précisément qu’il n’était pas l’esclave des sots préjugés de son
époque. Un pauvre diable, victime d’un vice de conformation assez
rare, après s’être cru longtemps femme et avoir passé la moitié de sa
vie comme chambrière dans diverses maisons, s’aperçoit un beau jour
qu’il a tout ce qu’il faut pour être homme; une jeune veuve qu’il
courtise est de son avis et ne trouve aucune différence appréciable
entre l’ex-chambrière et son défunt époux. Sa décision aurait dû
suffire; mais l’Église, pas plus que les Parlements, n’était bien
tendre pour les disgraciés de la nature, et les individus d’un sexe
indécis se trouvaient spécialement voués à l’anathème comme fils ou
suppôts de Satan. Riolan, médecin de Marie de Médicis, celui-là même
à qui J. Duval adressa la _Réponse_ citée plus haut, Riolan croyait
être bien hardi en établissant que l’on peut se dispenser de faire
périr les géants, les nains, les sexdigitaires, les individus à tête
disproportionnée, et qu’il suffit de les reléguer loin de tous les
regards: cela semblait une nouveauté bien paradoxale. Quand l’homme en
question s’adressa, pour avoir dispense de se marier, au Pénitencier
de Rouen, il fut déféré à Justice et le procureur du roi conclut bel
et bien à ce qu’on le brûlât vif, sans autre information; tout ce que
les juges purent faire, ce fut de commuer le bûcher en la potence.
Cependant, le misérable en appela, la Cour ordonna qu’il serait
examiné, chose que l’on avait négligée comme superflue, et, par bonheur
pour lui, Jacques Duval fut un des dix médecins, chirurgiens et
sages-femmes jurées commis à cet effet. Tandis que tous ses confrères
et les vieilles matrones elles-mêmes, arrêtés par une pudeur bien
surprenante, se contentaient de regarder de loin le monstre et, ne
voyant rien, déclaraient que le prétendu hermaphrodite était une
ribaude bonne à pendre, Duval, plus entreprenant, mit les doigts où il
fallait pour s’assurer de la vérité du fait, et se convainquit d’avoir
affaire à un androgyne ou gunanthrope intermittent. Il ne put triompher
de la répugnance de ses confrères, qui s’obstinèrent, malgré ses
supplications, à garder leurs mains dans leurs poches; mais son rapport
décida la Cour, qui renvoya l’hermaphrodite absous et lui permit plus
tard d’épouser la veuve.
Fier, et à bon droit, d’un résultat pareil, Jacques Duval ne voulut pas
en laisser périr la mémoire. Il composa donc tout exprès ce livre, pour
lequel il colligea diligemment tous les exemples d’hermaphroditisme
qu’il put rencontrer, tant dans la Fable que dans les auteurs, depuis
Adam, qu’un verset de la Genèse dit avoir été créé homme et femme,
jusqu’à Marin le Marcis, l’intéressant gunanthrope soumis à son examen.
Cela le conduisit à parler d’autres monstruosités non moins curieuses:
du noble Polonais à qui survint une dent d’or, de l’homme qui, à force
de vivre dans les bois, se vit pousser des cornes de cerf sur la tête,
de la jeune fille qui avait, au lieu d’ongles, des tuyaux de plumes de
cygne, et d’une foule d’autres belles histoires. Pour se rendre compte
de toutes ces anomalies, encore faut-il avoir quelques notions du corps
humain à l’état normal et spécialement, pour le cas ambigu de Marin le
Marcis, des parties destinées à la génération chez l’homme et chez
la femme; Duval exposa donc doctoralement tout ce que de son temps on
savait là-dessus, et, comme la matière est intéressante, il y ajouta
par surcroît quelques bons chapitres sur les signes de pucelage et
les signes de défloration, la membrane hymen, le déduit vénérien, les
grossesses, les accouchements, avec force recommandations à l’adresse
des sages-femmes ignares et négligentes; il fit de son livre un traité
presque complet d’anatomie et un manuel d’obstétrique. Enfin, ne
voulant rien oublier, il chercha dans l’astrologie la cause efficiente
des malheurs du pauvre gunanthrope et ne manqua pas de la trouver: le
malin Mercure, la bénigne Vénus, le triste Saturne avaient coopéré à
sa génération, ce qui explique tout, et les médecins, chirurgiens,
sages-femmes, devaient fatalement balancer longtemps à reconnaître son
sexe, puisqu’il était né sous le signe de la Balance!
Ces rêveries n’enlèvent rien à l’utilité que put avoir au XVIIe siècle
le traité des _Hermaphrodits_ et à l’intérêt qu’il a maintenant encore
pour nous; au contraire, elles nous amusent. Le livre nous plairait
toutefois davantage, si l’abondance et la confusion d’idées du savant
ne faisaient quelque tort à la limpidité de l’écrivain. Jacques Duval
commence une phrase avec la meilleure intention du monde, mais il a
tant de choses à dire qu’il la perd tout de suite de vue et s’égare,
sans l’achever souvent, dans un dédale d’incises et de parenthèses;
rarement avons-nous rencontré style plus bizarre et plus embrouillé.
N’importe; ce mauvais grammairien fut un brave homme. Sa physionomie,
telle que la gravure nous l’a transmise, indique un esprit réfléchi en
même temps qu’un grand fonds de bonté; ce sont deux qualités louables,
chez un médecin. Il a sauvé la vie d’un pauvre diable et écrit un livre
curieux: en voilà assez pour que sa mémoire ne périsse pas complètement.
Juillet 1880.
[51] _Traité des Hermaphrodits_, parties génitales,
accouchemens des femmes, etc., où sont expliquez la figure
des laboureurs et verger du genre humain, signes de pucelage,
défloration, conception, et la belle industrie dont use Nature
en la promotion du concept et plante prolifique, par Jacques
Duval, Docteur et professeur en Médecine, natif d’Évreux,
demeurant à Rouen. Réimprimé sur l’édition unique (Rouen,
1612). _Paris_, _Liseux_, 1880, in-8.
XVI
LES NOUVELLES
DE BATACCHI[52]
Les renseignements biographiques font absolument défaut sur Batacchi.
Quand nous aurons dit qu’il s’appelait Domenico, qu’il était né à
Livourne en 1749 et qu’il mourut, on ne sait où, en 1802, nous aurons
épuisé toute notre science et celle des Dictionnaires. Était-il
évêque comme Bandello, moine comme Firenzuola, abbé comme Casti, ou
simple séculier comme tout le monde? On l’ignore. Ses premiers Contes
(_Raccolta di Novelle_, Londra, anno VI della Republica Francese, 4
vol. in-12) furent publiés, soit en France, soit en Italie, sous le
nom du Père Atanasio de Verrocchio et traduits un peu plus tard en
Français par Louet, de Chaumont: _Nouvelles galantes et critiques_,
Paris, 1803, 4 vol. in-18. Cette traduction est si mauvaise que la
nôtre peut passer pour la première. Dans le préambule d’une de ces
Nouvelles, _Elvira_, il est dit cependant que celle-ci doit être
attribuée, non au P. Atanasio da Verrocchio, mais au P. Agapito da
Ficheto: ce nous est tout un. Batacchi est, en outre, l’auteur de deux
compositions poétiques de plus longue haleine: _La Rete di Vulcano,
poemo eroi-comico_, Sienne, 1779 (1797) 2 vol. in-12, et _Il Zibaldone,
poemetto burlesco in dodici canti_ (Londres, 1798, in-8°).
Quel qu’il soit, Batacchi est tout entier dans ses Nouvelles, et notre
traduction le fera suffisamment connaître aux lecteurs Français: il
mérite de l’être. C’est un conteur jovial, plein de drôleries; le sans
façon et la bonne humeur ne peuvent guère être poussés plus loin. Il ne
recherche pas les effets de style et les complications d’événements,
mais il a de l’invention, de l’originalité, une grande vivacité de
dialogue, de mise en scène et, surtout, à un très haut point le sens
du grotesque. On s’en aperçoit à la façon dont il comprend des sujets
qui ont été traités par d’autres[53]. Son _Prêtre Ulivo_ n’est que la
légende, populaire chez nous, du _Bonhomme Misère_, que MM. Lemercier
de Neuville et Champfleury ont reprise, après maints auteurs de contes
et de fabliaux: la palme reste encore à Batacchi pour les détails
plaisants. _Elvira_ est l’antique aventure de Combabus mise en vers;
la _Gageure_ a été traitée par Grécourt; le _Faux Séraphin_ est une
imitation burlesque de l’_Ange Gabriel_, de Boccace, et l’abbé Casti,
qui a voulu aussi reprendre en vers ce joli conte du _Décaméron_,
a été certainement moins heureux, moins original. A l’exemple des
auteurs de poèmes chevaleresques, Pulci, l’Arioste, qui aiment à
s’appuyer sur des chroniques imaginaires, principalement sur celle du
fabuleux Turpin, Batacchi indique aussi les sources où il prétend avoir
puisé; c’est tantôt le Turcellino, tantôt un vieux livre imprimé par
Alde Manuce, tantôt Bellarmin, Turnèbe, Freinshemius, et ces graves
autorités interviennent toujours, chez lui, d’une façon comique. Une
autre bizarrerie de ces contes gais: les cocus ont une tendance fatale
à se pendre; le malheureux tailleur du _Roi Barbadicane et Grâce_,
le fermier Meo, de la _Gageure_, mettent fin par la corde à leurs
infortunes conjugales; mais, chez Batacchi, la mort elle-même est
ridicule.
Si l’on en croyait la _Biographie Didot_, les Italiens n’apprécieraient
guère ce conteur, dont ils considéreraient les productions comme
_diffamatoires_. Cependant, les Poèmes et les Nouvelles ont été
plusieurs fois réimprimés et il en a été fait récemment plusieurs
éditions populaires; ils ne sont donc pas si oubliés. Pour ce qui est
de la diffamation, nous n’y avons rencontré que deux traits piquants
à l’adresse d’un certain Cardinal Merciai: Batacchi lui fait rédiger
et contresigner la facétieuse bulle Latine du _Roi Barbadicane_, et
dans le _Roi Grattafico_, ayant à produire sur la scène un saucisson,
il lui donne pour enveloppe un sonnet du même Merciai; ces mentions
malicieuses n’ont rien de bien méchant. Tout ce que nous conclurons
de ces attaques persistantes dirigées contre un haut dignitaire de la
Cour Romaine, c’est que Batacchi pourrait bien avoir été lui-même homme
d’Église.
Août 1880.
[52] _Nouvelles de Batacchi_, littéralement traduites pour la
première fois. _Paris_, _Liseux_, 1880-1882, 2 vol. in-12.
[53] D’après la _Bibliographie des Ouvrages relatifs à l’amour,
etc._, la plupart des Nouvelles de Batacchi sont tirées de
Masuccio (ou Masuzo), conteur Napolitain du XVe siècle (_Il
Novellino_, Napoli, 1746, in-fol., souvent réimprimé depuis et
traduit du dialecte Napolitain en langue Toscane, mais presque
toujours avec de graves altérations de texte).
XVII
LES NOUVELLES
DE L’ABBÉ CASTI[54]
Nous avons eu déjà l’occasion de dire un mot de l’abbé Casti et de
son genre de talent poétique en présentant aux lecteurs de la Petite
Collection Elzévirienne la traduction de la _Papesse_[55]. On trouvera,
tant dans notre Avant-Propos que dans la Notice de Ginguené, dont nous
l’avons fait suivre, des détails biographiques et des appréciations
générales qui feraient ici double emploi. Bornons-nous donc à rappeler
ce que sont les _Nouvelles galantes_ et à caractériser brièvement leur
mérite littéraire.
La plupart des Conteurs Italiens, Sacchetti, Bandello, Firenzuola,
le Lasca, ont écrit en prose, à l’imitation de Boccace, dont le
_Décaméron_ semble leur avoir servi de règle et de modèle. Chez nous,
au contraire, le conte est presque toujours rimé; nous avons suivi
la voie ouverte par nos vieux auteurs de fabliaux. L’abbé Casti,
qui vécut longtemps en France et à qui notre langue était plus ou
moins familière, s’est approprié le goût Français. Le Conte en vers
était, à la fin du XVIIIe siècle, une nouveauté pour les Italiens et,
en essayant d’être le premier dans ce genre, où Batacchi seul, son
contemporain, lui dispute la palme, Casti voulut aussi s’inspirer, au
moins pour la forme, des poèmes chevaleresques; il choisit le mètre
héroïque, la stance de huit vers à rimes croisées adoptée par le
chantre de la _Gerusalemme liberata_ et qui, par sa structure, par son
ampleur, ne peut guère servir de moule qu’à une action suffisamment
développée. C’est assez indiquer par quels côtés il s’éloigne de La
Fontaine et de Grécourt, dont les récits ont une tournure bien plus
brève et bien plus vive; les _Nouvelles galantes_ sont toutes des
compositions d’une certaine étendue se rapprochant beaucoup plus de
l’épopée badine que du conte, tel que nous l’entendons.
Par leur cadre, par les sujets qui y sont traités, on peut les diviser
en trois ou quatre catégories, parmi lesquelles nous n’avons pas fait
porter indifféremment le choix que nous nous proposions de faire. Il
y a d’abord les poèmes mythologiques; nous les avons écartés tous, si
gracieux et si plaisants qu’ils soient le plus souvent; le goût n’est
plus aujourd’hui à ce genre de compositions galantes que chez nous
Parny et Lemercier, dans ses _Quatre Métamorphoses_, ont pour ainsi
dire épuisé. Viennent ensuite d’assez nombreux morceaux où l’auteur
s’est proposé de reprendre à sa façon des sujets déjà mis en œuvre
par Boccace ou par La Fontaine; le _Rossignol_, le _Purgatoire_,
l’_Ange Gabriel_, la _Jument du Compère Pierre_, les _Culottes de Saint
François_, etc.; mais ces deux maîtres ont imprimé à tout ce qu’ils ont
touché une forme trop définitive pour que l’infériorité de l’abbé Casti
ne soit pas manifeste, surtout à travers le voile d’une traduction.
Quant aux sujets historiques, il les a généralement traités d’une
manière intéressante; l’_Origine de Rome_, l’_Apothéose_, où il retrace
les infortunes conjugales de Marc-Aurèle, les _Mystères_ surtout, qui
ont pour objet la fameuse aventure de Claudius surpris avec la femme
de Jules César, sont des poèmes fort remarquables; mais la _Papesse_
peut donner une idée suffisante de l’art avec lequel il sait mêler
l’enjouement aux choses sérieuses.
Nous avons choisi, entre toutes, celles de ses Nouvelles qui, par
l’action comme par les détails, sont de sa propre invention, celles
qui révèlent l’originalité du conteur et les mérites de l’écrivain.
Casti est un abbé Voltairien; sceptique à l’endroit des choses de la
foi, il manque rarement l’occasion de s’en moquer d’une façon légère
et spirituelle; c’est aussi un poète dont l’imagination a de la
fraîcheur et le style du coloris; un vieillard resté jeune, amoureux
de la femme, dont il excelle à rendre le charme et les séductions; un
satirique sans amertume, joignant à une grande finesse d’observation la
bonhomie railleuse de l’Épicurien. Les Nouvelles dont nous avons fait
choix permettront d’apprécier quelques-unes des qualités de cet esprit
aimable et enjoué.
Août 1880.
[54] _Nouvelles de l’abbé Casti_, traduites pour la première
fois. _Paris_, _Liseux_, 1880, in-12.
[55] _La Papesse, nouvelle en trois parties et en vers_, de
l’abbé Casti, traduite en Français pour la première fois, texte
Italien en regard, avec les Notes et pièces justificatives.
Paris, Isidore Liseux, 1878, 1 vol. de la Petite Collection
Elzévirienne.
XVIII
LES NOUVELLES
DE FIRENZUOLA[56]
Firenzuola est plus qu’un conteur agréable: c’est un maître écrivain,
qui met un style plein de nerf au service d’une imagination
naturellement voluptueuse, et dont les peintures sont d’un coloris
plein de vivacité. On l’a loué de ne pas s’en être tenu à la langue
telle que l’avaient faite Dante, Boccace, Pétrarque, et d’avoir enrichi
la sienne d’une foule de locutions pittoresques puisées aux sources
vives, c’est-à-dire empruntées au parler populaire: à Florence comme
à Paris, on entend plus de tropes un jour de marché qu’en plusieurs
centaines de séances Académiques. Son œuvre, peu considérable, se
compose d’un recueil d’Apologues orientaux intitulé: _Discorsi degli
Animali_; des _Ragionamenti d’Amore_; de deux _Discours sur les beautés
des Femmes_; de deux comédies, _La Trinuzia_ et _I Lucidi_; d’une
traduction de l’_Ane d’or_, d’Apulée; de Poésies, parmi lesquelles
figurent des _Capitoli_ d’une touche légère, et de quelques opuscules.
L’un d’eux, _Expulsion des lettres nouvelles inutilement introduites
dans la langue Toscane_, est dirigé contre le Trissino, qui voulait
augmenter l’alphabet de certaines lettres parasites, entre autres de
l’oméga. Deux au moins de ces ouvrages ont été anciennement traduits
en notre langue et paraissent avoir joui de quelque notoriété; les
_Discorsi degli Animali_ l’ont été une première fois par Gabriel
Cottier, sous ce titre: _Plaisant et facétieux Discours des Animaux,
avec une histoire non moins véritable que plaisante advenue puis n’a
guières en la ville de Florence_, Lyon, 1556, in-16, et une seconde
fois par Pierre de Larivey; ils font partie d’un traité intitulé: _Deux
livres de Philosophie fabuleuse_, Lyon, 1579, in-16. Brantôme[57]
connaissait les _Discorsi delle bellezze delle Donne_, au moins dans
la traduction suivante: _Discours de la Beauté des Dames, prins de
l’Italien du seigneur Ange Firenzuole_, par J. Pallet, Saintongeois,
Paris, 1578, in-8°. L’_Ane d’or_ offre cette particularité singulière
que Firenzuola, se substituant au Lucius d’Apulée, s’est approprié non
seulement les inventions de l’auteur, mais les mésaventures du héros,
qu’il prend pour son compte personnel, ce qui lui donne l’occasion de
nous retracer, au début, un peu de sa biographie et la généalogie en
règle de toute sa famille. Paul-Louis Courier, un fin connaisseur en
ces matières, estimait fort cette traduction pour sa saveur légèrement
archaïque. «Sans reproduire,» dit-il, «les phrases obscures, les termes
oubliés de Fra Jacopone ou du Cavalcanti, Firenzuola emprunte du vieux
Toscan une foule d’expressions naïves et charmantes, et sa version, où
l’on peut dire que sont amassées toutes les fleurs de cet admirable
langage, est, au sentiment de bien des gens, ce qu’il y a de plus
achevé en prose Italienne.»
Les _Ragionamenti d’Amore_ se recommandent par les mêmes agréments du
style et, de plus, les Nouvelles auxquelles ils servent de cadre sont
autant de petits chefs-d’œuvre de narration badine et de finesse
spirituelle. C’est évidemment sa création la plus vivante, celle qui
lui assure le plus de chance d’être connu et goûté hors de l’Italie.
Cependant, ils n’ont jamais été traduits en Français, peut-être à cause
de leur titre, qui ne promet pas grand intérêt, peut-être à cause des
fadeurs alambiquées du préambule, qui laisse assez peu soupçonner
combien l’auteur va déployer ensuite de hardiesse et de fantaisie. A
l’imitation de Boccace, mais avec bien moins de charme, Firenzuola
suppose qu’une société de jeunes dames et de galants cavaliers se
trouve réunie dans une agréable villa; ils passent le temps en
longues causeries qui rappellent, par leur objet, les abstractions
quintessenciées des cours d’Amour, et, sur la fin de la journée, ayant
choisi une Reine, comme dans le Décaméron, ils se font à tour de rôle
de joyeux récits où, par un piquant contraste, la Vénus céleste, si
mystiquement exaltée durant les préliminaires, est sacrifiée sans la
moindre hésitation à la Vénus terrestre. Peut-être est-ce une tournure
symbolique adoptée par l’auteur pour nous faire comprendre que l’amour
pur et idéal, excellent en paroles, dans la conversation, n’a plus
aucun cours dans la vie réelle.
Si ingénieux que soit ce cadre, il n’a pas assez d’originalité pour
que nous soyons forcé d’en tenir grand compte; nous avons donc négligé
les discussions métaphysiques du commencement des _Ragionamenti_ et
traduit seulement les Nouvelles qui en forment la conclusion. Nous
donnerons une idée suffisante de l’ensemble en disant que la scène est
à Pozzolatico, près de Florence, dans le décor obligé de ces sortes
de compositions semi-allégoriques: jardins en terrasse, fontaines
jaillissantes, bocages ombreux, ruisseaux murmurants, prairies
émaillées de fleurs, et que les interlocuteurs sont au nombre de six,
trois gentilshommes: Celso, Folchetto, Selvaggio, et trois dames:
Costanza Amaretta, Fioretta, Bianca. Celso, c’est Firenzuola lui-même;
il a pris ce pseudonyme en maints autres de ses ouvrages; sous les
noms de Fioretta et de Bianca, il paraît avoir désigné sa sœur et
sa belle-sœur; sous celui de Folchetto, mari de Bianca, son propre
frère, Girolamo Firenzuola. Quant à Costanza Amaretta, qui est prise
pour Reine, c’était une Florentine de haute naissance, de grand esprit,
que Firenzuola aimait d’amour tendre et qui mourut jeune, dans tout
l’éclat de sa beauté. Il conserva pour elle une sorte de culte et,
dans son _Epistola in lode delle Donne_, adressée au savant Siennois
Claudio Tolomei, après l’avoir mise pour les talents et la grâce sur le
même rang que les plus illustres dont fasse mention l’histoire ancienne
ou l’histoire moderne, Sapho, Aspasie, Cornélie, Calpurnia, Sempronia,
la marquise de Pescaire, etc., il la compare, pour les vertus, à la
Diotime de Platon, à Sainte Monique, mère de Saint Augustin. Mais,
malgré l’auréole de chasteté dont il entoure pieusement sa figure,
il ne laisse pas de lui faire écouter de la bonne oreille une suite
de récits dont les principaux traits ne dépareraient ni le _Moyen de
parvenir_, ni les _Dames galantes_ de notre Brantôme.
On s’est demandé s’il était bien vrai, comme d’anciens titres le
portent, que l’auteur de ces contes libres et de _Capitoli_ qui ne le
sont guère moins, eût jamais porté l’habit de Bénédictin. Tiraboschi
en a douté sérieusement, par la raison convaincante que si Firenzuola
eût été Moine, il aurait su imposer à son imagination une plus grande
retenue. L’argument est plaisant; c’est comme si l’on disait que
Rabelais n’a pas dû être curé de Meudon, puisqu’il a écrit _Gargantua_
et _Pantagruel_. Firenzuola vécut et mourut Bénédictin. A la vérité,
le chanoine Moreni a découvert dans le _Bullarium Archiepiscopale_
de Florence un bref de Clément VII, à la date de 1526, annulant ses
vœux monastiques, sous le prétexte que sa vêture et sa profession
n’avaient pas été selon les règles; mais un autre acte bien postérieur,
passé à Prato en 1539, nous montre «le Rév. Dom Angelus Florentiola,
usufruitier et administrateur perpétuel de l’Abbaye San-Salvator de
Vaiano, de l’ordre de Vallombreuse,» constituer pour procureur du
Couvent Girolamo Firenzuola, son frère. Il était donc toujours resté
attaché à l’ordre, en dépit de ce bref d’annulation, qu’on ne sait
comment expliquer. D’ailleurs, les _Ragionamenti_ lui sont antérieurs;
Firenzuola, qui n’a rien imprimé de son vivant, les dédiait en 1525 à
la marquise de Camerino, et, bien mieux, il en avait lu la première
Journée, la seule qu’il ait achevée, à Clément VII, qui s’en était
montré fort satisfait. On possède à cet égard le propre témoignage de
l’auteur: «Je veux,» dit-il dans une seconde Dédicace aux vertueuses
dames de Prato, «je veux et je puis me vanter de ce que la judicieuse
oreille de Clément septième, dont aucune plume, si bonne fût-elle,
ne pourrait assez dire les louanges, en présence des plus grands
esprits de l’Italie, resta grande ouverte nombre d’heures à écouter
le son de ma propre voix, pendant que je lui faisais lecture du
_Discacciamento_[58] et de la première Journée de ces _Ragionamenti_,
que je venais de dédier à l’illustrissime signora Caterina Cibo, très
honorable duchesse de Camerino.»