Les _Trecento Novelle_ de Franco Sacchetti sont un des monuments de la

littérature Italienne: comme style, de pur Toscan, elles font autorité

et se classent parmi les _testi di lingua_; comme fond, elles ont

l’inappréciable avantage d’être des tableaux de mœurs d’une vérité,

d’une précision et d’une couleur on ne peut plus rares. Il y a lieu de

s’étonner qu’elles soient restées manuscrites près de cinq siècles;

presque contemporaines de Boccace, elles n’ont vu le jour que du temps

de Voltaire. Les Italiens de la Renaissance les connaissaient pourtant

à merveille; Strapparola, Bandello, le Lasca, Pogge surtout, en ont

largement profité, mais l’idée de s’en faire l’éditeur n’est venue à

personne de ceux qui les mettaient si bien à contribution. Peut-être

était-ce par remords et pour ne pas dévoiler leurs larcins: croyons

plutôt qu’ils les trouvaient d’un style trop rude, trop archaïque, et

qu’ils préféraient de bonne foi à ces vieilleries leurs amplifications

ou rajeunissements. Bottari les imprima le premier en 1724; Poggiali

en donna une édition plus correcte et plus exacte (Livourne, sous la

rubrique de Londres, 1795, 3 vol. in-8); à cette époque, le temps avait

déjà produit dans l’œuvre de Sacchetti des ravages irréparables. Les

copies en étaient encore nombreuses; il y en avait à Florence, à Rome,

dans les bibliothèques publiques et dans les collections particulières;

mais la plupart étaient de date récente, du XVIIe siècle ou de la fin

du XVIe, et leurs auteurs ne semblaient avoir eu qu’une préoccupation:

rajeunir le texte et lui enlever toute saveur, raccourcir ou délayer

les Nouvelles, substituer leurs propres réflexions à celles de

Sacchetti; ces copies ne pouvaient être d’aucune utilité. Un manuscrit

ancien de la Bibliothèque Laurentienne, à Florence (on le croit du XVe

siècle), servit de base aux travaux de Bottari, de Poggiali et de tous

ceux qui vinrent après eux; malheureusement, il était mangé des vers,

perdu d’humidité, des feuillets avaient été arrachés, le commencement

et la fin manquaient. Le commencement fut retrouvé, cousu à une copie

plus récente, dans la Bibliothèque Magliabecchi; la fin n’a jamais été

découverte, et, même en rejoignant les deux parties, séparées l’une

de l’autre, nous ne savons à quelle occasion, on ne réussit pas à

combler toutes les lacunes. Dans l’état où elles sont actuellement,

après cinq ou six éditions dont la meilleure est celle de M. Ottavio

Gigli (Firenze, Le Monnier, 1868, 2 vol. grand in-18), les _Trois cents

Nouvelles_ se trouvent réduites à deux cent vingt-trois[41].

Placé entre Boccace, qui le précède d’une vingtaine d’années, et

Pogge, qui le suit à un demi-siècle de distance, Sacchetti tient à la

fois de l’un et de l’autre; il refait à sa manière certains contes du

_Décaméron_, par exemple le _Diable en enfer_, comme pour montrer ce

que l’on peut tenter, même après un chef-d’œuvre; et par courtoises

représailles, Pogge traite à son tour en Latin, avec l’originalité qui

lui est propre, un grand nombre de sujets tirés des _Trecento Novelle_.

Mais Pogge a une préférence marquée pour les brèves anecdotes, les

reparties spirituelles, surtout pour les contes gras; il vise au trait

et va droit au mot de la fin en une page ou deux. Boccace, conteur

éloquent et fleuri, Cicéronien d’éducation et de style, affectionne

les récits longuement accidentés, les aventures épiques. Peu lui

importent le lieu de la scène et le temps de l’action; il choisit dans

l’histoire ancienne, aussi bien que parmi les événements contemporains,

le fait qu’il juge propre à captiver l’intérêt, il l’idéalise et le

transforme en une peinture générale des travers, des vices et des

passions: chacune de ses Nouvelles est un poème, une tragédie, une

comédie. Sacchetti a de moins hautes visées; tandis que son prestigieux

rival rehausse de tout l’éclat de son imagination les aventures déjà

empreintes d’un caractère exceptionnel, lui se borne à nous raconter

la vie au jour le jour, le fait divers de la semaine, l’aventure

bourgeoise qui a défrayé les commérages du quartier. Les personnages

de Boccace, même les plus vulgaires, deviennent des types, comme

ceux de Molière et de Shakespeare: ils représentent l’humanité; ceux

de Sacchetti restent des individus. Mais si l’auteur des _Trecento

Novelle_ n’a pas les hautes facultés d’idéalisation de son rival, il

possède d’autres qualités à peine inférieures, et, en concentrant sur

un seul foyer la peinture des mœurs Italiennes à son époque, toute

l’intensité de son observation, il a réussi à nous laisser des tableaux

pleins de l’animation de tout ce qui est vrai et sincère; on y sent la

vie. L’un de ses mérites, très sensible même aux étrangers (combien

doit-il l’être plus aux Italiens!), consiste dans le naturel et la

justesse de l’expression, empruntée toute vive à la langue populaire,

dans un style fourmillant d’idiotismes Florentins. Il a quelque

chose de notre Villon, qui, lui aussi, nous a conservé tant de vieux

proverbes et de locutions Parisiennes: l’absence de toute recherche

littéraire et, sous cette négligence apparente, la précision du trait,

du détail caractéristique, l’art d’esquisser une physionomie, de donner

le croquis d’une scène, d’une manière ineffaçable, en deux ou trois

coups de crayon; il ne compose pas un récit, il vous met la chose même

sous les yeux.

Mieux que personne, Sacchetti était en position de bien connaître tous

ces menus faits de la vie journalière, qu’il a recueillis pour son

amusement et pour le nôtre; il remplit dans la dernière moitié de sa

vie la charge de Podestat, magistrature qui, outre ses attributions

administratives et politiques, conférait un pouvoir presque arbitraire,

et dont la juridiction singulièrement étendue allait des cas de

simple police aux causes emportant la peine capitale: dans la même

séance, le Podestat décidait d’une contestation à propos d’un panier

d’œufs et envoyait un mauvais drôle à la potence. Sacchetti ne

dut assurément pas être pour les petites villes de Bibbiena et de

San-Miniato, où l’envoya successivement la République de Florence, ce

qu’est Angelo, tyran de Padoue, dans le sombre drame de Victor Hugo:

la griffe du tigre sur la brebis, l’homme devant qui les fenêtres se

ferment, les passants s’esquivent, le dedans des maisons tremble;

mais s’il n’entendait point, la nuit, des pas dans son mur, il est

bien permis de croire que son esprit observateur et curieux pénétrait

assez facilement les murs et les secrets des autres. De là, dans ses

Nouvelles, tant de renseignements puisés aux meilleures sources sur

les principales familles Italiennes et les personnages en vue de son

temps; il aimait ses délicates fonctions, tout en se dépitant de ne pas

les exercer sur un plus vaste théâtre, il se plaît à les rehausser, à

rapporter de beaux procès, jugés soit par lui-même, soit par divers de

ses collègues, et, au milieu de ses récits généralement plus plaisants

que tragiques, il tient souvent en réserve quelque terrible histoire,

propre à effrayer quiconque voudrait se moquer des Podestats, Prévôts,

Capitaines-grands et autres gens de justice.

Par sa naissance autant que par ses aptitudes, Franco Sacchetti était

destiné aux charges publiques. La famille des Sacchetti est citée

avec celle des Pulci, par Machiavel, comme une des plus anciennes et

des plus importantes du parti Guelfe, chassées de Florence lors d’un

triomphe éphémère des Gibelins à l’approche de l’Empereur Frédéric

II, réduites à se réfugier dans les forteresses du Val-d’Arno et dont

l’exil faisait la sécurité des vainqueurs. Elles furent rappelées peu

de temps après et depuis lors conservèrent presque toujours le pouvoir.

Dante aussi en parle comme d’une des premières familles de Florence:

Grande fut jadis la colonne du Vair,

Les Sacchetti, Giuochi, Fifanti, Barucci,

Galli, et ceux qui rougissent à cause du Boisseau[42]...

(Les Sacchetti appartenaient sans doute à la corporation des

pelletiers); Dante les cite parmi les vieux Florentins dont le nom se

perd dans la nuit des temps:

... _Dirò degli alti Fiorentini,

Dei quai la fama nel tempo è nascosa..._

(_Paradiso_, XVI, 86-87.)

Pourtant une vieille haine existait entre les Sacchetti et les

Alighieri. Dans l’_Enfer_, Dante rencontre un de ses parents, Geri

del Bello, tué par un Sacchetti, et l’Ombre, lui rappelant que sa

mort est restée jusqu’à présent sans vengeance, le menace fortement

du doigt (_Inferno_, XIX, 25-27). Ces inimitiés, que le temps finit

par éteindre, n’altérèrent en rien le culte que voua plus tard Franco

Sacchetti au grand poète Florentin; maints endroits de ses écrits

témoignent de sa profonde admiration pour le chantre de la _Divine

Comédie_, et l’une de ses Nouvelles (CXXI—_Le Tombeau du Dante_),

renferme l’éloge le plus original, le plus audacieux qu’on puisse faire

de son génie.

Il grandit et atteignit l’âge viril à l’une des périodes les plus

troublées de l’histoire de Florence, celle où de terribles calamités

vinrent se joindre aux luttes des partis qui divisaient continuellement

cette turbulente République. Nobles et Plébéiens étaient arrivés à se

faire la guerre, non plus pour obtenir, comme le remarque Machiavel,

partage égal du pouvoir, mais pour s’annuler et se proscrire, dès que

l’une des deux factions l’emportait. Le Duc d’Athènes, amené et soutenu

par la faction des Nobles, venait d’être chassé, les Nobles tous tués

ou proscrits. Le parti populaire, auquel appartenaient les Sacchetti,

dominait; la ville n’en était pas plus calme, déchirée entre diverses

familles qui se disputaient les armes à la main les principales

magistratures. Des bandes de condottieri, appelées les unes par le

Pape, les autres par l’Empereur, erraient à travers l’Italie, pillant

les campagnes, prenant d’assaut les petites villes, prêtes à se mettre

au service de n’importe quelle cité ou de quel prince, et forçant tout

le monde à se renfermer chez soi, à s’armer pour se défendre d’attaques

imprévues. La peste vint apporter un surcroît de désolation et de

terreur. Né en 1335, Sacchetti avait treize ans lorsque éclata cette

terrible peste noire, décrite par Boccace sous de si sombres couleurs

dans le prologue du _Décaméron_, et qui lui laissa, à lui aussi, des

souvenirs ineffaçables, car il en a également parlé dans la préface de

ses Nouvelles[43]. On a peu de détails sur la première partie de son

existence; on sait seulement qu’il voyagea, pour apprendre le négoce;

qu’il était en 1350 en Slavonie, en 1353 à Gênes. Il s’adonnait en même

temps à la poésie et dut à un certain nombre de Canzones, de Sonnets,

de Madrigaux et de Ballades, qui le firent placer par ses contemporains

immédiatement au-dessous de Pétrarque, son premier renom littéraire;

très peu de ses vers ont été conservés et, quoiqu’ils soient fort

estimables, ils ne légitiment pas tout à fait une si favorable

appréciation.

Une de ses meilleures pièces est celle qu’il composa en 1375, à propos

de la mort de Boccace; d’autres Canzones lui furent inspirés à diverses

époques de sa vie par les événements auxquels il se trouva mêlé, et

suivant l’usage du temps, par ses amours. Il dit avoir poursuivi de

ses instances, pendant vingt-six ans, une dame dont le nom est resté

ignoré, et qu’il accabla sans résultat de ses bouquets à Chloris. Sur

la fin de sa vie, il s’en désolait encore et, contant dans l’une de

ses Nouvelles (CXI—_Le paquet d’orties_), l’histoire d’un Religieux

qui avait, en amour, des procédés un peu plus expéditifs, «un autre,

et je suis de ceux-là,» dit-il avec quelque tristesse, «un autre aura

beau adresser aux femmes mille madrigaux ou ballades, il n’en recevra

pas un salut!» Il a en outre composé des _Sermons_ dont nous dirons

un mot; enfin on a quelques lettres Latines qui indiquent un esprit

très-cultivé[44].

Le point culminant de sa carrière politique fut la part qu’il prit,

en 1376, à la ligue des États du nord et du centre de l’Italie contre

l’Église, sous le Pontificat de Grégoire XI. L’Italie échappait au Pape

qui, de son palais d’Avignon, prétendait la gouverner plus étroitement

que jamais. Toutes les villes qu’il tenait sous sa domination se

soulevaient; Bologne chassait ignominieusement son Légat, Rome même

n’était pas sûre. Pour se consolider dans Faënza, l’Évêque d’Ostie,

un des plus grands scélérats de l’époque, au dire de Muratori, prit

à sa solde l’Anglais John Hawkwood (le Giovanni Acuto ou Gian Acut

de Sacchetti et des chroniques Italiennes), qui guerroyait depuis

longues années dans la Péninsule, à la tête de bandes indomptables.

L’Anglais pénétra dans Faënza, puis réclama au Légat la solde de ses

hommes; c’était une comédie convenue d’avance. «Payez-vous sur les

habitants,» répondit le Cardinal. Hawkwood commença par bannir onze

mille citoyens, toute la population valide, puis, sûr de ne plus

rencontrer de résistance, mit la ville à sac; toutes les femmes furent

livrées aux soldats, trois cents massacrées. «Voilà quels chiens,»

dit Muratori, »prenaient à leur service en Italie les ministres de

l’Église!» Le cardinal de Genève, depuis Anti-Pape sous le nom de

Clément VII, émerveillé des hauts faits d’Hawkwood, l’envoya contre

Cesena, qu’il traita aussi cruellement, puis contre Florence, qui ferma

ses portes. L’Anglais ne put que ravager les territoires environnants,

détruire les moissons et menacer la ville d’une épouvantable famine.

En gens avisés, les Florentins achetèrent Hawkwood, qui, recevant

de grosses sommes pour les réduire et le double pour ne rien faire,

resta tranquillement dans ses quartiers; plus tard, ils le prirent à

leur solde et l’employèrent avec succès contre le Pape, circonstance

à laquelle cet illustre bandit doit d’avoir à Florence un magnifique

mausolée, surmonté de sa statue équestre, dans l’église de Santa-Croce.

Malheur à qui est sous toi, et ne se révolte,

Car c’est juste raison de se soustraire

A qui de sang humain veut se nourrir,

s’écrie Sacchetti dans une furieuse invective adressée à Grégoire XI;

il y rappelle les massacres ordonnés par le Cardinal de Genève:

.... Le sang innocent de Cesena

Répandu par tes loups avec tant de rage:

Femmes grosses, vieilles, mortes en monceaux,

Les membres coupés, saignant par toutes veines;

Filles violées aux cris de: Qui en veut, la prenne!

D’autres réfugiées en nouveau servage;

Aucunes, avec leurs enfants, pour comble d’horreur,

Frappées à mort sur l’autel des églises.

O terre changée par elles en lac de sang rouge!

O Pontife!...[45].

Mais il ne se contenta pas de faire des vers. Délégué comme ambassadeur

de Florence près des seigneurs de la Romagne par le Conseil des Huit,

magistrature dictatoriale créée en vue de la guerre, il se rendit

à Bologne avec Matteo Velluti pour collègue, tandis que son frère,

Giannozo Sacchetti, était envoyé au même titre à Sienne et à Chiusi;

il acquit à la ligue Bologne et quelques autres villes, puis fut

dépêché à Milan, y conclut l’alliance entre Barnabò Visconti et la

République Florentine, et pendant cinq années ne cessa de réchauffer

le zèle des adhérents, de susciter à l’Église de nouveaux ennemis.

C’est à cette date que se rapportent ses relations avec les principaux

chefs ou capitaines de la ligue: Malatesta de Rimini, Gambacorta de

Pise, les Manfredi de Faënza, les Visconti, et surtout avec Ridolfo

Varano de Camerino, qui eut le commandement en chef des forces

alliées, et dont il rapporte tant de traits dans ses Nouvelles. Au

retour de ses missions, en 1372, il fut surpris en mer par les Pisans

et fait prisonnier; l’un de ses fils, qui l’accompagnait, Filippo,

reçut une blessure grave pendant le combat. La République lui alloua

soixante-dix florins d’or en dédommagement de ses pertes. Quelques

années auparavant, il avait reçu de son pays une autre marque de faveur

singulière. Son frère, Giannozo, se trouva compromis dans une obscure

intrigue et convaincu de trahison: il affectait de grands principes

religieux, couchait sur la dure, ne portait que des haillons, et

n’avait pas laissé cependant d’accepter, en même temps que Franco, les

fonctions d’ambassadeur; mais secrètement il travaillait pour le Pape

et s’était abouché, à Padoue, avec les chefs des réfugiés Guelfes, que

leur attachement au parti de l’Église avait fait bannir de Florence.

De concert avec eux, il essaya de décider Carlo de Durazzo à s’emparer

de Florence en se rendant à Naples, où il allait, sur la prière du

Pape, chasser la reine Jeanne. Surpris avec quelques-uns des conjurés

à Marignolle et mis à la torture, Giannozo avoua tout et fut condamné

à mort; il eut la tête tranchée le 3 Octobre 1379. D’après une loi de

Florence, nul des parents d’un condamné ne pouvait exercer de fonctions

publiques: un décret de la Seigneurie, en date de 1380, releva

expressément Franco Sacchetti de cette déchéance, manifestant ainsi

la haute estime où le tenaient ses concitoyens. En 1383, Sacchetti

fut élevé au Priorat; la date mérite d’être signalée: c’était au plus

fort de la lutte entre Louis d’Anjou et Carlo de Durazzo, et la peste

noire ayant fait de nouveau son apparition à Florence, les principaux

habitants abandonnaient la ville, les magistrats désertaient leurs

postes; il donna l’exemple du devoir. La même année, au sortir de sa

charge, il entra au Conseil des Huit. Le reste de sa vie s’écoula

dans des magistratures plus paisibles; on l’envoya successivement en

qualité de Podestat à Bibbiena, à San-Miniato, puis à Portico (1398),

avec le titre de Gouverneur de la province de Florence. Ses deux fils,

Niccolo et Filippo Sacchetti, marchèrent sur ses traces; tous deux

furent élevés au Priorat, comme leur père, et le second eut la charge

de Gonfalonier de Justice en 1419.

Dans les loisirs que lui laissaient ses fonctions de Podestat, Franco

Sacchetti continua de s’adonner à ses goûts littéraires; il ajouta

un certain nombre de pièces à son recueil de Canzones et de Sonnets,

rédigea ses _Trecento Novelle_ et composa ses _Sermons évangéliques_.

L’étrange discordance qui semble se manifester entre les Sermons,

œuvre d’un homme profondément religieux, et les Nouvelles, pour la

plupart hostiles aux prêtres, a fait incliner Bottari à croire que

Sacchetti, après avoir mené une vie licencieuse, était devenu bigot

dans sa vieillesse, par imbécillité. Le cas est fréquent; mais ce n’est

pas celui de notre conteur. Cette hypothèse facile dispensait Bottari,

prêtre lui-même, d’aller au fond des choses et d’expliquer comment on

peut détester le clergé pour son esprit de domination, ses désordres et

ses vices, tout en restant un parfait Chrétien, un croyant convaincu.

Or, c’est bien là le cas de Sacchetti. En même temps qu’il se plaisait

à recueillir ses Nouvelles, de la même plume il écrivait ses Sermons,

au nombre de quarante-neuf, un par jour de Carême, et proposait à ses

méditations les points les plus ardus de la doctrine catholique; il les

écrivait, non pour les autres, mais pour lui-même, et sans doute afin

de se raffermir dans sa foi, ébranlée par les spectacles qu’il avait

eus sous les yeux. Adversaire acharné de l’Église, en tant que pouvoir

temporel; détestant les cuistres, les cafards et les hypocrites, qu’il

accable de ses traits satiriques; se moquant, comme Boccace, des

reliques miraculeuses, des Saintes qui ont trois bras, des fioles de

lait de la Vierge, des ridicules superstitions et surtout de ceux qui

en vivent, il essaye pourtant de se persuader que le dogme reste sauf

et que la religion n’est pas atteinte par la sottise ou l’impureté de

ses ministres; il propose de châtrer tous les prêtres, seul moyen, à

son avis, de leur donner de bonnes mœurs (le moyen est peut-être

excessif), et en même temps il veut qu’on croie à ce qu’ils enseignent.

C’est une inconséquence qui nous paraît aujourd’hui singulière: ce n’en

était pas une à cette époque de foi sincère et naïve.

Pour offrir une idée complète de l’homme, de ses pensées intimes et

de son talent dans des genres divers, nous avons traduit deux de ces

Sermons. Le premier est tout dogmatique; l’auteur y expose le mystère

de la présence réelle, d’après les arguments de l’école, ceux qui

avaient cours alors: la pierre héliotrope, qui rend invisible; le

poussin qui sort de l’œuf sans que personne l’y ait vu entrer, etc.;

c’est un travail curieux et qui porte bien sa date. Le second, d’une

forme plus littéraire, est une sorte d’oraison funèbre de Jésus-Christ,

traitée avec une ampleur et une originalité magistrales; peu de

prédicateurs du temps de Sacchetti auraient été capables d’écrire ce

morceau d’éloquence sacrée. Parmi ses Nouvelles, nous avons choisi,

sans autre parti pris que d’en tirer un livre agréable, celles que

recommandent les mérites de la narration, l’intérêt du sujet, la

franchise et le naturel du style. Nous aurions pu prendre un plus grand

nombre de celles qui daubent sur les prêtres et les moines: elles

sont toutes piquantes; mais c’eût été fausser l’esprit du recueil et

présenter Sacchetti comme un auteur exclusivement irréligieux, ce qu’il

est fort loin d’être. Prélats, hommes de guerre, grands seigneurs,

paysans, bourgeois, moines, magistrats, bouffons de Cour à la langue

affilée, nonnes confites en dévotion, maris trompés, femmes volages,

il met tout le monde en scène, il sait sur tous une foule d’anecdotes

et de bons mots; en choisissant les meilleurs, dans chaque sorte, nous

avons conservé à l’ensemble sa physionomie générale.

Août 1879.

[40] _Nouvelles choisies de Franco Sacchetti_, bourgeois de

Florence (XIVe siècle), traduites en Français pour la première

fois par Alcide Bonneau. _Paris_, _Liseux_, 1879, pet. in-18.

[41] Ginguené en compte par erreur deux cent cinquante-huit

(_Histoire littéraire d’Italie_, tome III); il a été trompé

par le chiffre de la dernière Nouvelle, qui est bien en effet

CCLVIII, mais les éditeurs Italiens ont avec raison conservé à

chacune d’elles, comme nous l’avons fait nous-même pour notre

Choix, le numéro qu’elle porterait dans le recueil complet. En

réalité, outre les quarante-deux dernières, dont il ne subsiste

pas trace, il en manque trente-cinq dans le corps de l’ouvrage,

et une trentaine des deux cent vingt-trois qui restent ne sont

que des fragments réduits parfois à quelques lignes.

[42] _Grande fu già la colonna del Vaio,

Sacchetti, Giuochi, Fifanti, Barucci

E Galli, e quei ch’arrossan per lo Staio..._

(_Paradiso_, XVI, 103-105.)

[43] Ce n’est qu’un fragment assez informe, ce qui nous a

empêché de la traduire.

[44] Quelques-unes de ses poésies, entre autres douze Sonnets,

des lettres, tant Italiennes que Latines, et les _Sermons

évangéliques_, ont été recueillis par M. Ottavio Gigli et

forment le premier volume des _Opere di Franco Sacchetti_

(Florence, Le Monnier, 1857-1860, 3 vol. grand in-18).

[45] Canzone cité par M. Ottavio Gigli.

XII

LES NOUVELLES

DE BANDELLO[46]

Matteo Bandello n’est pas tout à fait aussi ignoré en France que

bien d’autres _Novellieri_ Italiens d’une valeur égale ou supérieure

à la sienne; il occupe même chez nous un assez bon rang, grâce à

trois circonstances particulières. Henri II, pour le récompenser de

son attachement à notre cause durant les guerres d’Italie, en fit

un prélat Français, un Évêque d’Agen; Shakespeare lui emprunta le

sujet le plus populaire de ses tragédies, _Roméo et Juliette_, et la

critique littéraire, toujours curieuse des sources d’où ont jailli les

chefs-d’œuvre, s’est trouvée ainsi amenée à remettre en lumière celui

qui passait pour le premier metteur en scène de ce dramatique sujet;

deux écrivains Français du XVIe siècle, Boaistuau et son continuateur

Belleforest, popularisèrent Bandello, et c’est par eux que Shakespeare

le connut; leurs _Histoires tragiques, extraites de l’Italien de

Bandel_, eurent plusieurs éditions consécutives. Voilà ses titres

à la notoriété; ils sont pourtant de nature à le faire juger assez

inexactement. Évêque, Bandello le fut le moins possible; à peine s’il

exerça les fonctions épiscopales, s’étant empressé de déléguer ses

pouvoirs à un collègue, afin de rester homme du monde, de vaquer à ses

études favorites et de recueillir ses Nouvelles, dont il comptait se

prévaloir auprès de la postérité bien plus que de la qualité de prélat;

le sujet de _Roméo et Juliette_ ne lui appartient pas absolument: il

l’avait trouvé chez un autre conteur, Luigi da Porto, et se l’était

approprié en lui donnant des formes nouvelles, une plus grande

délicatesse dans la mise en scène, en en faisant un récit mieux lié,

mérites qui sont grands assurément, mais qui ne peuvent faire oublier

le premier inventeur; enfin, les _Histoires tragiques_ de Boaistuau et

de Belleforest sont leur œuvre personnelle à peu près autant que celle

de Bandello, et le Privilège qui leur conférait le droit de publier ces

Histoires était parfaitement dans le vrai en constatant qu’elles sont

«traduites et enrichies _outre l’invention de l’auteur_». Il y a en

effet, dans leur recueil, beaucoup trop de _richesses_ qui leur sont

propres. Non contents de bouleverser tout l’ordre des Nouvelles, afin

de justifier leur titre en accordant la préférence aux plus tragiques,

de retrancher les Dédicaces, qui donnent à chacune d’elles son cadre

particulier, de ne respecter ni le style ni la manière de l’auteur,

c’est-à-dire ce qui constitue sa personnalité littéraire, ils ont

fréquemment modifié ses récits, altéré les circonstances, imaginé

d’autres dénouements et intercalé partout des réflexions, des souvenirs

de l’histoire Grecque et Romaine, des harangues, des lettres, des

sonnets, des romances dont le texte n’offre pas la moindre trace.

Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue · 第 6 / 24 段