cents ans, une foule de lecteurs: c’est l’étonnante diversité et
l’intérêt de ces Nouvelles, qui offrent pour la plupart les péripéties,
les développements de caractère et de passion des romans modernes. En
les accommodant au goût du jour, par de désastreuses amplifications, la
prétendue traduction Française n’a pu entièrement leur enlever ce qui
en constitue le nerf et l’attrait principal. Depuis Boccace, personne
n’avait rassemblé un tel nombre de récits, de genres si variés, d’un
accent si vrai, et tous de nature à piquer la curiosité, à exciter
l’émotion. A ces mérites, qui sont ceux du fond, il faut joindre ceux
de la forme, entièrement annulés par Belleforest, mais très réels dans
le texte original, bien que Bandello se défende d’être un styliste
et allègue qu’en qualité de Lombard il peut lui arriver d’écorcher
la pure langue Florentine. Quoi qu’il en dise, c’est un écrivain du
genre fleuri, habile à tout exprimer, et fort élégamment, à l’aide
de métaphores ingénieuses, ne dédaignant pas le mot pour rire, et
enjolivant jusqu’aux situations les plus brutales. S’il est parfois
incorrect (il en demande l’absolution, croyons-le sur parole), ce n’est
pas impuissance de mieux faire, c’est plutôt crainte que sa prose ne
sente l’huile; il écrit comme il aurait conté dans un cercle de galants
seigneurs et de jolies femmes, sachant très bien qu’on lui pardonnera
une tournure familière, une répétition, s’il relève ces négligences par
un trait délicat, une finesse de causeur, un mot piquant.
Pour restituer à ces Nouvelles leur véritable caractère, il ne
suffisait pas de les traduire plus exactement qu’au XVIe siècle, il
fallait encore leur rendre le cadre dans lequel l’auteur les avait
placées. Bayle, en excusant Boaistuan et Belleforest de leur mauvais
style, déclarait ne pouvoir leur pardonner d’avoir ajouté, retranché,
modifié mille choses, et surtout d’avoir supprimé les Dédicaces; elles
font partie intégrante du récit et n’en peuvent être distraites sans
amoindrir l’intérêt. «Les Épîtres qui précèdent les Nouvelles, et qui
leur servent d’introduction ou de commentaire, nous font connaître»,
dit Ginguené, «l’origine, l’occasion, les circonstances, les témoins
de l’événement, et même le but, toujours moral, que l’auteur se
propose; quelquefois on y trouve un tableau des opinions, des mœurs
du temps auquel se rapporte le sujet de la Nouvelle, ce qui la rend
encore plus vraisemblable et plus intéressante. C’est ainsi qu’il
trace à Lancino Curzio et à Bartolomeo Ferraro, philosophe et poète,
le tableau le plus vrai et le plus affligeant des vices dominants
des femmes et des hommes de son temps. Il nous parle des erreurs des
Protestants, mais sans taire les vices des Catholiques, et surtout des
ecclésiastiques, qui les ont occasionnées. Il cherche encore à rétablir
le véritable caractère politique ou littéraire de certains personnages
que l’histoire ou la tradition vulgaire avaient altéré.» (_Histoire
littéraire d’Italie_, tome VIII.)
Depuis Boccace, les Conteurs se mettaient presque tous l’esprit à la
torture pour relier entre eux leurs récits, les encadrer dans une
fiction agréable qui leur donnât en outre quelque vraisemblance. Mais
il était difficile de surpasser, ou même d’égaler cette poétique mise
en scène du _Décaméron_, dont les contrastes produisent un effet si
puissant; le mieux qu’on imagina, ce fut de l’imiter. Ser Giovanni
Fiorentino, Mariconda, Parabosco se contentèrent de diviser leurs
histoires par séries, qu’ils appelèrent des Journées, comme Boccace;
en une seule Journée, bien remplie, Firenzuola fit tenir toutes sortes
de dissertations amoureuses et une dizaine d’agréables Nouvelles;
Grazzini, plus connu sous le nom de Lasca, imagina une suite de Soupers
(_Cene_) où chaque convive tient le dé à son tour; chez Strapparola,
ce sont des Nuits, ou plus exactement des Veillées; le prétexte des
_Cent Nouvelles_ de Giraldi Cinthio, c’est la retraite à Marseille
d’un certain nombre de réfugiés du sac de Rome, qui trompent les
ennuis de l’exil par d’amusantes causeries; Erizzo, dans ses _Six
Journées_, nous présente une petite société d’étudiants de Padoue
s’exerçant, sur des sujets d’histoire ancienne et moderne, à l’art de
la parole. Aucune de ces fictions n’a d’intérêt, et Sacchetti avait été
peut-être mieux avisé en s’en passant. Bandello ne voulut pas suivre
la route commune; en faisant précéder chacune de ses Nouvelles d’une
dédicace, il leur donnait à toutes un cadre particulier, ce qui est
assez ingénieux, et, par la même occasion, se disculpait à l’avance du
reproche qu’on pourrait lui faire de traiter des sujets déjà mis en
œuvre par d’autres. Ce n’est jamais lui qui raconte; il n’a l’air
que de servir de secrétaire aux personnages qu’il désigne dans les
Épîtres dédicatoires et de la bouche desquels il tient les détails,
qu’il s’est borné, nous dit-il, à coucher sur le papier. Sa première
Nouvelle, les _Noces sanglantes_ (nous lui conservons ce titre, qui
lui a été donné dans la présente traduction), se trouve presque mot
pour mot dans Machiavel (_Istorie Florentine_, _lib. II_, 2 et 3); mais
Bandello déclare l’avoir entendu raconter à l’Alamanni, qui peut-être
la tenait de Machiavel; Luigi da Porto a le premier traité le sujet
de _Roméo et Juliette_, mais Bandello nous le donne comme un récit
que fit da Porto lui-même, en sa présence, aux bains de Caldiero; et
ainsi des autres. Ces questions de priorité entre Conteurs n’ont,
d’ailleurs, pas grand intérêt; un sujet maintes fois traité appartient,
en définitive, à celui qui en a tiré le meilleur parti, et il convient
de réserver l’accusation de plagiat aux véritables faits de piraterie,
comme lorsque Brevio, un autre évêque, s’appropriait, sans y changer
un mot, le _Belphégor_ de Machiavel et l’insérait dans ses œuvres.
Bandello, qui emprunte beaucoup aux uns et autres, y met toujours du
sien, et quelquefois d’une façon assez amusante; ainsi, en reprenant
un vieux fabliau Français, les _Deux Changeurs_ (Legrand d’Aussy, tome
IV), pour en tirer sa IIIe Nouvelle, il intervertit très judicieusement
l’ordre des deux historiettes qui la composent, de façon à présenter
le mauvais tour joué par Pompeio à Eleonora comme une revanche, tandis
que le Changeur du fabliau, bafouant sa maîtresse sans provocation
aucune, est assez odieux. Il ne se contente pas de cela, il nous fait
sourire avec les précautions qu’il prend de ne pas désigner la ville
où la scène se passe, de cacher les noms des personnages, parce que,
dit-il, s’expliquer plus au clair ce serait vouloir mettre l’épée à la
main à nombre de ses amis. Les héros de l’aventure, si toutefois elle
n’est pas tout à fait imaginaire, étaient morts depuis deux ou trois
cents ans; mais le moyen de ne pas ajouter une foi entière à un homme
si prudent et si scrupuleux!
Un autre reproche, qui lui a été adressé avec tout autant de raison que
celui de plagiat, c’est d’avoir une sorte de préférence pour les contes
licencieux; ses deux anciens imitateurs Français, qui ne voyaient chez
lui qu’aventures tragiques, se seraient donc bien trompés! Apostolo
Zeno va jusqu’à dire que «la liberté des tableaux, et même des
expressions, dans ses Nouvelles, ne fait honneur ni au Religieux qui
les a écrites, ni à l’Évêque qui les a publiées;» Corniani le vilipende
en qualité d’apologiste des passions: Bandello se contente d’en être le
peintre, un peintre d’un coloris souvent vigoureux, et c’est abuser de
la plaisanterie que de lui reprocher de chercher l’émotion et l’intérêt
là précisément où il a chance de les rencontrer, dans les passions.
Les trois Vertus théologales sont de charmantes personnes, capables
d’inspirer d’excellentes homélies, mais on n’en a que faire à moins
qu’on ne rédige les Vies des Saints; tant qu’il y aura au monde des
poètes, des conteurs et des romanciers, ils s’adresseront de préférence
aux sept Péchés capitaux: voilà les Saints de leur calendrier.
Septembre 1879.
[46] _Nouvelles de Bandello_, Dominicain, évêque d’Agen (XVIe
siècle), traduites en Français pour la première fois. _Paris_,
_Liseux_, 1879 et 1880, tomes I et II (seuls parus), pet. in-18.
XIII
LES RAGIONAMENTI
OU DIALOGUES DE P. ARETINO[47]
Le _Pornodidascalus_ du grave professeur Allemand Gaspard Barth, est
comme on le sait, ou comme on ne le sait pas, la traduction Latine
de l’un des célèbres _Ragionamenti_ de Pietro Aretino: le troisième
Dialogue de la première Partie. C’est un livre bien intéressant,
quoique le Latin, composé, non sur le texte original, mais sur une
version ou imitation Espagnole, ne puisse naturellement laisser
apercevoir que par à peu près, à travers un double voile, les
mérites de l’ouvrage primitif. Ce Dialogue, qui traite de la Vie des
Courtisanes, a toujours passé pour le plus curieux, sans que l’on sache
au juste pourquoi, car les qualités qu’on lui trouve, les cinq autres
Journées des _Ragionamenti_ les ont absolument au même degré: c’est
dans toutes la même verve endiablée, la même malignité d’observation
et cette abondance de piquants détails, d’expressions pittoresques,
de comparaisons singulières, cette extraordinaire variété de types
pris sur le vif, de scènes caractéristiques, cette profusion de mots
spirituels et de saillies d’une gaieté irrésistible, qui mettraient
l’Arétin au rang des premiers écrivains et des meilleurs auteurs
comiques, n’était sa mauvaise renommée.
Un jour que nous achevions la lecture du _Pornodidascalus_, l’envie
nous prit de marcher sur les traces de Barth, de compléter son œuvre
dans la même langue que lui, et de faire pour la _Vie des Religieuses_,
la _Vie des femmes mariées_, l’_Éducation de la Pippa_, les _Roueries
des hommes_ et la _Ruffianerie_ ce que le savant philologue avait fait
pour la seule _Vie des Courtisanes_. Mais à mesure que nous avancions
dans ce travail de Bénédictin, nous acquérions la certitude que le
Diable n’est pas aussi noir qu’on veut bien le peindre; que ce qui
nuit à l’Arétin, c’est moins ce qu’il est réellement, que ce qu’on le
suppose être, d’après une multitude d’ordures éditées sous son nom; et
nous remîmes l’ouvrage sur le métier, bien décidé à donner purement
et simplement une traduction Française des six Journées. Cependant,
pour ne pas tout perdre de cette version Latine qui nous avait donné
beaucoup de mal, nous en avons laissé subsister çà et là quelques
bribes, un mot, un lambeau de phrase, parfois une phrase entière, selon
l’occurrence, selon que la langue de Pétrone nous semblait plus apte
que celle de Bossuet à rendre avec précision la pensée de l’auteur, à
mieux exprimer certaines délicatesses, certaines particularités.
De quelque façon que l’on s’y prenne, et tout en usant avec lui des
ressources de deux idiomes, l’Arétin n’est pas des plus aisés à
traduire: il a, comme Rabelais, son émule, trop d’originalité pour
n’être pas souvent obscur; mais l’Elzevier de Leyde ou d’Amsterdam qui
le réimprima en 1660 donne aux Lecteurs deux excellents conseils, dont
nous avons fait notre profit comme traducteur. Le premier, c’est d’user
de patience, à l’égard des endroits difficiles, et de bien réfléchir
dessus, jusqu’à ce qu’on les ait compris; le second, c’est de posséder
un bon Dictionnaire et de s’en servir. L’Arétin, pas plus que nul
autre auteur, ne résiste à l’emploi de ces deux judicieuses recettes.
Nous ne nous flattons point cependant de n’avoir pas laissé échapper
quelque finesse trop déliée, quelque allusion trop lointaine. «Ces
dialogues sont d’une telle difficulté,» dit leur éditeur, «que bien
peu de gens, même parmi les Italiens de nation, en saisissent le sens,
ce qui m’a décidé de placer en marge quelques notes, afin d’élucider
les passages les plus obscurs et de donner la vraie signification des
vocables les moins usités.» Ces notes marginales sont malheureusement
de peu de valeur et n’éclaircissent pas grand’chose; elles manquent,
comme la plupart de celles des commentateurs, aux endroits où on les
désirerait le plus. Ce que nous retiendrons encore de la préface de
cette édition, c’est l’appréciation suivante: «L’Arétin avait un tel
talent pour traiter avec la plus exquise élégance n’importe quel sujet,
qu’il en reçut le surnom de Divin; et, entre tous ses écrits, les
plus dignes d’admiration et d’estime sont ses Capricieux et plaisants
_Ragionamenti_. Capricieux[48], ils le sont, en vérité, et de façon que
l’on s’étonne qu’un esprit de cette trempe se soit amusé à traiter de
semblables sujets; mais ils sont encore plus plaisants, et si comiques,
qu’il n’est pas possible de les lire sans se retenir d’éclater de rire
et d’admirer.»
Ces éloges paraîtront sans doute bien hyperboliques à ceux qui ne
connaissent l’Arétin que par ces opuscules sans goût, sans esprit
et sans style, publiés sous son nom depuis deux ou trois cents ans.
Mais quoi! si l’Arétin était le cynique et mauvais écrivain que l’on
suppose d’après ces œuvres apocryphes, sans prendre la peine de
le juger sur les siennes propres, Gaspard Barth, en le traduisant
«pour l’édification de la jeunesse Allemande,» ne l’appellerait pas
«l’éminemment ingénieux et presque incomparable démonstrateur des
vertus et des vices: _ingeniosissimus et fere incomparabilis virtutum
et vitiorum demonstrator_;» tous ses contemporains ne l’eussent
pas choyé, adulé à l’envi; des Rois, des Doges, des Cardinaux,
des Princes, des grands seigneurs ne se seraient pas évertués à
le combler de cadeaux; l’austère Michel-Ange n’aurait pas été son
correspondant assidu; le Titien ne se serait pas laissé appeler par
lui «mon compère», ni traiter si longtemps en hôte et commensal dans
son splendide palais de Venise; il n’aurait pas fait dix fois son
portrait ni chanté de si bon cœur _Magnificat_ à sa table, en
mangeant ses perdrix; un Pape ne se serait pas occupé de marier l’une
de ses sœurs, un Médicis d’élever ses neveux; un autre Médicis, le
chevaleresque Jean des Bandes noires, n’aurait pas tenu à l’avoir à
son lit de mort, pour expirer entre ses bras; enfin l’Arioste, arrivé
au bout de son long poème et feignant de voir, du haut du navire qui
le ramène au port, tous ses amis rassemblés, pour lui faire fête, sur
le rivage, n’aurait pas placé l’Arétin au milieu d’eux parmi les plus
hautes illustrations de l’époque, et il ne s’écrierait pas avec joie en
l’apercevant:
«_..... Ecco il Flagello
De Principi, il divin Pietro Aretino!_»
(_Roland furieux_, ch. XLVI, st. 14.)
Octobre 1879.
[47] _Les Dialogues du divin Pietro Aretino_, entièrement et
littéralement traduits pour la première fois. Première partie,
_Paris_, _Liseux_, 1879, 3 vol. pet. in-18; Seconde partie,
_Londres_, 1880, 3 vol. pet. in-18. Ensemble 6 volumes.—Autre
édition: _Les Ragionamenti ou Dialogues du divin Pietro
Aretino_. Texte Italien et traduction complète par le
Traducteur des _Dialogues de Luisa Sigea_. Avec une réduction
du portrait de l’Arétin, peint par le Titien et gravé par
Marc-Antoine. _Imprimé à cent exemplaires pour Isidore Liseux
et ses amis._ _Paris_, 1882, 6 vol. in-8°.
[48] _Capricciosi e piacevoli Ragionamenti di Messer Pietro
Aretino_: tel est en effet le titre sous lequel les Dialogues
ont été constamment réimprimés, soit en Italie, soit en
Hollande. L’édition originale, faite du vivant de l’auteur,
porte aussi expressément qu’ils ont été composés par caprice:
_Ragionamento della Nanna e dell’Antonia, fatto in Roma sotto
una ficaia, composto dal Divino Aretino_ per suo capriccio,
_a correzione dei tre stati delle Donne_. _Parigi_, 1534.—Le
P. Joachim Périon, adversaire acharné de l’Arétin, qu’il
proposait de faire brûler vif, a joué agréablement là-dessus:
«_Scripsit atque edidit_,» dit-il, «_nefarium librum quemdam
quem Capricium a caprorum lascivia et libidine inscripsit_.»
Par la même occasion, il propose de changer le nom d’_Aretinus_
en _Arietinus_.
XIV
ROLAND FURIEUX
POÈME DE L’ARIOSTE[49]
Traduire l’Arioste, suivre dans ses méandres cette infatigable et
prestigieuse imagination, c’est un travail de plus d’attrait que de
fatigue. Après le plaisir de créer et de douer de vie ses propres
conceptions, plaisir qui doit être intense, mais qui n’est pas pour
tout le monde à portée de la main, il n’en est peut-être pas de plus
grand que de s’attacher à l’œuvre d’un tel maître, de la revivre,
pour ainsi dire, avec lui, et d’essayer d’en donner une copie fidèle.
Cette tâche a séduit bien des gens de talent et de mérite, depuis le
vieux Jehan des Gouttes qui, dès 1543, a montré à tous le chemin,
jusqu’à MM. Du Pays, C. Hippeau et Marc Monnier, qui nous précèdent
immédiatement. Dans l’intervalle, Mirabaud, Creuzé de Lesser, Duvau de
Chavagne, le comte de Tressan, Delatour, Philippon de la Madelaine,
Panckoucke et Framery, M. Desserteaux s’y sont exercés tour à tour,
soit en vers, soit en prose, et y ont usé quelque chose de leur
existence: car ce n’est pas une mince affaire que reprendre vers
par vers un poème qui en compte cinquante mille, et il faut que le
traducteur, en se mettant à une telle besogne, se sente soutenu d’un
peu de cette foi qui, dit-on, transporte les montagnes. Chacun d’eux a
cru faire mieux que ses devanciers: ce sera notre excuse d’être venu à
leur suite, et si nous n’avons mieux fait, au moins aurons-nous fait
autrement.
Des essais de traductions poétiques, le dernier, celui de M. Marc
Monnier (le _Roland de l’Arioste raconté en vers_, 1878), est le
plus agréable. En choisissant dans l’œuvre entière les épisodes
qui lui convenaient, ceux où Roland est en scène, non pour les faire
passer littéralement dans notre langue, mais pour en extraire le
suc, en prendre la fleur, l’auteur, un homme d’esprit, qui parfois
en prête même à l’Arioste, a mieux que tout autre réussi à rendre le
génie du poète, sa libre allure, sa légèreté de touche et ce mélange
d’enjouement et de sérieux qui est sa caractéristique. Le vers de dix
pieds, substitué au monotone Alexandrin, la forme de la strophe, qui
rappelle l’octave Italienne, font presque illusion. Mais c’est là un
aimable et savant badinage inspiré par l’Arioste, plutôt que l’Arioste
en personne; il y est trop vu en raccourci. Dans le _Roland furieux_,
Roland n’est, malgré le titre, qu’au second plan, et comme épopée,
ce qui distingue celle-ci entre toutes, c’est qu’elle n’a ni action
principale, ni héros qui prime ses voisins (si elle en avait un, ce
serait Roger), ni but autre que d’enchanter et de divertir. Son intérêt
est dans cette succession d’épisodes à peine reliés entre eux, dans
ce chassé-croisé d’aventures et de personnages qui se cherchent, se
rencontrent, se perdent, se retrouvent, au grand amusement du poète,
qui n’a jamais assez de fils pour ourdir sa vaste toile, et du lecteur,
qui ne se lasse pas de le suivre dans le libre champ de sa fantaisie.
Les traductions en prose, quoique généralement bien pâles et bien
effacées, donneraient donc encore l’idée la plus vraie du poème, si
elles n’avaient le grave défaut d’accréditer cet ancien préjugé,
que traduction et ennui sont une seule et même chose sous deux noms
différents. On a oublié celles de Mirabaud et du comte de Tressan;
elles appartiennent à ce genre faux qui sacrifie au prétendu bon goût
les comparaisons luxuriantes, les métaphores hardies, tout ce qui
constitue le nerf, l’originalité du style, et les remplacent par de
pauvres fleurs fanées de collège. Les plus récentes, d’un exact et
consciencieux travail, restent encore bien loin de l’original, dont la
poésie s’est comme évaporée dans le passage d’une langue à l’autre;
aussi a-t-on été amené à les aider du secours de l’illustration, à
faire disparaître le texte sous les images.
Nous n’avons pas voulu nous priver entièrement de ce précieux
auxiliaire, mais sans lui donner une part prépondérante. En tête de
chaque chant, de vieux bois d’une ancienne édition de Venise[50],
finement et savamment gravés à nouveau par M. A. Prunaire, ornent le
texte sans l’absorber, sans faire passer la curiosité des yeux avant
celle de l’esprit.
Au vers, qui impose toujours une gêne, qui force à des compromis et
ne se pénètre plus intimement de la poésie du modèle qu’aux dépens de
la littéralité; à la simple prose, muse pédestre, bien traînante et
bien terre à terre pour suivre dans son vol le plus capricieux des
poètes, nous avons préféré le système de traduction linéaire dont M.
Léon de Wailly a donné dans son _Robert Burns_ un excellent modèle, et
qui se plie, comme le vers, aux inversions, aux tournures poétiques,
aux hardiesses de langue, sans l’embarras du rythme, de la rime et de
la césure. Une traduction n’est toujours qu’un reflet; Rollin disait:
l’envers d’une tapisserie. Comparons celles qui sont obtenues par
cette méthode à une image projetée dans l’eau et dont certains détails
peuvent être affaiblis, mais qui conserve ses lignes et ses contours:
le texte placé en regard aidera à la similitude. Arriver à ce que
l’œuvre primitive se dessine aussi exactement dans la traduction
qu’un objet placé devant un miroir, ce serait la perfection, et elle
n’est pas de ce monde. Mais le lecteur a l’un à côté de l’autre le
texte et sa reproduction; d’un seul coup d’œil il pourra rectifier
celle-ci et lui rendre ce qui lui manque, si le miroir est un peu
terne, si l’image y a perdu quelqu’une de ses vives couleurs.
Septembre 1879.
[49] _Roland furieux_, poème de l’Arioste. Chants I à XV.
Traduction nouvelle, littérale et juxtalinéaire, par Alcide
Bonneau. _Paris_, _Liseux_, 1879-1883, 3 vol. pet. in-18 (seuls
parus).
[50] _Orlando furioso di M. Ludovico Ariosto, novissimamente
alla sua integrità ridotto et ornato di varie figure. In
Venetia, appresso Gabriel Giolito di Ferrari._ M.D.XLII.
XV
DES HERMAPHRODITS
PAR JACQUES DUVAL[51]
Le traité des _Hermaphrodits_, du vieux médecin Rouennais Jacques
Duval, est depuis longtemps classé parmi ces livres curieux et rares
que les bibliophiles aiment à posséder et peut-être à lire. La
singularité du sujet, que personne encore n’avait étudié si à fond
et que l’auteur sut étendre bien au-delà de ses limites naturelles,
lui valut au XVIIe siècle une renommée assez grande; la bizarrerie et
la naïveté du style, les étonnants développements donnés à certains
détails physiologiques, la lui ont conservée jusqu’à nos jours. Un
médecin qui aujourd’hui reprendrait ce thème le traiterait sans doute
autrement, sur des bases plus certaines et à l’aide d’observations
mieux contrôlées; il ferait un livre plus scientifique, mais à coup sûr
moins divertissant.
Jacques Duval n’est guère connu que par cet ouvrage. Il est en
outre l’auteur d’une _Hydrothérapeutique des fontaines médicinales
nouvellement découvertes aux environs de Rouen_, Rouen, 1603, in-8°;
d’une _Méthode nouvelle de guérir les catarrhes et toutes les maladies
qui en dépendent_, Rouen, 1611, in-8°; et d’une _Réponse au discours
fait par le sieur Riolan contre l’histoire de l’hermaphrodit de
Rouen_, Rouen, 1615, in-8°. On lui reproche généralement de s’être
montré trop crédule, d’avoir accueilli sans examen quantité de
fictions et de fables puériles, de faits controuvés et d’opinions
ridicules. C’est la science incomplète et pédante de son temps qui en
est cause; un des chapitres du livre, celui où il explique à l’un des
Conseillers de la Cour les motifs de son rapport, dans la cause de ce
fameux hermaphrodite de Rouen, rappelle étonnamment la phraséologie
des médecins de Molière. En le lisant attentivement, on s’aperçoit
d’ailleurs qu’il rejette au moins autant d’erreurs qu’il en admet et
que, de celles qu’il adopte, la plupart ne lui appartiennent pas en
propre: Cardan, Paracelse y avaient fait croire avant lui. Au point
de vue historique, les extravagantes données sur lesquelles reposait
l’ancienne médecine ont leur intérêt; elles font apprécier le chemin
parcouru depuis et le génie persévérant de ceux qui osèrent rompre avec
une routine consacrée par tant de vieux textes, tant d’autorités en
apparence si inébranlables.