trous destinés

à la piqûre des doublures. La plaque de devant porte à l’extrémité

inférieure une ouverture dentelée de forme allongée; l’ouverture de

celle de derrière est en forme de trèfle. Toutes deux sont décorées

de mascarons et d’arabesques; sur la partie antérieure sont de plus

gravées les figures d’Adam et Ève. C’est une cuirasse à l’épreuve des

armes les mieux trempées et défiant d’un côté comme de l’autre les

tentatives les plus audacieuses. Voilà un véritable ouvrage Italien;

aussi bien est-ce d’Italie que Mérimée l’a rapporté, pour en faire don

au Musée de Cluny.

L’auteur de l’article _Ceinture de chasteté_, dans l’_Encyclopédie_, en

décrit une autre d’une fermeture aussi exacte, mais d’une construction

tout à fait primitive. «Cette Ceinture,» dit-il, «est composée de

deux lames de fer très flexibles assemblées en croix; ces lames sont

couvertes de velours. L’une fait le tour du corps, au-dessus des reins,

l’autre passe entre les cuisses, et son extrémité vient rencontrer les

deux extrémités de la première lame; elles sont toutes trois réunies

par un Cadenas dont le mari seul a le secret. La lame qui passe entre

les cuisses est percée de manière à assurer un mari de la sagesse de sa

femme, sans gêner les autres fonctions naturelles.»

Faut-il placer parmi les spécimens du genre la Ceinture dont parle

Freydier, dans son plaidoyer pour la demoiselle Lajon? Ce n’était pas,

en tout cas, un objet d’orfèvrerie comparable à celui que nous avons

décrit plus haut. Freydier la définit «un caleçon bordé et maillé

de plusieurs fils d’archal réunis par des coutures,» au maintien

desquelles veillaient de nombreux cachets de cire d’Espagne. Elle ne

devait pas être d’une solidité exemplaire, malgré la serrure qui

commandait tout le système; le sieur Berlhe, le tyran de Padoue de la

d{lle} Lajon, avait dû la fabriquer lui-même des débris de quelque

vieille cotte de mailles. Elle n’en serait que plus curieuse, si on

l’avait conservée au Musée de Nîmes, comme produit d’un art naïf et

spontané, ne devant rien à l’imitation des maîtres.

Tout le monde est d’accord, au moins chez nous, pour rejeter en Italie

l’invention et l’usage plus ou moins commun de la Ceinture de chasteté.

Diderot l’appelle l’engin Florentin; Voltaire croit ou feint de croire

qu’à Rome et à Venise l’emploi en est général; Saint-Amand dit aussi

que la plupart des Romaines portaient de son temps des caleçons ou

brayers de fer:

D’un brayer que Martel en teste

De ses propres mains a forgé

Leurs femmes ont le bas chargé,

De peur qu’il ne fasse la beste.

(_Rome ridicule._)

Rabelais (_Pantagruel_, III, XXVI) fait dire à Panurge: «Le Diantre,

celluy qui n’a point de blanc en l’œil, m’emporte doncques ensemble,

si je ne boucle ma femme à la Bergamasque, quand je partiray hors de

mon serrail!» locution qui ferait croire que les Bergamasques usaient

encore plus communément que tous les autres Italiens de ces sortes de

clôture mécanique, ou que les serruriers de Bergame avaient acquis en

ce genre de fabrication la supériorité des armuriers de Tolède pour

la trempe des fines lames d’épées. Dans les _Mémoires_ du comte de

Bonneval sont racontés les amours de cet aventurier célèbre avec une

dame de Côme qui se trouvait porter une de ces Ceintures. Il n’était

pas possible de la couper ou de la découdre sans qu’on s’en aperçût,

et sa vie en dépendait. Bonneval tue en duel le mari et est obligé

de s’enfuir à Vienne où, l’histoire ayant transpiré, les dames de

la haute aristocratie et l’empereur François-Joseph lui font mille

questions sur ce curieux instrument, inconnu en Autriche. Mais ces

_Mémoires_ sont apocryphes. Particularité assez étrange, autant on

trouve de renseignements sur les Ceintures de chasteté Italiennes dans

les auteurs Français, autant les Italiens sont muets là-dessus. On n’y

relève, à notre connaissance, aucune allusion dans leurs conteurs du

XVe et du XVIe siècle, si féconds pourtant en histoires d’amours, en

mésaventures conjugales, en vengeances de maris jaloux. Explique qui

voudra cette anomalie.

Quoi qu’il en soit, la mode faillit s’en introduire chez nous, sous

Henri II. Brantôme (_Dames galantes_, Discours 1er) parle d’un

quincaillier «qui apporta une douzaine de certains engins à la foire de

Sainct-Germain pour brider le cas des femmes; ils estoient faits de fer

et ceinturoient comme une ceinture, et venoient à prendre par le bas et

se fermer à clef; si subtilement faits, qu’il n’estoit pas possible que

la femme, en estant bridée une fois, s’en peust jamais prévaloir pour

ce doux plaisir, n’ayant que quelques trous menus pour servir à pisser.

»On dit qu’il y eut quelque cinq ou six marys jaloux fascheux, qui

en acheptèrent et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu’elles

purent bien dire: Adieu bon temps! Si y en eut-il une qui s’advisa de

s’accoster d’un serrurier fort subtil en son art, à qui ayant montré

le dit engin, et le sien et tout, son mary estant allé dehors aux

champs, il y appliqua si bien son esprit qu’il lui forgea une fausse

clef, que la dame le fermoit et ouvroit à toute heure, quand elle

vouloit. Le mary n’y trouva jamais rien à dire; elle se donna son

saoul de ce bon plaisir, en dépit du fat jaloux cocu de mary, pensant

vivre toujours en franchise de cocuage. Mais ce méchant serrurier, qui

fit la fausse clef, gasta tout, et si fit mieux, à ce qu’on dit, car

ce fut le premier qui en tasta et le fit cornard. On dit bien plus

qu’il y eut beaucoup de gallants honnestes gentilshommes de la Cour,

qui menacèrent de telle façon le quincaillier, que, s’il se mesloit

jamais de porter de telles ravauderies, qu’on le tueroit, et qu’il n’y

retournast plus, et jettast tous les autres qui estoient restez dans le

retrait, ce qu’il fit. Et depuis onc n’en fut parlé, dont il fut bien

sage, car c’estoit assez pour faire perdre la moitié du monde, à faute

de ne le peupler, par tels bridements, serrures et fermoirs de nature,

abominables et détestables ennemis de la multiplication humaine.»

L’introduction et l’emploi de ces engins en France remonterait beaucoup

plus haut que le règne de Henri II, si l’on prenait au pied de la

lettre certaines paroles assez obscures des écrivains du XVe siècle.

Guillaume de Machault disait, par exemple, en parlant d’une de ses

maîtresses:

A donc la belle m’accola...,

Si attaingnit une clavette

D’or, et de main de maistre faite,

Et dist: «Ceste clef porterez,

»Ami, et bien la garderez,

»Car c’est la clef de mon trésor.

»Je vous en fais seigneur dès or,

»Et desseur tout serez en maistre,

»Et si l’aim plus que mon œil destre:

»Car c’est m’honneur, c’est ma richesse,

»C’est ce dont puis faire largesse...»

Agnès de Navarre écrivait à ce même Guillaume de Machault: «Ne

veuilliez mie perdre la clef du coffre que j’ai, car si elle estoit

perdue, je ne croi mie que j’eusse jamais parfaite joie. Car, par

Dieux! il ne sera jamais deffermé d’autre clef que celle que vous avez,

et il le sera quand il vous plaira.» Guillaume répondait à Agnès: «...

Quant à la clef que je porte du très riche et gracieux trésor qui est

en coffre où toute joie, toute grace, toute douceur sont, n’ayez doubte

qu’elle sera très-bien gardée, se à Dieu plaist et je puis. Et la vous

porterai le plus briément que je porrai, pour veoir les graces, les

gloires et les richesses de cest amoureux trésor.» Des commentateurs

ont pensé que, pour assurer son amant de sa constance, Agnès de Navarre

portait de son plein gré une Ceinture de chasteté dont elle avait

donné la clef à Guillaume de Machault; mais on peut interpréter ces

passages dans un sens tout allégorique et immatériel, assez conforme au

symbolisme raffiné des fidèles d’Amour.

De la fin du XVIe siècle au milieu du XVIIIe, les indications relatives

à l’emploi des Ceintures de chasteté, sans être bien nombreuses,

laissent pourtant croire que le quincaillier de Brantôme avait eu

des successeurs. M. Niel, dans ses _Portraits du XVIe siècle_, cite

une gravure satirique dont on pourrait conclure que Henri IV était

soupçonné de prendre ce genre de sûreté avec une de ses maîtresses.

Elle est intitulée: _Du coqu qui porte la clef et sa femme la serrure_,

et représente assise sur un lit une femme nue, dans laquelle on

reconnaît les traits de la marquise de Verneuil. Celle-ci a autour du

corps une Ceinture à cadenas dont elle remet la clef au Béarnais; mais

derrière les rideaux du lit la chambrière présente une seconde clef à

un galant gentilhomme, qui tire sa bourse pour la payer.

Voltaire eut l’occasion, dans sa jeunesse, d’en voir et d’en palper

une, bien authentique, celle-là, et solidement verrouillée autour du

corps d’une de ses premières maîtresses, qu’il désigne sous le nom

resté mystérieux de Mme de B...; c’est ce qui nous a valu le joli

conte du _Cadenas_. L’auteur, dit une note de l’édition de Kehl, avait

environ vingt ans quand il fit cette pièce, adressée en 1716 à une dame

contre laquelle son mari avait pris cette étrange précaution; elle fut

imprimée pour la première fois en 1724.

Les Ceintures de chasteté n’étaient donc pas d’un emploi aussi rare

qu’on serait tenté de le croire à première vue, et nous en trouvons

encore une preuve dans le plaidoyer de Freydier, avocat de Nimes, en

faveur de la malheureuse que son amant forçait à s’embarrasser de

cette prison portative, quand il allait en voyage. Ce plaidoyer est

antérieur à 1750, année où il a été imprimé pour la première fois.

Pour bien connaître l’affaire, il nous faudrait avoir le reste du

dossier, la défense de la partie adverse et surtout le jugement,

dont les considérants ne pouvaient manquer d’être curieux; mais la

harangue de l’avocat Nimois a été seule sauvée de l’oubli. Un Nicolas

Chorier aurait peut-être tiré de cette cause grasse un meilleur parti;

cependant, tel qu’il est, ce morceau mérite d’être apprécié des

connaisseurs. C’est, en tout cas, le dernier document positif que nous

ayons sur la matière; il termine la série des renseignements que l’on

peut réunir sur un usage très probablement tombé aujourd’hui en pleine

désuétude.

Août 1883.

[88] _Les Cadenas et Ceintures de chasteté_; notice historique,

suivie du Plaidoyer de Freydier, avocat à Nîmes. Avec Figures.

_Paris_, _Liseux_, 1883, in-16.

[89] Nicolas Chorier, _Dialogues de Luisa Sigea_, tome II,

pages 202 et suiv. de l’édition in-8°. (Paris, Liseux, 1882.)

[90] _Notice des émaux du Louvre_, tome II, _Glossaire_; art.

_Ceinture de chasteté_.

[91] Là encore sont des cadenas et divers ferrements dont cet

horrible monstre bouclait ses concubines.

XXVII

LA

TARIFFA DELLE PUTTANE

DI VENEGIA[92]

La présente réimpression de la _Tariffa delle Puttane di Venegia_[93]

a été faite d’après une copie que Tricotel, l’érudit bien connu, mort

il y a quelques années, avait obtenu de prendre sur nous ne savons

quel exemplaire, et, sans cette copie, il nous aurait été probablement

impossible de faire figurer dans notre Collection un ouvrage de si

haute curiosité. Nous ne connaissons de la _Tariffa delle Puttane_ que

les deux exemplaires signalés par Brunet, l’un comme ayant été acquis

3 liv., 13 shel., 6 den. à la vente Heber, prix exceptionnellement bas,

et le second qui parut successivement aux ventes Nodier (395 fr.) et

Libri (355 fr.). L’espoir d’en jamais rencontrer un troisième était

donc à peu près nul, et force nous eût été d’en faire notre deuil, si

le manuscrit de Tricotel n’avait passé entre les mains de l’Éditeur.

Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue · 第 14 / 24 段