D’autres _Civilités_ couraient encore les écoles; celle de J.-B. de La

Salle s’éditait surtout à Paris; les autres sortirent principalement

de Toul, Troyes, Châtellerault et Orléans. Les _Civilités_ de

Châtellerault étaient renommées entre toutes pour leur mauvaise

exécution typographique: le papier est plus rance et plus grenu que

du papier à chandelle; les caractères, empâtés et effacés par des

tirages séculaires, ne produisent que des maculatures illisibles.

Celles d’Orléans, imprimées chez Rouzeau-Montaut, sont au contraire

irréprochables; elles procèdent, pour la pureté et la finesse des

caractères, des belles éditions de Granjon et de Danfrie. Pour le fond,

ces _Civilités_ provinciales sont tirées d’Érasme, soit d’après le

texte Latin, qui était toujours en usage dans les collèges, soit par

l’intermédiaire d’anciennes traductions ou de l’imitation libre de

Mathurin Cordier. On croit généralement qu’elles sont toutes copiées

les unes sur les autres; c’est une erreur. Chacune d’elles était

réimprimée à foison, le plus souvent dans la même ville; mais chaque

ville, outre Paris qui approvisionnait une grande partie de la France,

avait pour ainsi dire la sienne: de là une foule de variétés qui n’ont

entre elles que peu de rapports. Les auteurs de ces manuels étaient

des éclectiques; ils prenaient de côté et d’autre et arrangeaient

à leur guise ce qui leur convenait, ajoutant ou retranchant, selon

leurs tendances particulières, et masquant habilement ce qu’ils

empruntaient[11].

Avec le XVIIIe siècle disparurent ces diverses _Civilités_; elles

firent place à l’abrégé de J.-B. de La Salle, réimprimé partout à

profusion, d’abord sous le titre primitif de _Règles de la Bienséance

et de la Civilité Chrétienne_, puis sous celui de _Civilité puérile et

honnête_. Cet abrégé, composé un siècle après la mort de l’auteur, ne

possède guère de J.-B. de La Salle que le nom.

Après toute cette série d’imitations et de travestissements, le traité

d’Érasme, rétabli dans son intégrité par une traduction littérale, peut

presque passer pour une nouveauté. Le texte Latin n’avait cependant pas

cessé, durant deux siècles, de rester en honneur; avant la Révolution,

on le faisait encore apprendre par cœur dans les collèges. On le

réimprimait, à l’usage des classes d’humanités, avec le _De officiis

scholarum_, de Nicolas Mercier, dont le troisième livre: _De Civilitate

morum, sive de ratione proficiendi in moribus_, n’est, du reste, qu’une

élégante versification des principaux préceptes d’Érasme. Un autre

poète Latin du XVIIe siècle, François Hœm, de Lille (_Franciscus

Hœmus Insulanus_), a même accompli, avec beaucoup d’adresse, le tour

de force de mettre en vers, chapitre par chapitre, toute la _Civilitas

morum puerilium_, et ce petit poème était aussi, sous Louis XV, un

livre classique. La tradition n’en a pas moins fini par se perdre, et

de tant d’enfants qui ont appris à lire dans une _Civilité puérile_,

pas un peut-être, devenu homme, ne s’est douté qu’il avait eu Érasme

pour premier maître.

Octobre 1877.

[8] _La Civilité puérile_, par Érasme de Rotterdam; traduction

nouvelle, texte Latin en regard, précédée d’une Notice sur les

Livres de Civilité depuis le XVIe siècle, par Alcide Bonneau.

_Paris_, _Liseux_, 1877, pet. in-18.

[9] Henri de Bourgogne, fils d’Adolphe, prince de Veere, et

petit-fils d’Anne de Borsselen, marquise de Nassau. Cette dame

avait été l’affectueuse protectrice d’Érasme, dans sa jeunesse:

elle lui avait fait une pension de cent florins pour qu’il pût

étudier la théologie à Paris et elle lui continua longtemps

ses libéralités. Érasme écrivit pour son fils, Adolphe, prince

de Veere, le traité intitulé: _Oratio de virtute amplectenda_,

une de ses premières œuvres; il dédia plus tard à l’un de

ses petits-fils, Maximilien de Bourgogne, le dialogue: _De

recta Latini Græcique sermonis pronuntiatione_, auquel il fait

allusion dans sa préface, et à l’autre le _De Civilitate morum

puerilium_. Parmi ses lettres, on en rencontre un grand nombre

adressées à Anne de Borsselen.—Veere, dans l’île de Walcheren,

était au XVIe siècle un des ports fortifiés les plus importants

de la Zélande. Cette ville fut apportée en dot, avec la

principauté qui en dépendait, par Anne de Borsselen à son mari,

Philippe de Bourgogne, fils de l’un des nombreux bâtards du duc

Philippe le Bon.

[10] Il les avait déjà formulés, en passant, dans divers autres

de ses ouvrages. Un de ses colloques, _Pietas puerilis_,

renferme quelques-unes des maximes qu’il a exposées plus

complètement dans la _Civilité puérile_; il y revient encore

dans ses _Monita pædagogica_.

[11] Notons ici la particularité curieuse d’une des _Civilités_

que possède la Bibliothèque de l’Arsenal (n° 2544). Au lieu

des quatrains de Pibrac, annoncés sur le titre, on trouve une

poésie intitulée: _La Manière civile de se comporter pour

entrer en mariage avec une demoiselle_:

_Pour pratiquer l’honnesteté

Que le beau sex’ demande,

La plus belle civilité

Est de montrer qu’on aime._

_«Quelle heure est-il?» dira Suzon,

Car souvent ça s’ demande;

Vous répondrez d’un joli ton:

«C’est l’heure où v’là que j’aime.»_

_A sa fête vous lui ferez

De fleurs une guirlande;

Pour devise vous lui mettrez:

«Dès qu’on vous voit, on aime.»_

_En attendant sous les ormeaux

Que la belle se rende,

Faites répéter aux échos:

«Eh! v’nez donc, v’là que j’aime!»_

_Quand la mère refusera

La fille qu’on demande,

Pour la fléchir l’amant dira:

«Dam! v’là pourtant que j’aime!»_

_Quand on dit ainsi ses raisons,

Les mères les entendent,

Car c’est le pain dans les maisons

Quand les deux époux aiment._

Cette poésie badine est de Moncrif. L’_historiogriffe_ des chats se

trouvait un jour, paraît-il, à Châtellerault, chez un imprimeur de

ses amis. Pour s’amuser aux dépens des _Civilités_, de ceux qui les

éditent et de ceux qui les lisent, il improvisa cette pièce de vers

et la fit composer avec ces caractères particulièrement illisibles

dont Châtellerault avait le monopole. On plaça sans doute le feuillet,

par mégarde, à la suite de l’ouvrage qui se débitait le plus en ce

moment-là; mais la plaisanterie est un peu roide.

V

LES FACÉTIES DE POGGE[12]

Les _Facéties_ restent l’œuvre la plus populaire de Pogge, et, si

bizarre que ce rapprochement paraisse, la moins connue. Il n’en existe

pas en Français de traduction complète; celle-ci est la première

qui présente Pogge tel qu’il est, sans le mutiler ou le travestir.

L’ancienne imitation attribuée à Guillaume Tardif, Lecteur du Roi

Charles VIII, et imprimée vers la fin du XVe siècle, n’est qu’une

paraphrase. Elle ne contient d’ailleurs que _cent douze_ contes sur

_deux cent soixante-treize_, et le choix n’est pas très judicieux, car

l’auteur a éloigné, non ce qui pouvait paraître un peu gaillard (les

gens du XVe et du XVIe siècle n’étaient pas si pudibonds), mais ce qui

regardait les vices du Clergé, matière inépuisable aux railleries, dans

ce temps-là; pour ce qu’il a conservé, il change le lieu de la scène,

invente des noms aux personnages et fait tout un roman[13]. Il goûtait

Pogge, cependant, ce bon Guillaume Tardif; il l’appelle, dans son

Épitre au Roi, «le bien litéré et facétieus homme, Pogge Florentin»,

et il le loue d’avoir usé, «selon la matière subjecte, de termes

Latins fort élégamment exquis et rhétoricques;» mais, en ne voulant

donner que «la substance et l’intention de ses joyeux devis», il les

a étrangement défigurés. Les éditions qui suivirent, celles de Jehan

Bonnefons (1549)[14], de Nicolas Bonnefons (vers 1575), de Cousturier

(1606), et de Jean-Frédéric Bernard (Amsterdam, 1712), ne sont que des

reproductions ou des rajeunissements de la première. Celle d’Amsterdam,

où les contes sont réduits à _soixante-treize_, est la plus commune,

et, quoiqu’elle se vende cher, la moins estimable; chaque anecdote y

est accompagnée de remarques insipides. L’anonyme qui s’est avisé de

faire ce petit travail (David Durand, ou, selon Barbier, l’éditeur

Jean-Frédéric Bernard), a voulu tirer, de contes pour rire ou de libres

reparties, des sentences morales, des déductions philosophiques!

Lenfant, dans son _Poggiana_, s’est préoccupé de leur côté historique,

et n’a pas été beaucoup plus heureux; il a extrait du recueil une

centaine d’anecdotes, pour les accommoder à sa guise, les abréger, leur

donner du trait, et les mêler à d’autres, de provenances étrangères.

Ils auraient tous entrepris de prouver que Pogge n’était ni un homme

d’esprit, ni une fine plume, qu’ils n’eussent pas fait autrement. Mais

la renommée du vieux conteur était bien assise: ceux qui autrefois,

du temps que le Latin était la langue courante des érudits, lisaient

les _Facéties_ dans l’original, leur avaient fait une réputation qui a

résisté aux efforts inconscients des traducteurs pour la ruiner.

Tout récemment, deux estimables érudits, M. P. Ristelhuber, de

Strasbourg, et M. Gustave Brunet, de Bordeaux, ont pris à cœur de

faire juger les _Facéties_ plus équitablement que sur ces pauvres

échantillons. L’ouvrage de M. Ristelhuber, intitulé les _Contes de

Pogge_[15], n’est en réalité qu’un _Choix des Contes de Pogge_, car il

n’en contient que _cent douze_, juste le même nombre que l’imitation du

Lecteur de Charles VIII; presque tous sont écourtés, quelques-uns outre

mesure. Par exemple, le LXXVIe, _D’un pauvre Batelier_ (c’est le CLXXVe

de notre édition), est coupé à la moitié; M. Ristelhuber s’arrête à

la première partie de la réponse du mauvais plaisant au batelier: «Ne

passe jamais personne sans te faire payer d’avance», comme si le

conte était fini: ce n’est pas là traduire; il est vrai que le reste

est un peu léger, mais le plus souvent les suppressions portent, sans

qu’on sache pourquoi, sur des détails qui n’offrent rien de scabreux.

Ce petit livre rachète heureusement ce qu’il a de défectueux, comme

traduction, par des notes historiques et des commentaires d’une

certaine valeur. M. Gustave Brunet[16] a voulu compléter le travail de

M. Ristelhuber, et il a encore trouvé cent trois contes dignes d’être

mis en Français; c’était un joli regain, mais tous ne sont pas de

Pogge, il s’en faut d’un bon tiers au moins.

Les _Facéties_ méritent cependant d’être considérées mieux que

comme un ensemble de matériaux bruts à rogner, tailler et polir.

Pogge a donné lui-même à ces Menus Propos ou Joyeux Devis, comme il

les appelait, une forme excellente, à laquelle il est parfaitement

inutile d’en substituer une autre; aussi avons-nous fait une version

littérale. Le soin qu’ont pris constamment ses prétendus traducteurs

de l’élaguer, de le raccourcir ou de le paraphraser, ferait croire

qu’il abonde en détails oiseux ou d’une licence exorbitante: il n’en

est rien. Son récit, quoi qu’on dise, est bref, bien conduit, d’un

tour ingénieux et piquant, et ce qui domine, c’est la bonne humeur, la

bonne grosse gaieté, beaucoup plus que la licence. Pogge est de son

temps; il ne recule pas devant les mots, mais c’est pour assaisonner

la plaisanterie; il est sans gêne à la manière de Rabelais, mais

il ne recherche pas les équivoques comme Béroalde de Verville; et

Brantôme, par exemple, a bien plus de raffinements. D’ailleurs, au

lieu d’employer, suivant l’ancienne coutume, des périphrases souvent

pires que le mot propre, nous avons laissé en Latin les passages et

les expressions qui pouvaient «scandalizer les foibles», comme disait

le bon Abbé de Marolles en traduisant Martial, et nous prendrions

volontiers pour épigraphe la vieille devise: _Si non caste, saltem

caute_.

Le texte que nous avons principalement suivi est celui de l’édition

de Bâle[17], in-fol., 1538, donné, dit-on, par Henri Bebel, érudit

Allemand, auteur lui-même de _Facéties_. Celui de François Noël

(_Trajecti ad Rhenum_, 1797, ou _Londini_, 1798, 2 vol. in-18), est

aussi défectueux que le livre est mal imprimé. Noël a voulu faire

parler Pogge en Cicéronien, comme un auteur du XVIe siècle, et il a

omis, sans aucune raison, bon nombre de mots ou même de phrases qui lui

paraissaient inutiles. Sa manie réformatrice a été jusqu’à remplacer

les titres des contes, tels qu’ils sont libellés dans les anciennes

éditions, par d’autres de son invention, plus courts sans doute et plus

piquants, mais qui ont le tort d’enlever au vieux conteur son cachet de

bonhomie. Non que les titres anciens soient sûrement de Pogge: il est

possible qu’ils aient été rédigés par ses premiers éditeurs, mais, en

tous cas, ils sont tels qu’on les comprenait à son époque.

Nous avons fait suivre les _Facéties_ d’un _Index_ des noms propres,

qui pourra, jusqu’à un certain point, tenir lieu de commentaire. Les

Saumaises futurs s’exerceront, s’ils le veulent, sur Pogge; le plus

pressé était de donner un texte qui manquait. On pourra rechercher

l’origine de quelques-uns de ses contes ou les innombrables imitations

qui en ont été faites: Noël s’est déjà, en grande partie, acquitté

de cette besogne. Les personnages qui y sont mis en scène peuvent

être aussi l’objet de notes historiques: Lenfant et, après lui,

M. Ristelhuber, s’y sont essayés. Au fond, la filiation de tel ou

tel conte et l’identité des personnages n’ont qu’un intérêt fort

accessoire. Les _Facéties_ présentent bien un certain caractère de

Mémoires anecdotiques de la Cour des Papes, qui semble appeler des

notes biographiques, et que les anciens traducteurs ont peut-être

trop dédaigné en francisant, de manière à les rendre complètement

méconnaissables, des noms déjà latinisés par Pogge: ainsi, dans

l’imitation de Guillaume Tardif, Antoine le Louche, au lieu d’Antonio

Lusco, et le vicomte Jannotot, au lieu de Giannozzo Visconti, sont

ridicules. Mais, comme il ne s’agit, en somme, que de bagatelles, il

est plus que suffisant de rétablir les noms altérés, et d’accompagner

quelques-uns d’entre eux d’une brève indication, sans rattacher

nécessairement à tous un commentaire. Faire de longues recherches à

travers la chronologie et l’histoire, compulser l’_Art de vérifier

les dates_ et tout Muratori pour savoir au juste qui était cet

ambassadeur à qui un Pape se plaignait d’avoir mal aux dents, ce serait

se donner beaucoup de peine pour un très mince résultat. Sauf quelques

personnages historiques et un petit nombre de lettrés ou d’amis de

Pogge, les magnifiques Seigneurs et les Cardinaux très illustres dont

il parle ou qu’il fait parler ont souvent aujourd’hui, en fait de

notoriété, celle que leur donne, dans ce recueil, un mot pour rire;

ils ressemblent à ces Académiciens du XVIIe siècle, inconnus quoique

immortels, dont on dit pour tout souvenir: «Tallemant leur a consacré

une historiette.»

Mars 1878.

[12] _Les Facéties_ de Pogge Florentin, traduites en Français,

avec le texte en regard. Première édition complète. _Paris_,

_Liseux_, 1878, 2 vol pet. in-18.—_Les Facéties_, traduites

en Français, avec le texte Latin. Seconde édition complète.

_Paris_, _Liseux_, 1878, 2 vol. in-18.—_Poggio._ The Facetiæ,

or Jocose Tales of Poggio, now first translated into English;

with the Latin text. _Paris_, _Liseux_, 1879, 2 vol. in-18.

[13] Comme exemple, voici le début de sa traduction, tel que

nous le trouvons dans l’édition de Jehan Bonnefons, Paris,

1549, et, avec des rajeunissements d’orthographe, mais sans

modifications essentielles, dans celle de Jean-Frédéric

Bernard, Amsterdam, 1712:

CONTE PREMIER.—_D’un pauvre pescheur qui loua et despita Dieu

tout en une heure._

Ès parties de Lombardie auprès de la mer est une petite ville

nommée Cajette, en laquelle ne demeuroient que tous povres

gens, et dont la plus part n’avoient que boire ne que manger,

fors de ce qu’ilz povoient gaigner et assembler en pescherie.

Or est ainsi que entre eux Cajettans, fut ung nommé Navelet,

jeune homme, lequel se maria à une moult belle jeune fille, qui

se mist à tenir son petit mesnage, et est assez vray semblable,

veu la grandeur luccative dont il estoit, qu’il n’avoit pas

de toutes monnoies pour change tenir; dont il n’estoit pas

fort joyeux, et non pas de merveilles: car gens sans argent

sont à demy mors. Or est vray que pour la petite provision que

ce povre jeune homme faisoit en la maison, sa femme souvent

le tourmentoit et tempestoit, et si luy donnoit grandes

reprouches: tellement que le povre compaignon, comme tout

désespéré, proposa de s’en aller dessus la mer, et de laisser

sa femme, en espérance de gaigner, et de ne retourner jamais en

sa maison, ne au pays, tant qu’il eust aucune chose conquesté.

Et a doncques mist à poinct toutes ses besongnes, et fist

toutes ses réparations aux navires avecques aucuns certains

complices et compaignons que il avoit. Partit d’avecques sa

femme, laquelle il laissa en une povre maisonnette toute

descouverte: ayant seulement ung petit lict, dont la couverture

ne valloit comme riens. Et s’en alla dessus mer, là où il y fut

près de cinq ans ou plus, sans revenir. Or advint que tantost

après que ce dict gallant fut party, un Quidam, qui estoit

tout de loisir, voyant la beaulté de ceste povre jeune femme

(que son mary par povreté avoit abandonnée), vint à elle, et

l’exhorta par belles parolles, dons et promesses qu’il luy

feist, tant qu’elle se consentit à faire sa voulenté, et mist

en oubly la foy de mariage qu’elle avoit promise à son mary.

Ainsi recouvrit la povre femme pour son mary ung amy, lequel

la vestit plaisamment, et luy donna un très-beau lict et belle

couverture, luy feist refaire sa maison toute neufve, la

nourrit et gouverna très-bien: et qui plus est, à l’aide de

Dieu, et de ses voysins, en succession de temps luy feist trois

beaulx enfans, lesquelz furent honnestement eslevez et nourris,

tant qu’ilz estoient jà tous grans, quant le mary de la mère

(qui estoit desjà oublié) retourna, lequel au bout de cinq

ans ou environ arriva au port de la cité, non pas tant chargé

de biens qu’il avoit espoir quand il partit. Après que ce

povre homme fut descendu sur terre, il s’en alla en sa maison,

laquelle il veit toute réparée, sa femme bien vestue, son

lict couvert d’une belle couverture, et son mesnage très-bien

empoint. Quant cest homme veit cest estoit, ainsi que dict est,

il fut moult esbahy, et demanda à sa femme dont ce procédoit.

Premier, qui avoit esté cause de refaire la maison, de la

revestir si bien, qui luy avoit donné son beau lict, sa belle

couverture, et générallement dont estoient procedez et venus

tant de biens à la maison, qu’il n’y avoit au devant qu’il

partist. A toutes les demandes que ce mary feist à cette femme,

elle ne respondit aultre chose: sinon que la grace de Dieu les

luy avoit envoyez, et luy avoit aidé. Adonc commença le povre

homme à louer Dieu, et luy rendre grace de tant de biens qu’il

luy avoit envoyez. Tantost après arriva dedans la maison ung

beau petit enfant environ de l’aage de trois ans, qui se vint

frotter encontre la mère, ainsi que la mère l’admonnestoit.

Lors le mary se voyant tout esbahy commença à demander qui

estoit celluy enfant. Elle respondit qu’il estoit à eulx. Et

le povre homme tout estonné demanda dont il luy estoit venu,

que luy estant dehors, et en son absence elle eust conceu et

enfanté ung enfant. A ceste demande répondit la jeune femme,

que ce avoit esté la grace de Dieu qui luy avoit envoyé. Adonc

le povre homme, comme tout hors du sens et enragé, commença

à maugréer et despiter Dieu, que tant sollicitement s’estoit

meslé de ses besougnes et affaires; qu’il ne luy suffisoit pas

de se mesler des affaires de la maison, sans qu’il touchast

à sa femme, et lui envoyer des enfans. Ainsi en peu d’heure

le povre homme loua, maugréa et despita Dieu de son fait.

En ceste facecie est donné à entendre que il n’est rien si

subtil et malicieux que une mauvaise femme, rien plus promt ne

moins honteux pour controuver mensonges et excusations. Et à

ceste cause qu’il n’est homme si ygnorant que aucunesfois ne

congnoisse ou apperçoive une partie de sa malice et mensonge.

[14] Paris, Jehan Bonnefons, 1549, in-4° Gothique; c’est la

seule édition Française que possède la Bibliothèque Nationale

(Y², 1542, Réserve). Cette édition paraît donner, dans toute

son intégrité, le texte de Guillaume Tardif.

[15] _Les Contes de Pogge_, _Florentin_, avec introduction et

notes, par P. Ristelhuber. Paris, Alphonse Lemerre, 1867, in-16

de XXXII-160 pages, tiré à 212 exemplaires.

[16] _Quelques Contes de Pogge_, traduits pour la première fois

en Français, par Philomneste Junior. Genève, J. Gay et Fils,

1868, in-12 de XI-68 pages, tiré à 104 exemplaires.

[17] _Poggii Florentini oratoris et philosophi Opera_,

collatione emendatorum exemplarium recognita... Basileæ, apud

Henricum Petrum, MDXXXVIII, petit in-fol. de 6 ff. et 491 pp.

VI

LA PAPESSE

NOUVELLE DE CASTI[18]

Vraie ou fausse, la Papesse Jeanne a donné à l’abbé Casti l’occasion

de composer un badinage agréable et digne d’être réimprimé et traduit;

c’est tout ce que nous voulons en dire. Comme problème historique, ce

singulier personnage est fort loin d’avoir l’importance que lui prêtent

ceux qui nient ou qui affirment son existence, soit pour défendre, soit

pour dénigrer l’Église. Les Sept Péchés Capitaux, un par un ou parfois

tous ensemble, ont été si souvent assis (dans les temps anciens) sur la

chaire de Pierre, qu’un scandale de plus ou de moins, sans embarrasser

les apologistes, sert à peine aux adversaires. Auprès des désordres

de Sergius III, de Jean XI et de Jean XII, amants, fils ou créatures

de courtisanes; des scélératesses d’Alexandre VI; des turpitudes

d’Innocent X, sigisbé de Madame Olympia, qu’est-ce que le sexe douteux

de Jean VIII? D’austères écrivains de la Réforme ont même raison de le

prétendre: c’est faire beaucoup d’honneur à l’Église que de l’avoir

crue capable de choisir, au IXe siècle, un Pape instruit, lettré,

prudent, tel qu’on représente Jeanne enfin, sauf qu’elle était femme et

que son Pontificat se termina par une catastrophe.

Au point de vue chronologique, c’est une autre affaire: la suppression

de Jean VIII cause dans la liste des Papes un remue-ménage incommode,

et, rien que pour cela, on devrait le laisser à son rang. L’Église a

pris si longtemps au sérieux la fiction de la Papesse, que tous les

Jean, et il y en a beaucoup, se trouvent aujourd’hui mal étiquetés

jusqu’à Jean XXIII, forcé de devenir Jean XXII. Qu’on s’imagine le

trouble porté dans notre chronologie Royale, si l’on découvrait que

Charles-le-Bel, par exemple, est un mythe, une personnification

d’Apollon ou de Bélus, comme son surnom l’indiquerait du reste, et

que les historiens ont eu tort de l’accueillir: tous les Charles

descendraient d’un numéro, et il faudrait s’habituer à voir Charles IX

chassé de France par la Révolution de Juillet, Charles VIII ordonner la

Saint-Barthélemy, Charles VII faire son entrée aux flambeaux à Naples,

et Charles VI donner le jour à Louis XI. Quel casse-tête! et comme on

demanderait d’être ramené bien vite au vieux errements de Mezeray et

d’Anquetil!

L’abbé Casti, tout prêtre qu’il était, en jugeait sans doute ainsi,

car, pour lui, l’authenticité de la Papesse ne paraît pas faire

question. Non content de s’inspirer de la légende, telle qu’elle

avait cours, il a voulu aller au fond des choses, et il a recueilli,

sous forme d’extraits de vieilles Chroniques, dans des notes que

l’on trouvera en Appendice, la substance de toutes les controverses.

Le poème, assaisonné de sel Gaulois et de finesse Italienne, n’a

d’érudition que juste ce qu’il faut; l’auteur est un homme d’Église,

mais qui se croit permis d’être homme d’esprit, et qui montre la

bonne humeur de l’Épicurien. L’abbé Casti est à peine connu et mal

apprécié aujourd’hui en France, après y avoir joui, vers la fin du

dernier siècle, d’une vogue non imméritée. On le réimprimait encore à

Paris en 1838, mais peut-être pour l’exportation; car ses compatriotes

le goûtent toujours, et, chez nous, le Toscan n’est plus une langue

courante, comme autrefois. Ses _Animaux parlants_, bien inférieurs à

ses _Novelle galanti_ dont la _Papessa_ est une des plus importantes,

ont seuls eu l’avantage d’être traduits en Français; on le juge donc

presque uniquement sur ce long poème allégorique, composé sur un

plan trop vaste, où l’enjouement prolongé lasse à la fin sans que la

profusion amusante des épisodes, des allusions, et le tour gracieux

des détails masquent suffisamment l’uniformité de l’ensemble. Des

critiques, inspirés sans doute par l’esprit de parti, semblent lui

refuser tout ce qui constitue l’écrivain: l’imagination, l’esprit,

le style; c’est se montrer bien dédaigneux. Ce disciple de Voltaire,

qui fut notre hôte (car c’est à Paris, sous le Directoire et sous le

Consulat, qu’il a écrit et fait imprimer la plupart de ses œuvres),

a son originalité. Il invente peu, il puise d’ordinaire dans le

riche fonds des vieux Conteurs, des Légendes ou des Chroniques; mais

il excelle à rajeunir ces sujets qui ont passé par tant de mains, il

y introduit de nouveaux éléments d’intérêt, et les rehausse souvent

par l’abondance et la variété des peintures. S’il n’a pas toute la

malice de Voltaire, il en a bien un peu, comme on le pourra voir

dans la _Papesse_, et sa qualité d’ecclésiastique y ajoute certain

ragoût piquant. Pour son style, il est loin d’être négligé comme on le

prétend, et, sous une apparence de laisser-aller, il a des arrangements

pleins de coquetterie.

Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue · 第 2 / 24 段