Ce souvenir lui rappelait le moment de sa plus haute faveur à la Cour

pontificale. Touchons quelques mots de sa biographie. Il était né

à Florence, en 1493, d’une famille originaire de Firenzuola, petit

bourg situé au pied des Alpes, entre Florence et Bologne, dont ses

ascendants avaient pris le nom. Son bisaïeul et son grand-père

occupaient des charges importantes dans la maison des Médicis; son

père, Sebastiano Firenzuola, successivement juge et notaire public,

remplit les fonctions de chancelier préposé à l’élection des magistrats

de la ville. Sa mère était fille d’Alessandro Braccesi, estimable

érudit, auteur d’une bonne traduction d’Appien, qui fut de plus premier

secrétaire de la République sous les grands-ducs Laurent et Pierre de

Médicis, et qui mourut à Rome, ambassadeur de Florence près d’Alexandre

VI; Firenzuola lui fit élever un mausolée dans la basilique du couvent

de Sainte-Praxède, dont il fut un moment Abbé. Destiné par sa famille

aux charges ecclésiastiques, il alla étudier le droit canon à Sienne,

puis à Pérouse, où il connut le fameux Pierre Arétin et noua avec

lui des relations durables. Ces études lui répugnaient; il se plaint

quelque part d’y avoir consumé à grand’peine et sans aucun plaisir la

plus grande partie de sa jeunesse. Il parvint néanmoins au grade de

docteur et se rendit aussitôt, vers 1516, à Rome, où il fut attaché à

la Curie. Sous le pontificat de Clément VII, divers documents retrouvés

par ses biographes le montrent chargé de défendre un certain nombre de

causes, en qualité de procurateur, et revêtu en même temps des titres

d’abbé de Sainte-Praxède et de Sainte-Marie-l’Hermite, de Spolète.

Quoiqu’il n’eût rien fait imprimer, ses ouvrages manuscrits étaient

assez répandus pour lui procurer une légitime notoriété; c’était

en outre un homme d’humeur joviale, estimé pour l’aménité de son

caractère. «Vous qui répandez l’allégresse dans les âmes de ceux qui

vous pratiquent familièrement,» lui écrivait l’Arétin, «souvenez-vous

que je vous ai connu écolier à Pérouse, citoyen à Florence, prélat

à Rome»[59]. Dans une autre lettre, il lui rappelle ses bons offices

auprès du Pape. «J’ai encore mémoire», dit-il, «du grand plaisir

qu’éprouva le Pape Clément, le soir que je le déterminai à lire ce que

vous veniez de composer sur les _Omégas_ du Trissino. Ce fut ce qui

décida Sa Sainteté, en même temps que monseigneur Bembo, à vouloir vous

connaître personnellement»[60]. On a vu plus haut Firenzuola lire au

Pape non seulement sa spirituelle diatribe contre le Trissino, mais

la première Journée des _Ragionamenti_; les Papes d’alors écoutaient

des contes badins, assistaient aux représentations de la _Mandragore_,

de Machiavel, ou de la _Calandra_, du Cardinal de Bibiena, et riaient

comme de simples mortels.

La mort de Clément VII, en 1534, le dégoût que causaient à Firenzuola

ses fonctions juridiques et surtout une fièvre pernicieuse, la fameuse

fièvre des Marais Pontins, qui rend parfois le séjour de Rome très

dangereux, lui firent abandonner la Curie. Il obtint l’abbaye de

Vaiano, près de Crémone, mais séjourna surtout soit à Florence, soit

à Prato, et essaya de rétablir, dans un air plus salubre, sa santé

ruinée. La fièvre fut longtemps à déguerpir; sept années entières elle

le travailla, après l’avoir réduit à l’état de squelette:

J’étais devenu d’un teint si livide,

Que je semblais un Siennois, revenu

De la Maremme, depuis peu de semaines.

Ah! malheureux! si je me fusse endormi

Entre les Moines, à l’église, au plus beau de mon somme

Ils m’auraient pris pour mort, et enterré.

Ce que j’ai dépensé d’argent pour me guérir,

Mieux eût valu le jouer à la prime,

Car à la fin c’était tout un pour moi.

J’ai absorbé une Épicerie entière,

Et me suis fait administrer plus de lavements

Que l’Evêque de Scala, quand il était du monde.

Je crois avoir cassé deux cents pots de chambre,

Et d’abord à Rome, puis à Florence,

Mis sur les dents les plus grands médecins...

Bref, il ne s’en débarrassa que grâce à la décoction de gaïac, le

«saint bois» si célèbre au XVIe siècle pour ses vertus curatives;

Firenzuola reconnaissant en a célébré les louanges dans un de ses

meilleurs Capitoli, _In lode del legno santo_, auquel appartiennent

les stances qui précèdent. Toutefois, sa mort, arrivée en 1544 ou

1545, suivit de près le rétablissement de sa santé; du moins eut-il,

comme ce malade dont parlait un médecin facétieux, la consolation de

mourir guéri. Il avait commis l’imprudence de retourner à Rome, et il

fut enterré près de son père, dans l’église de son ancienne Abbaye de

Sainte-Praxède.

Cette longue maladie est cause sans doute que les _Ragionamenti

d’Amore_, son œuvre capitale, restèrent inachevés. Ils furent

publiés tels quels, avec quelques autres de ses ouvrages, par les soins

de son frère Girolamo, sous le titre suivant: _Prose di M. Agnolo

Firenzuola, Florentino; in Fiorenza, appresso Lorenzo Torrentino,

impressor ducale_, 1552, in-8°. A la première Journée, composée des

Entretiens préliminaires et de six Nouvelles, Firenzuola comptait en

ajouter cinq, ordonnées sur le même plan. On retrouva plus tard dans

ses papiers quatre autres Nouvelles, matériaux préparés d’avance pour

une des Journées subséquentes; elles portent dans notre traduction les

n{os} V, VI, VII et VIII. Nous les donnons toutes les dix, dans l’ordre

adopté par les anciens éditeurs[61], qui modifièrent l’arrangement de

Firenzuola pour faire entrer les dix récits dans le cadre d’une seule

Journée. Tels qu’ils sont, ces contes plaisent par leur libre allure,

leur ton enjoué, la perfection achevée de leur style, beaucoup plus que

par les dissertations oiseuses et les conversations qui leur servent

de transition ou d’entrée en matière; ils font vivement regretter que

l’auteur n’ait pu en écrire davantage.

Janvier 1881.

[56] _Nouvelles d’Agnolo Firenzuola_, moine Bénédictin de

Vallombreuse (XVIe siècle), traduites en Français pour la

première fois, par Alcide Bonneau. _Paris_, _Liseux_, 1881,

pet. in-18.

[57] «M. du Gua et moy lisions une fois un petit livre Italien

qui s’intitule _De la Beauté_, fait en dialogue par le seigneur

Angello Fiorenzolle, Florentin.» _Dames galantes_, Disc. I.

[58] L’_Expulsion des lettres_, etc., dont nous avons parlé

plus haut.

[59] «_Voi, che spargete la giocondità del piacere negli animi

di coloro che vi praticano colla domestichezza, che a Perugia

scolare, a Firenze cittadino, e a Roma prelato vi ho praticato

io._»

[60] «... _Dello spasso che ebbe le stesso Papa Clemente, la

sera ch’io lo spinsi a legger cio, che già componeste sopra gli

Omeghi del Trissino. Per la qual cosa la Santidade Sua volle,

insieme con monsignor Bembo, personalmente conoscervi._»

[61] _Opere di messer Agnolo Firenzuola_, Milano, 1802, 5 vol.

in-8°. Elles ont été rééditées par Bianchi, Naples, 1864,

2 vol. in-18. Dans cette réimpression, dont le texte est

meilleur, la première Journée a été rétablie telle que l’avait

écrite Firenzuola; les quatre autres Nouvelles sont données en

appendice.

XIX

LES HEURES PERDUES

D’UN CAVALIER FRANÇOIS[62]

Brantôme, entreprenant son long et mirifique Discours des Dames qui

font l’amour et leurs maris cocus, craint de n’avoir jamais fini,

s’il veut épuiser la matière, «car,» dit-il, «tout le papier de la

Chambre des Comptes de Paris n’en sçauroit comprendre par escrit la

moitié de leurs histoires, tant des hommes que des femmes.» Il déclare

donc qu’il en écrira ce qu’il pourra et que, quand il n’en pourra

plus, il quittera sa plume au Diable, ou à quelque bon compagnon qui

la reprendra. Nous croirions volontiers que la plume du seigneur de

Bourdeilles fut ramassée, non par le Diable, mais par le «Cavalier

François», auteur anonyme de ces _Heures perdues_. Ce recueil de

vingt-sept Nouvelles, toutes très piquantes et lestement troussées

(la XXVIIIe et la XXIXe sont absolument apocryphes), est une suite

naturelle des _Dames galantes_, et l’auteur mérite on ne peut mieux

cette qualification de bon compagnon que Brantôme donnait à son

continuateur futur. Certainement aussi il dut connaître Brantôme et

vivre dans le même milieu. Avait-il eu entre les mains quelque copie

manuscrite du _Second Livre des Dames_ qui, à la rigueur, pouvait

circuler dès 1605 ou 1610? C’est plus douteux, quoiqu’une de ses

Nouvelles (III, _l’Heure du Berger_) reproduise la seconde anecdote du

1er Discours des _Dames galantes_.

On ne sait pas qui était ce «Cavalier François»; il n’a livré aux

curieux que ses initiales: R. D. M. Quérard et Barbier, qui ont

usé leur vie à déjouer les supercheries littéraires, à deviner les

anonymes et les pseudonymes, sont muets sur son chapitre; Brunet a cité

l’ouvrage et ses diverses éditions, sans plus amples commentaires.

Charles Nodier possédait les _Heures perdues_ dans sa célèbre

bibliothèque, où il n’admettait guère que des livres précieux à quelque

titre; mais la notice qu’il leur a consacrée est assez insignifiante:

«HEURES PERDUES..., etc.; 1662. Joli exemplaire d’un recueil

de Nouvelles, dont quelques-unes sont écrites et contées d’une

manière fort agréable. Je m’étonne que ce volume, qui n’est

pas très rare, ait échappé aux recherches de nos faiseurs

de feuilletons, qui ne seraient ni fâchés, je pense, ni

embarrassés d’y trouver la matière de quelque bon roman qu’ils

parviendraient sans peine, je m’en rapporte à eux, à délayer en

une trentaine, peut-être même en une quarantaine de chapitres.

Je prends en conséquence la liberté de leur recommander ce joli

recueil.»

Au lieu de se demander quel parti les romanciers pourraient bien

tirer des _Heures perdues_, Nodier aurait mieux fait d’appliquer les

ressources de son érudition à découvrir quel en est l’auteur. Un autre

chercheur, Viollet-le-Duc, n’a pas été plus heureux. «Ce petit livre»,

dit-il, «est attribué par quelques biographes à Gayot de Pitaval,

infatigable compilateur auquel on doit la _Bibliothèque des gens de

Cour_, l’_Esprit des conversations agréables_ et autres ouvrages de

même sorte. Ce qui a causé cette erreur, c’est qu’en effet beaucoup

des contes des _Heures perdues_ ont été répétés par Gayot de Pitaval,

qui en a volé bien d’autres; mais les _Heures perdues_ sont imprimées

en 1616 et Gayot de Pitaval n’est né qu’en 1673. La préface des

_Heures perdues_, adressée: _A la belle que j’aime mieux, ni que mon

cœur ni que mes yeux_, est signée R. D. M. Les contes sont nouveaux

et assez piquants.» (_Bibliographie des chansons_, etc., p. 150).

Viollet-le-Duc s’est mépris: ce que l’on attribue à Gayot de Pitaval,

ce ne sont pas les _Heures perdues d’un Cavalier François_, ce sont

les _Heures perdues et divertissantes du Chevalier de R***_ (Rior),

Amsterdam, 1716, petit in-12, dont il paraît être réellement l’auteur,

et s’il en a répété les contes autre part, il n’a fait que reprendre

son bien. Ce recueil d’anas est postérieur d’un siècle entier au

recueil de Nouvelles qui nous occupe. Charles Nodier et Viollet-le-Duc

ne connaissaient de celui-ci que la réimpression de 1662, mais la

première édition, dont nous donnons le titre en _fac-simile_, est

de 1616; Brunet en cite même une de 1615, qui est douteuse, du moins

n’avons-nous pu nous la procurer. Les _Heures perdues d’un Cavalier

François_ ont été réimprimées à Lyon, Cl. Larjot, 1620, in-12; à Rouen,

Jean Berthelin, 1629, petit in-12. L’édition de Paris, 1662, in-12,

Jean Dehoury ou Estienne Maucroy, offre cette particularité qu’elle a

deux Nouvelles de plus que les précédentes, ce qui la fait considérer

comme seule complète; c’est une supercherie de libraire. L’auteur,

mort et enterré depuis longtemps à cette date, selon toute apparence,

ne songeait guère à augmenter son recueil. Nous les avons mises en

appendice, comme manquant d’authenticité; elles ne sont, du reste,

nullement dans le ton des autres.

Rien de tout cela ne nous dit quel pouvait être ce «Cavalier François».

Les bibliographes ont trouvé la clef des anagrammes et des pseudonymes

les plus rébarbatifs; ainsi nous lisions dernièrement dans un

catalogue: _L’Anti-Hermaphrodite_, etc., par J. P. D. B. C. D. P. G.

P. D. M. L. M. D. F. E. X.; eh bien, cet alphabet plus que complet a

été déchiffré sans la moindre difficulté. Cette kyrielle de majuscules

signifie: par Jonas Petit de Bertigny, ci-devant prévôt général

provincial de Messieurs les Maréchaux de France en Xaintonge; et les

trois petites initiales R. D. M., qui désignent un Raoul de Montdragon,

ou un René de Maltravers quelconque, n’ont pas trouvé leur Œdipe!

La plupart des conteurs anonymes se trahissent par quelque endroit;

les personnages qu’ils mettent en scène sous de faux noms finissent

par être devinés; le retour fréquent de certaines particularités de

temps et de lieux, les faits historiques, les circonstances connues

auxquelles ils font allusion, permettent souvent de percer le voile.

Mais le «Cavalier François» n’a aucune de ces échappées. On dirait que

c’est chez lui parti pris, qu’il l’a fait exprès. Jamais il ne conte

une aventure qui lui soit personnelle, jamais il ne précise assez la

physionomie des personnages pour qu’on les reconnaisse avec certitude.

Cependant, on peut rapprocher quelques indices qui mettront sur une

bonne voie les Quérards de l’avenir.

L’époque à laquelle il prit la plume et rédigea ses Nouvelles peut

être approximativement fixée aux dernières années du XVIe siècle.

Dans la Xe, il parle des «travaux de ceste dernière guerre finie par

la valeur extrême de ce généreux monarque Henry le Grand»; les débris

de la Ligue, sous Mayenne et sous Joyeuse, firent leur soumission en

1596. Dans la XIXe, il fait mention du siège d’Amiens, puis rapporte

à Philippe II une vieille anecdote Espagnole, qui se trouve racontée

autrement dans le _Moyen de parvenir_; les termes dont il se sert: «le

feu Roy Dom Philippes, dernier mort», font voir que ce monarque était

récemment trépassé, et sa mort eut lieu en 1598. Cependant la XVIIIe

qui commence ainsi: «Du règne du Roy Henry le Grand», autorise à croire

qu’il a pu en écrire quelques-unes postérieurement à 1610, au moment de

livrer le recueil à l’impression.

Les connaissances anatomiques dont il fait parade en un sujet très

délicat (IV, _Le Pucelage recousu_), lorsqu’il énumère la série

des ravages commis en certaine région, «la dame du milieu retirée,

les barres froissées, la barbole abattue, le ponnant débiffé, le

guillocquel fendu, le guillemard eslargi, le halleron desmis»,

feraient de prime abord soupçonner un Médecin, caché sous ce masque de

Cavalier, mais tout le reste sent trop son capitaine pour que cette

supposition soit plausible[63]. La plupart de ses métaphores sont

empruntées à l’art militaire, et chez lui ce langage coule de source.

Ici, c’est un cavalier qui fait tant de rondes par nuit; là, un autre

qui se dépite de n’avoir pas son pistolet chargé. L’amour est toute une

stratégie: engager l’escarmouche, mettre l’épée à la main, reconnaître

la forteresse, faire les approches, dresser les machines, pointer les

pièces, envoyer des volées de canon, franchir la contrescarpe, combler

le fossé, passer le retranchement, allumer la mèche, bouter le feu

à la mine, se loger dans la place. Il emprunte aussi d’assez jolies

figures à la marine: tendre les voiles, les cordages et le grand mât,

entrer dans le havre, mouiller l’ancre. Mais ce qui dénote surtout

le gentilhomme, c’est le mépris qu’il a pour les petites gens et les

mésalliances. Il fait honte à ces nobles «qui apparient leurs filles en

des familles plus basses, voire des plus viles, estant certain qu’il

y aye du bien: n’important pas mesme que les races soient tarées,

pourveu que la tare soit couverte avec force pistoles»; ailleurs,

il considère le sort malheureux de ceux qui se rendent, par mariage,

serfs de personnes indignes de les approcher, et les prévient que le

meilleur marché qu’ils auront de ces sortes d’unions, c’est de «porter

le panache».

Ce «Cavalier François» était donc un bon gentilhomme, nourri dans le

métier des armes et très fier de sa noblesse. Il devait avoir quelque

charge à la Cour; la plupart des Contes qu’il rapporte se passent «en

ceste ville de Paris», en une des rues ou bien en un des principaux

logis «de ceste ville de Paris», et il parle continuellement de telle

ou telle dame de «ceste Cour», de tel ou tel Prince dont il sait

les aventures galantes. Peut-être était-il attaché, comme Brantôme,

à Marguerite de Navarre, première femme de Henri IV. «Je cognois»,

dit-il, «une Princesse qui a tousjours esté tenue pour le plus bel

esprit de son temps, la plus libérale qui aye régné devant elle;

car tout son soing a esté et est encore d’employer tous ses biens à

donner à ceux qui simpatisent le plus à son humeur... L’amour, le plus

souvent, se plaisoit fort à sa compagnie.» Cela convient très bien à

Marguerite. Dans cette hypothèse, le souvenir qu’un peu plus loin un

de ses gentilshommes rappelle à la Princesse: «Ce que la fortune et

le malheur vous avoit fait perdre par la mort d’une personne que vous

aimiez...», se rapporterait à la Môle; enfin, la suite du conte (la

Princesse fait coucher avec sa dame d’honneur ce gentilhomme, qui n’y

pensoit pas précisément) est tout à fait dans l’humeur de la Reine

Margot. Les fureteurs, qui ont exploré tous les coins et recoins des

Mémoires du temps, nous diront peut-être aussi le nom de cette dame

de la Cour, dont les galanteries étaient célèbres sous Charles IX,

qui avait quatre filles, aussi faciles que jolies, et dont la maison

était une Académie amoureuse où allaient le Roi, les Princes et les

plus grands seigneurs. Cette dame possédait un château en Touraine et

en faisait, dans la belle saison, le rendez-vous «des plus galants

et des mieux frisés de la Cour»; notre Cavalier en était assurément,

et connaissait la maison par le menu, car il a consacré deux de ses

Nouvelles (la IVe, _Le Pucelage recousu_, et la VIe, _La Bonne Mère_) à

cette dame et à ses filles, «trois desquelles», dit-il, «furent mariées

en des meilleures maisons du royaume, dans lesquelles elles n’entrèrent

pas si neufves, qu’elles ne fussent capables d’enseigner leurs marys

en ce qui despendoit de l’art qu’elles avoient appris sous l’aisle de

leur mère». C’est peut-être encore la même dont la fille aînée, «en

un canton de la Touraine», se fait donner l’_Enseignement complet_

(Nouvelle X).

En dehors de ces personnalités, trop vaguement accusées pour qu’on en

tire des déductions précises, et d’une certaine antipathie à l’encontre

des gens de robe, auxquels il consacre huit ou dix contes, toujours

pour en faire des maris ridicules, nous ne trouvons plus rien à

signaler dans ces _Heures perdues_, sauf un rapprochement que tout le

monde fera entre un passage de la XIe Nouvelle (_L’Artifice amoureux_)

et quelques vers des _Femmes savantes_. «Anciennement», dit notre

auteur, «les filles estoient nourries si grossièrement, que la pluspart

ne sçavoient ny lire ny escrire, et ne vouloient leurs parens que

leur jugement fust capable d’autre chose, que de sçavoir discerner le

pourpoint d’avec les chausses de leurs maris.» C’est ce que dit, dans

les mêmes termes, le bonhomme Chrysale:

..... Une femme en sait toujours assez,

Quand la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d’avec un haut-de-chausse.

Molière avait-il lu ces Nouvelles? Cela ne nous étonnerait aucunement.

Leurs quatre éditions, peut-être cinq, de 1615 à 1662, montrent

qu’elles eurent une certaine vogue, dont profitèrent d’Ouville, qui

intitula son recueil: _Contes aux heures perdues du s{r} D’Ouville_, et

plus tard encore les _Heures perdues_ du chevalier de Rior. D’Ouville

est plus connu que le «Cavalier François». Cela tient à ce qu’il a

beaucoup imité et que les annotateurs, toujours heureux d’étaler leur

érudition, le citent cent fois à propos de tous les larcins qu’il a

faits à Pogge, à Quevedo, à Solorzano, à ser Giovanni, à Strapparola,

à Bandello, à Des Periers, aux conteurs de tous les temps et de tous

les pays. Le Cavalier François n’a copié personne; il a tiré ses

contes de son propre fonds, car si en deux ou trois endroits il se

rencontre avec Brantôme et l’auteur du _Moyen de parvenir_, son récit

même montre qu’il ne les a pas lus, mais qu’il recueille l’anecdote

aux mêmes sources qu’eux, pour l’arranger à sa manière. Ses contes ont

de l’originalité, de la nouveauté; tant pis pour lui: les annotateurs

ne pourront le citer à l’occasion d’Ésope, de l’_Hitopadesa_,

d’_Abstemius_, et il restera ignoré. Du moins le dernier éditeur de

d’Ouville, M. P. Ristelhuber, aurait-il pu le mentionner au bas de la

XLIIe Nouvelle de son _Élite des Contes_, pour laquelle il n’indique

aucune source et que d’Ouville a copiée honteusement, mot pour mot,

dans les _Heures perdues_ (VII, _De la raison pertinente qu’une belle

Dame donna de la cause du cocuage_); le plagiaire en a tout pris,

jusqu’au titre, sans rien déguiser. L’excuse de M. P. Ristelhuber,

c’est qu’il ignorait, comme tout le monde, ce Cavalier François, dont

nul n’a parlé, et que nous tirons de l’oubli injuste où il dort depuis

plus de deux siècles.

Février 1881.

[62] _Les Heures perdues d’un Cavalier François._ Réimprimé sur

les éditions de 1616 et 1662. _Paris_, _Liseux_, 1881, pet.

in-18.

[63] Tous ces termes, au témoignage de Furetière, faisaient

partie des formules adoptées par les Matrones jurées dans

les rapports qu’elles déposaient en Justice, au sujet des

filles déflorées. «Ils sont fort anciens, et sont en usage en

plusieurs lieux, parce qu’on n’étoit pas autrefois si modeste

en paroles qu’on est à présent.» FURETIÈRE, _Dictionnaire

universel_, art. Pucelage.

XX

LE HASARD

DU COIN DU FEU

PAR CRÉBILLON FILS[64]

On n’édite guère la _Nuit et le Moment_ sans l’accompagner du _Hasard

du Coin du feu_; ce sont deux compositions du même genre, qu’on ne

sépare pas l’une de l’autre: elles sont destinées à se faire pendant,

quoique écrites par l’auteur à près de dix ans de distance (1755-1763).

Avec ces deux petits romans dialogués, on a, comme le dit très bien Ch.

Monselet, le _Théâtre complet_ de Crébillon fils. «Ne souriez pas,»

ajoute-t-il, «ce théâtre-là en vaut bien d’autres. Dans la _Nuit et le

moment_, il n’y a que deux personnages: Clitandre et Cidalise; la scène

se passe au petit coucher de cette dernière. On assiste à un siège en

règle: quel tacticien que Crébillon! Ainsi qu’on le devine, la place

est forcée de se rendre, et, au lendemain matin, Cidalise et Clitandre

refont ensemble le lit. Tenez ce dialogue pour un chef-d’œuvre. Les

personnages, dans le _Hasard du coin du feu_, sont au nombre de quatre:

le Duc, la Marquise, Célie et La Tour, valet de chambre de Célie.

Cette fois il s’agit d’une femme qui se laisse ravir insensiblement

les dernières faveurs, sans avoir pu amener son vainqueur à lui dire

ces trois mots indispensables: _Je vous aime_. Comme esprit, comme

sous-entendus, comme peinture de mœurs, l’auteur tant vanté du

_Caprice_ n’a jamais fait aussi bien. Je dois avouer pourtant que

la mise en scène des Proverbes de Crébillon offrirait plusieurs

difficultés.» C’est aussi bien notre opinion; l’action, arrivée à

une certaine phase, atteint un tel degré d’animation, que le public

s’effaroucherait d’une mimique aussi expressive; mais à la lecture on

est sous le charme, et le dénouement est si bien préparé, si finement

gazé, que personne n’est tenté de jeter le holà.

Un petit point négligé par Ch. Monselet dans la rapidité de son

appréciation: la _Nuit et le Moment_, c’est le siège d’une femme par

un homme, avec toutes les roueries, toutes les feintes, toutes les

hardiesses de la stratégie amoureuse; le _Hasard du coin du feu_

développe les incidents de la situation contraire: le siège d’un homme

par une femme. La stratégie opère en sens inverse et d’une façon

peut-être plus délicate encore; car si l’homme ne craint guère de

montrer à une femme qu’il la désire, la femme est naturellement plus

réservée; son rôle est d’amener tout doucement à ce qu’on s’aperçoive

de ce qu’elle ne peut dire et, après être arrivée à son but, d’avoir

encore l’air de se faire prier, ou de pousser les cris d’une pauvre

victime prise de force. Crébillon a nuancé tout cela avec un art

parfait. Célie est laissée seule, au coin du feu, en tête-à-tête avec

le Duc, l’amant déclaré de son amie, la Marquise. Le Duc, un causeur

étincelant d’esprit, effleure toutes sortes de sujets galants; Célie

manœuvre pour faire prendre un tour plus intime à la conversation,

qui tantôt s’éloigne, tantôt se rapproche du terrain sur lequel elle

voudrait la fixer: une déclaration en bonne forme. Mais le Duc est trop

attaché à la Marquise. Toutefois, il n’a pas la sottise de laisser

échapper une occasion pareille, et l’originalité de la scène, c’est

l’entêtement qu’il met à ne pas donner à Célie une satisfaction très

mince, tout en l’accablant de protestations bien plus directes. Avec

elle, il entend réduire l’amour à la formule de Chamfort: l’échange de

deux fantaisies et le contact de deux épidermes. C’était à peu près la

formule de tout le monde, au XVIIIe siècle.

Avril 1881.

[64] _Le Hasard du coin du feu_, par Crébillon fils. _Paris_,

_Liseux_, 1881, pet. in-12.

XXI

LES DIALOGUES

DE LUISA SIGEA[65]

Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue · 第 9 / 24 段