Mouni

Malheureuse la main qui t’enleva aux champs d’alfa pour

t’initier à d’autres choses, choses décevantes et fatales qui

engendrent trop de rêves et chassent les résignations!

Malheureux ceux qui troublèrent ton cœur ancien, le cœur de tes

frères aux longs manteaux...

Du moins si ton martyre pouvait sauver de notre zèle une

multitude!...

Le chaos des roches dépecées par le vent, déchiquetées par les pluies,

crevées, éventrées par les ouad-torrents, égratignées par l’ongle des

rafales.

Puis, l’horizon inouï et, sur les palmeraies, le ruissellement splendide

des lumières. Les traits d’ombre bleue, les brumes violettes qui

striaient un espace fauve et pourpré se précisent, deviennent des oasis

vivantes, dans la steppe plate et sans détours.

* * * * *

Mouni assoupie au creux de son bassour, le grand palanquin voilé de

souples _haoulis_[50], empanaché de plumes d’autruches, Mouni se

réveille, s’appuie sur Rhadra, son esclave-amie et écarte les tentures.

Elle voit le paysage du nouveau désert où elle pénètre et sourit

mystérieusement.

[50] Sorte de couvertures.

Depuis des jours, entre chaque halte, elle voyage ainsi au pas mou et

régulier de la chamelle claire.

D’autres palanquins sur des dromadaires la précèdent et la suivent, avec

des femmes de la zmala, des servantes ou les épouses des cavaliers qui

font escorte à Ferhat el Hadj, mari de Mouni.

Et la caravane fastueuse, archaïque et lente, ayant quitté les champs

d’alfa, la hamada pierreuse, descend vers les puits jaillissants de

l’Oued-R’hir, le mirage des Chotts et les sables ardents du Souf.

* * * * *

En vain, quand l’agha Bou-Halim avait quitté les maisons de terre pour

les tentes de poil, en vain Mouni avait cru la paix revenue, tout danger

écarté avec le départ de Cherïef-Soltann. Elle ignorait le noble refus

du vieux guerrier; elle croyait à l’indulgence de son père ou tout au

moins à un délai.

--Les noces seront quand Cherïef-Soltann reviendra, disait la

Soudanaise.

Mouni se flattait d’avoir obtenu sa libération et revu Noura avant ce

retour.

Elle avait écrit; mais la zmala entière était complice de Bou-Halim et,

froidement, Bou-Halim avait détruit les lettres.

* * * * *

Alors un pèlerin vint d’un autre sud, un «djouad»[51] qui était riche et

allié aux zaouïas puissantes. Il fit un pèlerinage en Oranie, à la

koubba d’El-Abiod-Sidi-Cheikh et passa par la zmala en regagnant son

pays de l’Est.

[51] Noble.

Il resta longtemps. Bou-Halim connaissait sa famille et ses richesses

et, un soir où Mouni priait l’agha de la laisser repartir, celui-ci

répondit:

--Vraiment, ton désir se réalise, ô ma fille. Tu partiras, avant la

nouvelle lune, avec ton époux Ferhat El Hadj...

* * * * *

Que font les cris à ceux dont l’oreille veut être sourde, ô Mouni!

Que font, à celui qui désire, les yeux meurtris, les lèvres tremblantes

et le cœur révolté pourvu que son désir s’apaise à la source souhaitée

où il voit transluire la volupté!

Les femmes disaient trop que tu étais frémissante et belle plus

qu’aucune fille du Djebel-Amour, et vierge. Elles le disaient trop;

ainsi Ferhat El Hadj le savait...

Et ce fut le jour où les fusils crachèrent toute leur poudre à la face

du ciel, le jour où tant de chevaux galopèrent, envolés comme des

oiseaux dont les ailes seraient des lambeaux de soie, gonflés de vent

comme les voiles des felouques.

La zmala hurlait d’allégresse, trépidait d’enthousiasme parmi le vacarme

des détonations et des musiques infernales; elle hoquetait, repue de

diffas pantagruéliques. Et des viandes chaudes fumaient encore sur les

brasiers, des entrailles pantelaient au soleil, le kouskous

s’éparpillait sous le mufle des chiens.

Les enfants luisaient du miel des pâtisseries; ils se mouvaient dans un

essaim de mouches noires.

Dans la poussière ou sous les tentes, les femmes dansaient, endiablées.

On avait paré Mouni pour les noces, on l’avait parée merveilleusement

des dons de l’époux prodigue. Elle était inerte et muette sous l’or, les

brocarts, les diamants et les mousselines. Et nul ne s’inquiétait d’un

reflet profond qui gîtait dans ses prunelles sous les longues paupières

presque closes...

* * * * *

On vit venir la chamelle blanche aux confins de la plaine. Des chevaux

se cabraient autour d’elle, de beaux chevaux écumants, blancs ou gris,

la crinière teinte de henna, la croupe marquée d’une empreinte de la

main fatidique.

On vit Ferhat sur un étalon emporté bondir dans le groupe des cavaliers.

Les nègres qui conduisaient la chamelle se prosternèrent. Ferhat éventra

le bassour, saisit Mouni, et son cheval ivre galopa vers les tentes...

* * * * *

Combien tu étais brisée par les sanglots secrets, par l’on ne sait quel

sentiment complexe de vague espérance, de crainte et de volupté, par ton

mutisme et l’inflexibilité qui t’environnait, ô Mouni!... Combien tu

étais brisée cette nuit où, t’ayant attachée, pour prévenir ta

résistance, on te livra à l’étranger...

Nul n’a connu ta pensée cette nuit-là. Nul n’a plus ouï ta plainte ni ta

colère. Tes yeux plus noirs, tes lèvres plus hautaines ne livrent

rien...

Maintenant, tu reposes au creux du bassour, sous l’éclat et la pesanteur

de tes bijoux.

Au pas dansant de sa jument alezane, Ferhat El Hadj précède la caravane

sur le chemin de son pays.

* * * * *

Au large, jusqu’au plus large de l’horizon, c’est l’infini de la steppe,

toute la face saharienne ravagée de soleil, toute la liberté qui grise

les errants.

Et toi, Mouni, petite captive des chaînettes d’or et des anneaux

barbares, tu ne pleures pas sur ta captivité, tu ne veux rien tenter

pour y échapper; et si Noura te faisait signe, là-bas, vers le Nord, tu

baisserais tes paupières pour ne pas voir son geste d’appel.

Etrange Mouni, ô toi tout l’Orient et tout l’Islam, malgré l’Europe dont

on voulut t’imprégner, tout l’enfant et toute la femme aux impressions

fugaces et persistantes, aux sentiments légers et têtus, aux pensées qui

semblent si claires et restent indéchiffrables; petit sphinx étrange!...

* * * * *

Et Mouni ordonne en posant sa tête sur l’épaule de son esclave:

--Répète encore ce que t’a dit le M’zabi.

Rhadra docile parle dans le palanquin.

--Le M’zabi est un marchand de Touggourt. Nous l’avons rencontré; il

marche avec nous depuis deux jours. Il est amoureux et hardi comme un de

ces «grands voleurs» qui, pour l’amour, suivent les tentes, seuls avec

un cheval ou un dromadaire; les «grands voleurs» de baisers qui sont

habiles à déchiffrer le langage des parfums et des bijoux et qui pour

pénétrer dans la tente bienheureuse viennent nus, la nuit, affrontant

les chiens et le couteau après la soif et la faim. Le M’zabi dit qu’à El

Berd il y a un Roumi vêtu comme un musulman et qui fait des hommes et

des femmes avec de la terre. C’est un Roumi grand et bon qui sait toutes

les prières du Koran et ne prie jamais bien qu’il jure n’être pas

chrétien.

Et Mouni tout bas:

--Je savais bien qu’il était dans ce Sahara, mais je ne savais où le

rencontrer. Hamed ou Allah![52]

[52] Louange à Dieu.

* * * * *

Un vent sec affole d’incandescentes poussières et disperse le refrain

des conducteurs de dromadaires.

Le bassour pèse moins au dos de la chamelle

Que la plume à l’aile du pigeon...

Qui dira l’œuvre des vents dans l’étendue saharienne?... Le

dessèchement, la mort des arbres et des herbes. La diminution et la

fuite des êtres. Les terres végétales emportées par chaque souffle et la

gigantesque ossature, le squelette pierreux restant nu sous le soleil.

L’œuvre n’est pas terminée; il faut une plus saisissante figure à cette

partie du monde opposée aux prairies virgiliennes, aux forêts

abondamment vivantes de vies innombrables... Les vents se succèdent; _el

adjedj_ qui hennit et les _chichilis_ rugissants, troupeau de lions et

de cavales folles. Ils mordent à même le squelette; ils le cinglent, le

fouettent, le griffent; c’est l’effritement. Le gypse s’éparpille en

poudre diamantaire, les pierres teintées d’ocre deviennent sables blonds

aux reflets de cinabre parmi les fulgurantes rougeurs des soirs. La

destruction est aussi un éblouissement. Le désert est créé...

Pourtant la nature possède un tel pouvoir de reviviscence que des

végétations ont pu renaître de cette cendre de choses; des tamaris

grêles broutés par les gazelles et les _zeïtas_ qui fleurissent avec

toutes les pâleurs et les violences nuancées de l’améthyste.

* * * * *

La caravane de Ferhat-El-Hadj vint jusqu’au plateau graveleux de Chegga

et aux replis sableux où sont les tombes des Oulad-Moulat.

Le passé des Oulad-Moulat est plein d’aventures et de batailles. Les

meddahs errants l’ont chanté. Ils étaient les nobles fils de Hillal.

Leur goum parcourait l’Oued-R’hir et disputait le trône aux sultans de

Touggourt. Le destin passa sur eux et leurs dernières tentes essaimèrent

jusqu’au Touat...[53]. Ainsi les vieux nomades se dispersent et meurent,

mais ils meurent dans l’intégrité des coutumes.

[53] «Les Oasis sahariennes», A.-G.-P. MARTIN.

Les tentes de Ferhat-El-Hadj se posèrent sur la falaise de Kef-el-Dour.

O Mouni, soulève le rideau de la tente, tandis que les hommes se

détournent pour ne point commettre la félonie de convoiter ce qui n’est

pas à eux et d’offenser leur chef par le regard défendu.

Mouni, vois la splendeur d’un immense redoutable, tragique et tentant

sur la face blanche, la glace illusoire des Chotts, le velours du sable

gemmé, l’ombre imprécise, prometteuse d’ensorcellement dans l’oasis qui

existe par l’eau souterraine, l’eau jaillissante que les hommes prennent

aux djenoun[54] ténébreux! Le pays du mirage, le mystérieux Oued-R’hir

est devant toi...

[54] Pluriel de djinn.

Là les conquérants arabes, tes ancêtres, s’arrêtèrent jadis. Ils

s’arrêtèrent effarés du prodige de l’air, de l’étendue et de la lumière

qui créait des spectacles impossibles de réalité en la solitude. Les

chevaux pointaient devant la plaine vertigineuse. Ils eurent peur.

--Ceci est vraiment le pays des djenoun, dirent-ils.

Et pour la première fois, ils s’en retournèrent... C’est pourquoi

Kef-el-Dour se nomme _Rocher du retour_.

--Rhadra, dit Mouni, appelle Ferhat-El-Hadj.

L’époux s’avançait, figure ciselée, mince, hâlée, profil busqué et

hautain, la bouche sensuelle, les yeux froids, la barbe très noire et

fine à la moustache tombante, les mains sèches, le corps maigre et

nerveux sous la soie du haïk et les plis légers des burnous de Sousse.

Pareils au visage de cet homme devaient être les visages de ceux dont

l’intelligence fut parfois obscure, mais dont les passions formidables,

l’énergie démesurée et l’orgueil renversèrent des empires, créèrent des

religions et changèrent la face d’un siècle... Pourtant cet homme-ci

n’est rien qu’un peu de l’âme musulmane éparse dans les solitudes

fauves.

Il n’a pas de sourire en abordant Mouni; son expression reste sévère et

digne; mais ses yeux brillent et sa voix est basse et très câline.

--Que veux-tu, _ô aïni_?

Mouni clôt ses paupières, comme elle a pris l’habitude de le faire

devant son mari. Elle étend son bras cerclé des serpents d’or du

Djebel-Amour et désignant la ligne des palmeraies lointaines:

--Je te prie, où se trouve l’oasis d’El-Berd?

--Pourquoi?

--On dit que les dattes y sont plus douces que dans tout le Sahara et

qu’il y a des ânes sauvages. J’aimerais les voir. Y camperons-nous?

--Bientôt.--Il saisit la petite main.--Et si tu n’es plus une morte

contre mon cœur, je ferai capturer pour toi un âne sauvage.

L’heure avant l’ombre.

Des remparts de toub effrités sous la pluie rare, les vents fréquents.

Des pans de murs blonds et roses découpés en décor, crénelés par la

ruine, grandis et magnifiés par l’ultime lumière...

De longues traînées d’ombre hâtive s’élargissent à terre, aux replis des

murailles. Des couleurs prestigieuses, rapides, se succèdent et

s’irradient dans la seguïa. Les palmes s’assouplissent, dolentes, lasses

d’avoir porté tant de soleil. Des lueurs étranges s’attardent. Le

demi-jour nuancé, pâlit. Dans la gravité voluptueuse du soir saharien,

on perçoit l’hymne impérissable des soirs splendides.

Les remparts démantelés deviennent imposants comme un débris de vieille

Egypte où chanterait cette âme ancienne qui s’attachait aux choses de

l’éternité.

Et voici Claude Hervis, sous son manteau bédouin, sortant de sa maison

de terre pour errer dans le crépuscule des jardins d’El Berd.

Sa maison est meublée d’un lit en bois de palmier où ne montent pas les

scorpions. Elle est peuplée de sveltes Nouras d’argile au profil grave

ou aux traits exaltés, de petites Mounis embéguinant de voiles une

figure de sphynx, et des formes d’une autre femme au corps nu, robuste

et beau, de marbre antique, au front cerclé du «djebin», diadème des

femmes du Sud, entre les lourdes tresses qui étreignent le visage.

Ainsi Claude a accepté les suites de ce seul geste qui suffit à séparer

sa vie de celle de Noura l’exclusive.

Il n’a pas souffert la vulgaire souffrance des amoureux déçus. Il a

compris que Noura droite, sévère en son orgueilleuse et absolue

virginité, susceptible en tout ce qui touchait à Mouni, ne lui

pardonnerait pas sa folie si brève. Il n’a pas eu le mauvais goût de

supplier ni de gémir. Il garde le sentiment très profond et pur voué à

la jeune fille; il le garde sans tourment, comme un culte secret et

calme à une inaccessible dont l’énergie et la beauté l’ont ému.

L’artiste fasciné par un primitif Orient a choisi sa vie dans l’ambiance

de l’oasis encore inviolée, dans la béatitude, l’ivresse et l’idéale

contemplation de l’Islam saharien. Et cette vie qui semble bizarre est

rationnelle en somme. Elle a sa part de tendre chimère et sa part

d’originale réalité. Elle possède les extrêmes jouissances humaines, de

l’immatériel au réel, et elle est légère, sans l’encombrement des

superflus qui s’imposent en nécessités.

Aux heures de l’esprit, Noura règne en évocation. Claude Hervis

appartient à celle qui incarne le charme blanc d’une vierge franque, les

généreux enthousiasmes français et la grâce sculpturale d’une Hellène.

A d’autres heures, c’est la souveraineté de l’Oasienne aux parfums

violents, aux soumissions sensuelles.

Et Mouni symbolise le souvenir sans regret, plein de fatalité décisive;

un mot du destin, sans amertume à cause de la sage acceptation.

* * * * *

La ruine blonde, devant la maison de toub, s’anime d’une forme féminine.

Telle une inattendue prêtresse venue pour accomplir quelque rite

mystérieux, une femme surgit dans des draperies blanches. Elle a des

cheveux tressés, lourds de laine, voilés de soie, des yeux immenses de

mélancolie inconsciente et de perdition. Ses bijoux luisent de l’éclat

doux et atténué de l’argent berbère. Elle descend lentement et se perd

dans la palmeraie sombre, à la rencontre du sculpteur.

Les clartés coulent moribondes...

Au-dessus d’un créneau une étoile pointe. Le jour n’est plus.

Voici la nuit saharienne, vivante, unique...

* * * * *

Alors la caravane de Ferhat-El-Hadj atteignit les dunes d’El Berd.

C’était l’heure où les familles s’assemblent pour le repas frugal de

kouskous noir, de dattes et de sauterelles, l’heure qui précède celles

où les métisses rejoignent leurs amants sous les vignes pendantes comme

des lianes, près des puits jaillissants et des seguïat silencieuses.

La caravane avait cheminé par les sentes floconneuses d’efflorescences

de sel, au bord du Chott Merouan, puis le long des premières palmeraies

et parmi les dunes.

Les réflexions ou les souvenirs des chameliers entrecoupaient de

fréquents mutismes.

--... _Il avait juré de se venger. Il a glissé comme une vipère. Il a

éventré les sacs d’orge mêlant le grain au sable._

--... _Le dromadaire marche lentement, mais il est encore debout quand

le cheval qui galopait est à terre._

--... _Il était dans le palmier, au-dessus de Djilali endormi, et il

riait parce que les dattes qu’il volait à Djilali tombaient sur le

burnous de Djilali..._

--Qui parle de palmiers? interrompit le M’zabi poussant sa mule près des

chameliers. Si vous êtes des gens de ce pays, comment osez-vous en

parler, vous qui coupez leur tête et qui les tuez pour vous enivrer de

leur sang.

Il disait qu’au M’zab était réprouvée la coutume de décapiter les vieux

dattiers pour recueillir la sève qui devient le _lagmi_[55] fermenté.

[55] Vin de palmier.

Il poursuivait en désignant les jardins où blanchissaient le crâne du

dromadaire et l’omoplate du mouton, fétiches protecteurs:

--Le palmier est sacré. Il est pareil à l’homme. Il a une épouse qu’il

féconde. Son cœur blanc est comme un cerveau; la moindre blessure lui

donne la mort. Son _lif_[56] est comme une chevelure. Ses palmes coupées

ne repoussent pas plus que les membres coupés. Et c’est l’arbre de la

prédilection divine; il croît en pays musulman.

[56] Bourre.

Tuer une brebis, c’est tuer une abeille,

Tuer une abeille, c’est tuer un palmier,

Tuer un palmier, c’est tuer soixante-dix prophètes[57].

[57] «Les Palmiers du M’zab», capitaine Charlet.

Les chameliers écoutaient, distraits par les discours du M’zabi aussi

bavard sur sa mule qu’autour du feu des haltes.

Et l’oasis d’El Berd fut toute proche avec son avant-garde de palmiers

roux, déchevelés sur les dunes que leurs racines fixent dans un réseau

de cordelettes.

La caravane s’arrêta. Les dromadaires s’agenouillèrent dans le sable au

bruit de leurs grognements sauvages achevés en râles soumis. Les tentes

se posèrent encore et, près d’elles, les bassours ressemblèrent à des

huttes pomponnées.

Ferhat-El-Hadj s’en alla dans l’oasis, chez le seigneur Amar ben

Belkacem dont il devait être l’hôte.

Les palmes sèches et les racines de zeïta flambèrent. Accroupi dans son

burnous brun, le M’zabi reprenait ses bavardages.

--Êtes-vous des hommes pieux? Porterez-vous des offrandes aux zaouïas du

pays de Touggourt? Je sais un mokaddem entre tous. Il est redoutable et

il a rendu des palmiers stériles en les regardant. Et c’est un _mergoud_

(endormi). Son père l’ayant engendré mourut. Lui, dormit huit années

dans le flanc de sa mère avant de vouloir connaître le jour. Ses ennemis

disent qu’il est l’enfant du péché et que son vrai père est un

Rouari[58], khammès du défunt. Je le crois plutôt fils d’un esprit.

Echangez votre argent contre ses amulettes; elles sont efficaces.

[58] Métis sédentaires de l’Oued-R’hir.

Le M’zabi se pencha comme pour tisonner le feu; mais ses petits yeux,

entre deux chameliers, observèrent rapidement la tente de Ferhat.

Il reprit sa position première.

--Je vous dirai ce que raconte au café maure un deïra[59] des Ziban. Les

Arabes d’autrefois étaient des hommes et des femmes; ceux d’aujourd’hui

ne sont plus que des coqs et des poules...

[59] Cavalier de Bureau arabe ou de Commune mixte.

--Depuis que toi et tes frères vous êtes des Juifs, riposta un

chamelier.

--Je brûle ton insulte au feu des djerid[60], répondit paisiblement le

conteur en poussant une palme sèche dans les flammes. Mais vos

grands-pères valaient plus que vous. Ils avaient de bons chevaux. Ils

ont galopé jusqu’en Espagne et failli prendre la France. Un homme, plus

fort avec sa hache que toute une armée, les a chassés. Le galop de la

défaite est rapide. Quand les Français sont venus dans ce pays, il y

avait un grand chef dans le Hodna, un chef musulman. Il portait un sabre

long de trois mètres. Il se battait bien. Une nuit, blessé, il revint à

sa tente, attacha sa jument au piquet et s’endormit. Une bataille se

continuait dans la montagne. Au matin, la jument baissa la tête, creusa

la terre avec son sabot et hennit de douleur. Le chef s’élança hors de

la tente; il s’écria:--«Nous sommes vaincus!»--Et cela était la vérité.

Depuis, il n’y a plus ni chefs ni victoires.

[60] Palmes.

Le M’zabi se pencha de nouveau et cette fois son regard saisit le signe

d’une main de femme dépassant le bord sombre de la tente de Ferhat.

Il laissa passer quelques minutes, puis se leva, nonchalant et sérieux,

pour rejoindre Rhadra sous le couvert des palmiers...

* * * * *

Plus tard, au seuil de sa hutte, Claude Hervis répond au salut du M’zabi

et à sa demande:

--Veux-tu que je regarde tes «enfants d’argile»?

--Entre. Il y a une bougie.

Semblables curiosités sont fréquentes et Claude ne s’inquiète pas de ses

visiteurs.

Mais le M’zabi l’appelle, intrigué par une statuette de Noura en longue

robe unie.

--Quelle est celle-ci?

--Que t’importe.

--Une Roumïa, ta sœur ou ton amie?

Il roule une cigarette entre ses doigts et, prêt à franchir la porte,

négligemment:

--Ecoute. Mon amie à moi m’a prié de te dire ce nom: «Noura», «et que tu

viennes dans le dernier jardin avant la dune, tout à l’heure.»--Tes

«enfants d’argile» sont jolis; mais les amies vivantes valent mieux. Le

salut sur toi.

Il disparaît. Claude stupéfait n’a pas eu le temps de l’interroger.

Le bernous du sculpteur s’immobilisa devant une melahfa bleue comme en

portent les métisses. La créature ainsi vêtue,--une enfant presque et si

mince,--cachait son visage et ses bras sous un voile blanc. Etait-ce une

très jeune fille aventureuse ou une petite épouse adultère?

La seguïa coulait sans murmure et l’ombre des palmiers était pleine de

silence.

--Qui m’a fait venir au nom de Noura? demanda Claude Hervis.

Le voile tomba. Une main saisit son poignet. Il entendit une voix

ardente.

--C’est Mouni.

Il tressaillit, se sentant brusquement ému jusqu’au profond de son âme,

et grave, et soucieux comme devant un mystère inquiétant ou un

inéluctable péril.

Mouni était là, seule, et comment? Que signifiait cette présence?... Les

vibrations de la voix reconnue se prolongeaient en lui. Il se crut dans

un paysage de rêve, en face d’une apparition qui se volatiliserait

bientôt.

Il distinguait à peine le visage passionnément levé vers le sien. Et

Mouni fut sur sa poitrine, les bras noués à son cou...

Il la détacha doucement. Il se refusait encore à admettre la stupéfiante

réalité.

--Explique-moi...

Elle eut une sorte de frisson.

--Ah! tu veux savoir avant de m’accueillir.

La petite voix s’exprimait en français, lente, contenue, mais frémissant

de passion refoulée.

--Voici l’histoire, depuis un soir plus beau que celui-ci. Le baiser

était allé jusqu’à mon cœur. J’ai caché mon secret à Noura, longtemps.

Longtemps j’ai attendu le retour. Puis j’ai cru à la parole d’un

derouïche et j’ai méprisé votre faiblesse qui ne savait pas fixer le

choix de son amour. Vous préfériez Noura peut-être et je vous détestai

d’avoir menti en vous penchant sur moi. Mon frère est venu; c’était

écrit; je suis retournée à la zmala. On m’y a gardée prisonnière. On m’a

donnée liée et brisée à Ferhat El Hadj. Il m’emmène chez lui et nous

passons la nuit ici, dans la dune.

Il écoutait l’explication, violemment atteint par l’évidence de ces

choses jadis pressenties et redoutées pour Noura, pour Mouni.

--Tu es mariée...

Elle crut discerner un reproche dans l’intonation et se révolta.

--Je suis mariée, oui, par ta faute. Tout est de ta faute, tout! Oh! qui

dira jamais le mal que tu nous as fait, à Noura et à moi! Tu nous as

séparées. J’ai été livrée aux larmes et à la colère, à l’affreuse

obéissance sous la force, le silence, la réprobation, la malédiction

même. Je portais le souvenir de mes affections et de ta caresse comme

une souillure que tous les gens de la zmala voyaient et dont ils me

faisaient honte, semblait-il. Pourtant, je ne pouvais me délivrer de ce

souvenir. Ma famille m’injuriait. Un jour, je me demandais pourquoi

j’étais née parmi les Bédouins puisque je devais avoir des sentiments

français. Le lendemain je haïssais toute la France dont les leçons

m’avaient changée. Dans la tente amoureuse, je soupirai d’amour à cause

de mon sang, et je sentais l’amour impossible à cause de ma pensée.

C’était une manière de mourir tous les jours...

Elle s’interrompit haletante.

Au-delà des mots, le navrement de Claude percevait le drame moral et

physique. Mouni était demeurée, inévitablement, tout une Arabe

voluptueuse et instinctive, et l’empreinte du doigt de l’Europe avait

été assez profonde pour détruire la faculté de jouir complètement dans

le libre instinct et la volupté facile. De l’enseignement reçu, elle

avait surtout retenu le triste don de forger la chimère persistante, de

souhaiter saisir l’insaisissable et, en espérant la réalisation du

souhait, de se révolter contre les jouissances plus pauvres et plus

rudes. Elle avait su souffrir les sensations plus aiguës, par tous ses

sens affinés, et elle avait désappris la soumission primitive. Le mal

pressenti par Claude devant l’effort de Noura était un fait accompli.

Mouni reprenait impétueuse:

--Une fois, je jetais mes bracelets, je déchirais ma melahfa, je

demandais une robe française. On ricanait ou on priait avec des

sorcelleries pour chasser le démon qui me persécutait. Alors j’avais

peur. Je connaissais les sortilèges, les uns étaient sans pouvoir, mais

d’autres réussissaient. S’ils ne me donnaient pas le bonheur pour mon

âme d’aujourd’hui, ils me rendraient mon âme d’autrefois. Je redevenais

une petite fille, une musulmane pieuse et tranquille. Je baisais les

chapelets et des sources fraîches coulaient en moi. Mais l’amour et le

souvenir me mordaient encore. Les lèvres arabes, les étreintes dont

parlaient les femmes me faisaient horreur. Je criais et je sanglotais de

vouloir et d’appeler en vain. J’ordonnais aux enfants de m’avertir quand

un chrétien passerait par les sentiers. Je serais partie avec n’importe

quel étranger. J’aurais su l’aimer. Mais on se méfiait et les enfants ne

me disaient rien. Ferhat est passé... J’ai été à lui dans

l’indifférence; je n’ai pas pu le haïr.

De ses deux mains elle pressa sa gorge battante.

--Claude Hervis, si tu avais su mieux vouloir! Maintenant, il faut que

tu consoles le chagrin. Louange à Dieu qui te fit habiter sur le chemin

du pays de Ferhat. Je ne suis plus la «petite fille», souviens-toi; _je

sais_. Prends-moi! Prends-moi! Parce que tu m’avais abandonnée, des

brigands m’ont prise; toi, sauve-moi des brigands!

Elle le tutoyait, vibrante de colère, d’amour, de crainte et

d’espérance.

Une minute peut contenir toute l’angoisse, toute la pitié, toute

l’impuissance d’un être... Les contractions et les secousses du cœur de

Claude Hervis s’étaient harmonisées, aux phrases de cette enfant en qui

s’exaspéraient les regrets, le dégoût, la surexcitation qu’il prévoyait

quand il opposait ses craintes à l’optimisme de la petite Mâlema. Et

Mouni exaltée comme une Européenne, ardente comme l’Orient, ignorant la

rigueur des actes accomplis et de leurs conséquences, créature de

caprice et de passion ataviques, de juvénile inconscience, de liberté et

de volonté apprises, Mouni voulait simplement un enlèvement et l’amour

de Claude. Or, clairement, l’artiste sentait cet amour impossible et

concevait la folie que serait cet enlèvement de la femme de Ferhat; car

Ferhat revendiquerait ses droits, aurait raison, et une possession

vindicative, le martyre ou la mort serait le châtiment de la rebelle.

La destinée ouvrait les yeux de Claude et mettait en lui la sagesse.

Inquiète du silence du sculpteur, Mouni disait:

--Ta surprise est-elle si grande que tu ne puisses me répondre?

Elle s’exprima soudain dans sa langue arabe et ce fut son chant

d’amoureuse.

--O mon ami, parfum de ma poitrine, je t’aime à cause de tant de choses!

Quand mes yeux ont vu la vie, je t’ai vu. On dit que tes cheveux sont

gris; est-ce vrai? Tes lèvres sont si jeunes que les miennes les

rencontrèrent avec délices. Je te porte en moi comme une mère porte

l’enfant. J’ai crié ton nom la nuit; j’ai crié ton nom le jour. Ton

fantôme a dormi près de moi... Si ma gorge s’ouvrait comme un livre

sacré où sont des mots plus terribles que le tonnerre, et plus doux que

le miel et plus embaumés que la rose de Tunis, si ma gorge s’ouvrait tu

pourrais lire et tu tremblerais de bonheur. Si mes yeux étaient des

étoiles, ils se détacheraient comme tombés du firmament dans tes mains,

à cause de tes yeux qui les rendent fous.

--Tais-toi, Mouni, tais-toi.

--Ton souffle m’enveloppe comme un grand vent. Tu croyais:--«La petite

fille ignore l’amour. Ses désirs naissent et passent comme la fraîcheur

du matin.»--Le soleil s’est levé dans le matin; il a brillé sans répit;

à l’heure de midi, il éblouissait la terre de son ardeur et le soir, il

brûlait comme l’incendie... Le soleil qui s’est levé dans mon cœur me

brûle, et je t’aime!

--Tais-toi, Mouni, tais-toi.

L’accent supplie pour que se taisent cette voix et ces mots

d’ensorcellement.

Le sculpteur s’est assis, le front dans ses mains et la tête de Mouni

roule sur ses genoux.

La petite amoureuse chante toujours.

--Je veux aller avec toi par les longs chemins, les plateaux dévorés par

les sauterelles, les champs desséchés et les vergers pleins d’amandes.

Mon âme qui me faisait tant de mal est claire et pure comme l’eau de la

seguïa. Je l’élève jusqu’à ta bouche. Ne te détourne pas. Bois.

Il la repousse encore.

--Il ne faut plus délirer, Mouni. Tous ces mots fous ne peuvent rien

être pour moi.

Dans cette nuit où tout paraît surnaturel, il ploie sous l’empire d’une

force plus puissante que sa sensibilité même. Il obéit à un irrésistible

«mektoub». Il est calme et l’atmosphère lui semble suprême, dangereuse

et triste où respire Mouni.

--Vous m’avez accusé, dit-il. Les épreuves advenues sont peut-être bien

un peu votre ouvrage et Noura a été frappée qui ne le méritait pas. Vous

lui avez menti longtemps, ô Mouni. Longtemps près de sa grande âme

ouverte et tendre, avide seulement de votre bonheur, vous avez été une

petite âme trouble qui dissimulait. Et vous cherchiez à ravir mon

affection sans vous préoccuper de savoir si vous ne la voleriez pas à

Noura.

Mais Mouni secoue la tête.

--Je ne comprends pas cela. Ai-je menti? Je ne volais rien; Noura

m’avait dit qu’elle n’aimait pas. Toi, tu nous aimais toutes les deux.

Tu devais choisir l’une ou l’autre. J’ai voulu que ce soit moi. Est-il

nécessaire de dire toutes ses pensées, de les livrer à chaque question?

J’écoute mon cœur où bruit mon désir; quand il veut parler mes lèvres

s’ouvrent; s’il veut se taire, elles restent closes ou prononcent des

mots qui ne le touchent pas. Je n’ai rien fait de mal. Ma tendresse pour

Noura est entière et si Noura souffre, c’est moins que moi; elle est

libre.

Un sentiment complexe bouleverse Claude Hervis. Il voudrait saisir Mouni

dans ses bras, la bercer, la consoler, l’endormir comme un père son

enfant!... Et il redoute de respirer le parfum d’ambre et de lentisque

de la petite princesse, la captive aux nœuds douloureux qu’il ne peut

pas délier.

--Mouni, Mouni, vous êtes révoltée contre le sort imposé et je ne puis

vous y soustraire. Il y a une effroyable fatalité dans toute cette

pénible aventure. Elle nous écrase; nous en sommes torturés... Mouni,

chère petite victime du _mektoub_ et de votre sang arabe empoisonné par

le goût de la civilisation, ô Mouni, retrouvez votre raison. Vous

guérirez du poison. Vous n’avez pu haïr votre mari, vous l’aimerez; vous

l’aimerez dans vos fils et vous deviendrez vieille et sereine dans la

quiétude retrouvée...

Mouni s’est redressée. Elle recule. Ses yeux s’emplissent de rancune et

de déception. Cet homme va lui devenir subitement odieux qui répond à

son cri éperdu par ces mots de froide et vaine espérance. Injustice et

lâcheté! Sont-ils tous ainsi ceux de France?

Elle dit avec un inexprimable mépris:

--Comme tu as peur d’être bon et juste, tu n’oses même pas me tutoyer.

--Ah! exclame Claude, je veux calmer ta tête et tu te refuses à

comprendre. Tu veux que je t’emporte? Viens! Tout à l’heure ton mari

fouillera l’oasis et il t’égorgera chez moi.

--Tu me défendras. Tu le tueras; tu tueras ceux qui seront avec lui. Et

si tu meurs et si je meurs, qu’importe! Je ressemble à mes grand’mères

nomades qui mentent, trahissent et se donnent autant pour l’amour que

pour le frisson de savoir le poignard qui guette et qui les trouvera

dans un enlacement. Oui, vraiment, je leur ressemble et cela vaut

mieux!... Prends-moi!

La voix de Mouni siffle. Son corps mince grandit, les bras tendus.

Mais le sculpteur ne bouge pas. Une force invisible et fatale ploie sa

haute taille.

Mektoub, mektoub, éternel ananké, le tout-puissant des heures suprêmes,

nous ne sommes rien que les gestes ou les immobiles nécessaires à tes

desseins!...

Claude Hervis prononça:

--Je ne veux pas provoquer votre mort ni faire de l’irréparable. Petite

enfant de Noura, notre petite sœur, si la résignation vous est

impossible, si la coutume de votre peuple vous est trop lourde, nous ne

vous abandonnerons pas. Nous chercherons le moyen efficace pour vous

libérer. Subissez encore un peu l’épreuve. Notre tendresse affligée va

suivre votre vie et nous agirons. Entends-tu, Mouni?

Mais à présent Mouni l’exécrait et ne voulait plus entendre.

Elle cria:

--Lâche et maudit!

Et ses ongles griffant sa gorge:

--Maudits ceux qui m’ont pris mon cœur arabe! A la place ils n’ont mis

que de la cendre. Qu’elle emplisse leur bouche et les étouffe! Malheur!

Malheur! Malheur!...

Claude s’élançait pour étouffer la clameur insensée, imprudente. Mais

Mouni s’échappe, fuit... Elle est hors du jardin. Il ne la voit plus...

Mouni trébuche entre les racines des palmiers roux. Sous la clarté

stellaire, son visage altéré émerge du voile blanc, et ses prunelles

s’élargissent, immenses, et ses lèvres farouches sont gonflées de haine

et de mépris.

Elle se hâte, fébrile, sans idée précise sinon rejoindre le lieu d’où

elle partit, la tente sombre où Ferhat va revenir en quittant son hôte.

Ferhat...

... Il sort de la tente, Rhadra affectait d’y sommeiller. Brutalement,

il a interrogé l’esclave.

--Je ne sais rien, mon seigneur, je dormais. _Elle_ dormait avec moi. Je

n’ai rien vu. Je ne sais rien.

--Tu mens!

--Je n’ai rien vu. Je ne sais rien.

--Fille de chienne!

Le talon du maître s’acharnait sur la figure de Rhadra.

--Fille de chienne, «_giffa!_»

Rhadra retomba, inerte. Elle était une masse sanguinolente gisant dans

l’ombre...

Et Ferhat sort, les yeux fauves, les lèvres retroussées et rageuses sur

ses dents brillantes, le cœur bondissant d’amour sauvage et d’effrayante

colère.

Les grands astres sahariens luisent éperdument, éclairant la dune.

Ferhat vient à la rencontre de Mouni... Elle l’a vu...

Ils se touchent. Ils s’arrêtent, poitrine contre poitrine, mêlant leurs

haleines tragiques, heurtant d’irréductibles regards...

Soudain Mouni s’affaisse... Un jet de sang souille son voile. Une de ses

mains s’enfonce dans le sable. Elle soulève son buste poignardé et, la

voix stridente:

--Tu ne t’es pas trompé, Ferhat. Si j’étais pour toi comme une morte,

c’est à cause de celui que j’ai connu tout à l’heure sous les

palmiers...

Venez, maintenant comme un vol de sombres mouches, Oasiens métis nés des

esclaves soudanaises! Venez voir comment les fils de vos pères arabes se

vengent de l’adultère.

Femmes qui toutes avez péché, penchez-vous sur le cadavre de celle qui

ne fut coupable que du désir inexaucé.

Penchez-vous, les superstitieuses qui devinrent stériles pour avoir été

frappées par la queue du lézard des sables; et vous les fécondes qui

mangiez une vipère pour n’enfanter que des fils; et vous les filles qui

allaitez les enfants de vos sœurs, sans avoir failli, parce que vous

avez avalé des mouches de cheval; et vous les sorcières qui violez les

sépulcres pour vos sortilèges immondes.

Penchez-vous, les débonnaires, fileuses de laine et tisseuses de

haoulis.

Vous toutes, vierges folles des Rouara qui surgissez parmi les roses

sahariennes en nocturnes apparitions; les vicieuses, les passives, les

bestiales; vous toutes au terne sourire, aux dents rongées par le suc

des dattes brunes, corps noirs aux plis bleus des étoffes; vous toutes,

animales et simiesques, penchez-vous!

Et toi, presque blanche, aux yeux de perdition, esclave de Claude

Hervis, regarde avec elles le cadavre de Mouni, le fragile cadavre que

n’émeuvent point les lamentations des suivantes, de celles qui

escortaient la petite mariée...

Où sont tes yeux de kehoul et de poussière de soleil, ô Mouni, notre

sœur et notre petite enfant?... Tes glauques prunelles révulsées

semblent défier et insulter encore la jalousie meurtrière qui fit de ton

corps un crible rouge.

Où sont le charme et la beauté de ton visage doré dans ce masque

méprisant et tragique aux lèvres gonflées?...

* * * * *

Nos pensées sont pareilles à des épines et le remords est en nous comme

un fer rouillé dans la plaie vive.

Malheureuse la main qui t’enleva aux champs d’alfa! Malheureux ceux qui

t’initièrent à d’autres horizons où fluent trop de souhaits, à d’autres

choses décevantes et fatales qui chassent les résignations. Malheureux

ceux qui troublèrent ton cœur ancien, le cœur de tes frères aux longs

manteaux...

O notre rebelle, tu étais parmi les précieuses Endormies et nous t’avons

réveillée, et te voici morte pour avoir voulu vivre la dangereuse vie de

bonheur illusoire offerte par nos promesses...

Du moins si ton martyre pouvait sauver de notre zèle une multitude!...

* * * * *

Les officiers du Bureau arabe, blasés sur ces crimes passionnels

fréquents chez les fauves nomades, vinrent pour la justice.

Ils discouraient et interrogeaient devant le petit cadavre.

--Le meurtrier?

Il est loin. Ses mains lavées dans la seguïa sans murmure, sur sa jument

alezane à la longue haleine il galope vers le Djerid tunisien.

--L’amant?

Pas une bouche ne s’ouvre pour le nommer. Et qui le connaît à

l’exception du M’zabi et de Rhadra? Rhadra qui agonise a fait un geste

d’ignorance et le M’zabi ne se soucie pas de se compromettre. Il

marmonne:

--Les gens de ce pays sont fous. Ils tuent et ils écrasent la figure des

femmes comme ils coupent la tête des palmiers.

Les officiers ont questionné Claude Hervis, avec un sourire pour ses

bizarreries connues et une aimable déférence pour sa qualité d’artiste

qui fut célèbre, qui pourrait l’être encore. Et, à ces fils d’une

civilisation dont il ne veut plus être, Claude Hervis a répondu

calmement:

--Je n’ai rien vu. Je ne sais rien.

* * * * *

Une nuit, l’Oasienne accroupie, immobile, l’entendit sangloter. Il

pleurait d’apaisement après l’horreur de l’enquête infructueuse, des

commentaires finis enfin!

Désormais, le doux corps et l’esprit de Mouni étaient dans la paix, à

l’abri du hideux bourdonnement de toutes les mouches humaines.

* * * * *

O notre Mouni, nous scanderons notre hymne funèbre autour de ton sommeil

dans le sable blond et chaud.

Dors, tu as connu les chants de la vie,

O Déracinée des champs bédouins!

Tu t’es enchantée aux psaumes antiques,

tu t’es éblouie aux airs étrangers;

la voix de l’amour te fit frissonnante

et la mélopée triste exaspéra

ton cœur lourd de tant de choses apprises,

lourd de sang arabe et de tes aïeux.

Et le chant ultime, un hymne barbare,

a vibré pour toi dans les palmiers roux.

Dors, tu as connu les encens farouches,

haine et passion, espoir et douleur.

Dors sous la clarté rouge de la lune

qui monte élargie aux bleus horizons,

et sous le soleil qui flambe infernal.

Dors, au bruit câlin des eaux jaillissantes,

au bruit familier des refrains de femmes

et du bêlement des chèvres le soir.

Dors, toi qui portais le poids de ta race,

de ta nostalgie, de notre savoir,

et tous nos souhaits et toutes nos transes

dans l’exaltation de ton Orient.

O Déracinée, ô notre Endormie,

voici retrouvés l’ancestral repos,

l’immémorial et paisible rêve

de ton peuple lent, le rêve très long

qui se continue au fond des tombeaux...

Ce jour-là, dans la cour, l’ombre du figuier et de la vigne, qui tant de

fois avait caressé Lella Fatime et Mouni, était plus légère aux pensées

de Noura Le Gall. L’influence du Mahdi guérissait la crise de

désespérance. Elle concevait que tout n’était pas vain de ce qu’elle

avait tenté, que ses épreuves mêmes seraient fécondes et concourraient

mystiquement au bien de l’avenir. Elles seraient les sanglants

sacrifices aux dieux mystérieux et jaloux qui défendaient le passé et

veillaient sur les Enchantées figées dans leur magique sommeil...

* * * * *

Quelqu’un fut dans la cour, quelqu’un qu’elle n’attendait pas, qu’elle

croyait ne jamais revoir ou pouvoir rencontrer dans l’indifférence et

dont la présence multipliait les battements de ses artères.

Claude Hervis était debout devant elle, grave et mélancolique, le regard

calme, assuré, sur tout son visage une expression décisive.

Il partageait à peine l’émotion qui étreignait Noura. Entre elle et lui,

désormais, il sentait le fantôme vaporeux et doré de Mouni.

Il arrivait chargé d’un message cruel; mais fort de ce message même

offert en lugubre preuve pour dessiller les yeux de l’apôtre

civilisatrice, pour la rendre juge des misérables résultats de la

mission et lui dire:--«Je n’avais pas assez prévu quand j’affirmais que

les oiseaux envolés reviendraient frémissants ou lassés vers leur cage.

Je n’avais pas prévu ceux qui ne pourraient plus revenir, ayant ouvert

des ailes trop grandes, impossibles à refermer, et qui mourraient

précipités tôt où tard du haut de leur vol, broyés par les rocs de la

terre quittée.»

* * * * *

Les lèvres de Noura s’étaient entr’ouvertes sans qu’elle pût parler. Et

soudain, elle frissonna de mieux voir le visage de Claude et tel qu’elle

ne l’avait jamais connu dans l’autrefois de leur amoureuse amitié. Elle

respira péniblement et l’atmosphère lui sembla lourde de menace.

Cependant, elle articula:

--Pourquoi êtes-vous ici?

--Des évènements se sont accomplis qui m’ont imposé de revenir. Je ne

resterai pas longtemps. Ce que j’ai à vous dire sera bref. Pardonnez-moi

si, vous aimant, je vous fais mal encore, si je vous parais dur et sans

pitié comme une voix de la fatalité.

Sa main nerveuse s’appuya au figuier. De manière saisissante, il

retrouvait près de la jeune fille son attitude du cimetière d’Alger.

--Je suis ici pour Mouni, dit-il.

Noura sursauta.

--Mouni n’est plus avec moi.

--Je le sais. Elle m’a appris la triste aventure.

L’angoisse et la joie luttèrent sur les traits palis de la jeune fille.

--Vous l’avez vue? Elle est heureuse?

--Je l’ai vue. Elle est tranquille. Elle n’était pas heureuse.

Les yeux très clairs et bleus et les yeux gris, lumineux se troublèrent

comme sous un souffle de désolation.

--Comment pouvait-elle être heureuse? prononça la voix brève du

sculpteur. Vous aviez mis la possibilité de tant de désirs en elle, de

tant de souhaits stériles dans l’ambiance où elle devait se mouvoir!

Vous l’aviez préparée pour être la désenchantée de deux races; parmi

ceux d’Europe à cause de la déception de son cœur; parmi ceux de

l’Islam, à cause de l’éducation franque qui engendrait les regrets et la

rébellion.

--Claude Hervis, dit Noura blême, vous êtes cruel ou oublieux. La

déception de son cœur ne vint pas de moi.

Une ride se creusa au front de l’artiste.

--Elle m’aimait avant mon involontaire et imprudente caresse. Je n’ai

rien été qu’un jeton dans le jeu du destin.

Noura fit un effort violent.

--Soit. Ne discutons pas le passé. Que fait Mouni à présent?

--Elle dort.

--Ah! Ah!... exclama la jeune fille épouvantée du regard de Claude.

--Mouni est morte.

Il y eut ce silence formidable qui suit les catastrophes, avant que

s’élève la clameur des foules. Mais le silence se prolongea et pas un

cri n’ébranla la maison.

Noura avait glissé le long de la muraille, écroulée dans les blancheurs

de sa robe sur les dalles, elle semblait pétrifiée.

Des minutes coulèrent, mortelles.

Elle passa ses mains sur son visage glacé. Ses yeux fixèrent Claude avec

égarement.

--Que faites-vous ici? Allez-vous-en!...

Il recula. Elle le retint. Et, sourdement:

--Dites-moi comment elle est morte.

Il dit le drame rapide et sa voix s’altérait en répétant des phrases de

Mouni. Un sanglot sans larmes déchira sa gorge avec le dernier mot.

--Que Dieu me juge, Noura, je ne pouvais agir autrement que j’ai agi et

ce meurtre n’est pas le fruit de mon refus.

Mais elle s’écria, véhémente:

--Coupable, deux fois coupable! Vous deviez la prendre quand elle venait

à vous, l’emporter, la défendre contre ceux qui la tourmentaient. Vous

deviez me la rendre si vous aviez pitié d’elle et si vous m’aimiez.

--On vous l’aurait reprise.

--Non! Une mère sait garder son petit. On l’a assassinée et c’est votre

faute. Ce fut un sanglant baiser, Claude Hervis. Oh! je vous hais!...

--Noura...

--Quel crime est le vôtre! C’est vous qui l’avez poignardée. Et vous

osez venir me dire:--«Le cadavre de ton enfant est là-bas, dans le

sable, troué, déchiqueté par le couteau du meurtrier, après que mes

gestes et mes paroles ont eu massacré son âme.»--Oui, je vous hais,

messager de malheur! Vous me suppliciez à mon tour et vous me répétez

les pauvres mots de l’enfant martyre. Qui donc mit des cendres à la

place du cœur de Mouni, ô bourreau qui voulez vous ériger en justicier?

Sa tête heurta le sol et elle gémissait comme un être à l’agonie.

Alors, l’accent de Claude Hervis vibra, prophétique et large, presque

surhumain. Il vibra, plus impérieux que la cruauté de cette heure. Il

vibra, irrésistible, terrible et poignant.

--Entendez ceci, ô Noura. Et que tous vos frères de race et de pensée,

et que tous les partisans d’un progrès fatal l’entendent. Si vous n’y

prenez garde, si vous vous obstinez en votre prodigieux aveuglement,

ouvriers insensés de la déception, de la torture et du crime, que la

douleur et le sang retombent sur vous. La dernière réponse des dieux

après les oracles lamentables, Noura, c’est la mort de Mouni, votre

bien-aimée, la plus parfaite et la plus douloureuse à cause de cette

perfection même.

Cessez votre funeste croisade. Votre civilisation est gonflée de

désespoir. Vos premiers disciples ont péri; n’en préparez pas d’autres

pour les misères morales et le tombeau. Vous avez cru leur donner la

richesse du cœur et de l’intelligence; vous les avez rendus pauvres de

bonheur entre les plus pauvres, inaptes aux soumissions qu’exige la vie,

cabrés devant le renoncement et l’acceptation des fatalités. Vous avez

ouvert les portes du gynécée pour que puissent entrer les vents néfastes

de l’Europe blasée, agitée, insatisfaite, vile et ambitieuse, menteuse

et profane, l’Europe monstrueuse, cette gouge aux appétits hideux sous

un geste glorieux de vieil histrion. Et vous avez déchiré les doux

voiles séculaires pour que ces vents soufflètent les fragiles visages.

Pitié pour eux. Assez. Que l’esprit de Mouni parle avec moi. Ne vous

acharnez plus à votre œuvre de perfectionnement; c’est une œuvre de

destruction. Ecoutez la parole biblique à Caïn; que ce soit celle de

votre conscience:--«Noura, qu’as-tu fait de tes sœurs?...»--

* * * * *

Noura tremble. Elle se relève lentement et regarde Claude avec terreur.

Il poursuit, ardent et sombre:

--_Elles_ étaient endormies dans le nirvâna de la tradition, et voici

l’œuvre de leur réveil...

Il s’interrompt; c’est Noura qui parle comme hallucinée:

--... Fafann et Helhala sont perdues. Zorah a tué. Oureïda, Djénèt et

Mouni sont mortes...

Et le sculpteur:

--Pour celles qui reprirent leur sommeil, _Hamed ou Allah!_ Elles ont

raison en elles et autour d’elles. Qu’elles gardent leurs précieuses

figures d’idoles sous le voile. Que tout sacrilège qui tenterait de

l’arracher soit châtié! C’est le symbole d’un dernier culte en ce temps

où les temples croulent, où les dieux s’en vont. C’est le voile du

dernier sanctuaire parfumé d’encens archaïque.

Grâce pour celui-là!...

Les endormies · 第 22 / 26 题