Le mariage de Richa, la «petite plume!...»

--Oui, dit la mère adoptive, nous voici pour te l’apprendre. Richa

épouse Saïd ben Hamzi.

--Ah! fait la Mâlema, je ne la verrai plus.

Elle savait la sévérité des coutumes dans l’aristocratique famille des

Hamzi; et que les femmes y naissaient et y mouraient sans avoir franchi

le seuil, excepté pour aller au bain, en voiture fermée, glaces

dépolies, voilées de doubles haïks. Et ce jour-là le _hammam_ était loué

pour elles seules et le personnel composé de leurs domestiques. Même

elles n’assistaient à aucune fête féminine dans les koubbas sacrées.

Mais jamais elles ne se plaignaient de l’absolue réclusion, la trouvant

digne de leur rang. Orgueilleuses, elles défendaient la vieille demeure

contre la visite des Roumïas.

--Je ne la reverrai plus... Richa est jeune pour se marier.

--Saïd aussi est jeune et sa mère est mon amie.

Noura appela la «petite plume».

--Longue et heureuse vie sur toi, _aïni_[20]. Prends mon présent.

[20] «Mes yeux», terme de tendresse.

Elle mit au bras de la fiancée de treize ans l’anneau d’or qui cerclait

le sien.

--Tu ne connais pas celui qui te veut pour femme?

--C’est défendu.

Mais les yeux de la «petite plume» pétillaient malicieusement. Les

moucharabiehs ne sont pas si hermétiquement clos qu’on ne puisse voir à

travers. Les voiles ne sont pas si épais qu’on ne puisse, entre les fils

de la trame, considérer le visage du jeune homme qui passe.

--Va jouer, Richa, et tâche plus tard, de ne pas oublier tout ce que je

t’ai appris.

--Dieu lui accorde un bien pareil au mien! s’écrie la mère

adoptive;--cinquante années de vie douce avec le même époux!

Lella Guemara reprit la parole.

--Je sais ton œuvre et que tu travailles pour le bien, dans ta pensée, ô

Mâlema. La science est bonne; c’est par la science que je règne dans ma

maison; mais c’est une science selon l’Islam.

--La suprématie sera plus grande encore quand au savoir islamique

s’unira la connaissance des choses d’Europe. Les musulmanes de demain ne

seront plus des esclaves, des humiliées ou des endormies derrière les

murailles et les lourdes portes. Elles auront le droit d’élever la voix

pour exprimer leur volonté, toutes, sans exception.

Le sourire de Lella Guemara se fit mince et froid. Sous la politesse

exquise, on sentit sourdre l’hostilité.

Elle prononça une phrase du Koran:

--«Le salut de la femme est dans l’humilité aux pieds de son mari.»

--Tu domines le tien,--je le devine. Pourquoi?

--C’était écrit.

--Ce sera écrit pour toutes. Toutes deviendront les égales du maître

d’aujourd’hui.

Lella Fatime intervint:

--L’égalité sera plus difficile à obtenir que la supériorité.

Et Lella Guemara exprima la grande objection, la crainte latente qui

faisaient adverses celles qui auraient pu aider à l’évolution morale.

--Quand nous serons toutes savantes, plus de supériorité; nos maris et

nos pères ne préféreront plus l’avis de l’une à l’avis de l’autre. Si

mon époux a trois épouses, je serai confondue avec elles, et si pas une

tête ne veut se courber la guerre sera dans la maison.

Dans sa maison sévère, elle n’était prépondérante et écoutée qu’en vertu

de l’exception. Plusieurs régnaient par leur science amoureuse; elle

était des très rares qui dominaient par le savoir.

Noura répondit:

--Avant longtemps, l’égalité s’imposera comme une loi.

--La loi persuade mal, répliqua la mère de Richa.--Et son sourire se

nuançait sur celui de sa sœur.--Nous avons mieux que la justice et que

les lois pour obtenir; nous avons la ruse, l’amour et la vénération de

nos fils.

Lella Fatime donna son avis:

--Les bonnes mœurs françaises sont belles et sûres. Elles m’ont assuré

un bonheur que la mort seule a pu finir.

--Tous les Roumis ne sont pas le colonel Le Gall.

Lella Guemara parla sentencieuse:

--Le mal est dans tous les peuples; il est dans le monde depuis les

premiers fils d’Adam. Comptez les plaies du cœur musulman et comptez les

plaies du cœur chrétien. Dieu est juste; il n’a pas blessé l’un plus que

l’autre. Quel bien résultera-t-il pour nous de ressembler aux

Françaises? Sont-elles parfaites que nous cherchions à les imiter?

Ont-elles moins de péché et moins de mensonge? Toi, Mâlema, tu pourrais

être une _merabta_[21] si tu devenais musulmane; tu possèdes la science

et un cœur clair. Mais tes sœurs sont-elles tes pareilles?

[21] Maraboute.

--Beaucoup. Et beaucoup sont meilleures que moi.

--Ne le crois pas! Elles sont troupeau comme nous, bonnes et mauvaises,

et nous savons leur chemin caché dans les rues sombres, les maisons où

ne les attendent pas leurs époux.

--Soit. Laissons le péché. Mais, insista la petite Mâlema, il y a parmi

vous des femmes de bien qui ont besoin de soleil et d’indépendance, qui

souffrent du voile et du logis fermé telle une prison. Elles désirent la

liberté.

La voix absolue de l’Arabe certifia:

--Elles désirent avec la bouche seulement. Elles sont comme les enfants

qui veulent ce qu’ils n’ont pas, tout ce qui leur serait fatal. Mais on

pense et la sagesse revient. L’anneau fut préparé pour le doigt qui le

porte; le doigt était destiné au poids et aux ciselures de l’anneau. Les

bijoux arabes vont mal aux Roumïas et les bijoux des Roumïas ne sont pas

beaux pour nous.

Des rires enfantins fusèrent dans la cour.

Le front de Lella Guemara devint gravement doux et sombre.

--Il se peut aussi, Mâlema, que tes discours troublent celles qui

ignorent la vie et qui n’ont pas assez la conscience ou l’amour de leur

race. Tes paroles leur sont pleines de ténèbres ou d’une lumière

éblouissante. La science que tu veux pour elles doit être comme un mets

pimenté; la langue le trouve d’abord agréable, mais il la laisse

brûlante et altérée. Cependant, s’il en est qui te suivent là où tu veux

les emmener, déjà nous leur pardonnons, parce qu’_elles reviendront_...

--Oui, _elles reviendront_, dit Lella Fatime sourdement.

Et Noura à la mère de la «petite plume»:

--Maintenant, je sais que si Richa avait été la fille de ton sang, tu ne

me l’aurais pas confiée.

«Une brebis de moins encore, dans mon troupeau; Richa qui va se marier.

Elle ne vient plus. Son union étant décidée, virtuellement elle

appartient à sa nouvelle famille, et celle-ci, plus traditionnaliste que

les parents d’adoption, entend qu’elle renonce complètement au contact

de l’infidèle. La petite n’a qu’un gentil regret à mon égard; elle est

contente de devenir femme. Pour moi le regret est plus grand.

«Voilà l’écueil, Amie; le mariage; charmant s’il s’accomplissait entre

deux êtres également évolués; triste, dangereux peut-être quand il remet

dans la vieille cage l’oiseau qui commençait à voler dans un jardin

ouvert. Ce danger n’existera plus dans l’Avenir pour lequel le Présent

travaille.

«La jeunesse et la beauté de ma «petite plume» me rassurent un peu sur

son sort. Ce qu’elle sait est déjà suffisant pour la préserver de

l’ennui et peut-être pourra-t-elle mettre une clarté dans l’ombre de la

maison retardataire.

«Ce mariage est très envié dans le monde musulman. L’enfant adoptée a

été choisie par la plus noble famille. Et cela ne surprend point

puisque, en Islam la femme n’a besoin ni d’argent ni de naissance, mais

de charme et de séduction pour espérer une union royale. Les pays de

Mahomet ignorent le mélange de l’intérêt, du sot orgueil et de l’amour.

Un titre de plus à leur supériorité dans l’esprit du Mahdi et de Claude

Hervis.

«Où donc est-il notre Mahdi? En Egypte? J’ai reçu des journaux du Caire

qui me paraissent avoir été soulignés par sa main. Je vous transcris les

paragraphes qu’il impose à mon attention.

* * * * *

«_Sans le relèvement moral et intellectuel des populations, le

défrichement de l’Afrique n’est pas possible._

«_Toutes les dépenses et tous les efforts séculaires auront été faits en

pure perte. Sans la sympathie sincère des Musulmans d’Afrique, on n’a

devant soi que l’anarchie et la stagnation. Ainsi, que de temps la

généreuse France a perdu dans sa marche sur cette voie de paix et de

liberté! Elle n’a fait jusqu’ici que tâtonner et les Algériens sont plus

ignorants que jamais._

«_Supposons une population africaine reconnaissante et éclairée de la

manière que permettent et son génie et ses aptitudes. La France aurait

une influence salutaire immense sur l’Islam entier, au lieu de patauger

dans les marais pestilentiels de l’assimilation à outrance[22]._

[22] Arafate. Le Caire.

«C’est violent, n’est-ce pas? Tenons compte de l’exagération orientale.

«Notre assimilation n’est pas un marais, mais le lac merveilleux, où

doit se plonger notre conquête algérienne et d’où elle sortira semblable

à nous.

«J’ai lu encore:

«_Plusieurs renaissances partielles se font déjà remarquer. Les idées se

purifient peu à peu. Là est la vie! Si les petits ruisseaux se

rencontrent, ils formeront un fleuve splendide et la science Islamique

sera ressuscitée._»

«Le Mahdi veut faire couler l’un de ces petits ruisseaux. Mais que

pensez-vous de tout cet Islam redressé, formidable dans l’immense

Afrique et dans les cinq parties du monde; car il a des adhérents

partout. Ce ne sera plus la France qui le dominera, mais lui qui

dominera la France et l’Europe. Les Français qui travaillent à cette

résurrection jouent avec le feu; ils se brûleront les premiers; ils

seront convertis par l’Islam renaissant comme Claude Hervis l’est par

l’Islam décrépi.

«Je suis animée d’un chauvinisme trop profond pour prêter mon concours à

cette renaissance. Je ne veux pas que ma France éblouie, submergée par

la grande marée de l’Orient sur l’Occident, finisse comme une algue

saisie par le remous des vagues ou comme un papillon tenté par la

flamme. Je ne veux pas qu’on lui prenne ses fils et ses filles; je

prétends au contraire lui donner d’autres enfants.

«Certes la tâche est longue et ardue. Si je n’ai pas le temps de la

finir, d’autres l’achèveront. J’aurai préparé la voie, vaincu les

premières difficultés. Et les années de contact agissent peu à peu.

L’Islam des villes n’est plus l’inviolé, dans la bourgeoisie surtout.

Les hommes, employés d’administrations, avides de gains et de faveurs

honorifiques, les fils au collège, font que des égratignures atteignent

le masque impassible et séculaire incrusté dans la chair

musulmane.--Cette classe moyenne est moins aheurtée aux superstitions,

aux préjugés de caste et de race que la plèbe ignorante, le sang bleu

orgueilleux. Celles qui résistent davantage, ce sont les femmes, en

raison même de la facilité relative avec laquelle l’élément masculin

accepte l’Europe. Elles se constituent les gardiennes vigilantes de la

tradition au foyer.

«A l’exception de quelques portefaix Kabyles et de tirailleurs

désapprouvés par leurs parents, le peuple reste intact parce que sans

désir, capable d’exister en dépit des plus mauvaises, des plus absurdes

conditions d’existence.

«Et l’aristocratie n’est pas atteinte parce que sans vouloir rien

expliquer ni discuter, elle se mure dans sa fierté féodale. Elle juge de

son devoir et considère comme une question vitale de perpétuer les

choses anciennes. Elle se méfie et dissimule, évitant la moindre

atteinte à l’immémoriale coutume. Si par nécessité matérielle, un de ses

membres entretient quelque commerce avec les Roumis, à cause de cette

concession faite au besoin d’argent pour pouvoir un peu des gestes

fastueux des ancêtres, les lois d’austère observance redoublent en ce

qui concerne le gynécée.

«Puis, je le vois aussi, il y a la peur très grande du «qu’en

dira-t-on». Beaucoup de mes petites enfants se troublent si je leur

parle ma langue dans une réunion toute musulmane. Elles

supplient:--«Tais-toi, tais-toi. Celles qui nous écoutent ne comprennent

pas le français; elles croiraient que nous disons des choses défendues

et cela nous ferait tort.»--Et cette crainte est la barrière dressée

contre la liberté de toute innovation, de toute atteinte aux choses

admises depuis toujours. Les esprits sont imbus des règles d’une

bienséance ancestrale. Le «ce qui se fait» et «ce qui ne se fait pas»

sont épluchés, commentés sans répit. On reçoit un eunuque de mœurs

dissolues; on n’autorise pas sa fille à converser publiquement dans une

langue étrangère. Cette forme des convenances diffère essentiellement de

celle qui nous fut indiquée; et c’est l’invisible main qui, après un

mouvement confiant pour le soulever, serre plus étroitement le voile sur

un visage obstiné.

«Mais j’élargirai tant la déchirure commencée que le voile tombera...»

Les portes du gynécée aveuglées d’épais haïks, et, dans l’atrium

mauresque, des musiciens menant leur vacarme en l’honneur des mariés,

des parents et des hôtes.

Des flambeaux de cire fondent sur les palmes et les fleurs.

Quelques élégantes et les hauts fonctionnaires de la ville, conviés à ce

dernier jour des noces de Richa et de Saïd ben Hamzi, sont confinés dans

le patio où fleurissent des jasmins et des orangers. Là, les lumières

sont plus vives et des lanternes vénitiennes s’accrochent aux branches.

Un buffet abondant étale, près des pâtisseries orientales, des

confitures et des bonbons turcs, les capuchons dorés des crus mousseux.

Des invitées officielles ont pénétré dans l’atrium. Elles voudraient

voir les yeux qu’on sent briller derrière le haïk des portes. Une main

indiscrète soulève le rideau; mais il est brusquement refermé et, sans

formules, un gardien éloigne l’audacieuse qui n’a droit ni à l’amitié,

ni à l’intimité du harem.

Dans les salles défendues, si nombreuses sont les musulmanes qu’elles

s’entassent, confondant leurs brocarts et leurs parures dans une

splendide débauche d’étoffes précieuses et de joyaux. Les bougies

perdent leur fragile clarté parmi tant d’étincellements.

Lella Fatime est en costume indigène pour flatter ses hôtes. Noura porte

une simple robe blanche et Mouni est différente de toutes les jeunes

filles aux hennins pointus, de toutes les jeunes femmes coiffées de

tiares assyriennes, les corps gaînés de gandourahs longues. Elle n’a

qu’une tunique vert pâle et une mousseline soyeuse drapée à la manière

du Sud, qui rappelle celle de la Grèce, agrafée aux épaules de fibules

berbères, ceinturée d’une écharpe légère. Sous la coiffure basse aux

foulards lamés d’argent, son visage doré sourit entre deux lourdes

tresses brunes.

Il y a des bavardages puérils et des paroles véhémentes.

Une femme s’écrie:

--Vraiment, je me dispute avec mon mari. Je me disputerai longtemps et

mon fils n’ira pas au collège comme son père le désire. Les hommes sont

lâches! Le mien veut cette chose pour flatter ses chefs. Vraiment, il

les flatte pour obtenir ce qu’ils ont promis, un petit ruban comme celui

que le cadhi met sur son burnous. Par Dieu! mon fils n’ira pas avec les

chrétiens pour apprendre l’ivrognerie et l’oubli de sa religion!

--Moi, avoue une autre, mon mari a tant crié et frappé que j’ai

consenti, pour la paix.

Et la première dédaigneuse:

--Tu es de celles qui se laissent battre.

Une jeune fille babilla:

--Il passait sur le cheval de Bakir le M’zabi; moi, je revenais du bain

avec ma _dada_[23]. Elle n’a pas vu que je regardais, et j’ai su qu’il

me voulait.

[23] Nourrice.

Noura intervient.

--Fille de la ruse! Certes, c’est bien cette marchandise qu’Iblis vend

le plus aux femmes. Toutes, vous êtes honnêtement voilées, mais quand un

cavalier passe...

--Que dirons-nous de la ruse des chrétiennes? riposte la malicieuse.

Elles portent aussi des voiles; mais pourquoi commettraient-elles le

péché de les soulever au passage d’un amoureux; les voiles sont

transparents et les rendent plus jolies.

Et voici ce que content deux vieilles:

--Elle est divorcée. Son père l’a reprise chez lui parce que son mari la

tuait avec le chagrin.

--La folle! Tout est de sa faute. Quand même un chacal aurait dévoré son

cœur elle devait appeler son mari avec une chanson. Elle devait savoir

que les hommes aiment l’eau des fontaines et qu’ils haïssent celle qui

coule des yeux d’une femme.

Elles se rapprochent d’une fenêtre à croisillons donnant sur le patio,

écartent le rideau et regardent la foule européenne.

Noura les rejoint, fixe à son tour ses frères de race et de nom, rués à

l’assaut du buffet.

--Comme les Roumis ont faim ce soir...

La petite Mâlema eut à souffrir de l’esprit mesquin, de la turpitude de

certaines gens qui sont là, de ceux qui font la vie sottement

orgueilleuse, déprimante et disqualifiée, pharisienne ou cyniquement

hypocrite.

Dès les premières démarches de Noura, une société peu intelligente,

étroite de cœur, non sans reproche mais sans scrupules en beaucoup de

gestes répréhensibles, avait aiguisé bec et ongles sur la nouvelle

venue. La plupart glosaient sans bien savoir pourquoi. Le reste

désapprouvait et condamnait sans comprendre. Les cervelles féminines ne

concevaient pas le vœu de cette créature indépendante qui n’avait pas

vingt-cinq ans et vouait sa jeunesse à un apostolat imprévu. Les

cerveaux masculins en mal de renommée et de jalousie l’accusaient de

vouloir faire parler d’elle. D’abord, Noura les crut foncièrement

méchants, puis, chez le grand nombre des deux sexes, elle constata

surtout beaucoup de vanité stupide, l’absence de toute distinction

naturelle et de bonne éducation. Cela fit qu’elle eut de la pitié sans

rancune envers ses commentateurs. Seulement, elle défendit sa porte

contre les insidieuses curiosités. Cette réserve fut blâmée, soupçonnée.

Elle ne s’en soucia point, étant de ces superbes imprudentes qui

joignent à la raideur des jeunes et absolues loyautés, l’indifférence

pour tout ce qui n’est pas leur beau rêve, leur vibrant enthousiasme et

la joie de leur effort. Elle pardonna la calomnie parce que quelques

justes compréhensifs la dédommagèrent par de discrets hommages de

sympathie et d’estime, et elle dédaigna la sottise.

Parmi des facies équivoques, ce soir, Noura reconnaît encore le

citoyen-poète Literas, un journaleux jadis journaliste. Sur l’œuvre de

Noura Le Gall, il s’était permis de jouer lourdement, dans les colonnes

de sa feuille absurde. A le voir de si près, la Mâlema trouvait la

figure blonde, antipathique et vulgaire de ce petit homme comme

prédestinée à la gifle et à la cravache qui châtient. Le citoyen-poète

Literas était une sorte de vulgaire insolent et de raté fielleux.

Des propos s’échangent entre les vieilles qui connaissent la chronique

scandaleuse de la cité chrétienne et musulmane et sont friandes

d’aventures.

--Vois cette gazelle, ô Khoudja, ses enfants ne sont pas de la couleur

de son mari.

--Et son amie, je sais où elle va pour l’argent dont le sien profite.

Une petite voix au charme inexprimable parle à Noura tandis que le geste

de Mouni désigne tour à tour les Arabes et la foule du patio.

--O Noura, combien tu es rare! Tu ne ressembles pas à ces femmes et tu

ne ressembles pas à celles-là. C’est à toi que je veux ressembler, ô

Noura.

La Mâlema étreint sa petite conquête ne supposant pas qu’une adorable

bouche encore enfantine puisse ne pas dire toute la vérité. Un désir

trouble possède Mouni; elle voudrait ce soir le sort de Richa, et pour

échapper au blâme intérieur de son éducation nouvelle,--dont elle

exagère l’expression en proportion de son désir,--elle joue ingénuement

avec les mots menteurs qui enlacent et dissimulent.

* * * * *

Les musiciens se sont éloignés. On étend un épais tapis dans l’atrium.

Des flambeaux brûlent aux quatre coins. Autour, en triple et quadruple

rang se placent les femmes plus scintillantes que des idoles hindoues.

La mariée va venir. En cette dernière nuit de fête, elle quitte

définitivement la maison paternelle pour celle de son époux.

Il est minuit...

On entend battre la porte de fer de l’entrée, repoussée contre le flot

des curieux de la rue... Et voici la stridulation suraiguë du _you-you_

d’allégresse, l’oscillation des flambeaux dans l’antichambre, la houle

bruissante, tintante et rutilante des maîtresses de la maison

accueillant leur future compagne...

Deux matrones portent un fantôme blanc, si strictement plié dans les

haïks qu’on ne saurait préciser sa forme. Il est posé sur le tapis. Les

yous-yous se taisent.

C’est fini... La mariée est arrivée.

... O lugubre petit corps sous la pure étoffe plaquée maintenant comme

un suaire, petit corps frissonnant et raide, à cause de la volupté

préconnue ou à cause de la terreur!... Es-tu la morte blanche que ne

pourront plus émouvoir les bonheurs juvéniles? Es-tu celle qui sortira

de ses voiles avec le triomphant visage de l’amour heureux ou celle qui

dans l’impuissance et l’horreur souffrira par toute sa chair

condamnée?...

Mais quel étrange souci que le nôtre, ô petite mariée! Si tu devines ce

souci souris sous ton suaire. Souris car tu n’es pas une victime, car tu

ignores les raffinements nébuleux de nos sentimentalités et tu ne seras

jamais une incomprise, ô petite animale, gourmande des plaisirs de

l’instinct!...

Pourtant Noura souffrait et souhaitait pleurer sur Richa...

Les femmes chantèrent, improvisant à leur fantaisie. Elles se

répondaient et leur refrain avait des réminiscences de flûte bédouine au

large des champs ou de tourterelles sauvages en forêt.

_Qui possèdera les beaux jeunes hommes?

Qui possèdera les filles aux yeux bavards?...

Ma lèvre a soif et l’eau des torrents

Est impuissante à calmer sa brûlure!..._

_Je connais la rivière profonde

Où la soif s’apaise,

Et renaît,

Et s’apaise encore..._

Par intervalles un frisson plus long agitait le corps de la mariée.

Alors la mère se penchait, soulevait à peine un coin du linceul et, de

bouche à oreille, parlait à la «petite plume».

L’atmosphère se saturait de parfums. L’atrium brasillait de bijoux et de

regards.

Le moment vint où l’on emporta de nouveau Richa pour la dépouiller du

suaire. Durant son désespoir simulé selon le rite, on fit sa toilette de

noces. On la vêtit de tous les dons du fiancé. Elle fut prestigieuse

comme une légende et livrée ainsi à son destin.

Noura qui cache des larmes est revenue près de l’étroite fenêtre à

croisillons. Soudain, elle gagne le patio, un cri de bienvenue et

d’amitié aux lèvres en cette heure triste.

--Claude Hervis!

Et Claude Hervis abandonne ceux qui l’entouraient pour n’être plus

qu’avec le regard, le geste et la voix de Noura.

Noura, Claude et Mouni bavardaient dans du soleil, sur la terrasse.

L’artiste constatait la transformation du petit genêt saharien, écoutait

les réflexions pondérées et justes que Mouni mêlait à la causerie. Il

finit par dire:

--Noura est un merveilleux jardinier. Je ne reconnais plus la fleur des

champs d’alfa. Mais tu es trop française, aujourd’hui, Mouni, ta melahfa

ne te va plus.

Mouni se leva silencieusement et descendit près de Lella Fatime.

--Vous lui avez fait de la peine, reprocha Noura.

--Croyez-vous?... Quel âge a-t-elle?

--Quatorze ans à peu près.

--C’est une femme pour l’Orient.

--Oui.

--Ne redoutez-vous pas qu’on vous la reprenne, pour la marier?

--Taisez-vous! Je ne veux pas songer à cela. Mouni m’aime et la présence

de ma tante nous préserve d’un danger immédiat. Le vieux Bou-Halim n’est

pas immortel. Lui disparu, les autres ne revendiqueront pas la

possession de Mouni.

Des craintes vinrent à l’esprit de Claude Hervis. Il ne les formula pas,

ému de la pâleur de la petite Mâlema. Il reprit le sujet qui les

passionnait tous deux.

--Avez-vous vraiment commencé à modifier le sens de la vie musulmane?

Avez-vous, en soulevant le voile, trouvé le mot de l’énigme qu’il cache?

--Le mot est au-delà du visage obstiné. C’est au-delà que je le

chercherai.

--Prenez garde! J’imagine ce visage décevant et plus décevant l’au-delà.

--Ami, quelle chose est plus décevante et périlleuse que la mer? Et la

mer a été conquise et vaincue par le sûr voyage des navires.

--Au prix de combien de naufrages?

--Qu’importe! Deux bateaux sombrent; un troisième reprend la route et

arrive au port. Tout s’achète. Il faut savoir payer largement. Il faut

savoir mourir pour assurer une conquête et c’est lâcheté que reculer

devant le prix qu’il faut y mettre, le sang ou les larmes.

Elle s’animait, la discussion exaltant l’amour de l’œuvre entreprise. La

contradiction multipliait son zèle, le rendait triomphant dans une

ferveur de volonté.

--Claude, mes petites sœurs musulmanes sont de beaux oiseaux en cage,

des oiseaux des tropiques qui paraissent n’avoir d’abord que leurs

plumes et qui ont une chanson, expression spéciale de leur pensée. Pour

nous, cette pensée est lointaine à l’égal de la poésie primitive et

souvent brutale des livres de Moïse. Je me rapproche de la pensée des

oiseaux; je l’admets avec indulgence pour ne la point effaroucher et la

connaissant, voir comme on peut la transformer.

--Noura, Noura, vers quelle perfection conventionnelle la

conduisez-vous!

--En admettant; à la seconde génération le conventionnel sera du

naturel. Nierez-vous toujours le progrès lent, mais sûr des âges après

les âges? Réfutez l’utilité du raffinement matériel, ô nomade, mais ne

refusez pas à notre temps le perfectionnement moral.

Le sculpteur fut ironique. Il cita Nietzsche:

--_Le grand résultat que l’humanité a obtenu jusqu’à présent, c’est que

nous n’avons plus besoin d’être dans une crainte continuelle des bêtes

sauvages, des barbares et de nos rêves._

Il y a un progrès dans un autre sens encore. Nous avons cette

supériorité sur les Garamantes que, virtuellement, nos femmes

n’appartiennent pas à nos voisins. Cependant, nous aurions des raisons

d’être portés à rechercher comme eux la certitude de nos paternités.

Nous avons cette supériorité sur les Angiles que notre épousée ne se

prostitue pas aux passants la nuit de ses noces; mais après,

pouvons-nous affirmer qu’elle soit, à l’exemple de ces premières aïeules

un modèle de sagesse et de pudeur? Certes, il y a progrès; nous sommes

plus hypocrites.

Mais la jeune fille conseille:

--Laissez donc au mal et au bien, en toutes choses leurs parts

respectives. La nature sait les équilibrer. La loi du bien est de

progresser sans cesse, de tendre vers le mieux. Même si le mal grandit

en proportion, le contraste est utile à la bonne cause. Il me plaît de

mesurer la lumière et l’ombre et de trouver si souvent le jour plus long

et plus magnifique que la nuit.

--Noura, vous êtes une grande exaltée de la poésie du devoir.

* * * * *

Tout le soleil d’une fin de jour flamba prodigieusement sur

l’amphithéâtre des maisons arabes étagées, des verdures de la ville

basse et sur les montagnes bleuies; puis, il décrut. On sentit venir le

soir rapide.

Claude Hervis reprenait en arpentant la terrasse:

--Vous comparez les Musulmanes à des oiseaux; Je les vois mieux dans la

souplesse et la beauté des chats depuis que je suis les lignes et les

interlignes de vos lettres à notre amie commune. Elles sont des chats

qui s’étirent dans la tiédeur des tapis, dorment ou caressent leur

fourrure. Se soucient-elles du secret des rayons, des conditions de leur

existence et de l’explication des choses? Elles ne souhaitent que vivre

dans leur ignorance, aussi longtemps qu’il se pourra, instinctivement

heureuses du bonheur animal qui ne trompe point.

--Les chats et les oiseaux perdent l’instinct des bêtes pour acquérir

l’intelligence des hommes. Seulement, ils ont des maîtres geôliers.

Beaucoup d’enfants seraient mes élèves sans les pères opposés à

l’instruction des filles comme les mères à celle des fils.

--Les pères sont de l’avis du Grec qui disait:--_Que savait ma femme

quand je l’épousai? Elle n’avait pas quinze ans et l’on s’était surtout

appliqué à tenir ses yeux et ses oreilles dans l’ignorance et à ne pas

exciter sa curiosité. N’était-ce point assez qu’elle sût faire un

manteau avec de la laine qu’on lui donnait ou distribuer la tâche aux

fileuses ses servantes?_--

--Très bien, mais il y a une lacune chez nos Arabes. Leur éducation ne

comporte pas ce souci de préserver les yeux et les oreilles des enfants.

Noura avait jugé de la perversité précoce contre quoi elle devait

lutter. Fillettes, jeunes filles ou femmes considéraient leur féminité

comme un bien utilisable en toute circonstance et qui rapportait de

l’argent, des bijoux et du plaisir. Des bouches balbutiantes encore

prononçaient des paroles scandaleuses. Un jour Helhala s’était

écriée:--«Combien ta taille est mince, ô Mâlema! Compare-la à la mienne.

Certainement, j’ai un enfant. Mais qui dira le nom de son père? Il y en

a tant qui m’ont baisée!»--Sous la réprimande de sa maîtresse elle

éclatait de rire, puis demandait pardon en murmurant:--«Pourquoi me

gronder? Tu sais bien que ce n’est pas vrai. Mais j’aime les hommes,

vraiment, Mâlema, je te jure que je les aime!»--

Noura répondait à Claude:

--Je lutte contre un cynisme naïf. J’en connais qui se donnent pour un

rang de perles fausses. Quand je les blâme, elles s’étonnent et les

rares sages m’approuvent superficiellement.

--Elles sont nées uniquement pour l’amour charnel, rituel presque en son

inconsciente impudeur, dit l’artiste. Elles vivent suivant une

conception antique de la femme.

--C’est la faute du maître qui en fait des ilotes. Si le maître voulait

et si elles étaient libres...

--Ce serait pire et le maître ne voudra pas.

Il répéta la raison qu’un indigène lui avait donnée:--«Nous ne pouvons

pas lâcher nos femmes comme les vôtres. Elles ont trop de soleil dans le

sang. Elles ne deviendront libres que le jour où nous cesserons d’aimer

leur beauté et notre honneur.»--

--La cage s’ouvrira, affirme l’apôtre de l’émancipation.

--Et après?... Vous verrez les prisonnières échappées réclamer leur

prison. Plusieurs se seront perdues. Celles qui reviendront refermeront

elles-mêmes la porte avec la violence de la terreur, de l’impuissance et

de la déception. Elles reviendront toujours, à cause d’un mystère de

sang et de race et parce que l’esprit des générations d’aïeules

revendiquera la paisible réclusion dans la mentalité nouvelle des

petites filles.

--Vous parlez comme Lella Guemara, fait Noura: mais cela ne saurait

empêcher l’envol, au grand battement des ailes déliées. Pas une nation

n’a le droit de garder la femme en éternel état d’infériorité et dans la

misère du geste et de l’intelligence. Après l’Europe, l’Orient

annihilera la loi de séculaire injustice qui, de la mère des hommes,

fait une créature opprimée. Et pourquoi?

Claude Hervis, avec ce premier historien que fut Moïse, trouvait

l’explication dans le crime biblique, le péché de l’Eden.

Noura sourit.

--Soit. Il est temps d’absoudre la coupable. Voici l’heure de la

miséricorde et du rachat; la souffrance a tout expié.

Est-ce Mouni qui vient à table, ses cheveux casquant haut sa tête, un

défi et une inquiétude dans les yeux, vêtue d’une robe blanche de Noura,

une robe ajustée à sa taille par l’aiguille de Lella Fatime?

Ainsi, avec son teint doré, elle ressemble à quelque élégante Espagnole

de Paris.

--Tu es parfaite! s’écrie la petite Mâlema.

--O fille de Noura, dit Claude Hervis, vous êtes très belle.

Mouni rayonne, son inquiétude dissipée.

--Désormais, comme Lella Fatime, je porterai tour à tour ma melahfa et

des robes pareilles aux tiennes, Noura.

--C’est la réflexion de notre ami Claude qui provoqua cette décision?

--Oh! non, répond Mouni, ses longs cils caressant ses joues. Je le

désirais depuis longtemps, seulement, je craignais d’être laide et

ridicule.

Mais plus tard, à la faveur d’un instant de solitude à deux, elle saisit

les mains du sculpteur, comme elle l’avait fait en Alger tandis que sa

voix ardente redit:

--C’est à cause de toi.

Pensif, Claude Hervis quitte la maison.

--... Noura, Noura, ma très chère vaillante, vous souffrirez; c’est une

cruelle certitude. Le genêt saharien a gardé son premier parfum, un

parfum violent. Il le dissimule sous la senteur douce empruntée aux

roses que vous cultivez... Mouni peut porter sa melahfa, car elle n’a

pas renié ni perdu l’âme cachée dans ses plis. Et c’est tout l’Orient

féminin à l’indestructible survivance qui s’est incarné dans cette

enfant, ardent et méfiant, instinctif, secret, logique et impérieux dans

ses caprices.

Noura songeait près du calme sommeil de Mouni... La nuit muette

l’enveloppait. Des étoiles froides tremblaient dans le ciel uni, que

découpait la fenêtre ouverte. Noura songeait...

Des phrases de Claude Hervis et de Lella Guemara lui étaient une

obsession. Elles la faisaient triste, tandis que le souvenir du geste de

Mouni rejetant ses draperies la rendait joyeuse. Et tout cela mettait

dans son esprit le bruit des pensées qui effarouchent le repos.

Noura songeait aux destinées faites d’atavisme.

Elle se penchait sur le sommeil de l’enfant qui était le fruit de son

cœur et de son cerveau. Dans l’ombre elle recomposait le charmant

visage. Tant de germes de bonne semence avorteraient-ils sous ce front?

Cette argile humaine, ce vase primitif modelé de nouveau avec une idéale

conviction reprendrait-il invariablement sa forme barbare?

Et les autres,... Djénèt, Helhala, Fafann?...

En vérité, ces retours aux ténèbres ne pouvaient être, pas plus que

l’obstination en la forme immuable. Tout se transforme, concourt à une

autre œuvre ou se perfectionne. Les dieux s’en vont, les sanctuaires

croulent. Les superstitions, les traditions, les croyances merveilleuses

se dissolvent dans l’esprit humain. On érige de modernes sanctuaires;

des vérités neuves et des ferveurs récentes s’imposent.

Et si lente ou inconsciente que soit son évolution, aucune génération

d’aucun peuple ne peut faillir à l’universel devoir de la marche en

avant et de la marche ascendante.

Pascal considérant la suite des hommes pendant des siècles écoulés,

conclut bien à un même individu qui subsiste toujours, mais apprend

continuellement.

Or, d’avoir seulement effleuré la science, l’esprit perd l’intégrité de

sa première expression. Ses manifestations changent. Il provoque de

nouveaux gestes et de nouvelles pensées. Il y a là un fait

imprescriptible.

Et les plantes qui, parmi d’autres végétations, ne luttent pas pour

trouver le soleil, pour croître du côté d’où viennent l’air et la

lumière, ces plantes s’atrophient. Elles deviennent blafardes et molles,

leur sève endormie de la racine aux rameaux. Les belles brûlures de

l’été les épargnent; les froids de l’hiver les atteignent peu; elles

n’ont ni l’émoi ni l’admirable bondissement de l’avril. Leur somnolence

est sans réveil. La fragile vigueur du moindre brin d’herbe écrase leur

longue et maladive faiblesse. Elles végètent et meurent en sentant à

peine qu’elles cessent de vivre.

Les formes de la vie,--en tenant compte d’une différence de quantité

dans les manifestations extérieures visibles,--les formes de la vie sont

les mêmes pour les êtres et pour les plantes.

Si le premier apôtre mesurait le chemin parcouru depuis la première

doctrine humaine, s’il comptait le nombre des maîtres et des disciples,

il aurait un éblouissement...

Ainsi Noura parle aux doutes qui l’effleurent. Ainsi, au bord d’un

découragement, comme prête à se perdre, elle se ressaisit fortement et

ranime le pouvoir du viatique qu’elle porte: la certitude que nul effort

n’est sans cause et sans récompense équitable, sinon dans le présent, du

moins dans l’avenir immesuré.

--Venez aux champs d’iris, Noura, venez avec Mouni, dit Claude Hervis.

Le sculpteur s’attardait dans la ville dont le seul charme pour lui

était la présence de la petite Mâlema. Même il travaillait un peu,

modelant dans l’argile blonde des figures qui ressemblaient à Noura ou à

Mouni et qu’il offrait à Lella Fatime.

--Venez aux champs d’iris...

Les champs d’iris sauvages s’étendent au bord du chemin. Et ce sont des

champs de lumière où se multipliaient les fleurs mauves et violettes.

Leur parfum a le goût des herbes neuves issues de la terre à la première

pluie d’automne.

Des bœufs paissent avec des chèvres folles et des agneaux bêlant leur

plainte enfantine, troupeaux maigres de l’été aride et des pâturages

mouillés.

Mouni marche silencieuse, mince, comme fragile dans son costume roumi.

Depuis les noces de Richa, elle a des expressions de petit sphinx qui

s’aggravent par instants d’un voluptueux frémissement des lèvres et des

narines et de la pesanteur du regard qui flambe.

Devant ce visage, un souci mal défini saisissait Noura. Elle enlaçait la

petite.

--Parle, Mouni, je veux toute ta pensée.

--Lis sur ma figure, répondait doucement Mouni.

Et la figure apparaissait toute pure.

Noura insistait:

--Si ton cœur rêve, confie-le moi. Je le préserverai du mauvais désir.

Je l’aiderai à réaliser le beau souhait.

--N’as-tu point de souhait toi-même que tu ne vives que pour réaliser le

bonheur des autres?

--Ma petite fille, c’est là la réalisation du mien.

--Tu n’aimes personne?--La voix tintait différant de l’accent coutumier.

--Es-tu jalouse, Mouni? J’aime une multitude. Quant à toi, il faut que

tu sois la plus heureuse.

--Je le suis.

--Te souviens-tu que tu avais peur de me suivre, là-bas, à la zmala,

peur de ne pouvoir voler avec moi? Je promis de te ramener au premier

appel...

--Puisse cet appel ne jamais retentir! Je n’obéirai pas, Noura; je

préfère la mort! Mon destin n’appartiendra pas à un Arabe, mais à un

Français dont l’amour seul vaudra mon amour.

--Nous chercherons ce Français-là, chérie.

* * * * *

Le chemin s’enfonce parmi des oliviers. Leurs fruits tombent sous le

bâton des fellahs. Des femmes, des enfants les recueillent. Entre les

racines d’un arbre est couchée une fillette chétive, aux membres raides,

la jambe enveloppée de linges blancs où se voit un chiffre d’hôpital.

Noura s’arrête.

--Que lui est-il arrivé?

C’est le récit de la mère, une grande paysanne sèche, tannée par la

misère et le travail.

--Elle jouait avec d’autres enfants. Elle est tombée sous un chariot; la

roue a passé sur sa jambe. On l’a portée à l’hôpital. On m’a renvoyée.

Quand elle a été seule, elle a crié. Quelqu’un l’a battue pour la faire

taire. Alors elle a eu peur jusqu’à mourir et elle est devenue raide

avec les dents serrées. On a vu qu’elle allait laisser «monter son âme»

et on me l’a rendue.

--Porte-la au dispensaire, la doctoresse la guérira.

Mais, farouche, la femme déclare:

--Non, je n’irai pas à Sidi-Mansour. Je ne crois plus aux remèdes des

chrétiens.

--Voilà le résultat de la nervosité d’une infirmière, souligne Claude

Hervis.

Noura caresse l’estropiée.

--Ah! les femmes des fellahs, murmure-t-elle. Pauvres êtres voués à la

longue souffrance, à la misère sans fin. Elles sont telles les animaux

qui broutent sous le soleil ou l’ouragan, travaillent, se reproduisent,

tombent et crèvent.

--Ce n’est qu’une matérielle souffrance, ô Noura.

--Que fait la qualité de la souffrance si on la souffre avec toute sa

faculté de sentir?

--Il y a bien des heureuses et des soumises sans effort dans le gourbi

du fellah.

--Si rares!

--Pas plus que chez nos paysannes ou la femme de nos faubourgs. Combien

travaillent autant que vos Bédouines en supportant les mauvais

traitements du mari et des fils, sans parler de l’inconduite des filles.

Et elles n’ont pas toujours le secours de la passivité fataliste.

Messieurs les assimilateurs auraient mieux fait d’entreprendre le

relèvement de leurs compatriotes, même au nom d’un socialisme illusoire,

avant de vouloir le réveil de l’Islam somnolent.

--Claude, nous savons que l’inégalité des sorts sera difficilement

abolie de l’histoire humaine; mais notre rôle est d’atténuer l’injustice

dans toute la mesure d’un devoir fraternel.

Des petits ânes vinrent, bâtés de _zenabil_[24], pour emporter les

olives. Plusieurs avaient le bout des oreilles coupé, dernier vestige

peut-être d’une superstition des Mekkois d’avant l’Islam qui, supprimant

l’extrémité des oreilles du dixième faon d’une chamelle en faisaient un

animal sacré. Il se peut aussi que ce soit une dérision envers les ânes

chétifs et méprisés.

[24] Pluriel de zembil, double couffin.

Le chemin qui sinuait sous les oliviers monta au flanc d’une colline.

Sous le soleil, des touffes de diss exhalaient un parfum âpre et chaud.

Des myrtes, broutés pendant la disette d’août et de septembre,

rampaient, fleurissant tout près du sol rouge d’argile éboulée. Aux

endroits brûlés par les bergers en quête de pâturages, se convulsaient

des buissons de _zenboudj_, l’olivier sauvage, noircis.

Au sommet, c’était un vieux verger de figuiers stériles. Rome y avait

laissé des débris de marbre et des chapiteaux brisés.

Le paysage était la plaine striée de labours récents entre des orges

déjà vertes, des coteaux de vignes et de broussailles; l’Atlas bleu et

des montagnes proches, aux cimes frisées poudrées de lumière; une ville

étagée; la mer mythologique, et dans le creux d’une vallée, bordé de

collines pâles, l’argyrose d’un lac.

Des rivières glissaient vers la mer. Des troupeaux cheminaient sur les

routes. Des fellahs allaient au marché en carrioles cahotantes, sur des

ânes trottinant menu, des mules vives et jeunes entravées pour marcher

l’amble, jarrets saignants, et sur des juments maigres à la croupe

basse, queue traînante, pâturons fléchissants et sabots sans fers.

Au bord de la plaine deux palmiers esseulés pointaient. On devinait

leurs palmes balancées par le jeu des souffles de la terre et de la mer.

On devinait l’adorable bruissement qui fit dire aux rêveurs des

oasis:--«Les palmes profèrent un soupir d’admiration et de louange à

Dieu.»

--J’aimerais une hutte sur ce sommet, dit Claude Hervis, je regarderais

la vie face à face, sans crainte. Dans cette solitude et ce silence,

j’entendrais bien battre son cœur infini. Le soleil me serait plus cher

que la fortune et les myrtes plus doux que les lauriers.

* * * * *

Mouni qui serrait des myrtes dans ses bras jette les fleurs aux mains de

l’artiste...

* * * * *

Une chanson s’élève d’entre les oliviers féconds, au pied de la colline.

Claude Hervis repousse les fleurs de Mouni.

--Vous gémissez, Noura, sur la misère de la paysanne arabe, vous vous

dévouez à l’éducation des recluses musulmanes, et, si vous vouliez faire

une confrontation générale de ces orientales et des Européennes prises

dans toutes les classes de la société, vous verriez que les plus à

plaindre ne sont pas celles vers lesquelles semble devoir aller

spontanément la pitié. La femme d’Islam n’est pas une victime; elle

croira l’être quand elle possèdera notre science. Pour elle comme pour

nous, ce ne sont pas les coutumes qui blessent, c’est le hasard de la

vie. Même notre sœur musulmane a une douleur de moins, celle de l’esprit

cultivé jusqu’au dégoût, du cœur raffiné jusqu’au désenchantement. Etant

encore à l’abri d’une instruction obligatoire et perfectionnée, elle ne

risque pas de devenir une déclassée, une anarchiste, une rebelle qui se

brisera contre le mur des traditions long à crouler. Elle ignore

l’exaspération cérébrale et l’ivresse de la volonté qui aboutissent au

suicide. Or, ces choses fatales résulteront de son assimilation

complète, de ce que vous appelez son perfectionnement moral.

--Vous trouvez qu’il vaudrait mieux se borner à une amélioration

matérielle, riposte la petite Mâlema. Celle-ci est dépendante de

celui-là. De notre raffinement il résulte sans doute une perception plus

nette de la souffrance, mais mille manières d’y remédier et le privilège

de jouir en proportion. Que craignez-vous donc tant?

--Je crains que soit douloureux pour la chère Barbare l’apprentissage

d’une civilisation qui est le fruit des siècles et de cerveaux

innombrables. Elle développe l’individualité jusqu’à la sécheresse et à

l’égoïsme. Elle veut tout expliquer et mène au raisonnement; on discute,

on se refuse à l’acceptation de ce que l’on aurait supporté naguère et

la nature se venge. Notre perfectionnement s’achève par l’écrasement ou

par la chute.

--Alors, selon vous?...

--Selon moi, le vrai, le seul qui vaille la peine, c’est celui d’où

jaillira la précieuse compréhension que la vie et le bonheur peuvent

tenir dans l’ombre bleue du gynécée, l’ombre chaude d’une tente au

désert, parmi les jardins de palmes et de cactus, sous la melahfa des

femmes passives et le bernous du pâtre qui erre une flûte aux lèvres.

Un silence suit les paroles véhémentes.

Puis Noura demande:

--Mouni, que penses-tu de l’idéal de Claude?

Le plus fin, le plus clair des sourires est aux lèvres de la petite.

--Je pense avec ta pensée, ma Noura.

Et telle est l’expression que l’artiste lui-même n’en peut douter.

O précieux petit sphinx, héritier de toute l’âme antique, des larges

yeux muets et de la lèvre énigmatique des belles figures de la vieille

Egypte!...

Ma pensée se débat dans les tourments de l’amour.

Je ne puis oublier la bien-aimée issue de race noble.

Mon cœur est meurtri par l’amour,

Et mon mal vient de Yamina dont les khelkhale tintent.

Où est ton remède, ô Taleb?

Ce remède a-t-il disparu?

Par grâce, fais-moi connaître le remède pour guérir l’amour!

Ma science est vaine, tout mon savoir est impuissant.

Je pourrai mourir de cette passion.

Lève-toi donc, ô Taleb, ami de mon cœur!

Un feu ardent dévore mes entrailles;

Ouvre tes livres et trouve ce qui guérit.

Où donc est ton remède, ô Taleb?

Ce remède a-t-il disparu?

La Bent Fraîchichi, la vieille barde qui a le don d’improvisation et le

don de la longue mémoire, chante l’amoureuse complainte. C’est dans la

maison de Derdour le généreux.

Noura est assise dans l’auditoire près de la blonde petite épouse du

fils aîné, Lalià. Il n’y a pas de très longs mois, Lalià était une jolie

Française qu’assiégeaient les danseurs et les prétendants. Une de ses

aïeules était Arabe. Une goutte de sang de cette aïeule suscita le

dégoût anticipé de la vie d’Occident, eut raison de trois générations de

sang gaulois et chrétien et donna la jeune fille à l’amour d’un cousin

et à la réclusion joyeusement acceptée. Lalià était heureuse, ne

regrettait rien et berçait un enfant musulman contre sa blanche

poitrine.

Noura ne pouvait aimer la conversion de la jeune femme. Elle ne l’avait

pas révélée à Claude Hervis sachant trop les mots qu’il eût

prononcés:--«Nous ne parachèverons jamais une conquête en Islam, car

c’est au tour de l’Islam de nous conquérir.»

En revanche, la Mâlema répondait à cet Islam dangereux:--«Pour une que

tu m’as prise, je t’en prendrai mille!»--

Et, dans cette maison même, la conversion de Lalià était rachetée par

celle inverse d’Oureïda, sa belle-sœur, qui souhaitait ardemment

posséder l’enseignement de Noura.

_Oureïda_...[25] la rose dont le parfum caché a la vertu d’un philtre

rare, Oureïda dont chacun sait le charme et la beauté et que personne

n’effleure. Heureux, trois fois heureux l’époux d’Oureïda!

[25] Ce nom de femme est celui d’une rose.

Mais Oureïda ne désire pas d’époux et c’est chose inouïe pour le monde

musulman où cette belle fille demain sera considérée comme vieille. Elle

redoute des mensonges dans l’amour. Sa pensée profonde se double

d’étranges pressentiments. Elle a voulu connaître le français, s’exprime

aussi délicatement que Mouni et voudrait apprendre davantage.

Son père s’oppose à ce désir trouvant la science mauvaise pour les

femmes. En secret, Noura répond à des questions avides. Oureïda

réfléchit beaucoup, avec une obstination maladive et vengeante dont ceux

de sa famille ne s’aperçoivent pas. Elle tousse, et dans son regard il y

a comme une certitude que sa jeunesse brève s’achèvera dans la mort

avant d’avoir connu les joies et les douleurs des autres femmes.

Les charlatans arabes et les docteurs roumis consultés n’ont qu’un geste

impuissant.

--«La phtisie. Rien à faire. Les deux tiers des indigènes sont

tuberculeux.»--Et Oureïda murmure avec une souriante résignation:

--Je sais bien qu’un ver mange mes poumons. Quand il aura fini, je

mourrai.

Elle aggrave son mal en voulant trop apprendre.

La vieille barde continuait sa chanson d’amour.

Peut-être guériras-tu le mal de mon cœur.

Si tu y parviens tous mes biens sont à toi!

Je serai ton esclave et tu pourras me vendre,

Tu pourras me vendre par les soins du dellal[26].

Où est ton remède ô Taleb?...

[26] Crieur public.

C’est la voix d’Oureïda qui répond suivant la chanson.

Le Taleb a consulté ses livres; il dit:

«Je suis ton soutien, ô amoureux.

«Patiente, c’est le seul remède.

«Tu obtiendras l’amour et la destinée s’accomplira.

«Prie Dieu le Magnanime et invoque sa grâce.

«Patiente comme le dromadaire qui attend d’être déchargé.»

Bent Fraîchichi:

Mon malheur s’est prolongé, je ne patienterai plus.

Oureïda:

Calme-toi et ne songe plus à elle.

Oublie-la; elle t’a oublié.

Bent Fraîchichi:

O Taleb accepte ma plainte et défends ma cause.

Tes paroles n’ont pas de sens pour moi.

Ma vie se consume par l’amour de la bien-aimée.

Je servirai comme esclave pourvu qu’elle se rapproche de moi.

Où est ton remède, ô Taleb?

Ce remède a-t-il disparu?

Si je me plaignais aux sommets des montagnes,

Ils tomberaient en poudre par pitié pour mon malheur!

Si je le contais aux sauvages, ils pleureraient du sang!

Mon nom est Ben Salah... La passion mange mon cœur,

Et ma vie s’écoule et la mort est proche.

Mon amie a trop tardé pour revenir vers moi...

Noura quitte la maison de Derdour avec la Bent Fraîchichi et Khadoudja,

une humble et maigre créature dont la bonne humeur constante fait la

joie des logis où elle fréquente. Si quelqu’un s’étonne de son

invariable et joyeuse philosophie, elle dit:

--Je suis vieille, laide et pauvre, mais je possède un trésor, ma gaîté,

Dieu soit loué.

Quant à la Bent Fraîchichi, ayant été un jour convaincue de mensonge par

Noura, pour lui avoir donné un faux nom, elle avait répondu habilement:

--Tu dis qu’on m’appelle Cherifa bent Fraîchichi et tu m’accuses parce

que je t’ai juré me nommer Zoubeïda. Au temps de ma jeunesse, on

m’appelait «_beurre frais_» (Zoubeïda), tant j’étais fraîche et douce.

Maintenant, mon nom est «_la vieille_», (Cherifa). Pardonne-moi d’avoir

voulu te dire seulement le nom de ma jeunesse. C’était à cause du beau

souvenir.

Brusquement, Khadoudja prit le bras de la petite Mâlema.

--O perle de mon collier, est-il vrai que ton cœur est trouble et gonflé

d’amour?

--Je ne comprends pas cela.

--C’est la Bent Fraîchichi qui parle et elle sait lire entre les hommes

et les femmes. Celui qui vient chez toi sera ton amant ou ton époux. La

Bent Fraîchichi voit le Roumi sur la terrasse. Elle devine son cœur.

--Vous êtes folles! Le Roumi est mon ami...

--Folles? C’est vous les Français qui êtes fous puisque chez vous les

hommes et les femmes de bien ne se marient pas. Un jour, les enfants du

diable mangeront la France!

--Ce jour-là, nous serons morts depuis longtemps, ô Khadoudja.

--Les enfants du diable s’assiéront sur vos tombeaux.

--Nous ne sentirons pas l’injure.

--Puisqu’elle peut être, vous devriez la sentir dès à présent.

* * * * *

Devant sa maison, la jeune fille croisait Claude Hervis qui en sortait.

--Les premiers asphodèles sont fleuris, Noura. Je viens de saluer Lella

Fatime et Mouni en vous apportant des fleurs.

Noura est seule sur sa terrasse... La douceur de ce soir d’automne trop

pur l’enivre d’une belle ivresse tendre, forte et sereine.

Et voici qu’elle élève des fleurs vers les étoiles, des fleurs qui

reposaient au creux de ses mains...

--... de vous je fais un doux sacrifice aux pensées qui volent, aux

désirs qui sont d’une heure, qu’on n’écoute pas, qui s’en vont. Le vent

passe... Ah! le désir, le beau désir, chassé!... Le vent emporte les

fleurs de mon offrande vers le lieu de leur destin...

* * * * *

--C’est moi, je reviens, un instant, Noura... sans le vouloir... Une

magie est dans l’atmosphère de ce soir. Nous paraissons agir sans

causes... Mais les causes ne sont rien... pourquoi jetez-vous mes

fleurs?

Noura tourne son calme et parfait visage vers Claude Hervis. Un sourire

de charme exquis entr’ouvre sa bouche volontaire. Il atténue la rude

franchise de sa réponse.

--Je ne peux pas les garder, Claude. Elles sont trop éloquentes et je ne

dois pas les écouter.

--Pourquoi? redit-il.

Elle saisit la main de son ami. Son accent est plein du bondissement de

son cœur féminin, de son inévitable rêve de jeunesse, de la ferveur de

son apostolat et de la certitude du but. Les sentiments impérieux

vibrent à travers ses mots.

--Comment cela est-il advenu, ami? Nous nous aimions de bonne amitié à

cause de notre loyauté et, soudain, nos artères battent trop fort. Où

chercherons-nous le secret de notre amour? Dans la contradiction même de

nos deux rêves? Et pourquoi l’expliquer! Vous m’entendez, Claude, je

n’use point des détours vulgaires indignes de notre pensée. Mais, tout

apôtre fait à son œuvre le don absolu de son être. J’ai besoin de toutes

mes énergies pour atteindre jusqu’à la dernière étape. Je me suis

donnée, je n’ai pas le droit de me reprendre pour aller à vous.

Elle poursuit, puisque le sculpteur demeure muet et immobile.

--Je ne saurais point mener ces deux choses de front, en toute

intégrité: mon devoir social et mon amour,--dans l’intégrité qui les

fait grandes et les justifie envers et contre tout.--Ce ne sont pas là

des mots d’un moment. Je pressentais cette minute et j’avais décidé de

sa durée. Une femme qui, consciente de sa force et l’utilisant, s’unit à

un homme dont l’esprit a des volontés différentes, subit une diminution

ou une transformation.

--L’amour ne peut-il remporter cette éclatante victoire, faire librement

consentir à cette diminution ou à cette transformation?

--Non, non, ce serait sacrifier mon œuvre à votre doctrine. Plus une

femme semble indépendante et pouvoir dominer, plus elle sera intimement

soumise et modifiée par les moindres pensées du bien-aimé.

--Si l’amour était le devoir initial.

--Ah! comment prétendrait-il être généreusement et loyalement obéi avant

tout autre? Il est le devoir égoïste qui réalise uniquement la joie

escomptée par deux êtres et, souvent, il est impuissant pour cette

réalisation même. J’obéirai à ses aînés avant de me livrer à lui. Il

attendra son heure, s’il croit que son heure puisse sonner après

l’accomplissement d’un plus grand devoir.

--Il y a de longs devoirs qui n’ont pas de terme.

--Il y en a...

Et après un silence:

--Vous étiez revenu...

--Pour ce que nous venons de dire, Noura.

Il part, sans qu’elle sache très bien s’il est navré sans espérance,

fataliste sans regret ou dans l’attente de l’heure possible.

Et Noura se sent lasse, un peu meurtrie de cette énergie spontanée qui

tout à l’heure affermit sa pensée et ses paroles, meurtrie par un

voluptueux regret et par son sacrifice voulu.

Mais dans l’intimité de son être bruit une imprécise et tendre

espérance.

Les endormies · 第 19 / 26 题