Miltiade ou Melchiade, en 313, fut inventée. Après la fameuse bataille
du pont Milvius et l’apparition du Labarum, Constantin, rentré à Rome
en triomphateur, se décide à embrasser la religion Chrétienne et donne
à son chef le palais de Latran transformé en église, de magnifiques
ustensiles d’or et d’argent, patènes, ciboires, calices, burettes,
pour le service des autels, lui assigne des revenus sur les deniers
publics et lui concède des domaines dans la banlieue de Rome[24]. Un
édit de tolérance envers les Chrétiens et la permission accordée au
Pape d’ouvrir un Concile, pour apaiser la querelle de Cécilien et des
Donatistes, complétaient cette légende assez bien tissue, sauf que dans
l’épître où elle est narrée, le Saint Pape Melchiade parle du Concile
de Nicée, tenu onze ans après sa mort: une misère! L’Église aurait pu
se contenter de cette fiction honorable et profitable pour elle; mais
quoi! un pauvre petit palais, quelques calices, quelques ostensoirs, de
maigres revenus, c’était bien peu. Pas un mot là-dedans de la primauté
de l’Évêque de Rome, ni de l’abandon des insignes impériaux et de la
pourpre sénatoriale en faveur des prêtres, ni du partage de l’Empire,
ni d’aucune clause qui permît au Pape de se dire le suzerain de tous
les monarques, le distributeur de toutes les couronnes. Il fallait
changer cela. On décida que Melchiade devait avoir subi le martyre,
soit sous Maximin, soit sous Constantin lui-même; que ses Lettres,
fabriquées par les Ariens, étaient autant d’impostures[25]; et une
nouvelle histoire, celle du baptême par Saint Sylvestre, en 323 ou 324,
fut mise en circulation. La supercherie réussit à merveille: interpolée
au VIIIe siècle, dans les _Actes de S. Sylvestre_ et le _Liber
Pontificalis_ du Pape Damase, qui peut-être est en entier apocryphe,
elle fut prise au sérieux même par les adversaires de l’Église, Laurent
Valla tout le premier. De quels arguments plus pressants il aurait
fortifié sa réfutation s’il avait su que ce baptême, cause première de
la Donation, était simulé comme elle!
Dans cette seconde fable, répétition de la première, mais revue,
corrigée et augmentée, Constantin se montre d’abord le plus grand
constructeur d’églises qui ait jamais vécu. Lui qui ne séjourna jamais
à Rome, qui n’y fit que de courtes apparitions, il y bâtit en un rien
de temps, _in eodem tempore_ (_Vie de Saint Sylvestre, Pape_, dans la
collection des Conciles, de Labbe), sept immenses basiliques; il en
bâtit encore quatre autres à Ostie, dans la ville d’Albe, à Capoue,
à Naples. L’énumération complaisante des richesses qu’il accumule
dans ces églises a quelque chose de prodigieux; il y emploie l’or et
l’argent en guise de plomb ou de fer, et sème les pierreries comme des
cailloux. Ce ne sont partout qu’autels d’argent massif (une église à
elle seule en a sept, pesant chacun deux cents livres); chancels ou
grilles de chœur, aussi en argent, pesant mille livres; baldaquins,
encore d’argent et pesant deux mille livres; patènes d’or, calices d’or
enchâssés de pierreries, amphores, buires, burettes, brûle-parfums,
encensoirs d’or, tabernacles d’or, chandeliers d’or, lanternes d’or.
Suit une énumération considérable de domaines affectés à l’entretien
de toutes les églises, ainsi déclarées propriétaires, par un acte
longtemps regardé comme authentique, d’une foule de fermes, châteaux
et villas, de milliers d’arpents de terre et de bois dans toutes les
régions de l’Italie, de maisons à Rome, à Antioche, à Tarse, à Tyr, à
Alexandrie, à Nicée en Numidie, sans compter des redevances en encens
et en parfums, en nard, baume, storax, cannelle, safran, dues par la
plupart des villes d’Orient. Ici la fraude atteint des proportions
colossales, car nous pouvons nous fier à la rapacité des gens d’Église
pour croire qu’ils ont dû réclamer, et durement, sinon le safran et la
cannelle des rives de l’Euphrate, du moins les rentes des domaines,
qui se trouvaient à portée de leur main, et que le pseudo-Constantin,
en excellent économe, désigne très clairement, sur les territoires de
Rome, de la Sabine, de Tibur, d’Albe, d’Ostie, de Capoue, de Naples.
La charte de Donation, qui vient à la suite de la _Vie de Saint
Sylvestre_, se trouve ainsi amenée et préparée. Dans ce document d’une
naïveté grossière, proportionnée à la crédulité d’alors, Constantin,
attaqué de la lèpre, ayant épuisé tous les secours de l’art, s’adresse
aux prêtres du Capitole, qui, après mûre réflexion, lui conseillent de
prendre un bain de sang d’innocents. Plusieurs centaines d’enfants,
enlevés aux premières familles de Rome, sont amenés au Capitole;
on va les égorger pour remplir de leur sang une grande cuve, quand
l’Empereur, pris de pitié, leur fournit des carrosses pour s’en
retourner chez eux. En récompense, Saint Pierre et Saint Paul lui
apparaissent la nuit suivante et lui enjoignent d’aller trouver Saint
Sylvestre, Pape, quoiqu’il n’y en eût pas encore, qui le guérira en lui
conférant le baptême. Constantin se rend à l’église, reconnaît dans
les figures d’un tableau que lui montre Sylvestre les personnages
de son apparition nocturne, et, frappé de stupeur, se fait baptiser:
il sort de la piscine entièrement guéri, le corps blanc comme neige.
Pour marquer sa vénération envers Saint Pierre et Saint Paul, ses
charitables avertisseurs, il ordonne que l’on exhume pieusement leurs
restes, les place de ses mains dans des caisses d’ambre, «que la force
de tous les éléments ne pourrait rompre,» ferme ces caisses avec des
clefs d’or, et bâtit pour les recevoir une église dans les fondations
de laquelle il jette douze sacs de terre qu’il a portés sur ses
épaules, en l’honneur des douze apôtres. Ces inventions sont tellement
en dehors de tout bon sens, que Gratien a pris soin de les passer sous
silence en insérant la Donation dans son _Décret_. Il est amusant d’y
voir Constantin, néophyte et déjà docteur en théologie, discourir _ex
professo_ sur la Création, le péché originel, la fameuse pomme, le
serpent tentateur, le Verbe, la Trinité, qu’il explique en fort bons
termes, le Diable, l’enfer, la résurrection, le jugement dernier et
tous les mystères; il se pique d’orthodoxie, lui qui doit protéger le
premier schisme, et, ce qui était encore plus précieux pour les Papes,
il y donne vingt-cinq ou trente fois à Sylvestre le titre de _Summus
Pontifex_, qu’il garda précisément pour lui-même.
Le reste, tout aussi ridicule dans la forme, est plus sérieux au
fond. Constantin y concède à l’Évêque de Rome la primauté sur tous
les Évêques et Patriarches du monde, même sur le Patriarche de
Constantinople, qui n’était pas encore fondée, puis il y reconnaît, en
abandonnant Rome et l’Italie au Pape, «qu’aucun souverain terrestre
ne doit avoir de pouvoir là où le souverain céleste a établi le chef
de son empire;» ce sont les deux clauses capitales: le Saint-Siège a
réussi à faire consacrer la première par le Concile de Trente et il a
défendu la seconde jusqu’aux dernières extrémités; par la cession, fort
vague d’ailleurs, que l’Empereur est censé faire, en outre, des Gaules,
de l’Espagne, de la Germanie, de la Judée, de la Thrace et des Iles,
il opère au profit des Papes, pour peu qu’ils sachent s’en servir, la
constitution d’une des plus vastes monarchies du monde; par une autre
clause, celle qui attribue aux Pontifes le droit exclusif de porter les
ornements impériaux et aux simples prêtres les vêtements des sénateurs
(la pourpre des Cardinaux n’a pas d’autre origine), il satisfait cette
soif de distinctions honorifiques qui a toujours dévoré le clergé, et
il le relève de son abjection originaire en le déclarant apte à remplir
toutes les charges publiques, les plus hautes magistratures; enfin il
place de ses propres mains sa couronne sur la tête de Sylvestre, qui
refuse d’abord, avec une humilité comique dans un acte faux, puis,
comme Pepin, il tient la bride de son cheval. Qu’un tel document ait
jamais pu être produit et pris au sérieux, c’est ce qui donne une
triste idée de l’impudence et de la sottise humaines; mais il avait un
droit incontestable à figurer dans ce fameux recueil de Gratien, code
du droit canon, où les Fausses Décrétales d’Isidore Mercator tiennent
un si bon rang, où la monstrueuse falsification connue sous le nom
de Constitutions Apostoliques est donnée comme d’une authenticité
incontestable, avec le _Liber Pontificalis_ du Pape Damase, et tant
de Lettres de Papes, fabriquées _ad majorem Dei gloriam_. La Donation
occupe, dans le _Décret_, la majeure partie de la Distinction XCVI,
Canon XII, et vient à l’appui de propositions qui toutes sont destinées
à établir sur des bases solides la suprématie Pontificale, et à
défendre l’Église de l’ingérence séculière. Le _Décret_ de Gratien est,
pour le clergé, une œuvre tellement capitale, l’infirmation de la
moindre de ses parties, à plus forte raison d’une pièce importante,
est pour lui d’une telle conséquence, que dès que l’inauthenticité
de la Donation de Constantin fut seulement soupçonnée, on s’efforça
d’exonérer de cette supercherie l’auteur du _Décret_. Antoine de
Florence, Nicolas Cusan, Volaterranus, par exemple, affirmèrent qu’elle
ne se trouvait pas dans quelques anciens manuscrits, ce qui s’explique,
puisque postérieurement à l’imprimerie, elle n’a souvent été éditée,
en pays libres, en France et en Allemagne, qu’avec la glose infamante:
Cette Donation est une supercherie; _Hæc dona sunt mendacia_. Ceux qui
la désapprouvaient si catégoriquement ont bien pu la retrancher de
leurs exemplaires, sans pour cela douter que Gratien l’eût recueillie.
Gratien n’était pas si scrupuleux et Valla lui-même, dans un autre de
ses ouvrages[26], le prend en flagrant délit d’imposture, mutilant un
passage d’Isidore Mercator pour en tirer un sens exagéré, à propos du
Symbole des Apôtres, récité au Concile de Nicée: falsifier ce qui est
déjà faux, c’est un assez joli tour de force. Toutefois, subissant
malgré lui l’ascendant d’un livre que l’on commentait dans toutes les
écoles de droit, d’un auteur qui jouissait d’une si grande autorité,
Valla refuse de croire Gratien capable d’avoir inséré la charte
apocryphe parmi les Canons, et, sans doute pour ne pas avoir affaire à
trop forte partie, préfère charger du délit un interpolateur imaginaire
du nom de Paléa.
La Donation figure, en effet, dans le _Décret_, sous la rubrique
_Palea_, qui lui est commune avec quelques autres documents du même
genre, et qui a donné lieu aux plus bizarres interprétations. «Environ
cinquante Canons, dispersés dans le _Décret_ de Gratien, portent
ce titre que l’on ne peut plus, et depuis longtemps, positivement
expliquer. D’après les uns, _Palea_ est une abréviation du nom propre
de Paucapaléa, auquel on attribue l’interpolation de ces Canons dans
le Décret de Gratien; mais si, en effet, Paucapaléa ou Protopaléa, _un
des premiers et des plus remarquables disciples de Gratien_, compila
plusieurs de ces Canons, tous ne sont pas incontestablement de lui.
D’autres savants, comme Walter, pensent que ces passages ne s’étant
trouvés dans l’origine qu’à la marge et ne provenant pas de Gratien
lui-même, ne furent guère tenus en estime par les glossateurs qui
les désignèrent comme de la paille, _palea_, en comparaison du pur
froment de Gratien.» (L’abbé Goschler, _Dictionnaire encyclopédique
de la Théologie catholique_, art. _Paléa_.) Valla tantôt adopte la
première et tantôt la seconde de ces hypothèses, pour avoir devant lui
un adversaire qu’il puisse prendre à partie, n’osant pas s’attaquer
aux Papes, qu’il pensait bien, au fond, être les auteurs de la fraude,
et pour s’amuser à jouer sur le nom de ce Paléa, homme de paille
de la Papauté. Vraisemblablement, _palea_ est la transcription du
Grec παλαιά , sous-entendu γράμματα; les copistes qui ont mis cette
indication en tête de quelques parties des Canons ont sans doute
voulu marquer que ces documents étaient vieux et qu’ils en ignoraient
l’origine[27]. De leur παλαιά , comme du Pirée, on a fait un homme:
Paucapaléa, Protopaléa, aussi appelé Pocopaléa, Quotapaléa ou tout
simplement Paléa, disciple de Gratien, d’une érudition consommée, d’un
goût exquis, etc.! Par suite d’une méprise, peut-être intentionnelle,
une rubrique est devenue un savant; un peu plus elle devenait un saint:
que de personnages de l’histoire ecclésiastique n’ont pas d’autre droit
à l’existence!
Laurent Valla ne fut pas le premier à soupçonner de fausseté la
Donation; une telle supercherie, si grossière, ne pouvait pas être
examinée de près sans qu’on en vît la trame. Dès 998, l’Empereur Othon
III la dénonçait publiquement, dans une de ses Constitutions. Frédéric
Barberousse sembla néanmoins l’admettre comme vraie, en principe[28],
et Gervais de Tilbury, secrétaire de Othon IV, en reconnut, au nom de
son maître, la validité; mais ces aquiescements, extorqués d’une façon
plus ou moins adroite, ne signifient rien. Ils sont le fruit de la
fameuse alliance du trône et de l’autel, deux despotismes faits pour
s’entendre et, après maintes querelles, se réconcilier toujours aux
dépens des peuples. En dehors des juristes papalins, bien peu d’esprits
élevés, familiers avec les textes, faisaient le moindre cas d’une
charte dont la rédaction est si ridicule, dont chaque clause dénonce
la fraude, chaque phrase la sottise d’un scribe ignorant. En 1152,
lorsque Eugène III argua de la Donation, que Gratien venait de produire
au grand jour, pour disputer Rome au peuple, soulevé par Arnaud de
Brescia, un des disciples de l’apôtre démocratique, Wetzel, écrivait à
Frédéric Barberousse: «Ce mensonge ou plutôt cette fable hérétique, par
laquelle Constantin passe pour avoir simoniaquement cédé à Sylvestre
les droits de l’Empire sur la ville de Rome, est aujourd’hui dévoilé;
les journaliers et les bonnes femmes en savent assez là-dessus pour
fermer la bouche aux docteurs, si bien que le Pape et les Cardinaux
n’osent plus se montrer en public, tant ils en sont honteux[29].» Il
traite de même le baptême de Constantin par Melchiade, cette première
fable dont nous avons parlé et qu’on essayait sans doute de remettre
à flot, en voyant contester le baptême par Sylvestre. Dante paraît
avoir cru à l’authenticité de la Donation; il en déplore les effets et
la signale comme la principale cause de la corruption de l’Église, de
l’avilissement du trône pontifical:
Hélas! Constantin, de quel fléau fut mère
Non ta conversion, mais cette dot
Que reçut de toi le premier Pape enrichi[30]!
C’est le poète qui parle, et vraie ou fausse, la Donation avait eu les
effets qu’il déplore. Jacques Almain, théologien de Paris, déniait à
cette ancienne supercherie toute autorité (1310); Marsile de Padoue
enseignait que la primauté de Pierre, fondée non sur les Évangiles,
mais sur la Donation de Constantin, est un leurre, une imposture,
et que ni Pape, ni Évêques, ni prêtres, n’ont de juridiction sur
personne[31]: opinions bien hardies au XIVe siècle, en face des bûchers
toujours allumés. Jean XXII commença par excommunier Marsile, le
réfuta et soutint la parfaite authenticité de la Donation.
Les Papes persistant toujours à s’appuyer sur une Charte fabriquée
par eux et refusant de se rendre aux arguments tirés avec modération
de la raison et de la logique, il était urgent de faire descendre
la discussion des hauteurs où Dante et le grand juriste de Padoue
l’avaient portée, pour s’en tenir à l’analyse de l’acte en lui-même, en
dénoncer impitoyablement les absurdités, et montrer, non pas seulement
que la Donation était illégale ou excessive et révocable, ce qui lui
supposait une ombre d’existence, mais l’œuvre d’un faussaire:
la fraude une fois divulguée, indéniable, peut-être que les Papes
n’oseraient plus brûler ni excommunier personne. C’est ce que Laurent
Valla entreprit, avec d’autant plus d’assurance qu’il pouvait compter
sur l’appui d’un Prince toujours menacé de retomber sous la sujétion du
Vatican. La date à laquelle il composa son Traité contre la Donation
se trouve fixée par diverses circonstances qu’il rappelle: la révolte
de Bologne, le siège soutenu par Eugène IV dans le château Saint-Ange
(1434) et qu’il dit avoir eu lieu six ans auparavant, la déposition
toute récente de ce Pape par le Concile de Bâle et l’élection d’Amédée
de Savoie (Félix V); c’est donc aux environs de 1440 qu’il mit la main
à la plume. Valla vivait alors à la cour du roi de Naples, Alphonse
d’Aragon, non pas en exil, comme l’insinue charitablement Steuchus[32],
mais de son propre gré, ayant quitté Rome à la suite de premiers
démêlés avec Pogge, qui l’avait empêché d’obtenir de Martin V une place
de Secrétaire Apostolique[33]. Il accompagnait dans ses expéditions
Alphonse, en train de conquérir son royaume; il se vante même de s’être
battu sous ses ordres et d’avoir repoussé un furieux assaut, du haut
des murs d’un couvent. S’il avait l’étoffe d’un homme de guerre, sa
plume était encore plus affilée que son épée, et il le prouva bien.
Le Concile de Bâle venait de ramener l’attention sur les prétentions
temporelles des Papes, et entre tous les États de l’Europe le royaume
de Naples, tenu si longtemps dans l’étroite dépendance du Saint-Siège,
avait le plus d’intérêt à secouer ce joug. Sur l’invitation du Roi,
Valla fut amené à interroger le principal titre des Pontifes, n’eut pas
de peine à le trouver faux et conçut le projet de le dire. Mais ici
faisons justice d’une appréciation qui n’a pas le moindre fondement.
«Dédaignant», dit M. Ch. Nisard, «de pénétrer dans l’histoire avec le
flambeau de la critique, uniquement pourvu de cette espèce d’arguments
que l’imagination suggère aux purs déclamateurs, Valla entreprit de
prouver que la Donation de Constantin aux Papes était chimérique et
insoutenable. Combattre les faits par cela seul qu’ils manquent de
vraisemblance n’est pas précisément une méthode conforme à la plus
exacte manière de raisonner. Combien d’événements vrais ne laissent
pas de paraître invraisemblables! Mais cette fois, Valla rencontra
juste: les travaux des érudits ont démontré, il y a longtemps, que
cette Donation était une fable; Valla eut le mérite de le deviner[34].»
Ceux qui liront l’argumentation pressante de Valla décideront s’il est
tombé juste par hasard, s’il a fait œuvre de devin ou de critique,
et si la patiente analyse à laquelle il se livre, les remarques
ingénieuses et mordantes qu’elle lui suggère, sont bien les fruits de
son imagination. Quant aux érudits qui, depuis Valla, ont battu en
brèche la Donation, le Cardinal Baronius (à son grand regret), Hotman
et Bank, ils n’ont, et pour cause, rien ajouté de décisif à sa thèse;
les deux derniers se sont bornés, l’un à la résumer, en lui rapportant
tout l’honneur de la discussion, l’autre à la reproduire.
Laissons donc à Valla ce qui lui appartient bien, le mérite d’avoir le
premier dévoilé la fraude, et par des arguments propres à la rendre
désormais insoutenable. Cela aurait pu lui coûter assez cher. Ayant eu
l’imprudence de revenir à Rome, en 1452, il faillit être assassiné,
sur le simple soupçon d’avoir écrit ce livre abominable, qu’il s’était
contenté de lire à ses amis de Naples, et qu’il gardait prudemment
par devers lui, sans le publier; il dut s’enfuir sous un déguisement,
s’embarquer et gagner l’Espagne, pendant qu’on instruisait son procès.
Le _De falso credita et ementita Donatione Constantini_ ne fut
réellement connu, divulgué, qu’après sa mort et surtout lorsque
Ulrich de Hutten l’eut édité pour la première fois, en 1517, à
l’aide de presses clandestines établies dans son château délabré de
Steckelberg, pour le dédier à Léon X. Luther apparaissait alors sur
la scène du monde, et cette virulente négation de droits jusqu’alors
réputés inébranlables servit de machine de guerre à la Réforme contre
la Papauté. «J’ai entre les mains,» écrivait Luther, «la Donation de
Constantin réfutée par Valla, éditée par Hutten. Bon Dieu! que de
ténèbres ou de perversités accumulées par Rome! Vous serez stupéfait
que Dieu ait permis, non seulement que cela durât pendant des siècles,
mais que cela prévalût, que des mensonges aussi infâmes, aussi
grossiers, aussi impudents fussent insérés dans les Décrétales et
imposés comme des articles de foi[35].» Cette première édition, fort
rare, est précédée d’une ironique dédicace à Léon X. «Ceux-là ne te
connaissent pas, Saint-Père,» lui disait plaisamment Hutten, «qui
croient que tu ne sauras pas apprécier le travail de Laurent Valla.
Tu affirmes que tu veux rendre la paix au monde: il n’y a pas de paix
possible tant que les ravisseurs n’auront pas restitué aux possesseurs
légitimes ce qu’ils leur ont injustement pris.» Léon X lui répondit
à sa manière, en ami des arts sinon en ami des lettres, et d’une
façon qui, pour être détournée, n’en affirmait pas moins une fois de
plus l’attachement obstiné de la Papauté à ses titres chimériques.
Il commandait à Raphaël, outre la _Bataille du pont Milvius_, dont
le sujet véritable, au point de vue catholique, est l’apparition
miraculeuse du Labarum, deux immenses fresques: le _Baptême de
Constantin par Saint Sylvestre_, et _Constantin donnant Rome au Pape_,
qui ornent encore une des salles les plus splendides du Vatican.
Résumé brillamment et complété par Hotman, au XVIe siècle, réédité par
Schardius, puis encore au XVIIe siècle par Banck, qui le donne comme
une pièce capitale pour l’histoire des démêlés du Saint-Siège avec
les puissances, le traité de Laurent Valla mérite assurément de ne
pas tomber dans l’oubli. C’est une œuvre. L’auteur a extrêmement
soigné, au point de vue de la composition et du style, ce pamphlet ou
plutôt ce plaidoyer qui était pour lui un morceau de prédilection et
qu’il retoucha jusque dans sa vieillesse. La forme en est légèrement
artificielle, comme tout ce qui tient au genre oratoire et demande de
la symétrie; mais la langue est pure, puisée aux bonnes sources, digne
de celui qui avait recueilli et commenté les Élégances de la langue
Latine. Les premières pages sont toutes Cicéroniennes. Laurent Valla y
prête successivement la parole, avec une grande ampleur, aux fils et
aux amis de Constantin, au Sénat, au Peuple, qui tous le supplient de
ne pas donner l’Empire; enfin à Sylvestre, qui refuse de le recevoir,
et il a placé dans la bouche de ces différents personnages les
raisons les plus propres à faire toucher du doigt les impossibilités
matérielles et morales soit de la Donation, soit de son acceptation.
Ce ne sont pas là de vaines tirades déclamatoires, des morceaux de
rhétorique plus ou moins achevés; la forme oratoire ne nuit en rien à
la vigueur des arguments, et, sous l’abondance du style, la cadence
des périodes, l’éclat et la hardiesse des figures, des apostrophes,
on sent une robuste dialectique, comme des muscles solides sous une
draperie. Le discours de Sylvestre surtout est remarquable. Tous les
motifs du refus qu’il le suppose faire, avec une malicieuse bonhomie,
tirés de la prédication et de l’enseignement de Jésus, des Épîtres de
Saint Paul, des écrits des Pères, appliqués avec une rare justesse,
s’appuient sur des textes qu’on ne peut guère écarter; mais c’est
une ironie bien cruelle que de placer dans la bouche d’un Pape cette
audacieuse contre-partie des prétentions de Grégoire VII, fondées sur
des allégories de la Lune et du Soleil. Ces polémistes du XVe siècle
étaient de rudes jouteurs, et, en pareilles matières, leur connaissance
profonde des lettres sacrées les rendait bien redoutables. L’Église,
maîtresse de l’instruction publique, lui donnant pour base l’étude des
livres saints, pour couronnement celle de la théologie et du droit
canonique, formait sans doute des prêtres instruits et se préparait
des apologistes; mais elle se créait aussi de dangereux adversaires en
ceux qu’elle nourrissait ainsi de sa moelle et que venait à éclairer un
rayon de libre pensée. Ce sont des théologiens qui lui ont fait le plus
de mal.