--Ceux qui dorment ne vivent pas. Guerre à l’hébétude et à
l’inertie! Pour tous les peuples et pour tous les hommes, le
droit à la vie de virtuel doit devenir effectif.
--Et si conquérir ce droit effectif mène à la mort?...
Quand Si Laïd partit avec ses cavaliers, un autre goum revenait de
Casablanca. C’était celui qu’avait levé, le premier, Cherïef-Soltann.
Les cavaliers étaient encore ivres de la bataille. Une multitude émue et
tumultueuse acclamait leurs noms, une multitude en joie, car des chevaux
seuls étaient morts ou perdus et les quelques blessures des goumiers
guériraient vite.
Les étalons et les juments bondissaient, mufles baveux, crinières
déchevelées; la clameur triomphale des hommes répondait aux cris
d’accueil.
Les terrasses de la bourgade désertique grouillaient de femmes et les
yous-yous stridaient excitant le délire de l’enthousiasme. Ils vibrèrent
plus suraigus quand les cavaliers défilèrent devant les logis de l’agha
Bou-Halim. Ils saluaient le noble Cherïef-Soltann...
Cherïef-Soltann... la sublime et romantique figure d’un Abencérage à la
barbe grise, un chevaleresque héros de piété musulmane sans péché, de
loyalisme sans calcul; mentalité rare, dont l’unique souci était la
volonté et l’accomplissement du bien dans toute la possibilité humaine
et la sublunaire espérance.
Dans la sincérité de son serment de fidélité, depuis des années ce
rallié servait la France contre tous les fanatismes.
Cherïef-Soltann appartenait aux temps épiques et à l’ère patriarcale.
Il ne condamnait point, laissant à chacun la responsabilité de ses actes
et le soin de les justifier en soi-même. Il ne généralisait jamais;
quelques brebis galeuses ne provoquaient pas en lui la mésestime du
troupeau entier. Il attendait tout de la justice divine, confiant en
l’équité du Rémunérateur.
Et la voix populaire disait:
--Cherïef-Soltann est un saint aimé du Prophète; des miracles fleuriront
autour de son tombeau.
La renommée de Bou-Halim était celle d’un fanatique et d’un puissant. Il
gardait ses partisans par la superstition et la crainte. Mais quand
l’impôt religieux devenait pénible à arracher aux serfs, il pensait que
si le prestige de Cherïef-Soltann s’alliait à son influence, la zïara
serait plus facile et plus abondante. Alors, il jugea utile de
rapprocher une parenté lointaine en donnant Mouni pour femme au vieux
Cherïef-Soltann...
--Regarde passer ton seigneur, dit la Soudanaise, debout avec Mouni sur
une terrasse.
--Mon seigneur? Jamais! riposte l’enfant de Noura.
--Es-tu folle! Quelle part plus belle pourrait être accordée à une
femme?
--Ma pensée n’est pas ta pensée.
--Parce qu’elle n’est plus arabe. Ah! cette Roumïa t’a fait du mal.
--Tais-toi! Ta bouche est injuste. Noura m’a appris mon cœur et elle
m’est chère comme mes yeux.
--Elle a mis la folie dans ta tête. Prends garde! Le démon de l’esprit
te tourmente!
Les grands yeux de kehoul et de poussière de soleil erraient sur les
horizons retrouvés, sur des choses inchangées et pourtant différentes
parce que ces yeux qui les considéraient n’avaient plus le regard de
jadis. Si légèrement que ce fût, des lumières nouvelles avaient modifié
leur manière de voir. Certes, Mouni était restée arabe; mais elle
n’était plus, _rien qu’une Arabe_. Le lac tranquille avait été troublé;
une liqueur étrangère se mêlait au goût de ses eaux.
La petite princesse revenue parmi ses sujets, d’abord prise aux puériles
joies et aux câlineries du retour, avait connu trop de douceur et pas
assez souffert ni perdu de jeunesse pour retomber toute, en une soif
d’apaisement, au pouvoir du doux et latent fatalisme, de la soumission
millénaire. Elle n’accepterait pas le sort et l’amour imposés. Elle
prétendait être libre et son idéal avait une forme franque.
Et les terrasses se faisant désertes, elle parlait ardemment à la
Soudanaise.
--Quand un grand feu brûlera ma poitrine; quand il brûlera celui que
j’aurai choisi; quand toutes les chansons seront sur ma bouche; quand
j’irai vers un homme les bras tendus pour lui appartenir, c’est que cet
homme n’appartiendra qu’à moi seule; c’est que je serai seule à posséder
son corps et son esprit! Je ne veux pas être comme les femmes de ma race
et de ma religion, les pauvres femmes qui partagent.
--C’est un chrétien que tu veux?
Mouni les mains croisées sur sa gorge battante, le visage haut, extasié
dans le soir, paupières closes, lèvres entr’ouvertes, sent passer en
elle le frisson du baiser de Claude Hervis, ce premier baiser qu’elle
rendra à un autre peut-être, mais qui ressemblera au sculpteur.
--Je veux un chrétien-musulman, répond-elle.
Le rire de la Soudanaise éclate.
--Un homme pour toi seule, un chrétien! Il y en a ici. Choisis celui qui
n’a pas encore d’épouse. Tu seras à lui seul peut-être, et lui confondra
ton parfum avec ceux des Amourïat. Il faut aux bras des femmes plusieurs
anneaux, qui soient leur bien légitime et qu’elles transmettent à leurs
filles. Il faut plusieurs épouses à l’homme fort et généreux et qu’elles
soient les mères légitimes de fils innombrables. Les trois épouses de
Cherïef-Soltann t’aimeront, ma fille; il n’y aura pas de querelle entre
vous: Cherïef-Soltann est juste et fait à chacune son droit d’amour.
Elle poursuit avec enthousiasme:
--Nous verrons la magnificence des fêtes. Elles dureront longtemps. Le
dernier jour sera le plus beau. Je vois... Regarde avec moi... Tous les
cavaliers sont dans la plaine. Quel émir réunit de plus beaux chevaux!
Salut! Ils attendent la chamelle blanche qui porte l’épousée. Elle
vient... Cherïef-Soltann,--sur lui le bonheur!--a donné pour la chamelle
des khelkhal d’argent et des boucles d’or, afin qu’elle soit digne de
son fardeau. Le _bassour_[43] oscille comme aux battements du cœur
amoureux. Les nègres esclaves entourent la chamelle. Ils la conduisent
avec une chaîne de grand prix. Une escorte protège le bassour
bienheureux... Où donc est celui qui veut l’épousée? Par Dieu! Le voici
qui galope à la tête de son goum. Il livre bataille. L’escorte et les
nègres sont terrassés. Ils demandent grâce au nom de la félicité
prochaine. La chamelle se couche. Déjà le vainqueur a déchiré les voiles
du bassour empanaché de longues plumes. Il saisit Mouni, la jette sur sa
selle et l’emporte au galop de son étalon!... Aaâh!...
[43] Palanquin.
La petite princesse raillait:
--Cherïef-Soltann sera bientôt trop vieux pour l’enlèvement de la
mariée.
Le lendemain, la petite princesse pleura...
--O Mouni, disait Bou-Halim, ma fille Mouni, entends ceci.
Cherïef-Soltann,--Allah le récompense et le fasse victorieux!--te veut,
et moi je veux te donner à lui.
Mouni cambre sa mince stature orgueilleuse.
--Je n’aime pas Cherïef-Soltann, ô mon père, et je ne peux lui
appartenir dans l’indifférence.
--Que fait cela? Il suffit que tu sois soumise. Tu seras sa femme.
--Non. Par ta tête et mon cou!
Le vieux seigneur soulève ses paupières molles. Il considère
l’audacieuse, cette
Petite beauté musulmane parée
De ses sauvages trois colliers,[44]
[44] Lucie Delarue-Mardrus.
sous la draperie orientale et les parures, il voit sa révolte et la
rébellion de la civilisée. Il sent en lui le déchaînement subit des
rancunes muettes et la revanche des concessions faites. Cela le domine
et cela est dominé par son âpreté au gain, sa soif et son besoin de
richesse. Un grain du chapelet s’écrase entre ses doigts. Sa main
s’érige sacerdotale et puissante; en s’appesantissant sur la tête de
l’enfant cabrée, elle vaincra aussi l’esprit roumi qu’il permit à cet
enfant de connaître.
--Le châtiment sur toi, Mouni, pour ton audace! Avant le _Mouloud_[45]
par notre seigneur Mohammed, tu seras à Cherïef-Soltann.
[45] Fête de la naissance du Prophète.
Mouni arrache ses colliers dont les perles s’éparpillent.
--Jamais!
La pensée, le souvenir de Noura l’enlacent et l’étreignent. Ah! la
liberté, la douceur de la maison bleue dans la ville haute! Comment les
a-t-elle quittées pour un caprice et un chagrin de son cœur passionné?
Marchera-t-elle sur ses désirs ardents d’adolescente, sur l’espoir
incertain et tenace d’un accomplissement avec Claude ou quelqu’un de
semblable à lui? Encore, si l’homme qu’on lui destine était jeune,
séduisant, vigoureux; mais cette barbe grise...
Elle jette en avant ses mains ouvertes, crispées, dans un geste
d’horreur et de dénégation éperdue. Et, dans un sanglot:
--Jamais... Je veux m’en aller, revoir Noura. Plutôt que d’être à
Cherïef-Soltann, je le tuerai, comme Zorah tua son mari. Oh! Noura!...
--La malédiction sur Noura Le Gall! Elle ne te connaîtra plus.
--Je ne suis pas ta prisonnière, ô mon père.
--Tu te trompes. Tais-toi et obéis.
Mouni profère un cri strident.
Brusquement, le cri qui vibrait s’éteint.
L’enfant désespérée voile son visage d’un pan de sa melahfa, recule et
disparaît dans la pièce voisine...
Cherïef-Soltann vient d’entrer.
Il l’a vue. Sa voix interroge en prononçant un nom:
--Mouni?
--Mouni, répond Bou-Halim faisant place à son hôte.
Le vieil Abencérage sait l’éducation de la petite princesse, comme il
sait sa jeunesse et sa beauté. Il comprend, il sourit de son très noble
et très clair sourire où flue un regret.
--Elle ne veut pas?
--Cela n’est rien. Elle voudra. C’est à cause des maléfices de la
science et de sa Mâlema. Nous l’en délivrerons.
--Le consentement est mauvais qui se donne avec des larmes. Et j’ai
réfléchi. Je te dis ceci, ô Bou-Halim, mon frère et mon ami. Il sied mal
à mon âge de prendre une jeune épouse pour, au lendemain des noces
peut-être, l’abandonner avec les vieilles femmes et la tentation. Des
agitateurs bougent dans les territoires au sud du Figuig. Des harkas
montent avec les Berabers. J’irai avec les Français qui les attendent.
Je connais le pays; je servirai contre les aveugles forcenés et leurs
merabtine ambitieux. J’ai parlé. Mes actes seront les frères de mes
paroles...
Quand Cherïef-Soltann fit ses ablutions pour la prière de l’_acha_[46]
il murmurait:
[46] Dernière prière.
--Honte à l’homme qui fait pleurer les femmes, qui leur fait répandre
les larmes de l’amertume! Celui-là mérite que sa mère elle-même ne
pleure pas sur son cadavre.
Puis il dit à sa plus jeune épouse:
--Dénoue tes foulards, ô Nedjma, répands tes cheveux plus longs que la
crinière des chevaux du Hodna; je veux dormir dans tes cheveux.
--Enfant, enfant, êtes-vous responsable de l’accomplissement des
destinées! La tâche des précurseurs, de tous les apôtres prêchant les
naissantes doctrines fut pénible et décevante; mais ceux qui viennent
derrière eux poursuivent et achèvent.
--S’ils ne détruisent pas, Amie.
--Non, Noura, car le temps doit faire son œuvre de progrès selon la
pensée humaine et la loi sublunaire universelle. Tant pis pour les
hommes qui sont les bons retardataires si, jour après jour, les vieilles
poésies meurent et si des formules de calme bonheur se perdent... Chère,
voyez les chefs qui mènent des pionniers vers le danger des inconnus
immenses. Ils subissent les désertions et les morts, mais c’est le deuil
de la veille qui achète le triomphe du lendemain.
Dans l’agreste solitude du jardin vierge, autour de la villa turque,
l’Amie endormait le mal, pansait la plaie vive de la petite Mâlema.
Elles remontaient d’un creux ravin où pullulaient des lierres, où, dans
la vasque naturelle de son rocher, une naïade oubliée pleurait
pensivement l’eau de sa source aux capillaires.
--Ah! fit Noura, pourvu que Mouni revienne tout sera bien. Elle ne m’a
pas encore écrit. J’ai peur qu’on la retienne contre son gré. J’ai
peur,--et c’est atroce,--qu’on la marie là-bas.
--Et si elle agréait ce Bédouin?
--Impossible! elle se vouerait à une horrible torture, elle que j’ai
façonnée à notre image. J’ai eu le temps pour elle. Mouni n’est pas
restée une Arabe comme l’était Richa ma «petite plume».
--Croyez-vous? D’après ce que vous m’avez conté, je la trouve bien
arabe, dans sa passion, sa dissimulation et sa naïveté en ce qui
concerne son amour pour Claude Hervis. Si quelqu’un sait l’aimer selon
son désir, elle trouvera le bonheur même aux champs d’alfa et loin de
vous.
--Cela ne peut-être, Amie. Et je répète que le danger et la souffrance
pour la plupart de celles que nous instruisons, c’est d’être livrées à
des hommes, à des familles figés encore dans les anciennes ténèbres. Il
faut que soient dissoutes ces ténèbres...
Une vaste lumière éblouit la mer.
L’extrémité d’une allée de cyprès domine le panorama absolu de sérénité.
Noura laisse son amie regagner seule la villa où elles se reposent dans
le bon silence ou la persuasion qui émane des choses vivaces,
transformées, éloquentes.
Noura contemple le paysage.
La mer jadis ridée par les barques phéniciennes, les rames des galères
latines, l’étrave des bateaux corsaires et des navires des reïs, porte à
présent des paquebots internationaux. Les uns emmènent les fervents vers
Djeddah et la Mekke, d’autres débarquent toute l’Europe sur le rivage
nord-africain.
Et parmi les verdures où pointent les cônes des cyprès turcs,
l’indolence, l’esprit d’imitation ou le goût perverti des Arabes,
habitent des logis sans style, encombrés de laideurs européennes, tandis
que l’esthétisme de l’Europe fait surgir de neuves maisons mauresques.
Ne pourrait-on voir en cela un signe de la fusion future des races
consentantes? L’une serait-elle absorbée par l’autre? L’Europe par
l’Islam selon les prédictions de Claude Hervis; ou les deux éléments se
fondraient-ils pour cette nouvelle race africaine que le Mahdi affirmait
exister et devoir grandir?...
* * * * *
--A quoi songez-vous, Noura?
--C’est vous, Mahdi? Je songe à ma conquête. J’aimerais savoir quand et
comment elle s’achèvera.
--Vous l’avez peut-être mal entreprise. J’userai de métaphores: écoutez.
D’une orientale mélopée, vous vouliez faire un morceau de genre, hardi,
élevé, sérieux, où détonnaient d’impossibles accords. Les violons ont
pleuré...
--Ne chanteront-ils jamais?
--Ils chanteront, mais une rapsodie mieux appropriée à leur caractère
que votre sonate.
Noura joint les mains sur ses genoux; elle tourne son beau visage
affligé vers le ciel éclatant.
--Lequel vaut le mieux du chant barbare et primitif, de la rhapsodie ou
de la sonate? Laquelle vaut le mieux de la tradition, de votre doctrine
ou de la mienne? Il se peut que toutes trois aient tort, soient
dangereuses. Il se peut qu’ils aient humainement et doucement raison,
que seuls ils aboutissent, les zèles plus simples voués au rapprochement
et au relèvement de la femme indigène, par le travail des doigts plus
que de l’esprit, les zèles pareils à ceux de notre amie, et celui de ces
religieuses qui, elles, sont les médecins des corps malades en même
temps que les éducatrices des petites mains. Elles témoignent du
dévouement, de l’honneur et de la pureté de la France féminine chez un
peuple instruit de nos moindres péchés; un respect les environne qui
rejaillit sur nous tous.
Le jeune homme prend fraternellement le bras de la jeune fille.
--Noura, êtes-vous si désolée que vous renonciez à poursuivre votre
rêve, que vous laissiez attenter à son intégrité?
Noura livre ses yeux à l’affectueux regard du Mahdi.
--Secourez-moi. Je croyais ne jamais faiblir. Je croyais avoir mieux
qu’un pauvre cœur de femme; il a été fort contre l’hostilité, fort
contre l’amour; mais il est atteint dans ses fibres maternelles par la
mort, la séparation; et le voici faible... Dans mes jours d’activité,
j’ai dit à mes ouailles nonchalantes: «Evoluez». Des jours sont venus où
j’ai douté de la bonté de ma cause. Toujours j’ai dompté la défaillance;
aujourd’hui je suis impuissante à me reprendre seule.
Elle regarde éperdument au-delà de l’horizon, des sommets bleus, légers
dans l’éloignement, comme si elle pouvait voir la steppe au sud du
Djebel-Amour...
--Hélas! qui me dira où se trouve la vérité? Nous sommes des esprits
sans repos. Nous vibrons jusqu’à la douleur. Nous souffrons jusqu’à la
volupté. Nous appartenons au vertige de cette vie contemporaine,
accélérée, où tout s’ébauche et rien ne s’achève. Nous aimons et nous
haïssons si vite que souvent nous savons à peine pourquoi. Nous allons,
fébriles, dans un vouloir forcené, vers des buts surélevés et durs.
Cependant, au fond des gynécées musulmans des femmes vivent d’instinct,
de simple labeur physique et de contemplation. Elles n’ont ni ferveurs
cruelles, ni doutes angoissants. Elles disent leurs cinq prières
rituelles sans chercher à définir le sens exact de la prière, pas plus
que le paradis où «leur âme montera...[47]» Notre race crie en nous; la
leur psalmodie en elles. Leur destinée coule dans une longue somnolence;
la nôtre se précipite en veille trépidante, en effort incessamment
renouvelé...
[47] Expression arabe, pour «rendre le souffle, mourir.»
--... jamais stérile, interrompt le brun Mahdi. Je n’aime pas vous
entendre parler comme Claude Hervis, chère Noura. Rien n’est stérile. La
pierre même enfante la poussière et la poussière est pleine de germes
vivants. La vérité, c’est de veiller, d’agir, d’apprendre. A ceux qui
savent le devoir d’instruire l’ignorance. Cela, avec une sage habileté,
sans ambition ni parti-pris, en examinant la valeur des caractères et
leur possibilité d’évolution. C’est un peu ce que vous avez fait, Noura,
et moins que ce que vous vouliez faire. Je veux, moi, avec l’appui du
Gouvernement, étendre jusqu’aux frontières de ce pays l’influence que
vous étiez obligée de restreindre à un cercle étroit qui la rendait
inefficace. Nul ne sera condamné à la totalité de la science. De celle
que nous mettrons à sa portée, chacun prendra ce qui conviendra le mieux
à son tempérament, au développement de ses facultés propres. Le maître
n’imposera pas la vocation de ses élèves; il leur donnera le moyen
d’établir des parallèles, de comparer, de juger, d’appliquer nos
procédés pratiques à la vie pratique, de choisir et de parvenir. Nous
nous garderons de faire des déclassés ou des déracinés; nous ne
toucherons pas aux voiles ni aux turbans, ni à l’essence même des
individus. Nous nous contenterons de placer des flambeaux dans les
ténèbres, sans vouloir prétendre obliger les éclairés à les porter ou à
entretenir la flamme; il nous suffira qu’ils sachent l’utiliser.
Sa voix tranquille et ferme pénètre Noura d’un chaud réconfort. Des
certitudes angoissées, moribondes, se reprennent à vivre devant cette
affirmation que ce dont elles se nourrirent n’était pas qu’une utopie,
que d’autres possèdent la volonté d’un rêve égal en dévouement social,
en esprit français, à peine différent de manière. Aujourd’hui, Noura
n’oserait plus discuter l’idéal du Mahdi. Elle écoute avidement et lui
s’anime de la sentir offerte à la persuasion de sa parole.
--Ceux qui dorment n’existent pas. Guerre à l’hébétude et à l’inertie!
Pour tous les peuples et pour tous les hommes, le droit à la vie de
virtuel doit devenir effectif.
--Et si conquérir ce droit effectif mène à la mort?
--Pour avoir ouvert les chemins, vous n’êtes pas coupable des accidents.
Je vous connais, Noura, vous vous croyez chargée du sang ou des larmes
de toutes les victimes. Je dis moi, qu’avoir développé le pouvoir de
souffrir est déjà une victoire. Et la grande paix viendra après les
batailles. Pour ceux qui s’y renferment et qu’on laissa s’y renfermer
l’obscurité se fera pénible. L’orgueil superstitieux sera ruiné; la
noble et intelligente fierté dominera tout. La belle œuvre
franco-islamique s’accomplira. Même au Maroc; les champs lourds d’armes
enterrées, éventrées de nouveau, luiront d’autres fers, le fer des
charrues et des houes défrichant les terres pour la multiplication du
pain!
--Ah! s’écrie Noura en saisissant le jeune homme par les épaules, merci
à vous! Vous êtes bien réellement le Mahdi, le messie qui sauve, console
et persuade. Vous venez de faire un miracle; je vais reprendre ma tâche;
mais...
Il la comprend et, délicat comme un frère, tendre comme un ami amoureux:
--... Mais tandis que vous rassemblerez votre troupeau avant qu’il ait
oublié vos premiers gestes, j’irai vers les Grandes Tentes; je saurai si
«votre enfant» est heureuse, sinon, dussé-je l’enlever, je vous la
ramènerai.
* * * * *
Et celui qui veut la renaissance de l’Islam soutenu par la France, et
celle qui voudrait mettre des cœurs gaulois dans les poitrines
musulmanes, marchent du même pas sous les cyprès...
Encore, la koubba de Sidi Brahim rutile intérieurement et retentit. La
fête est pour un nouveau-né, le fils de Louïz.
Dans l’assemblée, la Mâlema retrouve ses brebis éparses, les convie à
revenir au bercail et souffre de les sentir sans enthousiasme, sans
souvenir presque et sans gratitude. Pourtant elles promettent.
--Nous irons ou nous t’enverrons nos sœurs les petites.
--Moi je n’ai pas de sœur, dit Tounece, une cousine de Zleïra la Turque;
mais je n’entendrai plus les leçons, ô Mâlema. Je te le confie; je
préfère oublier les choses chrétiennes. Elles ne sont pas bonnes pour
nous. Elles ne nous donnent rien et fatiguent inutilement notre esprit.
Elles sont mauvaises aussi. Vois la Fafann qui s’habillait à la
française et gagnait sa vie en brodant, comme sa grand-mère en faisant
le kouskous dans les maisons riches.
--Eh! bien?
--Elle reçoit les coups de son amant, un chrétien qu’elle devait épouser
et qui ne veut pas. Un jour, il la jettera dans la rue; qui la
ramassera?
Et vindicative:
--Je croyais les chrétiens sans injustice, pareils à toi. Je les croyais
sans brutalité et je pensais: «Ils peuvent nous dédaigner.» Mais quand
Fafann parle, je me révolte et je cracherais au visage du dernier des
Roumis, si, devant moi, il osait dire: «C’est un Arabe,»--comme on
dit:--«C’est un porc».--
Noura abandonna Tounece pour s’asseoir près de Louïz, la mère pâlie et
souriante du petit enfant venu au monde il y a huit jours.
Les femmes forment un cercle. L’enfant est sur les genoux d’une matrone
qui défait ses langes. La Bent Fraîchichi, la vieille barde, a savamment
préparé en pâte épaisse du henna imprégné de vinaigre.
La matrone met une emplâtre de henna sur la tête molle du petit dont la
figure ratatinée grimace; la tête est couverte d’un capuchon de toile.
Les mains et les pieds plâtrés de même, disparaissent sous l’enroulement
de nombreuses bandelettes et, pendant plusieurs jours, l’enfant sera
immobilisé, telle une momie informe, dans les langes étroitement serrés.
Quand ses petits membres en sortiront enfin, ils seront si violemment
rouges qu’on les croira trempés dans le sang.
Au murmure des invocations, la momie passe de mains en mains et, suivant
la coutume:
--Laisse-moi baiser ton fils, dit chaque femme en posant une pièce
d’argent sur la poitrine de l’enfant.
Elles formulent des souhaits:
--Dieu le garde jusqu’au jour de la circoncision!
--Que sa part soit enviable et son sort près des princes.
--Que sa mère puisse dire:--«J’ai enfanté dans le bien et mon fils est
grand parmi les plus grands».
Le futur héros est rendu aux bras de la matrone. Celle-ci remet l’argent
à la mère, disant la valeur de chaque pièce et le nom de l’invitée qui
la donna. Dans une circonstance identique, Louïz devra rendre des sommes
semblables. Et le nom de la petite Mâlema est béni, à cause d’une pièce
d’or.
La Bent Fraîchichi chanta au claquement de ses mains ridées.
Noura se levait.
--Je vais voir Djénèt avant que la nuit tombe.
Les gourbis étaient peu éloignés de la koubba.
Irrésistiblement par ce chemin, sous les mêmes arbres où Mouni avait
avoué son amour, où Noura avait frémi d’une blessure multiple atteignant
toutes ses tendresses, le souvenir de Claude Hervis assaillait la jeune
fille. Elle revoyait la tête pensive, le bleu transparent et rêveur des
yeux. Elle retrouvait les sensations de leur première rencontre,
sensations réciproques, malgré les paroles différentes, première
sympathie silencieusement échangée, comme il arrive entre les êtres qui
doivent s’aimer d’amour ou d’amitié. Aujourd’hui, Noura doutait de la
sincérité de cet amour qu’elle avait eu pour l’artiste. Elle pensait
qu’elle s’était laissée prendre à l’excitant de la contradiction, au
charme des gestes pareils à d’imprécises caresses, à l’enveloppement du
désir inexprimé, d’une attention de tous les instants. Et Noura qui ne
songeait qu’aux autres, sans répit, avait trouvé doux qu’on songeât à
elle... Puis, la folie d’une minute, cette provocation du destin...
Noura voyait à l’idole des pieds d’argile; elle se sentait déchue dans
sa ferveur qui ne voulait se prosterner que devant un idéal intègre. Et
elle chassait l’idole, et elle étouffait la ferveur.
Il en était résulté en partie la dure épreuve en Mouni, comme une
vengeance indirecte du dieu qui se sentait renié. Un reflet de fatalisme
effleurant Noura, elle concluait qu’une prénotion des choses l’avait
préservée d’une adoration trop profonde pour ce dieu banni de qui un
malheur devait naître. C’est pourquoi en sa volonté absolue, son âme
exclusive, cabrée contre les compromis, elle avait pu cesser d’aimer.
Le souvenir du Mahdi succéda à celui de Claude. Elle perçut à nouveau le
grand esprit de sensibilité qui les avait rapprochés, mettant autant
d’éloquence dans leurs silences que dans leurs mots, sous les cyprès.
Ils se sentaient unis d’avoir chacun leur but et leurs convictions hors
du banal de la vie facile.
Claude Hervis avait pris Mouni; le Mahdi avait promis de la rendre. Et
Noura tendait les bras vers ce messager de bonheur qu’elle espérait...
* * * * *
La petite Mâlema atteint le gourbi de Djénèt. Elle s’effare de voir le
visage lacéré de la mère de Touhami.
--Rabbi! Rabbi![48] dit la vieille femme. C’est toi, ô Mâlema, et Djénèt
est morte. Ce matin mon fils Touhami l’a mise sur une charrette; il l’a
emportée dans la plaine à Bordj-S’mara où sont nos tombeaux.
[48] Mon Dieu!
Noura frissonne, les doigts crispés contre le chaume. Afsïa, la
belle-sœur de Djénèt, et une jeune femme aux traits enfantins l’attirent
près d’elles.
La belle-mère reprend:
--Djénèt est morte à cause de sa folie. Nous l’aimions, mais elle ne
comprenait pas nos cœurs. Elle a voulu tuer l’enfant qui bougeait en
elle. Elle s’est tuée avec lui. Cela était la volonté de Dieu.
La jeune femme hoche la tête d’un air entendu.
--Djénèt était sans esprit. Pour moi je ne donnerai pas d’enfants à mon
mari. Il est vieux et hier je lui ai dit:--«Je te regarde mourir un peu
tous les jours. Quand tu seras fini, j’épouserai un jeune homme et alors
j’enfanterai.»--Il ne répond rien. Il m’aime.
Noura s’enfuit, le cœur broyé de douleur et de dégoût. Quelle angoisse
est la sienne! Où marche-t-elle? Des pierres tombales marquent les
étapes... Lella Fatime, Oureïda, Djénèt... Lella Fatime repose au seuil
du désert, dans une koubba fanatique. Sur le sommeil d’Oureïda pèsent le
marbre uni et les faïences claires. Là-bas, dans la plaine gonflée de
blés et d’orges, les chiens affamés du douar, creusent la terre remuée
et, comme des chacals, la nuit, dévorent le cadavre de Djénèt...
Noura a regagné sa maison sans se rendre compte de ce qu’elle faisait.
Elle se sentait écrasée par le ciel sauvage et rouge du soir, ensevelie
par la route pulvérulente. Des mains blanches, squelettiques, se
jetaient à sa rencontre. Des intonations de voix lointaines et des
expressions de figures défuntes la poursuivaient. Elle entendait
l’accent de Claude Hervis.
--O sacrilège...
Et ce qui sanglotait en elle, dans l’égarement de son âme déchirée,
murmurait:
--Des larmes, des larmes, du sang et des larmes, rançon des farouches
victoires...
Puis, son sanglot balbutia:
--J’ai peur...
Et pour la première fois Noura trembla devant l’avenir.
Doudouh l’impassible aide sa maîtresse à gravir les degrés de la
terrasse.
Ce soir, la fièvre qui écrasait Noura est moins forte et l’air est pur,
comme plein d’une ineffable clémence après l’incandescente et rude
journée.
--Mon livre, Doudouh...
Elle s’étend à demi sur la chaise longue. Dans son visage émacié ses
yeux se creusent. Rester seule avec sa pensée l’épouvante et elle
feuillette au hasard un recueil de poèmes.
Elle lit et toutes les phrases n’arrivent pas à son cerveau, mais
seulement quelques-unes, parce qu’elles sont plus berceuses, mieux
harmonisées avec l’air fluide, le ciel vaporeux et bon.
Des soirs beaux comme des regrets
Pleureront de longues fleurs tièdes
Sur les franges dormantes des palmes.
Les pauvres membres torturés
Connaîtront de souples détentes d’ailes
Dans l’air berceur et enfin ami...
... fillette si brune,
Presque mordorée,
Belle de ton sourire qui est un lis
Entrevu sous des fleurs de flamme ambrée...[49]
[49] John-Antoine Nau.
Des pleurs très lents et lourds roulent sur le visage pâle.
--Mouni...
Que fait le messager de bonheur, le cher messager attendu?... Pourquoi
ne vient-il pas encore?...
L’anneau de cuivre heurte la porte.
Un temps... Le cœur de Noura bat si fort et d’une si violente
espérance!...
Et Doudouh revient de son pas tranquille, précédant le Mahdi...
--Mouni?...
Il presse contre ses lèvres les deux pauvres mains frémissantes.
--Noura, chère Noura, c’est le dernier coup. Il vous atteindra
cruellement. Je suis ici pour ne pas vous laisser seule chanceler sous
la blessure.
--Mouni?...
--Mariée, depuis trois ou quatre semaines, avec un prince nomade du
Sahara constantinois.
--Pourquoi n’est-elle pas morte, dit Noura d’une voix lointaine.
Elle ferme les yeux et son visage est torturé par une inexplicable
souffrance.
Le Mahdi garde dans les siennes les mains froides.
--Écoutez, Noura chère, et soyez consolée si quelque chose peut consoler
votre affliction. J’ai dû aller jusqu’à la zmala. Mouni était déjà
descendue vers les Oasis de l’Oued-R’hir avec son mari. La Soudanaise
qui lui servit de mère et Bou-Halim m’ont affirmé qu’elle s’était mariée
dans la joie. Comme je m’étonnais qu’elle ne vous eût pas écrit, son
père m’a dit qu’elle devait l’avoir fait, mais que les courriers ont pu
se perdre. C’est possible.--«Elle n’a rien oublié de l’affection ni des
soins de Noura Le Gall, a-t-il prononcé. Tu diras à la Mâlema que ma
reconnaissance et mon amitié sont sur elle.»--Suis-je arrivé trop tard
ou Mouni a-t-elle simplement suivi, sans regret, sans hésitation, son
goût et sa destinée? Cette dernière conclusion est celle de notre amie.
Les Grandes Tentes vantent la félicité de votre enfant et le caractère
de son époux.
Un gémissement profond ébranle Noura.
--Mon enfant est perdue...
--Non, Noura. Gardons cette espérance que Mouni, à peine reprise
momentanément par un mirage, restera ce que vous l’avez faite, usera de
sa séduction doublée de votre intelligence et nous amènera son époux.
J’aime à songer qu’elle peut un jour frapper à votre porte...
Noura se redresse et ses prunelles désespérées fixent sans rien voir.
Une recrudescence de fièvre heurte ses tempes.
Elle parle avec l’accent du délire.
--Voici ce que j’ai fait... Il y avait de lentes et jolies chenilles aux
belles couleurs. Je voulais qu’elles devinssent papillons. Savais-je ce
que souffre la chrysalide!... Elle souffre; on ne se transforme pas sans
souffrance... Et tous les papillons ne ressemblent pas à leur chenille.
Ce petit gris sans charme est le triste perfectionnement de celle qui
rampait avec les nuances d’une fleur tropicale... D’ailleurs le sort des
papillons est de vivre peu. Ils se souviennent d’avoir rampé et le
vertige de leur vol les tue...
Elle s’exalta:
--O mes sœurs musulmanes aux couleurs chaudes et soyeuses, ne souhaitez
pas vos ailes grises, ne souhaitez même pas vos ailes dorées! Pardon
d’avoir voulu vous en donner. Je ne vous tenterai plus. Je n’ai pas su
vous garder de la détresse en rêvant pour vous un autre bonheur. Et je
vous ai vainement aimées, car vous n’avez pas compris mon amour. Où
trouverai-je le pardon et l’oubli de mon erreur?
Et c’est la voix persuasive:
--Il n’y a pas d’erreur, Noura. La victoire entière n’est que différée.
Elle est déjà payée par des morts et par vos larmes; elle sera. Le temps
viendra pour toutes les chenilles d’avoir des ailes et mieux vaut un
jour d’envol dans l’air pur, qu’une année dans la poussière ou la boue
des chemins. Nous donnerons à nos papillons des ailes vertes qui les
porteront longtemps...
La voix et les paroles s’épanchent sur la douleur de Noura, comme une
source fraîche dans la désolation des steppes arides...