Outre les lettres Grecques et Latines qu’il enseignait et qui lui

ont servi à se fabriquer une langue pour son propre usage, outre

Dante, Pétrarque et Boccace, qu’il avait étudiés à fond et qu’il

imite fort souvent, outre la théologie et la métaphysique de l’école,

qu’un esprit aussi curieux que le sien n’a pu négliger, mais qu’il

dédaigna sans doute, car on en trouve à peine quelques traces dans

son ouvrage, tout païen d’inspiration, il avait des connaissances

très étendues en histoire naturelle, en minéralogie, en mécanique,

en géométrie, savait de l’alchimie et de l’astrologie, pour les

rêveries desquelles il semble avoir de la prédilection, tout ce qu’en

professaient les adeptes, et possédait sinon la pratique, du moins la

théorie de l’architecture, de la peinture et de la gravure; l’histoire

ancienne et la mythologie, auxquelles il emprunte ses plus gracieuses

conceptions, lui étaient familières dans leurs plus petits détails,

et c’est presque à ceux-là seuls qu’il fait allusion, ce qui le rend

parfois si difficile à entendre. Enfermer tant de connaissances dans

un cadre romanesque n’était pas chose facile, et cette haute ambition

peut lui faire pardonner ses bizarreries, ses mots mal forgés, les

artifices souvent puérils de sa composition. Si effrayé, si haletant

qu’il soit, au milieu de toutes sortes de péripéties, Poliphile a

toujours l’esprit assez présent pour inventorier d’un coup d’œil

rapide les merveilles que le songe déroule devant ses regards et pour

lesquelles il met à contribution les ruines, les palais, les fresques

et jusqu’aux fleurons et aux arabesques des manuscrits, ses propres

études et ses lectures. Traverse-t-il une forêt, il en compte toutes

les essences; une prairie, il en énumère toutes les herbes. Il entend

sans doute nous montrer qu’il en sait très long, mais il a aussi

le but fort louable de ne rien laisser en dehors de l’enseignement

artistique, qu’il veut complet et qu’il pousse jusqu’à ses plus

extrêmes recherches. Pour tout le monde, une plante n’est qu’une

plante; pour l’artiste, c’est une merveille de structure et de couleur,

et elle peut fournir un joli motif d’ornementation. De même, en ce qui

touche la mécanique, il décrit ou invente des lampes vaporisant des

parfums, des jets d’eau ingénieusement combinés d’après les lois de la

réfraction pour produire de nouveaux effets de lumière, des appareils

où se réunissent la science hydraulique, la statuaire et la ciselure.

Mécanique, astrologie, alchimie, histoire, mythologie, il ramène tout à

l’art, il en fait des sources d’inspiration et de production. Quelques

peintres, sculpteurs et architectes se sont inspirés directement du

_Poliphile_: Mantegna et Annibal Carrache dans leurs allégories; Jules

Romain dans les fresques du palais du T, à Mantoue; Poussin dans ses

_Bacchanales_; Temanza dans la construction d’une des églises de

Venise; le Bernin pour l’obélisque de la place de la Minerve, à Rome;

Lesueur a peint Poliphile se prosternant devant la reine, dans la salle

à vigne d’émeraude, et peut-être encore quelques autres épisodes;

Bouchardon a dessiné Poliphile au milieu des Nymphes (Dessins du

Louvre); les orfèvres et les joailliers sont ceux qui y ont trouvé et

qui y trouveraient encore le plus de gracieux modèles. Mais nous ne

nous attachons qu’à l’analyse purement littéraire; l’esthétique du P.

Colonna, la valeur de ses idées et de ses conceptions, l’influence

qu’il a exercée sur les développements de la Renaissance et le retour

aux principes de l’art Grec, sont autant de points que M. Claudius

Popelin a traités dans son Introduction d’une façon magistrale et avec

une compétence à laquelle nous ne saurions prétendre.

L’amoureux de Polia, ce maître en toutes sciences, cet érudit plein

de curiosité, cet écrivain recherché et fleuri, ne pouvait guère être

compris que par un autre Poliphile, un lettré, un savant et un artiste;

il a eu la bonne fortune de rencontrer M. Claudius Popelin. Par ses

travaux antérieurs, ses études sur la Renaissance Italienne, ses

recherches sur l’émail des peintres, le traducteur d’Alberti, l’auteur

des _Vieux Arts du feu_, était tout préparé à cette tâche laborieuse;

familiarisé avec la technologie et les procédés du XVIe siècle, il

avait la clef de bien des difficultés qui eussent entravé tout autre.

Le goût des choses d’art, des ciselures du style, des fantaisies

d’imagination, l’a fait sympathiser profondément avec son modèle et l’a

aussi préservé d’une tentation à laquelle ne manquent pas de succomber

les gens prétendus raisonnables, celle d’émonder ce qui leur semble

trop luxuriant et touffu. Il a voulu non seulement tout traduire, mais

tout expliquer.

L’obscurité du livre tient surtout à ce que l’auteur fait sans cesse

allusion à des faits de l’histoire ancienne dont la trace est effacée,

à des monuments entièrement oubliés, à des accidents mythologiques de

si mince importance qu’on n’en a plus aucun souvenir, si toutefois on

les a jamais sus: M. Claudius Popelin a cependant pris à tâche de ne

rien laisser sans éclaircissement, et l’abondance des notes dont il a

illustré le texte montre assez les recherches patientes qu’il a été

obligé de faire pour lever tous les voiles sous lesquels le _Poliphile_

était resté impénétrable.

Février 1883.

[77] _Le Songe de Poliphile_, ou _Hypnérotomachie de Frère

Francesco Colonna_, littéralement traduit pour la première

fois, avec une introduction et des notes, par Claudius Popelin;

figures sur bois gravées à nouveau par A. Prunaire. _Paris_,

_Liseux_, 1883, 2 vol. in-8.

[78] Poliphile, dans l’intention de l’auteur, signifie amant de

Polia.

[79] Cet article a paru, illustré de gravures empruntées à

l’ouvrage, dans la Revue «Le Livre», n° du 10 Mars 1883.

XXV

DEUX DIALOGUES

du

LANGAGE FRANÇOIS ITALIANIZÉ

PAR HENRI ESTIENNE[80]

Au temps de Henri II et de Catherine de Médicis, les courtisans avaient

la manie de tout accommoder à l’Italienne, même la langue Française.

Le mal datait de loin. Les expéditions de Charles VIII, de Louis XII

et de François Ier, la possession intermittente du Milanais, prétexte

incessant de guerres et de voyages, le retentissement en France des

chefs-d’œuvre littéraires d’outre-mont, écrits dans une langue plus

tôt formée que la nôtre, plus fleurie et plus sonore, avaient depuis

longtemps entretenu entre les deux peuples, de même race Latine, un

continuel échange d’idées, tantôt sympathiques, tantôt hostiles: les

Florentins venus chez nous en foule, à la suite de la nièce de Clément

VII, firent décidément pencher la balance du côté de la sympathie. Ils

tenaient le haut du pavé, jouissaient bruyamment de la faveur royale,

et, pour ne leur point céder en élégance, il fut dès lors de bon air

de les imiter dans la somptuosité des équipages et des vêtements, les

velours, les soies, les brocarts, les dentelles, d’user de leurs fards

et de leurs onguents, de singer leurs mœurs, de parler comme eux.

De là, partout où résidait la cour, des nouveautés vues d’un mauvais

œil par les Français de vieille roche, attachés aux anciennes

coutumes, des modes extravagantes et un langage _italianizé_ des plus

choquants pour leurs oreilles. Avoir sa stanse en la cour, capiter

ou s’imbatter quelque part, être tout sbigottit, spaceger par la

strade, faire scorne, stenter, indugier à quelque chose, se montrer

de bonne voglie, étaient des locutions journellement employées dans

la conversation, et dire la même chose en Français n’eût pas été de

bon garbe, aurait montré de la salvatichesse et même de la gofferie

dans la façon de s’exprimer. Le parler de l’escholier Limosin de

l’alme, inclyte et célèbre Académie que l’on vocite Lutèce, déambulant

par les compites et quadrivies de l’urbe, et transfretant la Séquane

pour capter la bénévolence de l’omnijuge, omniforme et omnigène sexe

féminin, n’est pas plus ridicule.

C’est de ce travers que se moque Henri Estienne. Il l’avait attaqué

déjà dans la préface du _Traité de la Conformité du langage François

avec le Grec_; il y revient dans sa _Précellence du langage François_,

deux ouvrages qui, avec les _Dialogues du langage François italianizé

et autrement desguizé_, forment une sorte de trilogie écrite pour la

défense et la glorification de notre idiome national. «Pourquoi,»

disait-il, «ne pas feuilleter nos romans, et desrouiller force beaux

mots, tant simples que composez, qui ont pris la rouille pour avoir

esté si long temps hors d’usage? Non pas pour se servir de tous sans

discrétion, mais de ceux pour le moins qui seroient le plus conformes

à l’usage d’aujourd’huy. Mais il nous en prend comme aux mauvais

mesnagers, qui, pour avoir plus tost faict, empruntent de leurs voisins

ce qu’ils trouveroient chez eux, s’ils vouloient prendre la peine

de le cercher. Et encore faisons-nous souvent bien pis, quand nous

laissons (sans savoir pourquoy) les mots qui sont de notre creu, et que

nous avons en main, pour nous servir de ceux que nous avons ramassez

d’ailleurs. Je m’en rapporte à _manquer_ et à son fils _manquement_,

à _baster_ et à sa fille _bastance_, et à ces autres beaux mots:

_à l’improviste_, _la première volte_, _grosse intrade_, _grand

escorne_... Car qui nous meut à dire _manquer_, _manquement_, plus tost

que défaillir, défaut? _baster_ et _bastance_, plus tost que suffire

et suffisance? Pourquoy trouvons-nous plus beau à _l’improviste_,

que au despourvu? _la première volte_, que la première fois? _grosse

intrade_, que gros revenu? _il a receu un grand escorne_, plus tost

que, il a receu une grande honte, ou ignominie, ou vitupère, ou

opprobre? J’alléguerois bien la raison, si je pensois qu’il n’y eust

que ceux de mon pays qui la deussent lire estant ici escripte, mais je

la tairay, de peur d’_escorner_ ou _escornizer_ ma nation envers les

estrangers[81].»

Le scrupule qui l’arrêtait alors, il ne l’avait sans doute plus quand

il composa les _Dialogues_; il y a mis tant de raillerie désobligeante

pour les Italiens, qu’on l’accusera volontiers d’avoir exagéré,

et qu’on se demandera si le jargon composite de son gentilhomme

Courtisanopolitois, Jan Franchet, dit Philausone, s’adressant aux

lecteurs _tutti quanti_, n’est pas tout à fait de son invention. Nous

avons heureusement, dans les écrivains de l’époque, des témoignages

positifs en faveur de la véracité d’Estienne. M. de Blignières[82] a

relevé, après Paul-Louis Courier, un assez grand nombre de tournures

Italiennes dans Amyot: Trop plus, trop mieux (_troppo più_, _troppo

meglio_), le plus du temps (_il più del tempo_); à tant (_a tanto_),

pour à ce point; pour tant (_per tanto_), au lieu de pour cela;

non pour tant (_non per tanto_), au lieu de néanmoins; comme ainsi

soit que (_conciosiachè_); au moyen de quoi (_per mezzo di che_);

à l’occasion de quoi (_a cagion di che_); là où (_là dove_); fors

que et hors que (_fuorchè_); premier que, combien que, comment que

(_prima che_, _quantunque_, _come che_); impropère (_improperio_),

pour reproche; issir (_uscire_), pour sortir; rober et roberie

(_robare_, _roberia_), pour voler et larcin; se partir (_partirsi_),

pour s’en aller; être entre deux (_star infra due_), pour hésiter

entre deux partis à prendre; un qui (_uno che_), etc. Feugère[83]

en conclut que, de la conversation, les Italianismes avaient passé

dans les livres, et que les auteurs les plus purs leur payaient leur

tribut. Mais on remarquera que beaucoup de ces locutions, aujourd’hui

tombées en désuétude, étaient employées chez nous bien avant le XVIe

siècle; elles se trouvent dans les deux idiomes, d’origine commune,

sans qu’on puisse distinguer bien nettement qui les a empruntées

à l’autre. L’examen de Rabelais est, à notre avis, beaucoup plus

probant, car l’auteur du _Gargantua_ et du _Pantagruel_ italianise

avec autant d’aplomb que latinisait l’escholier Limosin dont il se

moque: Ainsi font mes compaignons, dont, par adventure, sommes dicts

parabolains...—Nous, à ceste heure, n’avons autre faciende que rendre

coignées perdues?...—Pour dix mille francs d’intrade ne quitteriez

vos soubhaits...—Ils pourront tirer denares...—Voire les escuz

de guadaigne...—Un entonnoir d’ébène tout requamé d’or...—Elle

l’appelait son estivallet...—Corpe de galline! respondit Frère

Jean...—Le portier joyeusement sonne la campanelle...—Révérend père,

si m’avez trouvé bonne robbe...—Un gros et large anneau dans la palle

duquel estoit enchâssée...—Considérans le minois et les gestes de ces

poiltrons magnigoules...—Iceulx, après avoir à belles dents tiré la

figue, la monstroient au boie..., etc. etc. Parabolain (_parabolano_,

jaseur, hâbleur); faciende (_facienda_, besogne); intrade (_intrata_,

rente); denares (_danari_, deniers, argent); guadaigne (_guadagno_,

gain); requamé (_ricamato_, enrichi, orné); estivallet (_stivale_,

botte); galline (_gallina_, poule); campanelle (_campanella_,

clochette); de bonne robbe (_di buona roba_, de bonne composition);

palle (_palla_, boule, chaton); magnigoule (_manigoldo_, bélître);

boie (_boia_, bourreau) ne peuvent plus guère être compris aujourd’hui

que des Italianisants. Or, Rabelais a précisément ajouté au IVe livre

du _Pantagruel_, auquel nous empruntons tous ces lambeaux de phrases,

une «Briefve déclaration des dictions plus obscures»; il y donne le

sens de mythologie, prosopopée, catastrophe, misanthrope, thème,

sarcasme, catégorique, solécisme, période et autres mots sans doute

alors étranges, quoique devenus depuis si Français, et pas un de ceux

que nous venons de citer ne figure dans cet Index: c’est qu’ils étaient

assez dans le langage courant pour ne devoir arrêter aucun lecteur,

et que l’usage les avait dès longtemps naturalisés. On regretterait

peut-être de ne pas les trouver dans Rabelais; ils contribuent, avec

tant d’autres vocables qu’il tirait du Grec, du Latin, de l’Hébreu, ou

qu’il forgeait de toutes pièces, à donner à son style cette exubérance

qui nous émerveillera toujours. Mais, en somme, ils font double emploi

avec autant de mots de notre vieille langue, de tout aussi bon aloi, et

c’étaient des richesses superflues.

Avant Catherine de Médicis et ce débordement d’Italianismes qui menaça

de submerger notre idiome, on se montrait volontiers assez tolérant;

on admettait que les deux nations n’avaient qu’à gagner à se prêter

mutuellement ce qui leur manquait, et que la douceur, la mollesse, la

fluidité du Toscan corrigeait heureusement la rudesse un peu sauvage

de nos vieux dialectes. Une quarantaine d’années avant les _Dialogues

du François Italianizé_, Lemaire de Belges écrivait sa _Concorde des

deux langages_ (1540, in-8°); il supposait, comme Estienne, deux

personnes devisant entre elles de la comparaison du Français et du

Florentin, «lesquels», dit-il, «sont dérivés et descendus d’un même

tronc et racine, c’est à savoir de la langue Latine, mère de toute

éloquence, tout ainsi comme les ruisseaux procèdent de la fontaine»,

et concluait qu’ils doivent «vivre et persévérer ensemble en amoureuse

concordance, pour ce que», ajoutait-il, «aux temps modernes, plusieurs

nobles hommes de France fréquentant les Itales se délectent et

excercitent audit langage Toscan à cause de sa magnificente élégance

et douceur: et, d’autre part, les bons esprits Italiques prisent et

honorent la langue Françoise et s’y déduisent mieux qu’en la leur

propre, à cause de la résonnance de sa gentillesse et courtoisie

humaine.»

Henri Estienne est loin de ces idées de conciliation; pour lui, ce

sont des _gaste-françois_, ceux qui empoisonnent notre langue de

termes étrangers, et, dans les quelques néologismes qu’il admet,

perce son antipathie pour nos voisins d’au-delà les Alpes. Il trouve,

par exemple, excellent qu’on tire de l’Italien _poltronnerie_ et

_forfanterie_, car ces qualités n’étant pas Françaises, force a

bien été d’en demander les noms au pays dont elles sont, dit-il,

une production naturelle; _intrigant_, _charlatan_, _baladin_,

_bouffon_, sont aussi de bonne prise, «car nous ne pourrions trouver

de mots Français signifiant telles gens, veu que le mestier duquel

ils se mêlent est tel, qu’à grand’peine le pourroit-on descrire

à un François, si non en les contrefaisant;» quant à _spadassin_,

_assassin_, _sicaire_, il est de toute justice qu’ils soient de

provenance Italienne, puisque le métier d’assassiner était exercé

en Italie longtemps avant qu’on sût en France ce que c’était. En

garder l’usage, c’est faire à la langue Italienne l’honneur qui lui

appartient, c’est reconnaître que ces beaux mots sont de son fief. Pour

le reste, nous n’avons que faire de lui rien emprunter, notre fonds

étant suffisamment riche. Henri Estienne met là quelque méchanceté;

mais, en qualité de protestant, il détestait les Italiens comme dévots

au Pape et à la messe; il abhorrait surtout ceux de la cour de France,

comme complices des persécutions qu’il avait lui-même subies, avec ses

coreligionaires. Il gardait contre eux la rancune d’un expatrié, et peu

s’en faut qu’il ne les accuse de profiter de ce qu’il n’était pas là,

pour opérer des dégâts dans son propre domaine, cette vieille bonne

langue que son père et lui se sont tant évertués à nourrir de Grec et

de Latin. Il ne reproche pas seulement aux courtisans l’abus des mots

nouveaux: il leur en veut encore d’énerver et d’affadir la langue par

la substitution de l’_è_ ouvert ou de l’_é_ fermé au plein et bon son

de l’_oi_; de dire _mé_, _fé_, _ré_, _lé_, pour _moi_, _foi_, _roi_,

_loi_; puis, par une affectation contraire, de changer aussi _oi_ en

_oa_, dans certains cas, et de faire échec à toute bonne prononciation,

à toute syntaxe, quand ils disent _chouse_ pour _chose_, _j’avions_,

_j’étions_, etc.:

N’estes vous pas bien de grands fous

De dire Chouse au lieu de Chose?

De dire I’ouse au lieu de I’ose?

Et pour Trois mois, dire Troas moas;

Pour Ie say, vay, Ie soas, je voas?

En la fin vous direz La guarre,

Place Maubart, frere Piarre.

Ces querelles ne nous intéressent plus beaucoup; l’usage a depuis

longtemps fixé la prononciation et décidé, non sans inconséquence,

que de deux mots qui s’écrivaient au XVIe siècle avec la diphtongue

_oi_, l’un se prononcerait comme il s’écrit et l’autre comme s’il y

avait _ai_. _Étret_, _dret_, _fret_, comme on disait, à l’Italienne,

à la cour de Henri II, n’ont pas prévalu contre _étroit_, _droit_ et

_froid_; tandis que _François_, _j’irois_, _j’étois_, _je venois_

sont devenus _Français_, _j’irais_, _j’étais_ et _je venais_; on a

continué de dire _loi_, _moi_, _foi_, _roi_, mais en exagérant le son

ouvert de la diphtongue _oi_, qu’Estienne prononçait _oè_ (_Françoès_,

_loè_, _moè_, _foè_, _roè_), comme le font encore nos paysans, et que

nous sommes bien près de prononcer _oa_. Remarquons d’ailleurs que la

prononciation _dret_, _endret_, pour _droit_, _endroit_, qui subsiste

encore dans les campagnes, était bien antérieure au XVIe siècle; on

la rencontre dans les trouvères. Sans remonter plus haut que Villon,

qui fait rimer _Chollet_ avec _souloit_, _exploits_ avec _laiz_,

_Robert_ et _haubert_ avec _plus part_ et _poupart_, _La Barre_ avec

_terre_, et _appert_ avec _despart_, on voit qu’Estienne semble mettre

sur le dos des courtisans des fautes de langage dont ils n’étaient

pas responsables. «Bien qu’il possédât son idiome Roman mieux que ses

contemporains», dit à ce propos M. Francis Wey[84], «on s’aperçoit que

les manuscrits lui étaient étrangers, qu’il lisait nos vieux auteurs

dans des textes rajeunis.» C’est une grosse erreur: Estienne reproche

aux courtisans, non pas d’inventer une mauvaise prononciation, mais

de la remettre à la mode, après un ou deux siècles de désuétude; il

savait très bien que du temps de Villon on disait la _tarre_ pour

la _terre_, comme le disent encore les paysans, et un _haubart_

pour un _haubert_[85]. Où il se trompe un peu, c’est lorsqu’il fait

affirmer à son Celtophile que si le roi Henri II se délecte à entendre

dire _chouse_ pour _chose_, _cousté_ pour _costé_, et _j’avions_,

_j’étions_, etc., François Ier, «de tres celebre et perpetuelle

mémoire», n’eût pas été de si bonne composition. «Car luy qui avoit

faict si heureusement fleurir en son royaume l’estude des trois

langages, l’Hebrieu, le Grec, le Latin, estoit si jaloux de l’honneur

du sien maternel, qu’il est vraysemblable que le meilleur marché

qu’eussent eu les inventeurs de cest écorchement de langage, c’eust été

d’avoir le dos écorché à coups de fouet[86].» François Ier aurait donc

été forcé de se faire donner d’abord les étrivières, car il s’amusait

aussi parfois, lui aussi, à parler et à écrire de la sorte: «Le cerf

nous a menés jusqu’au _tartre_ de Dumigny... _J’avons_ espérance qu’y

fera beau temps, veu ce que disent les estoiles que _j’avons_ eu le

loisir de voir... Perot s’en est _fouy_, qui ne s’est _ousé_ trouver

devant moy[87].»

Dans ce procès qu’il faisait aux Italianismes, Henri Estienne a eu

le plus souvent cause gagnée: _Aconche_, _amorevolesse_, _capiter_,

_favoregger_, _disturbe_, _goffe_ et _gofferie_, _s’imbatter_,

_indugier_, _s’inganner_, _mercadant_, _leggiadre_, _mariol_,

_menestre_, _poignelade_, _ringracier_, _salvatichesse_, _sbigottit_,

_scorne_, _spaceger_, _spurquesse_, _straque_, _usance_, _voglie_,

s’en sont allés où sont les neiges d’antan; bon voyage! A peine

regretterons-nous usance et amorevolesse, qui ne manquent pas de garbe.

A plus forte raison, l’usage n’a-t-il pas consacré, dans le sens

qu’ils ont en Italien, _amasser_, _attaquer_, _fermer_, _forestier_,

_piller_, _poste_, _triste_, _volte_, etc.; ces mots avaient déjà, chez

nous, pris une acception autre, dont il aurait fallu les déposséder;

de même _bugie_ (_bugia_, mensonge), _cattif_ (_cattivo_, méchant),

stanse (_stanza_, chambre), auraient fait équivoque. Salade (_celata_)

s’est dit longtemps pour casque: on a fini par l’abandonner, peut-être

seulement avec les casques. Mais un grand nombre de mots dont

Estienne se moquait et qu’il voulait arrêter à la frontière: caprice,

citadin, courtoisie, disgrâce, estaffier, estafilade, gentillesse,

s’estomaquer, manquer, réussir, riposte, risque, vocable, etc., sont

néanmoins entrés et font même assez bonne figure dans notre langue.

Nous avions _au dépourvu_; cela ne nous a pas empêchés de prendre

_à l’improviste_, et de les garder tous deux: un ami nous arrive à

l’improviste, et un billet à payer peut nous prendre au dépourvu; il y

a une nuance, et c’est la variété des nuances qui fait la richesse d’un

idiome. _Fastide_ n’est pas resté: nous en avons dérivé _fastidieux_,

qui est excellent; _pérégriner_ ne s’emploie guère: nous en avons

tiré _pérégrination_, très bon mot qui nous permet de conserver à

_pèlerinage_, lequel est exactement le même, une acception spéciale.

Quelques Italianismes ne se sont naturalisés chez nous qu’en subissant

des métamorphoses bizarres; comme l’Alfana du chevalier de Cailly, ils

ont beaucoup changé en route, _supercherie_, par exemple. L’Italien

_soverchiare_ veut dire surpasser et être de superflu; comment

supercherie, que l’on en a dérivé, a-t-il le sens d’imposture? Ceux qui

l’ont introduit, ne se doutant pas de ce qu’il voulait réellement dire,

lui ont attribué une signification de fantaisie, qui a prévalu tout de

même.

Ces _Dialogues_ ont un grand mérite; ils sont d’une lecture attrayante,

tout en roulant sur des sujets qui ne semblent pas précisément appeler

le mot pour rire. En les achevant, on s’aperçoit qu’on vient de

passer quelques longues heures en compagnie de Mesdames Grammaire,

Linguistique et Syntaxe, personnes maussades entre toutes, non

seulement sans ennui, mais avec plaisir. Henri Estienne, ce laborieux

érudit, tout bourré de Grec et de Latin, est le moins pédant des

savants. Il écrit sans plan bien arrêté d’avance, au courant de

la plume; son Celtophile et son Philausone engagent, plutôt qu’une

discussion dogmatique, une conversation à bâtons rompus qu’un rien fait

dévier. Des anecdotes, des reparties, des souvenirs, des citations,

rompent continuellement la trame de l’entretien et l’empêchent d’être

jamais monotone; la satire des mots amène la satire des mœurs et

donne prétexte à d’amusantes digressions. «Les imperfections mêmes de

cet ouvrage, très patriotique au fond», dit avec beaucoup de justesse

M. Francis Wey, «contribuent à en rehausser l’intérêt historique, car,

délaissant parfois le sujet principal, l’auteur, emporté par l’instinct

comique, affuble son courtisan de tous les ridicules du jour et profite

de l’occasion pour généraliser la satire, en l’étendant à quantité

de préjugés, d’usages et de prétentions des gens du bel air. La

physionomie des Raffinés d’une époque où la chose que ce mot a désignée

depuis n’avait pas encore reçu de sobriquet, se trouve là tout entière;

ce livre équivaut à des Mémoires intimes.»

Qui croirait que ces inoffensifs _Dialogues_ furent vus d’aussi mauvais

œil à Genève que l’_Apologie pour Hérodote_, cette grosse machine

de guerre dirigée insidieusement contre la superstition religieuse?

Ils attirèrent à Henri Estienne tant de tracasseries, qu’il prit le

parti de rentrer en France. Depuis que l’_Apologie_ avait tant bien que

mal réussi à passer par les mailles de la censure, on le surveillait

étroitement; il était obligé de montrer en épreuves chaque feuille qui

sortait de ses presses: on l’accusa, pour les _Dialogues_, d’avoir fait

des additions sur ses épreuves, introduit en fraude des récits d’un

tour trop libre, des anecdotes inconvenantes. L’édition fut saisie. Au

fond, ce qui déplaisait chez Henri Estienne, c’était son franc parler

sur toutes matières et sa force satirique. Les sectaires ne détestent

pas la raillerie quand ils s’en servent eux-mêmes, et Théodore de Bèze,

l’un de ses rigides censeurs, ne s’en faisait pas faute à l’occasion;

mais c’est une arme dangereuse, qu’ils n’aiment pas voir aux mains des

autres.

Mai 1883.

[80] _Deux Dialogues du nouveau Langage François italianizé_ et

autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce

temps, par Henri Estienne. Réimprimé sur l’édition originale et

unique de l’Auteur (1578). _Paris_, _Liseux_, 1883, 2 vol. in-8.

[81] _Traité de la conformité du langage François avec le Grec._

[82] _Essai sur Amyot et les traducteurs de Plutarque._

[83] _Essai sur la vie et les ouvrages de Henri Estienne._

[84] _Histoire des révolutions du langage en France._

[85] «Et du language de nos prédécesseurs, qu’en dirons-nous?

quelles pensons-nous qu’estoyent les oreilles d’alors qui

portoyent patiemment Mon frère Piarre? Mon frère Robart? La

place Maubart? Et toutes fois nostre Villon, un des plus

éloquents de ce temps-là, parle ainsi.» _Apologie pour

Hérodote_, tome II, p. 135, édit. Liseux, 1879.

[86] V. tome I, p. 53.

Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue · 第 13 / 24 段