seconde moitié du livre; elle est mordante, acharnée, spirituelle;
le polémiste, auquel M. Nisard lui-même reconnaît pour habitude
«d’alléguer des raisons avant de dire des injures,» y redouble
d’invectives, mais le «grammairien» surtout, éplucheur de mots et de
syllabes, y triomphe. Valla, et ce n’est point son moindre mérite, a
ouvert la voie à la critique diplomatique, un art encore en enfance à
son époque, et que l’Église n’était guère tentée de protéger. Toute
brillante et passionnée qu’elle est, sa discussion repose sur un examen
approfondi du texte, au point de vue historique comme au point de vue
grammatical; il passe tout au crible avec un soin minutieux, et si l’on
analyse les moyens de vérification qu’il emploie pour saisir les traces
de fraude, on se convaincra que les Mabillon et les d’Achéry n’en ont
point eu d’autres: ils ont précisé et formulé les règles que Valla
appliquait d’intuition.
Février 1879.
[22] _La Donation de Constantin_, premier titre du pouvoir
temporel des Papes: où il est prouvé que cette Donation
n’a jamais existé, et que l’Acte attribué à Constantin est
l’œuvre d’un faussaire, par Laurent Valla (XVe siècle).
Traduit en Français et précédé d’une Étude historique, par
Alcide Bonneau. Avec le texte Latin. _Paris_, _Liseux_, 1879,
pet. in-18.
[23] Rohrbacher, _Histoire universelle de l’Église_, tome IV.
[24] _Epistola Papæ Melchiadis_, dans la Collection des
Conciles de Labbe, tome I; _Vita S. Sylvestris, Papæ_.
[25] C’est ce que dit Steuchus réfutant Laurent Valla, qui
s’appuie sur la donation faite à Melchiade pour nier celle que
Constantin aurait faite à Sylvestre. «Melchiade n’a jamais
vu ni connu Constantin; il n’a pu parler ni de lui ni de la
Donation, qui s’est effectuée longtemps après sa mort. Ce
sont les Grecs, les Ariens qui ont inventé la concession par
Constantin à Melchiade de je ne sais quelles constitutions.
Cela est faux, l’histoire le prouve surabondamment; Melchiade
ne vécut pas jusqu’au temps de Constantin: il avait reçu la
couronne du martyre sous ses prédécesseurs. Lisez Damase et
bien d’autres. Les paroles que Valla prête à Melchiade ont
donc été imaginées par les Ariens, ainsi que les prétendues
constitutions. Voilà ce qui a trompé notre homme; voilà
quelle a été son incroyable cécité; il n’a pas su lire dans
les histoires que Melchiade n’avait jamais pu parler ni de la
foi, ni de la religion, ni des dons de Constantin.» (_Contra
Laurentium Vallam_, p. 147.)—Singulier retour des choses
d’ici-bas! Depuis que la Donation a été reconnue fausse et
qu’il ne s’est plus agi de la soutenir, mais de ne pas tout
perdre, la fable de Melchiade, très mauvaise du temps de
Steuchus, excellente depuis, a été ressuscitée (moins ce qui
concerne le baptême, décidément abandonné), et l’on peut
lire dans tous les historiens de cette période de l’Église,
Chateaubriand, l’abbé Rohrbacher, l’abbé Darras, M. de
Broglie, comment ce saint Pape, quoique mis à mort en 312 par
Maximin, d’après Steuchus, fut au mieux l’année suivante avec
Constantin, en reçut la permission d’ouvrir le Concile de Rome,
des présents considérables, et mourut paisiblement, chargé de
gloire et d’années. De son martyre, il n’est pas autrement
question, et ses Lettres n’ont plus été fabriquées par les
Ariens. Ce Pape qui a deux biographies, deux genres de vie
et deux genres de mort, suivant les besoins de la polémique
religieuse, est une des nombreuses curiosités de l’histoire
ecclésiastique.
[26] _Pro se et contra calumniatores Apologia. Laurentii Vallæ
opera_, _Basileæ_, 1543, in-fol., p. 800.
[27] V. Banck, _De tyrannide Papæ in Reges et Principes
Christianos_, Franequeræ, 1649, in-12. Ce jurisconsulte
Suédois, qui a dédié son livre à la reine Christine, s’amuse
aussi à jouer sur le nom de Paléa: «... _Et cum_ palea _sit, ac
pro_ palea _in Decretis inseratur, nulla veritatis grana unde
colligere licet, Piscator Romanus granaria sua auro replevit_.»
[28] Il prétendait seulement que toute donation pouvant être
révoquée pour cause d’ingratitude, il se réservait d’user de ce
droit. «Au temps de Constantin, S. Sylvestre possédait-il quoi
que ce soit de la dignité royale? Ce fut ce Prince qui rendit à
l’Église la liberté et la paix, et tout ce que vous possédez,
comme Pape, provient de la libéralité des Empereurs. Lisez les
histoires et vous y trouverez ce que je dis.» (_Lettre à Adrien
IV._)
[29] «_Mendacium vero illud et fabula hæretica, in qua refertur
Constantinus Sylvestro imperialia simoniace concessisse in
Urbe, ita detecta est, ut etiam mercenarii et mulierculæ
quoslibet etiam doctissimos concludant, et dictus Apostolicus
cum suis Cardinalibus in civitate præ pudore apparere non
audeant._» Martène et Durand, _Amplissima Collectio veterum
scriptorum_, 1724; _Epist._ 384.
[30] _Ahi, Costantin, di quanto mal fu matre
Non la tua conversion, ma quella dote
Che da te prese il primo ricco Patre!_
_Inferno_, XIX, 115 et suiv.
[31] _Defensorium pacis_, paru en 1324. Réimprimé dans Goldast.
[32] «_Regi Neapolitano, apud quem exulabat, gratificaturus._»
_Contra Laurent. Vallam_, p. 80.
[33] _Laurentii Vallæ opera_, p. 352.
[34] _Les Gladiateurs de la République des lettres_ (t. Ier, p.
201).
[35] «_Habeo in manibus Donationem Constantini a Laurentio
Valleno confutatam, per Huttenum editam. Deus bone, quantæ
seu tenebræ, seu nequitiæ Romanorum! et quod in judicio
Dei mireris, per tot sæcula non modo durasse, sed etiam
prævaluisse, ac inter Decretales relata esse tam impura, tam
crassa, tam impudentia mendacia, inque fidei articulorum vicem
suscepisse._» Cette lettre porte la date de 1520.
IX
LES CONTES
DE VOISENON[36]
L’Abbé de Voisenon est une originale figure du XVIIIe siècle. Presque
aussi laid qu’un singe, d’une taille petite et rabougrie, la mine
chétive, envahie d’une jaunisse perpétuelle, bâti par la nature
dans un moment de distraction, d’une santé délabrée, avec cela, et
de temps en temps, étouffé par un asthme qu’il prétendait tenir de
sa nourrice, il ne laissa pas d’être un homme à bonnes fortunes;
c’était un abbé galant, un coureur d’alcôves. Ne rappelons pas qu’à
vingt-cinq ou vingt-six ans il avait été grand-vicaire, ce qui nous
est au moins aussi indifférent qu’à lui-même, et que sur son refus
d’accepter l’épiscopat, il reçut l’abbaye royale du Jars, près de
son château de Voisenon, avec trente mille livres de rente: entré
dans les lettres sous les auspices de Voltaire, il nous est rien que
pour cela sympathique, et s’il conserva de fructueux bénéfices en
restant fidèle à cette amitié de sa jeunesse, il en aurait obtenu bien
d’autres en passant dans le camp des cafards, sans avoir besoin de
changer de mœurs. Voltaire, que l’on nous peint aujourd’hui comme
un mangeur de prêtres, comme l’ogre du clergé, Voltaire eut toute sa
vie autour de lui une véritable cour de gens d’Église; à voir, dans sa
Correspondance, la peine infinie qu’il se donne pour procurer du pain à
celui-ci, un emploi de secrétaire à celui-là, un canonicat à cet autre,
on pourrait croire qu’il tenait le bureau de placement de tous les
abbés de France.
Voisenon fut un des premiers à tirer parti de cette bienveillance;
patronné par Voltaire, il se lança dans les cercles des beaux esprits
et les salons des jolies femmes. Il eut sa place marquée dans la
Société _du bout du banc_ et le _Recueil de ces Messieurs_; ses petits
vers plurent, quoiqu’ils n’eussent pas toujours le sens commun; ses
reparties piquantes et sa malice empêchèrent de trop voir les disgrâces
de sa personne, et il eut des succès, il fit des conquêtes! Les
femmes ne se l’arrachaient pas, cela se conçoit; elles le prenaient
par curiosité, pour amuser le tapis, et se le repassaient de l’une à
l’autre comme un magot sans conséquence. Elles l’appelaient leur ami
Greluchon, leur petite poignée de puces. Voisenon dit que Crébillon
fils passait pour être insolent envers les femmes, sans avoir de
quoi justifier son insolence; mais lui-même aurait peut-être été
bien embarrassé, avec son asthme, d’en montrer davantage, et cela
ne l’empêchait pas d’être insolent. Stendhal conte de lui une bonne
histoire. Le duc de Sône le surprend, une nuit, au lit avec sa femme.
L’abbé ordonne à la duchesse de faire semblant de dormir, et se met à
lire tranquillement. Quand le duc paraît sur la porte, l’abbé, le doigt
sur la bouche, lui fait signe de se taire, et lui dit tout bas qu’il a
gagé de s’introduire dans le lit de la duchesse à une heure du matin,
sans qu’elle s’en aperçût. «Mais est-il déjà une heure?» dit le mari;
et pendant qu’il consulte la pendule, Voisenon se lève, s’habille et
s’en va. L’anecdote est jolie; elle serait plus certaine s’il avait
existé un duc et une duchesse de Sône au XVIIIe siècle. Du reste, la
lecture semble avoir été, au lit, l’occupation favorite du maladif
abbé; plus tard, quand il rencontra de tendres consolations près de
la jolie Madame Favart, devenue une grosse et réjouie commère, le duc
de Lauraguais prétend qu’on le trouvait le matin lisant son bréviaire
entre les draps; Madame Favart, en cornette de nuit, répondait:
_Amen_[37].
Ses Contes, ce qu’il a fait de plus agréable, en somme, et l’œuvre
qui le reflète le mieux, ne sont, comme sa vie et ses amours, qu’une
parodie et une gageure. La note tendre, émue ou passionnée n’est pas
dans ses cordes; sa tête seule travaille, les sens absolument calmes,
et il résout à chaque instant le problème en apparence insoluble
d’écrire des contes libertins qui ne soient pas le moins du monde
érotiques: ceux qui y chercheraient des impressions voluptueuses
seraient bien déçus. Aussi ne faut-il pas placer ses légères esquisses,
simples débauches d’esprit, à côté des toiles chaudement colorées de
Crébillon fils ou de Diderot. Voisenon n’a pour lui que l’esprit, le
style et l’imagination bouffonne; il conte vite et bien, plutôt en
causeur qui veut éblouir, qu’en romancier qui voudrait intéresser; il
s’enchevêtre dès les premières pages dans des inventions impossibles,
et ne se tire d’affaire qu’en renchérissant sur ses propres
extravagances.
La mode était de son temps aux Contes de fées et, à la fin du siècle,
le libraire Panckoucke, qui en raffolait encore, ainsi que des Voyages
imaginaires, a pu en réunir, dans les 37 volumes in-8° de son _Cabinet
des Fées_, la plus étonnante collection. Ce genre aimable, auquel nous
devons quelques gracieux chefs-d’œuvre de notre littérature, avait
pris naissance aussitôt après la Révocation de l’Édit de Nantes: dans
l’étouffant silence qui pesait sur toutes les plumes, alors qu’il
était dangereux de penser, le mieux que l’on pouvait faire était de
se passionner pour le Rameau d’or ou de courir après l’Oiseau bleu.
La Maintenon encourageait cette littérature inoffensive, elle s’y
intéressait au delà de tout, et le fuseau lui échappait des mains
en écoutant _Peau d’Ane_ ou _Riquet à la houppe_. Des gens sérieux
disaient que les Contes de fées étaient l’histoire du cœur et
l’école des rois. Ce goût enfantin survécut à ses causes, mais ceux
qui s’y livraient, d’une imagination moins inépuisable que les
Persans et les Arabes, ne tardèrent pas à tomber dans le galimatias
et l’insipidité. On est vite à bout d’expédients, dans ce genre qui
demande tant de ressources, tant de délicatesse, pour ne pas être
ennuyeux, et Hamilton lui-même regrettait d’avoir donné une suite à ses
_Quatre Facardins_:
... Je ne fus pas assez sage
Pour m’en tenir à ce fragment;
Je joignis un second étage,
Pour marquer les absurdités
De ces récits mal inventés...
Du temps de l’abbé de Voisenon, ce n’était plus un second ni même
un troisième étage qu’on élevait: on surchargeait outre mesure de
constructions parasites le frêle édifice. Voisenon résolut de le
faire crouler en lui apportant sa pierre, le _Sultan Misapouf_; il
se trompait: cette parodie des Contes de fées eut autant ou plus de
succès que les vrais Contes, et l’abbé continua de s’exercer dans ce
genre facétieux. Naturellement, ces bluettes n’étaient pas destinées à
voir le jour; mais on sait l’histoire: dès qu’elles sont écrites, il
se trouve toujours un secrétaire infidèle pour en prendre copie, et un
coquin de libraire pour profiter de l’indiscrétion. Ainsi coururent
sous le manteau le _Sultan Misapouf_, _Tant mieux pour elle_ et la
plupart des autres Contes de Voisenon, à la grande désolation de
l’honnête Favart, qui se lamentait de voir affiché de la sorte «un
homme respectable autant par ses mœurs que par son état.»
Aujourd’hui, la mode semble revenir à ces bagatelles du temps passé:
on réédite avec luxe Boufflers, Caylus, Crébillon fils, Voisenon;
Montcrif, Godard d’Aucourt, La Morlière et Fromaget auront leur tour.
Mais il y a plus à laisser qu’à prendre dans ces jolis habilleurs de
riens. Voisenon, en particulier, est très inégal; son _Histoire de la
Félicité_, quoique courte, a des longueurs; _Zulmis et Zelmaïde_, _Il
eut raison_, _Il eut tort_, _Ni trop ni trop peu_, sont insignifiants.
Quand une bonne âme, Madame de Turpin de Crissé, crut devoir réunir ses
Œuvres complètes (1781, 5 vol. in-8°), tout le monde s’aperçut que le
sémillant abbé perdait plus qu’il ne gagnait, à être ainsi délayé en
cinq tomes, et faisait la mine d’un papillon écrasé sous un in-folio.
Tout récemment, M. Octave Uzanne a extrait de ce gros recueil tous les
Contes de Voisenon[38]. Nous nous en tiendrons, pour notre compte, à
ses deux ouvrages les plus célèbres, ceux où il se piquait d’avoir mis
tout son art et reculé l’extravagance au delà des limites ordinaires:
le _Sultan Misapouf_ et _Tant mieux pour elle_, en complétant le
recueil par la _Navette d’amour_, bluette sentimentale qui donne une
idée suffisante de son savoir-faire dans le genre gracieux. Voisenon a
l’haleine courte, c’est un auteur de petit format; il a fait fortune
sous le manteau: qu’on puisse le fourrer dans la poche.
Mai 1879.
[36] _Contes de Voisenon_: Tant mieux pour elle; Le Sultan
Misapouf; La Navette d’Amour. _Paris_, _Liseux_, 1879, pet.
in-18.
[37] G. Desnoiresterres, _Épicuriens et Lettrés, XVIIe et
XVIIIe siècles_. Paris, Charpentier, 1879.
[38] _Contes de l’abbé de Voisenon, avec une notice
bio-bibliographique_, par Octave Uzanne. Paris, Quantin, 1878,
pet. in-4°.
X
LA NUIT ET LE MOMENT
PAR CRÉBILLON FILS[39]
Les romans légers du XVIIIe siècle, non réimprimés depuis longtemps, si
ce n’est peut-être en Belgique, et dont quelques-uns sont mis à l’index
en France, par une pruderie exagérée, deviennent peu à peu assez rares
pour n’être plus qu’entre les mains exclusives des bibliophiles. Leurs
éditions anciennes, classées soit dans les cabinets des amateurs, qui
les gardent avec un soin jaloux, soit dans les bibliothèques publiques,
où l’on refuse généralement de les donner en lecture, se trouvent
par le fait retirées de la circulation, et si tout le monde connaît,
au moins de titre, les plus fameux, la connaissance se borne là. Un
spirituel écrivain, qui met de la grâce dans l’érudition, et qui sait
bien le prix du petit volume où il a consigné ses recherches sur cette
partie de notre littérature, car il l’a maintes fois réimprimé sous
toutes sortes de titres (_Bibliothèque galante_, 1855; _Galanteries
du XVIIIe siècle_, 1862; _Amours du temps passé_, 1877), M. Charles
Monselet, commence par déclarer qu’il ne parlera ni d’_Angola_, ni
d’_Aline et Valmont_, ni du _Sultan Misapouf_, ni du _Hasard du
coin du feu_, par la raison qu’ils sont connus de tout le monde, ou
peuvent l’être. Est-ce si sûr que cela? Il nous semble, au contraire,
qu’on en parle un peu par ouï-dire et qu’on les juge sur commune
renommée. Des phrases toutes faites sur l’effronterie, l’immoralité, la
corruption d’un siècle pervers, voilà ce qui se répète, sans conviction
d’ailleurs, et rien que pour ne pas rompre en visière aux préjugés.
Sommes-nous devenus si collets-montés depuis Rabelais et Brantôme?
Entre toutes les productions de Crébillon fils, _la Nuit et le Moment_,
ce petit chef-d’œuvre d’une perfection achevée, a généralement
trouvé grâce devant ces censeurs moroses ou prévenus, mais il n’en a
pas été pour cela apprécié avec plus d’exactitude. «Dans un très-joli
roman intitulé _la Nuit et le Moment_, Crébillon fils a raconté les
joyeux passe-temps de la campagne.» Libre à l’imagination de bâtir sur
ces trois lignes de Jules Janin tout ce qu’elle pourra rêver d’agréable
dans le genre champêtre et bucolique: promenades sous les grands arbres
du parc, tendres entretiens à l’ombre des cabinets de verdure, danses
et dîners sur l’herbe, jeux d’escarpolette, feux d’artifice au bord de
l’eau, etc.: elle en sera pour ses frais. Et cependant la courte et
sèche indication du défunt prince des critiques, qui ne dit pas un mot
de plus de ce livre charmant, n’est pas entièrement fantaisiste; la
scène se passe dans un château des environs de Paris ou de Versailles:
c’est là tout ce qu’il y a d’un peu champêtre dans l’action, qui montre
pour décor, non les grands bois, mais les tentures d’une chambre à
coucher; le bocage, avec ou sans mystère, est remplacé par les rideaux
de l’alcôve.
Les grandes maisons du XVIIIe siècle avaient pris un instant la mode de
donner ce qu’on appelait des journées de campagne, où elles offraient
à leurs invités des divertissements exquis et de toutes sortes.
Crébillon, aussi bien et mieux qu’un autre, aurait pu nous retracer une
de ces journées; mais avec sa finesse ordinaire, il s’est contenté d’en
raconter l’épilogue. La dernière fusée éteinte, la dernière coupe de
Champagne vidée, quand chacun s’est mis en quête de son appartement,
il semble que tout soit fini; au contraire, tout commence. Ces sortes
de réunions servaient de prétexte à des rencontres, à des arrangements
fortuits; l’imprévu était de la fête. Cidalise s’est enfermée chez
elle, mais elle a oublié de pousser le verrou; l’a-t-elle vraiment
oublié? Clitandre, en simple robe de chambre de taffetas, erre par
les couloirs, trouve une porte qui s’ouvre toute seule et pénètre
chez Madame sans se faire autrement annoncer. Est-ce bien là qu’il
croyait entrer, et Madame l’attendait-elle, si toutefois elle attendait
quelqu’un? Autant de points qui restent dans l’ombre; Crébillon fils
est le peintre des demi-teintes et l’homme des sous-entendus: il laisse
plus à deviner qu’il ne donne à voir. La conversation s’engage, légère
et spirituelle d’abord, puis de plus en plus intime; on se rapproche,
on se fait des confidences. On se croyait invinciblement attaché de
part et d’autre, et bientôt, à la manière dont Cidalise tout comme
Clitandre parlent de leurs amours de la veille, ils s’aperçoivent que
ce sont des amours déjà bien lointains, bien effacés, ils entrevoient
qu’ils ne sont peut-être pas aussi indifférents l’un à l’autre qu’ils
le supposaient. Crébillon fils est un maître en ce genre d’escrime
amoureuse; les stratagèmes insidieux de l’attaque, les coquetteries de
la défense, le trouble de la défaite, il nous a peint tout cela vingt
fois, et toujours avec un art parfait, de nouvelles délicatesses de
sentiment et de style. Ce sont des variations sur une seule corde,
toujours la même, mais quelle corde! la fibre la plus déliée et la plus
sensible du cœur humain.
Ce n’est pas d’ailleurs chose facile que de donner un intérêt croissant
à un dialogue de ce genre, qui aurait au théâtre une durée de deux
ou trois heures. En cela, Crébillon a plus d’une ressemblance avec
Marivaux et semble souvent avoir voulu reprendre sous une autre
forme, plus vive et d’une couleur plus chaude, le _Jeu de l’amour
et du hasard_ de son devancier. Tous deux sont du même monde et, à
quelques années de distance, s’inspirent des mêmes modèles, raffinent
les préciosités des mêmes salons. Mais l’auteur dramatique a, pour
se soutenir, une intrigue qu’il emmêle et file jusqu’au dénouement,
les allées et venues de la scène, les incidents qu’il lui plaît de
créer: le romancier se sauve par la peinture des caractères et les
descriptions. Crébillon fils, à la fois auteur dramatique et romancier
dans ce petit livre, s’est volontairement privé des ressources de
l’un et de l’autre. Une causerie qui parcourt tous les tons, qui
commence par le badinage et finit par l’attendrissement, les progrès
d’un sentiment, d’un caprice, d’une fantaisie que l’on voit naître
et se développer, cela lui suffit pour éveiller la curiosité. Et que
de jolies digressions, d’anecdotes lestement troussées, pour remplir
les vides et amuser les entractes! Quoi, il fallait tant d’esprit, de
ténacité, de persuasion et d’éloquence, des phrases si bien tournées,
des compliments si adroits pour décider à l’indulgence une de ces
femmes que l’on nous peint comme de fieffées impures! Le XVIIIe siècle
est une époque calomniée.
«La vérité ne saurait être plus exacte,» dit Palissot, «que dans les
romans de Crébillon fils, les caractères mieux tracés, les situations
filées et graduées avec plus d’art. Ne l’accusons pas de la licence des
mœurs qu’il a peintes, il pourrait dire à tout son siècle:
«Est-ce ma faute à moi, si ces mœurs sont les vôtres?»
»Le comte Hamilton est le seul écrivain à qui Crébillon ait été
comparé. Si Hamilton a donné dans ses _Mémoires de Grammont_ un modèle
de plaisanterie exquise que personne n’est tenté d’imiter, ses contes,
quoiqu’il en ait fait de très agréables, n’ont pas à ce qu’il nous
semble la gaîté piquante, ni l’originalité des romans de Crébillon, ni
surtout cette vérité de mœurs qui les fera vivre tant qu’on sera
curieux de connaître les Français du XVIIIe siècle. La réputation
de ces romans peut, à la vérité, décroître par le changement qui
s’est déjà fait dans nos habitudes, mais il sera toujours vrai que
Crébillon a été l’historien le plus fidèle des mœurs de son temps.»
Ce jugement doit rester; Crébillon n’est pas seulement un écrivain
délicat, c’est un observateur pénétrant et un peintre fidèle. Par la
nature du cadre qu’il s’impose généralement, il ne peut s’appesantir
sur aucun caractère, sur aucune situation; il faut qu’il aille
vite, que les tableaux se succèdent, et chaque personnage n’a que
le temps de dessiner en passant sa silhouette. Toutes sont justes
et précises, elles ne paraissent qu’effleurées et sont étudiées à
fond. Ses portraits ont cette vérité et cette variété infinie que
rencontrent seulement ceux qui peignent sur le vif; aucune de ses
femmes ne ressemble à l’autre, n’a le même ton, le même visage, la même
langue, et toutes cependant sont des rouées et des coquettes; elles
ne diffèrent que par des nuances pour ainsi dire insaisissables: ces
nuances, il les a saisies et fixées. Bien peu d’écrivains du même genre
ont si finement arrêté les contours de physionomies fugitives et donné
ce cachet de réalité aux filles de leur imagination.
Juillet 1879.
[39] _La Nuit et le Moment_, par Crébillon fils. _Paris_, _Liseux_,
1879, pet. in-18.
XI
LES NOUVELLES
DE SACCHETTI[40]