... une atmosphère toujours pleine de désir latent ou d’amour
satisfait.
... une âme féminine qui conçoit infiniment la joie des parfums
d’encens et d’aromates, une âme librement asservie, avec une
volupté animale, au rite primitif de l’amour humain.
Le cavalier imberbe qui galopait dans le soir,--un soir d’ocre et de
sanguine,--s’arrêta aux premières tentes de la zmala.
Les chiens hurlaient contre lui. Des femmes se voilèrent qui portaient
des draperies roses et des anneaux ciselés dans l’argent massif.
Un homme prononça les paroles de paix qui accueillent.
Le cavalier vint s’étendre devant la tente sultane, son cheval près de
lui, rênes traînantes, selon la coutume des Sahariens.
La tente sultane; un de ces vastes logis mobiles où s’abritent les
hôtes, les maîtres, les épouses, les concubines, les enfants, les
serviteurs libres et les esclaves. Celle du fils aîné du souverain de la
tribu est brune aussi, rayée des mêmes couleurs blanches et rouges, mais
plus basse. Une patriarcale et riche simplicité les enveloppe. Autour
gravitent les tentes plus humbles des petits parents et des familles
tributaires rangées sous la _baraka_ (bénédiction maraboutique) de
l’agha Bou-Halim. Et d’autres, nombreuses, augmentent la cité nomade;
celles des pâtres, des serfs rusés qui sollicitèrent et obtinrent la
faveur de faire partie de la zmala, pour être exemptés de trop lourdes
redevances et payer de leur travail.
Les horizons se décoloraient. L’ombre semblait sourdre de la terre...
Soudain éclata le braîment des ânes, le bêlement des chèvres grelotta.
Les troupeaux revenaient du pâturage dans les champs d’alfa. Les femmes
allèrent traire les femelles fécondes. Avec des appels gutturaux, les
hommes galopaient des juments sans selle ni bride, pour rassembler les
retardataires. Des chameliers proféraient le sifflement qui apaise et
fait se coucher les dromadaires grognons. Par intervalles, entre tous
les bruits montait l’aboiement rauque ou le hurlement prolongé d’un
chien, le hennissement d’un étalon, le susurrement d’une voix qui
fredonnait.
Scènes des soirs dans les champs encore hantés par des patriarches et
des bergers. Halte prolongée en la poésie des premiers siècles. Douceur
biblique des gestes et charme des silhouettes dans la beauté grave du
paysage!...
Sur ce territoire, sur ces êtres et sur ces choses règne l’agha
Bou-Halim dont la _zïara_, l’impôt koranique, est productive, le goum
riche de cavaliers et les affiliés, nombreux tels les grains de sable,
une multitude; car Bou-Halim est deux fois seigneur, chef militaire et
religieux, étant prince et marabout.
Bou-Halim règne sur le large horizon des champs d’alfa et sur lui règne
la France qui, en échange d’une promesse de loyalisme, lui donna le
burnous d’investiture et le titre d’agha.
Mais pour subvenir à l’existence dispendieuse du chef orgueilleux, à ses
réceptions aux magnificences orientales et à ses vices européens, une
légion de serfs et de vassaux végète misérable, écrasée sous le poids
des redevances. Il est des jours où l’usurier ricane, où l’agha ne
pourrait rien donner à un _derouïche_ mendiant. Ces jours-là, au sommet
de la tente sultane, la houppe de plumes d’autruche est remplacée par du
poil de chèvre...
D’une âme contemplative, le petit cavalier savourait la douceur du jour
finissant. Et c’était un cavalier pauvre, avec des vêtements usés, des
chaussures grossières, un pantalon turc et le turban des nomades.
Il alluma une cigarette et fuma, voluptueusement.
--Le salut sur toi, ô cavalier...
--Et sur toi le salut, petite fille.
Il regardait l’enfant menue aux yeux curieux, déjà savants d’audaces,
larges, dans l’ombre bleutée du kehoul mêlé de poudre de corail et de
perles fines.
Elle s’assit dans la poussière. Contre elle se tenait un petit métis, en
équilibre instable sur des jambes arquées.
--Ton nom? demanda le cavalier à la fillette.
--Mouni. Et toi?
--Si Mahmoud Saâdi.
--Si Mahmoud, as-tu jamais été riche ou les usuriers te prirent-ils ton
bien? Qu’as-tu fait de ton bernous?
--Je l’ai donné à un _meddah_[7] sur la route.
[7] Poète-improvisateur, barde errant.
--O Si Mahmoud le généreux!... Et que veux-tu? L’agha est loin d’ici,
pour la zïara. Moi je suis la fille de l’agha.
--Sa fille, Mouni?--Le petit cavalier examinait l’enfant.--Oui,
vraiment, dans ta figure je reconnais les traits de Si Laïd, ton frère.
--Mon frère, l’aîné qui est marié!
--Je l’ai vu en Alger.
Il se souvenait.
Ce visage avec plus de finesse, de séduction jolie lui rappelait celui
du jeune homme aux yeux cernés par les orgies franques après les
débauches arabes. Même ovale, épiderme ambré, narines mobiles comme
celles d’un cheval de race, tout ce visage hautain et passionné, avili
chez Si Laïd, pur chez l’enfant aux prunelles faites de kehoul et de
poussière de soleil.
Si Laïd...
Le produit d’une double influence orientale par naissance, occidentale
par contact. Un tyran pour les humbles, un soumis obséquieux devant un
maître, un brave, insensément téméraire du moment où éclate la voix de
la guerre et que les chevaux galopent dans le vacarme des fusils. Un
avide d’honneurs, d’argent, de rubans, hochets des grands enfants
masculins. Il est vaniteux et coutumier de gestes prodigues pourvu que
son luxe provoque des éblouissements et des jalousies. Sa générosité
prend sa source dans son orgueil; mais sa main ouverte aujourd’hui
demain pèsera sur la maigre échine de ses tributaires.
Dans les réunions élégantes où il se montre, le bernous chamarré de
croix, le long caftan de velours épais, impérialement améthyste ou
grenat, rebrodé d’or, le haut turban des princes nomades, le haïk
souple, les bottes rouges et le _seroual_[8] habillent sa silhouette
mince qui paraît grande.
[8] Pantalon bouffant.
Les nuits de bal, des promesses répondent au regard langoureux ou au
sourire impertinent de ce fils dégénéré des Grandes Tentes. Le bon
exemple des Européens excite sa naturelle perversité. Sa séduction
orientale s’aggrave d’un air romantique ou persifleur, étudié. En lui,
la belle impassibilité, la fierté sereine de l’Arabe de sang bleu mue en
affectation et en snobisme.
Il est de ceux qui disent:
--J’ai trop dansé, ce soir, je suis claqué! Mais j’ai promis le dernier
«pas des patineurs» à une chic petit’ femme. Alors...
De quelle colère gronderait le sculpteur Claude Hervis s’il entendait de
telles paroles tomber de ces lèvres sahariennes? Et comme il crierait à
la France, à l’Europe en fringants habits noirs, en uniformes et en
froufrous:
--Voilà votre ouvrage, continuez!...
* * * * *
Le grave, c’est que, malgré tout, Si Laïd n’est pas devenu rien qu’un
fantoche sans cerveau, à l’exemple de ses jeunes instructeurs.
L’éducation simultanée du bernous et du collège lui fit une mentalité
habile.
Si Laïd, impitoyable dans son domaine, insolent avec ses égaux, est
flatteur insinuant, ambitieux avec ses vainqueurs et tous ceux qui
peuvent distribuer la gloire ou la fortune. Il se déclare définitivement
conquis par les dons, les caresses et les avantages de la civilisation.
Les optimistes et les assimilateurs croient d’autant mieux à cette
conversion qu’il semble faire fi des devoirs koraniques et raille
volontiers son peuple.
--Ces sauvages et ces imbéciles! dit-il en parlant de ses frères.
Mais il ne traduit pas l’intime murmure de sa pensée.
Il lui arrive,--résultat de son instruction,--d’être vaguement sincère,
un instant, dans les heures d’effervescence et d’ivresse occidentale, ou
d’affecter la sincérité, pour en obtenir récompense et se faire valoir
près de ses modèles. Le calme revenu, la nécessité disparue, le mépris
et les rancunes justifiées ou inexplicables, tout ce qu’il recèle dans
le secret de son esprit, émergent, il est mûr pour les représailles et
le fanatisme, dès que les temps seront là et que la victoire décisive
n’aura plus à hésiter.
En attendant, sous une livrée de caïd ou d’agha, il sera l’être
doublement mauvais, instruit et politique, haineux, vindicatif et
mécréant sous le masque noblement religieux ou servile.
Que lui importent les vertus de la France? Il a lu, il a vu, il en a
touché tous les vices. On lui a permis de connaître ou de deviner même
les plaies secrètes que son jugement et sa mémoire intéressés
élargissent. Si, devant lui, on veut étendre un voile sur les plaies, il
aide à disposer harmonieusement les plis et ricane intérieurement:--Nous
savons tous ce qu’il y a dessous.
On lui dira que d’autres, que les siens sont pareils ou pires; mais cela
ne répare rien. Quels sont ceux qui s’avouent ou savent exactement la
laideur et la gravité de l’ulcère sur leur propre corps?...
* * * * *
Le petit cavalier pensif, murmurait:
--Tous les chefs marabouts et princes, ne ressemblent pas à Si Laïd. Il
en est qui se gardent nobles, résignés, intègres. Mais pour posséder la
fidélité fervente et définitive, l’estime entière de ceux-là, il faut
être exempt de tout reproche. Or, le bien de l’un est sali ou détourné
par le mal de l’autre. Et voyant le Chrétien s’ériger en modèle, le
Musulman songe...
Une injure avait jailli de l’extrémité de la Grande Tente ouverte au
levant. Mouni s’échappait du côté opposé, et le petit métis qui
s’appuyait contre elle, roulait dans la poussière.
Un serviteur s’approcha de l’hôte venu au nom de Dieu.
--Si Mahmoud te salue, dit celui-ci.
--Eh bien, salut à toi, Si Mahmoud, répondit-il, familièrement. Tu veux
manger?
--Et dormir. Je partirai demain. Tu me prêteras un bernous de l’agha;
j’ai donné le mien.
--Ah! Si Mahmoud, le possédé des esprits! Entre dans la tente...
Seul dans le compartiment de la maison mobile où sont reçus les hôtes,
Si Mahmoud apaise sa faim.
Des sièges européens pareils à des captifs ou à des intrus, des tapis de
haute laine bien chez eux, des coussins à la trame régulière et serrée,
tissés par les femmes du Djebel-Amour, meublent ce lieu. Un rideau le
sépare d’un autre compartiment qu’il est interdit de voir. Contre le
rideau pend l’omoplate d’un mouton tué pour la dernière fête sacrée de
l’Aïd-el-Kebir. Une sourate protectrice est gravée sur l’os.
Dans la ténèbre, hors des rayons de la bougie allumée, une voix susurre,
espiègle.
--Es-tu rassasié? Louange à Dieu!
--Mouni...
--Chut!
Mouni surgit. La mimique expressive des yeux très grands, des doigts
très petits indique la souple cloison.
--Chut! Elles vont venir là, les quatre femmes et la négresse de mon
père, et encore deux _Amourïat_[9] qui dansent à faire mourir les hommes
de désir. Elles vont venir pour le sommeil. Parle doucement.
[9] Danseuses du Djebel Amour.
--Ta mère est avec elles?
--Non, non. Tu ne sais pas. Ma mère est morte. C’est le poison
peut-être. Qui sait!... Ma mère était blanche comme la neige; c’était
aussi la mère de Si Laïd. Mon père la préférait et dormait avec elle les
soirs où les _Amourïat_ ne dansaient pas. La négresse le dit.
--Tu l’aimais, ta mère?
--Je ne sais pas. C’était autrefois. Elle est morte. Et une autre aussi
est morte qui était vieille comme mon père, la mère de Fatime. Et Fatime
est mariée avec un chrétien, un chef de soldats, en France. Je ne l’ai
jamais vue. Maintenant, la préférée, c’est Defla. Mais Ferfouri est
jalouse.
Le petit cavalier rêve.
--Pour toi, Mouni, quel destin voudrais-tu? Celui de ta sœur Fatime,
l’amour d’un Français?
Elle étend ses bras bruns où les anneaux d’argent heurtent les cercles
de corne noire et les serpents des orfèvres du Djebel-Amour.
--Puis-je désirer ou connaître? Tout est l’affaire de Dieu.--Elle
regarde l’hôte lourdement.--Tu est si jeune... Et tu galopais bien sur
ton cheval fatigué...
Le petit cavalier sourit des yeux de l’enfant. Il sourit
mystérieusement. Une douceur féminine émeut son visage. Il y a comme un
regret, une gaîté et une pitié tendre dans ses prunelles. Il va
répondre; mais il préfère s’en aller silencieux.
Et le cavalier imberbe prend place près d’un feu de racines sèches,
parmi les hommes qui fument en devisant.
Nuit sur les champs d’alfa.
Sous la tente sultane, dans la partie basse et enfumée où chaque
négresse esclave a son foyer et ses ustensiles, des femmes veillent.
Ce sont les épouses du seigneur, la Soudanaise, concubine légitime, et
les deux Amourïat qui séjournent à la zmala.
Il manque Defla. Elle est allée dormir avec Reïra, la compagne solitaire
de Si Laïd. Et, tout à l’heure, Ferfouri a disparu très pâle.
Un feu brûle dans le sol creusé.
L’une des femmes allaite le dernier fils du maître, rejeton misérable du
vieillard alcoolique.
Les vêtements souillés et vieux des femmes de Bou-Halim frôlent les
brocarts et les soies des hétaïres. Leurs parures sont pauvres près de
celles de ces idoles vivantes et peintes, lourdes d’offrandes
passionnées. Mais les épouses ne sont pas jalouses des bijoux des
danseuses, parce que peu furent donnés par l’agha, et ce ne sont pas là
leurs égales. Sous les tentes, pourvu que soient également répartis les
dons matériels plus que les faveurs conjugales nul sujet de dissentiment
n’existe.
Or, Defla trop favorisée provoqua des plaintes. Elle eut de Bou-Halim
des khelkhal d’or massif pour cercler ses chevilles grasses, une chaîne
française trois fois enroulée autour de son cou, et un chapelet d’ambre,
tandis que les autres ne recevaient qu’un rang de _sultanis_[10]. Pour
que Defla perde le bénéfice des amoureuses générosités du vieil époux,
il faut que celui-ci lui préfère une autre amoureuse.
[10] Sequins.
--Ferfouri la très jeune, a dit la Soudanaise dont les avis sont
écoutés, et qui acquit une situation privilégiée pour avoir donné au
maître un enfant dont les droits sont égaux à ceux des autres devant les
lois.
* * * * *
Les femmes se penchèrent, anxieuses, guettant au dehors un bruit léger.
Dissimulée dans la pénombre, Mouni écoutait aussi.
Peu à peu, des servantes noires ou métisses, des concubines d’hier,
quittaient leur sommeil, venaient se joindre au premier groupe. Des
«_kanouns_»[11] pleins de braise où fumait du benjoin, circulaient parmi
l’étrange aréopage. Sur des coffres violemment enluminés, des bougies
brûlaient.
[11] Vases d’argile.
Une forme se coula par l’ouverture de la tente. Ferfouri...
Elle essuya la sueur de son front bombé.
--Hada ma kan, cela est tout.
Elle s’accroupit et, comme ayant froid étendit ses mains sur un
_kanoun_. Elle sentait le cœur battant des autres, l’interrogation
muette de leurs yeux. Alors, elle parla, vite:
--Je suis entrée dans la tente de Si Laïd. Elles dormaient. Une bougie
fondait sur la table où sont les journaux français. Reïra était couchée
dans le lit de fer noir où brille du cuivre, Defla sur le tapis... J’ai
rampé comme un serpent. _La cervelle du mort pesait dans ma main_...
Elles ne se sont pas réveillées... Je vous dis que je rampais comme le
serpent!... Et j’ai glissé la cervelle sous le coussin où reposait la
tête de Defla... Cela est tout...
Elle remit ses mains près de la braise.
Ce fut la voix de la Soudanaise:
--Louange à Dieu, Ferfouri! Elle dort sur la chose immonde. Par le
pouvoir du maléfice, son flanc devient stérile et sans joie, son pouvoir
d’aimer est mort.
Celle qui allaitait souleva l’enfant pendu à sa mamelle oblongue.
--Avec Defla est la malédiction! dit-elle. Vous savez la blancheur de sa
peau. Quand l’enfant commença à vivre en moi, je priai:--«Par ta tête, ô
Defla, laisse-moi boire ce verre d’eau au-dessus de ton visage, pour que
mon enfant soit de ta couleur.»--Elle répondit:--«Fais selon ta
pensée.»--Et dites-moi si mon fils est blanc!...
L’être simiesque cria. Elle le recoucha sur ses genoux.
La Soudanaise et Ferfouri échangèrent un regard. De sa poitrine,
celle-ci tira un morceau de mousseline pris au turban de nuit de l’agha.
Et Ferfouri mima un désespoir. Ses yeux pleuraient, sa voix gémissait à
cause de sa jeunesse sans amour... Et les femmes se lamentèrent sur le
malheur de Ferfouri.
La Soudanaise qui savait tous les sortilèges déchira le lambeau de
turban en sept lanières.
Il y eut un grand silence.
Elle apporta un vase de terre vernie plein de pétrole et sept piments
rouges dans un vase de cuivre. Elle arracha la queue des piments,
extirpa habilement les graines.
Cependant, Ferfouri et ses complices avaient noués les lanières à leurs
orteils et, les roulant entre leurs doigts en avaient fait sept
cordelettes. La Soudanaise prit les cordelettes, les graines de piment,
du _mounès_,--qui est une sorte de résine,--et du _djaoui_, le benjoin.
Elle jeta ces choses dans le pétrole, les retira, en remplit les sept
fruits rouges transformés en récipients merveilleux. Elle les referma
avec leur queue; ils redevinrent tels des fruits intacts.
* * * * *
L’enfant pleurait. Sa mère lui mordit le bras. Il n’eut plus que des
sanglots étouffés que rythmaient à contre-temps les gestes de
l’Incantatrice.
Elle avait fait un trou au milieu du foyer et mis les sept piments dans
le feu.
Les femmes balancèrent leur buste en de lentes salutations. Leurs bijoux
accrochaient le reflet des braises et des bougies fondantes. Les visages
impassibles aux paupières closes s’éclairaient de lueurs farouches,
s’estompaient d’ombre où luisaient les dents des négresses suivant le
mouvement de va-et-vient. Elles prononcèrent l’incantation dont les mots
n’avaient pas de sens pour elles. Entre leurs lèvres serrées passa un
sifflement mystérieux...
Et le feu brasilla et crépita bizarrement.
Ferfouri jeta un cri de triomphe.
--O Ferfouri l’heureuse, dit la Soudanaise, vois le cœur de Bou-Halim
brûler d’amour pour toi...
* * * * *
En félicitant la petite épouse, l’une des danseuses soupire:
--Hélas! Bou-Halim est loin d’ici.
Mais la Soudanaise sourit, car elle sait comment on aide les
sorcelleries pour les rendre infaillibles.
Et les chiens hargnent... Un réveil brusque, en l’heure inaccoutumée,
secoue la zmala. Parmi de dansantes lumières, c’est le retour imprévu de
l’agha...
* * * * *
Il s’est étendu dans le lieu clos par les souples tentures.
Les servantes emportent le plateau et la tasse de café vide.
--O Ferfouri, disent-elles, notre seigneur te veut...
* * * * *
Seule devant la braise consumée, Mouni poudre son pied avec la cendre du
sortilège et murmure:
--Ah! Si Mahmoud, si tu étais revenu!...
Des cavaliers sont allés à la rencontre de Si Laïd là où voies ferrées
et routes font place aux sentiers arabes.
Et les cavaliers s’étonnent parce que deux femmes vêtues de noir, à la
mode chrétienne, accompagnent Si Laïd...
* * * * *
Quelle réminiscence brusque, quel désir impérieux avait saisi la veuve
du colonel Le Gall au milieu de son deuil?
Ce fut comme le réveil d’une puissance intime, d’un démon intérieur que
la présence de l’époux avait rendu muet et immobile, que l’amour
domptait, mais que la mort libérait soudain et qui secouait
impérieusement ses chaînes brisées.
Tous ceux qui connaissaient Fatime Le Gall affirmaient avec son mari
qu’elle avait définitivement oublié son esprit musulman. Elle était le
modèle dont s’inspirait Noura pour l’œuvre future.
Et Fatime _bent_[12] Bou-Halim n’avait rien manifesté qui pût faire
douter de son assimilation définitive, accomplie par la tendresse et les
leçons du colonel. Mais, en cela, elle usait du parfait et presque
inconscient talent de dissimulation qui lui venait de ses origines. En
elle, silencieuse, persévérante et profonde vivait la souvenance,
l’esprit du Sud, de la race et de l’Islam que rien, pas même sa volonté,
ne pouvait détruire. Noura quittant la France, le dernier lien de
velours tombait. L’âme musulmane de Fatime chantait l’allégresse d’une
résurrection.
[12] Fille de...
Et à l’heure du départ de Noura pour la cité choisie, un avertissement
bref retenait la jeune fille.
«J’ai besoin de soleil. Je veux revoir ma terre. J’arrive.»
Puis, dès le ponton du débarcadère, Madame Le Gall s’immobilisait devant
un jeune homme ganté de gris, stick en main, fin bernous de Sousse
relevé sur la veste dorée.
Avant de voir Noura, elle reconnaissait celui-ci, pour l’avoir souvent
revu en France.
--Si Laïd, mon frère!
--Fatime, murmurait l’autre.
Le lendemain, la princesse du Sud voulait partir vers la zmala, revoir
son père, les tentes familiales et l’horizon de son enfance. Noura
l’accompagnait.
--Qu’il soit fait selon ton désir, ô _Lella_[13] Fatime, avait dit Si
Laïd...
[13] Titre de respect, de déférence.
* * * * *
A sa nièce, Madame Le Gall expliqua les raisons de ce désir.
--Depuis ton départ, Noura, tout m’abandonnait à la détresse des larmes.
Je n’avais pas voulu te suivre à cause des souvenirs que je voulais
garder dans la maison, et ces souvenirs me devenaient hostiles. Les
bruits familiers m’obsédaient comme des importuns et des inconnus,
bruits de cloches au village ou sonnailles des troupeaux dans la lande.
J’ouvrais les albums de ton oncle et je sanglotais sur les photographies
de mon pays. Je me mettais à parler arabe; je n’avais plus conscience
des années écoulées, du changement subi; je redevenais toute une fille
des Grandes Tentes et j’écoutais dans mon cœur les murmures de là-bas.
J’aurais donné toute la joie pour entendre une chanson du Djebel-Amour
ou du Sahara...
Nous comprenons cela, ô Lella Fatime. Nous savons comment les nostalgies
se tordent dans les nerfs et bondissent dans le sang. Nous savons la
folie qui nous possède avec la souvenance, et comme nous voudrions
casser les choses que nous ne pouvons plus aimer; et comme nous
voudrions marcher, oreilles sourdes, prunelles aveugles, dans le seul
mirage de notre mémoire et de notre souhait; et comme nous haïssons
«aujourd’hui» parce que notre amour est trop grand pour «hier» révolu et
pour «demain» que nous espérons.
Des formes impondérables peuplent notre atmosphère. Nous reconnaissons
en nous un être d’autrefois, un revenant victorieux qui annule
l’existence de la créature que nous devenions. Nous avons soif des
premières eaux dont nous pensions avoir oublié le goût dans l’ivresse
d’autres breuvages. Nous tendons les bras vers de lointaines terres où
nous voudrions dormir encore, là où se retrouverait encore la première
empreinte de notre sommeil juvénile et doux...
Si souvent, dans le brouillard, nous avons imploré un ancien soleil! Si
souvent nos fibres tendues, dans l’énervement de musiques complexes,
nous avons appelé le vacarme des musiques barbares, le battement sauvage
du tobol, le cri strident, aigre et prolongé de la raïta, le cri qui
pénétrait dans notre chair, et le chant de la ghesbâ langoureuse,
chalumeau des pâtres, qui, avec le djouak de fin roseau nous faisait
pleurer d’amour.
Lella Fatime, âme bédouine transplantée, des âmes franques ont connu la
nostalgie au souvenir d’inoubliables Afriques. Et nous savons ce poète
qui scandait:
Ne se pourrait-il pas que l’on me fît entendre
Le rythme arabe qui roucoule, rauque et tendre
Dans le bois d’un roseau fragile et tout puissant,
Pour que la simple voix de tourterelle humaine
D’une des flûtes primitives de là-bas,
Annule doucement, avec son refrain las
Le grand mal que me fait la cloche européenne...[14]
[14] Lucie Delarue-Mardrus.
Les voix européennes ne se taisant pas et nul accent souhaité ne
s’élevant d’entre elles, Lella Fatime était partie, franchissant la mer
pour cheminer par les voies et par les routes vers les monts abrupts et
le désert.
A l’entrée des sentiers, aux champs d’alfa, les deux voyageuses
montèrent des mules bâtées avec des tapis.
Madame Le Gall crut revivre sa jeunesse. Elle portait légèrement le
poids des années qui se lisaient dans sa taille alourdie, ses traits
placides, ses cheveux trop obstinément noirs et ses yeux embués dans
leur cerne d’antimoine. Elle parlait français avec la voix chantante,
les inflexions câlines des femmes arabes. Mais elle avait repris le
langage ancestral pour deviser avec Si Laïd.
Elle se réjouissait de revoir son père qu’elle n’avait rencontré qu’une
fois depuis son mariage. Dans une ville du pays breton, il avait vécu un
exil momentané que le gouvernement lui imposait pendant que s’apaisait
une effervescence constatée dans son aghalik.
Si Laïd avait des yeux de convoitise pour le charme sérieux de Noura, sa
taille élancée et robuste, sa claire figure à la bouche volontaire.
Et Noura allait comme un semeur aux plaines ouvertes, avec l’espérance
d’y laisser des germes féconds.
Les tentes mirent leurs points sombres dans l’étendue grise et blonde.
Prévenue par un message d’avant-garde, la zmala attendait l’arrivée. Les
yous-yous stridèrent pour l’allégresse et la bienvenue.
Au seuil de la tente sultane, Bou-Halim bénit celle qui revenait... Il
prononça de sa voix sacerdotale:
--Sois la bien accueillie, trois fois la bien accueillie, ô ma fille,
toi et celle qui est avec toi.
Il se tourna vers la foule bédouine:
--Prenez des moutons et des chèvres dans mon troupeau. Tuez-les pour
vous et vos familles. Que la zmala entière soit rassasiée, à cause du
retour de Fatime.
La foule hurla un alléluïa guttural. Les égorgeurs se ruèrent sur les
troupeaux. On entendit des bêlements désespérés et des râles au sourd
murmure de la formule rituelle que proféraient les sacrificateurs.
--_Bism Allah_, au nom de Dieu!
Dans l’intimité de la tente, c’était la réunion familiale. L’agha
présidait, figure immobile sous le turban de mousseline bise et de soie.
L’expression ne livrait rien des sensations intérieures. Les yeux
troubles étaient ceux d’un fumeur de kif et d’un ivrogne. Ils
paraissaient éteints et ne sachant plus discerner que l’heure des
prières dans l’exaltation ou l’évanouissement des clartés; pourtant, ils
savaient encore choisir parmi les danseuses du Djebel-Amour. Les doigts
aristocratiques, aux ongles bombés étaient bien faits pour l’égrènement
silencieux du chapelet, au geste machinal et doux, éternisé par
l’accoutumance et la foi; mais c’étaient aussi des doigts rapaces.
Il retenait Lella Fatime près de lui, l’interrogeait sans hâte,
l’écoutant dire le deuil passé et la joie présente. Il répétait ce qu’il
avait écrit à la nouvelle de la mort du colonel.
--La tombe d’un homme de bien est parfumée comme un jardin.
Noura s’entretenait avec un groupe où Defla et Ferfouri rutilaient,
somptueuses à l’égal des Amourïat. Elles se caressaient comme deux amies
très tendres et plaignaient Noura et Lella Fatime d’avoir des vêtements
sans ampleur ni beauté. Mais elles les trouvaient riches de science pour
les choses inouïes qu’elles avaient vues, dont elles avaient vécu et que
Noura tentait d’expliquer après les interrogations multiples.
Idoles au cerveau étroit, primitives à la compréhension légère, inaptes
à concevoir autre chose que les paysages familiers, les expressions
millénaires, immuables, de leur monde ancien, elles définissaient mal
les grandes cités cosmopolites, la mer, ce lac immense où les felouques
pouvaient voyager pendant des jours et des jours sans voir la terre, et
les maisons prodigieuses plus hautes que des palmiers et si vastes...
Elles écoutaient Noura comme on écoute une trop savante musique. Elles
la regardaient comme une gravure étrange dont on ne pourrait fixer le
sens. Ce qu’elle disait était une révélation, car les maris ou les fils
qui connaissent les villes chrétiennes ne savent rien expliquer aux
femmes.--«Elles ne comprennent pas, affirment-ils.»--Il arrive qu’on
répète les propos d’un spahi ou d’un goumier, amants de passage. Mais
peut-on tout croire? Ils mentent pour séduire.
La Soudanaise enlaça la jeune fille en s’écriant:
--Tes villes magnifiques ne renferment-elles pas d’amoureux ou ceux-ci
sont-ils privés de raison qu’ils laissent échapper une fille telle que
toi?...
Bou-Halim jeta un regard autour de lui.
--Mouni? demanda-t-il. C’est une sœur que tu ne connais pas, Fatime.
On cherchait l’enfant et on la découvrit en compagnie d’autres
fillettes, derrière la tente, s’exerçant aux déhanchements lascifs des
Amourïat.
A l’appel de la Soudanaise, Mouni ne consentait à venir que vêtue de
l’une des tuniques des danseuses. La Soudanaise approuva cette
coquetterie. Et Mouni fit son apparition, étrange et jolie, dans les
draperies amples qui cachaient ses pieds nus. D’êtres invisibles, les
anneaux de ses chevilles tintaient mystérieusement. Une ceinture
orfévrée glissait sur ses hanches minces. Sa gorge menue bombait sous
les étoffes. Un collier de grains parfumés, à chacun de ses gestes
exhalait les senteurs d’un jardin d’Orient.
Un suprême orgueil étincelait sur son visage ardent, attentif et
passionné.
Elle baisa sa sœur aînée sur la bouche et sur le front, effleura de ses
lèvres la main de Noura et s’accroupit aux pieds de Bou-Halim.
--O Mouni, tu es fraîche comme un fruit et brillante comme une étoile,
dit la jeune fille.
--Je t’aime! répondit Mouni.
«Où je suis, Amie? Dans une cour intérieure tout ombre et lumière
bleutée des murailles. La zmala patriarcale et barbare a quitté les
champs d’alfa,--car le temps des grands pâturages est fini,--pour
prendre ses quartiers, jusqu’à la saison prochaine, dans une petite
bourgade aux maisons de pisé; des huttes blondes et blanches.
«Je fais ici un sévère apprentissage que je ne compte pas prolonger
indéfiniment.
«Avant de risquer mon premier geste d’éducatrice, et pour arriver à être
«comprise», j’ai voulu d’abord «comprendre» ce monde d’hier. Sa réalité
m’a surprise et son recul devant ma pensée à peine énoncée. Les
paupières de celles que je voulais pour mes premières élèves se sont
soulevées sur des yeux aveugles devant l’horizon indiqué. Je me suis
heurtée à l’absurdité, à l’ironie discrète; souvent à une inattendue
logique ou à cette inertie qui me paraît être une forme gracieuse de
l’incompréhension voulue sinon de l’hostilité.
«Claude Hervis se réjouira de l’insuccès de cette tentative; mais je
prendrai ma revanche.
«Je vous citerai quelques-unes des réflexions saisies ou provoquées.
Vous jugerez. Celle-ci, de Reïra, la femme de Si Laïd:--«Je n’aime pas
mon mari, mais je suis fière d’être à lui, soumise à son caprice même
injuste, parce qu’il est le plus beau et le plus généreux parmi les
hommes des tentes.»--Ce qui ne l’empêche pas de le tromper avec une
légion d’amants. Les Soudanaises aident l’adultère. Sur un reproche
discret que je fis, elle justifia ainsi sa conduite:--«La femme a été
créée pour l’Amour. Il lui est permis d’être la joie de plusieurs,
pourvu qu’elle ne refuse rien au désir de son mari.»--A ce métier, Reïra
gagne des bijoux et de l’argent qu’elle dit tenir de sa famille.
«Les seize ou dix-huit ans de Reïra sont déjà trop vieux pour être
convaincus qu’il y a mieux à faire en la vie. Trop vieille aussi
Ferfouri qui me répond:--«Tu veux te donner tant de peine pour nous! Ne
peux-tu nous laisser dans notre esprit? Tel qu’il est nous l’aimons. Et
pourquoi la chèvre des champs d’alfa souhaiterait-elle d’autres champs?
Qui sait si les herbes y seraient meilleures. Toi tu affirmes sans
connaître notre pâturage.»--
«Et les autres dans un sens différent:--«Devenir semblables à toi, à tes
sœurs, c’est commencer par s’habiller de choses laides, perdre le goût
de l’or et de la soie, nous confondre avec des gens de petite
naissance.»--
«J’essayai de défendre notre uniforme. Elles me montrèrent ma tante qui
porte le costume de son peuple pour plaire à son père.
--«Vois combien Lella Fatime est plus belle et plus noble ainsi!»
«Je n’insiste pas près de celles-là; mais j’ai confiance en la
génération jeune et je m’attache à déchiffrer et à capter le cœur de
Mouni, cette petite sœur de ma tante...»
* * * * *
Noura interrompit sa lettre; l’élégante silhouette de Si Laïd
s’encadrait au seuil d’une porte.
Il s’approcha, ébauchant une conversation quelconque pour le seul
plaisir d’être près de la jeune fille.
Dans un angle de la cour, des négresses préparaient un collier pour
Lella Fatime.
L’atmosphère était pleine des parfums combinés de la pure essence de
rose, de la résine de genévrier, de mounès, de djaoui et de clous de
girofle écrasés avec d’autres grains odorants. Cela formait une pâte
précieuse qui avait exigé huit jours de manipulations savantes.
Maintenant, les négresses la roulaient en petites boules brunes qu’elles
enfilaient sur des brins d’alfa pour les faire sécher. Puis, réunies à
l’aide d’un fil de soie verte, alternées avec des perles d’or et de
corail, elles seraient la parure enviée, réservée aux femmes de haut
rang.
Les négresses chuchotaient en regardant Si Laïd et Noura. Un signe
imperceptible les fit taire et disparaître...
--Les heures perdues qui pourraient être consacrées à l’amour nous
seront comptées comme des crimes, murmure Si Laïd. Noura, je t’aime; il
faut que tu sois ma «lumière».
Noura se lève.
--Quelle folie, Si Laïd!
--Pourquoi?... Certes, l’amour est la pire folie; mais c’est la seule
que l’Univers accepte avec bonheur.
--Je ne suis pas de ta race.
--Ne suis-je pas assez de la tienne?
Le sourire de la jeune fille répond.
--Et que fait la race, je te prie, Noura? Je sais que tu ne seras pas
mon amoureuse; mais je veux répudier Reïra qui me trompe et compte dans
ma vie moins que mon cheval. Je veux que tu deviennes la reine de ma
tente et de ma maison, la plus enviée ici, la plus délicieuse partout,
la mère de mes fils et celle dont le sourire me met à genoux.
--Si Laïd, ce sont-là d’inutiles paroles. Mon cœur est sans amour pour
toi. J’ai besoin de ma liberté et je serai bientôt loin d’ici. D’autres
désirs te guériront de celui que tu dis avoir.
Le fils de Bou-Halim frisa sa moustache, ses narines voluptueuses
aspirèrent les parfums épars dans la cour.
--Ecoute, Noura.--Sa voix restait caressante, mais son regard brillait,
aigu comme celui d’un oiseau.--Tes yeux n’ont pas voulu m’accueillir
avec tendresse. Par Dieu! Il faut qu’un jour ils me suivent avec des
larmes de feu!...
Et il s’éloigna.
Au hasard d’une conversation:
--Ah! Si Mahmoud Saâdi! Nous la connaissons, fait Bou-Halim à Noura.
Ils parlaient de cette unique Isabelle Eberhardt, cette jeune femme au
talent rare, à l’humeur vagabonde sous le bernous d’un petit taleb et
qui, si vigoureusement chantait la chaude chanson du Sud et l’âme
bédouine.
Une petite voix balbutie derrière Noura:
--Qu’est Si Mahmoud Saâdi et que dites-vous de lui?
--C’est toi, Mouni? Si Mahmoud Saâdi est une Roumïa qui s’habille en
cavalier et qui écrit des histoires.
La déception de Mouni est immense. Ce petit cavalier hardi une femme,
rien qu’une femme... Les yeux de la fillette flambent comme des herbes
sèches. Elle s’en va au bruit ralenti de ses anneaux tintants.
Ce même jour, Noura demandait à Lella Fatime:
--Quand partons-nous?
--Pas encore, moi du moins. Je jouis. Je suis utile à mon père qui
préfère mon avis à celui de Laïd. Naturellement, j’ai plus d’expérience.
Cette prédilection de Bou-Halim faisait la fierté de la femme qui
n’avait jamais été qu’un enfant gâté sous la tutelle de son mari.
Elle ajouta:
--Si tes projets te réclament, je comprends que tu ne puisses
t’attarder. Dans ce cas, pars; je te rejoindrai plus tard.
Une crainte étreint la jeune fille, la crainte que sa tante soit trop
reprise par l’ambiance du milieu retrouvé. Le deuil y revêtit une
imprévue douceur; il est devenu un calme et tendre regret ouaté de
fatalisme dans le présent et le passé. Le temps à venir est baigné de
quiétude. L’arbre remis dans le sol natal enfonce-t-il de nouvelles
racines dans la tiédeur des terres arabes?...
Lella Fatime accepte le logis bizarrement meublé, habité à la fois par
l’austérité et la licence. Elle accepte la promiscuité des femmes qui
trahissent, des hommes brutaux et fantasques, des prostituées
professionnelles. Ces dernières sont reçues sans mépris puisque «Dieu
les fit naître avec le signe de leur destinée au front», disent les
convenances musulmanes.
Madame Le Gall qui sembla jadis se complaire à des discours sages et
raffinés, s’intéresse à des bavardages puérils ou scandaleux bruissant
dans la vie uniforme des heures tranquilles.
Noura n’osait préciser son sentiment. Elle risqua:
--Après tant d’années comment vous êtes-vous si vite réaccoutumée à
cette existence que j’étudie et que je trouve déprimante?
Le visage de Lella Fatime s’obscurcit:
--Tu ne peux pas comprendre; tu n’as pas de sang arabe. Et cela fait
qu’ici on ne te comprend pas non plus.
--Je le sais.
--Tu réussiras mieux avec les gens du littoral qui ne sont pas des
nobles issus de princes et de prêtres. Ils ont moins l’orgueil des
coutumes. Pars quand tu voudras. Je ne pourrais t’être d’aucune utilité
dans ton installation; ta volonté brusque s’impatiente de ma douceur
lente...
--Ma tante...
Lella Fatime sourit:
--Cela ne nous empêche pas de nous aimer.
Si Laïd s’avançait, avec son regard qui menaçait et sa voix qui
caressait Noura. Alors, la jeune fille quitta sa tante et monta sur les
terrasses chaudes dans le crépuscule.
Noura réfléchit. Elle revoit la zmala du soir de l’arrivée, la
bénédiction de l’agha, la main sacerdotale étendue sur la tête de la
Lella Fatime, comme pour la reprendre. Et toute l’ambiance des lieux est
complice; un étrange ensorcellement rôde dans l’air; l’esprit s’endort,
la chair s’émeut dominatrice.
La Franque qui veut être missionnaire en Islam sent l’haleine de cet
Islam passer sur elle comme une irrésistible ivresse. Elle est dans une
atmosphère toujours pleine de désir latent ou d’amour satisfait, où les
gestes ne concourent qu’à la satisfaction de l’instinct. Elle est
enveloppée d’une âme éternelle, immense, ancienne et puissante qui joue
avec la raison, l’annihile et la perd dans ses replis. Et c’est aussi
une âme surtout féminine qui conçoit infiniment la joie des parfums
d’encens et d’aromates, une âme librement asservie, dans une volupté
animale, au rite primitif de l’amour humain...
Noura hausse son front grave. Elle résistera à la séduction, au
langoureux poison de l’Orient. Elle rompra l’arachnéenne et soyeuse
trame qu’une magie tisse autour d’elle. Là où Claude Hervis, Lella
Fatime, le Mahdi même peuvent succomber, Noura se libère et c’est la
victoire de l’Occident.
Une voix frêle chanta dans le soir. Elle chanta une improvisation sur le
coursier de quelque bien-aimé, un cheval qui s’appelait _Guelbi_ (mon
cœur).
Guelbi! Guelbi!
O toi le plus beau d’entre les coureurs musulmans!
Allah!
Guelbi! Guelbi!
Tu es pareil à la gazelle apprivoisée.
Je t’aime, ô toi, Guelbi!
O protégé de Dieu, je t’aime!
Toute la vie tient dans le galop,
Quand le vent sèche la gorge et serre la tête
Comme dans un foulard de soie.
La voix hésita, s’interrompit pour reprendre ardemment:
Je t’aime, ô Guelbi, par Dieu! je t’aime!
Viens! je te nourrirai de roses.
Je t’abreuverai d’eau de fleurs d’oranger.
Baise-moi Guelbi!
Ta bouche sera plus douce et légère que celle d’un homme
Pour toucher ma joue.
Guelbi! Guelbi!
La chanson s’acheva par une plainte enfantine et profonde.
--Ma sœur Mouni, quel chagrin?
Et Mouni debout, le corps vibrant:
--Je ne resterai pas ici! Sur la tête de ma mère, je ne resterai pas
ici!
--Pourquoi?
Les yeux de l’enfant eurent une désespérance infinie.
--Mon cœur et ma tête ont suivi le galop du cheval de Si Mahmoud...
--Ah! Mouni, tu pleures pour cette femme.
--Je ne pleurerai plus. Ai-je pleuré?... Je chantais pour un cheval que
j’aimais une fois, que j’appelai Guelbi. Si Mahmoud est une femme, je
méprise Si Mahmoud. Mais je veux partir parce que déjà les hommes d’ici
et ceux de la zmala savent que je suis belle. Mon père pourrait me
donner à l’un d’eux et, maintenant, je les hais tous!
Le visage de Noura s’illumina:
--Viens avec moi. Je pars demain...
Mouni réfléchit.
--Es-tu musulmane et ne me livreras-tu pas à des chrétiens mauvais?
--Je ne suis pas musulmane, mais je crois que Dieu est le plus grand et
ta sœur fut ma mère un peu.
--Au nom de Dieu, réponds-moi encore! Penses-tu que la sauterelle puisse
vivre comme le grand oiseau? Tous deux ont des ailes, mais peuvent-ils
se suivre? Te suivrai-je?
--Oui Mouni.
--Notre seigneur Mohammed te récompense! Parle à mon père. Emmène-moi.
Et elle baisa Noura sur la bouche...
Une byzantine église rose, fauve et bleue: