Sous le Voile

--Avez-vous en soulevant le voile, trouvé le mot de l’énigme

qu’il cache?

--Le mot est au-delà du visage obstiné.

La salle claire et bleue ouverte sur la terrasse. Et, dispersées au

hasard des petites tables, des coussins ou des banquettes basses suivant

leurs occupations, des fillettes arabes.

Voici Mimi, dont l’intelligence est un fruit doux et transparent; Mimi

aux yeux verts, aux sourcils roux, aux joues roses.

Voilà Fafann, semblable à une grosse citadine tunisienne, et, près

d’elle, Helhala qui a le nom de la lavande sauvage, la mine d’un

écureuil sous la broussaille de ses cheveux teints, échappés d’un petit

hennin violet enturbanné d’un rouge foulard.

Cette autre au long visage de cire avec le bleu réseau des veines, c’est

Djénèt. Puis, Sadïa à l’honnête figure, aux mouvements paresseux; Louïz,

fille d’un riche colporteur assassiné en Europe; Fatma, Leïla, R’naïfa,

Yamine, les toutes petites; et Merïem la taciturne au front étroit: et

Zorah la douce; et Richa dont la légèreté porte un nom de plume[16],

Richa qui fut un enfant abandonné au seuil d’une koubba et qu’un vieux

couple méditatif et heureux adopta. Zoubéïda la blonde est son amie.

[16] Le mot «richa» désigne une plume.

Il manque Borneïa qui a des lèvres épaisses et des prunelles dormantes.

En la présence de ces enfants, qui ont de sept à quatorze années, se

résume le premier effort de Noura Le Gall.

Helhala, Merïem et Fafann ont quitté l’école communale pour venir chez

la jeune Mâlema.

Fafann disait:

--La salle d’école était noire. Elle sentait le tombeau. On s’asseyait

sur des bancs étroits et, souvent, nous cousions des morceaux de

chiffon, bons à rien. Nous n’avons pas besoin de savoir coudre comme

pour les choses françaises. On aurait mieux fait de nous apprendre à

broder des voiles, comme les femmes de Constantine. Maintenant, ma

grand-mère m’a appris. Que me font les livres? Laissez-moi broder des

voiles; les voiles sont beaux!

Et Noura devait se borner à lui montrer le jeu de broderies nouvelles, à

développer son goût en lui indiquant comment se compose ou se transforme

un dessin.

Helhala ne se rappelait que les punitions encourues de la part des

maîtresses qui ne savaient pas parler l’arabe, alors qu’elle, Helhala,

ignorait le français.

Mimi la benjamine s’écriait:

--Il n’y a que les enfants sales des gens pauvres qui sont dans l’école;

moi je n’irai jamais!

Richa et Zoubeïda avaient pris leur certificat d’études, brillamment,

grâce à cet esprit d’à-propos et cette imperturbable mémoire momentanée

qui tient lieu de compréhension à la généralité des enfants de leur

race. Aujourd’hui, elles ne se souvenaient de rien. Un rideau était

retombé sur leur cerveau du moment où elles avaient quitté l’école pour

prendre le voile.

Quant à Djénèt, le visage pâle, elle possédait une mémoire spéciale et

passait pour savante parmi ses compagnes. D’avoir suivi quelques leçons

de religieuses dans un faubourg, elle conservait des souvenirs

d’histoire comme les petits enfants conservent des réminiscences de

Peau-d’Ane. Mais la façon dont elle les répétait était celle d’un

conteur d’Orient, imaginatif et invraisemblable.

* * * * *

Avant la leçon, une sous-maîtresse installait les enfants, une Israélite

très jeune et active que Noura avait choisie pour sa connaissance du

parler arabe.

* * * * *

Ce matin-là, Fafann commence la broderie d’un bonnet de bain. Zoubeïda

et Sadïa se préparent à reproduire et à enjoliver un dessin d’arabesques

que Merïem et Helhala enlumineront. Djénèt, Louïz et Richa étudient un

récit à la morale évidente et dont elles devront rendre compte à leur

Mâlema. Les trois têtes semblent également absorbées, mais les yeux ne

voient rien de la lecture, parce que tout bas Djénèt conte la bravoure

des grands-pères des Français, qui s’habillaient avec la peau des ours

pour épouvanter les taureaux enragés, et la fabuleuse aventure de Jeanne

d’Arc, _une géante dont les serviteurs étaient rois et qui avait changé

en armée de démons et d’hommes de fer un troupeau de moutons qu’elle

conduisait_...

Les plus petites et Zorah la douce s’appliquent à des pages d’écriture

tandis que l’attention de Mimi suit le doigt de Sarah la sous-maîtresse

et les paroles qui l’aident à démêler les mystères de l’alphabet.

--La lettre qui ressemble à une échelle s’appelle H, explique Sarah, et

celle qui a la forme du croissant se nomme C.

Peut-être la création et l’organisation de Noura ne sont-elles pas

l’idéal de l’enseignement tel que l’entend le progrès. Mais la jeune

fille a vite constaté que c’était la seule manière qui ne rebuterait

aucun des êtres de caprice et de libre fantaisie qu’elle veut capter.

Il ne s’agit pas d’aller, par doubles étapes à la conquête de brevets

qui ne prouvent rien. Le but est meilleur qui consiste à préparer ces

enfants à une vie nouvelle et plus large, lentement, en prenant le temps

nécessaire.

Noura conçoit plusieurs sentiers dans la plaine, au flanc des montagnes,

tous aboutissant à une belle cité. De ceux qui cheminent par ces

sentiers, quelques-uns ont le pas vif et léger; d’autres sont paresseux,

trébuchent souvent, mais toutes leurs caravanes doivent entrer dans la

cité.

* * * * *

Une saillie de Helhala au visage d’écureuil fait se dresser les têtes et

rire les jeunes bouches.

--_Ya Sidna Mohammed!_[17] encore un jour qui me noircit! Mes bras sont

déjà comme la nuit qui commence. J’étais si blanche quand je tétais ma

mère; j’étais blanche de lait. Maintenant un nègre a pleuré sur moi ou

bien c’est le café que je bois. _Ya sidna Mohammed!_ je ne boirai plus

de café.

[17] O notre seigneur Mohammed.

Et la coquette hypocrite lève ses bras très blancs de petite rousse, qui

font la jalousie de ses compagnes.

Fafann pose sa broderie pour consulter un morceau d’étamine, vieille et

fragile, où sont des modèles de toutes les broderies connues en Orient.

Un hasard fit que Noura le découvrit parmi des hardes, chez une femme

indigène qui ignorait la valeur de ce chiffon vénérable. Des soies ont

conservé l’éclat de leurs couleurs. Elles se serrent brunes et bleues,

pour former le dessin qui s’appelle «_la citerne de la maison_». Elles

s’élargissent en pétales pour ceux qui ont nom «_la ceinture du roi_» et

«_le jardin des roses_». D’autres sont «_le vol des papillons_» ou

soulignent des palmiers roides, des mains fatidiques, des cyprès élancés

comme des langues de flammes jaunes, vertes ou rouges. Des fils légers

forment une sorte de grecque «_le dessin de Tunis_» pour les brodeuses.

Et cette guenille est tout imprégnée des parfums d’un ancien harem...

* * * * *

Noura entra avec Mouni.

Mouni était plus jolie de toute la supériorité qu’exprimait son

attitude, supériorité de rang sur ces filles de petite bourgeoisie, et

supériorité de science, car il n’était pas une heure où Noura ne fût

penchée avec amour sur la culture de sa fleur favorite. Le petit genêt

gardait sa parure primitive, les draperies, les anneaux tintants, mais

son jardinier se flattait déjà d’avoir changé le goût de son parfum.

Le parler français de Mouni était comme une chanson au rythme parfait.

L’ardeur de son sang ne vibrait que dans les mots arabes. Même on eût

dit que, finement, au contact de la modération franque, qui dénonçait

comme laids et répréhensibles le pur instinct animal, la fougue

naturelle d’un tempérament passionné, on eût dit qu’elle dissimulait

cette ardeur et les bondissements d’une nature héritée de ses aïeules,

les vagabondes et les belliqueuses aux déserts du Hedjaz.

Elle aimait Noura, mais son affection, si tendre qu’elle fût, ne

comportait pas de dévouement.

Elle s’écriait parfois, sous une caresse:

--O Noura, ta maison est bonne, ta bouche et ton cœur sont bons. Je suis

dans le bonheur. Je t’aime plus que mon âme, ô Noura!

Et pour lui épargner une douleur mortelle, elle n’aurait pas sacrifié

ses cheveux. De cela, en dépit de sa sensibilité aiguë, de son

pressentiment raffiné, de sa clairvoyance rare, l’éducatrice ne

s’apercevait point. A l’égard de la petite créature dont elle faisait

son enfant, la tendresse absolue annihilait les facultés d’observation

de Noura. Elle ne voyait que la câline souplesse, les yeux purs et le

visage heureux de Mouni. La douceur de la voix qui répondait à la sienne

suffisait à la persuader des perfections de sa première conquête.

La Mâlema sourit à Sarah et va de l’une à l’autre des élèves. Elle

appesantit sa main ferme sur la tête folle de Helhala, redresse

l’aiguille de Fafann, clos d’une réprimande les lèvres de Djénèt et

vient au secours du crayon de Sadïa.

Puis, prenant un exemplaire du Koran et puisant à la fois dans son

esprit et dans des passages du Livre, elle parle pour les âmes

attentives. Elle s’exprime en Arabe, résume en Français et interroge

dans les deux langues. C’est l’une de ces leçons-causeries durant

lesquelles, à la moindre question inquiète révélant quelque obscurité de

compréhension, elle s’attarde en explications logiques pouvant pénétrer

les pensées enfantines.

Dans les paroles égrenées, la vérité des sourates se mêle à l’expression

personnelle de Noura.

«... C’est Dieu qui nous a donné la terre pour premier lit, le ciel pour

toiture. Il a fait descendre la pluie des cieux pour produire les fruits

dont nous nous nourrissons. Il a mis en nous un cœur, afin que nous

aimions les autres créatures et un cerveau qui doit posséder la science

ordonnée aux hommes, pour la joie et l’embellissement de la vie. La

science est un flambeau qui brille dans l’ombre de la route et de la

maison.

--Les ignorants sont-ils toujours sans lumière, ô Mâlema? interroge

Djénèt.

--Ils sont comme des aveugles dont les yeux sont ouverts et ne voient

pas. Ils sont comme Zidann le pauvre qui a de grandes prunelles noires

et tombe dans la rivière parce qu’il ne peut distinguer la rivière du

bon chemin. Ils font le mal parce qu’ils ne savent pas que c’est mal.

Ils méconnaissent le bien. Ils se croient de bons musulmans dignes des

récompenses d’Allah et ils ne savent même pas toute la loi d’Allah.

--Ils font donc des choses défendues?

--Certes.

--Et tous les enfants du péché sont punis?

--Ils sont punis pour avoir négligé de connaître les bienfaits de Dieu

et n’avoir pas voulu s’instruire quand ils le pouvaient. Vous qui

apprenez à discerner le mal du bien, soyez reconnaissantes à cause de

l’intelligence que vous avez reçue. Que ferez-vous en échange?

--Je donnerais des fêtes pour les pauvres au tombeau de Sidi Ben Drahm;

mais je ne suis pas assez riche, dit Helhala.

--Point n’est besoin d’être riche, petite fille. Vous obéirez à toute la

sagesse et cela suffira. Vous pratiquerez la vérité; vous haïrez le

mensonge. Celle qui commet une faute, grave ou légère, est une _enfant

du péché_. Mais pourquoi se tairait-elle et cacherait-elle sa faute?

Dieu la voit et le visage de la coupable l’accuse. Veut-elle garder la

faute comme une éternelle brûlure à son front et dans sa mémoire? Elle

avouera;--le courage et la sincérité rachètent tout. Elle se repentira;

il lui sera pardonné; elle retrouvera le bonheur.

«Mes petites filles, appliquez-vous à devenir des femmes de bien pour

mériter et augmenter la tendresse de vos pères, le respect et le sûr

amour de vos maris, la vénération et l’obéissance de vos fils. Devant

une femme de bien, les vieillards s’inclinent, le Prophète sourit, les

jeunes hommes disent:--«_Hamed-ou-Allah_[18] si nos épouses et nos

filles lui ressemblent.»--La femme de bien est pure d’hypocrisie, de

mauvais penchants, de haine, de colère et de médisance. Elle ne dit ni

ne fait rien qui ne puisse être révélé. Il n’en résulte jamais pour elle

la rougeur de la honte et le mépris des gens honnêtes. Mais toutes ses

actions et ses paroles doivent concourir à la paix de son foyer et à sa

bonne renommée.

[18] Louange à Dieu.

«Soyez persévérantes dans le travail, patientes dans le chagrin, humbles

et généreuses dans l’abondance, afin que le pauvre et le malade se

réjouissent par vous. Si la paresse se mêle à l’écheveau de la broderie,

au dessin du crayon, aux signes de la plume, la paresse qui a le visage

stupide et l’impatience à la bouche grimaçante, nous les chasserons pour

ne pas devenir pareilles à elles.

«Surtout, vous connaîtrez l’obéissance aux bonnes paroles. Mes petites

filles, que l’obéissance vous soit sacrée. Il est écrit que si vous

refusez d’obéir, Dieu vous punira en vous faisant la guerre. Au jour de

la résurrection, heureux ceux qui auront obéi!

«Saluez et considérez la vieillesse avec respect. Saluez et considérez

tous ceux qui sont plus âgés que vous avec déférence.

«Ne dites pas:--«Nous nous inclinons et nous obéissons devant ceux-là;

mais derrière eux nous aurons le rire méchant, le cœur rebelle.»--Dieu

sait et juge; il voit et entend tout.

«Vous donc, grandissez dans la sagesse qui est une beauté, pour devenir

de ces femmes nobles, pures et fidèles qui sont bénies.»

La leçon finie, Noura demandait:

--Pourquoi Borneïa n’est-elle pas venue?

--Doudouh doit le savoir, répond Mouni. Je l’ai vue parler à la mère de

Borneïa.

Du haut de l’escalier blanc, elle se penche sur la cour intérieure,

appelant la servante.

--O Mâlema, la mère de Borneïa ne veut plus t’envoyer sa fille. Elle

raconte que tes leçons avec le Koran cachent ton désir qui est de

convertir les musulmanes à ta religion.

* * * * *

Noura descend l’escalier de faïences vertes, traverse la cour dallée de

blanc et noir où s’élargit l’ombre d’une vigne et d’un figuier. Elle

franchit l’antichambre obscure où d’épaisses nattes de drinnu sont

fraîches aux pieds nus. La voici hors de sa maison mauresque, dans les

rues capricieuses de la ville arabe.

Au fond d’une impasse, elle pousse une porte vermoulue.

--Borneïa! Ya Borneïa!

--Qui es-tu? gronde une voix mécontente.

--La Mâlema.

--Entre.

* * * * *

Noura est près d’une vieille femme qui lave du linge dans le plat de

bois où l’on pétrit la galette et roule le kouskous. La mère de Borneïa

se montre, sa fille accrochée à sa gandourah.

--Pourquoi n’est-elle pas venue ce matin? questionne sévèrement Noura.

--Elle ne voulait pas. Elle a peur de toi.

--Comment n’a-t-elle pas eu peur le premier jour?

--Elle ira demain.

Noura fixe la mère et dit:

--Borneïa, t’ai-je jamais parlé de ma religion?

L’enfant secoue négativement la tête. La mère semble ne pas comprendre,

bien qu’elle saisisse parfaitement l’allusion.

--Je ne permets point qu’on manque ma leçon suivant son caprice, reprend

la Mâlema. Tu sais qu’à moins d’une raison grave on est privé de

récompense. En voulant s’instruire, Borneïa m’a fait des promesses

d’obéissance et d’assiduité; les miennes étaient de l’aimer et de la

conduire vers le bien. Je les ai tenues; qu’elle accomplisse les siennes

ou je cesserai de la connaître.

--Tu as raison, dit la mère subitement conquise par cette fermeté.

Pardonne-lui.

Le lendemain, Borneïa vint à la leçon avec un cadeau de galettes chaudes

et une exagération de caresses pour sa maîtresse. Mais les jours

suivants on ne la revit plus...

* * * * *

A la faveur de ce petit événement, Noura revécut ses premiers combats et

quelques instables victoires.

Les brebis de son troupeau avaient été gagnées une à une, grâce à un

tact infini. Il avait fallu s’insinuer dans les familles dont la plupart

défendaient jalousement leur intimité. Mais Mouni avait été un heureux

prétexte, puis la présence de Lella Fatime revenue du Djebel-Amour.

Alors l’accueil s’était fait sans défiance, d’abord par un instinct de

race, plus tard par sympathie. Enfin, Noura avait su se faire aimer

autant que possible, en aimant beaucoup, sans mièvrerie, en ne dérogeant

jamais à la droiture et à la clarté de sa logique.

Cependant, le grand nombre des enfants ne venait à elle que pour obtenir

les menus présents dont la Mâlema récompensait leur zèle et leur

exactitude. Plusieurs voulaient apprendre par un esprit d’orgueil et

d’ambition, pour dominer l’ignorance des autres; mais ce sentiment même

ne persévérait pas et celles qui le conservaient assez longtemps, dès

qu’elles avaient atteint une petite moyenne, demeuraient stationnaires,

invinciblement aheurtées, ne souhaitant pas acquérir davantage...

Si la Mâlema avait pu donner de l’argent, elle aurait provoqué de

nouveaux élans, mais éphémères aussi. Elle comptait quatre exceptions;

Helhala, d’intelligence vive sous sa frivolité, Djénèt, Mouni et une

adorable fille de seize ans, Oureïda que les parents empêchaient de

suivre les leçons et qu’elle visitait fréquemment. Grâce à ces

exceptions, Noura augurait superbement de l’avenir et consolait ses

déceptions.

Elle s’attachait à laisser absorber toute sa vie par son troupeau, tous

les chers visages dont elle déchirait lentement le voile et qu’elle

voyait s’éclairer par son labeur. L’Islam parmi lequel elle évoluait ne

la comprenait pas toujours, mais approuvait hautement, sa bonté, son

esprit et la pureté de sa vie. C’était beaucoup.

Comme Noura passait devant la porte d’Aziza Dherif, sa voisine, elle la

vit s’ouvrir pour une _m’lahïa_ bleu foncé,--cette cotonnade qui est le

haïk des femmes ordinaires. La m’lahïa devait envelopper une géante dont

la main musculeuse et très blanche, aux doigts peints referma le

battant.

Noura poussa la porte à son tour et pénétra dans la cour intérieure.

Elle vit la géante aux prises avec Aziza Dherif, Sisann sa fille, et

Fatma, une jeune divorcée qui habitait avec elles. Les trois femmes

multipliaient les caresses et les agaceries. La m’lahïa tomba laissant

voir la somptueuse tunique et les joyaux tapageurs d’une prostituée.

Dans la géante, Noura reconnut Sadek, un eunuque familier des logis

arabes. On le disait de mœurs infâmes, et les convenances orientales

acceptaient sa présence dans la maison des gens de bien comme dans celle

d’Aziza Dherif, la digne et la vertueuse.

Sisann et Fatma complimentaient le personnage sur sa parure féminine.

Elles se mirent à chanter et il mima la danse des _Naïlat_, mousmés

d’Afrique, courtisanes du désert et des Ziban.

Aziza Dherif accueillait Noura affectueusement. Elle lui présentait une

femme que la jeune fille n’avait pas aperçue d’abord, une femme de bonne

famille, séduisante en son sourire très doux, en son beau regard

intelligent. C’était une sœur de Sliman le spahi qui avait été l’époux

d’Isabelle Eberhardt, de Si Mahmoud Saâdi, meddah roumi du Sahara.

La voix du meddah s’était tue. Plus ne galopait son libre cheval dans

les sables d’El-Oued la fanatique, aux confins des Chotts ou par la

hamada pierreuse, écrasée de soleil, et sur les pistes brûlantes du

Figuig. Isabelle était morte, roulée parmi les cailloux du torrent

d’Aïn-Sefra.

En apprenant la catastrophe, Mouni avait frappé des mains, joyeuse et

vindicative à cause de sa méprise d’enfant. Puis, tendrement triste et

pieuse, elle avait jeté vers l’horizon le baiser grave qu’on donne aux

tombes musulmanes, un baiser à cause de Si Mahmoud qui aurait pu n’être

vraiment que le petit cavalier imberbe qu’elle avait désiré de son

premier désir.

La sœur de Sliman parla d’Isabelle.

--Son nom, chez nous était Merïem. Son cheval s’appelait Souf. Elle

était savante et de bonne volonté, mais ne savait rien du travail des

femmes et préférait bêcher un champ que préparer la nourriture. Voici la

bague de mariage que mon frère Sliman lui acheta.

Elle montrait à son doigt un rubis minuscule serti de petites perles.

Et Sliman était mort aussi, récemment, chez sa sœur dont le visage

labouré d’égratignures, la gandourah noire, le foulard sombre ajusté

comme un béguin de religieuse attestaient le deuil.

Noura conta l’histoire de Borneïa.

Aziza Dherif expliqua:

--On a tort de douter de toi; mais il faut comprendre. On a peur de voir

les enfants devenir tout à fait Français ou un peu chrétiens. Les souris

sont tranquilles, elles ne craignent pas ta présence puisque tu as

dit:--«Je suis votre amie.»--Mais une planche craque; elles croient voir

le chat derrière toi; elles rentrent dans leurs trous: tu ne les revois

plus.

Elles causèrent encore, à l’écart des rires et des déhanchements de

Sadek.

--Tu sais que Fatma est restée quinze jours chez son mari, fit Aziza.

Noura s’étonnait, sachant l’aventure de Fatma.--Citadine, mariée à un

homme des champs, quand celui-ci eut la prétention de mettre sous son

toit deux co-épouses, elle déclara simplement qu’un fellah n’était qu’un

taureau sauvage et qu’elle ne consentirait pas à la polygamie que les

gens des villes commençaient à ne plus connaître.

Et Noura avait pensé:

--Sa jeune morale, inconsciemment évoluée, diffère de celle de ses

philosophes grand’mères qui disaient:--«Pourquoi celle qui eut son temps

d’amour avec son mari ou ses amants se courroucerait-elle de ce que son

temps est passé pour eux et que le temps d’une autre est venu? Elle ne

répéterait pas le geste de cette vieille épouse heureuse qui,

choisissant pour son propre époux la plus belle jeune fille de la cité,

affirmait avec amour:--«Il est le meilleur; elle est la plus belle; elle

ne devait appartenir qu’à lui.»--

Fatma mélancolique énonçait:

--Tous les hommes sont mauvais.

--Voici, songeait alors Noura, ces citadines commencent vraiment à se

rapprocher de notre Europe. Leur mentalité s’avive. Elles sont capables

d’éprouver un désenchantement. Il y a perfectionnement du moment que la

délicatesse est froissée, le cœur atteint par une déception.

Mais les paroles d’Aziza Dherif renversent l’échafaudage des subtiles

déductions. Elles surprennent la jeune fille. Fatma est allée vivre

quinze jours chez son mari, pourquoi? A-t-il répudié ses autres femmes

et veut-il se remarier avec la première?

Elle écoute Aziza dont l’accent fait entendre que toutes les femmes en

somme peuvent partager les sentiments de Fatma.

--Maintenant que la loi l’a rendue maîtresse de son corps en supprimant

les droits de son mari, Fatma trouve agréable l’amour de ce mari. C’est

parce qu’elle le choisit quand il lui plaît, et c’est parce que cela met

en fureur les deux épouses légitimes, témoins des prédilections de leur

maître pour l’amoureuse libre, qui part ou revient à sa fantaisie.

Les leçons suivies de Noura n’avaient lieu que le matin. L’après-midi,

les enfants étaient libres de venir ou de rester chez leurs parents

suivant leurs goûts et leurs occupations. Parfois, les mères les

accompagnaient. La maison de la Mâlema devenait un lieu de réunion.

Noura disait en arabe des fables de La Fontaine que les petites filles

répétaient avec Mouni. Ou bien Lella Fatime étant au piano, Noura

entraînait ses ouailles en chantant une ronde populaire du pays

français, et les petites voix gazouillaient:

Il pleut, il pleut berzère...

La mélodie facile apprivoisait les oreilles à d’autres sons que ceux des

sauvages tympanons.

* * * * *

Un après-midi, la mère adoptive de Richa amena une nouvelle visiteuse.

--C’est ma sœur de Constantine. Son nom est Lella Guemara.

--Tu es la bienvenue dans mon cœur, prononça Noura avec la gravité

islamique.

Elle baisait Lella Guemara de trois baisers sur la bouche.

Madame Le Gall survint. La mère de Richa s’écria:

--O Lella Fatime, voici ma sœur Guemara qui est de race noble et qui a

la «connaissance des Ecritures» comme un taleb.

Avant la naissance de Guemara, sa mère, veuve et riche, épouse un prince

réfugié à Constantine. Guemara était l’enfant de cette union et, pour ne

point déroger en la maison de son père, avait épousé un cousin, noble

aussi.

Elle laissa tomber sa _ferachïa_, le haïk de souple lainage blanc qui

enveloppe les femmes de qualité, comme la m’lahïa bleue enveloppe les

femmes de moindre condition. Elle apparut vêtue de velours violet sur

quoi luisaient les bijoux que cisèlent les orfèvres juifs de

Constantine. Elle s’incarnait dans une évocation d’un autre âge. Sa

figure souveraine était celle d’une impératrice de Byzance. Ses

mouvements avaient une ampleur orgueilleuse. Elle s’assit sur les

coussins d’un divan très bas. Ses yeux calmes approuvaient les choses

orientales qui se joignaient à l’ameublement confortable de la pièce;

les nattes fines, les tentures tissées par des mains bédouines, les

aiguières de cuivre, les satins filigranés, les tables basses incrustées

de nacre et les grandes amphores kabyles, inspirées de celles de Rhodes

ou de Cnide, tandis que des poteries tunisiennes perpétuent la tradition

des potiers puniques.

Elle sourit à Noura.

--Ta science et ta beauté sont deux sœurs jumelles.

--Ta beauté est plus grande et ton savoir égale le mien sans doute,

répond la jeune fille.

--J’ai étudié sur la planche peinte des _tolba_[19] et je me souviens de

ce que beaucoup ont oublié.

[19] Pluriel de taleb.

La mémoire de Noura confrontait Lella Guemara avec d’autres figures, des

figures d’héroïnes anciennes.

La visiteuse parlait avec la calme autorité de ceux qu’on écoute. Elle

dit la noble austérité de sa famille constantinoise et comment il avait

fallu le mariage de Richa, pour qu’elle pût venir accompagnée de son

mari et d’une servante.

Les endormies · 第 18 / 26 题