Le cardinal n’aimait pas la plaisanterie. Il répondit à Pogg

Au lecteur.

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original, et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules

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été tacitement corrigées. La ponctuation a été corrigée par

endroits, mais n'a pas été harmonisée. Les notes ont été

renumérotées et placées à la fin de chaque chapitre.

CURIOSA

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

_deux cents exemplaires_

sur

_PAPIER DE HOLLANDE_

CURIOSA

_Essais critiques_

DE LITTÉRATURE ANCIENNE

IGNORÉE OU MAL CONNUE

PAR

ALCIDE BONNEAU

[Logo de l’Éditeur]

PARIS

ISIDORE LISEUX, ÉDITEUR

Rue Bonaparte, n° 25

1887

AVERTISSEMENT

Ce recueil est formé d’Études et de Notices placées en tête de

réimpressions ou de traductions d’ouvrages curieux à quelque titre,

qui ont été publiées depuis une dizaine d’années environ par M.

Isidore Liseux. Voltaire disait, non sans une apparence de raison,

qu’un livre qui n’a pas eu de nombreuses éditions mérite l’oubli

dans lequel on l’a laissé tomber, et il aurait volontiers établi

la valeur intrinsèque d’un ouvrage d’après le plus ou moins de

facilité avec laquelle on se le procure. A ce compte nous aurions

donc fait, M. Isidore Liseux et moi, une besogne bien inutile, car,

à peu d’exceptions près, nous ne nous sommes guère occupés que de

ce qui était rare, en quelque sorte inédit, et parfois introuvable.

On ne peut cependant pas s’absorber éternellement, comme un prêtre

de Bouddha regardant son nombril, dans la contemplation d’Homère,

de Virgile, d’Horace, de Shakespeare, de Dante, de Bossuet, et

rééditer sans cesse, pour y découvrir de nouvelles sources d’intérêt

et d’admiration, le _Télémaque_, les _Oraisons funèbres_, l’_Esprit

des Lois_, ou le _Siècle de Louis XIV_! Qu’il soit bon de faire de

ces chefs-d’œuvre incontestés sa nourriture habituelle, nous ne le

nions pas; mais combien de livres pleins d’attraits et de mérites ont

été submergés depuis trois ou quatre cents ans par la marée montante

des publications nouvelles, et valent cependant la peine d’être tirés

de la demi-obscurité où ils sommeillent! Le goût des choses anciennes

nous portait tous les deux vers ces curiosités littéraires, qui sont,

comme le disait très bien Paul de Saint-Victor, le dessert de l’esprit,

après le repas substantiel des maîtres; et de notre collaboration

journalière, l’un s’appliquant à les rechercher, l’autre à les

traduire ou à les présenter, par une étude préliminaire, à un public

restreint d’amateurs, est né ce volume. Les humanistes et les érudits

de la Renaissance: Pogge, Laurent Valla, Érasme, Henri Estienne; les

conteurs Italiens, de Boccace à Batacchi et à l’abbé Casti: Sacchetti,

Firenzuola dont il n’existait aucune traduction Française, Pietro

Aretino, si décrié et si inconnu; les poètes humoristiques, comme

Pacifico Massimi, Lorenzo Veniero, Baffo, nous ont attirés tour à

tour et insensiblement amenés à Nicolas Chorier, à l’auteur anonyme

des _Heures perdues d’un cavalier Français_ et aux conteurs du XVIIIe

siècle: Crébillon fils et Voisenon.

Dans son ensemble, notre recueil forme une sorte de Supplément à

l’histoire de la littérature Italienne et de la littérature Française,

ses meilleures pages étant consacrées à des auteurs ou à des ouvrages

sur lesquels les traités _ex-professo_ ne fournissent que des notions

inexactes ou confuses, quand ils ne sont pas absolument muets. Nous

avons dû cependant, pour ne pas grossir le volume au-delà de toutes

proportions, ne présenter qu’en abrégé quelques-uns de nos travaux,

comme l’Essai sur les livres de Civilité, l’Étude historique qui

précède la _Donation de Constantin_, de Laurent Valla, la Notice où

nous avons définitivement résolu l’attribution à Nicolas Chorier

des _Dialogues de Luisa Sigea_, l’Essai sur la langue érotique,

préliminaire au _Dictionnaire_ de Blondeau; d’autres, sur Robert Gaguin

et son poème de l’_Immaculée Conception_, sur les _Sonetti lussuriosi_

de Pietro Aretino, sur les _Confessions_ de Jean-Jacques Bouchard

(réimprimé dans la _Curiosité littéraire et bibliographique_, 2e

série), n’ont pu y prendre place. Il nous suffira de les mentionner.

Paris, Mars 1887.

CURIOSA

I

ADVIS

POUR DRESSER UNE BIBLIOTHÈQUE

PAR GABRIEL NAUDÉ[1]

L’advis _pour dresser une bibliothèque_ est un de ces livres

d’érudition aimable qui se lisent toujours avec plaisir. Nul n’était

plus apte à traiter ce sujet que Gabriel Naudé, le passionné

bibliophile, l’organisateur des bibliothèques du président de Mesmes,

des cardinaux Bagni et Barberini (deux des grands amateurs du temps),

de Mazarin et de la reine Christine. Il semble même qu’il n’aurait

pu écrire ce livre qu’à la fin de sa carrière, comme résumé de ses

observations et de ses travaux, alors que les plus belles collections

lui avaient passé entre les mains et avaient été mises en ordre par

lui, tant en Italie qu’en France et en Suède. C’est au contraire

au début de sa vie, à l’âge de vingt-cinq ou vingt-six ans, simple

étudiant en Médecine, recueilli par le président de Mesmes pour

mettre un peu d’ordre dans ses livres, qu’il fit preuve, en rédigeant

cet opuscule, d’un savoir véritablement étonnant, de connaissances

déjà si étendues et si variées, et surtout de ce remarquable esprit

de classification dont il était doué. Depuis, il suivit toujours la

même voie, sans s’en laisser détourner même par ses vastes travaux

d’érudition et par les vives polémiques auxquelles il fut contraint de

se livrer pour les soutenir. Il passa sa vie dans les livres, classant

ceux qu’il avait, guettant ceux qu’il n’avait pas juste au moment où

les collections auxquelles ils appartenaient pouvaient tomber en son

pouvoir, achetant sans cesse, en France, en Hollande, en Italie, en

Angleterre, presque toujours pour le compte des autres, parfois aussi

pour son propre compte quand les malheurs du temps faisaient chanceler

la fortune de ses protecteurs. On le vit bien pendant la Fronde,

lorsqu’un arrêt inepte du Parlement ordonna la vente de la bibliothèque

du cardinal Mazarin dans laquelle Naudé, au prix de tant de peines et

de fatigues, avait réuni près de 40,000 volumes. Ce fut un véritable

pillage dont Naudé sauva ce qu’il put, en y consacrant tout l’argent

qu’il avait, une maigre somme, un peu plus de 3,000 livres.

Ce dont il faut surtout le louer, c’est qu’il ne fut pas, comme tant

d’autres, un bibliophile égoïste, désireux de thésauriser d’immenses

richesses littéraires pour lui seul, ou tout au plus un petit cercle

d’amis. S’il proposait comme premier résultat de la fondation d’une

grande bibliothèque l’avantage de sauver de la destruction une foule

d’ouvrages exposés à périr en restant disséminés, il entrevoyait

pour but principal de faire jouir tout le monde de ces trésors si

difficilement amassés. On lui doit la première bibliothèque ouverte

au public en France, la Mazarine. A peine eut-il réuni, sur l’ordre

du cardinal, douze ou quinze mille volumes, qu’il lui persuada de ne

pas les garder pour lui, d’en faire part généreusement à quiconque

voudrait les consulter. La chose sembla bien téméraire, comme toutes

les innovations. Il n’y avait alors, en Europe, que trois bibliothèques

ouvertes au public: l’Ambroisienne, fondée à Milan par le cardinal

Borromée, en 1608; la Bodléienne, ouverte à Oxford en 1612 et la

Bibliothèque Angélique, du nom de son fondateur Angelo Rocca, établie

à Rome, en 1620. On doutait que pareille tentative pût réussir en

France; mais Naudé aurait volontiers répondu, comme d’Alembert, à

ces infatigables adversaires de toute idée un peu neuve: «Qu’on leur

donne à manger du gland, car le pain fut aussi, dans son temps, une

grande innovation.» A la fin de 1643, il eut le bonheur de voir le

public pénétrer dans la bibliothèque du cardinal, bonheur bientôt

suivi de rudes épreuves lorsqu’il lui fallut assister à la dispersion

de ses chers livres. Le cœur navré, il partit pour Stockholm, où

la reine Christine lui offrait la direction de sa bibliothèque, puis

revint à Paris reconstituer celle du cardinal. Au milieu de toutes

ces traverses, des voyages qu’il lui fallut entreprendre tant pour

visiter les principales collections de l’Europe que pour en acquérir

quelques-unes, il trouva encore le temps d’écrire cinq ou six grands

ouvrages d’érudition et une trentaine de dissertations, la plupart fort

curieuses et qui le placèrent à la tête des plus savants hommes de son

temps.

Savant, il l’était déjà au début de sa carrière et lorsqu’il

publia l’_Advis_ que nous réimprimons. On s’en apercevra dès les

premières pages de cet opuscule, qu’il écrivit comme en se jouant

et sans vouloir, sans doute, faire parade de sa science. Le lecteur

d’aujourd’hui, habitué à une érudition plus sobre, sourira peut-être

en voyant l’auteur, à peine entré en matière, citer Pline, Cardan,

Sénèque, faire défiler Alexandre, Démétrius, Tibère, les rois d’Égypte,

évoquer les Pyramides et le temple de Salomon; il y a là un étalage un

peu enfantin, mais on tombe sous le charme en voyant combien Naudé est

plein de son sujet, comme il connaît son antiquité et les modernes;

on se convainc qu’il ne songe qu’à vous faire jouir du fruit de ses

lectures, et l’on partage l’enthousiasme du bibliomane qui ne voit

rien de plus beau que ceux qui collectionnent les livres, si ce n’est

peut-être ceux qui les font. Presque rien n’a vieilli dans cet opuscule

qui a deux siècles et demi de date; tout au plus le bibliophile

contemporain donnerait-il plus d’extension à quelques parties et

diminuerait-il d’autant quelques autres. Certaines branches du savoir

n’ont pas, dans la classification de Naudé, tout le développement

qu’on leur donnerait de nos jours, et l’on trouverait aisément que

la théologie, la scolastique, la controverse religieuse, la vieille

jurisprudence et l’alchimie occupent au contraire une trop grande

place. C’est la conséquence de la marche du temps et de l’esprit

humain: comme la mer, il se retire d’un côté pour se reporter de

l’autre. Encore y aurait-il bien à redire à ces restrictions, car

nombre de ces livres sont d’une haute curiosité. Mais, comme idées

générales, l’_Advis pour dresser une bibliothèque_ reste un modèle

de classification méthodique et raisonnée. L’impression dernière qui

en résulte est saine; l’auteur l’a si bien pénétrée de son amour des

livres, qu’on se laisse insensiblement aller à sa passion. On gagne à

sa lecture, sinon le désir de posséder une de ces belles collections

qu’il imagine, désir chimérique pour la plupart, du moins le respect de

ces majestueux «réservoirs» du génie de l’homme, et surtout la soif de

connaître.

Paris, Septembre 1876.

[1] _Advis pour dresser une Bibliothèque_, présenté à

Monseigneur le Président de Mesme, par Gabriel Naudé, Parisien.

Réimprimé sur la deuxième édition (Paris, 1644). _Paris_,

_Liseux_, 1876, petit in-18.

II

SOCRATE ET L’AMOUR GREC

PAR J.-M. GESNER[2]

Jean-Matthias Gesner, l’auteur de cette curieuse dissertation, est un

érudit Allemand du XVIIIe siècle, dont les travaux ne sont pas très

connus en France. On lui doit d’excellentes études sur les _Scriptores

rei rusticæ_, une _Chrestomathie_ de Cicéron, une _Chrestomathie

Grecque_, des _Lexiques_, une traduction Latine des œuvres de Lucien,

des éditions de Pline le jeune, de Claudien, de Quintilien, de Rutilius

Lupus et autres anciens rhéteurs, toutes enrichies de notes savantes

et de longs prolégomènes; plus, un nombre formidable de dissertations

sur toutes sortes de sujets, _Opuscula diversi argumenti_ (Breslau,

1743-45, 8 vol. in-8°), parmi lesquelles son _Socrates sanctus

pæderasta_ tire forcément l’œil par la bizarrerie de son titre.

Cette bizarrerie a valu au livre sa notoriété, et en même temps

lui a fait grand tort. Beaucoup de gens, entre autres Voltaire,

malheureusement pour l’érudit Tudesque, n’ont pas été au delà, et ils

ont construit sur cette mince donnée un ouvrage tout entier de leur

fantaisie, à l’extrême désavantage du pauvre Gesner. D’autres ont cru

Voltaire sur parole et sont arrivés au même résultat.

C’est Larcher, l’Helléniste, qui le premier chez nous mit en lumière

cet opuscule, dans son _Supplément à l’Histoire universelle de l’abbé

Bazin_ (1767, in-8°), en le citant parmi les ouvrages à consulter

sur le procès de Socrate; il se contenta d’en faire mention, sans

même traduire ni expliquer le titre, ne s’imaginant pas qu’on pût

s’y méprendre, et qu’un homme tel que Gesner fût supposé capable

d’une indécente apologie. Voltaire, dont le vif et alerte esprit se

plaisait à effleurer les surfaces, sans presque jamais approfondir,

ne connaissait sans doute pas Gesner et certainement n’avait pas lu

son _Socrates_. Le _Supplément à l’Histoire universelle_ n’était

d’ailleurs qu’une réfutation très savante, quoiqu’un peu lourde, de

son _Introduction à l’Essai sur les mœurs_, publiée d’abord à part

et sous le pseudonyme de l’abbé Bazin; quelques critiques justes qu’on

y rencontre le mirent de mauvaise humeur, et, battu sur divers points

d’érudition, il chercha une occasion de dauber Larcher, à côté du

sujet, selon son habitude. Il crut la trouver dans le livre étrange

qu’il supposa, d’après le titre cité qu’il interprétait mal, s’indigna

de ce qu’on osait donner comme faisant autorité de si monstrueuses

élucubrations (le monstrueux n’était que dans ce qu’il imaginait),

et tantôt sous le pseudonyme d’Orbilius, tantôt sous celui de Mlle

Bazin (_Défense de mon oncle_, un de ses pamphlets), il ne cessa de

poursuivre là-dessus de ses brocards son inoffensif adversaire. Très

content d’avoir levé ce lièvre, il a même reproduit son assertion plus

que hasardée dans le plus populaire de ses ouvrages; on la trouve en

note de l’article _Amour socratique_, du Dictionnaire philosophique:

«Un écrivain moderne, nommé Larcher, répétiteur de collège, dans un

libelle rempli d’erreurs en tout genre et de la critique la plus

grossière, ose citer je ne sais quel bouquin dans lequel on appelle

Socrate _Sanctus pederastes; Socrate saint b...._! Il n’a pas été suivi

dans ces horreurs par l’abbé Foucher.»

Larcher avait trop beau jeu pour ne pas répliquer. Il le fit dans

sa _Réponse: la Défense de mon oncle_ (1767, in-8°), opuscule rare,

réimprimé à la suite du _Supplément à l’Histoire universelle_: «Vous

m’attribuez,» dit-il à Voltaire, «votre infâme et infidèle traduction

du titre de cette dissertation de feu M. Gesner. Je n’ai point traduit

le titre de cette dissertation; il ne pouvait se prendre que dans un

sens très honnête, mais il était réservé à Mlle Bazin et à Orbilius

de lui en donner un infâme. Cela ne vous suffisait-il pas? Fallait-il

encore me l’imputer?»

Pour qui avait suivi toutes les phases de la discussion, Larcher

et Gesner étaient innocentés; Voltaire restait convaincu d’avoir

noté d’infamie un livre sans le connaître. Mais ces temps sont

loin; personne aujourd’hui ne lit Larcher pour son plaisir, et le

_Dictionnaire philosophique_ est dans toutes les mains. Voilà pourquoi

on croit généralement que Gesner a développé le plus scabreux des

paradoxes et fait une apologie en règle d’un vice honteux. Nous

pourrions citer au moins un de ceux qui, se fiant à Voltaire, ont

propagé l’erreur mise par lui en circulation, et affirmé que cette

dissertation n’est qu’un tissu d’invectives; mais nous ne voulons faire

de la peine à personne.

Gesner, écrivain des plus doctes et plus estimé encore pour son

caractère que pour son savoir, professeur de Belles-Lettres à

l’Université de Gœttingue, puis bibliothécaire de cette université,

ne pouvait écrire qu’une défense de Socrate, une réfutation des

calomnies dont on a obscurci sa mémoire, et que la langue a attachées

à son nom d’une manière en quelque sorte indélébile par les mots de

_socratisme_ et d’_amour socratique_. Inquiet et tourmenté, comme il

l’assure, de voir peser sur le père de la Philosophie de si indignes

soupçons, il a voulu remonter aux sources, compulser tout le dossier

et reviser le procès sur les pièces mêmes. Il l’a fait d’une façon non

moins ingénieuse que savante dans cette dissertation lue à l’Académie

de Gœttingue en Février 1752, recueillie dans les Mémoires de cette

Académie (t. II, p. 1), dans les _Opuscula diversi argumenti_ de

l’auteur et tirée à part en 1769 (Utrecht, in-8°). C’est cette dernière

édition que nous avons suivie pour la réimprimer et la traduire, ce qui

n’avait jamais été fait en Français, ni probablement dans aucune autre

langue. Gesner a-t-il réussi à disculper entièrement Socrate? Nous

l’espérons; mais nous étions de son avis avant d’avoir lu son livre,

et, comme personne ne l’ignore, c’est surtout chez ceux qui pensent

comme lui qu’un auteur, si bon dialecticien qu’il soit, porte la

conviction. Les esprits mal faits qui inclinent à l’opinion contraire,

et ceux-là seront toujours difficiles à persuader, persisteront

peut-être à trouver singulier que Platon, interprète de Socrate, ait

si souvent parlé de l’amour; qu’il ait consacré trois de ses plus

beaux dialogues, le _Lysis_, le _Phèdre_ et le _Banquet_, à cette

brûlante passion; qu’il l’ait tant de fois soumise aux analyses les

plus délicates, expliquée par les conceptions les plus poétiques, et

que jamais, sauf un moment, dans l’admirable épisode de Diotime du

_Banquet_, il ne soit question de la femme.

Janvier 1877.

[2] _Socrate et l’Amour Grec_ (_Socrates sanctus_

παιδεραστἡς): dissertation de Jean-Matthias Gesner, traduite

en Français pour la première fois, texte Latin en regard, par

Alcide Bonneau. _Paris_, _Liseux_, 1877, pet. in-18.

III

UN VIEILLARD

DOIT-IL SE MARIER?

DIALOGUE DE POGGE[3]

C’est au savant éditeur Anglais William Shepherd que l’on doit la

connaissance de ce Dialogue. Auteur d’une excellente étude sur Pogge

(_Life of Poggio_, Londres, 1802, in-8°), Shepherd regrettait vivement

la perte de ce morceau littéraire, non inséré dans les Œuvres complètes

ni imprimé à part, et qu’il restait peu de chances de retrouver. On

savait que Pogge l’avait composé quelque temps après son mariage,

comme pour se disculper vis-à-vis de ses amis de ses noces tardives;

qu’il était primitivement dédié à Cosme de Médicis; que, des deux

interlocuteurs, l’un y blâmait, l’autre approuvait le mariage d’un

vieillard avec une jeune fille; qu’enfin Apostolo Zeno en avait eu en

sa possession une copie; mais là se bornaient les renseignements. W.

Shepherd en découvrit par hasard un manuscrit, en 1805, à Paris, dans

le dépôt de la Bibliothèque Nationale, et se hâta de le publier sous

ce titre: _Poggii Bracciolini Florentini Dialogus_, An seni sit uxor

ducenda, _circa an. 1435 conscriptus, nunc primum typis mandatus et

publici juris factus, edente Gulielmo Shepherd_ (_Liverpooliæ, typis

Geo. F. Harris_, 1807, in-8°). C’est cette édition, la seule qui ait

été faite[4], que nous avons suivie; comme elle est assez rare, et que

d’ailleurs ce dialogue n’a jamais été traduit en Français, c’est pour

ainsi dire un ouvrage inédit que nous offrons aux lecteurs.

Ce morceau valait la peine d’être tiré de l’oubli, tant en faveur de

la nouveauté de la thèse, un paradoxe finement traité, que pour sa

valeur littéraire; il est écrit avec cette bonne humeur, cet enjouement

dont Pogge a marqué tous ses ouvrages, sans préjudice de ces qualités

pittoresques qu’il recherchait parfois aux dépens de la pure Latinité.

Son ordonnance rappelle, avec plus de laisser-aller (ce qui en double

le charme), celle de ces beaux dialogues antiques qu’il arrachait aux

catacombes des monastères, et dont il se nourrissait l’esprit en les

recopiant avec amour. Il y a mis toute son ingéniosité, car c’était

sa propre cause qu’il plaidait. Il s’agissait pour lui, non-seulement

d’excuser le mariage d’un homme de cinquante-cinq ans, ce qui après

tout n’est pas un crime, mais surtout de démontrer par vives raisons

que c’est avec une jeune fille, non avec toute autre, qu’on doit se

marier à cet âge. C’était là pour Pogge le point capital, car en

épousant, dans son arrière-saison, une jeune fille d’une grande beauté,

dans toute la fleur de ses dix-huit ans, il abandonnait une vieille

maîtresse qui, quatorze fois de suite, l’avait rendu père de famille.

Le mariage de Pogge est un curieux épisode de sa vie. Ses amis

l’adjuraient depuis longtemps de faire cesser l’irrégularité de sa

conduite. Successivement secrétaire de sept ou huit papes, chargé de

missions presque ecclésiastiques, sans être cependant engagé dans les

ordres, il ne semblait pas se douter du discrédit que ses mœurs

jetaient sur lui; il s’amusait même à rire aux dépens des autres. Mais,

à mesure qu’il vieillissait, les reproches devenaient plus vifs, et il

arriva même à l’un de ses protecteurs, le cardinal de Saint-Ange, de

le tancer un jour vertement. Ce prélat avait été envoyé en Allemagne,

le cierge d’une main, l’épée de l’autre, pour y détruire l’hérésie et

convaincre spécialement les disciples de Jean Huss, qu’on venait de

brûler à Constance. Sans s’amuser à prêcher longtemps ces rebelles, il

leva une armée composée en grande partie de reîtres et de lansquenets

Allemands, et envahit la Bohême, au grand effroi des populations

paisibles; mais à peine ses soudards aperçurent-ils l’ennemi qu’ils

s’enfuirent dans le plus grand désordre: le cardinal perdit sa bulle,

sa crosse, et jusqu’à son chapeau rouge, dans la bagarre. Pogge se mit

à railler sans pitié son ami: «Le triste et ridicule résultat de ton

expédition en Bohême, d’une expédition préparée si longuement et si

laborieusement, m’a consterné,» lui écrivit-il; «il est étonnant que

tes soldats se soient sauvés, avant même d’avoir vu l’ennemi, comme

des lièvres effrayés par un coup de vent. Ce qui me console, c’est que

j’avais prévu la chose et que je ne t’ai pas caché mes craintes sur

l’issue de cette funeste guerre; tu te mis à rire de mes alarmes, tu

répondis que les prophéties de malheur étant plus souvent justifiées

par l’événement, j’agissais avec prudence en formant de sinistres

présages. Mes conjectures, cependant, n’étaient pas téméraires...

Les Allemands étaient fameux jadis par leur bravoure; ils le sont

maintenant par leur gloutonnerie à boire et à manger: ils sont braves

en proportion du vin qu’ils ont avalé, et quand leurs tonneaux sont

vides, leur courage est épuisé. Aussi suis-je tenté de croire que ce

n’est pas la crainte d’un ennemi, qu’ils n’ont pas vu, qui les a fait

fuir, mais bien le manque de vin. Jusqu’ici, tu croyais que la sobriété

était nécessaire au soldat, mais si tu recommences ton expédition, il

faudra changer de maxime et regarder le vin comme le nerf de la guerre.»

Le cardinal n’aimait pas la plaisanterie. Il répondit à Pogge qu’il

en prenait bien à son aise pour un homme perdu de réputation, qui

avait une maîtresse et des bâtards. C’était, du reste, le refrain que

Pogge entendait continuellement autour de lui depuis quelque temps.

Il essaya d’abord de s’en tirer par de nouveaux sarcasmes. «Tu me

reproches» écrivit-il à l’irascible prélat, «d’avoir des enfants, ce

qui ne convient pas à un ecclésiastique, et de les avoir eus d’une

concubine, ce qui est un déshonneur même pour un laïque. Je pourrais te

répondre que j’ai des enfants, ce qui n’est pas défendu à un laïque,

et que je les ai eus d’une concubine, ce qui est la coutume des

ecclésiastiques depuis le commencement du monde. Ne rencontre-t-on pas

tous les jours, dans tous les pays, des prêtres, des moines, des abbés,

des évêques et de plus hauts dignitaires encore qui ont eu des enfants

de femmes mariées, de veuves et même de religieuses? Ces moines, qui

font profession, à ce qu’ils disent, de fuir le monde et qui, couverts

de bure, vont de ville en ville, les yeux baissés, montrent-ils plus

de réserve et de retenue? Ils font semblant d’être pauvres, ils ont

toujours à la bouche le nom de Jésus et ne songent qu’à s’emparer du

bien d’autrui, pour en user comme d’un bien propre. De peur qu’on

leur reproche, comme à un serviteur négligent, de tenir caché le seul

talent qu’ils possèdent, ils s’efforcent de le rendre productif dans

le terrain des autres. Souvent j’ai ri de la réponse hardie ou plutôt

téméraire d’un certain abbé Italien qui se présenta un jour à la cour

de Martin V avec son fils, grand gaillard sur lequel on le questionna:

_Je n’ai pas que celui-là_, répondit-il, _j’en ai quatre autres, tous

en état de porter les armes, et que je mets au service de Sa Sainteté_.

Ce propos fit beaucoup rire le pape et toute sa cour... Quant à tes

conseils sur le genre de vie que je dois suivre, je te déclare que je

ne dévierai pas du chemin que j’ai suivi jusqu’à présent. Je ne veux

pas être prêtre; je ne veux pas de bénéfices. J’ai vu une foule de

gens, d’abord très estimables, et qui, après leur ordination, sont

devenus avares, paresseux et débauchés. Dans la crainte de subir la

même métamorphose, je finirai mon pèlerinage sur la terre avec l’habit

laïque. Trop souvent j’ai remarqué que votre grande tonsure ne rase pas

seulement les cheveux: le même coup de rasoir vous enlève la conscience

et la vertu.» (_Poggii Epistolæ_, _ep._ 27.)

Pogge avait beau dire: il n’en était pas moins touché à l’endroit

sensible. S’il était bien décidé à ne pas se faire prêtre, il n’avait

pas la même horreur pour la vie de famille, et, peu de temps après

l’échange de ces lettres, il épousa une jeune et noble Florentine,

Vaggia de’ Buondelmonti. Il s’était arrangé, à Florence, une délicieuse

retraite, encombrée de manuscrits précieux, de statues antiques et

d’objets d’art, où c’eût été agir en égoïste que de vivre seul.

Presque toutes ses lettres, à partir de cette époque, témoignent des

satisfactions de tous genres qu’il rencontra dans son mariage; on

dirait qu’il y fait déborder le trop plein de sa félicité conjugale.

Voici, par exemple, ce qu’il écrit à un savant ecclésiastique de ses

amis en lui apprenant son union récente: «Trop longtemps, mon cher

père, j’ai interrompu par négligence nos entretiens épistolaires:

veuillez cependant ne pas croire que le tort provienne d’un coupable

oubli de mes nombreuses obligations envers vous; je conserverai

éternellement la mémoire de vos bienfaits. Seulement, depuis ma

dernière lettre, rien ne m’a paru assez important pour mériter que je

vous en fisse part. Aujourd’hui qu’un grand changement s’est opéré

dans ma situation, je m’empresse de vous l’apprendre pour vous faire

participer à ma joie et à mon bonheur. J’ai mené jusqu’à présent,

comme vous le savez, une existence intermédiaire, ni tout à fait

laïque, ni tout à fait ecclésiastique. J’ai pour le sacerdoce une

répugnance invincible et, parvenu maintenant à cette période de la vie

où la régularité des habitudes devient indispensable, j’ai résolu de

ne pas finir mes jours dans la solitude, à un foyer désert. Quoique au

déclin des ans, j’ai pris pour femme une jeune fille d’une rare beauté

et douée, en outre, de toutes les vertus et de toutes les qualités qui

sont l’honneur de son sexe. Vous me direz peut-être que j’ai mis bien

du temps à me décider. Je suis de votre avis; mais il y a là-dessus un

vieux proverbe: _Mieux vaut tard que jamais_; et vous n’avez sans doute

pas oublié cette maxime des Philosophes: _Sera nunquam est ad bonos

mores via_. Certainement j’aurais dû me marier il y a longtemps, mais

alors je ne posséderais pas la femme que j’ai choisie, un caractère

si heureux qu’il se plie à mes goûts et à toutes mes habitudes, une

compagne qui fait évanouir tous les tourments et tous les chagrins de

ma vie. Je n’ai que faire de lui rien souhaiter, car la nature lui

a prodigué tous ses dons. Aussi, du fond du cœur, ne cessé-je de

remercier Dieu qui, après m’avoir toujours favorisé, m’a enfin comblé

de sa grâce en m’accordant plus que je ne pouvais raisonnablement

désirer. La sincère amitié que vous m’accordez et l’estime que j’ai

pour vous m’ont engagé à vous écrire dans cette circonstance, et à vous

faire part de mon bonheur. Adieu.»

Pogge manifeste les mêmes sentiments dans son dialogue: _An seni

sit uxor ducenda_; mais il les reproduit cette fois sous la forme

démonstrative. On voit qu’il veut se rendre compte de son bonheur,

l’expliquer théoriquement, démontrer que ce ne fut pas un effet du

hasard, mais que cela devait être, et du même coup pallier sa conduite

et convier tous les célibataires endurcis à suivre son exemple. Les

interlocuteurs sont au nombre de trois: Pogge, qui du reste joue un

rôle assez effacé, son ami le savant Niccolo Niccoli, celui précisément

auquel est adressée la charmante relation des _Bains de Bade_[5], et

Carlo Aretino, chancelier de Florence, beaucoup plus jeune alors que

les deux autres. Niccolo, avec sa verve railleuse, expose que Pogge, en

se mariant si tard avec une jeune fille de dix-huit ans, a peut-être

fait par hasard une bonne affaire, mais qu’il en pourra cuire à ceux

qui seraient tentés de l’imiter, et il énumère spirituellement toutes

les tribulations d’un pareil ménage. C’est un tableau très réussi, et

il offre cette particularité qu’il n’est pas chargé le moins du monde.

Avec un art consommé, l’auteur se garde bien des exagérations que le

sujet comportait naturellement, mais qui auraient rendu la réfutation

trop facile. Niccolo paraît avoir tout à fait raison, jusqu’à ce qu’il

cède la parole à Carlo Aretino, dont la réplique en faveur des mariages

tardifs n’en est que plus piquante. Par une autre délicatesse, Pogge

n’a pas voulu plaider pour lui-même, il a préféré placer ce qu’il avait

à dire dans la bouche de son jeune ami. Carlo, après avoir démoli

pièce à pièce toute l’argumentation de son adversaire, en fait une

contrepartie si exacte qu’il semble qu’on voie clair pour la première

fois dans une question embrouillée à plaisir; évidemment le vrai

bonheur est de se marier aux environs de la soixantaine et de prendre

sa femme la plus jeune possible. Le porte-parole de Pogge accumule

avec tant d’esprit tant de bonnes raisons, qu’on arrive à se faire la

réflexion formulée ironiquement à la fin par Niccolo: Hâtons-nous de

vieillir, mettons les années doubles, pour arriver au plus tôt à cet

état de parfaite béatitude.

Voilà qui est bien; mais l’ancienne maîtresse, la femme aux quatorze

enfants? Le souvenir de son abandon et de celui des quatre enfants

qui avaient survécu, dans le nombre, ne fait-il pas quelque ombre au

tableau? Pogge ne semble pas s’être laissé importuner outre mesure

par les remords; à partir de son mariage, son ancienne femme et ses

enfants semblent avoir été pour lui comme s’ils n’existaient pas. Que

devinrent cependant ces malheureux? Laurent Valla prétend que Pogge

les laissa tranquillement mourir de faim, qu’il alla même jusqu’à

déchirer une donation par laquelle il leur avait antérieurement assuré

une petite aisance. Valla était un ennemi acharné de Pogge, et il a

inventé contre lui de si odieuses et si absurdes calomnies, qu’il ne

devait pas lui en coûter beaucoup de mentir une fois de plus; Tommaso

Tonelli, le traducteur Italien de la _Vie de Pogge_, par Shepherd,

met à découvert toute sa mauvaise foi. Il paraît que les enfants

naturels de Pogge avaient acquis la légitimation par deux actes

authentiques, dont le premier est une bulle pontificale, et le second

un décret de la Seigneurie de Florence qui, en considération du retour

de Pogge dans son pays natal, de son savoir et de ses occupations

littéraires, l’exempta, lui _et ses fils_, de tout impôt. Ce décret

fut rendu en 1532, trois ans avant son mariage. Ces fils légitimés

conservaient donc tous leurs droits, même dans le cas où leur père

aurait d’autres enfants. Quant à la donation soustraite et déchirée,

c’est bien probablement une fable puisque Pogge, sans se donner tant

de peine, pouvait la révoquer d’un trait de plume, en faisant d’autres

dispositions testamentaires. Rien n’empêche donc de croire que Pogge

assura, de façon ou d’autre, l’avenir de la femme qu’il quittait et

des enfants qu’il avait eus d’elle; que s’il n’en a plus jamais parlé,

cette absence de toute préoccupation et la sérénité de son esprit à

leur égard témoignent précisément en faveur des dispositions qu’il

avait dû prendre. Un homme tel que lui ne s’avilit pas de gaîté de

cœur.

Quoi qu’il en soit, Pogge fut parfaitement heureux avec Vaggia de’

Buondelmonti; sa félicité conjugale résista au temps et dépassa de

beaucoup les limites de la lune de miel, au cours de laquelle il

écrivait ce dialogue. Pogge y prétend qu’il n’y a rien de tel que le

fruit vert pour ragaillardir un vieillard et réveiller en lui le jeune

homme: il le prouva bien[6]. Lui qui nous a conté tant de bons tours

joués aux vieux maris, et qui peut-être leur en avait joué plus d’un,

il eut la chance de démentir le mot de Plutarque: _Qu’un barbon se

marie autant pour ses voisins que pour soi_. On prétend même qu’il

mourut un peu prématurément, à soixante-dix-neuf ans sonnés, pour avoir

été trop aimé par sa femme[7]. Son mariage, en somme, est d’un bon

exemple pour les célibataires arrivés à la cinquantaine: à eux d’en

faire leur profit.

Juin 1877.

[3] _Un Vieillard doit-il se marier?_ Dialogue de Pogge,

traduit pour la première fois par Alcide Bonneau, texte Latin

en regard. _Paris_, _Liseux_, 1877, pet. in-18.

[4] Vincenzio Pecchioli l’a reproduite dans l’Appendice de sa

traduction Italienne de la _Vie de Laurent le Magnifique_, de

Roscoe.

[5] _Paris_, _Liseux_, 1876, pet. in-18.

[6] Pogge eut de Vaggia de’ Buondelmonti cinq fils:

Pietro-Paolo, Giovan-Batista, Jacopo, Giovan-Francesco

et Filippo. Pietro-Paolo naquit en 1438, prit l’habit de

Dominicain et fut promu prieur de Santa-Maria-della-Minerva, à

Rome, fonctions qu’il exerça jusqu’à sa mort arrivée en 1464.

Giovan-Batista naquit en 1439; il obtint le grade de docteur

en droit civil et en droit canon, fut ensuite chanoine de

Florence et d’Arezzo, recteur de l’église Saint-Jean-de-Latran,

acolyte du souverain Pontife et clerc assistant de la Chambre.

Il a composé en Latin les vies de Niccolo-Piccinnino, fameux

condottière du temps, et de Domenico Capranica, cardinal de

Fermo. Il mourut en 1470.

Jacopo fut le seul des fils de Pogge qui n’embrassa pas

l’état ecclésiastique. Ce fut un littérateur distingué. Entré

au service du cardinal Riario, ennemi acharné des Médicis,

il était son secrétaire en 1478 et fut engagé par lui dans

la conspiration des Pazzi. Le cardinal Riario parvint à

s’échapper, mais le malheureux Jacopo subit le sort de la

plupart des autres conjurés, qui furent pendus aux fenêtres du

Palais de Justice de Florence.

Giovan-Francesco, né en 1447, fut, comme Giovan-Batista,

chanoine de Florence et recteur de Saint-Jean-de-Latran. Appelé

à Rome, il y devint camérier du pape et abréviateur des lettres

apostoliques. Léon X, qui l’avait en grande estime, le prit

pour secrétaire. Il mourut à Rome en 1522 et fut enseveli dans

l’église de San-Gregorio.

Filippo naquit en 1450; c’est de sa naissance que Pogge se

félicite dans une lettre à Carlo Aretino en lui annonçant que,

quoique septuagénaire, il vient d’avoir un fils plus fort

et plus beau que tous ses aînés. Filippo obtint à l’âge de

vingt ans un canonicat à Florence, puis il abandonna l’état

ecclésiastique pour épouser une jeune fille appartenant à une

famille illustre, dont il eut trois filles.

Outre ses cinq fils, Pogge eut encore une fille, Lucrezia,

qu’il maria de bonne heure à un Buondelmonti. On ne sait si

cette fille provenait de son mariage, ou si c’était un des

enfants qu’il avait eus de sa maîtresse.

[7] En ce cas, il aurait ressemblé à l’un des plus célèbres

médecins de son siècle, le Ferrarais Jean Manard, mort en 1537,

à l’âge de 74 ans. Ce Manard, «s’étant marié fort vieux avec

une jeune fille, fit des excès qui le tuèrent. Les poètes ne

manquèrent pas de plaisanter là-dessus, et principalement ceux

qui sçurent qu’un astrologue lui avoit prédit qu’il périroit

dans un fossé. Ce fut le sujet de ce distique de Latomus:

_In fovea qui te periturum dixit Aruspex

Non est mentitus: conjugis illa fuit._

«On a tant brodé la pensée de ce distique, que l’on est

venu jusques à dire que Manard, pour éviter la prédiction,

s’éloignoit de tous les fossez. Il ne songeoit qu’au sens

litéral, et ne se défioit point de l’allégorique; mais il

reconnut par expérience que ce n’est pas toujours la lettre

qui tue, et que l’allégorie est quelquefois le coup mortel.»

(Bayle, art. _Manard_.)

IV

LA CIVILITÉ PUÉRILE[8]

La _Civilité puérile_ évoque de lointains souvenirs d’école. Il y a peu

d’hommes de trente à quarante ans qui n’aient eu pour premier livre,

comme syllabaire et comme rudiment, cette petite plaquette cartonnée,

de quinze ou vingt pages, commençant par un alphabet, continuant par

un tableau des voyelles et des consonnes (on lisait _consonnantes_

dans les exemplaires un peu anciens), et terminée par des préceptes

de savoir-vivre. Dès qu’on pouvait épeler, on y apprenait à ne pas

se moucher sur sa manche. Le tout était imprimé en gros caractères,

qui passaient insensiblement de la lettre capitale au Romain et dont

l’_œil_ diminuait en proportion des progrès présumés de l’élève. Les

générations précédentes avaient eu entre les mains à peu près le même

livre, imprimé en caractères bizarres, qui étaient censés représenter

l’écriture cursive: peut-être était-ce l’écriture du temps d’Alain

Chartier ou de Jeanne d’Arc; il faut aujourd’hui, pour la déchiffrer,

de forts paléographes, et elle devait constituer pour les enfants un

supplice des plus raffinés.

«Je crois qu’il faut attribuer l’usage persistant de ce caractère,» dit

M. Jérôme Pichon (_Du caractère dit de Civilité_, dans les _Mélanges

de littérature et d’histoire de la Société des Bibliophiles François_,

1850), «à l’utilité qu’il présente pour familiariser les jeunes enfants

avec les anciennes écritures, et les mettre ensuite à même de lire dans

ce que les maîtres d’école appellent _les contrats_.» C’est possible;

mais la mauvaise impression d’un livre laisse toujours dans l’esprit

un préjugé fâcheux qui a beaucoup de peine à se dissiper, et cela dut

aider considérablement au discrédit dans lequel finit par tomber la

_Civilité puérile_. Il a fallu longtemps, près de deux siècles. Telle

était l’autorité de ces petits manuels, qu’ils se perpétuaient d’âge en

âge, sous leur atroce forme Gothique, sans qu’on osât y rien changer.

On disait d’un homme qui commettait quelque balourdise: _Il n’a pas

lu la Civilité puérile!_ La seule innovation que l’on tenta, vers

1820, et encore pas dans toutes les villes, ce fut de substituer aux

caractères _de Civilité_, reconnus enfin illisibles, des caractères

ordinaires; le fond resta le même. Enfin on s’aperçut que les préceptes

de savoir-vivre qu’ils contenaient étaient ou surannés ou absurdes,

et on les proscrivit de l’enseignement scolaire. A peine aujourd’hui

trouverait-on une _Civilité puérile_ dans quelque école de village,

tenue par les Frères des Écoles Chrétiennes, qui la conservent encore

par une sorte de fétichisme pour leur fondateur, J.-B. de La Salle,

l’auteur le plus répandu des manuels de ce genre.

Le véritable auteur de la _Civilité puérile_, c’est Érasme. Cet esprit

si caustique et si fin a été la mère Gigogne de ces ineptes petits

livres qui, durant deux siècles ont pullulé dans les écoles. Ils

procèdent tous de lui, malgré leurs innombrables variétés, mais comme

_alfana_ venait d’_equus_ dans l’épigramme du chevalier de Cailly,

après avoir subi tant de métamorphoses en route, qu’il n’en restait pas

une seule lettre.

Une chose assez surprenante, c’est que personne, à notre connaissance

du moins, ne se soit préoccupé de cette filiation, qui est cependant

facile à établir. Cela tient à ce que J.-B. de La Salle, qui emprunta

beaucoup à Érasme, sans doute par l’intermédiaire d’un autre prêtre,

Mathurin Cordier, et de vieilles traductions ou imitations Françaises,

n’indiqua jamais le nom de l’auteur primitif, quoiqu’il ne l’ignorât

pas; d’autre part, la _Civilitas morum puerilium_ ne tient pas la

première place dans l’œuvre du grand écrivain, et elle a toujours

été un peu négligée. Ceux mêmes qui se sont le plus scrupuleusement

occupés de la vie et des travaux d’Érasme, comme Désiré Nisard dans ses

_Études sur la Renaissance_, l’ont tout à fait passée sous silence;

d’autres se sont bornés à la citer, sans songer à la rapprocher des

livres similaires infiniment plus connus et à déterminer les emprunts

qui pouvaient lui avoir été faits. C’est un manque de curiosité dont

il y a lieu d’être surpris; essayons d’y suppléer de notre mieux.

Érasme composa ce traité vers la fin de sa carrière, en 1530, pour

un jeune enfant qu’il affectionnait[9]. Son ton est paternel, avec

une pointe de bonne humeur et d’enjouement que ses plagiaires ont

lourdement émoussée. Ce qui dut séduire le clergé, qui de bonne heure

adopta son livre, sans en nommer ni en remercier l’auteur, c’est qu’il

s’y montre dévot, un peu bigot même; aux génuflexions qu’il exige quand

passe un Religieux, on a peine à reconnaître le satirique hardi du

_Repas maigre_ et de tant de bonnes plaisanteries sur les Franciscains.

Mais ses deux principaux imitateurs, Mathurin Cordier et J.-B. de La

Salle, ont tellement abusé de ces menus suffrages de dévotion, que,

par comparaison, Érasme en semble sobre. Telle qu’elle est, sauf

quelques prescriptions que les changements d’usages ont fait tomber en

désuétude, sa _Civilité puérile_ pourrait encore servir aujourd’hui;

c’est l’œuvre d’un esprit délicat, et son seul tort est d’avoir été

le point de départ des autres.

En revanche, Érasme avait-il eu des modèles? Évidemment, il n’inventait

pas le savoir-vivre et bien avant lui on en avait posé les règles

générales. Cette sorte de littérature pédagogique était cultivée depuis

l’antiquité Grecque; mais le premier il a traité la matière d’une

façon spéciale et complète: personne avant lui n’avait envisagé la

civilité ou, si l’on veut, la bienséance, comme pouvant faire l’objet

d’une étude distincte. Aussi croit-il devoir s’excuser, s’il traite

à fond cette partie infime et négligée de la philosophie, en disant

que les bonnes mœurs se reflètent dans la politesse des manières,

que la rectitude appliquée aux gestes, aux actes usuels, aux façons

d’être avec ses égaux ou ses supérieurs, manifeste aussi l’équilibre

des facultés, la netteté du jugement et que, par conséquent, il n’est

pas indigne d’un philosophe de s’occuper de ces détails en apparence

indifférents. Il ne s’appuie sur aucune autorité antérieure et ne prend

guère conseil que de son propre goût et du bon sens.

On pourrait même aller plus loin et dire que, non content de ne

presque rien devoir à ses devanciers, il a moins mis en maxime les

règles du savoir-vivre de son temps, que spirituellement critiqué

ses contemporains, en prescrivant tout le contraire de ce qu’il

voyait faire autour de lui. Il suffirait, pour s’en convaincre, de

comparer l’un de ses colloques, celui qui est intitulé _Diversoria_

(Auberges), avec les règles qu’il donne dans sa _Civilité_. On y

voit que sa délicatesse était fort en avance sur les mœurs de son

époque, grâce à une sensibilité toute particulière qu’on devait alors

trouver excessive. Lui qui était souffreteux de sa nature, qui ne

pouvait supporter une mauvaise odeur, la saleté d’un voisin mal vêtu,

une haleine un peu forte, que la vue d’un crachat étalé par terre

indisposait sérieusement, il consigne avec désespoir, dans ses notes de

voyage, tous les déboires qu’il éprouve dès qu’il est obligé de vivre

en dehors de chez lui. On lui parle dans la figure en lui envoyant au

nez des bouffées d’ail, on crache partout, on fait sécher au poêle des

vêtements mouillés et toute la salle en est empuantie; il y en a qui

nettoient leurs bottes à table, tout le monde trempe son pain dans le

plat, mord à belles dents et recommence le manége jusqu’à épuisement de

la sauce; si un plat circule, chacun se jette sur le meilleur morceau,

sans se soucier de son voisin; les uns se grattent la tête, d’autres

épongent leur front ruisselant de sueur; la nappe est si sale, qu’on

dirait une voile de navire fatiguée de longs voyages. Érasme en a mal

au cœur et l’appétit coupé pour huit jours.

Sans doute, ce qu’il retrace là ce sont des mœurs d’auberge, des

mœurs de table d’hôte, comme on dirait maintenant; raison de plus

pour y chercher le niveau moyen de la politesse à son époque, et ce

niveau ne paraît pas élevé. La _Civilité puérile_, quoique écrite

beaucoup plus tard que ce dialogue, semble une critique calculée de ces

grossiers usages dont Érasme avait eu à se plaindre toute sa vie; il y

formule ses _desiderata_[10], bien modestes après tout, et nombre de

gens pensaient probablement comme lui, sans en rien dire, car à peine

son petit livre eut-il paru qu’il se répandit rapidement dans toute

l’Europe et jouit d’une vogue prodigieuse.

Deux ans ne s’étaient pas écoulés depuis l’apparition de l’ouvrage à

Bâle en 1530, qu’il était déjà réimprimé à Londres avec une traduction

Anglaise en regard (W. de Worde, 1532, in-16); la traduction est

de Robert Whytington. Mais c’est en France que la _Civilitas morum

puerilium_ fut surtout goûtée; elle y devint rapidement, dans son

texte Latin, un livre familier aux élèves des colléges et, dans ses

traductions ou imitations Françaises, un manuel d’écolier destiné aux

tout petits enfants. A partir de 1537, les traductions se succédèrent

pour ainsi dire sans interruption: le _Petit traité de la Civilité

puérile et honneste_, de P. Saliat (Paris, Simon de Colines, 1537); _La

Civilité puérile, distribuée par petitz chapitres et sommaires_, de

Jehan Louveau (Anvers, 1559); la _Civile honnesteté pour les enfans_,

de Mathurin Cordier (Paris, 1559), si souvent réimprimée, et quelques

autres encore.

Mathurin Cordier s’est évidemment inspiré d’Érasme; la division

en sept chapitres est la même, les préceptes sont identiques, et

cependant c’est plutôt un travestissement qu’une traduction d’Érasme.

A peine y retrouve-t-on de temps en temps une phrase qui ait conservé

l’empreinte du texte Latin, de ce style savoureux et pittoresque à

l’aide duquel Érasme donne de l’intérêt à des détails infimes.

Au commencement du XVIIIe siècle parut la _Civilité_ de J.-B. de La

Salle. Elle était intitulée: _Les Règles de la Bienséance et de la

Civilité Chrétienne; divisé en deux parties; à l’usage des Écoles

Chrestiennes_. L’auteur, selon toute vraisemblance, ne s’est aucunement

préoccupé du texte d’Érasme; il a fait un ouvrage nouveau, qui est

bien de lui. Entre ses mains, l’opuscule de Mathurin Cordier est

devenu un gros volume de trois cents pages, farci de toutes sortes

de choses. L’esprit d’Érasme se trouve à peu près évaporé dans ce

fatras; toutefois le mordant écrivain avait donné à ses préceptes un

tour si ingénieux, si rapide, qu’il était difficile de mieux dire, et

quelques-unes de ses idées transparaissent encore, sous ces épaisses

couches d’alluvions.

Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue · 第 1 / 24 段