La pie de Thouaré.--Le Panthéon des animaux célèbres.--Le
receveur-général de Turin.--Les deux financiers et les deux
extrêmes.--M. Destor et ses distractions.--La partie d'échecs de M.
Victor de Caraman.--Jeux à la cour.--Petits bals chez madame
Destor.--Une Parisienne et aventure ébauchée.--Informations
exactes, et voyage sentimental.--Stupéfaction d'une jolie
femme.--Rendez-vous et discrétion.--Arrivée d'un
jaloux.--Désappointement et persistance.--Intrigue dans une
loge.--Le mouchoir et la boîte aux lettres.--Conseils de morale à
la jeunesse.--Le contenu d'une lettre.--Deux chevaux blancs et
Machiavel.--Mauvaise issue et oubli.--M. Belmondi.--M. de Navarre
et l'épée de Louis XVIII.--Pétitions singulières.--Le prince
Borghèse Jésus-Christ.--Leçon de politesse donnée avec un
poignard.--Passion des Piémontais pour le jeu.--Le comte Pastoris
et le père avare.--Histoire d'un original.--M. de La Payne et la
croix de la Légion-d'Honneur.--Correspondance de M. de
Lacépède.--Inconcevables motifs donnés à une demande, et le
débordement du Pô.--Madame de La Payne et le deuil par
anticipation.--Rencontre d'originaux.--Le contrôleur de
Pignerol.--L'employé cuisinier.--M. de Marcolle et la confusion des
langues.--Ce que c'est que M. Simon.--L'employé, son chef, et
bizarre motif d'une prolongation de congé.--Éducation des
pigeons.--Le gastronome, et solution du problème des vanneaux.
JE ne sais pourquoi j'ai envie de commencer ce chapitre par l'histoire
d'une pie, d'une couvée de canards, d'une servante et d'un juge-de-paix.
Cette histoire m'a été attestée véridique par des personnes telles qu'il
ne m'est pas permis de la révoquer en doute. Elle n'a, j'en conviens,
aucun rapport avec mes souvenirs du Piémont; mais j'y rattacherai mon
thème comme je le pourrai: ce sera mon affaire. À trois lieues de
Nantes, avant d'y arriver, à une demi-lieue de la Loire, s'élève, à
mi-côte, un village qui a nom Thouaré. Là florissait, il y a quelques
années, une pie de la plus haute distinction, une pie dont la mémoire
mérite d'être consacrée dans le Panthéon des animaux célèbres. Elle
était commensale du juge-de-paix du lieu, et vivait dans la meilleure
intelligence avec sa servante, M. le juge-de-paix, très-friand de
canards, en possédait une couvée que l'on menait paître dans les champs,
pour qu'un exercice salutaire et une nourriture abondante et économique
les entretinssent en état de santé. Ce fut d'abord la servante qui, à
ses loisirs, surveillait les canards, et dame Margot accompagnait
fidèlement son amie. La servante fit une remarque. La pie était toujours
à la porte du poulailler à l'heure fixée pour la promenade. Un jour que
la servante fut obligée de revenir sur ses pas, quelle fut sa surprise
quand elle vit que sa paisible cavalcade s'acheminait comme de coutume
sous la seule conduite de Margot, qui de son bec piquait les canards
retardataires pour hâter leur marche! Le lendemain elle essaya de la
laisser sortir sans elle. La pie prit le commandement du troupeau, et
dès lors elle fut seule chargée de conduire les canards aux champs, d'où
elle les ramenait le soir. Mais les canards n'étaient point pour
monsieur le juge-de-paix de vains objets de luxe; c'était l'espoir de sa
broche, et comme ils avaient acquis un degré d'embonpoint fort
raisonnable, la reine Margot vit successivement diminuer le nombre de
ses sujets. Son cœur monarchique subit toutes ces épreuves avec une rare
fermeté, et quand il ne lui resta plus qu'un canard à conduire aux
champs, celui-ci devint son ami. Elle le conduisait et le ramenait avec
la même ponctualité. Cependant, M. le juge-de-paix, sans pitié pour son
prochain, ayant ordonné que le dernier de la couvée suivît ses frères
sur sa table, la servante se mit en devoir d'exécuter cet ordre barbare.
Alors Margot, se livrant à son juste courroux, s'élança sur la servante,
de son bec et de ses griffes lui mit le visage tout en sang, prit son
vol, et disparut sans qu'on l'ait jamais revue. Que pensez-vous de cela?
Pour moi, si la métempsycose existe, que je sois changé en canard et que
je me souvienne de la pie de Thouaré, il est bien certain que je
convoquerai les plus notables de ma nouvelle espèce, et je leur
proposerai, à l'aide d'une souscription, de faire ériger à Margot un
beau monument, sur le fronton duquel on lira: AUX GRANDES PIES LES
CANARDS RECONNAISSANS.
Actuellement il faut que je fusse comme l'Arioste, ou que je trouve une
transition pour revenir un peu décemment du fait de mes canards à la
capitale du Piémont. Une transition!... J'étais bien sûr qu'elle ne me
manquerait pas. Nous avions à Turin un receveur-général dont je ne vous
ai encore rien dit, et qui me revient tout naturellement en mémoire.
C'était bien l'esprit le plus financier que j'aie jamais connu;
cependant, malgré son intelligence un peu compacte, ses grâces
légèrement épaisses, M. M... aurait pu passer pour un fort brave homme,
si sa personne n'eût été la satire vivante de ses prétentions. Plus
qu'aucun autre, mais sans être le seul, il aimait à _jouer à la cour_
dans son salon, et n'était nullement satisfait quand nous nous
permettions d'aller à ses soirées en bottes; il lui fallait le bas de
soie, chose à laquelle M. de Lameth, tout préfet qu'il était, tenait si
peu, et dont ne se souciait nullement notre bon Destor, directeur des
contributions directes. Il y avait entre nos deux chefs de la finance
toute la distance qui sépare la morgue de la bonhomie, d'où il résultait
que l'on se moquait de l'un à belles baise-mains, et que tout le monde
aimait l'autre.
J'allais beaucoup chez M. Destor, dont la maison était d'autant plus
agréable que son cercle était plus borné. Sa femme était une créole fort
aimable et d'une société douce et très-agréable; quant à lui, il était
doué d'un esprit moins cultivé qu'abondant en saillies; mais il lui en
échappait souvent de très-originales; il avait d'ailleurs des
distractions fort comiques, et se livrait à de petites vivacités bien
tranquilles qui contrastaient singulièrement avec la mansuétude de son
excellent caractère. Nous jouions quelquefois au trictrac, et ses
emportemens contre les mauvais des étaient vraiment on ne peut plus
divertissans. On contait encore à Turin, quand nous y arrivâmes, une de
ses vivacités les plus singulières. M. Victor de Caraman, qui fut,
depuis la Restauration, ambassadeur à Vienne, avait été long-temps en
surveillance à Turin. Un jour, faisant une partie d'échecs avec Destor,
il avait posé une fort jolie montre sur le guéridon où était placé
l'échiquier, pour ne point outrepasser le temps qu'il pouvait consacrer
au jeu. M. de Caraman ayant joué je ne sais quelle pièce qui portait le
désarroi dans toutes les combinaisons de Destor, celui-ci frappe un
grand coup de poing sur le guéridon, le renverse, fait rouler dans
l'appartement rois et reines, fantassins et cavaliers; et la montre de
M. de Caraman est en bringues. Dans ce conflit Destor n'était nullement
ému; il n'était occupé que d'une chose, c'était de soutenir qu'il
n'avait pas perdu, qu'il avait la partie dans sa tête, et qu'il allait
replacer toutes les pièces dans l'état où elles étaient auparavant.
À la cour, les jours de bal, on jouait aussi; c'était au whist, au
piquet et à un jeu piémontais nommé _barsiga_. Là, Destor n'était
nullement à son aise, parce qu'il était obligé de se contenir. Nous
avions grand soin de le placer de manière à ce qu'il fit face à la
muraille, parce que, tournant le dos aux personnes qui circulaient dans
le salon, au moindre signe d'impatience de sa part, ces seuls mots:
«Voilà le prince,» le rétablissaient dans un calme parfait.
On dansait quelquefois chez madame Destor; mais c'était en toute gaîté,
sans prétention et sans apparat. Je me rappelle qu'à un de ces petits
bals j'entamai une aventure que je ne me permettrais pas de raconter si
je l'eusse conduite à bien. Ayant mal tourné pour moi, il n'y a point de
fatuité à en parler, et d'ailleurs elle contient quelques détails qui
servirent à faire voir de quelle manière j'étais informé de ce que je
voulais savoir. J'avais rencontré plusieurs fois à Paris, et
particulièrement dans les bals de madame de La Ferté, une jeune femme on
ne peut plus jolie, fort coquette, et dont vous me permettrez de taire
le nom. Ma surprise fut grande de la rencontrer chez madame Destor dans
la matinée d'un jour où l'on devait y danser le soir. Par galanterie je
l'invitai dès lors pour la première contredanse, et je m'arrangeai pour
arriver de bonne heure; mais j'allai puiser à la grande source des
informations, et j'en sus, comme on le verra tout-à-l'heure, plus que je
n'en espérais savoir. J'arrive donc chez madame Destor, et nous voilà en
place. Aussitôt que nous eûmes dansé cette figure préparatoire que l'on
nomme, je ne sais pourquoi, _un pantalon_, j'entamai à voix basse la
conversation avec ma danseuse, et je lui dis: «Vous avez été obligée de
prendre bien des précautions pour quitter Paris. Une personne qui vous
est fort attachée faisait épier votre départ. Vous êtes cependant
parvenue à tromper sa vigilance. Vous êtes montée tel jour dans une
diligence de la rue Notre-Dame-des-Victoires avec votre femme de chambre
et vos deux petites filles. Entre Nevers et Moulins, un peu avant la
poste de Saint-Imbert, vous avez été rejointe par une chaise de poste.
Vous êtes descendue de la diligence et montée dans la chaise de poste.
Vous avez couché, et non pas seule, à Moulins, rue de Paris, à l'auberge
de _l'Image_. Quand on vous a réveillée pour monter en diligence vous
l'avez laissé partir. Vous êtes remontée plus tard dans la chaise de
poste, et vous avez rattrapé la diligence un peu avant Roanne. Vous
alliez à Roanne chercher votre mari, qui y avait une place, pour le
conduire à sa nouvelle destination. Vous venez de l'y conduire, et c'est
en revenant que vous vous êtes arrêtée à Turin, où vous êtes depuis cinq
jours.»
Je n'eus pas, comme on doit le penser, le loisir de défiler de suite
tout mon chapelet; tout cela fut lardé entre les momens où nous devions
figurer à la contredanse; et comme j'avais le soin de donner à ma figure
une expression toute opposée au sens de mes paroles, les personnes qui
nous voyaient durent croire que je débitais à ma danseuse de ces riens,
de ces niaiseries galantes que les femmes écoutent en se regardant dans
une glace presque sans les entendre. Elle, cependant, était frappée de
surprise, ou plutôt de stupeur, à chaque circonstance que j'ajoutais au
récit de son voyage sentimental, et je ne pouvais me lasser d'admirer,
au milieu des tribulations que je lui causais, comme elle se laissait
emporter au plaisir de la danse et se livrait gaîment au mouvement de la
mesure. Les femmes! les femmes! Je n'ai pas besoin de dire que ma
danseuse, dans son incroyable étonnement, me pressait de lui dire
comment je pouvais savoir tout cela. Je lui promis de satisfaire sa
curiosité le lendemain, si elle voulait bien m'accorder une audience. Je
tirai bon augure de l'heure qu'elle m'indiqua, quand elle me dit de
venir à huit heures du matin à l'hôtel de Londres. Dès lors j'affectai
de ne pas montrer auprès de ma danseuse plus d'empressement que pour les
autres dames; je ne lui offris pas surtout de la reconduire chez elle
comme le font quelques nigauds inexpérimentés, et je rentrai au palais
me croyant destiné aux grandes aventures.
Ah bien oui! Elle fut jolie, mon aventure! Le diable s'en mêla. Mais
procédons par ordre. Le lendemain, comme on peut le croire, je fus exact
au rendez-vous, et huit heures n'étaient pas sonnées quand j'arrivai à
l'hôtel de Londres. Je vis qu'on me guettait avec une sorte d'anxiété,
car lorsque j'entrai un index mystérieux posé sur la plus jolie bouche
du monde m'indiqua qu'il fallait être discret, et la dame n'eut que le
temps de me dire: «Le vilain est arrivé.» Il y avait effectivement une
demi-heure que l'homme à la chaise de poste, poussé par le démon de la
jalousie, était descendu à l'hôtel de Londres. Dès qu'il eut entendu le
moindre bruit, il entra dans la chambre où j'étais. C'était un homme
fort bien, et que je connaissais de nom. Je pensai qu'il fallait faire
bonne contenance, quoique l'heure fût bien traitresse. Nous causâmes
tous les trois fort poliment pendant huit ou dix minutes, après quoi je
jugeai qu'il était temps de mettre fin à une conversation qui n'était
agréable pour aucun de nous, et je me retirai, sans toutefois me tenir
encore pour battu.
C'était pendant l'hiver de dix-huit-cent-huit à dix-huit-cent-neuf, en
plein carnaval, de sorte que le grand théâtre de l'Opéra était ouvert.
Je m'y rendis dans ma loge, jugeant bien que le nouveau venu ne
manquerait pas de conduire sa beauté au spectacle. Mes yeux erraient
dans cette vaste salle, et je découvris bientôt dans la même loge, au
rez-de-chaussée, madame Destor et ma jolie danseuse de la veille sur le
devant, M. Destor et mon jaloux occupant la seconde banquette. Ayant
bien examiné la disposition des lieux, mon plan d'attaque fut dressé. Je
priai un de mes amis d'entrer dans la loge, et de dire à Destor que
quelqu'un le demandait. Dès qu'il fut sorti, je profitai de ce qu'une
place sur la seconde banquette se trouvait momentanément vacante pour
faire une courte visite à madame Destor, ayant soin de ne m'occuper que
d'elle. Je trouvai cependant le moyen de dire à ma dame de mettre son
mouchoir sous son bras, qui était appuyé sur le rebord de sa loge, et je
remontai dans la mienne, qui était à l'opposite, pour voir si on se
prêterait à cette évolution. Je vis le mouchoir à poste fixe, et dès
lors je résolus de le métamorphoser en bureau de petite poste. Je
retournai un moment au palais pour y écrire une lettre selon l'exigence
du cas, après quoi je revins à l'Opéra. Quand j'entrai, le mouchoir n'y
était plus; mais je le vis reparaître, et je descendis dans le parterre,
où sont ménagés des espaces sans banquettes pour que l'on puisse
circuler le long des loges. Arrivé devant la loge qui m'intéressait, je
glissai, le plus adroitement qu'il me fut possible, mon billet sous le
mouchoir, et j'eus la satisfaction de le voir saisir par de jolis petits
doigts qui ne me parurent pas en être à leur apprentissage.
Maintenant, si je ne me trompe, vous êtes curieux de savoir ce qu'il y
avait dans la lettre. Je vous le dirai dans un instant; mais comme
j'aime beaucoup à glisser dans ce que j'écris d'utiles conseils, j'en
prendrai texte pour faire quelques recommandations à la jeunesse.
D'abord, écrivez le moins que vous pourrez; c'est un moyen auquel il ne
faut recourir que quand on n'en a plus d'autres à sa disposition.
Ensuite, quand vous êtes dans la nécessité absolue d'écrire, ayez grand
soin de mettre dans votre lettre quelques mots qui puissent compromettre
celle à qui vous l'adressez; car, parmi les dames, il y en a beaucoup
qui se permettent de se moquer de nous, et qui sacrifient volontiers une
correspondance indiscrète quand cela leur est nécessaire pour cacher une
autre intrigue. À l'aide du moyen que je vous indique, vous n'avez rien
de tel à redouter puisqu'elles ont intérêt à bien cacher vos lettres; et
si vous leur dites des choses qui ne sont pas vraies, où est
l'inconvénient? Elles seules et vous étant dans la confidence, vous
savez à quoi vous en tenir, et cela n'apprend rien à personne.
Je mis en usage cet excellent précepte de morale. J'écrivis à la dame
que, d'après le rendez-vous qu'elle m'avait donné et le peu de mots
qu'elle avait pu m'adresser le matin, je pouvais espérer qu'elle
profiterait du seul moyen que nous avions de nous voir; qu'une voiture,
attelée de deux chevaux blancs, pour être plus reconnaissable, serait
près de la citadelle, sur le boulevard Borghèse, depuis dix heures
jusqu'à cinq heures de l'après-midi, et qu'elle n'aurait autre chose à
dire au cocher que ce seul mot: _Ouvrez_. À près de six heures mon
cocher revint à vide, et je me rappelle que je passai cette longue
matinée à lire Machiavel, que j'étudiais alors avec une sorte de fureur,
et qui me paraît à moi l'homme le plus violemment ennemi de la tyrannie
de tous ceux qui ont écrit sur la politique, quoique l'opinion contraire
soit généralement accréditée. Quoi qu'il en soit de Machiavel, je ne
revis plus ma jolie dame; j'appris par madame Destor que son vilain,
comme elle l'appelait, était reparti avec elle pour Paris, et au bout de
huit jours je n'y pensai plus. Cependant, comme vous venez de le voir,
cette aventure m'est revenue à la mémoire. Je vis bien que madame Destor
avait été mise dans la confidence; car, à quelque temps de là, lui ayant
offert de la ramener avec son mari d'un bal où nous étions chez César
Berthier, elle me demanda des nouvelles de mes chevaux blancs, ce que
j'eus l'air de ne pas comprendre.
Destor recevait souvent chez lui les employés de son administration, et
parmi eux il y en avait de fort bons à rencontrer. L'inspecteur des
contributions dans le département du Pô, Belmondi, était un homme
extrêmement instruit, et l'un des plus grands travailleurs que j'aie
connus de ma vie; je me liai avec lui d'une véritable amitié, et cette
liaison ne cessa qu'à sa mort, arrivée il y a huit ou neuf ans. Mon
pauvre Belmondi était d'une laideur extraordinaire, et il avait la
faiblesse, la seule que je lui ai connue, d'en être profondément
affligé. Je n'ai point connu d'homme plus positif que lui, plus
religieux à sa parole, plus entier dans ses déterminations, et, en même
temps, plus sensible à une injustice. Le commis des finances, Legrand,
lui en fit une criante; Belmondi en eut la tête frappée, et mourut après
avoir survécu à sa raison. Il ne resta pas très-long-temps à Turin, mais
ne sortit pas pour cela de notre gouvernement, ayant été nommé directeur
à Alexandrie. Là il remplaçait un M. de Navarre, l'homme le plus maigre
et le plus mince qui ait peut-être jamais existé; Louis XVIII l'aurait
porté en épée. Je me le rappelle à cause de la singularité d'une
pétition qu'il adressa au prince pour obtenir la croix de la
Légion-d'Honneur. On sait combien peu l'empereur en était prodigue à
cette époque; cependant M. de Navarre fondait ses droits sur une
fraîcheur qu'il avait attrapée dans la Valteline, à la suite de laquelle
il avait perdu cinq dents. Réellement, il faut avoir vu passer entre ses
mains un grand nombre de pétitions pour se faire une idée de toutes les
folies qui peuvent entrer dans la tête des solliciteurs; des courtisans
même y puiseraient des hyperboles de flatterie qui leur paraîtraient
nouvelles; ainsi, par exemple, un honnête habitant de Tortone adressa au
prince une pétition pour lui demander, je crois, une place de percepteur
des contributions, et jugez comme cela nous regardait; mais j'ai vu peu
de rédactions aussi curieuse que celle de cette pétition. L'objet de la
demande y occupait fort peu de place; mais je ne conçois pas où le
pétitionnaire avait été chercher tous les titres qu'il donnait au
prince, finissant par l'appeler: JÉSUS-CHRIST! Je crus que c'était
l'œuvre d'un fou, et je fis même prendre des informations à ce sujet;
j'appris que notre pétitionnaire passait pour un homme fort raisonnable,
qui seulement avait encore exagéré l'exagération si naturelle aux
Italiens. Au surplus ils ne sont pas moins exigeans que respectueux; car
tout au commencement de la réunion du Piémont à la France, un pauvre
jeune homme français avait été victime de n'avoir pas parlé à la
troisième personne. À une question que lui adressait un Piémontais il
avait répondu _vi dirò_... au lieu de _dirò lei_... comme l'exigeait la
politesse; le Piémontais furieux, s'écriant: _Tinsegnerò a darmi del
lei_, lui plongea son stylet dans le cœur.
De notre temps les stylets n'étaient plus de mode en Piémont; la
sévérité des ordres de l'empereur y avait mis bon ordre, ou du moins on
les tenait si bien cachés que c'était comme s'ils n'eussent pas existé.
Sous ce rapport les mœurs des Piémontais étaient devenues moins
farouches: mais quelle incroyable passion pour le jeu! Les Piémontais
formaient sans contredit le peuple le plus joueur de l'Europe. C'était
pitié de voir dans les cafés avec quel acharnement les jeunes gens de
bonne famille jouaient entre eux, ou, quand ils n'avaient pas d'argent,
comment ils restaient oisifs des journées entières assis sur les bancs
placés dans la rue à l'extérieur des cafés. Les enfans de bonne maison
usaient ainsi leur vie jusqu'à la mort de leur père, car la plupart ne
connaissaient le toit paternel que pour y coucher; ils recevaient une
pension, et vivaient ensuite où et comme ils le voulaient. Ces pensions
étaient en général modiques; de là des dettes usuraires acquittables
dans l'avenir. Il y avait à Turin un exemple bien frappant de l'avarice
d'un père envers son fils. Le comte Pastoris, homme tout-à-fait comme il
faut et vraiment aimable, était parvenu à l'âge de cinquante-cinq ans,
étant toujours à la pension de deux mille livres, quoiqu'il fût fils
unique et que son père eût plus de soixante mille livres de rente.
Ceci est une petite digression imprévue sur les mœurs piémontaises; mais
je n'en ai pas encore tout-à-fait fini avec nos solliciteurs, et je vais
vous en présenter un avec lequel j'imagine que vous ne serez pas fâché
de faire connaissance. Ce grand homme sec et portant perruque que vous
voyez est M. de la Payne, ancien capitaine de vaisseau de la marine
royale de France, ancien chevalier de Saint-Louis, et pour le moment
directeur de la navigation du Pô. La croix de la Légion-d'Honneur était
aussi l'objet de son ambition. Il lui était pénible de voir sa
boutonnière veuve d'un ruban qui l'avait décorée autrefois. Il venait me
voir de temps en temps, et me reproduisait toujours avec des variantes
l'évidence de ses droits, qu'il fondait sur son ancienne croix de
Saint-Louis. Enfin, un jour, touché de ses doléances, je l'engageai à
adresser une pétition au prince, l'assurant qu'elle serait transmise par
lui à M. de Lacépède avec une lettre de recommandation. C'était une
satisfaction que nous pouvions très-bien lui donner sans que cela tirât
à conséquence. La réponse de M. de Lacépède fut, comme toutes celles qui
sortaient de la grande chancellerie de la Légion d'Honneur, pleine de
ces choses obligeantes qui enflamment l'espoir des pétitionnaires
toujours enclins à se flatter. Avec M. de Lacépède surtout, jamais
personne n'avait eu plus de droits que celui auquel il répondait, et à
cela il joignait habituellement la promesse de mettre la demande sous
les yeux de l'empereur à la première occasion favorable. Or ce n'était
pas sa faute si l'occasion favorable ne venait jamais. M. de La Payne
l'attendit en brave pendant deux mois; mais commençant à s'impatienter,
il tâta alors une autre corde qui était beaucoup plus délicate; il me
pria d'engager le prince à demander pour lui la croix de la
Légion-d'Honneur directement à l'empereur. Je lui fis comprendre que
cela était extrêmement difficile, et qu'il faudrait pouvoir citer un
fait du moment, une circonstance extraordinaire à l'appui. Voilà donc M.
de La Payne à l'affût des circonstances, et il me laissa long-temps
tranquille, quand un beau jour je le vois entrer chez moi tout rayonnant
de joie et d'espérance.
«Eh bien! me dit-il tout d'abord, voilà une occasion, s'il en fut
jamais, de demander pour moi la croix de la Légion-d'Honneur à
l'empereur.--Comment? Quelle occasion?--Eh quoi! ne savez-vous pas que
le Pô est débordé?--Si vraiment, et c'est une affreuse calamité.--Sans
doute, mais enfin c'est moi qui suis directeur de la navigation du Pô;
le débordement est immense; l'eau s'étend à plus d'une lieue dans les
campagnes; l'île de Staffarde en est entièrement couverte; on calcule
que les dégâts seront au moins de trois ou quatre millions; un pareil
événement ne peut manquer de fixer l'attention de l'empereur, et alors
si le prince voulait...» J'avoue qu'il me fallut tout mon sang-froid
pour ne pas éclater de rire au nez de M. de La Payne; j'y parvins
cependant, mais je n'y pus pas tenir dans une autre circonstance que
voici.
Quoique M. de La Payne fût d'un âge plus que mûr, il avait épousé une
fort jolie demoiselle, toute jeune, bien douce, bien innocente, et ne
levant jamais les yeux à l'église de dessus son livre de messe. Il en
eut toutes les joies du paradis; mais son bonheur ne dura guère. Bientôt
il vit qu'il était dans sa destinée de subir les grandes chances du
mariage, et trouva même une sorte de consolation dans le nombre des
complices qui avaient conspiré contre sa félicité conjugale. De là
advint une séparation à l'amiable, par suite de laquelle madame de La
Payne alla s'établir à Milan et M. de La Payne resta à Turin; mais des
gens méchans s'amusaient à lui demander sans cesse des nouvelles de sa
femme, ce qui lui déplaisait fort, et ce qui le détermina à prendre le
grand parti que vous allez voir.
Un jour, passant sous les arcades de la place impériale, je me trouvai
nez à nez avec M. de La Payne; il était en grand deuil, portant crêpe au
bras et crêpe à son chapeau. Je lui en demandai la cause: «Eh, mon Dieu!
il y a huit jours que je l'ai perdue, et je voulais aller vous en faire
part.--Perdue! et qui donc?--Ma femme.--Votre femme!...» Ah! ma foi, je
dois l'avouer, cette exclamation fut accompagnée de ma part d'un éclat
de rire dont je ne fus pas maître, et la raison en était bien simple;
car la veille même j'avais reçu une lettre de Milan, dans laquelle on me
parlait de madame de La Payne comme d'une personne très-vivante. Je lui
dis qu'il se méprenait fort, qu'on l'avait faussement alarmé, et que je
pouvais lui en donner la preuve. Alors, lui: «Ma foi, Monsieur, me
dit-il, je vois bien qu'il faut vous dire la vérité là dessus; eh
bien,... non,... elle n'est pas morte. Mais c'était à n'y plus tenir;
ils étaient toujours à me corner aux oreilles: Comment se porte madame
de La Payne? Avez-vous des nouvelles de madame de La Payne? Madame de La
Payne par ci, madame de La Payne par là; enfin, j'ai pris mon parti: je
leur ai dit qu'elle était morte, et j'en ai pris le deuil pour qu'ils me
laissent tranquille.» Voilà, je crois, un original qui n'avait rien à
envier à ceux que Fagan a réunis dans une comédie où Dugazon était si
divertissant.
Au surplus, j'ai été toute ma vie assez heureux dans la rencontre
d'originaux, et j'aurais en vérité de quoi en faire une galerie. À
Turin, par exemple, nous en avions un qu'il serait dommage de laisser
passer inédit. C'était un des employés de l'administration de Destor, M.
de Marcolle, dont le père était conseiller, je crois même président au
parlement de Nancy. Il était délégué au contrôle de Pignerol; mais il
venait très-fréquemment à Turin, tant il était habile dans l'art
d'extorquer des congés à notre bon Destor. Il s'était trouvé seul et
abandonné en émigration à l'âge de onze ou douze ans, et n'avait trouvé
d'autres ressources pour vivre que d'entrer dans les cuisines de
l'électeur de Bavière, où il puisa, avec les meilleurs principes de
rôti, cette passion pour l'art culinaire, à laquelle il n'a jamais été
infidèle un seul instant de sa vie. Il était résulté de ce système
d'éducation que Marcolle était beaucoup plus fort sur les entrées et les
entremets que sur le beau langage. Il avait beaucoup d'originalité,
beaucoup d'esprit naturel, et savait un peu de latin, un peu d'allemand,
un peu d'italien et un peu plus de français. Cependant le concours
simultané de ces quatre idiomes lui était quelquefois indispensable
quand il voulait tenir un discours suivi; mais ce qui était vraiment
comique, c'était son enthousiasme pour la cuisine, qu'il faisait mieux
que le plus habile cuisinier. Simon lui-même, le cuisinier du prince,
dont le traitement était de douze mille francs, aurait trouvé dans
Marcolle un rival dangereux. Marcolle cependant n'avait pas ce
sang-froid que donne l'habitude du commandement, et que possédait notre
illustre chef quand il distribuait ses escouades de la rôtisserie et de
la pâtisserie à leur poste, ou quand lui-même mettait en faction à ses
fourneaux son armée de marmitons. Simon, dans l'exercice de ses
fonctions, quand il avait reçu son _menu_ des mains de M. Eussé, notre
maître d'hôtel, avait une dignité à laquelle Marcolle ne pouvait
aspirer; mais celui-ci lui était supérieur dans l'art de faire rôtir un
filet de bœuf piqué avec des lanières d'anchois, et pour lequel il avait
composé une sauce dont le secret doit malheureusement mourir avec lui.
Un matin j'étais dans le cabinet de Destor, qui, ce jour-là, donnait à
dîner. Marcolle, dont le congé était expiré de la veille, y entre tout à
coup, la figure toute renversée. Son directeur le salue d'abord de
quelques reproches sur ce qu'il n'était pas parti. «Il s'agit vraiment
bien de cela! s'écrie Marcolle au lieu de s'excuser. Que viens-je de
voir? c'est abominable! Je viens de traverser votre cuisine; c'est à
faire pitié! J'ai vu des poulets tout abîmés! Votre cuisinière n'entend
rien à cela! Vous avez le préfet et des personnes de la maison du prince
à dîner; votre dîner va vous déshonorer!...» Enfin Marcolle faisait à
son directeur une scène d'autant plus plaisante qu'il la faisait
très-sérieusement. Destor alors lui dit: «Eh bien, voulez-vous faire le
dîner d'aujourd'hui?» Oh! alors ce fut un épanouissement de satisfaction
sur la figure de Marcolle; mais, ne perdant pas la carte, il fit
observer que cela valait au moins une prolongation de huit jours de
congé. Destor ne voulut pas; il y eut négociation. Le traité fut conclu
moyennant une prolongation de quatre jours; et le bienheureux Marcolle
alla s'emparer des fourneaux avec autant d'empressement qu'un homme bien
épris s'empare du lit conjugal après le coucher de la mariée.
Je n'en finirais pas si je voulais enregistrer ici la moitié des traits
pareils dont la vie culinaire de Marcolle n'offre qu'une longue série.
Le malheureux! il engraissait des pigeons, passe encore pour les canards
du juge-de-paix de Thouaré; mais des pigeons! Ces petits animaux qui
sont si gentils quand ils se béquètent au retour du printemps; eh bien!
lui, il les engraissait dans une marmite! dans une marmite recouverte
pour que, n'ayant jamais pris aucun exercice ni d'aile ni de patte, ils
eussent les chairs plus tendres et plus délicates. Un jour il présenta à
sa sœur un de ses amis en lui disant, non point qui il était ni ce qu'il
faisait, mais avec cette seule recommandation «Ma bonne amie, voilà
Monsieur que j'ai surpris un jour à son dîner; il y avait sur sa table
des perdreaux rôtis piqués d'un côté et non piqués de l'autre, de sorte
que chacun peut être servi à son goût.»
Maintenant je terminerai ce chapitre par un dernier trait que je choisis
entre mille. Il prouve d'ailleurs la persévérance de Marcolle dans son
goût pour ses premières études chez l'électeur de Bavière. Quelque temps
après la chute de l'empire je le rencontrai à Paris; nous fîmes échange
d'adresses; il vint me voir, et je l'allai voir aussi. Il demeurait rue
Neuve-des-Capucines, dans une espèce de donjon, divisé en plusieurs
compartimens dont le plus important, bien entendu, était consacré à sa
cuisine, ou plutôt à son laboratoire. Ma visite était bien inattendue.
En entrant ma vue fut frappée d'un grand vase placé sur une table et à
moitié rempli d'une liqueur jaunâtre, où nageaient des tronçons de
carottes et des oignons; au dessus descendait du plancher un cerceau
suspendu par une ficelle; autour du cerceau étaient attachés par le bec
trois ou quatre oiseaux qui trempaient à moitié dans la liqueur.
«Qu'est-ce cela?» lui demandai-je. Alors lui, du plus grand sérieux:
«C'est, me dit-il, le problème du vanneau que je crois avoir résolu, et
c'est une question extrêmement délicate. Le vanneau, voyez-vous, est un
oiseau très-fin; mais il a offert jusqu'ici de bien grandes difficultés.
Ou le train de derrière est trop avancé, ou le train de devant ne l'est
pas assez. J'ai réfléchi là dessus, et j'ai pensé qu'en faisant prendre
aux vanneaux un demi-bain dans une saumure conservatrice, cela donnerait
le temps à l'air d'agir sur les ailes en proportion convenable, et
qu'ainsi il serait également bon dans son entier. Si vous voulez venir
demain dîner avec moi, nous verrons si je suis sur la voie.» Je n'eus
garde de refuser une pareille invitation, et voilà pourquoi je puis
aujourd'hui le proclamer en toute justice: «Oui Marcolle a résolu le
problème du vanneau.»