NOTRE-DAME D’AFRIQUE...

Elle domine le large de la mer où le jeu des lames courtes et du soleil

met les ocelles d’une queue de paon.

Des Arabes viennent au sanctuaire chrétien, conduites par la

superstition, la belle croyance au merveilleux que garde l’Orient

traditionnaliste.

Au seuil de l’église, elles s’arrêtent. L’aumônier passe, contemplant la

mer. Les femmes le regardent, indécises. Mais une vieille élève la voix:

--Ne craignez pas, il connaît les Musulmanes.

Elles entrent...

Et Mouni vêtue d’une robe d’Europe toute neuve, un chapeau abritant son

visage doré, ses pieds pris dans des bottines, Mouni échappant à Noura

et à l’Amie suit les femmes d’Islam.

Mouni était la conquête de Noura Le Gall. L’influence de Lella Fatime

avait pesé sur l’assentiment de Bou Halim.

L’agha consentait, sous condition que Mouni garderait intacte sa

croyance et reviendrait au premier signe. Il se séparait facilement de

l’enfant, ne s’étant inquiété d’elle que si une rumeur répétait qu’elle

était jolie et que les plus riches la voudraient à cause de sa nature

ardente qu’observaient et dont s’entretenaient les vieilles colporteuses

en choses d’amour.

Pour Noura, Bou-Halim n’avait pas de sympathie, mais une grande estime,

appréciant la droiture et la fermeté de son caractère. En accédant à son

désir d’emmener sa fille, il jugeait aussi que le beylik français, après

le mariage de Fatime, l’instruction de Si Laïd, considèrerait celle de

Mouni comme une nouvelle preuve d’un loyalisme digne de récompenses.

* * * * *

Et Mouni depuis le départ s’émerveillait. Ses étonnements n’exigeaient

jamais d’explications. Il lui suffisait de jouir. Elle ne demandait pas

qu’on définît sa jouissance, une jouissance plus physique que morale.

Son corps mince, qu’on voyait tressaillir et vibrer au moindre spectacle

ou au moindre attouchement caressant, participait au plaisir, plus que

son esprit. La douceur des Européens la ravissait, encore qu’elle les

trouvât très curieux de sa personne.

Cette curiosité la rendait fière, d’ailleurs. Elle désirait constamment

une main dans ses cheveux et des lèvres sur son visage.

Elle ressemblait à un précieux petit animal apprivoisé, une sorte de

chat qui ronronnait avec volupté, mais qu’on prévoyait ne pas devoir

abdiquer toute l’indépendance de son tempérament.

Les pèlerines d’Allah en l’église chrétienne, trébuchent contre les

bancs pour voir les ex-votos envahissant les murailles. Elles ont des

cris de gaîté pour tant de poupées, celluloïd ou porcelaine, qui

révèlent le souhait des épouses stériles et la gratitude des maternités

réalisées.

Devant l’autel de la Vierge africaine, noire, celles qui viennent pour

la première fois murmurent:

--Eïhoua![15] elle entendra notre langue.

[15] Interjection familière.

Elles déposent leurs offrandes; d’odorants chapelets de fleur d’orange;

des roses artificielles comme en ont les prostituées maures et

espagnoles à l’oreille ou dans le chignon; et aussi des cierges longs,

très minces, verts, jaunes ou rouges, tels ceux qu’on brûle aux tombeaux

des saints _merabtin_; et encore un morceau déchiré d’un foulard de soie

et une cassolette d’argile pleine de braise et de benjoin. La fumée

adoratrice voile le visage de la Vierge noire, la même fumée qui, dans

les Koubbas, embaume les plis des étendards.

Alors, aux frôlements de leurs pieds nus, les femmes font sept fois le

tour de l’autel, selon la formule des vœux.

Mouni, accroupie sur les dalles devant l’idole chrétienne, Mouni est

saisie d’une mélancolie langoureuse... Peut-être est-ce à cause de ce

jour de grand soleil qui finit, ou parce qu’un vent chaud trouble les

feuillages de la colline et que le couchant est si rouge. Peut-être

est-ce à cause du benjoin et de tant d’ors brillant sur la Vierge et sur

l’autel...

Étrangement profane, le hasard met aux lèvres de l’enfant le murmure

d’une chanson des Amourïat:

Sa ceinture est plus lourde que mon désir,

Sa ceinture riche des dons de l’amour...

Et j’ai dénoué sa ceinture...

Le trésor qui n’a pas de prix...

Mouni pleure des larmes savoureuses...

Claude Hervis poussa Mouni dans le salon où traînaient des écharpes, des

voiles, des ceintures et des hennins dorés, des petites vestes turques,

étincelantes.

Comme il eût arrangé un modèle, il enveloppa l’enfant d’une aérienne

draperie. On ne vit plus la robe européenne et simple dont Noura avait

habillé sa conquête. La natte défaite, les longs cheveux de Mouni

s’éparpillèrent. La petite coiffure pointue s’inclina sur sa tête; un

voile caressa ses joues et ses pieds nus effleurèrent joyeusement le

tapis.

Claude satisfait la ramena dans l’atrium de la blanche maison mauresque.

--Bravo! dit l’Amie.

Le Mahdi souriait.

Noura fronça les sourcils.

Toute la coquetterie native de Mouni s’avivait au contact des choses

belles.

Elle s’écria:

--Que ta robe française était laide, ô Noura!

--Pourquoi l’avoir ainsi affublée? demanda la jeune fille au sculpteur.

--Vous l’aviez travestie en un inharmonieux fantoche. Je l’ai rendue à

son harmonie première. Noura, je vous adresse une prière au nom de notre

amitié. Puisque le destin permet ce crime, la transplantation de ce

genêt saharien dans votre jardin...

--Soyez un jardinier avisé, interrompit le Mahdi. Le genêt ne doit pas

être élagué et dirigé comme un rosier de France. Vous pouvez améliorer

son parfum en lui laissant son originalité. Cultivez et transformez

l’intelligence de Mouni, mais ne changez pas sa figure.

--C’est à peu près ma pensée, reprit l’artiste. Pour la joie de nos

yeux, laissez à la petite idole son manteau coloré. Vous ne prétendez

pas supprimer si vite voiles et bernous pour réduire tout un peuple à

notre laideur.

--... extérieure, intervint encore la voix du Mahdi.

Et l’Amie:

--Mouni ne s’y est pas trompée; elle sait où se trouve la beauté.

Noura affirma tristement:

--Un maléfice se cache aux plis de la melahfa. Un charme hostile à notre

sagesse rit dans le tintement des anneaux barbares. Ils ont repris ma

tante. Ils ont été pour elle comme un poison annihilant le pouvoir de

résistance. En laissant Mouni dans l’enveloppement perpétuel du charme,

j’ai peur d’un subtil obstacle qui raillera mon effort, l’obligera à se

faire plus long et plus énergique.

--Non, dit le Mahdi. Suivant le degré d’assimilation dont est

susceptible le cerveau de Mouni, le charme perdra son efficacité. En

supprimant ce charme si tôt, vous-même, vous risquez de provoquer un

regret. Et si votre élève doit être un exemple qui attire d’autres

sujets, il vaut mieux que sa civilisation revête au dehors la tunique

primitive, que sa pensée française garde une âme musulmane.

L’apprivoisement de ses sœurs sera plus facile.

--Très juste, approuve l’Amie. Et quant à votre tante, Noura, espérons

que le charme n’a pas opéré profondément. Si oui, laissez agir la

destinée.

Noura secouait sa tête volontaire.

--Je ne suis pas assez fataliste.

--Vous le deviendrez en présence de toute la vie. Vous apprendrez qu’il

est fou de lutter ou de s’exaspérer contre elle.

--Je ne m’exaspèrerai pas, mais je la combattrai dans ses injustices et

ses anomalies.

Le sculpteur redressa sa haute taille, et les yeux s’attachaient avec

douceur sur son visage pensif aux tempes mates où les cheveux

grisonnaient. Ses mains s’appuyèrent au dossier du divan arabe; sous la

jeune moustache, les lèvres fines s’entr’ouvrirent pour des paroles

graves.

--La vie attaque, blesse, se dérobe ou riposte plus violemment quand

nous voulons une revanche. Rien ne sert de guerroyer incessamment contre

elle. Se soumettre est mieux. Elle récompense l’acceptation par le

repos. Maurice Barrès pense qu’_après avoir beaucoup attendu de la vie,

de cette brève «promenade qu’il nous est donné d’accomplir à travers la

réalité», on voit bien qu’il faudra mourir sans avoir rien possédé que

la suite des chants qu’elle suscite dans nos cœurs_.--Et n’est-ce point

assez de ces chants? N’est-ce point assez de l’errance et du soleil?...

L’humanité rebelle est discordante. La nature soumise est harmonieuse.

C’est une leçon.

Le Mahdi répliqua:

--Pour profiter de la leçon, il faut se rapprocher de la nature, devenir

simple. Peu sont disposés à cela. Les derniers simples, de simplicité

naturelle, tendent à devenir compliqués.

--Et voilà votre ouvrage, ô leurs éducateurs.

--Claude Hervis, s’écria Noura, comment n’avez-vous pas encore renoncé à

toute notre science, nos coutumes, nos vêtements laids, pour la

précieuse ignorance, la peau d’ours des primitifs ou le bernous bédouin?

--Il y a de l’horreur et de la lâcheté dans mon cas. Je redoute et je

hais le cancan étonné des oies, le jappement des roquets humains.

Cependant, je m’étudie à perdre la faculté de les entendre et je vous

convie dans la tente ou sous les palmiers de mon avenir.

--Qui sait s’il restera des tentes et des palmiers!--Noura ajouta en

arabe:--Mouni, mon petit enfant, tu peux reprendre et garder la melahfa.

--C’est à cause de toi!...

Les yeux de Mouni brillèrent sur le sculpteur. Elle s’avança, lui baisa

les mains et joua à les envelopper de ses cheveux.

L’au-revoir de Noura Le Gall à ses amis fut une profession de foi.

--Je ne vais pas créer une école, mais ouvrir un calme et laborieux

appartement où les enfants d’une autre race s’appliqueront à des choses

diverses, concourant à un même but: l’acceptation de parcelles

successives de notre civilisation pour, sans heurt, la substituer à

celle qui a diminué jusqu’à être une ruine informe.

«J’indiquerai et j’aplanirai le chemin par où les débris viendront se

juxtaposer aux édifices de notre savoir, se confondre avec leurs

matériaux.

«Je vais prêcher d’exemple, n’insinuer dans la confiance et l’affection,

mettre une empreinte sur les âmes jeunes et graduer, selon leur

tempérament, les idées qu’elles devront s’assimiler. Je ne veux pas le

régime de l’école, mais un enseignement individuel. Au lieu du maître et

des élèves, je veux une aînée près de sœurs cadettes. Je supprime la

discipline abrutissante qui sévit sur une masse. Ce n’est point l’œuvre

du maçon qu’il me faut, c’est l’œuvre du sculpteur; car l’idéale argile

de la pensée a besoin d’être modelée sous différentes formes, suivant

les caractères, et c’est une erreur grossière de vouloir la mouler sur

un modèle unique, répandu à plusieurs millions d’exemplaires. Cela tue

la personnalité, l’initiative, et détermine l’élégante nullité ou le

fatal dégoût.

«J’entrerai sans effraction au cœur du foyer, dont l’impénétrabilité

empêche toute fusion en ne laissant filtrer qu’à peine, et en la

dénaturant, la lumière étrangère à son clair-obscur.

«Je changerai les idoles du sanctuaire et je vous invite à venir un jour

saluer la victoire de ses nouveaux dieux.»

Les endormies · 第 17 / 26 题