La seconde partie de sa carrière semble avoir été uniquement consacrée

aux lettres. En 1807, il fut nommé conservateur de la Bibliothèque

aulique, à Cobourg, et, philosophe désabusé, se voua décidément au

culte de l’antiquité Latine et Grecque. Antérieurement déjà ses goûts

s’étaient manifestés par de jolies éditions qu’il avait données de

petits poètes érotiques Latins; elles forment une collection de six

ou huit volumes tous imprimés en format in-16, avec des encadrements

rouges, qu’il est fort difficile de se procurer. La découverte

qu’il fit, dans la Bibliothèque de Cobourg, d’un manuscrit de

l’_Hermaphroditus_ du Panormitain, offrant des leçons et variantes

précieuses, lui suggéra l’idée d’en donner une édition définitive, avec

de copieux commentaires. Cet _Hermaphroditus_, ainsi intitulé «parce

que», dit La Monnoye, «toutes les ordures touchant l’un et l’autre sexe

font la matière du volume,» est un recueil d’épigrammes Latines farcies

de centons de Virgile, d’Ovide, de Martial, où la mémoire a beaucoup

plus de part que l’imagination et qui ne nous a jamais semblé avoir une

grande valeur littéraire; mais les mésaventures du livre, autrefois

brûlé, en manuscrit, sur les places publiques de Bologne, de Ferrare

et de Milan, les anathèmes dont l’ont poursuivi quelques savants, la

faveur que lui ont au contraire accordée certains autres, heureux sans

doute du plaisir que peuvent causer de vieilles réminiscences, lui a

valu une sorte de réputation. L’abbé Mercier de Saint-Léger l’édita

le premier, à Paris, en compagnie de quatre autres poètes du même

genre: Ramusius de Rimini, Pacificus Maximus, Jovianus Pontanus et Jean

Second[73]. Mais Forberg, tout en appréciant le travail et surtout

l’audace de l’érudit Français, y trouvait beaucoup à reprendre: les

Épigrammes du Panormitain ne portaient pas de numéros, ce qui rendait

les citations difficiles; un grand nombre de leçons étaient fautives,

et, grâce à son manuscrit, il pouvait les corriger; enfin, Mercier

de Saint-Léger avait négligé de faire de son auteur un commentaire

perpétuel, de l’éclairer au moyen de notes et de rapprochements, alors

que, de l’avis de Forberg, un tel livre exigeait des notes par dizaines

et par centaines, que chaque vers, chaque hémistiche, chaque mot

offrait matière à des réflexions philosophiques, à des rapprochements

d’un grand intérêt. Il reprit donc l’œuvre et se mit à colliger

curieusement tout ce que les Anciens avaient pu écrire sur les matières

scabreuses dont traite l’_Hermaphroditus_; mais, arrivé au bout de sa

tâche, il s’aperçut que son Commentaire submergerait le livre, qu’à

peine pourrait-il en donner un vers toutes les deux ou trois pages, le

reste étant pris par ses Notes, et que ce serait un chaos à ne plus s’y

reconnaître. Faisant de son travail deux parts, il laissa la moindre

au bas de l’_Hermaphroditus_, réduit à n’être accompagné que des

éclaircissements les plus indispensables, et de la seconde, de sa plus

copieuse moisson de recherches érudites, il composa un traité spécial

qu’il fit imprimer à la suite, sous le titre d’_Apophoreta_, ou _Second

service_, ce traité ne devant être, dans son intention, qu’une sorte

de dessert après le repas substantiel fourni par le poète Latin du XVe

siècle. Le tout forme un volume très recherché des amateurs: _Antonii

Panormitæ Hermaphroditus; primus in Germania edidit et Apophoreta

adjecit Frid. Carol. Forbergius. Coburgi, sumtibus Meuseliorum_, 1824,

in-8°[74].

Le bon Forberg se trompait, par trop de modestie: le vrai repas

substantiel, nourrissant, savoureux, c’est le sien, celui qu’il a tiré

de son propre fonds, de son inépuisable mémoire et de la connaissance

étonnante qu’il avait, jusque dans leurs infiniment petits détails,

des auteurs Grecs et Latins. En réimprimant cet excellent travail,

qui méritait assurément d’être traduit, nous lui avons donné un autre

titre qui lui convient beaucoup mieux, celui de _Manuel d’Érotologie

classique_. Par le charme, l’abondance, la variété des citations, c’est

une précieuse Anthologie érotique; par la classification méthodique des

matières, Forberg en a fait un ouvrage didactique, un véritable Manuel.

Sa préoccupation première avait été de rassembler, chez les Grecs

et les Latins, le plus grand nombre des traits épars qui pouvaient

servir de point de comparaison avec les Épigrammes de Beccadelli;

en possession de tant de richesses, il a été amené à y introduire

de l’ordre, à ranger les uns près des autres les textes similaires,

et il s’est arrêté à une division en huit chapitres, répondant à

autant de manifestations spéciales de la fantaisie amoureuse ou de

ses dépravations. Dans chaque classe, il a encore trouvé à faire des

subdivisions, comme le sujet le requérait, à noter des particularités,

des individualités, et le contraste entre cet appareil scientifique et

les facétieuses matières soumises aux lois rigoureuses de la déduction,

de la démonstration, n’est pas ce qu’il y a de moins plaisant. Un

grave savant d’outre-Rhin était peut-être seul capable d’avoir l’idée

de classer ainsi par catégories, groupes, espèces, variétés, genres

et sous-genres toutes les sortes connues de voluptés naturelles et

extra-naturelles, d’après les auteurs les plus dignes de foi. Mais

Forberg a poursuivi encore un autre but. Au cours de ses recherches,

il avait remarqué combien les annotateurs et les interprètes sont en

général sobres d’éclaircissements aux endroits qui en demanderaient

davantage, les uns par une fausse retenue et de peur de se montrer

trop savants, les autres par ignorance; combien aussi se sont trompés

et ont commis d’insignes bévues, faute d’entendre la langue érotique

et d’en saisir les nuances infinies. Le savant humaniste a précisément

fait porter ses plus décisives observations sur ces endroits difficiles

et obscurs des anciens poètes, sur ces locutions d’une ambiguité

voulue, qui ont mis à la torture les critiques et fait se fourvoyer

les plus doctes. Ce qu’il a compulsé d’auteurs, tant Grecs que Latins,

Français, Allemands, Anglais, Hollandais, pour établir son exacte et

judicieuse classification, monte à un chiffre formidable; on trouve

dans le _Manuel d’Érotologie_ quelque chose comme cinq cents passages,

empruntés à plus de cent cinquante ouvrages différents, tous contrôlés,

expliqués, commentés, et, le plus souvent, de ténébreux qu’ils étaient,

rendus la lucidité même par leur simple rapprochement. Avec Forberg

pour guide, nul ne risque plus désormais de s’égarer, de croire,

comme M. Leconte de Lisle, que cette femme dont Horace dit qu’elle ne

change ni de costume ni de lieu, _peccatve superne_, «n’a pas failli

outre mesure»; il s’agit bien de cela! ou de traduire, comme M. Nisard

dans Suétone: _illudere capiti alicujus_, par: «attenter à la vie de

quelqu’un».

Philosophe, Forberg a traité ces délicates matières en philosophe,

c’est-à-dire d’une façon toute spéculative, en homme bien détaché des

choses d’ici-bas et particulièrement des lubricités qu’il s’était

donné la tâche de soumettre à un examen si attentif. Il déclare n’en

rien savoir par lui-même, n’avoir jamais songé à s’en rendre compte

expérimentalement, et n’en connaître que ce qu’en disent les livres.

Sa candeur est à l’abri de tout soupçon. Elle ne lui a toutefois pas

épargné les censures; mais, comme il a réplique à tout et des autorités

pour tout, il y avait répondu d’avance par ce mot de Juste-Lipse, à

qui l’on reprochait de se délecter aux turpitudes de Pétrone: «Les

vins, quand on les pose sur la table, surexcitent l’ivrogne et laissent

fort calme l’homme sobre; de même, ces sortes de lectures échauffent

peut-être une imagination déjà dépravée, mais elles ne font aucune

impression sur un esprit chaste et tempérant.»

Octobre 1882.

[72] _Manuel d’Érotologie classique (De Figuris Veneris)_, par

Fréd.-Ch. Forberg. Texte Latin et traduction littérale par le

Traducteur des _Dialogues de Luisa Sigea_. _Imprimé à cent

exemplaires pour Isidore Liseux et ses amis._ _Paris_, 1882, 2

vol. in-8.

[73] _Quinque illustrium poetarum, Antonii Panormitæ_; _Ramusii

Ariminensis_; _Pacifici Maximi Asculani_; _Jo. Joviani

Pontani_; _Jo. Secundi Hagiensis, Lusus in Venerem, partim

ex codicibus manuscriptis, nunc primum editi_. _Parisiis,

prostat ad Pistrinum_, in Vico Suavi (à Paris, chez Molini, rue

Mignon), 1791, in-8°.

[74] A quelques exemplaires se trouvent jointes vingt et une

gravures au trait, empruntées aux _Monuments de la vie privée

des douze Césars_ et aux _Monuments du culte secret des Dames

Romaines_, deux ouvrages qui ne sont pas rares.

XXIII

LA CAZZARIA

D’ANTONIO VIGNALE[75]

Tous les curieux connaissent, tome IV du _Ménagiana_, une longue lettre

de La Monnoye dans laquelle cet intrépide érudit, ce fin connaisseur en

tant de doctes matières, s’adressant plus spécialement «aux amateurs

de la gaie littérature», recommande à un sien correspondant anonyme,

alors en Italie, la recherche d’une notable quantité de manuscrits

uniques, de livres introuvables ou rarissimes: les _Centons_ de Lælius

Capilupus; le Philelphe in-folio de l’an 1502; les _Trecento Novelle_

de Franco Sacchetti, non encore imprimées, ce dont il s’émerveille; les

_Novellæ Hieronymi Morlini_, 1520, in-4°, _avec privilège du Pape_! le

_Petrus Delphinus_ de 1524, in-folio, etc. Arrivé aux _Ragionamenti_ de

P. Aretino, il pense qu’on doit en trouver assez facilement à Venise

les plus anciennes éditions «prétendues faites à Turin, quoiqu’elles

soient sûrement de Venise», dit-il, ce qui est vrai, et il ajoute:

«On trouve à la suite de la Première Partie un Dialogue

merveilleux de l’Arsiccio Intronato. Vous en jugerez par le

titre qui est la Καζζαρία. Un académicien Siénois, dont le vrai

nom est Antonio Vignali de’ Buonagiunti, en est l’auteur. J’ai

ce Dialogue manuscrit, et je voudrois bien avoir de même les

sèze Sonnets que fit l’Arétin pour mettre au bas des figures

gravées par Marc-Antoine, de Boulogne d’après les dessins de

Jules Romain.»

En attendant les Sonnets, qu’il ne devait jamais réussir à se procurer,

La Monnoye fut si charmé de la _Cazzaria_, ce «Dialogue merveilleux»,

qu’il le recopia diligemment et soigneusement, de sa minuscule écriture

de savant habitué à ponctuer de pattes de mouche les marges des livres.

Sa copie passa entre les mains de Charles Nodier, qui mit au-devant

cette petite Note:

«S’il y a quelque chose de plus rare que la _Cazzaria_

d’Antonio Vignale, c’est la copie de la _Cazzaria_ faite de

la main de La Monnoye. Je n’ai pas eu le choix entre le livre

et le manuscrit, mais il me semble que j’aurais été fort

embarrassé de choisir.»

Un simple regard jeté sur la Table des Matières justifiera aux yeux

du lecteur intelligent l’estime toute particulière que La Monnoye

et Nodier faisaient de ce livre singulier, d’un esprit si fin, d’une

érudition si peu commune. Nous n’avons chez nous que le _Moyen de

parvenir_ où des problèmes de même nature aient été abordés avec cet

aplomb magistral. L’auteur connaissait-il la _Cazzaria_ et s’en est-il

inspiré? Quelques ressemblances ont pu le faire croire. Ainsi le

conte des Trois Filles se trouve dans tous les deux (_Cazzaria_, voy.

pag. 33 et 35, et _Moyen de parvenir_, chap. LXIII), avec quelques

modifications toutefois, car, dans ce dernier, les trois filles sont

trois Nonnes, et l’Abbesse vient les mettre d’accord en leur faisant

part de sa propre expérience: au lieu d’un morceau à trois mains nous

avons un morceau à quatre mains. Les motifs de la prééminence dont

jouit ce que nos pères appelaient Messire Luc sont exposés dans le

_Moyen de parvenir_, ch. XLI, à peu près comme dans la _Cazzaria_.

Une autre question bien intéressante: _Perche pisciando si tirin le

coreggie_, est aussi posée dans le _Moyen de parvenir_, chap. XL, mais

il est donné du fait une tout autre raison; enfin, Béroalde de Verville

revient à deux reprises, chap. LV et XCIV, sur le problème capital

qui est le sujet même ou tout au moins le prétexte de la _Cazzaria_,

savoir: _Perche i coglioni non entrino..._; il pose la question

par deux fois et n’en indique aucune solution, quand il aurait pu

satisfaire la curiosité du lecteur sans se mettre en frais d’invention,

s’il avait lu la _Cazzaria_. Tout compte fait, les points de contact

que présentent les deux ouvrages sont peut-être plutôt de simples

rencontres que des emprunts, et pour l’ensemble, la forme, le style, on

ne peut noter entre eux que des dissemblances très accusées: autant

le _Moyen de parvenir_, avec ses conversations à bâtons rompus, ses

coq-à-l’âne perpétuels, est embrouillé, confus, d’une lecture pénible,

malgré tous les bons mots, tous les jolis contes dont il est semé, et

qui aident à digérer ce galimatias, autant la _Cazzaria_ est claire,

limpide, méthodique, écrite tout du long d’un style agréable et soigné,

qui n’est pas sans avoir quelque prétention au style académique.

Ce fut peut-être le morceau de réception de son auteur, lorsque entre

1525 et 1530 il fonda dans sa ville natale, à Sienne, l’Académie

des Intronati, c’est-à-dire des Stupides, des Hébétés, et y gagna

haut la main le titre d’Archi-Intronato. Il y converse avec un autre

académicien, le Sodo (Marcantonio Piccolomini), et mentionne un certain

nombre de ses confrères, qu’il désigne seulement par leurs surnoms:

le Musco, le Discreto, l’Importuno, le Folletico, l’Impassionato,

l’Affumicato, le Svegliato, l’Ombroso, l’Accorto, le Circoloso, le

Duro, le Caperchia, le Soppiatone, le Sosperone, etc.; comme il invoque

leur témoignage sur quelques points controversés et rapporte leurs

opinions, on peut conjecturer qu’ils s’occupaient assez ordinairement

des matières traitées dans la _Cazzaria_, mais sauf l’Affumicato, le

Svegliato et l’Ombroso, que l’on sait être le comte Achille d’Elci,

Diomede Borghesi et Figliuccio Figliucci, ils sont tous parfaitement

inconnus. Il en est de même du Bizarro et du Moscone, dont le premier

est supposé écrire au second la jolie lettre qui sert d’introduction au

volume.

Sans la _Cazzaria_, Vignale (ou Vignali) de’ Buonagiunti ne jouirait

pas lui non plus d’une bien grande notoriété. On ignore la date de

sa naissance; et tout ce qu’on sait de lui, c’est qu’il mourut en

1559, banni de Sienne, et secrétaire du Cardinal Cristoforo Madrucci,

gouverneur de Milan. Il n’a composé de plus qu’une comédie en prose,

la _Floria_, imprimée après sa mort, en 1560, et très rare (Fontanini

et Apostolo Zeno la disent extrêmement licencieuse), et une _Lettre_

sur les proverbes à double sens (_Alcune Lettere piacevoli, una

dell’Arsiccio Intronato [Antonio Vignale] in proverbj, e l’altre di

Alessandro Marzj_, Sienne, 1587, in-4°). Cette faible contribution

à l’éclat littéraire de l’Italie n’aurait guère attiré sur lui les

regards de la postérité: il doit uniquement de se survivre au Dialogue

fescennin, comme l’appelle Apostolo Zeno, que nous réimprimons et dont

nous avons essayé de faire passer dans notre langue les spirituelles

excentricités.

Les bibliographes mentionnent quatre anciennes éditions, toutes sans

date, de la _Cazzaria_, et aujourd’hui introuvables[76]. Le libraire

Molini prétendait en avoir vu une imprimée à Venise, en caractères

Italiques, et portant la date de 1531. C’est en effet vers cette époque

qu’elle dut paraître. Dans sa _Priapea_, imprimée en 1541, Niccolo

Franco prête ces paroles à l’auteur, dédiant son livre au Dieu des

jardins:

Priape, je suis l’Arsiccio, Archi-Stupide,

Et en la Stupidité le premier de tous;

Aujourd’hui, pour te rendre un suprême honneur,

Je t’apporte en don un mien livre.

Ici sont des cazzi de tout état,

_Cazzi_ de rien du tout et _cazzi_ d’importance,

_Cazzi_ pour femmes veuves et Nonnes,

_Cazzi_ de grands personnages et de Prélats;

_Cazzi_ à ne toucher qu’avec des gants,

_Cazzi_ pour damoiselle qui va se marier,

_Cazzi_ rognés et _cazzi_ trébuchants.

Enfin, pour que la _Cazzaria_ soit bien fournie,

Voici des _cazzi_ par millions, tout autant

Que Pietro Aretino en a essayés dans sa vie.

Ce scélérat de Franco, bien digne de la potence au bout de laquelle un

pape l’envoya faire sa dernière grimace, calomnie là gratuitement son

ancien bienfaiteur, mais son témoignage ne nous en sert pas moins à

savoir qu’antérieurement à 1541 le chef-d’œuvre d’Antonio Vignale

jouissait déjà d’une grande réputation.

Il existe deux imitations en vers de la _Cazzaria_; l’une est un petit

poème en octaves, de dix-huit stances, portant le même titre et que

nous ne citons que d’après les bibliographes, n’ayant pas pu nous le

procurer; l’autre est le _Libro del perchè_, dont les éditions sont

très nombreuses. Des trois Chants ou _Novelle_ qui forment l’ensemble

de ce second poème, le dernier n’a rien à voir avec la _Cazzaria_, mais

le premier, _Perchè non si trovino cazzi molti grossi nè potte molto

strette, con molti altri perchè, Istoria poetica, fisica e morale,

cavata dal_ Libro del perchè _del grand’Aristotele_, n’est qu’une

versification élégante d’un des principaux épisodes du Dialogue,

l’horrible guerre cazzicide dont l’Arsiccio entame le récit page 147

de la présente traduction, et qui est fort probablement une plaisante

allégorie des dissensions intestines de Sienne, dissensions qui,

pour Antonio Vignale, aboutirent à l’exil; sous les noms de Cazzone,

d’Abbagio, de Cazzocchio et de Cazzetto, il raille sans doute les

principaux personnages politiques de son temps, et, dans la grande

conspiration des _piccioli cazzi_ contre les _cazzi grossi_, il

n’est pas difficile de voir clairement symbolisée une lutte du parti

populaire contre le parti aristocratique. La deuxième Nouvelle, _Perchè

gli uomini e le donne si sforzino di chiavare anco di là dal loro

potere, e perchè vi si ajutino e vi si eccitino gli uni gli altri;

Novella cavata dal_ Libro del perchè _del grand’Aristotele_, est

également empruntée à la _Cazzaria_; c’est le récit de l’ambassade

envoyée par les femmes à Jupiter (voy. p. 91 et suiv.) pour qu’il

améliore leur condition. Il y a beaucoup d’esprit, d’ingéniosité dans

ce _Libro del perchè_ dont les vers rappellent la facture aisée de nos

meilleurs petits poètes du XVIIIe siècle, mais toute l’invention et les

traits les plus heureux appartiennent à Antonio Vignale.

Décembre 1882.

[75] _La Cazzaria_, dialogue Priapique de l’Arsiccio Intronato

(Antonio Vignale); littéralement traduit pour la première fois,

texte Italien en regard, par le Traducteur des _Ragionamenti_

de P. Aretino. _Imprimé à cent exemplaires pour Isidore Liseux

et ses amis._ _Paris_, 1882, in-8.

[76] La réimpression faite à 100 exemplaires en 1863, Cosmopoli

(Bruxelles), petit in-8°, est elle-même devenue fort rare.

XXIV

LE SONGE

DE POLIPHILE[77]

L’_Hypnerotomachia Poliphili_, ou _Songe de Poliphile_, est un livre

célèbre entre tous, fort recherché des amateurs, au moins dans sa

première édition, donnée par Alde Manuce en 1499, et qui est plus

rare qu’un corbeau blanc, _albo corvo rarior_, dit Charles Nodier.

Les cent soixante-cinq figures sur bois dont un maître inconnu, G.

Bellini peut-être, à moins que ce ne soit Mantegna, Carpaccio ou

Sperandio, un habile graveur en médailles, l’a illustrée, en font une

des merveilles de la Renaissance; mais ces figures lui donnent seules

le prix élevé de deux ou trois mille francs qu’elle a quelquefois

atteint dans les ventes, car depuis longtemps le texte est réputé tout

à fait illisible. Une traduction Française en parut en 1545, chez

Jacques Kerver, in-folio; elle est très défectueuse; le traducteur a

retranché, sous prétexte de longueurs et de fatras pédantesque, tout

ce qu’il n’entendait pas, et il n’entendait presque rien. Son travail,

tout informe qu’il est, a cependant eu trois éditions, grâce encore

à la beauté des gravures, supérieures à celles de l’édition Aldine,

qu’elles reproduisent avec une certaine liberté d’interprétation et une

conformité plus grande aux indications du texte. Une seconde traduction

Française porte le nom de Béroalde de Verville; c’est la même, avec

les mêmes bois, mais frustes et usés, sous ce titre: _Tableau des

riches inventions, couvert du voile des feintes amoureuses qui sont

dans le Songe de Poliphile_; Béroalde s’est imaginé que l’auteur avait

caché là le secret de la pierre philosophale, ce qu’il explique dans

une longue et confuse préface, et il a fait composer tout exprès un

frontispice extravagant, formé de tous les emblèmes de l’alchimie, de

la magie et de l’astronomie. Nous ne mentionnerons que pour mémoire une

troisième traduction, celle de M. J.-G. Legrand, architecte (_Le Songe

de Poliphile_, Paris, Didot aîné, 1804, 2 vol. gr. in-18); elle est

encore plus écourtée que les précédentes, quoique l’auteur ait fait de

son mieux. «J’ai beaucoup retranché du texte,» dit-il, «et quelquefois

même je me suis permis d’ajouter et d’étendre ce qu’une idée originale

m’inspirait.» A ce compte, ce n’est plus le _Songe de Poliphile_, c’est

le songe de M. Legrand.

Une traduction véritable, d’une littéralité absolue et permettant

de juger dans son entier l’œuvre du P. Colonna, restait à

faire; l’entreprise a tenté M. Claudius Popelin, et il ne s’est pas

laissé décourager par le renom d’impénétrabilité dont jouissait le

style de ce moine près de tous ceux qui disaient avoir essayé de

l’aborder. La bizarrerie du livre, l’énigme que l’auteur semble

avoir voulu proposer à ses lecteurs en les emmenant à la poursuite

de sa mystérieuse Polia[78], en déroulant sous leurs yeux une série

de visions fantasmagoriques où il a renfermé tout ce qu’il avait pu

s’assimiler de savoir humain, pour l’appliquer aux arts plastiques,

spécialement à l’architecture et à la statuaire, ont en effet exercé

la sagacité de beaucoup d’érudits. Mais quoique Vossius, Casaubon,

Baillet, Bayle, Félibien, Ginguené, Fontanini, Apostolo Zeno et bien

d’autres aient parlé plus ou moins longuement du _Poliphile_, que

La Monnoye lui ait consacré une notice de quinze ou seize pages,

qu’enfin Charles Nodier l’ait pris pour thème d’une de ces fantaisies

bibliographiques auxquelles il excellait, nous soupçonnons fort M.

Claudius Popelin d’être le premier qui ait eu la conscience de le lire

d’un bout à l’autre, avec l’intention bien arrêtée de le comprendre.

Tous ces savants, les traducteurs eux-mêmes, se sont arrêtés à la

surface de l’œuvre sans jamais la pénétrer, chose qu’ils déclaraient

d’ailleurs impossible, et ils ont borné leur ambition à en signaler

les principales singularités. La première édition est-elle de Trévise,

1467, ou de Venise, 1499? Quel est celui qui a découvert le nom de

l’auteur, caché dans l’acrostiche que forment les lettres initiales

des trente-huit chapitres: POLIAM FRATER FRANCISCVS COLVMNA PERAMAVIT?

Polia était-elle une religieuse, une patricienne, ou bien est-ce une

simple allégorie? Francisco Colonna se fit-il moine de désespoir?

Telles sont les menues questions de détail qu’ils traitent et résolvent

en sens divers, d’accord seulement sur un point: à savoir, qu’on ne

peut tenter la lecture du _Poliphile_ à moins d’être un polyglotte

émérite. «Il est besoin, pour bien l’entendre, du Grec, du Latin, du

Toscan et du langage vulgaire», s’était contenté de dire Leonardo

Crasso, protonotaire apostolique à Venise, qui fit les frais de

l’édition d’Alde et la dédia au duc d’Urbin. Fontanini ajoute qu’il

faudrait de plus connaître le Chaldéen, l’Hébreu, l’Arabe, et tout le

monde a répété cette effrayante assertion. D’une phrase de l’épître

liminaire adressée par Poliphile à Polia: «Je soumets l’œuvre

suivante à ton intelligent et ingénieux jugement, renonçant au style

primitif (_lasciando il principiato stilo_), pour le traduire à ton

instance en celui-ci,» on a tiré avec la même unanimité les conclusions

les plus singulières et tout aussi fausses. «Cette épître,» dit

Bernard de La Monnoye, «sert à nous instruire d’une circonstance

assez curieuse, qui est que François Colonne, dont la diction en

cet ouvrage est si extraordinaire, l’avoit d’abord commencé dans un

langage clair et usité, mais qu’à la prière de sa maîtresse il avoit

changé de style, traduisant ses expressions de claires et simples en

obscures et affectées, jusqu’à se rendre presque inintelligible. D’où

je présume que cette Polia étoit une fausse savante qui donnoit dans

le pédantisme, ou qu’ayant honte d’avoir un moine pour galant, elle

l’avoit engagé à dérober sous le voile du galimatias l’histoire de

leurs amours à la connoissance du vulgaire. Quoi qu’il en soit, il

répondit parfaitement bien à ce qu’elle souhaitoit de lui. Son jargon

fut monstrueux et son livre un tissu de chimères à perte de vue.» Le

lambeau de phrase visé par La Monnoye, et dont il déduit tant de choses

plaisantes, doit être interprété tout autrement: La Monnoye fait dire

à ce pauvre Colonna ce qu’il n’a jamais eu envie de dire, et l’erreur

s’est d’autant mieux accréditée que l’on croyait tenir un aveu de

l’auteur lui-même.

Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue · 第 11 / 24 段