ou, pour mieux dire, linéaire; autant qu’il a été possible, la forme
du vers, la construction de la période, les tournures, les inversions,
les rejets ont été respectés, de façon à offrir le dessin exact du
modèle. Ce procédé, employé par un trop petit nombre de traducteurs,
est certainement le plus apte à donner une idée juste des ouvrages en
vers écrits dans une autre langue, et à leur conserver au moins quelque
chose de leur saveur exotique.
Mars 1878.
[18] _La Papesse_. Nouvelle en trois parties et en vers, de
l’abbé Casti, traduite pour la première fois, texte Italien
en regard; avec les notes et pièces justificatives. _Paris_,
_Liseux_, 1878, pet. in-18.
VII
LE DÉCAMÉRON
DE BOCCACE[19]
Des innombrables Conteurs qui sont la gloire de l’Italie, deux ont déjà
pris place dans la _Petite Collection Elzevirienne_: Pogge par ses
_Facéties_, traduites complètement pour la première fois en Français;
l’abbé Casti, par la plus curieuse de ses Nouvelles galantes, _la
Papesse_, une épopée badine et satirique, un petit poème où l’érudition
se cache sous une malice toute Voltairienne.
D’autres choix pourraient encore être faits dans cette copieuse
littérature: Franco Sacchetti et ses _Trecento Novelle_, sources
d’informations précieuses pour l’histoire anecdotique et dans
lesquelles on trouverait aisément un si riche butin; Giovanni
Fiorentino, Luigi da Porto et Giraldi Cintio, qui tous les trois
ont eu l’honneur d’inspirer Shakespeare et de lui fournir, l’un le
_Marchand de Venise_, l’autre _Othello_, le troisième _Roméo et
Juliette_; Morlini, qui se servit du Latin, comme Pogge, avec moins
d’esprit et de concision; Niccolo Franco, ce pauvre diable qui périt
au bout d’une corde en expiation d’un mauvais distique sur les
Vespasiennes d’un Pape peu endurant, cet original moitié philosophe et
moitié satyre: secrétaire de l’Arétin, et amant de l’idéal au point de
se créer une Béatrix, comme Dante: auteur des _Priapées_, et capable
d’écrire une sorte d’autobiographie amoureuse, où il n’y a rien que
d’imaginaire[20]; le Bandello, qui fut assez goûté chez nous pour que
notre Henri II en fît un évêque Français et dont Belleforêt, dans ses
_Histoires tragiques_, n’a donné qu’une idée incomplète; Parabosco et
ses _Passe-temps_ si agréables (_I Diporti_); le Lasca, dont les _Cene_
sont d’une observation si piquante, d’un style si vif; Strapparola
et ses _Piaccevoli Notti_, suffisamment traduites du reste sous le
titre de _Facétieuses nuits du seigneur Strapparole_, par J. Louveau
et Pierre Larivey (c’est une des perles de la Bibliothèque Jannet);
Luigi Alamanni, Pietro Fortini, Firenzuola, les deux Gozzi, etc. Il y a
dans ces maîtres tant d’invention et d’originalité, tant de traits de
mœurs intéressants, tant de scènes d’un haut comique et de peintures
séduisantes, qu’on regrette de les voir pour la plupart peu connus en
France, mal jugés parce qu’ils ont été mal traduits, quelques-uns tout
à fait ignorés.
Mais il faut savoir se borner. Les _Facéties_ et les _Nouvelles
Galantes_ sont comme les deux pôles du conte Italien: condensé en
quelques pages, ou même en quelques mots par Pogge, avec la netteté
et la vigueur que donne la langue Latine, la crudité d’expression
qu’elle permet: développé par l’abbé Casti avec une agréable profusion
de détails, orné des élégances du vers, dans un idiome abondant et
poétique. Boccace vient naturellement se ranger à côté ou plutôt
au-dessus de ses deux émules, si dissemblables entre eux, quoiqu’ils
l’aient eu tous deux pour modèle.
Le _Décaméron_ est une de ces œuvres impérissables qui rajeunissent
avec les siècles, au lieu de vieillir, et celle qui porte le plus
profondément peut-être l’empreinte de l’époque où elle parut. La joie
de revivre y éclate, la grande joie de la Renaissance, quelque chose
d’analogue à cette effusion que peint Goethe au commencement de son
_Faust_, quand tout le monde sort en habits de fête des maisons closes
par le deuil de la Semaine sainte en s’écriant: Christ est ressuscité!
Seulement alors c’était l’homme qui, longtemps emmailloté dans le
linceul, levait enfin la pierre du tombeau et fêtait lui-même son
retour à la vie. Comme pour donner plus de saveur et de raffinement
aux voluptés, Boccace a mis pour frontispice à son livre la peste de
Florence, tableaux lugubres de la Mort, sinistre emblème du Moyen Age
en personne, décharné par les macérations, abêti par la scolastique.
Le voile de tristesse que la religion répandait sur ce monde, pour
faire désirer d’en sortir, Boccace le déchire en se jouant; ce poison
glacial qu’elle faisait circuler dans les veines pour abolir toute
énergie, toute vitalité, Boccace en trouve dans le rire l’antidote
tout-puissant. Les hiboux du cloître et de l’école pourront continuer
à discuter, dans leurs épaisses ténèbres, l’être, la substance,
l’accident, la réalité des universaux, les hypostases et autres
quintessences de chimères: Boccace a fait reluire ce clair rayon de
soleil qui dissipe les ombres et chasse les cauchemars.
La Renaissance, dès son aurore, s’annonce comme un retour plus ou moins
franc, mais très réel et très spontané au Paganisme, une revanche de
longs siècles d’oppression et d’abrutissement. Tel ne prétend que
retrouver les titres perdus de l’humanité, restaurer les lettres
Grecques et Latines, qui, sans le vouloir, se refait païen. Remettre en
honneur les langues d’Homère et de Platon, de Cicéron et de Virgile,
c’était en effet renouer une chaîne que le Moyen Age croyait avoir
brisée pour jamais, rendre l’essor à la pensée et faire rentrer dans
le néant les sciences fausses et stériles. Dérouler le tableau des
civilisations et des arts de l’Antiquité, c’était poser les termes
d’une comparaison bien périlleuse et montrer au grand jour l’effroyable
abaissement, l’ennui mortel où le catholicisme avait plongé le monde.
Les Vertus théologales faisaient maigre figure à côté des trois
Grâces, et il suffisait de songer aux Dieux de l’Olympe, à ces Dieux
toujours jeunes, souriants et robustes, ardentes personnifications
des phénomènes naturels, des forces génératrices et des joies de la
vie, immuablement assis dans leur sérénité lumineuse, pour faire
prendre en dégoût ce culte de l’agonie et de la souffrance, qui étale
partout l’image lamentable d’un Dieu supplicié. Qu’est-ce en effet
que le catholicisme du Moyen Age, sinon l’abolition de la vie, la
religion du sépulcre? L’homme est fait pour être mangé des vers; il
n’a pas été créé pour agir, mais pour prier. Arrière donc la science,
l’étude; arrière la famille, la patrie, toutes les grandes et nobles
affections humaines: ce sont autant de faces du Diable, qui en peut
prendre des milliers. L’homme ne doit penser qu’à une seule chose, à
son salut; se demander perpétuellement, jour et nuit, serai-je damné?
s’absorber dans l’espoir des joies paradisiaques réservées aux élus
ou dans la crainte de l’enfer qui l’attend, s’il trébuche. Agir,
inventer, chercher le progrès, le bien-être, développer sa volonté et
son énergie, se laisser prendre au piège de l’ambition, de l’amour,
de la poésie, de l’art, c’est folie; il n’y a de vrai que le tombeau
et, par derrière, la vie éternelle. Quelle violente envie de rompre
ce réseau de momeries lugubres et de pratiques asservissantes devait
tourmenter ceux qui se sentaient faits pour vivre, pour penser et pour
agir! Comme ils devaient aspirer à se voir délivrés d’une religion qui,
sous prétexte de mater la chair, privait l’homme de tout ce qui peut le
charmer, l’épouvantait, le terrifiait pour le rendre plus docile et le
forçait d’user son intelligence à résoudre des questions ineptes ou
insolubles! Combien durent être de cœur avec ce Grec enthousiaste
qui s’écriait: «Cela ne peut pas durer; revenons-en aux Dieux d’Homère!»
Boccace est un païen par l’ardeur sensuelle, par le culte de la grâce,
de la beauté, surtout par le mépris de la mort et de ses terreurs, si
chères à l’Église dont elles remplissent l’escarcelle. Pendant que
la peste ravage Florence, que le glas sonne, conviant à la prière,
invitant à se couvrir du sac de cendre, il rassemble ses jeunes femmes
et ses galants cavaliers dans une délicieuse villa qui rappelle les
frais ombrages de Tibur, et il leur fait mettre en pratique le _carpe
diem_ des poètes Épicuriens. Si la Mort arrive, elle les surprendra
le sourire aux lèvres et se passant la couronne de fleurs qui chaque
jour désigne le Roi ou la Reine du festin. Ce qui, pour un autre
conteur, n’aurait été qu’un cadre ingénieux, devient ici l’œuvre
même et lui donne un sens. Dans ce cadre, Boccace a déroulé en cent
histoires puisées un peu partout, mais rajeunies avec un art suprême,
la vaste épopée héroïque, galante, libertine, tragique ou railleuse
que chantent les passions dans le cœur de l’homme: la haine, la
jalousie, la vengeance et surtout l’amour, qui les inspire toutes.
Paladins des anciens âges que l’on croirait détachés du Cycle d’Artus
et de la Table-Ronde, tyrans farouches taillés sur le patron des Ugolin
et des Ezzelino, maris débonnaires ou féroces, amants audacieux et
entreprenants, gros marchands pleins d’astuce ou de bêtise, prêtres
hypocrites, moines enragés de hâblerie et de luxure, Boccace nous
présente l’homme sous toutes ses faces; comme peintre de femmes, il est
sans rival. Quelle gracieuse galerie de filles d’Ève, avant ou après
la pomme! La Laure de Pétrarque, la Béatrix de Dante sont des êtres
vaporeux, insaisissables; les autres idéales figures qui traversent
l’épopée du sombre Florentin, la tragique Francesca de Rimini, avec
sa plaie au flanc, parcourant l’espace enlacée à son Paolo, la
languissante Pia de’ Tolomei, fleur fanée dans l’air étouffant des
Maremmes, sont des ombres plutôt que des femmes. Celles de Boccace
ont plus de corps: elles ont même un corps assez épais, ces grosses
et grasses matrones sur lesquelles s’assouvit sans vergogne l’appétit
monacal; ces rusées commères si adroites à passer d’un lit dans un
autre, à duper leurs maris, à leur boucher le bon œil, à les occuper
dans le cuvier pendant que le galant les cajole; ces fringantes
courtisanes toutes roides dans leurs robes de brocart et d’une
impudence intrépide. L’artiste épris de la beauté des formes comme
un païen, un Grec du temps de Praxitèle et de Parrhasius, se révèle
en caressant d’un libre pinceau des nudités chatoyantes: la douce et
charmante Grisélidis, si jolie en costume d’Ève; la veuve innocente
qui, dupée par un facétieux étudiant, s’en va au clair de lune,
déshabillée comme une nymphe du Giorgione, guetter sous la feuillée les
célestes Demoiselles qui doivent lui ramener son amant; Geneviève et
Isola, blondes comme fil d’or, aux cheveux bouclés, entremêlés d’une
légère guirlande de pervenche, viennent pêcher dans le vivier, sous
les yeux du Roi de Sicile, et montrent ingénument sous la chemise de
lin leurs charmes naissants; dans la forêt de Ravenne, une femme court
toute nue et rose à travers bois, talonnée par la meute, poursuivie
par le féroce veneur qui sonne du cor à pleins poumons. Dante, le
fervent et mystique Chrétien, eût fait de ce supplice l’expiation
de quelque crime; il eût cinglé de ses tercets, comme d’un fouet à
triple lanière, les épaules de l’épouse adultère ou de la maîtresse
infidèle; mais Boccace est un Épicurien: la suppliciée n’est coupable
que de vertu, elle a osé résister à l’amour! Peut-être Boccace a-t-il
dit son dernier mot sur la femme dans l’histoire de cette séduisante
Alaciel, qu’on ne peut voir sans la désirer, qu’on se dispute à coups
de couteau, qui passe des bras de celui-ci dans ceux d’un autre, de la
cabine des matelots dans le harem d’un pacha, goûte l’amour des vieux
et des jeunes, des princes et des voleurs, au milieu de toutes sortes
d’enlèvements et d’aventures, puis revient fraîche et souriante à son
fiancé, le roi de Garbe, comme si de rien n’était: Bouche baisée ne
perd pas de son charme, mais se renouvelle, comme fait la lune.
Ces contes, qui ne sont pas tous aussi voluptueux et où la licence ne
tient d’ailleurs pas plus de place qu’elle n’en occupait alors dans
les mœurs, nous sont précieux encore à un autre titre: ils ont
servi de passeport à la libre-pensée. Il fallait constamment se tenir
en garde contre une théologie ombrageuse, pour qui la pensée était
suspecte et qui surveillait d’un œil jaloux tout ce qui pouvait
faire échec à ses enseignements. Quand Boccace prit la plume, Cecco
d’Ascoli venait d’être brûlé. Les temps n’étaient pas encore mûrs pour
la discussion philosophique; mais s’il est défendu de raisonner, on
peut toujours rire, peindre les travers, les ridicules, les mœurs
bonnes ou mauvaises, et le conte, avec ses apparences anodines, son
franc parler, ses insouciantes allures, fut la petite fissure, bientôt
large brèche ouverte, par où la libre pensée s’échappa d’abord. Depuis
longtemps nos fabliaux, si plaisants, si naïfs, malheureusement écrits
dans un idiome informe, destiné à périr, étaient une mine inépuisable
de traits satiriques contre le clergé. Boccace leur a emprunté ce
bon curé qui, voulant faire l’amour à une commère, laisse en gage sa
soutane, et cet autre qui, se flattant de changer en jument la femme
d’un de ses paroissiens, n’est arrêté par le bélitre qu’au moment où
il veut _appicar la coda_. A ces histoires édifiantes, il en ajoute
bien d’autres: celle du moine qui couche avec une dévote en se faisant
passer pour l’ange Gabriel (on croirait lire l’aventure de la Cadière
et du Père Girard); celle de l’abbé qui enferme dans une tombe un mari
gênant et lui fait accroire qu’il est en purgatoire, pour l’expiation
de ses péchés; celle du Juif qui se convertit au catholicisme après
avoir vu de près, à Rome, la vie des cardinaux et des moines, persuadé
qu’une religion qui dure depuis des siècles, avec de tels scélérats
pour ministres, doit nécessairement être d’institution divine, etc.
Nos vieux Gaulois, tout en vilipendant les mœurs des prêtres,
n’osaient guère s’en prendre à leurs fourberies et respectaient les
dogmes. Boccace va plus loin: il démontre la parfaite égalité des
trois religions issues de la Bible, le Judaïsme, le Mahométisme, le
Christianisme, dans sa fable ingénieuse des Trois Anneaux; il se moque
des superstitions dans l’histoire de Messire Chappelet, ce voleur
émérite qui trompe un prêtre par une fausse confession, est canonisé
après sa mort, et dont les reliques font tout autant de miracles, dit
le conteur, que celles d’un autre saint; il bafoue les imbéciles
à qui un prédicateur exhibe une plume de perroquet comme tombée de
l’aile de l’archange dans la chambre de la Vierge, et qui se laissent
marquer d’un signe de croix au front avec les charbons retirés sous le
gril de Saint Laurent; son impiété va jusqu’à nous montrer la petite
Alibech, agenouillée devant l’ermite et assistant à la _resurrezion
della carne_, bien avant qu’aient sonné aux quatre coins du ciel les
trompettes du Jugement dernier. Se moquer ainsi des choses saintes et
des mystères! «La liberté philosophique toute seule eût fait brûler
l’auteur», dit Villemain: «elle prit pour manteau la licence des
mœurs; elle a passé sous cette sauvegarde.»
Le charme des récits avait rendu le _Décaméron_ si populaire en
Italie, que l’Église n’osa se fâcher: elle ne le prohiba qu’au concile
de Trente; leur hardiesse irrévérente fit sa faveur auprès des
Protestants. On s’en amusait depuis longtemps en France, à cette cour
brillante du héros de Marignan, où tout le monde lisait et parlait
l’Italien, et surtout dans ce petit cénacle d’esprits indépendants,
groupés autour de Lefèvre d’Étaples et de Marguerite de Valois,
sincèrement religieux au fond, mais qui détestaient les vices et les
désordres du clergé catholique, regardaient le monachisme comme un
fléau et préludaient à la Réforme en se moquant des superstitions
ridicules, des saints équivoques et du culte des reliques. Pour eux,
Boccace faisait plaisamment écho à Calvin, l’adversaire impitoyable des
prépuces de Jésus-Christ, du vin des Noces de Cana, des patins et des
peignes de la Vierge Marie, du bouclier de S. Michel archange, «toutes
inventions de néant, forgées pour attraper deniers aux peuples,» et les
attirait autant par cette conformité avec leurs propres aspirations
que par l’art exquis avec lequel il avait transfiguré les naïfs
produits de la vieille veine Gauloise. Marguerite, dans sa retraite de
Nérac, en commanda une traduction Française à son secrétaire, Antoine
Le Maçon, pour remplacer une ancienne imitation, démodée et hors
d’usage, qu’avait publiée Laurens de Premierfaict dès la fin du XIVe
siècle. Antoine Le Maçon s’acquitta de sa tâche avec tant de goût et
d’exactitude, que son travail est devenu en quelque sorte définitif:
Sabastier de Castres s’est borné à le retoucher prétentieusement,
tout en donnant sa traduction comme nouvelle. Mieux vaut laisser dans
son intégrité, avec ses tournures naïves, ses périodes quelquefois
embarrassées et ses expressions archaïques mais pleines de saveur,
cette langue du XVIe siècle en comparaison de laquelle la nôtre, plus
châtiée et plus régulière, semble fade.
Boccace a dédié son œuvre «aux pauvres Dames qui, retirées de leurs
vouluntez et plaisirs, par le vouloir des pères, des mères, des frères
et des marys, le plus du temps demeurent enfermées dans le petit
circuit de leurs chambres»; il pensait surtout à celles qui aiment, car
il ne faut aux autres, ajoute-t-il, que l’aiguille, le fuseau et le
rouet. Quoique aujourd’hui les femmes soient moins strictement recluses
qu’au temps où la reine Berthe filait, elles se délectent encore aux
romans d’amour, à l’exception de celles qui font «les desdaigneuses
et les succrées», et c’est à elles que l’on songe tout naturellement
en réimprimant le _Décaméron_. Aussi a-t-il semblé superflu de
l’accompagner de notes historiques ou philologiques: l’érudition
alourdirait ces pages légères. Rappelons-nous que Léonard de Vinci en
faisait écouter la lecture à Monna Lisa, pour amener sur ses lèvres ce
sourire ambigu qu’il a pour jamais fixé dans sa Joconde.
On a reproduit exactement, dans la présente édition, les ornements
typographiques et les vignettes de l’édition Lyonnaise de Guillaume
Roville, 1551, in-16. Les vignettes passent pour être de Salomon
Bernard, surnommé le _Petit Bernard_, le graveur de la Bible dite de
Lyon, et sont tout au moins dans sa manière. Ces vieux bois, d’une
exécution savante, s’encadrent bien dans le texte et s’harmonisent avec
le style du XVIe siècle, mieux que ne pourraient le faire des dessins
d’une touche et d’un sentiment modernes, si parfaits qu’ils fussent
comme œuvre d’art[21].
Juillet 1878.
[19] _Le Décaméron_, de Boccace; traduction complète par
Antoine Le Maçon, secrétaire de la Reine de Navarre (1545).
_Paris_, _Liseux_, 1879, 6 vol. pet. in-18. _Figures sur bois._
[20] La _Filena_, singulier ouvrage qui serait un
chef-d’œuvre s’il n’était d’une prolixité fatigante
(Mantoue, 1547, 3 vol. in-12). L’auteur y raconte les
enivrements, les jalousies, les déceptions, les désespoirs,
les tortures que lui fait éprouver une femme—qui n’existe
pas. Il est assez curieux de voir à plus de deux siècles de
distance, Franco, un cynique, devinant et présageant le système
de Kant, affirmer comme lui que nous ne voyons que nos propres
idées, que la réalité nous échappe, que nous créons nous-mêmes
ces êtres, ces femmes à qui nous donnons notre amour, notre
confiance, à qui nous sacrifions notre vie et qui ne sont que
des fantômes de notre imagination.
[21] Tous les ornements et vignettes en question ont été gravés
à nouveau par un artiste habile et consciencieux, M. Alfred
Prunaire.
VIII
LA DONATION
DE CONSTANTIN[22]
L’Église catholique est d’une extrême opulence en documents apocryphes;
nulle n’a falsifié l’histoire avec plus d’audace et d’ingéniosité.
Cela s’explique. Création artificielle, reposant sur un ensemble de
fictions qui sont en contradiction flagrante avec les faits avérés,
elle s’est trouvée dans l’obligation d’adresser un appel constant à
l’esprit inventif de ses adeptes pour forger de toutes pièces les
titres nécessaires à son existence, à ses vues de domination, ainsi
que les preuves de la mission qu’elle s’attribuait; se créer des
annales imaginaires qui vinssent à l’appui de ses affirmations et
leur faire subir, de temps en temps, d’habiles retouches, car la
science augmente et la crédulité décroît. La vérité subsiste par
elle-même, solide, inébranlable; mais le mensonge, de quels étançons,
de quels arcs-boutants faut-il le soutenir pour le forcer à rester un
instant en équilibre! Aussi voyons-nous depuis tant de siècles les
gens d’Église occupés sans relâche à préserver de ruine le vieil et
branlant édifice; labeur de jour et de nuit dans des choses croulantes,
travail incessant, toujours à refaire: c’est avec du papier, des
textes fabriqués, des titres chimériques, des contrats suspects
qu’ils espèrent en boucher les lézardes et les crevasses! Quand une
de leurs fictions est usée, que la critique en a démontré le néant,
ils l’abandonnent, la désavouent, l’attribuent aux Ariens, aux Grecs,
aux Albigeois, aux Vaudois, aux Luthériens, à n’importe qui, sauf à
ses véritables machinateurs, et vite en exhibent une autre, toute
neuve, qui durera ce qu’elle pourra, et dont la destinée est d’être
aussi, à son déclin, mise sur le compte des hérétiques. De là chez eux
tant de supercheries contradictoires, nées des besoins du jour, puis
alternativement délaissées ou reprises, selon le souffle du vent.
Entre tous ces vieux parchemins, insignes monuments de l’imposture
sacerdotale, se placent au premier rang la Donation de Constantin et
les Fausses Décrétales, dans le recueil desquelles on la rencontra
d’abord. Elles ont bouleversé tout le droit public et privé au Moyen
Age, mis la civilisation à deux doigts de sa perte, et failli faire de
l’Europe la proie d’une théocratie envahissante et impitoyable.
On croit généralement que la Donation de Constantin n’a servi qu’à
constituer le pouvoir temporel des Papes dans le sens le plus restreint
du mot, c’est-à-dire à les rendre maîtres de ce petit royaume Italien
dont les limites ont varié suivant les temps et que le Saint-Siège
vient enfin de perdre, après tant de vicissitudes. Le but et la portée
de cet acte célèbre furent autres et bien plus considérables: il posa
les premières assises de la monarchie universelle, un rêve que beaucoup
de Papes firent tout éveillés. Étienne II le songea, ce rêve; Grégoire
VII, Innocent III, Grégoire IX, Adrien IV, Boniface VIII s’épuisèrent
en vains efforts pour le réaliser.
Elle fut fabriquée, probablement par Étienne II, certainement sous
son pontificat[23], pour donner un point d’appui à ces ambitions.
Si Constantin fut choisi comme donateur de préférence à tout autre,
c’est que ce Prince, en transférant de Rome à Byzance la capitale
de l’Empire, pouvait plus aisément passer pour avoir voulu laisser
l’Occident au chef de la religion. Toute l’histoire, les monuments,
les monnaies, les médailles, les partages successifs de l’Empire
démentaient cette supercherie; mais quand les documents écrits
sont rares, qu’on a une armée de scribes pour les falsifier, qu’on
revendiquera bientôt le droit d’enseigner seul et d’imposer de force ce
que l’on affirme être la vérité, on ne s’arrête pas devant un si mince
obstacle.