La discussion proprement dite de l’acte incriminé se trouve dans la

seconde moitié du livre; elle est mordante, acharnée, spirituelle;

le polémiste, auquel M. Nisard lui-même reconnaît pour habitude

«d’alléguer des raisons avant de dire des injures,» y redouble

d’invectives, mais le «grammairien» surtout, éplucheur de mots et de

syllabes, y triomphe. Valla, et ce n’est point son moindre mérite, a

ouvert la voie à la critique diplomatique, un art encore en enfance à

son époque, et que l’Église n’était guère tentée de protéger. Toute

brillante et passionnée qu’elle est, sa discussion repose sur un examen

approfondi du texte, au point de vue historique comme au point de vue

grammatical; il passe tout au crible avec un soin minutieux, et si l’on

analyse les moyens de vérification qu’il emploie pour saisir les traces

de fraude, on se convaincra que les Mabillon et les d’Achéry n’en ont

point eu d’autres: ils ont précisé et formulé les règles que Valla

appliquait d’intuition.

Février 1879.

[22] _La Donation de Constantin_, premier titre du pouvoir

temporel des Papes: où il est prouvé que cette Donation

n’a jamais existé, et que l’Acte attribué à Constantin est

l’œuvre d’un faussaire, par Laurent Valla (XVe siècle).

Traduit en Français et précédé d’une Étude historique, par

Alcide Bonneau. Avec le texte Latin. _Paris_, _Liseux_, 1879,

pet. in-18.

[23] Rohrbacher, _Histoire universelle de l’Église_, tome IV.

[24] _Epistola Papæ Melchiadis_, dans la Collection des

Conciles de Labbe, tome I; _Vita S. Sylvestris, Papæ_.

[25] C’est ce que dit Steuchus réfutant Laurent Valla, qui

s’appuie sur la donation faite à Melchiade pour nier celle que

Constantin aurait faite à Sylvestre. «Melchiade n’a jamais

vu ni connu Constantin; il n’a pu parler ni de lui ni de la

Donation, qui s’est effectuée longtemps après sa mort. Ce

sont les Grecs, les Ariens qui ont inventé la concession par

Constantin à Melchiade de je ne sais quelles constitutions.

Cela est faux, l’histoire le prouve surabondamment; Melchiade

ne vécut pas jusqu’au temps de Constantin: il avait reçu la

couronne du martyre sous ses prédécesseurs. Lisez Damase et

bien d’autres. Les paroles que Valla prête à Melchiade ont

donc été imaginées par les Ariens, ainsi que les prétendues

constitutions. Voilà ce qui a trompé notre homme; voilà

quelle a été son incroyable cécité; il n’a pas su lire dans

les histoires que Melchiade n’avait jamais pu parler ni de la

foi, ni de la religion, ni des dons de Constantin.» (_Contra

Laurentium Vallam_, p. 147.)—Singulier retour des choses

d’ici-bas! Depuis que la Donation a été reconnue fausse et

qu’il ne s’est plus agi de la soutenir, mais de ne pas tout

perdre, la fable de Melchiade, très mauvaise du temps de

Steuchus, excellente depuis, a été ressuscitée (moins ce qui

concerne le baptême, décidément abandonné), et l’on peut

lire dans tous les historiens de cette période de l’Église,

Chateaubriand, l’abbé Rohrbacher, l’abbé Darras, M. de

Broglie, comment ce saint Pape, quoique mis à mort en 312 par

Maximin, d’après Steuchus, fut au mieux l’année suivante avec

Constantin, en reçut la permission d’ouvrir le Concile de Rome,

des présents considérables, et mourut paisiblement, chargé de

gloire et d’années. De son martyre, il n’est pas autrement

question, et ses Lettres n’ont plus été fabriquées par les

Ariens. Ce Pape qui a deux biographies, deux genres de vie

et deux genres de mort, suivant les besoins de la polémique

religieuse, est une des nombreuses curiosités de l’histoire

ecclésiastique.

[26] _Pro se et contra calumniatores Apologia. Laurentii Vallæ

opera_, _Basileæ_, 1543, in-fol., p. 800.

[27] V. Banck, _De tyrannide Papæ in Reges et Principes

Christianos_, Franequeræ, 1649, in-12. Ce jurisconsulte

Suédois, qui a dédié son livre à la reine Christine, s’amuse

aussi à jouer sur le nom de Paléa: «... _Et cum_ palea _sit, ac

pro_ palea _in Decretis inseratur, nulla veritatis grana unde

colligere licet, Piscator Romanus granaria sua auro replevit_.»

[28] Il prétendait seulement que toute donation pouvant être

révoquée pour cause d’ingratitude, il se réservait d’user de ce

droit. «Au temps de Constantin, S. Sylvestre possédait-il quoi

que ce soit de la dignité royale? Ce fut ce Prince qui rendit à

l’Église la liberté et la paix, et tout ce que vous possédez,

comme Pape, provient de la libéralité des Empereurs. Lisez les

histoires et vous y trouverez ce que je dis.» (_Lettre à Adrien

IV._)

[29] «_Mendacium vero illud et fabula hæretica, in qua refertur

Constantinus Sylvestro imperialia simoniace concessisse in

Urbe, ita detecta est, ut etiam mercenarii et mulierculæ

quoslibet etiam doctissimos concludant, et dictus Apostolicus

cum suis Cardinalibus in civitate præ pudore apparere non

audeant._» Martène et Durand, _Amplissima Collectio veterum

scriptorum_, 1724; _Epist._ 384.

[30] _Ahi, Costantin, di quanto mal fu matre

Non la tua conversion, ma quella dote

Che da te prese il primo ricco Patre!_

_Inferno_, XIX, 115 et suiv.

[31] _Defensorium pacis_, paru en 1324. Réimprimé dans Goldast.

[32] «_Regi Neapolitano, apud quem exulabat, gratificaturus._»

_Contra Laurent. Vallam_, p. 80.

[33] _Laurentii Vallæ opera_, p. 352.

[34] _Les Gladiateurs de la République des lettres_ (t. Ier, p.

201).

[35] «_Habeo in manibus Donationem Constantini a Laurentio

Valleno confutatam, per Huttenum editam. Deus bone, quantæ

seu tenebræ, seu nequitiæ Romanorum! et quod in judicio

Dei mireris, per tot sæcula non modo durasse, sed etiam

prævaluisse, ac inter Decretales relata esse tam impura, tam

crassa, tam impudentia mendacia, inque fidei articulorum vicem

suscepisse._» Cette lettre porte la date de 1520.

IX

LES CONTES

DE VOISENON[36]

L’Abbé de Voisenon est une originale figure du XVIIIe siècle. Presque

aussi laid qu’un singe, d’une taille petite et rabougrie, la mine

chétive, envahie d’une jaunisse perpétuelle, bâti par la nature

dans un moment de distraction, d’une santé délabrée, avec cela, et

de temps en temps, étouffé par un asthme qu’il prétendait tenir de

sa nourrice, il ne laissa pas d’être un homme à bonnes fortunes;

c’était un abbé galant, un coureur d’alcôves. Ne rappelons pas qu’à

vingt-cinq ou vingt-six ans il avait été grand-vicaire, ce qui nous

est au moins aussi indifférent qu’à lui-même, et que sur son refus

d’accepter l’épiscopat, il reçut l’abbaye royale du Jars, près de

son château de Voisenon, avec trente mille livres de rente: entré

dans les lettres sous les auspices de Voltaire, il nous est rien que

pour cela sympathique, et s’il conserva de fructueux bénéfices en

restant fidèle à cette amitié de sa jeunesse, il en aurait obtenu bien

d’autres en passant dans le camp des cafards, sans avoir besoin de

changer de mœurs. Voltaire, que l’on nous peint aujourd’hui comme

un mangeur de prêtres, comme l’ogre du clergé, Voltaire eut toute sa

vie autour de lui une véritable cour de gens d’Église; à voir, dans sa

Correspondance, la peine infinie qu’il se donne pour procurer du pain à

celui-ci, un emploi de secrétaire à celui-là, un canonicat à cet autre,

on pourrait croire qu’il tenait le bureau de placement de tous les

abbés de France.

Voisenon fut un des premiers à tirer parti de cette bienveillance;

patronné par Voltaire, il se lança dans les cercles des beaux esprits

et les salons des jolies femmes. Il eut sa place marquée dans la

Société _du bout du banc_ et le _Recueil de ces Messieurs_; ses petits

vers plurent, quoiqu’ils n’eussent pas toujours le sens commun; ses

reparties piquantes et sa malice empêchèrent de trop voir les disgrâces

de sa personne, et il eut des succès, il fit des conquêtes! Les

femmes ne se l’arrachaient pas, cela se conçoit; elles le prenaient

par curiosité, pour amuser le tapis, et se le repassaient de l’une à

l’autre comme un magot sans conséquence. Elles l’appelaient leur ami

Greluchon, leur petite poignée de puces. Voisenon dit que Crébillon

fils passait pour être insolent envers les femmes, sans avoir de

quoi justifier son insolence; mais lui-même aurait peut-être été

bien embarrassé, avec son asthme, d’en montrer davantage, et cela

ne l’empêchait pas d’être insolent. Stendhal conte de lui une bonne

histoire. Le duc de Sône le surprend, une nuit, au lit avec sa femme.

L’abbé ordonne à la duchesse de faire semblant de dormir, et se met à

lire tranquillement. Quand le duc paraît sur la porte, l’abbé, le doigt

sur la bouche, lui fait signe de se taire, et lui dit tout bas qu’il a

gagé de s’introduire dans le lit de la duchesse à une heure du matin,

sans qu’elle s’en aperçût. «Mais est-il déjà une heure?» dit le mari;

et pendant qu’il consulte la pendule, Voisenon se lève, s’habille et

s’en va. L’anecdote est jolie; elle serait plus certaine s’il avait

existé un duc et une duchesse de Sône au XVIIIe siècle. Du reste, la

lecture semble avoir été, au lit, l’occupation favorite du maladif

abbé; plus tard, quand il rencontra de tendres consolations près de

la jolie Madame Favart, devenue une grosse et réjouie commère, le duc

de Lauraguais prétend qu’on le trouvait le matin lisant son bréviaire

entre les draps; Madame Favart, en cornette de nuit, répondait:

_Amen_[37].

Ses Contes, ce qu’il a fait de plus agréable, en somme, et l’œuvre

qui le reflète le mieux, ne sont, comme sa vie et ses amours, qu’une

parodie et une gageure. La note tendre, émue ou passionnée n’est pas

dans ses cordes; sa tête seule travaille, les sens absolument calmes,

et il résout à chaque instant le problème en apparence insoluble

d’écrire des contes libertins qui ne soient pas le moins du monde

érotiques: ceux qui y chercheraient des impressions voluptueuses

seraient bien déçus. Aussi ne faut-il pas placer ses légères esquisses,

simples débauches d’esprit, à côté des toiles chaudement colorées de

Crébillon fils ou de Diderot. Voisenon n’a pour lui que l’esprit, le

style et l’imagination bouffonne; il conte vite et bien, plutôt en

causeur qui veut éblouir, qu’en romancier qui voudrait intéresser; il

s’enchevêtre dès les premières pages dans des inventions impossibles,

et ne se tire d’affaire qu’en renchérissant sur ses propres

extravagances.

La mode était de son temps aux Contes de fées et, à la fin du siècle,

le libraire Panckoucke, qui en raffolait encore, ainsi que des Voyages

imaginaires, a pu en réunir, dans les 37 volumes in-8° de son _Cabinet

des Fées_, la plus étonnante collection. Ce genre aimable, auquel nous

devons quelques gracieux chefs-d’œuvre de notre littérature, avait

pris naissance aussitôt après la Révocation de l’Édit de Nantes: dans

l’étouffant silence qui pesait sur toutes les plumes, alors qu’il

était dangereux de penser, le mieux que l’on pouvait faire était de

se passionner pour le Rameau d’or ou de courir après l’Oiseau bleu.

La Maintenon encourageait cette littérature inoffensive, elle s’y

intéressait au delà de tout, et le fuseau lui échappait des mains

en écoutant _Peau d’Ane_ ou _Riquet à la houppe_. Des gens sérieux

disaient que les Contes de fées étaient l’histoire du cœur et

l’école des rois. Ce goût enfantin survécut à ses causes, mais ceux

qui s’y livraient, d’une imagination moins inépuisable que les

Persans et les Arabes, ne tardèrent pas à tomber dans le galimatias

et l’insipidité. On est vite à bout d’expédients, dans ce genre qui

demande tant de ressources, tant de délicatesse, pour ne pas être

ennuyeux, et Hamilton lui-même regrettait d’avoir donné une suite à ses

_Quatre Facardins_:

... Je ne fus pas assez sage

Pour m’en tenir à ce fragment;

Je joignis un second étage,

Pour marquer les absurdités

De ces récits mal inventés...

Du temps de l’abbé de Voisenon, ce n’était plus un second ni même

un troisième étage qu’on élevait: on surchargeait outre mesure de

constructions parasites le frêle édifice. Voisenon résolut de le

faire crouler en lui apportant sa pierre, le _Sultan Misapouf_; il

se trompait: cette parodie des Contes de fées eut autant ou plus de

succès que les vrais Contes, et l’abbé continua de s’exercer dans ce

genre facétieux. Naturellement, ces bluettes n’étaient pas destinées à

voir le jour; mais on sait l’histoire: dès qu’elles sont écrites, il

se trouve toujours un secrétaire infidèle pour en prendre copie, et un

coquin de libraire pour profiter de l’indiscrétion. Ainsi coururent

sous le manteau le _Sultan Misapouf_, _Tant mieux pour elle_ et la

plupart des autres Contes de Voisenon, à la grande désolation de

l’honnête Favart, qui se lamentait de voir affiché de la sorte «un

homme respectable autant par ses mœurs que par son état.»

Aujourd’hui, la mode semble revenir à ces bagatelles du temps passé:

on réédite avec luxe Boufflers, Caylus, Crébillon fils, Voisenon;

Montcrif, Godard d’Aucourt, La Morlière et Fromaget auront leur tour.

Mais il y a plus à laisser qu’à prendre dans ces jolis habilleurs de

riens. Voisenon, en particulier, est très inégal; son _Histoire de la

Félicité_, quoique courte, a des longueurs; _Zulmis et Zelmaïde_, _Il

eut raison_, _Il eut tort_, _Ni trop ni trop peu_, sont insignifiants.

Quand une bonne âme, Madame de Turpin de Crissé, crut devoir réunir ses

Œuvres complètes (1781, 5 vol. in-8°), tout le monde s’aperçut que le

sémillant abbé perdait plus qu’il ne gagnait, à être ainsi délayé en

cinq tomes, et faisait la mine d’un papillon écrasé sous un in-folio.

Tout récemment, M. Octave Uzanne a extrait de ce gros recueil tous les

Contes de Voisenon[38]. Nous nous en tiendrons, pour notre compte, à

ses deux ouvrages les plus célèbres, ceux où il se piquait d’avoir mis

tout son art et reculé l’extravagance au delà des limites ordinaires:

le _Sultan Misapouf_ et _Tant mieux pour elle_, en complétant le

recueil par la _Navette d’amour_, bluette sentimentale qui donne une

idée suffisante de son savoir-faire dans le genre gracieux. Voisenon a

l’haleine courte, c’est un auteur de petit format; il a fait fortune

sous le manteau: qu’on puisse le fourrer dans la poche.

Mai 1879.

[36] _Contes de Voisenon_: Tant mieux pour elle; Le Sultan

Misapouf; La Navette d’Amour. _Paris_, _Liseux_, 1879, pet.

in-18.

[37] G. Desnoiresterres, _Épicuriens et Lettrés, XVIIe et

XVIIIe siècles_. Paris, Charpentier, 1879.

[38] _Contes de l’abbé de Voisenon, avec une notice

bio-bibliographique_, par Octave Uzanne. Paris, Quantin, 1878,

pet. in-4°.

X

LA NUIT ET LE MOMENT

PAR CRÉBILLON FILS[39]

Les romans légers du XVIIIe siècle, non réimprimés depuis longtemps, si

ce n’est peut-être en Belgique, et dont quelques-uns sont mis à l’index

en France, par une pruderie exagérée, deviennent peu à peu assez rares

pour n’être plus qu’entre les mains exclusives des bibliophiles. Leurs

éditions anciennes, classées soit dans les cabinets des amateurs, qui

les gardent avec un soin jaloux, soit dans les bibliothèques publiques,

où l’on refuse généralement de les donner en lecture, se trouvent

par le fait retirées de la circulation, et si tout le monde connaît,

au moins de titre, les plus fameux, la connaissance se borne là. Un

spirituel écrivain, qui met de la grâce dans l’érudition, et qui sait

bien le prix du petit volume où il a consigné ses recherches sur cette

partie de notre littérature, car il l’a maintes fois réimprimé sous

toutes sortes de titres (_Bibliothèque galante_, 1855; _Galanteries

du XVIIIe siècle_, 1862; _Amours du temps passé_, 1877), M. Charles

Monselet, commence par déclarer qu’il ne parlera ni d’_Angola_, ni

d’_Aline et Valmont_, ni du _Sultan Misapouf_, ni du _Hasard du

coin du feu_, par la raison qu’ils sont connus de tout le monde, ou

peuvent l’être. Est-ce si sûr que cela? Il nous semble, au contraire,

qu’on en parle un peu par ouï-dire et qu’on les juge sur commune

renommée. Des phrases toutes faites sur l’effronterie, l’immoralité, la

corruption d’un siècle pervers, voilà ce qui se répète, sans conviction

d’ailleurs, et rien que pour ne pas rompre en visière aux préjugés.

Sommes-nous devenus si collets-montés depuis Rabelais et Brantôme?

Entre toutes les productions de Crébillon fils, _la Nuit et le Moment_,

ce petit chef-d’œuvre d’une perfection achevée, a généralement

trouvé grâce devant ces censeurs moroses ou prévenus, mais il n’en a

pas été pour cela apprécié avec plus d’exactitude. «Dans un très-joli

roman intitulé _la Nuit et le Moment_, Crébillon fils a raconté les

joyeux passe-temps de la campagne.» Libre à l’imagination de bâtir sur

ces trois lignes de Jules Janin tout ce qu’elle pourra rêver d’agréable

dans le genre champêtre et bucolique: promenades sous les grands arbres

du parc, tendres entretiens à l’ombre des cabinets de verdure, danses

et dîners sur l’herbe, jeux d’escarpolette, feux d’artifice au bord de

l’eau, etc.: elle en sera pour ses frais. Et cependant la courte et

sèche indication du défunt prince des critiques, qui ne dit pas un mot

de plus de ce livre charmant, n’est pas entièrement fantaisiste; la

scène se passe dans un château des environs de Paris ou de Versailles:

c’est là tout ce qu’il y a d’un peu champêtre dans l’action, qui montre

pour décor, non les grands bois, mais les tentures d’une chambre à

coucher; le bocage, avec ou sans mystère, est remplacé par les rideaux

de l’alcôve.

Les grandes maisons du XVIIIe siècle avaient pris un instant la mode de

donner ce qu’on appelait des journées de campagne, où elles offraient

à leurs invités des divertissements exquis et de toutes sortes.

Crébillon, aussi bien et mieux qu’un autre, aurait pu nous retracer une

de ces journées; mais avec sa finesse ordinaire, il s’est contenté d’en

raconter l’épilogue. La dernière fusée éteinte, la dernière coupe de

Champagne vidée, quand chacun s’est mis en quête de son appartement,

il semble que tout soit fini; au contraire, tout commence. Ces sortes

de réunions servaient de prétexte à des rencontres, à des arrangements

fortuits; l’imprévu était de la fête. Cidalise s’est enfermée chez

elle, mais elle a oublié de pousser le verrou; l’a-t-elle vraiment

oublié? Clitandre, en simple robe de chambre de taffetas, erre par

les couloirs, trouve une porte qui s’ouvre toute seule et pénètre

chez Madame sans se faire autrement annoncer. Est-ce bien là qu’il

croyait entrer, et Madame l’attendait-elle, si toutefois elle attendait

quelqu’un? Autant de points qui restent dans l’ombre; Crébillon fils

est le peintre des demi-teintes et l’homme des sous-entendus: il laisse

plus à deviner qu’il ne donne à voir. La conversation s’engage, légère

et spirituelle d’abord, puis de plus en plus intime; on se rapproche,

on se fait des confidences. On se croyait invinciblement attaché de

part et d’autre, et bientôt, à la manière dont Cidalise tout comme

Clitandre parlent de leurs amours de la veille, ils s’aperçoivent que

ce sont des amours déjà bien lointains, bien effacés, ils entrevoient

qu’ils ne sont peut-être pas aussi indifférents l’un à l’autre qu’ils

le supposaient. Crébillon fils est un maître en ce genre d’escrime

amoureuse; les stratagèmes insidieux de l’attaque, les coquetteries de

la défense, le trouble de la défaite, il nous a peint tout cela vingt

fois, et toujours avec un art parfait, de nouvelles délicatesses de

sentiment et de style. Ce sont des variations sur une seule corde,

toujours la même, mais quelle corde! la fibre la plus déliée et la plus

sensible du cœur humain.

Ce n’est pas d’ailleurs chose facile que de donner un intérêt croissant

à un dialogue de ce genre, qui aurait au théâtre une durée de deux

ou trois heures. En cela, Crébillon a plus d’une ressemblance avec

Marivaux et semble souvent avoir voulu reprendre sous une autre

forme, plus vive et d’une couleur plus chaude, le _Jeu de l’amour

et du hasard_ de son devancier. Tous deux sont du même monde et, à

quelques années de distance, s’inspirent des mêmes modèles, raffinent

les préciosités des mêmes salons. Mais l’auteur dramatique a, pour

se soutenir, une intrigue qu’il emmêle et file jusqu’au dénouement,

les allées et venues de la scène, les incidents qu’il lui plaît de

créer: le romancier se sauve par la peinture des caractères et les

descriptions. Crébillon fils, à la fois auteur dramatique et romancier

dans ce petit livre, s’est volontairement privé des ressources de

l’un et de l’autre. Une causerie qui parcourt tous les tons, qui

commence par le badinage et finit par l’attendrissement, les progrès

d’un sentiment, d’un caprice, d’une fantaisie que l’on voit naître

et se développer, cela lui suffit pour éveiller la curiosité. Et que

de jolies digressions, d’anecdotes lestement troussées, pour remplir

les vides et amuser les entractes! Quoi, il fallait tant d’esprit, de

ténacité, de persuasion et d’éloquence, des phrases si bien tournées,

des compliments si adroits pour décider à l’indulgence une de ces

femmes que l’on nous peint comme de fieffées impures! Le XVIIIe siècle

est une époque calomniée.

«La vérité ne saurait être plus exacte,» dit Palissot, «que dans les

romans de Crébillon fils, les caractères mieux tracés, les situations

filées et graduées avec plus d’art. Ne l’accusons pas de la licence des

mœurs qu’il a peintes, il pourrait dire à tout son siècle:

«Est-ce ma faute à moi, si ces mœurs sont les vôtres?»

»Le comte Hamilton est le seul écrivain à qui Crébillon ait été

comparé. Si Hamilton a donné dans ses _Mémoires de Grammont_ un modèle

de plaisanterie exquise que personne n’est tenté d’imiter, ses contes,

quoiqu’il en ait fait de très agréables, n’ont pas à ce qu’il nous

semble la gaîté piquante, ni l’originalité des romans de Crébillon, ni

surtout cette vérité de mœurs qui les fera vivre tant qu’on sera

curieux de connaître les Français du XVIIIe siècle. La réputation

de ces romans peut, à la vérité, décroître par le changement qui

s’est déjà fait dans nos habitudes, mais il sera toujours vrai que

Crébillon a été l’historien le plus fidèle des mœurs de son temps.»

Ce jugement doit rester; Crébillon n’est pas seulement un écrivain

délicat, c’est un observateur pénétrant et un peintre fidèle. Par la

nature du cadre qu’il s’impose généralement, il ne peut s’appesantir

sur aucun caractère, sur aucune situation; il faut qu’il aille

vite, que les tableaux se succèdent, et chaque personnage n’a que

le temps de dessiner en passant sa silhouette. Toutes sont justes

et précises, elles ne paraissent qu’effleurées et sont étudiées à

fond. Ses portraits ont cette vérité et cette variété infinie que

rencontrent seulement ceux qui peignent sur le vif; aucune de ses

femmes ne ressemble à l’autre, n’a le même ton, le même visage, la même

langue, et toutes cependant sont des rouées et des coquettes; elles

ne diffèrent que par des nuances pour ainsi dire insaisissables: ces

nuances, il les a saisies et fixées. Bien peu d’écrivains du même genre

ont si finement arrêté les contours de physionomies fugitives et donné

ce cachet de réalité aux filles de leur imagination.

Juillet 1879.

[39] _La Nuit et le Moment_, par Crébillon fils. _Paris_, _Liseux_,

1879, pet. in-18.

XI

LES NOUVELLES

DE SACCHETTI[40]

Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue · 第 5 / 24 段