c’était le Latin, seul usité alors des savants. Pour mettre ses idées
et ses conceptions plus à portée, il y renonça en faveur de l’idiome
Lombard, parlé dans le nord de l’Italie; mais il se réserva d’emprunter
au Latin, qui lui était encore plus familier, un certain nombre de
formes, et dériva du Grec les termes composés dont il avait besoin:
voilà à quoi se réduit son jargon monstrueux, si on l’examine d’un
peu près. L’Arabe, l’Hébreu, le Chaldéen, ne figurent que dans des
inscriptions, et toujours doublement expliqués, en Latin et en Grec;
ils n’entravent donc pas la lecture du texte, que rendent surtout
difficile à déchiffrer les abréviations, une ponctuation défectueuse et
d’innombrables fautes typographiques. C’est déjà bien assez. La diction
extraordinaire du P. Colonna, clarifiée dans l’exacte traduction de
M. Cl. Popelin, est, en somme, une prose élégante et rythmée, fleurie
outre mesure, surchargée d’une profusion de richesses et d’ornements;
elle devait déplaire, comme tout ce qui est complexe et recherché,
aux sobres écrivains du XVIIe siècle; elle ne nous semble pas, à
nous, si méprisable. Quant au poème, il n’est ni plus ennuyeux ni
plus extravagant que bien d’autres de la même époque: un rêve avec
ses incohérences et ses changements à vue était, au contraire, un
cadre parfaitement approprié aux étonnantes conceptions du P. Colonna.
Essayons d’en donner une idée, ce qui nous permettra de faire passer
sous les yeux de nos lecteurs quelques-unes des gravures tirées
des deux luxueux volumes, véritables objets d’art, que M. Isidore
Liseux achève en ce moment de publier[79]. Ces gravures ont ceci de
particulier, qu’elles sont comme le produit d’une double collaboration,
à quarante-cinq ans d’intervalle. Le maître Italien de la fin du XVe
siècle, l’illustrateur de l’édition Aldine, n’a guère eu que le mérite
de l’invention; il n’a fourni que l’ébauche, l’indication de la ligne
et du mouvement, et il a même commis une sorte de contresens dans ces
formes courtes et ramassées, ces tournures épaisses et hommasses dont
il a gratifié tous ses personnages. Le graveur français qui travaillait
un demi-siècle après pour Jacques Kerver a non seulement terminé
l’esquisse, mais il a modifié l’ensemble de la façon la plus heureuse,
en donnant aux figures, par un allongement gracieux, une sveltesse, une
légèreté qui sied à ces créatures aériennes, à ces filles du rêve et de
l’imagination.
Après une nuit d’insomnie, hantée de la vision de Polia, «objet non
mortel, mais tout divin», Poliphile s’endort au lever du soleil et se
voit aussitôt transporté dans une prairie où règne un silence absolu.
A la lisière est une forêt ténébreuse; il y pénètre et s’y égare,
en proie tantôt à une soif brûlante, qu’il désaltère au courant des
ruisseaux, tantôt obsédé de la terreur des bêtes fauves qui ne vont
pas manquer de l’assaillir. Puis il lui semble s’endormir, et, nouveau
songe intercalé dans un songe, il est transporté bien loin de la forêt
dans un pays inconnu. Entre deux collines, une immense construction à
demi ruinée, en marbre de Paros, attire ses regards; il s’approche,
examine ces débris qui couvriraient l’emplacement d’une grande ville,
et décrit les principaux: une colonnade aux fûts gigantesques, encore
debout, une porte monumentale bâtie sous une pyramide, un cheval ailé
autour duquel grimpent et tombent des enfants; un éléphant surmonté
d’un obélisque, un colosse de bronze couché, dans l’intérieur duquel
il voit avec stupéfaction, en y pénétrant par la bouche et en suivant
un escalier taillé dans la gorge, qu’on a reproduit tout l’organisme
interne du corps humain. L’étrangeté de ces ruines, c’est qu’elles
ont les dimensions énormes des édifices Égyptiens et les heureuses
proportions de l’art Grec. Aussi Poliphile, qui les mesure comme
s’il avait le compas en main, en fait-il admirer l’_eurythmie_, la
symétrie parfaite: c’est un rêve de Pharaon exécuté en imagination
par des Phidias. Il y a encore une multitude de stèles, de socles, de
mosaïques, de bas-reliefs, de sarcophages surmontés de statues qu’il
examine curieusement et dont il relève avec soin les inscriptions, les
hiéroglyphes. Plus il s’avance, plus il découvre de merveilles. Cette
longue description, hérissée de détails techniques et nécessairement
arides, est coupée par l’apparition d’un dragon monstrueux, seul
habitant de ces ruines, qui le force à s’enfoncer par des escaliers et
des corridors obscurs dans ce qu’il croit être les entrailles de la
terre.
Sorti des ténèbres et rendu à la clarté du jour, il est accueilli par
une troupe de nymphes couronnées de myrtes sur leurs cheveux bouclés,
vêtues de tuniques légères qui laissent voir leurs jambes rondes et
ivoirines, chaussées de sandales à semelles d’or ou de brodequins aux
couleurs voyantes: on pourrait les croire des incarnations de la grâce
et de la beauté, mais leurs noms, Aphéa, Osphrasia, Orasia, Achoé,
Geusia, indiquent qu’elles personnifient les cinq sens, et elles lui
déclarent qu’elles vont le mener devant la reine Éleuthérilide (Libre
Arbitre). Elles allaient toutes au bain, aussi portent-elles des urnes
d’albâtre remplies d’essences, des bassins d’or garnis de pierreries,
des miroirs, etc. Description des thermes, de forme octogonale, et de
tous les détails tant extérieurs qu’intérieurs de leur architecture.
Les nymphes forcent Poliphile à se baigner avec elles, s’amusent de
son pudique embarras et lui jouent en riant toutes sortes de mauvais
tours, comme de le faire arroser d’un jet d’eau froide par un Amour de
marbre dont un mécanisme caché relève tout à coup le petit appareil,
ou de l’inviter à se frotter d’un onguent qui l’enflamme aussitôt d’un
priapisme aigu. En vain les poursuit-il, dans l’intention de faire
payer cher la plaisanterie à celle qui lui tombera sous la main. Elles
lui échappent.
Le palais où elles l’introduisent, précédé d’un enclos de feuillage
qu’orne une fontaine monumentale, est nécessairement une merveille
d’architecture, et le narrateur ne nous fait grâce ni de l’ordonnance
générale, ni du portique à voûte dorée, ni des frises qui se déroulent
autour des salles, ni des lames d’or et des peintures sur émail des
parois, ni des pavages en mosaïque, ni des ciselures des portes, que
recouvrent de riches tapisseries. La reine, toute raide dans ses
habits de brocart, et plus constellée de pierreries qu’une madone
Espagnole, reçoit Poliphile au milieu d’une salle dont le plafond
est un treillis de poutrelles où s’enroulent des sarments de vigne à
feuilles d’émeraude mêlés à des brins de convolvulus d’or. A la suite
de l’audience royale, un repas est servi par une véritable armée
de nymphes superbement vêtues; les tables, à trépied de jaspe et à
disque d’or pour la reine, à trépied d’ébène et à disque d’ivoire
pour les convives, sont couvertes de nappes brodées de perles, sur
lesquelles une belle enfant répand des fleurs. La vaisselle est
d’une richesse proportionnée à celle de la salle à manger: c’est un
ruissellement de béryls, de rubis, de topazes, de chrysolithes, de
jacinthes, de perles d’Orient, rehaussant les formes gracieuses des
coupes, des aiguières, des bassins, des lampadaires, des corbeilles,
d’une fontaine mobile qu’une servante roule entre les tables et qui
distille des parfums. Au festin succède un ballet: trente-deux nymphes,
seize habillées de drap d’or, seize de drap d’argent, figurent en
dansant les combinaisons d’une partie d’échecs, les pavés de la salle
offrant la disposition d’un damier. La reine congédie Poliphile,
ébloui de toutes ces splendeurs, et le remet aux mains de Logistique
(Raisonnement) et de Thélémia (Volonté), qui doivent le mener chez
Télosia (Accomplissement); là, il trouvera celle qu’il cherche et la
fin de ses peines. Pour s’y rendre, il traverse les dépendances du
palais, non moins curieuses que le palais lui-même, et remarquables
surtout par un goût singulier de l’artificiel qu’elles révèlent chez
l’auteur. C’est d’abord un jardin dont toute la végétation, arbres et
plantes, feuilles et fruits, est en verre filé et colorié; puis un
canal en labyrinthe qui est une image de la vie humaine: le courant
porte la barque entre des rives verdoyantes, comme dans la célèbre
page de Bossuet, qui, selon toute apparence, n’avait pourtant pas lu
le _Poliphile_; des filles séduisantes vous convient à faire le chemin
avec elles, et quoiqu’on en choisisse une, on est bien libre encore
d’en aimer d’autres; arrivé au milieu du trajet, le courant vous
entraîne vers le centre fatal, l’air s’épaissit, on ne rencontre plus
que des femmes mûres, et impossible de retourner la barque! Après le
labyrinthe, second bosquet artificiel, celui-ci tout en soie: feuilles
et fleurs de soie sont fixées sur des tiges d’or, dans des caisses
en point de tapisserie; le sol est en velours de soie, les murs sont
tendus d’un réseau de perles. Un troisième bosquet est formé de cent
arcades entre chacune desquelles se dresse une statue; au milieu, une
pyramide triangulaire.
Après avoir passé par diverses épreuves allégoriques dont ses
guides lui donnent l’explication, Poliphile pénètre dans le domaine
de Télosia. D’un chœur de jeunes filles se détache une nymphe
éblouissante de beauté, qui vient au-devant de lui, une torche allumée
à la main, et qui va être désormais sa compagne. C’est Polia, mais si
transfigurée en immortelle qu’il hésite à la reconnaître, quoiqu’il
l’examine bien en détail, car la description de ses charmes, de ses
vêtements et de ses parures n’occupe pas moins de sept ou huit pages.
Polia devient dès lors sa conductrice, son initiatrice aux mystères,
dont il lui reste encore à parcourir bien des cycles, et elle le fait
d’abord assister à un spectacle d’une pompe extraordinaire. Autour de
quatre chars de triomphe (le char d’Europe, traîné par des centaures;
le char de Léda, traîné par des éléphants; le char de Danaé, traîné par
des licornes; le char de Bacchus, auxquels sont attelés des tigres)
défile tout ce que la mythologie et l’histoire ancienne comptent de
filles et de femmes célèbres par leurs aventures amoureuses et les
passions qu’elles ont inspirées.
Ces processions païennes, qui se déroulent en longues théories, comme
les Panathénées sur les frises du Parthénon, sont une imitation
évidente des _Triomphes_ de Pétrarque; mais le P. Colonna s’est plus
que le poète préoccupé du côté plastique, et les gravures, comme
ses descriptions, nous représentent non seulement les groupes du
cortège, mais la structure des chars aux roues de diamant, d’agate,
de chrysolithe, d’asbeste, les panneaux dont ils sont décorés et
les principaux motifs de leur ornementation. Aux pompes triomphales
succèdent les fêtes champêtres de Pomone et de Vertumne, que termine
une offrande à l’autel de Priape, reproduite dans une planche que des
amateurs par trop pudibonds ont quelquefois lacérée dans les anciens
exemplaires. Polia, qui se révèle à son fervent adorateur, le conduit
ensuite au temple de la Vénus physique, un temple circulaire de la plus
harmonieuse architecture, où ils sont fiancés après l’accomplissement
de purifications, d’immolations et de cérémonies propitiatoires dont
il a puisé une partie dans ce que l’on peut connaître des rituels
Égyptiens, Grecs et Romains, et une autre dans sa féconde imagination.
Ce n’est pas fini toutefois: cette même imagination inventive n’est pas
en peine de trouver de nouveaux épisodes qui reculent le dénouement et
prolongent encore la féerie des descriptions.
A peine fiancé, Poliphile veut entrer en possession. Arrivé dans un
endroit solitaire où ils s’étendent l’un près de l’autre, après avoir
longuement repu ses yeux de toutes les beautés de Polia, contemplé
amoureusement ses cheveux d’or, son torse de statue, ses seins «ronds
comme des pommes» et le délicieux petit vallon, «sépulture de son âme»,
qui les sépare, il se demande s’il ne va pas «violenter sans retenue et
avec une audace Herculéenne la nymphe divine et pure». Polia le calme
en le prenant par son faible, en l’envoyant visiter dans les ruines
d’un polyandrion, ou cimetière, qui se trouve là fort à propos, une
foule de tombeaux intéressants. Une revue des monuments funéraires
manquait en effet à cette exhumation complète de l’antiquité. Poliphile
en voit et en décrit de toutes sortes: simples pierres sépulcrales,
tables votives, autels, sarcophages, mausolées, chapelles, colonnes
brisées, obélisques, urnes cinéraires, et, parmi les inscriptions qu’il
relève, il en est d’assez bien imitées pour avoir trompé quelques
savants. Il s’arrache à sa funèbre promenade, retrouve Polia, et Éros
en personne survient, qui les emmène. Dans une nacelle de bois de
santal chevillée de clous d’or, avec six jolies filles peu vêtues pour
rameurs et l’Amour pour pilote, ils voguent vers Cythère, accompagnés
d’une foule de néréides, de tritons, de cygnes blancs et de monstres
marins. Une procession de nymphes, portant des trophées, des vases, des
corbeilles de fleurs, se présente au-devant d’eux: elle précède un char
traîné par de chimériques sauriens, dans lequel prend place Cupidon,
et le cortège se met en marche. Encore des temples, des palais, des
portiques, des colonnades, dont l’auteur varie les dispositions et le
style avec une étonnante fécondité, des jardins, des parterres, des
allées sablées de nacre, de cinabre et de lapis ou pavées de pierres
précieuses, des berceaux de fleurs, des clôtures concentriques de
myrtes, de châtaigniers, de citronniers, de buis, de grenadiers, dont
les fûts et les arcades répètent dans toutes les nuances du vert
les fantaisies de marbre blanc des architectures. Au centre d’un
amphithéâtre dans lequel vient évoluer le cortège, entre Bacchus et
Cérès (_sine Cerere et Libero friget Venus_), Cithérée se baigne nue
dans la vasque d’une fontaine, en jouant avec des colombes. La déesse
accueille et bénit les deux amants, non sans de tendres exhortations
qui pourraient durer longtemps si Mars, survenant tout à coup, ne
quittait son armure pour prendre son bain avec Vénus, spectacle
qui fait baisser les yeux aux chastes nymphes du cortège; et toute
l’assistance s’éloigne pour aller en pèlerinage au tombeau d’Adonis, un
merveilleux sépulcre enfoui sous les fleurs et couvert de sculptures.
Là, les nymphes, avant de laisser à eux-mêmes les nouveaux époux,
veulent apprendre de Polia l’histoire de sa vie et de leurs amours.
Polia raconte donc qu’elle est issue d’une ancienne famille
patricienne de Rome, la _gens Lelia_, dont tous les membres, sauf un,
victimes du courroux des dieux, avaient péri à une époque indéterminée
dans une catastrophe mythologique, métamorphosés en fleuves, en
ruisseaux, en fontaines, en oiseaux. Le survivant, Lelius Maurus,
fondateur de Trévise, en transmit la seigneurie à ses descendants, dont
elle est la dernière héritière, sous le nom de Lucrezia Lelia. Un jour
que sa servante lui peignait ses beaux cheveux d’or sur la terrasse de
son palais, Poliphile l’aperçoit et se sent aussitôt pris au filet;
mais la peste ayant éclaté à Trévise, la jeune fille promet de se vouer
à Diane si elle échappe au fléau. Poliphile ne la revoit que plus d’un
an après, le lendemain même de sa consécration, et, la trouvant seule
en prière dans le temple, lui fait l’aveu de son amour; la vierge le
repousse si durement que le pauvret en tombe inanimé; et, sans plus
s’émouvoir, elle tire le cadavre par les pieds, le cache dans un coin.
La nuit venue, elle a une vision qui lui donne à réfléchir. Emportée
par un tourbillon dans une obscure forêt, elle assiste au supplice
terrible de deux jeunes femmes: l’Amour les a attelées nues à son char,
il les fustige d’une poignée de verges enflammées, les pousse à travers
les ronces, les sentiers fangeux, et les fait dévorer au bout de leur
course, après les avoir coupées en morceaux, par des chiens, des loups
et des lions. La nourrice de Polia lui explique que c’est le supplice
des cruelles, de celles qui se sont montrées insensibles aux prières
de leurs amoureux, et la jeune fille retourne éperdue dans le temple
où elle a laissé le sien. Poliphile était bien mort, car son âme avait
eu le temps de faire un petit voyage dans l’Empirée, de comparaître
devant la souveraine Vénus et d’y accuser l’Amour; Polia lui rend la
vie en le couvrant de baisers. Mais les prêtresses la surprennent et
voient le temple profané; elles chassent les deux sacrilèges, qui
s’enfuient et se retrouvent un peu plus tard dans un autre sanctuaire,
celui de la secourable Vénus, dont la grande prêtresse les unit. Cela
fait au moins trois fois qu’ils reçoivent la bénédiction nuptiale,
et Poliphile n’en est pas plus avancé. Le récit de Polia achevé,
les nymphes se retirent en souhaitant aux époux le parfait bonheur;
l’amoureux, mis enfin en possession de la femme aimée, va l’étreindre
dans ses bras: Polia s’évanouit comme une ombre légère, ne laissant
après elle qu’une trace de parfums, et Poliphile se réveille. Tout en
ce monde est un songe,—_omnia humana somnium_,—comme dit le titre
du livre; l’auteur clôt la série de ses visions par cette mention
mélancolique: _A Trévise, le jour des calendes de Mai, alors que le
malheureux Poliphile était détenu dans les adorables liens de Polia_.
Comme roman, mais c’est là son moindre intérêt, le _Songe de
Poliphile_ se rattache à cette nombreuse classe d’ouvrages dus aux
«fidèles d’Amour», dont la _Divine Comédie_, la _Vie nouvelle_ et le
_Banquet_, de Dante, les _Sonnets_ et les _Triomphes_, de Pétrarque, la
_Fiammetta_, de Boccace, sont les chefs-d’œuvre incontestés, et dans
lesquels la femme, idéalisée, transfigurée, apparaît comme le guide
céleste de l’homme, la régulatrice de sa vie, l’inspiratrice de toutes
les vertus et des plus hautes ambitions.
Ce culte seulement n’est pas aussi éthéré chez le P. Colonna, qui,
plus artiste, y mêle une dose assez forte de sensualité païenne. Polia,
personnification de l’Antiquité, dont il relève et complète en songe
les ruines éparses, est moins le type de la perfection morale absolue
que le type de la beauté plastique, la créature aux belles formes, aux
charmes séduisants, qui éveille chez l’homme les facultés génératrices,
qui l’invite à produire et à se perpétuer. L’élément féminin peuple et
anime seul les magnifiques décors de ses architectures et la profondeur
de ses paysages: point d’hommes; partout des déesses allégoriques ou
mythologiques, des groupes chantants et dansants de nymphes, de dryades
et de prêtresses, ondoyantes évocations de tout ce que la fable, la
poésie et la statuaire antiques ont créé ou rêvé de plus parfait, et,
en amoureux fervent, il ne trouve jamais de tons assez chatoyants et
nacrés pour rendre le grain et la finesse de leur peau, de tissus assez
délicats, de pierreries assez éclatantes, de bijoux assez ciselés pour
les parer dignement, de baumes assez suaves pour les envelopper d’une
atmosphère de parfums. L’expression de la beauté féminine, sous ses
aspects multiples, le préoccupe toujours, et tel bassin d’or incrusté
de joyaux et constellé de figures, telle aiguière dont le ciseleur
pourrait essayer de reproduire le précieux travail, ne sert pourtant,
dans le dessin général du passage, qu’à faire valoir la gracieuse
attitude d’une nymphe à demi vêtue, arrondissant son bras potelé pour
verser de haut et donner à laver aux convives. Çà et là, quelques pages
où se manifeste sans vergogne le prurit charnel: un satyre, comme dans
le beau Titien du Louvre, soulève lascivement les draperies qui cachent
une femme couchée; de provocantes nudités plongent dans l’eau des
fontaines ou se détachent sur la verdure des bois; des nymphes agacent
Poliphile, Galathées fuyant sous les saules, et Polia elle-même,
l’immortelle et aérienne beauté, n’est pas à l’abri de ses tentatives
indiscrètes. Au reste, le but du pèlerinage est Cythère: on fait
une station dans le temple de la Vénus physique et, en chemin, nous
assistons à des représentations phalliques, à des offrandes au symbole
de la virilité.
Un amour malheureux, réfugié dans la cellule d’un monastère, cherchant
l’oubli dans l’étude de l’antiquité et y trouvant encore des images
troublantes, plus propres à réveiller ses convoitises inassouvies
qu’à les engourdir, explique assez naturellement, au point de vue des
idées modernes, l’ensemble de l’œuvre du P. Colonna, pour qu’on
ait cru qu’il avait allégoriquement raconté ses peines de cœur et
le chapitre douloureux de sa vie dans les derniers épisodes du _Songe
de Poliphile_. Ces épisodes, tout à fait conformes à la poétique des
fidèles d’Amour, peuvent n’être qu’une fiction, comme tout le reste.
Toutefois, on a découvert que l’évêque de Trévise, vers le milieu
du XVe siècle, s’appelait Teodoro Lelio; il a pu avoir une nièce
qui, en prenant le voile de religieuse, laissa d’éternels regrets à
Francesco Colonna. Lucrezia Lelia aurait alors un peu plus de réalité
que Béatrice Portinari, cette enfant de neuf ans dont un seul regard
enchaîne à tout jamais la vie de Dante, qu’il prend pour sa règle
souveraine et son impératrice, et qui, par une série d’idéalisations,
devient successivement la Beauté parfaite et la Vertu, puis la
Théologie, la Philosophie, et, en dernière analyse, la suprématie
impériale, le triomphe des Gibelins sur les Guelfes. Mais il n’est
pas vrai que Francesco Colonna soit mort en 1467, comme on le lit dans
l’ingénieuse Nouvelle de Charles Nodier, le jour anniversaire des
vœux qu’il aurait prononcés lui-même, de désespoir, après avoir
tracé la dernière ligne du livre où il s’était forcé d’exprimer en
symboles plus ou moins transparents sa double adoration d’amoureux
et d’artiste. L’obituaire des Dominicains de Venise, ordre auquel il
appartenait, relate qu’il mourut en 1527, âgé de quatre-vingt-quatorze
ans révolus; en 1467, il avait donc seulement trente-quatre ans, et
il n’était même pas à la moitié de sa longue carrière. Il professait
alors la grammaire et les belles-lettres à Trévise, dans une maison
de l’ordre, sous l’habit de Dominicain. La mention inscrite à la fin
du _Songe de Poliphile_ n’indique pas, comme on le croit généralement
en pensant que l’auteur s’est conformé à l’usage habituel, la date de
l’achèvement du manuscrit, mais seulement celle du jour où il fit ce
rêve prodigieux et compliqué, qu’il mit peut-être ensuite vingt-cinq
ou trente ans à écrire. Le _Songe de Poliphile_ ne peut pas, en effet,
être une œuvre de jeunesse. La masse de connaissances qui y est
accumulée est telle qu’un homme laborieux aurait peine à la rassembler
dans toute une longue vie d’étude, et elle justifie pleinement cette
qualification de docte en quantité de sciences—_multiscius Franciscus
Columna_—que donnait à l’auteur un de ses contemporains, commentateur
des _Arrêts d’Amour_, de Martial d’Auvergne. Ce moine savait à peu près
tout ce que l’on pouvait apprendre de son temps.