La Voie Douloureuse

Pourquoi mon amour trop grand s’il ne doit être qu’un instrument

de ruine? Pourquoi ma volonté si elle est vaine?

Un matin, Fafann la brodeuse arriva à la leçon avec une jupe de

cheviotte rouge, une chemisette rose et ses gros pieds chaussés de

souliers jaunes.

Elle avoua avoir tenté de mettre un corset; mais étouffée, elle avait

rendu son buste à sa liberté coutumière.

--Vois, dit-elle, à Mâlema, j’ai gardé l’argent que tu me donnes pour

m’acheter ces choses. Je ne m’appelle plus Fafann, mais Fifine. Je

resterai toujours ainsi et j’épouserai un Roumi.

--Ta grand’mère approuve Fifine?

--Elle est un peu aveugle, tu sais bien. Elle n’a pas vu que j’avais

quitté ma gandourah. Quand elle le saura, elle criera. Cela m’est égal.

Je n’ai pas d’autre famille.

Puis, ce fut le tour de Helhala qui apparut en robe de batiste, un

foulard éclatant noué à la créole sur ses cheveux fous. Ce que voyant,

les parents de Helhala la marièrent huit jours après.

--Certes, je ne serai pas ainsi pour mes enfants, jura l’écureuil à la

Mâlema. Ils seront libres comme des petits Français.

--C’est le commencement, songeait Noura joyeuse.

De nouveaux visages peuplèrent la salle d’étude et mirent à mal la

patience de la sous-maîtresse. Parmi, il y eut Aïcha, l’enfant blessée

rencontrée au temps des olives. Des remèdes bédouins l’avaient guérie

autant qu’il se pouvait. Elle se refusait à lire et vouait son

intelligence à la couture ou à saisir les causeries de la Mâlema. Il y

eut Beïa, une gamine qui parlait déjà français pour avoir vendu des

figues de Barbarie aux portes du marché et bataillé avec les petits

porteurs kabyles. Elle était pleine de zèle; mais dès que la Mâlema

sortait, dès que se détournait l’oreille attentive de Mademoiselle

Sarah, elle contait à ses compagnes des aventures d’amour.

Il y eut aussi Zleïra à la ronde figure, aux yeux dormants et câlins,

aux tendresses profuses ou aux suprêmes indifférences. Sa famille était

acquise à Noura. D’origine turque, elle était plus franchement expansive

et susceptible d’adapter à sa manière de vivre les choses utiles ou

agréables empruntées à un autre peuple. Chez elle, les femmes ne se

dérobaient pas aux visiteurs avec la sévérité des autres musulmanes.

Comme chez les Arabes, les hommes, maris, fils et parents se mêlaient

volontiers aux bavardages du cercle féminin, mais n’affectaient pas de

se retirer à l’arrivée d’une personne étrangère.

La famille de Richa, la première petite mariée n’avait pas cette

tolérance. Noura avait dû cesser ses visites à son élève devant la

froideur des gardiennes et des parentes et en observant la contrainte de

la «petite plume». Celle-ci ne regrettait rien d’ailleurs étant fort

aimée de son mari et adulée par sa belle-mère. Elle n’utilisait rien de

ce qu’elle avait appris, excepté les réminiscences du bon La Fontaine,

qu’elle répétait à satiété sans que son auditoire témoignât la moindre

lassitude.

* * * * *

Les jours coulaient lentement. Lentement Noura essayait d’élever le sens

et la forme de ses leçons, de leur donner un tour plus exclusivement

européen. Elle hésitait devant l’étonnement ou la subite obscurité des

cerveaux; puis tentait de passer outre pour faire franchir à ses enfants

une sorte de frontière franco-arabe au-delà de laquelle elles semblaient

ne pouvoir aller. Mais sans cesse elle était obligée de revenir en

arrière pour recommencer l’élan qui échouait. Et elle s’obstinait,

croyant que Mouni du moins avait franchi cette frontière et que les

autres suivraient.

Lella Fatime se préparait à un nouveau séjour dans les Grandes Tentes.

Le jeûne sacré du Rahmadan,--qu’elle avait accompli rituellement avec

Mouni,--et la faiblesse qui en résultait lui avaient fait retarder son

départ. Elle parlait d’emmener sa sœur; mais celle-ci s’y refusait

énergiquement.

--C’est assez d’avoir supporté le carême pour lui plaire, disait la

petite à Noura. Je ne veux pas retourner là-bas. Mon père Bou-Halim

pourrait me garder ou me donner à un sauvage de ses amis.

Quant à Lella Fatime, elle aimait partager sa vie entre sa nièce et sa

tribu, la France et l’Islam intact. Elle jouissait profondément dans

l’atmosphère ancestrale; mais il ne lui déplaisait pas de prouver

qu’elle savait vivre comme une civilisée.

* * * * *

Claude Hervis restait le commensal irrégulier de la maison. Il avait élu

domicile hors la ville, dans une maisonnette de _khammès_[27] près des

champs d’iris et des oliviers.

[27] Cultivateurs.

Dans cet isolement il travaillait peu, dissertait avec quelques porteurs

de bernous et savourait sa chère indolence. D’esprit très oriental, avec

une infinie patience, il attendait l’heure où, vaincue par l’œuvre

impossible ou par l’amour, Noura dirait oui. Jusque-là, il ne

permettrait plus à un mot ni à un geste de troubler la grave amitié.

Sa présence était précieuse à Noura; elle surexcitait son courage pour

la lutte. L’incessante contradiction de l’artiste alimentait

l’obstination de la jeune fille et le duel les intéressait tous deux. Il

leur était arrivé de s’arrêter ensemble au seuil d’un café maure où un

lecteur laissait sa voix égale engourdir les auditeurs.

--Islam, vieil homme heureux! s’écriait Claude. Oh! bien heureux

vraiment puisque en ce siècle il peut encore goûter une satisfaction

profonde en écoutant la plus simple histoire. Oh! le noble vieillard qui

sommeille merveilleusement dans l’esprit d’autrefois! Avons-nous le

droit de le réveiller? Ce n’est point ce réveil qu’attend son rêve. Et

toutes nos générosités s’acharnent contre ce vieillard en proclamant que

c’est pour son bien.

--Ah! fit Noura, vous n’êtes pas, vous, parmi les généreux. Je vous

préfère le Mahdi, cet autre prêcheur de croisade, qui veut qu’on cesse

de regarder l’indigène comme une statue ou une bête.--«Qu’on le

considère comme doué de l’ensemble des facultés humaines, dit-il.

L’avoir traité autrement a tant retardé le contact utile de deux races

en présence.»--J’ajoute:--«Bénis soient les arabophiles que guident non

la sensiblerie ou un sentiment d’originale esthétique,--si ceci vous

atteint un peu, pardonnez-moi,--mais la vraie sensibilité et la

conscience du besoin d’égalité des hommes devant la vie.

--Ces arabophiles et vous, Noura, vous travaillez à une illusion. Vous

faites des bulles de savon qui gonflent, paraissent vouloir monter dans

les airs et éclatent sans qu’il en reste rien.

--Et cela vous réjouit, homme grave?

--Cela m’amuse, tant que ce sont des jeux d’enfants. Quand vous voulez

changer le jeu en œuvre d’homme, je proteste, sans m’effrayer, car si

vous obtenez une victoire, ce n’est qu’une pauvre exception. Une

désertion ne prouve pas l’indiscipline d’une armée. Un révolutionnaire

n’incarne pas l’esprit d’une république.

Mellouk, le Constantinois, un chanteur et joueur de _djouak_[28]

remplaçait le lecteur dans le café maure. Toute l’âme bédouine

passionnée et mélancolique, sauvage et tendre, fantasque et violente,

gémissait, criait et roucoulait dans le roseau. Le son s’élevait comme

l’appel strident d’un oiseau du désert. Il descendait avec la douceur

langoureuse d’une paupière qui se ferme sur des yeux d’amour.

[28] Courte flûte de roseau.

Et Mellouk chantait la ballade populaire de Salah-bey.

Les Arabes ont dit:

--«Nous ne donnerons ni Salah ni sa fortune,

«Dussions-nous être mis à mort ou tomber mortellement frappés.

«Haïhat! (malheur!) Nous ne donnerons jamais la vie de Salah,

«Le bey préféré des beys.»

Les Arabes ont dit:

--«Avec de l’or nous rachèterons sa vie!

«Ce coup inévitable vient du destin du ciel.

«Et son cœur ignorait la trame ourdie contre lui.

«Allez chez lui, ô messagers!»

La longue complainte se déroulait au battement cadencé des mains.

Il fut entouré par le peuple.

Haha! Le seigneur des cavaliers n’était plus le même.

Il partit pour Alger où les beys changent.

Allez chez lui, ô messagers!

Salah a dit:

--«J’allais payer l’impôt et mes larmes coulaient

«Et mon cœur était dans l’ignorance.

«Ils me trahissent après m’avoir accordé l’aman[29];

«Mon linceul était préparé.

[29] Pardon.

«O Hammonda, fils chéri,

«Veille sur ceux que j’abandonne.

«Ne me blâmez pas, ô mes seigneurs!

«Telle est la volonté de Baba-Sar (le chef turc).»

Quand la ville a été cernée,

Salah s’est enfui tête nue à El Guerrah

Mais le Chaouch[30] l’a arrêté; il a lié ses mains,

Il a mis le foulard à son cou pour l’étrangler...

[30] Sorte de sbire en la circonstance.

Salah a dit:

--«Laissez-moi voir mes enfants

«Et je ne fuirai plus.

«Ne vous épouvantez pas, ô fruit de mes entrailles!

«Tel est le dessein de Dieu le Clément.»

Ils pénétrèrent dans son palais,

Comme des voleurs maudits.

Ils le dépouillèrent de ses biens,

L’or, les perles fines, les nègres et les négresses.

Salah a dit:

--«Si j’avais su ce qui devait être

«Je n’aurais point habité la ville;

«J’aurais donné une tente à mes enfants

«Et vécu avec les nomades aux longs troupeaux!»

Il y eut des larmes dans beaucoup de regards vagues qui semblaient

incompréhensifs et que la fumée du café, brûlant dans les petites

tasses, embuait. La voix du chanteur s’altéra; sa figure fut pathétique.

Que n’a pas fait la mère affligée!

Combien de fois ont retenti ses lamentations!

Et combien de fois elle a répandu ses larmes,

Près des tombeaux,

A cause de son fils, seigneur des cavaliers.

On m’a dit:

--«Salah est mort.»

Faites-moi voir son tombeau, ô mes seigneurs!

Pour le bénir et qu’il puisse reposer en paix.

Quel est celui qui le remplace?

Nous n’aurons plus de seigneur comme lui!...

--Nous n’aurons plus de seigneur comme lui, répétait Claude Hervis. La

hache de Charles Martel commença à les tuer dans les champs de France;

Noura Le Gall les achève sous le ciel africain. Je vous ai déjà dit que

vous mériteriez un châtiment.

--Nous allons au pèlerinage de Lella Mora avec Sisann et Oureïda bent

Derdour, dit Aziza Dherif. Donne-nous Mouni.

Mouni se plaignait d’une fièvre qui meurtrissait ses yeux et Noura

retenue au logis permettait la promenade.

Un landau emmenait les jeunes filles et leur mentor vers la colline

qu’avait sanctifiée Lella Mora la sainte.

Le mal de Mouni s’évaporait au premier souffle de vent, hors de la

ville. Elle écartait la ferachïa qu’elle portait pour être semblable à

ses compagnes et, la voyant drapée de ses plus fines mousselines, Sisann

s’écriait:

--On dirait que tu vas chez un amoureux.

Les yeux étincelants de Mouni heurtaient les prunelles mélancoliques

d’Oureïda et le noir regard malicieux de Sisann. Le petit genêt saharien

songeait aux prunelles bleues d’un homme qui, pour elle, incarne l’idéal

étant à la fois près de sa pensée franque et près de son cœur musulman;

il songeait à Claude Hervis. A un détour de la route on distinguait la

maisonnette du sculpteur entre les oliviers.

Sur la colline consacrée où plusieurs femmes étaient déjà réunies, Aziza

Dherif et sa fille allumèrent des cierges et commencèrent les prières.

Mouni serra étroitement son voile et sa ferachïa. Oureïda fermait les

yeux, indifférente et pâle. Les autres s’absorbaient dans des bavardages

ou des prosternations. Mouni s’écarta doucement, franchit un talus et se

mit à courir...

Sous les oliviers, Claude Hervis fumait, mêlant à son rêve tranquille

l’espoir de voir une âme virile et enthousiaste défaillir, glisser vers

la sienne, une belle tête énergique s’appuyer sur son épaule et y

demeurer longtemps.

Il avait été profondément conquis par la perfection physique de Noura.

La volonté têtue de cette vaillante séduisit le contemplatif, ennemi de

l’effort, et l’orgueil masculin trouvait son compte à prévoir qu’un jour

cette volonté deviendrait une amoureuse soumission...

Les chiens des gourbis hargnent brusquement, mais sans la colère par

quoi ils dénoncent un Européen... L’artiste ne prend pas garde à cette

blancheur, une femme, cachée aux plis de la ferachïa...

Sous les oliviers où Claude rêve, la blancheur s’arrête, un voile se

lève, Claude voit Mouni. Le visage doré est ardent comme si au lieu de

sang une flamme courait sous l’épiderme. Les yeux ruissellent de clarté

chaude.

--Que veut dire cela, petite fille?

--La petite fille est grande.

--La petite fille est grande, mais s’est-elle échappée que je la voie

seule? Et Noura?

--Elle n’est pas venue.

Mouni détache le voile qui glisse sur son front. Ses longues paupières

se baissent sur l’éblouissement de ses prunelles.

--Je me suis échappée, oui, pendant qu’Aziza Dherif et sa fille brûlent

des cierges là-haut. Je savais que tu devais être ici, ô frère de ma

vie!

Elle parle en arabe avec sa voix passionnée.

La figure du sculpteur est sévère.

--Il faut rejoindre celles qui vous ont amenée, Mouni.

Il ne la tutoie plus et il a envie de la secouer et de la punir comme

une enfant désobéissante.

Les longues paupières et les fines narines frémissent. Un murmure chante

sur les lèvres:

Vraiment je mourrai et cela n’est rien

Près de l’amour dont ma poitrine est lourde,

Et dont mon cœur est haletant.

Vraiment je mourrai et cela n’est rien.

Connaissez-vous, ô ceux qui passent,

L’amour et la bouche que je veux!...

Et voici Mouni aux pieds de Claude, comme une petite chose blanche,

vivante et dangereuse.

--Relève-toi, Mouni, enfant du démon, _ô medjnouna!_[31]

[31] Possédée des esprits.

Il se fait gravement paternel.

--Vous avez eu la fièvre et le vertige _et cela n’est rien_; cela

passera avec le soleil d’aujourd’hui. Allez-vous-en vite, petite fille.

Aziza Dherif vous cherche et Noura serait inquiète si vous rentriez

tard.

Mouni disparaît aux plis de sa ferachïa et s’éloigne, rapide, sans

confusion ni rancune, confiante en ce qui doit «être écrit» et

s’accomplira suivant le désir de son cœur et la volonté de Dieu.

Et le lendemain étant un vendredi, le jour de la visite des femmes au

cimetière:

--O Noura, dit Mouni, laisse-moi aller avec elles.

--Je t’accompagnerai.

--Comme il te plaira.

* * * * *

Sur la pente de la colline qui confine à l’écume des vagues, le

cimetière.

La songerie habite le jardin clos de la mort musulmane; une songerie

sans tristesse, plutôt une indéfinissable douceur mauve, presque une

joie tranquille. De cet Islam en cendre une sérénité émane.

Là, le visage hypocrite de la mer trop bleue, l’impatience et la rage

des houles. Ici, le beau repos de la terre, la vie muette et éloquente

des plantes, le luxuriant accueil des treilles et des figuiers. Dans

l’herbe il y a de rouges sourires et des regards dorés de fleurs

sauvages près des petites têtes frisées des chardons; tout un

épanouissement né du retour de la chair à la poussière...

Oh! l’angoisse des nécropoles chrétiennes avec leurs perles de

clinquant, leurs amoncellements de pierres disparates sous le deuil des

cyprès nombreux rigidement alignés, le luxe absurde et pitoyable des

caveaux aux pharisiennes chapelles, près des croix effritées sur la

fosse commune!

Dans le jardin d’Allah, c’est la rassurante égalité des tombes

pareilles, figées dans la forme rituelle et les trois couleurs uniques;

blanc de marbre, azur de faïence, vert de badigeon. A peine, par la

dimension des barrières réunissant plusieurs tombeaux d’une même

famille, à peine peut-on conclure que tels morts furent plus riches que

d’autres.

Et qui consolera mieux l’impuissance humaine que cette similitude des

derniers logis parmi les herbes et les feuilles, dans l’enveloppement de

la terre en fleur!

Une vivante lumière flambe sur les marjolaines fleuries au milieu des

cippes et sur les coupes creusées à même le marbre ou figurées par une

petite tasse enluminée prise dans le mortier. Et, peintes ou burinées

aussi bien sur les sépultures féminines que sous le turban révélant le

tombeau des hommes, ce sont des paroles de foi!

Louange à Dieu!

Au nom de Dieu le Clément et le Miséricordieux.

Il n’y a de Dieu que Dieu!

Cela remplace le lugubre «hic jacet».

Les vieux traducteurs ou copistes musulmans terminent ainsi leurs

manuscrits: «... _écrit pour l’oubli des temps par le serviteur de son

Dieu, un tel... etc..._»--Les noms des morts et les formules de foi sont

«écrits pour l’oubli des temps.»

Les musulmanes processionnelles ou isolées en leurs mystérieux haïks

blancs ou leurs draperies bleues erraient entre les cippes, s’asseyaient

familièrement sur les marbres. Elles s’entretenaient des défunts, sans

amertume, et de toutes les choses de la vie, sans pudeur. Des enfants

épluchaient des arachides en écoutant ce que disaient les femmes. Et

celles qui marchaient lentement dans la nécropole aux chemins herbeux

évoquaient quelques théories d’antiques en Hellade, sorties du gynécée

pour la visite aux tombeaux...

Mouni s’était tout à coup et si bien mêlée à la foule féminine que Noura

ne la retrouvait plus; car, ce jour-là encore elle avait mis ses voiles

qui la confondaient avec les autres filles de sa race.

Et Mouni est à genoux sur une tombe abandonnée où des herbes profuses

frissonnent. Entre les herbes, elle creuse un trou et enterre sept

petites pierres...

C’est un sortilège des tentes. Mouni a pris ces sept pierres en

prononçant le nom d’un homme qu’elle croit ou sait amoureux. Les

pierres, chauffées au feu et précipitées dans l’eau froide, doivent être

ensevelies près des os d’un mort, pour que le sort s’accomplisse. Le

cœur de l’homme nommé, désormais sera glacé pour l’objet de son amour...

Noura a retrouvé sa petite fille, qui, la sorcellerie terminée joue avec

les herbes qu’elle redresse et sourit à Noura.

Zorah, une autre des petites brebis, à dix ans fut donnée à un homme de

cinquante.

Elle revint une fois voir la Mâlema, car son vieux mari était

momentanément amoureux de ses caprices. Elle conta comment elle avait

trouvé une co-épouse dans le gourbi montagnard que l’époux, gardien d’un

domaine, préférait à la maison française construite auprès. Trois

enfants infirmes y végétaient et la mère se mourait le corps et le

visage dévorés par un mal semblable à la lèpre. Un cousin de la

malheureuse était venu, avait voulu l’emmener; mais le maître s’y était

opposé disant cyniquement:

--Qu’elle crève ici.

Zorah et la victime sanglotaient d’épouvante et d’horreur.

--Tu comprends, ô Mâlema, il est fort dans le mal et l’injustice, parce

que cette femme n’a ni père, ni frères pour la défendre, parce que le

Cadi est loin, et qu’elle ne peut marcher pour aller demander le

divorce, et que notre seigneur la tuerait avant qu’elle arrive

peut-être. Mais je ne veux pas devenir comme elle. Je suis une enfant;

mais les enfants ont le droit de se défendre et les femmes les aident.

Il y a le poison, ô Noura, il y a le poison!...

Noura restait terrifiée par l’exaltation de Zorah la douce.

--Tu ne feras pas cela, petite.

Zorah riait du bout des dents et murmurait:

--Il est assez vieux; les années de sa vie peuvent finir.

--Tu ne feras pas cela...

--Pourquoi, Mâlema? Tes leçons disent qu’on ne doit pas être des

esclaves malheureuses pour la durée des temps et que la justice sans

mensonge, c’est le bonheur pour toutes. Si un malheur empêche la joie,

il faut détruire ce malheur.

Et elle suivait son mari qui venait la chercher...

Peu après cette visite, Noura apprit que l’écureuil Helhala avait

divorcé, puis abandonné la maison paternelle, pour se joindre à une

troupe de cabotins du plus bas étage.

Elle eut un chagrin profond qu’elle ne put cacher à Claude Hervis. Elle

lui en révélait les causes tandis qu’il l’accompagnait avec Mouni à un

village indigène où l’une des élèves, Beïa, était malade.

Le sculpteur martela:

--La souffrance et l’exaltation des unes, la révolte et la chute des

autres, voilà l’aboutissement de vos leçons! En voulant déchirer le

voile, vous faites des victimes et des dévoilées professionnelles!

Mais Noura répliquait serrant la main de Mouni, les yeux brillants de

larmes refoulées:

--Je vaincrai la stabilité, l’hostilité et l’excès des choses. Je mesure

la beauté et la bonté au dur labeur nécessaire pour les obtenir. Les

nouvelles vies s’achètent au prix des douleurs et des risques mortels de

la maternité. Je fais une œuvre de mère; des esprits nouveaux doivent

naître de moi. Quelques-uns ne seront pas selon la pure raison et le

bonheur pour quoi je les enfante; grâce et pitié sur eux! Que leurs

frères soient leur rédemption.

Elle ajouta vibrante, douloureuse et virile:

--Je sacrifie sur l’autel de la Vie pour la perfection des êtres. Je

vois plus loin, plus haut que l’holocauste et les premiers oracles;

j’attends la dernière réponse des dieux!

* * * * *

Au village indigène, les cactus ont fait charmants les creux sentiers,

charmants et sauvages, invisibles à ceux qui passent sur les routes.

Coutumiers de détours illogiques pour le seul amour du bizarre et de

l’imprévu, les sentiers aux ombres bleues, aux rayons fauves ont des

fins subites dans les verts veloutés de lumière et la sanguine des

argiles mouillées.

Et soudain, les feuilles charnues s’écrasent ou hérissent davantage les

dards de leur lourde palette contre une étrange maison chaude et

flambante. C’est une symphonie en rouge: carmin des abricotiers

défeuillés, tordus sur le toit, flamme rouge des vieilles tôles rongées

de rouille qui se mêlent au bois, au chaume, à la terre, vermillon des

tuiles et pourpre fanées des loques arabes.

Parfois dans la haie des cactus hostiles, s’offre la douceur blonde

d’une claie de roseau. Quel sanctuaire dévolu à la famille ou aux

divinités cache-t-elle? Au-delà, ce doit être le secret de quelque

paillette annamite ou d’un pauvre temple de la jungle tonkinoise.

Mais des bracelets tintent; c’est l’argentin cliquetis du bruit féminin

de l’Islam.

La frêle barrière tombe.

--Le salut sur vous, ô femmes.

--Et sur toi le salut et sur tes compagnons.

Elles sourient, à peine étonnées de l’invasion qui viole l’ambiance de

la cour close de murailles bleues, de verdures chaudes au regard. Elles

ne se refusent pas à l’accueil, étant des Berbères-Kabyles avant d’être

des musulmanes.

--Quel est celui-là qui t’accompagne? Ton mari, ton frère ou ton ami? Et

celle-ci n’est-elle point ta sœur?

--Voici mon ami et ma sœur Mouni, répond Noura. Je suis la Mâlema; je

viens voir Beïa.

On soulève un rideau au seuil d’un étroit logis. Des nattes sur les

carreaux lavés, un kanoun avec des braises, une minuscule fenêtre

aveuglée de mousseline raide, un chromo accroché à l’envers, ses

personnages coloriés posés contre un plafond, comme des mouches.

Sur un étroit matelas et sous une couverture rouge la fièvre brûle Beïa.

Dans la cour Claude Hervis attend que Noura et Mouni aient fini leurs

souhaits de guérison à la malade. Des viandes déchiquetées sèchent sur

des ficelles tendues. Des enfants simulent des fuites et des

apparitions. Des femmes s’immobilisent en des attitudes qui perpétuent

tout le rythme, l’harmonie et l’antique idéal des modeleurs de Tanagra.

Celle-ci au profil d’Egypte, est miraculeusement ruisselante de soleil.

Claude ne voudrait pas la voir marcher et il l’adore d’être, en cet

instant, une lumineuse statue dans l’éblouissement du jour.

Cette autre, sous la treille séculaire penche une amphore avec le geste

de Rebecca; et celle qui revient de la fontaine chante comme la

Samaritaine.

Il y a encore une vieille dont les yeux se meurent, un masque où s’est

gravé l’ironie du temps. Le sculpteur Nature s’est amusé de cette figure

où, jadis, il se plut à parfaire de la beauté. Son pouce a creusé les

joues, plissé les paupières, meurtri les lèvres. En tous sens, ses

ongles ont griffé ce visage. Et, comme Noura et Mouni reparaissent, la

grimace de la bouche lippue raille:

--Oh! les jeunes, les jeunes aux yeux clairs, aux lèvres fraîches. Voilà

comme vous serez, comme vous serez bientôt!...

Mais cela paraît devoir être aussi lointain que la fin de toute lumière.

Est-ce que ce jour abondant, vigoureux, aura un soir?... La belle

jeunesse lui ressemble.

Si tentants sont les sentiers dans cette clarté que les trois amis

veulent atteindre le faîte de l’éminence où se posa le village.

Ils passent devant une koubba. Des drapeaux ondulent au seuil, des

étendards sacrés dont le satin alourdi de franges dorées est toujours

frissonnant de baisers innombrables, les baisers de la ferveur

reconnaissante et des vœux de l’amour. Au-dessus de la koubba, un

caroubier brun aux feuilles dures et métalliques.

Ils vont à travers le village berbère et bédouin. Ils atteignent le

sommet où croule un autre sanctuaire, pareil à la maison d’un vivant

parmi les cactus, et qui est la demeure d’un mort. Autour, des fleurs et

des rayons dansent, des fillettes qui sont les suivantes d’une sultane

des djenoun, parées à cause de ce vendredi, un dimanche en Islam. Elles

marchent sans chaussures, avec des petits pieds couleur d’orange mûre ou

sur des socques tunisiennes hautes, périlleuses incrustées de nacre.

Elles ont des voiles prestigieux, des diadèmes de légende. Dans leurs

yeux toute l’Afrique; dans leur sourire, toute la femme; et, dans leurs

gestes, l’Orient souple et câlin...

Le mort qui habite le sanctuaire effrité est un saint du pays Kabyle.

L’artiste et Noura qui porte un pain arabe don de Beïa, pénètrent le

poudreux refuge de sa poussière. Et voici que quelque chose de vivant se

meut dans la pénombre... Une face sans yeux se tourne vers les intrus;

une main s’éclaire, tendue à l’aumône...

--Qui es-tu, revenant?

--Je suis celui qui n’a rien, le résigné de l’ombre éternelle. Je

voudrais manger.

--O mon frère, prends ce pain des jours de fête dont la blanche farine

est parfumée d’anis et de coriandre. Sur toi la bonté du Clément.

--Et sur toi! Il est le plus grand...

* * * * *

Ils sont revenus à la lumière, parmi des narcisses pleins d’abeilles et

des lavandes sauvages. La mer est loin, unie au large du ciel. La ville

est loin dans la plaine. Les montagnes sont proches, leurs courbes

molles offertes comme une couche immense à l’immense repos de la

contemplation.

Là-bas, plus bas, tout près, dans la ville, la montagne et les cactus,

il y a tant de lassitudes et de souffrances... La douleur de Noura

envahit ses yeux, filtre au travers des cils, s’évapore dans la lumière.

Une exaltation la possède.

--Oublions! s’écrie-t-elle. Nous n’avons plus d’esprit ni de cœur. Que

nos yeux vivent seulement!

--Que nos yeux vivent, dit Claude Hervis, et notre âme ouverte à la

calme, l’indifférente beauté des choses. Souhaitons de réaliser peu à

peu le vœu du philosophe:

«Devenir dur lentement, lentement, comme une pierre précieuse et

finalement demeurer là, tranquillement, pour la joie de

l’éternité.»[32]

[32] Nietzsche.

Mais déjà, du profond de l’âme active de Noura, un reproche monte. Elle

se redresse.

--Claude, n’entendez-vous pas la voix koranique qui vous est chère?

N’avons nous pas dilaté ton cœur?

A côté de la peine est le plaisir.

A côté de l’infortune est le bonheur.

Vers Dieu, élève un cœur enflammé!

Et voici mon offrande, voici mon cœur gonflé de la joie forte et du

renouveau de la terre, ivre des vents qui courent libres, et lourd,

précieusement des parfums de la montagne et de mon amour...

Est-ce le souvenir de la beauté de Noura au village des cactus? Est-ce

un incoercible désir de la revoir? L’absence de la jeune fille se

prolonge pour un secours ou un conseil à donner à quelque femme

solliciteuse qui s’attarde au seuil; le crépuscule est devenu la nuit et

le sculpteur ne se décide pas à partir. Il attend. Il est penché sur la

terrasse pleine de lune émouvante de charme et de pureté. Ses mains et

sa tête sont plus brûlantes qu’au grand soleil de l’après-midi...

Son regard plonge dans des cours intérieures de maisons arabes, se

complaît à des étoffes luisantes, à des draperies voilant de féminines

formes et ses doigts s’incrustent violemment dans ses paumes, parce que

dans une des cours, à la lueur légère d’un cierge, un jeune homme

caresse une jeune femme en robe dorée...

Un parfum mêlé d’essence de rose et de genévrier dilate les narines de

Claude Hervis...

Il se détourne à peine...

Mouni est près de lui, tout contre, les mains croisées sur sa gorge

battante, le visage haut, extasié sous le clair de lune, paupières

closes, lèvres entrouvertes...

Brusquement, Claude saisit la tête passionnée et sous ses lèvres écrase

la bouche de Mouni...

Quelqu’un surgit sur la terrasse, quelqu’un dont _ils sentent_

l’immédiate présence qui les dégrise...

Et tandis que Mouni disparaît avec un regard de volupté et de défi,

Noura très droite dit seulement:

--Allez-vous-en, Claude Hervis.

La Bent Fraîchichi parlait:

--Le pied du «mehari» a rencontré le sol qui lui était mauvais. Et le

pied du coureur de race s’est usé jusqu’à devenir tendre, impuissant à

la marche. La chair et le sang n’étaient plus recouverts que par une

peau mince et fragile; le _telhas_[33] avait couché celui qui dévorait

l’espace sans sources, pendant des jours. Et les gens disaient: «Il ne

se relèvera plus. Les sables ne connaîtront plus sa course.»--Mais le

maître a voulu guérir le mehari. Il a pris son poignard; il perce le

pied infirme, il le perce là où il est le plus sensible et le plus usé.

Le sang coule. Puis, la peau se dessèche et durcit. Le mehari ne sent

plus la meurtrissure des pierres. Il marche encore aux chemins du

désert...--C’est l’histoire de ton cœur, ma fille. Laisse-le saigner.

[33] Usure du pied des dromadaires qui marchent en terrain dur. Le

remède est l’incision de la plante du pied.

Noura écoutait l’allégorie. Elle pleurait des larmes intérieures à cause

de Claude Hervis qui était parti, chassé, sans qu’elle eût voulu

l’entendre.

--Je sais, je voyais, continuait la vieille barde. Il baisait Mouni.

Cela ne l’empêche pas de t’aimer; mais tu ne l’aimes plus à cause de ce

baiser. Alors donne-lui Mouni pour le consoler de l’amour perdu en toi.

Mais Noura renvoyait la bavarde et repassait dans son cœur les mots que

Mouni avait prononcés devant le reproche muet de l’attitude.

--Noura, que signifie ce geste inattendu de Claude Hervis. Penses-tu

qu’il m’aime et qu’il veuille m’épouser?

--Non, certes.

--Alors il est fou et je déteste cette folie qui t’a fait de la peine.

Et comme la Mâlema interrogeait avec un sanglot dans la gorge:

--Tu ne l’aimes pas, toi au moins?

--Oh! non, par ta tête et mon cou!

La petite se détournait et furtivement pressait la paume de sa main sur

ses lèvres, frissonnant d’allégresse au souvenir du baiser reçu.

Des jours ayant passé, Noura parut se réveiller d’un lourd sommeil. Ses

paupières se rouvrirent sur son regard énergique. Sa raison était

victorieuse de son amour et de son ressentiment. Elle pardonnait à cet

homme,--que rapetissait ce pardon,--l’homme qu’elle jugeait désormais

devoir toujours succomber à la langueur, à la faiblesse, au caprice

impulsif des Orientaux. Cette faiblesse et ce caprice constatés

portaient une telle atteinte à l’affection que Noura la forte avait

donnée à son ami, qu’elle ne souffrait presque pas de vouloir oublier

cette affection. Claude ne pouvait plus lui apparaître comme le

dominateur qu’elle avait cru pressentir; elle ne souhaitait pas le

revoir.

Son nom ne fut plus prononcé dans la maison. Une seule fois, Mouni

demanda:

--Il y a longtemps que nous n’avons vu ce fou. Reviendra-t-il?

Noura déchira calmement une lettre timbrée de Biskra et répondit:

--Le pays des sables le prend. J’accepte son au-revoir comme un adieu...

Travaillons, chère.

Quand Mouni fut libre, elle courut chez Aziza Dherif.

Celle-ci se lamentait près du lit de l’un de ses fils, un bel éphèbe qui

crachait du sang depuis des jours. Au-dessus de la couche miroitait

l’image sainte commune aux logis de l’Islam, la monture du Prophète,

l’ange à tête de femme, à longue chevelure, aux ailes d’aigle, au corps

de lion et aux sabots de chèvre, qui galope vers les mosquées de Médine.

La voix dolente du malade gémissait contre Sisann, lui reprochait

l’inefficacité d’un remède qu’elle avait offert comme infaillible. Pour

le faire elle avait convoqué ses amies. Ensemble selon les formules

transmises, elles avaient préparé un baume précieux avec des œufs, du

corail pilé et de l’encens que les femmes arabes mâchent comme du bétel.

Et le baume appliqué, augmenté de pointes de feu ne soulageait pas le

patient.

Dans un recoin de l’antichambre, Sisann boudait contre les gémissements

de son frère et l’inquiétude maternelle. Elle retint Mouni.

--Mon frère est malade, n’entre pas. Restons ici; ma mère est dans la

tristesse.

Elles bavardaient un moment, doucement, et Mouni disait enfin pourquoi

elle était venue.

--O Sisann, je voudrais aller chez Si Rabah le derouïche. Je te dis

ceci, et que ta bouche soit fermée: j’ai besoin de parler au derouïche

pour mon cœur; mais avant, je ferai une prière à Sidi Abd-el-Kader.

--Ah! exclama Sisann, tu es amoureuse. Je sais cela. Nous irons où tu

voudras et Fatma viendra avec nous, à cause des gens qui ne veulent pas

qu’on marche dans la rue quand on n’est pas mariée. Quel est ton ami, ô

Mouni? Tu ne le dis pas? Prends garde que Si Rabah nous raconte sa

figure.

--Dépêche-toi, dit simplement Mouni.

Sisann se chaussa, prit son voile et son haïk, sans attirer l’attention

de sa mère et invita Fatma à la suivre.

Elles sortirent toutes trois. Leurs fines silhouettes voilées glissèrent

comme des ombres vives dans les ruelles. Sisann et Fatma, instruite à

son tour du secret de Mouni, se réjouissaient de ce secret.

--La Mâlema le connaît-elle? demandait la petite divorcée.

--Non, non, ne lui dites rien! Noura ne comprend pas l’amour.

--C’est une Française; les Français ne savent pas aimer comme les

Arabes.

--Peut-être, murmurait mystérieusement l’enfant de Noura.

Elles étaient devant une porte que Sisann ouvrait sans heurter l’anneau.

Dans une cour, sous l’ombre d’un pêcher, des femmes vaquaient à leur

facile ouvrage. L’une cousait en forme de gandourah une pièce de soie,

le tissu retenu entre ses orteils, l’aiguille dirigée comme une alène de

savetier. Une autre appareillait des manches de mousseline et une

fillette pétrissait la pâte blanche pour le pain du soir.

Au fond de la cour, le seuil de la mosquée cachée de Sidi Abd-el-Kader.

A l’intérieur du sanctuaire, un clinquant de bazar européen s’harmonise

naïvement avec une vague tentative d’art oriental. Dans le mystère d’une

crypte basse gîte le tombeau du saint.

Mouni s’est prosternée et prie avec les paroles d’une sourate que Claude

Hervis citait pour sa poétique perfection:

Je mets ma confiance dans le Dieu du matin,

Afin qu’il me délivre des maux qui assiègent l’Humanité,

Des influences de la lune couverte d’ombres,

Des maléfices de celles qui soufflent sur les nœuds

Et des noirs projets que l’envieux médite.

La prière finie, elles sortent, suivent de nouvelles ruelles et

pénètrent dans une autre demeure dont la porte jamais n’est close. Au

seuil elles croisent la Bent Fraîchichi.

--Ah! Mouni, dit celle-ci, j’ai interrogé Si Rabah en prononçant le nom

de la Mâlema. Voici sa réponse: «_Celui qui l’aime n’aimera jamais une

autre femme. Rien ne détachera son cœur de son souvenir. S’il s’est

penché une fois sur une autre bouche, c’est comme le voyageur qui

s’arrête un moment à l’ombre du jujubier sauvage en attendant celle du

palmier._»--Répète cela à la Mâlema.

Elle les quitte en riant des yeux violents et de la pâleur de Mouni.

Dans l’antichambre obscure, une négresse en gandourah jaune est assise

sur la margelle d’une citerne et, devant une logette s’étale une vieille

courtisane aux traits rusés.

R’naïfa soulève un rideau blanc; c’est l’ombre douce d’une cellule. Sur

un lit de repos, près d’une table basse surchargée de fleurs, un homme

est à demi couché, sa figure de Christ rêveur émergeant d’une djellaba

marocaine. C’est Si Rabah le derouïche célèbre et souvent emprisonné,

qui sait toute chose.

Sisann et Fatma baisent avec une tendre vénération la tête du jeune

solitaire au sourire archangélique, au regard malicieux et trop noir.

D’un geste harmonieux et lent, parmi les fleurs, il prend une poudre

odorante dont il parfume ses doigts.

--C’est pour celle-ci, dit Fatma montrant leur compagne.

Le devin se recueille, fixe Mouni et prononce:

--_Tu n’es pas aimée, ô jeune fille. Tu ignores l’amour arabe et l’amour

chrétien te méprise. O jeune fille, le temps de l’amour qui est celui de

la beauté passe comme un reflet sur le visage des femmes._

--Quel est le Chrétien dont l’amour me méprise? questionne Mouni

haletante.

--_Celui que tu voudrais. Cela est tout. Comprends avec un cœur clair.

Ta beauté, ta jeunesse et la vie finiront ensemble._

De charmants baisers, Sisann et Fatma caressent encore le front du

derouïche.

Elles emmènent Mouni à travers des groupes d’Européens des deux sexes et

de ces Juives qui discrètement brûlent des cierges dans les koubbas.

Dehors, Sisann dit:

--Ton ami est un chrétien, Mouni. Est-ce l’homme aux yeux bleus, aux

cheveux bientôt gris? Que n’aimes-tu plutôt mon frère qui est jeune? Et

le Chrétien imbécile ne t’aime pas...

Les petites dents de Mouni grincent sous son voile.

--Dieu sait tout et Si Rabah n’a jamais menti, affirme Fatma.

* * * * *

Quand Mouni rentra, elle répondit aux questions de Noura:

--J’étais chez Aziza Dherif qui est triste à cause de son fils. Je suis

restée avec Sisann.

Sa voix était très calme, ses paupières closes à demi.

--Je voudrais que tu ne sortes jamais sans moi, chérie.

--C’est bien, mais que crains-tu? Si le mal doit nous atteindre, il se

trouvera dans la maison comme dans la rue.

Elle attira Noura vers le piano.

--J’ai le cœur léger. Tu es belle et chère. Je suis heureuse. Chante

pour moi.

Le lendemain.

Loin de la ville, aux environs de la koubba de Sidi-Brahim, Noura et

Mouni suivent la route qui longe un oued au passé scintillant de

paillettes d’or, au présent fétide de boues.

C’est vers le soir. Des souffles troublent les rameaux et plissent l’eau

mate. Des parfums essaiment de la terre chaude, des prairies rousses. Un

oiseau isolé jette un appel net et sec comme un bruit de taquet.

--Mouni, dit brusquement Noura, pourquoi ne pas m’avoir avoué que tu

étais allée chez Si Rabah?

Mouni tressaille imperceptiblement. La Bent Fraîchichi a parlé.

--Je ne l’ai pas avoué par crainte d’une réprimande. Sisann et Fatma

m’ont entraînée. J’étais un peu curieuse du derouïche. Es-tu très

fâchée? Nous avons rencontré la Bent Fraîchichi. Elle a répété des

paroles bizarres que Si Rabah aurait dites à ton intention. Il m’a

semblé qu’il s’agissait de Claude, qu’il t’aimait... Alors, il était

véritablement fou quand il s’est penché sur moi! Et toi?...

Une angoisse perce sous la volubilité fiévreuse de Mouni.

--Je ne l’aime plus, si un moment j’ai cru à l’amour qu’il m’offrait,

répond lentement Noura. Si Rabah est un charlatan. Nous n’expliquerons

pas les caprices de Claude; nous les jugeons coupables, cela suffit.

Mais, ma petite enfant, tu devrais ne rien me cacher de tes actes et de

tes pensées.

--Qu’ai-je caché, excepté cette simple chose?

Elle scande, et Noura s’étonne de sa véhémence:--Louange à Dieu puisque

l’indigne que tu aurais pu choisir est loin de notre vie. Tous les

Français sont-ils aussi stupides et misérables? Qu’il soit oublié. Je

suis honteuse à cause de mon amitié pour lui.

Elles sont près d’un groupe de gourbis parmi lesquels est celui de

Djénèt qui se maria avec l’époux de Helhala la perdue.

* * * * *

Lorsque Djénèt arriva au gourbi, comme Richa était arrivée dans la

maison fermée de Saïd ben Hamzi, les crépuscules du printemps étaient

beaux de grandes lumières hâtives. Les lumières, plus intenses

maintenant, magnifient la misère blonde des champs de l’été.

Dans le gourbi encombré de femmes de petite condition, car Djénèt et son

mari étaient eux-mêmes de caste inférieure, muette selon la coutume,

paupières closes, elle avait eu une figure si pâle, si différente de

celle de Helhala qui l’avait précédée dans le même lieu. Helhala n’était

pas restée enlinceuillée. Bravant la critique elle s’était assise près

de sa mère; elle ne parlait pas, mais ses paupières battaient

malicieusement et ses lèvres gourmandes riaient.

Djénèt resta passive et immobile.

Durant la «hadjeba», la lune de miel, une tente blanche, abritant

exactement la largeur du lit arabe, se dressait à l’écart du gourbi.

Djénèt y vécut ses huit jours d’inaction et ses huit nuits d’amour.

Quand le soleil se levait, le mari s’en allait et la mère de l’épousée

venait repeindre les lèvres, les joues blêmes, les yeux las, remettait

le voile pailleté, renouait les foulards soyeux. Et Djénèt redevenait

une idole assise sur le matelas qu’un tapis séparait de la terre, avec,

autour d’elle, une cour de femmes et d’enfants.

Les huit jours écoulés, la mère était partie, la petite tente avait été

rendue au loueur; le jeune couple dormit dans le gourbi familial.

Et la belle-mère avait dit:

--Voici le temps de travailler, ma fille.

L’épousée plia sa robe brodée, son voile joli, les mit dans le

_sendouq_[34] de ses noces dont la serrure faisait un bruit de grelot

avertisseur chaque fois qu’on l’ouvrait ou le fermait. Elle lava ses

mains peintes, s’agenouilla devant la _guessâh_[35] de bois d’olivier et

pétrit la galette quotidienne. Cela fatiguait ses bras minces et elle

n’aimait pas toucher la bouse sèche qui alimentait le feu.

[34] Coffre enluminé.

[35] Large plat.

Mais il advint que Djénèt ne sut pas garder le plaisir de son mari. Il

se plaignit de la facilité du divorce, de la loi koranique trop

favorable pour les femmes et qui lui avait fait perdre Helhala aux

malices savoureuses. Il déserta le gourbi souvent. Djénèt fut en butte à

l’animosité de ses beaux-parents qui déjà l’aimaient peu parce qu’elle

savait des choses qu’eux ne savaient point.

--O Roumïa, disait la belle-mère, ta science française ne t’a pas rendue

habile en amour.

Sous les ricanements, Djénèt travaillait davantage, comme possédée du

désir de revenir entièrement à ceux de sa race, de racheter l’apostasie

de son premier geste et de son intelligence qui s’appliqua hors l’Islam

et les coutumes. Après l’amour bédouin, le labeur purifiait Djénèt de

son péché...

* * * * *

Noura et Mouni saluent une vieille qui, devant un des gourbis formant le

petit douar où vit Djénèt, tourne habilement et exactement l’argile pour

en faire des poteries, le _tadjin_[36] à quatre cornes, le _kanoun_ qui

en a trois et la quedra[37] sans anses. Un chien aboie furieusement.

Dans les jardins maraîchers s’égrène le tic-tac des norias. Deux jeunes

femmes qui bêchent un champ se redressent, belles dans leurs haillons

rouges, leurs bras de cuivre appuyés au manche des houes.

[36] Plat pour cuire les galettes.

[37] Marmite.

Djénèt est dans le petit enclos d’épines et de branches où sont parqués

des veaux maigres.

Elle tend ses lèvres aux visiteuses.

--Soyez les bienvenues.

Elle étend une peau de mouton pour que la Mâlema et sa compagne puissent

s’asseoir et elle reprend son ouvrage, une reprise au bernous de son

mari. Suivant les paroles que Noura prononce elle jette un regard

peureux vers le gourbi où sa belle-mère écrase des feuilles de henna

sous une meule primitive.

--Tu es toujours adroite avec ton aiguille, Djénèt.

--Oui, je me souviens des leçons de Mademoiselle Sarah. Pour le reste

j’ai oublié. On oublie ce dont on ne parle plus et je ne peux pas parler

ici. Ils ne comprennent rien aux choses de l’Histoire.

--Ton mari me paraissait intelligent.

--L’intelligence des hommes n’aime pas celle des femmes.

Le bruit de la meule cesse et la belle-mère paraît, une cruche sur

l’échine. Elle salue à peine, avec de mauvais yeux et va à la fontaine

éloignée.

Alors Djénèt parle plus librement.

--Mon mari Touhami obéit à sa mère. Il me rudoie quand elle se plaint,

pour rien. Hier j’ai dit:--«Me tueras-tu? Je veux me sauver dans la

montagne.»--Il a répondu:--«Sauve-toi. Quand tu seras au bout du champ,

au bord du fossé, je prendrai mon fusil et je viserai bien.»--Tu

comprends, Touhami ne craint pas la prison; il sait qu’on y est nourri

et habillé, à l’abri du vent et de la pluie; il n’y manque que des

femmes.--«Peut-être les bons Roumis finiront-ils par en donner aux

prisonniers et la prison sera le paradis, dit-il.»--

--Tu n’es pas heureuse, ma Djénèt.

--Non. Je ne suis pas habile comme ma belle-sœur Afsïa qui obtient tout

ce qu’elle veut, et son mari ne lui parle qu’avec une langue amoureuse.

A quoi sert la science, ô Mâlema? Elle ne m’a pas donné le bonheur et

les gens d’ici affirment qu’elle donne le goût du mal parce que Bouba se

prostitue à tous les hommes qui passent, chrétiens ou musulmans.

--Qui est Bouba?

--Une fille du village de Beïa. Elle a été longtemps dans les écoles

françaises et maintenant, elle fait des signes sur sa terrasse près de

la koubba de Sidi-Brahim.

C’est la voix de Mouni:

--Djénèt a raison. La science ne donne pas le bonheur.

Comme une eau transparente laisse voir le fond des lacs, la voix

transparente laisse voir une âme triste. Elle poursuit:

--Il n’y a qu’un bonheur, l’amour. La science ne donne pas l’amour. Et

peut-être l’amour arabe vaut-il mieux que l’amour français. Peut-être

les Musulmans mentent-ils moins souvent à leurs désirs que les

Chrétiens.

--Mouni, Mouni... murmure Noura, saisie éblouie de certitude après un

soupçon.

Mais Mouni se détourne et la mélancolique Djénèt reprend:

--On ne sait pas quand on se marie. C’est pour vous comme pour nous. Il

faut patienter. Dieu est avec les patients et je ne divorcerai pas.

Noura prononça avec effort:

--Puissent des enfants te consoler.

--Je ne désire pas d’enfants. Je n’ai ni joie ni fortune, mais dix

vaches maigres pour leur héritage. S’ils veulent naître qu’ils soient

des fils.

--Des fils qui t’écouteront, que tu élèveras dans l’esprit que j’essayai

de te donner, afin qu’ils deviennent les maris dignes des filles

civilisées, de femmes telles que toi.

Et Djénèt répond évasivement:

--Je ne sais pas. Cela est loin. L’ignorance est bonne.

Les gourbis disparaissent à peine au détour de la route.

--Mouni, cria Noura, Mouni, je veux la vérité, toute la vérité!

Et dans le cœur de la jeune fille l’espoir et le désespoir se

heurtaient, se brisaient misérablement. Elle demandait la vérité et

cette vérité fulgurait en elle, poignante. Elle souffrait comme si cette

petite créature impassible, immobilisée devant elle, eût agonisé dans

les pires tortures.

--Mouni, Mouni, tu l’aimais!...

O figure dorée, chère petite figure de princesse sarrasine, visage muet

de Mouni, voici se déchirer brusquement le masque d’orgueil! Voici

paraître l’aveu passionné de l’âme, une douleur exaltée et sauvage, la

violence du désir et l’horreur de la déception. O petite idole, tu aimes

un mortel et ton châtiment est venu; mais les lèvres restent si fières

dans leur frémissement tragique qu’elles ne profèrent pas un regret.

Elles disent simplement:

--Noura, mon cœur me fait mal, mon cœur me blesse, ô Noura. Il est le

maître et je ne peux pas le dominer ici. Pour moi, l’ombre même de la

maison devient dure et méchante. Cela passera. Cela doit passer quand le

souhait n’existe plus, quand la rancune n’a pas pu naître, mais

seulement le mépris pour la faiblesse de ceux qu’on croyait forts.

Laisse-moi partir, Noura; Lella Fatime est encore à la zmala, laisse-moi

la rejoindre.

Les traits de Mouni étaient plus expressifs que ses paroles, plus

expressives la désolation de ses prunelles profondes et sa bouche

hautaine douloureusement.

Des mots tremblèrent, arrachés aux entrailles de Noura.

--Si tu pars, tu ne reviendras plus.

--Je reviendrai guérie.

--Mouni bien-aimée, écoute. Attends quelques jours, je préparerai Sarah

à me remplacer et je te conduirai là-bas. Il faut que la joie se

retrouve...

Le visage doré exprima une déception nouvelle. Vaguement, Mouni avait

espéré de Noura une parole qui fût comme une promesse de chercher à

ramener Claude pour l’incliner vers Mouni... Et Noura préférait le

sacrifice,--Mouni savait que c’était un sacrifice,--de la ramener à la

zmala... Ce ne pouvait être par jalousie puisque Noura n’aimait plus...

Elle n’aimait plus et si elle avait aimé, Mouni savait qu’elle aurait

renoncé à son amour pour la joie de Mouni. La petite saharienne eût

bénéficié de cette admirable générosité du caractère de son éducatrice,

en ne l’admirant qu’à demi, car elle était incapable d’en réaliser une

imitation. Elle avait acquis la faculté de trop de raisonnement et pas

assez de froide raison pour admettre le renoncement et la fatalité. Elle

souffrait et se révoltait contre l’injustice d’un homme et des choses.

Elle haïssait tout l’horizon, toute l’atmosphère des lieux de sa

déception. Son impuissance criait en elle, plus violente depuis que

l’attitude de Noura lui était comme une preuve que le derouïche n’avait

pas menti, que Claude Hervis, tenté un instant, la dédaignait. Du moins,

si elle espérait dans l’avenir! Mais en cette heure aiguë et trouble

elle n’avait plus d’espérance...

--Il faut que je m’en aille, Noura, il le faut.

Et voici que la réflexion d’une minute fugace faisait que Noura

s’épouvantait. Elle se remémorait le charme des Grandes Tentes; trop

merveilleusement peut-être, il guérirait son enfant.

Elle supplia:

--Ma petite fille, au nom de notre tendresse, je te demande ceci:

supporte le chagrin pendant un mois encore, ici. Après, nous partirons.

Et il peut advenir tant de choses dans le court espace d’un mois.

Presque inconsciemment la jeune fille dit ces imprudentes paroles dont

Mouni s’empare et qui dicte la réponse:

--Je supporterai ces jours, pour toi.

... Il peut advenir tant de choses dans le court espace d’un mois...

Si-Rabah aurait pu mentir.

Et pourquoi Claude Hervis ne préférerait-il pas la frémissante Mouni à

la calme Noura?

Combien tu es retentissante sous la lune, ô ronde et blanche koubba!

Derrière la lourde porte close, comme en une nuit de sabbat, quelles

mânes folles mènent leurs tympanons et leur sarabande?

O mon seigneur Brahim sur qui reposent la bénédiction et le miracle, en

ton sépulcre drapé d’étendards, voilà ta poussière émue au vacarme des

litanies, au bruit des voix féminines.

Contre le mur arrondi où des niches protègent la clarté vacillante des

cierges verts et rouges, voici, en double et triple rangs, toutes tes

prêtresses plus belles et parées que les bayadères sacrées de Siva!...

Au dehors, par les chemins s’en vont des bandes faméliques, les pauvres

de toutes races et de toutes religions auxquels la généreuse maîtresse

de la fête donna la part du mendiant prescrite par la loi divine.

Dans la koubba, c’est un éblouissement de visages superbes, de joyaux,

de soies et de velours rebrodés, effleurés de gestes tintants. Une élite

féminine et musulmane est réunie. On reconnaît la veuve d’un ingénieur

français, délicatement assimilée d’abord puis revenue à tout l’Islam de

ses aïeules. Une grosse femme brune mariée à un Européen est venue sans

le costume indigène et jure étrangement dans cette foule orientale. Il y

a aussi un curieux petit bouffon femelle, commensal des cafés maures la

nuit et des lieux mal famés le jour, traînant ses vices et sa difformité

de bossue. En dépit de sa honteuse débauche, on invitait la bouffonne,

parce qu’elle créait et mimait des danses lascives avec un réalisme

audacieux, le langage éhonté de sa figure et de ses gestes.

Et toutes les femmes de tous les âges, les jeunes filles, les fillettes

et les petits garçons se passionnaient pour ces danses. Après, ils

essayaient de l’imiter.

Cette nuit-là, la fête était donnée par la tante d’Oureïda, pour qu’un

miracle sauvât la «petite rose» dont le mal s’était subitement aggravé.

Ainsi, la souffrance d’Oureïda se résolvait en joie pour les invitées

nombreuses qui, après les condoléances et les souhaits d’usage, étaient

tout au plaisir de se retrouver. Tel est l’avantage des fêtes au

prétexte pieux: la réunion des amies proches ou lointaines. Là se

rencontrent les affections, se font et se défont les mariages,

s’édifient ou croulent les réputations.

La cuisine contiguë à la koubba était envahie de servantes. On emportait

les plats de kouskous où chaque invitée avait puisé. On préparait les

jattes d’eau fraîche et les plateaux de cuivre chargés de tasses de

café.

* * * * *

Noura et Mouni conviées se mêlent à la foule d’où s’exhalent le parfum

du jasmin, la senteur amère et prolongée de l’essence de rose. Elles

s’entretiennent avec des jeunes femmes aux cheveux dénoués sous la tiare

assyrienne où l’or des vieilles pièces romaines et arabes, des sultanis

et des louis s’unit aux luisances des émeraudes, à la douceur des perles

inégales. Sur les joues peintes, de multiples chaînettes tremblent,

accrochent les voiles scintillants de fleurs d’argent. Les pieds et les

mains sont zébrés de noir, par un raffinement de coquetterie dédaignant

le henna commun, et ils se meuvent dans un cliquetis de choses

précieuses.

Des fillettes félines et jolies,--plusieurs sont des élèves de

Noura,--caressent un derouïche venu du Moghreb et qui fume du kif,

béatement.

Noura cause avec Louïz et Merïem mariées comme Richa. Louïz rit et

taquine son amie Merïem.

--O Mâlema, voici la plus paresseuse d’entre les femmes; mais elle a su

séduire sa belle-mère et son mari peut gronder en vain; Merïem n’a

jamais tort.

--Voici la plus avare, riposte Meriem. Louïz a hérité de la fortune de

son père; mais son pauvre mari ne connaît pas le poids de ses douros.

--Il m’a prise, à lui de m’entretenir, c’est la loi. Mâlema, pourquoi ne

te maries-tu pas? Tu connaîtrais le paradis avant la mort. Pourquoi

n’épouses-tu pas un Musulman? Plusieurs te veulent. Ils savent voir ta

beauté, tandis que les Chrétiens sont aveugles. Si un seul de ces

derniers avait des yeux, il viendrait un soir, à cheval, pour te

prendre, même malgré toi et t’emporter! Alors tu saurais comme nous le

miel de la bouche, la brûlure bienheureuse d’un baiser.

Elle poursuivait répétant des cajoleries et de ces mots que toutes les

femmes de tous les siècles ont aimé entendre aux lèvres des hommes.

Naïvement et voluptueusement impudique, elle disait la joie des

caresses.

--Avant de me marier, répond Noura, j’aurai peut-être le temps

d’instruire tes filles.

--Si leur père veut...

--Et les tiennes, Merïem?

--Cela m’est égal. Elles pourront apprendre à lire, peut-être, pour

faire comme moi. Moi, je lis le journal à mon mari, c’est ennuyeux de

lire; mais mon mari s’amuse et dit que ton beylik est fou.

--Toi, Louïz, que fais-tu de ton instruction?

C’est Merïem qui réplique:

--Elle s’en sert pour savoir la valeur de ses sultanis.

* * * * *

Contre la barrière qui entoure le sépulcre de Sidi Brahim, quatre êtres

étaient accroupis, tassés par l’ahurissement de la misère, quatre êtres

copiés sur les sinistres silhouettes que Loti peignit dans l’Inde.

Une larve humaine pendait à la mamelle vidée et flasque d’une femme de

vingt ans. Entre les genoux de cette femme, un garçonnet aux admirables

yeux de souffrance injuste, d’étonnement douloureux. La tuberculose et

le rachitisme déformaient ses jointures, recroquevillaient ses membres

où les chairs fondaient en plaies purulentes.

Une fille de quinze ans, sœur de la mère, et dont les bras étaient

couturés de cicatrices blafardes, se leva après un long colloque.

La bouffonne venait de mimer avec une passion cynique l’éternelle

aventure de deux amants, de la rencontre à l’étreinte. Les femmes

surexcitées approuvaient par des applaudissements frénétiques.

Les musiciennes,--joueuses de _bendir_, de _derbouka_ et de tambourins

continuaient le refrain et le rythme sur lesquels la bouffonne avait

dansé.

--Je te prie, dit la fille misérable à l’une des belles idoles de la

fête, je te prie... Nous sommes entrées, ma sœur et moi, pour un vœu.

Prête-moi un foulard; il faut que je danse afin que Sidi Brahim accepte

le vœu.

Le foulard flottant au bout de ses doigts, maladroitement, sans passion,

ni grâce elle suivit le battement des musiques aux saccades de ses

hanches maigres. Elle ignorait la danse maraboutique, sacrée, qui plaît

aux saints. Comme Photine saluant le Messie avec un chant de courtisane,

elle faisait ce qu’elle savait.

* * * * *

Noura s’était assise près de la misère de la femme et des petits. Elle

apprenait que le mari était en prison, compromis dans une affaire de

vol. Sous un gourbi croulant, les abandonnés vivaient d’aumônes.

--Il faut aller au dispensaire; on soignera cet enfant, dit Noura.

--Je ne sais pas le chemin, répond la femme. Je ne suis jamais allée

dans la ville.

Ainsi, hors les remparts à peine, des êtres vivaient et mouraient sans

même avoir désiré connaître ce que cachaient ces murailles.

Une voix aiguë s’élève, une de ces voix de tête suprêmement appréciées

par les Arabes. C’est celle d’une matrone presque aveugle, mais savante

en l’art de chanter. Elle commence un solo dans le silence des

instruments et de l’assistance.

J’ai crié que je t’aimais

Et qui m’a répondu,

O ma mère!

Si ce n’est le hennissement de mon cheval.

Les musiciennes heurtent les peaux sonores chauffées sur les kanouns.

Elles reprennent avec une ardeur contenue:

J’ai crié que je t’aimais,

O toi l’œil de mon visage

Et la salive de ma bouche!

Dans un nouveau silence la soliste dit:

Si tu ne m’aimes pas,

Ote-toi de ma présence.

Si tu m’aimes, ne serait-ce qu’un peu,

Fais-le moi connaître.

Les tympanons et le chœur scandent le refrain.

J’ai crié que je t’aimais...

Noura écoutait maintenant une créature exquise de charme jeune et de

malicieuse séduction qui lui racontait:

--J’ai été mariée une fois, pendant cinq jours, répudiée, remariée un

mois après pour la joie. On m’avait donnée à un vieux cheikh et j’aimais

mon cousin; mais je n’osais pas refuser d’épouser le cheikh à cause des

cadeaux qu’il m’avait faits. Seulement, pendant les cinq jours et les

cinq nuits où je suis restée dans sa maison, je ne lui ai pas permis de

me connaître. Dès le premier soir, je simulai la folie et chaque fois

que le cheikh voulait me prendre, je devenais comme une panthère

furieuse dans la forêt. Alors, le cheikh m’a rendue à mon père. Mon père

était fâché à cause de ma réputation. Il criait:--«Que ferai-je de toi?

Qui te voudra désormais?»--J’ai fait prévenir mon cousin. Il a

dit:--«Elle est folle, à mon oncle. Tous les gens le savent. Qui la

voudrait? Donne-la moi, c’est pour te rendre service...»--Tu comprends,

ô Mâlema, nous avons bien travaillé pour notre plaisir.

Elle s’éloigne, répondant à un appel des musiciennes qui l’adulent comme

toute la féminine assemblée, car elle a la réputation d’être une superbe

amoureuse et d’avoir autant d’esprit que d’amour.

Elle entonne une bizarre complainte devenue populaire. C’est l’œuvre

d’une prostituée emprisonnée après de hideux scandales et qui rima un

poétique plaidoyer de son innocence.

--La chanson de Yamina, murmure l’auditoire.

On chuchote les aventures de la belle, les révoltantes orgies qui furent

dénoncées dans cette koubba de Sidi Brahim, les tombes violées par de

macabres sorcelleries.

--Tout est vrai, affirme une vieille. Etant déjà menacée de la prison,

Yamina a fait voler au cimetière l’œil, la main et un morceau de la

cuisse d’une morte. Elle les a fait bouillir, sécher, piler, mélanger à

du kouskous que son amant Ali porta comme un cadeau aux juges pour que,

l’ayant mangé, ils fussent dans l’impuissance de condamner Yamina. On

l’a mise en prison cependant, mais sa peine sera légère.

Enfin les musiciennes commencèrent les litanies saintes.

Le chapelet des noms et des vertus des merabtin s’égrèna.

Soudain, une jeune femme s’élança,--celle-là même qui se refusa au

cheikh son époux.--Possédée d’un délire, debout devant l’orchestre, elle

s’agitait en mouvements d’abord cadencés qui s’accéléraient jusqu’à la

convulsion.

Elle n’avait pu résister à la sollicitation du nom de son saint de

prédilection.

Elle dansait, silencieusement enviée par les jeunes filles qui n’ont pas

le droit de participer à la danse pieuse. Ses talons nus rythmaient

exactement le battement des tambourins, la mélopée des chanteuses. Son

visage était nerveusement extatique. Toutes les prunelles s’attachaient

à elle. Le derouïche ne fumait plus.

Suivant la cadence, le buste de la danseuse s’inclinait et se dressait.

Le geste ailé de ses bras éployait la mousseline des manches larges.

Puis, sa tête ballotta, foulards défaits, chaînettes pendantes contre

les joues blêmes et mouillées. Un tremblement épileptique la saisit.

Elle continua sa danse à genoux et, bientôt, se renversa avec un râle...

Celles qui avaient soutenu ses convulsions épuisées, frottèrent ses

tempes avec de l’essence de rose. Elle but un peu d’eau, refit sa

toilette avec un soin méticuleux, se pencha sur le kanoun où le benjoin

brûlait et, le nom de son saint revenant dans les litanies, dansa

encore...

O notre seigneur Brahim, dors d’un sommeil ivre, parmi le poison des

parfums, l’ensorcellement du benjoin, le scintillement des joyaux, la

litanie des chants et la folie des musiques!... Dors, ô notre seigneur

Brahim!...

Les ferveurs trépident dans les fumées bleues... En quel temps et en

quel pays cette nuit étrange? A quels dieux sont dévouées ces vivantes

adorations? A ceux de l’Inde mystérieuse ou à ceux de Babylone et

surtout à toi, peut-être, Vénus-Astarté, l’amour... A moins que le

Prophète, sous les yeux extasiés du derouïche, ait convié les

paradisiaques danseuses autour de ton sépulcre, ô notre seigneur

Brahim!...

Le premier rai du soleil levant pénètre dans la koubba, réjouit au seuil

de la porte, les deux hommes somnolents, gardiens de l’honneur, de la

beauté et des richesses de plusieurs familles.

Le rayon détermine les formes des femmes aveulies dans l’hypnose après

l’énervement, ou dans la béatitude du sommeil matinal. Quelques-unes se

soulèvent, pâles, paupières épaisses. Des enfants geignent qui

s’embrouillent des bras et des jambes, mêlant leurs nudités. Un fou

entre, un garçon de seize ans, vêtu d’une seule gandourah déchirée,

maculée d’excréments. Dans sa main, quatre brins d’herbes fatidiques. On

se détourne de lui, mais nul ne le chasse; sa disgrâce le fit sacré.

Noura est sortie. Depuis des heures elle étouffait dans l’atmosphère

viciée. Elle est sortie le cœur lourd du secret de Mouni, le secret

révélé dans le crépuscule de la veille. Et voici ce cœur si triste dans

son amour, martyrisé dans ses tendresses, angoissé dans ses espérances,

le voici plus pesant d’un poids nouveau, de ce qu’on apprit cette nuit.

Le mari de Zorah est mort, brusquement, sans causes apparentes. La femme

qui raconta la chose dit aussi que les deux épouses du défunt avaient

été emmenées, la première par ses parents, Zorah par un berger...

Et Noura sait que Zorah a empoisonné son mari...

Elle entend de vieilles paroles de Claude Hervis--«La souffrance et

l’exaltation des unes, la révolte et la chute des autres, voilà

l’aboutissement de vos leçons.»--

Mouni, Helhala, Djénèt, Zorah...

Ah! la réalisation de son beau désir, que devient-elle? Courbée sur la

terre ingrate et dangereuse, elle laboure puis sème... Perdue au vent la

semence! Fleurie en floraison mauvaise! Etouffée par la graine ancienne,

germant et se développant malgré le passage du soc.

Richa est retournée aux traditions ancestrales, comme Djénèt, comme

Louïz et Merïem qui ont dansé toute la nuit, furieusement, en l’honneur

des saints.

Et Mouni voudrait revoir la zmala...

Noura jette un cri de détresse intérieure.

--A moi, Dieu du bien! S’il est vrai qu’une vie plus parfaite doit nous

posséder, si elle n’est pas le but illusoire des souhaits et du travail

des êtres d’âge en âge, à moi! Pourquoi mon amour trop grand, s’il ne

doit être qu’un instrument de ruine? Pourquoi ma volonté si elle est

vaine? O Créateur, détruis ta créature si tu la fis de telle sorte que

ses énergies et ses aspirations ne concourent qu’à des douleurs et à des

crimes!...

* * * * *

Elle s’est assise sur la margelle d’un abreuvoir, derrière la koubba.

Des voitures vont venir qui la ramèneront en ville avec les femmes.

Une vie active s’éveille dans le carrefour où bifurquent cinq routes.

Des chariots chargés de fourrage, qui sont comme des meules glissant et

oscillant le long des chemins, s’arrêtent, leurs attelages de bœufs

ruminant sous le joug.

Des charretiers jurent contre leurs mulets fatigués, arc-boutés sur

leurs jambes fourbues, refusant un dernier effort.

Des moutons arrivent en troupeaux, le bouton de la clavelisation à

l’oreille, destinés à l’embarquement. Museaux morveux, gris de

poussière, au sifflement des bergers, ils bêlent la peur et la

lassitude.

A l’ombre d’un frêne, un Kabyle vend des pastèques luisantes. Le soleil

monte qui change l’ombre de l’arbre, brûle les pastèques. Alors,

patiemment, le marchand prend ses fruits l’un après l’autre et les

transporte dans l’ombre nouvelle.

Des vaches maigres, des juments étiques s’abreuvent dans le bassin de la

fontaine, puis un poulain jaune, fantastique, bête bâtarde et affamée.

* * * * *

Oh! puissant ressort d’une nature obstinée! Avec la lumière croissante,

il semble que le visage de Noura a perdu de son souci. La force de sa

pensée répond à la muette supplique. Encore une fois, elle espère tout

du temps et de la conviction immortelle. Ne subsisterait-il qu’un épi de

froment parmi l’ivraie, que cet épi vaudrait l’effort du laboureur et le

prix de la semence. La prière matinale de Noura, maintenant est une

phrase de Job:

--«Mes espérances descendront jusqu’aux barrières du sépulcre et nous

nous reposerons ensemble dans la poussière...»

* * * * *

Une caravane passa... Quelques dromadaires que poussaient des bédouins

maigres, la peau tannée par le soleil du Sud et le vent de toutes les

errances. Sur les marchés du littoral, les grands sacs de laine rudement

tissée et teinte avaient laissé leurs charges de céréales pour se

gonfler de produits hétéroclites, pour de nouveaux échanges avec les

gens du pays des palmes, les Oasiens sédentaires. Au flanc des

dromadaires, les outres d’eau et de semoule, les tamis de crin pris à

Tunis, oscillaient. Sur le bât d’une chamelle suitée, un chat dormait

blotti parmi des étoffes. Un autre dominait l’amas des piquets et des

lambeaux de tentes nomades.

Mêlés aux pattes souples des animaux anciens, des chiens féroces

cheminaient, tenus en laisse, et de petits ânes dont l’un portait un

vieillard, l’autre un enfant nu, le troisième une femme drapée

d’écarlate, allaitant un nouveau-né.

Des adolescents, et des femmes encore suivaient. La plus grande, en

guenilles bleues, tête haute, profil puissant sous les tresses et les

anneaux barbares, marchait dans la poussière comme Sémiramis, sur les

terrasses d’onyx.

Un Bédouin, fils des guerriers numides, prononça une phrase d’amour

murmuré et un nom:--«Rekeïa...» Les yeux de la femme altière

étincelèrent sous l’orgueilleux abaissement des paupières et elle

sourit.

* * * * *

La caravane passa... avec tous les hôtes familiers des logis mobiles,

avec des reflets de l’immensité fauve et magnifique des horizons du

désert, théorie biblique, comme à la recherche de terres cananéennes.

Heureux celui qui peut s’en aller ainsi, emportant son ciel et sa maison

vers le lieu de son désir!...

* * * * *

Et dans ce carrefour, Noura symbolise la France enthousiaste et

généreuse regardant vivre ses fils nord-africains, les charretiers de

Malte et de Sicile, les Kabyles toucheurs de bœufs, les Bédouins

instables et, derrière les murs de la koubba, sur le sol de la conquête,

l’Islam virtuellement conquis...

La religieuse,--un parfait visage qui eût pu servir de modèle au Bernin

pour sa sainte Thérèse,--la religieuse causait avec la petite Mâlema.

Noura l’avait connue en d’autres temps et l’accueillait, au hasard d’un

voyage, avec une petite novice, Kabyle convertie.

--Ah! disait sœur Bénigne, je suis heureuse de vous voir à la tête de

cette mission de relèvement social. Vous souvient-il de la visite que

nous fîmes ensemble chez les sœurs blanches de C...?--Vous vous

réjouissiez de voir les petits enfants nègres, métis, Kabyles ou Arabes

des deux sexes, ayant perdu toute trace d’origine barbare dans leur

costume et même sur leur front devenu candide comme il sied à des

agneaux de Dieu.

--Je regrettais leur petit nombre et je souhaitais réunir un troupeau

considérable.

--Vous avez expérimenté vous-même ce que peut la parole civilisatrice

étayée par le bon exemple. Vous avez réussi.

Et Noura répondit doucement:

--Non.

La religieuse sursauta.

--Non, reprit Noura. Avez-vous oublié, ma sœur, que je m’inquiétais

d’une expression d’abêtissement et de volupté animale qui couvait dans

le regard des jeunes négresses, de la lueur à peine perceptible, mais

vivace, qui gîtait dans l’œil des petits musulmans convertis? Vraiment

ils ne chantaient pas les hymnes pieux et naïfs rien qu’avec des lèvres

de petits chrétiens! J’ai acquis cette expérience; pour réduire à zéro

ou à bien peu l’œuvre d’années dévouées et ferventes, pour rendre

impuissant et infécond le geste salutaire, il suffit d’une circonstance,

d’une influence ou d’un souvenir qui développe brusquement la lueur et

l’expression. Savez-vous le formidable pouvoir de survivance de

l’héritage des aïeux, de toute la race que chaque être porte en lui?

--Mais, fit sœur Bénigne, en admettant que beaucoup ploient sous cet

héritage, d’autres brisent le joug, se guérissent du mal de la

perversité et du mensonge, l’éternel mensonge des musulmans...

--Ma sœur, ma sœur, vous exagérez. Est-ce bien un véritable mensonge? Je

crois plutôt à une dissimulation impassible ou souriante en la forme,

dédaigneuse et vengeresse au fond. C’est une sorte d’orgueil dressé sous

l’humiliation du vaincu; une revanche qui consiste à égarer le vainqueur

dans des sentiers hors de la vérité. Les Grecs firent d’Ulysse un héros

parce qu’il avait le don de dissimulation. Cela n’empêchait pas le geste

noble et chevaleresque. Les Arabes ressemblent aux Grecs par plus d’un

côté.

--Je ne soutiens rien contre vos déductions et votre science, Noura Le

Gall. Mais, pour revenir au premier chapitre de notre discussion, je

constate combien fréquemment nos maisons religieuses recueillent d’êtres

détachés du grand navire de l’atavisme, ce routinier, et livrés aux

vagues du hasard.

--Ils ne se laissent recueillir que parce qu’ils sont des épaves. Un

coup de mer, la fantaisie d’une tempête, les jetèrent étourdis hors du

grand navire. Quand ils auront repris leurs sens ils rejoindront leur

bord.

--Vous êtes fatiguée et triste, Noura. Nombre de ces épaves deviendront

de chères petites élues comme sœur Cécile.

Elle se tournait vers la novice convertie qui souriait dévotement.

Sœur Bénigne reprit:

--Vous êtes une pessimiste, ma chère. Ce n’est pas en disant:--«La ville

est imprenable.»--qu’on fait des brèches dans les murailles.

Poussée par la contradiction, Noura répliquai:

--J’ai vu ici, trois petites indigènes aller à l’école d’un couvent de

votre ordre, trois filles d’un homme lettré, distingué, en apparence

ennemi de la routine. Elles étaient vêtues comme des pensionnaires d’un

tablier noir au col blanc; mais elles restaient coiffées d’un petit fez

rouge. Ce petit fez étant plus près du cerveau dominera toujours le

tablier noir; c’est le symbole de l’indestructible obstacle.

--A votre tour d’exagérer. Vous arrivez à conclure que nous semons parmi

d’irrésistibles ronces. Le Seigneur ne le voudrait pas.

--Nous ignorons le dernier mot de la volonté de Dieu, ma sœur. Se rendre

compte ne veut pas dire qu’on a perdu courage. Il faut semer quand même;

c’est l’universel et immémorial devoir des hommes: c’est le geste

initial,--conscient ou inconscient,--de toutes les civilisations. Mais

la moisson ne dépend pas de nous seuls; elle est soumise au soleil et à

la pluie, à la grêle et à la sécheresse; elle dépend de Dieu. Semons,

sœur Bénigne, semons puisque telle est notre mission terrestre: mais ne

concluons pas du fruit des semailles. Nous ne le verrons probablement

point. Et pas plus que moi vous ne savez s’il mûrira pour le bonheur

humain d’un peuple.

--Bonheur humain! Que faites-vous du salut des âmes?

--L’affaire de Dieu.

--Et la nôtre, ma chère... Sœur Cécile, entendez-vous? De belles

conversions sincères et édifiantes ou le simple relèvement moral d’une

foule prouveront la bonté de notre ouvrage.

--A mon tour je convertirai les autres, murmura la novice avec onction.

--O petite convertie, songeait Noura, les lumières, les ors, les chants

et l’encens qui a l’odeur du benjoin t’exaltèrent; d’autant mieux que tu

avais souffert une enfance misérable. Mais es-tu prise au fond de ta

conscience? Tes sens furent réduits par une volupté mystique; puis, tu

n’es pas une Arabe au sang d’intraitable vagabond; tu es une Berbère

ayant peut-être un aïeul Gaulois. Sois libre quelque jour où un vent

chaud soufflera du Sud, où tes yeux et ta peau brûleront... Si la voix

d’une raïta sauvage ou de la ghesbâ langoureuse,--du hautbois fanatique

et de la flûte pastorale,--se fait entendre qu’adviendra-t-il?...

La novice au visage d’adoration avait des lèvres qu’on eût plus

facilement vouées aux baisers qu’aux prières et ses mains faisaient

mieux songer à de frémissantes caresses qu’à l’égrènement du rosaire.

--Ma chère Noura, dit affectueusement sœur Bénigne en quittant la

Mâlema, vous êtes dans une période de lassitude. Je sais pour vous un

exemple qui agira avec plus d’efficacité que mes paroles. Allez rendre

visite à mon amie, la veuve du commandant Soer[38].

[38] Celle dont il s’agit est morte tandis que s’imprimait ce livre.

L’auteur veut ici saluer son souvenir de l’expression d’un

douloureux regret.

--La touchante héroïne des «Gens de Poudre» d’Hugues Le Roux?

--Elle-même; c’est-à-dire, non l’héroïne fantaisiste du romancier, mais

une femme de race, simplement exquise.

--J’irai.

La petite gare esseulée au bord d’un lac, la carriole attelée d’une

jument jaunâtre, la route qui conduit dans la brousse où vit madame

Soer.

Noura, Mouni et un conducteur au parler provençal sont dans la carriole.

Des douars étalent le diss noirci de leurs gourbis. A l’écart d’un

troupeau de chèvres, un mulet gris somnole; de façon mélancolique et

cordiale un chien à tous poils hurle contre son museau.

Les collines ont un maquis de lentisques pomponnés de baies rouges, et

des lianes épineuses unissent un parfum âcre à l’esprit flottant et doux

des narcisses pâles.

Des troncs de chênes-lièges brûlés jalonnent les croupes. Le conducteur

conte comment il y avait là des forêts épaisses, vénérables, hantées par

les fauves, riches d’écorces. Un jour cinq foyers d’incendie

s’allumèrent à la frontière tunisienne. Les flammes chevauchèrent et

bondirent avec le sirocco. Le soir, le feu avait dévoré le pays. La

forêt est morte; il reste le maquis repoussé que broutent les chèvres.

Mais, dans un paysage épargné, voici la grandeur des chênes géants aux

rudes tuniques passementées de lichens.

Une maison esseulée s’ouvre.

--Je vous attendais, je vous souhaitais même depuis la lettre de sœur

Bénigne. Soyez la très bienvenue. Ce n’est point ici un palais. Je ne

peux pas vous offrir l’hospitalité ensoleillée de mon pays de palmes et

de lumière, pas plus que je ne pourrais retrouver en moi la joie du

temps passé, mais mon cœur vous accueille.

Ainsi parle la veuve du commandant Soer. Et Noura s’incline, et Mouni

baise les mains de cette fille des Chorfa Fatimites, princesse musulmane

sur qui passa le baptême chrétien.

Puis, sous les chênes, madame Soer serrant la main de Mouni et

s’appuyant au bras de Noura, ce furent de longues paroles dans

l’intimité d’une sympathie spontanée.

Le souvenir du commandant héroïque était évoqué avec le parfait amour

des jours enfuis. La créature de rare et délicate exception qu’il avait

prise à l’Islam avait su profondément et d’un cœur compréhensif être la

femme et la fille qu’il initiait à un monde nouveau.

Mais le malheur était venu; l’époux dormait dans cet oasis du territoire

sahari qu’il créait au temps du bonheur et, après le cruel abandon des

palmes chères, la noble veuve vivait en forêt près de sa fille mariée.

Elle avait des larmes et des sourires de réminiscences attendries. La

figure brune sous la blancheur des cheveux crêpelés s’altérait ou se

détendait. Et c’étaient des choses dites dans un parler pur de grande

dame où l’accent arabe ne demeurait que comme une musique.

--Si vous saviez, enfant, combien j’ai étudié dès le premier maître que

mon mari me donna! Pendant que, toujours aux chemins d’avant-garde, il

faisait de longues randonnées sahariennes, je m’efforçais d’apprendre

vite et beaucoup. Le secret de mon ardeur était dans l’amour, cet amour

nuancé de filiale gratitude qu’il avait su m’inspirer. J’ai connu sœur

Bénigne. Avec elle je suis devenue chrétienne. C’était la religion qu’il

me fallait et qui me rapprochait davantage du monde de mon compagnon...

Et mon compagnon a fini son voyage... Il repose près de ma mère la bonne

musulmane; car il est de bons musulmans et, parmi eux, des mères pieuses

et justes qui ne se bornent pas à répéter seulement les prières

rituelles, mais qui savent instruire leurs filles pour tous les devoirs

futurs. Elles savent leur montrer la vie et leur apprennent à y aplanir

les routes par l’énergie ou la soumission.

Elle nomma la générale Marmier,--une Arabe aussi, conquise par l’amour,

ce conquérant plus souvent victorieux que la simple tendresse ou la

raison. Elle s’apitoya sur la misère des Bédouines, mais avec une pitié

toute chrétienne et raffinée. Faire des femmes de ces femelles, quel

beau, mais grand labeur!

--Je le sais, murmurait Noura.

--Sans doute, vous le savez, chère et courageuse enfant. Ne faiblissez

pas. Le bien sera le fruit de votre effort. Nous savons tous ce que sont

l’ingratitude et la déception; pour quelques coupables on ne condamne

pas un peuple.

--Et si ces coupables incarnaient l’esprit même du peuple? Si, pour la

cause du bien, on ne pouvait citer à la barre que quelques trop

rarissimes exceptions?

--Ce ne serait pas une raison de ne plus agir. Dans la masse obscure,

des exceptions encore attendent la lumière.

* * * * *

Mouni n’avait écouté que les souvenirs de madame Soer. Elle avait

découvert avec joie que le commandant avait l’âge de Claude Hervis quand

il aima la petite Arabe... Le délai demandé par Noura n’était pas

expiré; Claude pouvait encore revenir... Mouni se pencherait sur la

terrasse et guetterait dans les ruelles creuses l’écho des pas

reconnus...

* * * * *

Pour Noura, elle emporta de la maison forestière une âme vivifiée. Elle

se fit un nouveau serment.

--Je ne veux plus que rien chancelle en moi. Que ma foi dans le bel

aboutissement reste entière! Il se peut que ma vie ne soit pas assez

longue pour parvenir; mais je laisserai le flambeau de mon expérience

pour guider ceux qui viendront après moi, avec la possibilité

d’appliquer un système plus vaste et plus efficace, dérivé du mien,

peut-être. J’accomplis dans les limites de mon champ d’action, de la

volonté et de la résistance humaine, mon travail de précurseur et

d’annonciatrice. A d’autres appartiendra le soin d’affirmer et de

généraliser la doctrine.

Le dispensaire... Une vieille koubba désaffectée, dortoir militaire au

temps de la conquête, bien communal et infirmerie aujourd’hui. Une

doctoresse y dirige une clinique et donne ses soins aux femmes et aux

enfants indigènes.

Noura est allé chercher la malheureuse mère et les petits vus le soir de

la fête à Sidi Brahim. Elle les amène à la consultation.

Des clientes et leur glapissante progéniture envahissent la cour.

Par les escaliers accédant à une coupole où s’accroche une vigne

séculaire, la Mâlema voit descendre la bouffonne habile en l’art de

mimer le poème de la vie. La bouffonne bavarde avec les habituées, très

petites bourgeoises, femmes du peuple ou prostituées; car les filles de

bonne maison ne vont point au dispensaire. Avec un esprit aiguisé la

bouffonne déchire des réputations.

Noura a présenté ses protégés à la doctoresse et la félicite de

l’installation de son infirmerie.

--Ah! mademoiselle, il y aurait mieux à faire, mais l’argent manque.

Enfin, c’est un commencement. Je n’ai que trois malades pour le moment.

Le danger c’est que, guéries, elles ne veulent pas partir, étant pour la

plupart des abandonnées. Et, puisque j’ai cette occasion de vous

entretenir, que je vous dise; en faisant la leçon aux futures mères de

famille que sont vos élèves, persuadez-les de ne pas tuer leurs enfants

avec de l’opium. Regardez.

Elle montre un nourrisson comateux étendu sur les genoux de sa mère et

dont les yeux ouverts ne voient point.

--Voilà! s’écrie la doctoresse. Pour que l’enfant ne trouble pas le

sommeil maternel on lui donne des décoctions de pavot et, celui-ci

devenant insuffisant à la longue, on use de l’opium. Cela d’ailleurs

sans la moindre intention mauvaise. Je m’insurge et prêche contre la

dangereuse pratique, faisant son procès devant les intéressées, mes

confrères et tous ceux dont la bonne volonté veut l’amélioration des

musulmans. Le procès ne doit-il pas être gagné?

--Certes, répond Noura; mais vous savez combien sont longues les

généreuses campagnes.

Elle tressaille. Des mots saisis dans un bavardage la font

pâlir.--Oureïda bent Derdour va mourir.--

Elle sort. La maison des Derdour est voisine. Elle heurte à peine,

pousse la porte brusquement... L’amertume et l’ombre du deuil anticipé

sont déjà dans ce logis.

Dès le seuil de l’appartement où la douleur des femmes est encore

silencieuse, Noura ne voit que la marmoréenne figure d’Oureïda.

* * * * *

O «petite rose», pourquoi les jeunes corps sont-ils si débiles qu’ils ne

peuvent porter longtemps le poids des âmes lourdes, trop lourdes de sucs

nombreux, de parfums essentiels et graves?

O «petite rose», si tu devais mourir parce que ton âme était comme une

aile qui s’ouvre et s’élargit, prête à l’envol sacré, immense; comme une

large fleur épanouie dont les pétales vont essaimer; comme le fruit mûr

et savoureux qui se détache de l’arbre; ô «petite rose», si tu devais en

mourir, pourquoi n’avons-nous su te faire une âme légère, tranquille

comme une aile fermée, fraîche comme une fleur à peine entr’ouverte,

attachée à l’arbre comme le fruit vert? Pourquoi n’as-tu pas possédé

seulement l’âme de tes aïeules?

Nous entendons un chant terrible et doux, le chant de la Mort en marche.

Elle a préparé les sombres noces de ton printemps. Hélas! hélas! hélas!

qu’une saison est courte!... Si un monde s’évanouissait après une seule

saison, l’Univers se révolterait. L’Univers se révolterait et les Dieux

repentants, devant la juste colère des hommes, ranimeraient le monde.

O Dieux! ceci est inique; la fin d’un enfant. Pour nous, la vie de cet

être était aussi vaste et précieuse que celle d’un monde: ranimez-le!...

Les Dieux sont sourds. L’Humanité le sait. Elle ne dénombre plus les

planètes mortes, les soleils éteints, les âmes enfuies, les corps

dissous. La voix de la révolte, la clameur désolée ne couvre pas le

chant terrible et doux de la Mort en marche... Elle vient au printemps

sans que l’émeuvent les promesses de l’été. Elle vient en été sans

entendre les désirs de l’automne.

Elle vient...

* * * * *

Oureïda dormait... Dans ce sommeil elle commençait à mourir.

Noura se pencha, cherchant avec angoisse le souffle léger, puis elle

s’assit au bord des tapis sur lesquels reposait son amie et des larmes

creusèrent ses joues.

Mais Oureïda ouvrit les yeux. Elle ouvrit les yeux, vit le muet

désespoir des femmes de sa maison, l’angoisse de sa mère. Elle sentit

les pleurs de Noura sur ses mains... Elle eut cet intraduisible sourire

de ceux qui savent et qui acceptent.

--Tu es venue, ô Mâlema, et tu pleures. A quoi cela servira-t-il, je te

prie?...--Elle ébauchait un geste de lassitude.--A quoi sert la science

puisqu’elle n’empêche pas de mourir?...

* * * * *

Elle reprit lentement:

--Le ver qui me rongeait la poitrine a fini... Vous fermerez mes yeux

avec des caresses... Vous me laverez doucement. Mes longs, longs

cheveux, vous les dénouerez et vous les laisserez dénoués pour qu’ils

m’enveloppent dans le tombeau. Vous me mettrez les bijoux des jeunes

épousées, la robe neuve de brocart mauve et, sur ma tête un seul foulard

aux franges d’argent...

Elle attira Noura contre sa bouche et murmura à la faveur des sanglots:

--Je ne crois plus au Koran, je ne crois pas à l’immortalité; je n’ai

pas voulu d’autre croyance parce que, avant tout j’étais une Arabe

fidèle à sa race. Il y avait trop de choses dans mon cœur et dans ma

tête; elles m’ont tuée...

Elle dit encore, et l’effroi fluait dans ses larges prunelles.

--Je n’ai pas peur de la mort; mais c’est la première nuit dans l’ombre

du tombeau qui m’épouvante... Elle doit être si longue et personne ne

sera près de moi! Fait-il froid dans la terre?... Je m’habituerai...

* * * * *

Oureïda est morte.

* * * * *

Déjà la nouvelle bondit de terrasse en terrasse. Les pleureuses et les

ensevelisseuses accourent. Elles accourent pareilles aux corbeaux qu’un

cadavre fait voler des quatre horizons...

Elles sont si habiles que prompte est la funèbre toilette. Et voici

Oureïda, ses ultimes désirs accomplis, échappant à l’horreur étroite du

suaire, enlinceulée d’une robe de brocart et de sa chevelure

fabuleuse...

Oh! la beauté suprême de la plus belle des Endormies pour l’éternité!...

* * * * *

Maintenant, criez, ô pleureuses! Vous toutes, femmes qui l’aimiez,

déchirez vos visages avec frénésie! Que les pleurs se mêlent au sang des

joues lacérées; qu’ils deviennent des larmes rouges, brûlante offrande à

la morte blanche au tendre linceul. Que les déchirures soient profondes,

qu’elles flétrissent longtemps votre charme, ô vous qui vivez encore!

Toi, la Bent Fraîchichi, chante selon l’usage, un chant digne d’Oureïda.

O infidèle sorti du tombeau, que vois-tu?

Le monstre au souffle pourri te frappe

Avec des paroles obscènes.

Tu demandes son nom, il répond:

--«Je suis ton ouvrage,

«Le mal que tu as commis.

«Je l’ai porté durant ta vie;

«Toi, désormais, porte-moi!...»

O croyant levé d’entre les morts, que vois-tu?

--«Je vois les vierges qui n’enfanteront point,

«Celles qui ne savent rien de la terre,

«Si ce n’est l’amour.

«Je vois ma mère, mes femmes et mes filles;

«Elles vont, rassasiées de bonheur,

«Aux sources de lait et de miel,

«Par des chemins de diamant...»

La Bent Fraîchichi se livra toute à son inspiration.

Oureïda, ô Oureïda!...

Nous nous souviendrons de tes yeux,

Tes yeux plus noirs que le herkous[39].

Quand tes yeux s’ouvraient,

Le soleil fuyait ta maison, pâle de jalousie,

Oureïda!...

[39] Fard noir pour les sourcils.

Oureïda, ô Oureïda!...

Nous avons bu à la fontaine de ton cœur;

Nous nous souviendrons du parfum de l’eau,

Plus doux que celui de la fleur d’oranger...

Et nous ne boirons plus à la fontaine de ton cœur,

Allah!...

Par Dieu! Oureïda, la source est-elle tarie,

Que ton cœur ne souffre plus quand nous pleurons?

Tes yeux sont-ils rongés par l’ophtalmie

Qu’ils se cachent sous tes paupières quand nous les demandons?

Ma petite colombe, ô ma petite colombe,

Le pigeon amoureux voulait venir vers toi;

Ma petite colombe.

Tu ne sais pas comme il chante bien!...

Oureïda...

Oureïda, ô Oureïda!...

Le pigeon ne veut pas chanter;

Avec nous il pleure;

Il pleure Oureïda...

La colombe et la petite rose.

Tous les gens savaient qu’elle était belle comme la pleine lune,

Odorante et douce comme l’anis,

Tous les gens le savaient...

Tous les gens le savaient qu’elle était grande comme le palmier

Et souple comme la vigne enroulée aux colonnes de la maison.

O hommes, lequel d’entre vous pourrait dire:

--J’ai fait rougir la «petite rose».--

Son front était comme la neige du Djurdjura,

Sa pensée claire comme l’eau des nuages.

Oureïda, ô Oureïda!...

Deux palmes sèches virent au vent sur un tumulus de terre rouge, au

cimetière musulman.

Le monument rituel n’est pas encore édifié sur la sépulture d’Oureïda

bent Derdour; mais la morte a déjà passé sa première nuit redoutée dans

le tombeau.

Balancée au pas des porteurs, sur la civière recouverte d’un voile vert

que soulevait un cercle de bois, afin de cacher aux regards les formes

féminines, on l’a portée accompagnée par une multitude. Une multitude,

car sa réputation de beauté, de bonté, de grâce et de sagesse était

connue et louée par toute la ville arabe. Les jeunes gens pleuraient de

songer qu’elle n’était plus.

Sur le cadavre sans cercueil, suivant la coutume, on a posé deux

planches. L’argile a comblé la fosse et les imans ont dit les prières.

Tous les jours, pendant longtemps, à des heures différentes, le père

avec ses amis et la mère avec les parentes et les intimes, viendront

prier et visiter la tombe d’Oureïda. Ils parleront d’elle et l’oubli

n’atteindra pas leur mémoire.

Ce matin, comme Noura Le Gall vêtue de noir franchissait la porte du

logis en deuil, un homme l’a croisée dans la pénombre de l’antichambre,

un homme au visage pâle et douloureux. Elle a reconnu le père. Il ne l’a

pas saluée. Le mari de Lalià, la petite Française,--qui redouble d’amour

et d’attentions pour sa femme afin de la consoler un peu,--répondit

comme à regret aux paroles de la Mâlema. Ils la jugent coupable.

Et Noura est venue au cimetière, douloureusement.

Elle est seule dans du soleil. L’odeur de la terre fraîchement remuée

lui fait mal. L’esprit d’Oureïda entend-il la pensée triste comme un

remords?

--Si je fus pour une part dans ton trouble, dans ton inquiétude et ton

incrédulité, pardon «petite rose». C’est une chose cruelle en vérité que

de faire du mal en souhaitant le bien. Claude Hervis, pourquoi n’ai-je

pas pris garde à l’avertissement de ce philosophe?--«Ménagez-le.

Laissez-le dans sa solitude. Voulez-vous le briser entièrement? Il s’est

fêlé comme un verre où l’on verse un liquide trop chaud,--et il était

d’une matière si précieuse![40]»--

[40] Nietzsche.

La fêlure s’est élargie jusqu’à la mort... Ah! le châtiment n’est-il pas

plus grand que la faute!...

Avant la leçon, Noura compta ses petites brebis. Il manquait Mimi.

Les leçons étaient plus simples et plus brèves depuis la mort d’Oureïda.

Dès la fin de celle de ce jour, Noura fut chez les parents de Mimi.

L’enfant avait un peu de fièvre; mais elle courut vers la Mâlema.

--Emmène-moi promener. O ma mère, laisse-moi aller avec elle; je

guérirai.

Elles sortaient et rencontraient le père. C’était un lettré. Il tenait

un journal et donnait à Noura les dernières nouvelles d’un Maroc

sanglant. Après les Beni-Snassen révoltés, les charges de Casablanca qui

avaient fait tant de victimes et de héros, les harkas fanatiques des

Berabers montaient du Touat et du Tafilalet. Encore une fois le Sud

Oranais sentait la poudre et le massacre.

Claude Hervis, dès le début des hostilités avait énoncé son

opinion.--«Le premier geste sanglant fut provoqué par la peur,

disait-il. Depuis longtemps, la pensée islamique de ceux du Maghreb

s’inquiétait de l’envahissement de l’Europe. Elle préconçut

l’extermination sous le talon du progrès. Des voix chuchotèrent, un

regard provoqua, des voleurs surgirent en quête de rapines. Une heure

écrite était là. Le vent des _nefras_[41], des razzias, le goût du sang

et des luttes incessamment renouvelées de sultan à partisan, de maghzen

à tribus, grisèrent le peuple et réveillèrent d’autres appétits. Puis,

le Maroc moyen-âgeux se méfiait d’un souverain faible et trop moderne;

les grands brigands et les prétendant soufflaient la guerre,

promettaient la victoire, l’honneur et le butin.»--

[41] Émeutes.

Devant la lenteur des premières représailles et aux discours de certains

quotidiens, souvent, Noura s’était exaspérée dans une belle exaltation

chauvine. Elle rêvait insensément d’une chevauchée victorieuse, d’un

splendide galop épique de nos cavaliers, avec des armes luisantes, des

drapeaux claquants; un galop qui dispersait les rebelles, les terrifiait

et les éblouissait jusqu’à la soumission spontanée, au vertige qui

ralliait tous les cavaliers ennemis sous le drapeau tricolore de cette

guerrière fantasia.

Noura était trop Française et indépendante pour admettre volontiers les

concessions de bon voisinage, l’imbroglio des considérations et des

susceptibilités internationales. Les récentes opérations plus libres et

les engagements fougueux la rassérénaient. Mais, pour un petit soldat

rencontré dans la rue, pensant que demain peut-être il serait là-bas,

râlant, poitrine trouée pour avoir obéi au devoir et à l’élan de sa

bravoure, une sensation violente et douce étreignait son cœur. Elle

vouait une admiration émue, une fraternelle et fière tendresse à ce

soldat qui souriait si simple, sans arrière-pensée parmi le va et vient

des civils dont il défendait la quiétude. Et elle détestait ces civils

de n’être pas soldats et de commenter sans passion les événements

meurtriers.

* * * * *

Le père de Mimi, Si Lakhdar parlait avec un accent impersonnel.

--Ah! ces Berabers, ce sont des lions qui montent du désert.

--Tu te trompes, répliqua la Mâlema, ce ne sont que des chats sauvages.

--Les chats sauvages sont mauvais quand ils sont nombreux.

--S’ils sont las de vivre, les légionnaires, les spahis et les goumiers

les attendent.

--Ceux-ci voudront-ils toujours se battre contre des musulmans?

--Ils se battront parce que leur mère ordonne, la France, dont ils sont

devenus les fils.

Les yeux de l’Arabe se firent plus vagues, mais Noura les sentait

brûler.

--Les Berabers ne veulent pas la France. Ils préfèrent rester semblables

à leurs pères et à leurs mères. Qui a raison?... Regarde-nous.

La petite Mâlema se redressa.

--Je regarde. Vous êtes heureux. Vous le serez davantage en vous

rapprochant encore de nous. Nous vous avons délivrés et consolés de vos

chefs turcs. Nous avons dit:--«Vous êtes nos frères.»--Et nous avons

agi. Notre Gouvernement a pris souci de vous comme un général de ses

soldats favoris. Il savait que vous aviez souffert, il voulait vous

faire oublier la souffrance, vous traiter comme des égaux. Le

nierez-vous? Quiconque ne se souvient pas d’un bienfait est indigne de

sa religion.

Si Lakhdar eut un sourire ambigu.

--Dieu connaît tout. Il juge et il est miséricordieux. Il en existe

comme le Gouverneur de ce temps, comme toi et quelques autres qui sont

pour le bien et la justice,--sur eux la bénédiction!--Ces justes

pensent:--«Les musulmans sont des hommes et ils étaient des

seigneurs.»--Mais combien hurlent:--«Ce sont des chiens qu’il faut

abattre, des serpents qu’on doit écraser.»--Que répondrons-nous à ces

chiens d’un autre pays qui sont venus aboyer sur nos terres?

--Vos terres sont à eux, à nous, comme elles furent à vous; par droit de

conquête. Mais fermez l’oreille aux hurlements stupides et pardonnez,

n’y aurait-il qu’un seul juste.

Le père de Mimi avait encore des griefs.

--Vos colons ont pris les pâturages de nos tribus. Les gardes forestiers

défendent l’inutile broussaille des forêts. Le procès-verbal étrangle le

fellah et les troupeaux ont faim.

Noura savait bien cette plainte quelque peu justifiée, cependant elle

répondit:

--C’était le droit du vainqueur de disposer à son gré de la terre

conquise. D’ailleurs nous n’avons pas réduit votre bétail à la famine;

il reste des prairies et des maquis. Si nous défendons la forêt, c’est

que vous êtes de grands destructeurs contre lesquels on doit sévir. Il

suffit du moindre besoin de pâturage nouveau ou d’une rancune pour qu’un

incendie s’allume dans une boule de mousseline, arrachée au turban d’un

berger, cachée sous des feuilles sèches; dix mille hectares de forêt

flambent et une fortune s’en va en cendre et en fumée.

--Mais tu sais bien qu’il y a des têtes vertes[42] qui mesurent

l’avancement au nombre des procès infligés; mérités ou non, que leur

fait cela!

[42] Gardes forestiers.

--S’il y en a, je les déteste et ce ne sont pas des Français.

Si Lakhdar, sa petite fille et la Mâlema avaient gagné la rue haute qui

domine la ville et s’achève en route sous des caroubiers.

L’Arabe passait sa main fine sur son visage de citadin dont les traits

s’épaississaient. Il caressa sa barbe noire et luisante, examina

attentivement une sardoine gravée de son nom et qui formait le chaton

d’une bague à son petit doigt.

Il se remit à parler.

--Je te dirai une histoire. Nous avions un champ où pâturaient les

troupeaux de mon grand-père et du grand-père de celui-ci. Des hommes

vinrent dont les concessions entourèrent nos terres. Peu à peu leurs

labours s’étendirent, entamèrent notre domaine. Un jour d’entre les

jours, ils eurent envie du domaine entier,--un de ces Roumis était

puissant près du beylik,--et le beylik nous dit:--«Allez-vous-en. Vous

serez payés.».--Des années, nous avons attendu l’argent. Les troupeaux

sont partis, vendus. Déjà l’usurier avait mangé le poil et la viande; il

a rongé les os. Quand l’argent est arrivé, il était à peine la valeur

d’un olivier. Il y avait si longtemps; le beylik avait oublié le chiffre

de sa dette.--Et cette histoire est celle de plusieurs. Ah! si quand un

Gouverneur est bon, il pouvait tout voir lui-même, cela n’arriverait

pas. Mais on lui cache la vérité, puis on l’accuse alors qu’il n’est

coupable de rien...

Sa voix devint mélancolique.

--Notre noblesse est finie. Mon père qui pouvait avoir des cavaliers est

devenu maquignon. Moi je suis taleb. Mes cousins font du commerce avec

les chrétiens et les trompent parce qu’ils ont été trompés. Ils

n’avaient plus d’argent; ils se sont faits marchands comme on se fait

voleur; ils sont au rang d’un M’zabi.

Il poursuivit fortement:

--Il y a beaucoup de marchands parmi les chrétiens. Et la France

n’a-t-elle pas assez de princes et de soldats que ce sont des marchands

qui la gouvernent? Mais je m’en irai! Je m’en irai dans le Sud, loin, là

où sont les aghas ou des Bureaux arabes avec des chefs qui n’ont peur ni

d’un cheval ni de la poudre, des chefs selon nos cœurs. Je préfère obéir

au sabre qu’à la balance. Je préfère le salut d’un officier à celui de

ton Président de la République. Un officier n’a pas peur de se battre,

tandis que ton président se cache dans Paris.

--Si Lakhdar, tu m’offenses, dit froidement Noura.

Il ferma ses paupières à demi. Il eut un accent très doux.

--Je t’ai dit ma pensée comme à un ami. Pardonne-moi de t’avoir

offensée.

--Je te dirai aussi ma pensée, reprit Noura. La misère ou la déchéance

ne sont pas la faute d’un seul. Il y a trop de paresse et d’ignorance

parmi vous; et pour être belle et riche, la vie exige le travail des

hommes.

--Le travail! Considère les fellahs aux pieds crevassés comme l’argile

sèche, aux membres maigres, griffés par les épines du labour.

--Le labour qui ne donne pas de peine et peu de moisson, à fleur de

terre, autour des jujubiers sauvages? Même ils hésitent à user de la

charrue française; il faut plus d’entretien et elle creuse plus profond.

Cela changera quand ils auront tous compris et voulu.

--Ecoute, ô Mâlema. J’en connais qui prirent la charrue française. Elle

obéissait mal aux mains arabes. Elle coûtait cher de réparations et

d’entretien, de harnais pour les bêtes. Le surplus de la récolte était

mangé deux fois. Alors, ils revinrent au bois dur ferré d’un peu

d’acier, au joug fait d’une branche qui se fixe au garrot des bœufs où

sous le ventre des mulets, avec un harnachement qui est un morceau de

sac, une corde de laine, des ficelles d’aloès. La charrue cassée, on la

répare avec le bois de la broussaille et rien ne mange la récolte en

herbe. Et je connais un gros propriétaire arabe,--de ceux qui restent ou

qui peuvent racheter des champs;--il pense comme le fellah.

--Ah! ton fellah n’est pas qu’un laboureur paisible. Il est pillard et

quelquefois assassin.

--Par vengeance. Tous les hommes ont connu la vengeance depuis les

premiers fils d’Adam.

--Je vois en tout et surtout le mal de l’ignorance. Le fellah n’a qu’un

pauvre labour à cause de l’ignorance; et il vole et se venge parce que

c’est un barbare qui ne sait pas discerner le geste défendu du geste

permis.

* * * * *

Il y eut un silence, puis les gazouillements de Mimi qui sautillait dans

le bruit fin de ses khelkhal.

Si Lakhdar dit encore:

--Mieux vaudrait apprendre la justice que la science aux hommes.

Ils revenaient vers la ville. Deux tirailleurs les heurtèrent qui

parlaient de femmes et empestaient l’alcool.

--Ils sont ivres, s’écria le père de Mimi. Voilà la caserne! On y oublie

les paroles du Livre... Ils sont ivres... Et vous voulez avec le service

obligatoire rendre tous nos fils pareils à ceux-là? Malheur! N’avez-vous

pas peur de la révolte? Prenez les portefaix, les sans-famille, les

Kabyles et les vauriens qui traînent; faites-en des soldats qui se

battront contre le Prophète même; mais ne touchez pas à nos fils! Ils

demeureront soumis, s’ils l’ont promis; mais ne comptez pas les obliger

à renier la face de leur père ni à tuer celui qui lève le drapeau des

batailles d’autrefois. Aaâ! Puisse la France être forte...

Et Noura les yeux en flamme, une belle colère au visage:

--La France sera toujours assez forte pour écraser tous les étendards

verts qui claqueront!...

* * * * *

Ils se séparaient désormais hostiles l’un à l’autre.

Et jamais Noura ne devait revoir Mimi...

«De la part de notre seigneur, le généreux agha Bou-Halim--que Dieu le

protège!--à Noura Le Gall, la Mâlema,--que le salut soit sur elle!--

«Et ensuite, apprends notre douleur et la volonté de Dieu.

«La volonté de Dieu est prompte comme l’éclair, forte comme le tonnerre

et terrible comme la foudre. La volonté de Dieu nous a abattu.

«Notre douleur est comme un précipice d’où notre esprit ne peut

remonter. Nos larmes ont formé un lac d’eaux amères. Cependant nous

avons accepté la volonté de Dieu, car Dieu aime la résignation.

«Et apprends le deuil et le malheur. Notre fille Fatime,--sur elle la

miséricorde et la récompense!--notre fille chérie a laissé «monter son

âme», il y a maintenant trois jours, au coucher du soleil, après la

prière du Maghreb.

«Elle voulait repartir pour retourner chez toi et chez notre fille

Mouni. Après avoir habité notre maison, elle voulait encore habiter la

tienne. Mais Dieu en avait décidé autrement.

«Elle est morte à cause d’une mauvaise fièvre. Le soleil a touché sa

tête, son sang s’est empoisonné, son esprit s’est égaré. Elle a parlé à

son mari mort et à toi, ô Noura. Elle est ensevelie dans le sépulcre de

ses pères, les saints merabtine et les anges l’ont récompensée.

«Et maintenant, il n’est pas une femme dont le visage ne saigne à cause

du deuil qui est pour tout le peuple. Et notre cœur ne se consolera pas.

«Elle était pieuse, son conseil était droit, et son rang près de Dieu et

des gens magnifiques. Elle était la dame des dames et le flambeau des

ténèbres...

«Et ensuite, apprends que tu recevras la visite de notre fils Si

Laïd,--que Dieu le protège!--Son message est de te donner les bracelets

de Lella Fatime, pour la mémoire de ton cœur et de tes yeux,--et ensuite

de te dire notre affection et notre désir.

«Et le salut sur toi, ô la nièce de notre fille préférée, à Noura Le

Gall, la Mâlema, et le salut sur Mouni dans notre cœur.

«Salut.»

Au heurt précis de l’anneau de cuivre, Doudouh la servante ouvre,

introduit le visiteur.

Et voici paraître Noura, pâle, si pâle de tant de larmes répandues pour

la mort plus cruelle par l’éloignement, pour la brutale épreuve

inattendue et pour l’angoisse de ce qui peut advenir encore.

En cet instant surtout, elle donnerait tout au monde pour retrouver,

même fugitive, la présence de Lella Fatime, de cette âme si différente

de la sienne, mais qui pourtant était son seul refuge familial.

L’expression de Si Laïd est bizarre et ses yeux ne fixent pas Noura. Des

reflets troubles passent sur sa figure qu’il voudrait immobile,

empreinte de la seule tristesse qui convient à un messager de deuil.

Il a posé sur le piano le paquet qui contient les bracelets de Lella

Fatime, ces anneaux d’une chaîne rompue.

La voix de Noura s’élève, frissonnante.

--Si Laïd, parle, fais-moi la grâce de ne pas attendre pour me dire...

Quel est le désir de Bou-Halim?

--Bien. Qu’il soit fait selon votre volonté. Mon père Bou-Halim est

vieux. Ses jours sont comptés. Il est malade et gangrené; sa fin peut

venir bientôt. Moi, j’ai levé un goum; les chevaux reniflaient à l’odeur

des batailles marocaines. Un chef n’est vraiment chef que là où on se

bat. Je pars. Mon nom sera dans les bulletins de victoire et partout où

l’on aura galopé et versé du sang. Mais je peux mourir aussi. Lella

Fatime n’est plus. Vous n’êtes pas de notre famille, Noura; vous avez

refusé d’en être. Mon père et moi, nous avons songé au sort de Mouni.

Mouni est une femme; il est temps qu’elle commence sa vie de femme et

connaisse un mari; car il n’est pas bon pour les jeunes filles de

demeurer seules et ce n’est pas l’usage en Islam...

Il ajoute doucement:

--Je suis venu chercher Mouni. Mon père l’a promise en mariage à notre

parent Cherïef-Soltann.

Noura chancelle. Elle a pressenti le coup terrible; mais cela n’empêche

point qu’elle en soit assommée.

Puis, elle crie désespérément:

--C’est impossible!

Si Laïd raille, conscient de l’étendue de sa revanche.

--Qu’est-ce qui est impossible?

Les prunelles de la petite Mâlema s’égarent et s’affolent sur une vision

lointaine... Les Grandes Tentes, les vieilles et les jeunes épouses, les

négresses, les Amourïat, les concubines, les antiques et révoltantes

promiscuités... Et Mouni sera là-bas, la proie d’un Bédouin!

--C’est impossible! Mouni ne voudra pas.

C’est l’ultime espérance.

Une colère marbre la face de Si Laïd.

--Elle voudra. Pourquoi préférerait-elle l’amour de l’un des vôtres à

celui d’un homme de sa race? Je sais qu’on objecte notre polygamie. Mais

nous n’avons pas dix maîtresses cachées, et tous nos bâtards sont

légitimés, et la négresse fécondée par notre amour ne reste pas une

servante; elle prend rang parmi les épouses; elle est la «mère de

l’enfant». C’est ce qu’on appelle un exemple de moralité, je crois.

Puisse-t-il servir au monde chrétien, ce dépravé hypocrite dont les

pères renient les enfants de l’amour.

--Ah! fait Noura, tu ne me prendras pas Mouni. Elle souffrirait. Je ne

veux pas...

Et c’est la voix de Mouni:

--J’ai souffert ici... J’ai tout entendu. Salut à toi, mon frère. Noura,

par ton cœur, laisse-moi partir ou je finirai par mourir comme Oureïda.

Mouni est lasse d’avoir vainement espéré, de s’être vainement penchée

sur l’ombre des ruelles pour guetter la silhouette attendue. Elle est

lasse du vœu stérile qui souhaitait _tant de choses dans le court espace

d’un mois_... Et il n’est advenu que des épreuves.

Elle s’adresse à Si Laïd.

--Je n’épouserai pas Cherïef-Soltann; mais je veux bien revoir mon père

et prier au tombeau de ma sœur.

Sur son petit visage décidé, au souvenir de Lella Fatime les larmes

coulent, sans contracter les traits ravissants.

Une folie s’empare de Noura. Elle voudrait se rapprocher de Si Laïd,

détruire un peu de la vengeance et de la fatalité en prononçant des mots

qui la livreraient au jeune homme. Ainsi, elle ne quitterait pas

Mouni... Mais elle se raidit, dans une révolte et une tension éperdue de

toutes ses fibres. Elle sent à peine les bras tendres et rebelles qui

l’enlacent. Elle entend à peine l’accent caressant et obstiné qui

murmure:

--Je reviendrai, mais laisse-moi partir maintenant ou je mourrai à cause

du chagrin...

Noura imagine un monstrueux oiseau, un oiseau de proie, envolé, ayant

dans ses serres prudentes une palombe grise. Et la palombe est ivre

d’espace et ne sait pas quel sera son martyre dans l’aire du

ravisseur...

Et puisque Noura ne peut tuer l’oiseau ni retenir la palombe, elle

voudrait que la porte soit déjà refermée sur Si Laïd, que déjà Mouni

soit livrée à cette revanche du destin arabe...

La colline dont la terre est rouge, dont les roches se creusent et se

déforment sous les pluies et les grandes rafales levées sur la mer. La

colline où les bleus iris fragiles affrontent le hérissement sauvage des

palmiers nains, des lentisques amers.

Près d’une grotte naturelle aux tons d’ocre et de sienne, un sanctuaire

sans coupole, badigeonné d’un bleu intense. Au seuil, la tombe d’un

saint.

Dans un gourbi de diss et d’épaves jetées à la côte, un Arabe solitaire

soupire ou chante des fragments de mélopées qui ne veulent rien dire et

n’ont ni commencement ni fin.

Des femmes pieuses donnent une fête au sanctuaire, isolé dans le vacarme

des houles ou le silence des rochers. Elles donnent une fête pour le

souvenir d’Oureïda bent Derdour auquel s’unit celui de Lella Fatime.

Noura est avec les femmes que sa douloureuse expression rend graves.

Elles savent mal la véritable raison de la douleur. La Bent Fraîchichi

allégua que ce pouvait être un chagrin d’amour et les autres ne

comprennent point qu’on soit amoureuse jusqu’à la souffrance. Elles ne

le comprennent point, elles qui subissent ou excitent les passions des

hommes, en toute force de malice et de liberté de cœur, ne se donnent

pas le souci d’aimer.

Au faîte de la colline, les bras noirs d’un sémaphore rayent un ciel de

soie tendre, à la vastité sereine. Une vache brame dans le jour tombant;

des chèvres se poursuivent, troupeau qui regagne un bercail éloigné. Un

petit berger achève la chanson de l’Arabe mélancolique.

Noura rêve, assise sur le tombeau du saint merabet. Elle se sent la

proie du pire découragement, celui que l’esprit fatigué approuve et

justifie.

Elle rêve de vous, ô féminines créatures du suprême Islam. Elle est

celle qui, tout éveillée et sans pouvoir magique a pénétré dans votre

royaume plein de sortilèges. Elle vous a connues, ô les Enchantées, les

Endormies au bercement de la coutume. Elle a vu votre quiétude en le

nonchaloir voulu de l’ancestrale tradition qui vous asservit doucement,

mollement, par la lente pression de l’habitude séculaire. Et vous êtes

depuis des ans si longs dans la perdurée d’anciens parfums, de liens

indestructibles ou dont le brisement est dangereux!

Elle a été punie,--savez-vous combien rigoureusement?--d’avoir osé

toucher vos hiératiques et séduisants visages, des visages d’idoles dont

on verrait l’âme illusoire à travers les prunelles d’émail... L’âme

illusoire ou l’âme dormante... O idoles, chères idoles de jadis et d’à

présent, quand on veut vous réveiller cette âme frémit, se dérobe,

rétractile, ou se débat et souffre jusqu’à mourir d’avoir essayé de trop

vivre. Souvent, elle double son instinct primordial d’une intelligence

trouble, d’un mauvais désir, et la petite idole arrachée à la sérénité

du temple roule dans la fange...

Et il se peut que le seul salut, ô profanées, soit le retour au

sanctuaire, dans l’ombre chaude, le doux clair-obscur musulman parmi les

encens attardés...

* * * * *

Mouni est partie hier. Noura partira demain. Mais elle n’ira pas vers

les Grandes Tentes hostiles; elle demeurera dans la ville de ses

amitiés, près d’une affection qui sache apaiser son mal et défendre son

courage contre l’anéantissement qui le guette après ces heures où elle

le sent crouler.

Et elle sera plus près de Mouni quand Mouni voudra revenir vers elle, si

Mouni revient...

Si Mouni revient... Oh! puisse la voix franque, la chanson apprise

parler en elle plus haut que la mélopée des champs d’alfa! Puissent

Mouni résister au vœu de son père, repousser l’union projetée et

Cherïef-Soltann, qu’on dit d’esprit noble et généreux, admettre la

résistance de cet enfant.

La Mâlema parle aux femmes:

--Je suis avec vous pour le souvenir et pour vous dire adieu. Je m’en

vais, pour un temps. Je ne sais pas la date de mon retour; ce sera celle

du retour de Mouni. Ma maison est vide depuis son départ et je souffre

de ne plus voir le visage de «mon enfant» parmi ceux de vos filles. Les

mères doivent me comprendre. Je désire que mes leçons ne soient pas

toutes oubliées et que vous me gardiez votre pensée. La distance n’y

fait rien; je serai toujours votre sœur. Vous êtes mes amies et vous

savez que je vous aime. Longue vie sur vous! Soyez récompensées par le

bien; car vous avez pleuré à cause de Lella Fatime et de ma douleur.

S’il plaît à Dieu l’absence sera brève et prochain le jour de la

réunion.

* * * * *

Et toutes s’écrient:

--S’il plaît à Dieu!...

Les endormies · 第 20 / 26 题