CHAPITRE VII.

La femme sans tête et impertinence des Piémontais.--L'hôtel de

Londres et la place Saint-Charles.--Le palais d'Aoste devenu le

palais de Justice.--Situation et intérieur du palais impérial.--La

cathédrale de Turin et le vrai saint suaire.--Le prince et la cour

à la messe.--Levers du prince dans le palais impérial.--La galerie

de Van-Dick, le boudoir des miniatures et le prie-dieu des reines

de Sardaigne.--Prodigalité d'incrustations.--Le jardin du palais,

promenade à la mode.--Le Nôtre, jardinier des rois.--Les arcades de

la rue de Pô.--Sérénades nocturnes et le guitariste

Anelli.--Promenades hors de la ville.--Les allées du Valentin.--La

route de Montcallier.--Les jolis chevaux du prince.--La manufacture

de tabacs.--M. de V... et application d'un mot de Rivarol.--Grand

projet de chasse.--Les lapins de la république et le gibier de

l'empire.--Le daim de Racconiggi.--César Berthier notre

grand-veneur.--Partie manquée et journée charmante.--La comtesse de

Solar.--Saint Hubert plus content de nous.--Le palais du prince

auberge des princes et des rois.--La marquise de Gallo et la

princesse d'Avelino à Turin.--Exemple incroyable d'exagération

italienne.--Passage de Murat.--Le petit prince Achille, et

singulière disposition au commandement.--Convoitise

insurmontable.--Le marquis de Prié et son valet de chambre vidant

ses poches.--Autre manie du marquis de Prié.--Madame de Prié en

surveillance et rentrée en grâce.--Petit conseil tenu à la suite

d'une lettre de l'empereur.--Rareté des hommes de mérite, et

abondance de matière sénatoriale.--Luxe d'écuyers et de

chambellans.--M. de Barolo sénateur.--Disposition des Piémontais

envers le gouvernement.--Haine contre les Génois.--Gentillesse de

Mérinos.--Conversation d'un écuyer avec un chien.--La société de

Turin.--M. Alexandre de Saluces et M. de Grimaldi.--Salon de la

comtesse de Salmours.--La marquise Dubourg.--M. de Villette.--La

saint Napoléon à Turin.--Elégance d'un souper et

quatre-vingt-quinze femmes à table.--Conseils du maréchal de

Richelieu aux courtisans.--Promenade à la sortie du bal.--Visite à

la Superga.--La madone du Pilon et la vigne Chablais.--Église de la

Superga et le bon abbé Avogadro.--Le déjeuner d'anachorète et le

chien battu.--Tombeaux des rois de Sardaigne.--Le caveau de la

branche de Carignan et la dernière princesse de Carignan.--Effet

prodigieux d'un rayon de soleil.--Pension obtenue de l'empereur

pour l'abbé Avogadro.--Retour à cheval et station chez Laurent

Dufour.--Histoire du comte de Scarampi et rare exemple de

fermeté.--Le silence volontaire.

J'AI VU à Turin, mais vu, comme je vois en ce moment mon papier et ma

plume, j'ai vu, dis-je, une femme sans tête, non pas moralement parlant,

où serait la merveille? mais physiquement; du reste; cette femme

paraissait parfaitement conformée du cou aux pieds. Il y a des

charlatans qui oseraient ajouter selon la formule: _Elle est vivante et

elle a des dents_; mais je ne suis pas de cette force-là. Je veux

seulement que vous sachiez jusqu'où peut aller l'impertinence des

Piémontais envers ces êtres timides et délicats que l'on voit toujours

se presser par milliers autour d'un échafaud les jours d'exécution. La

femme sans tête dont je vous parle n'était point vivante, et cependant

elle n'était pas morte, puisqu'elle était peinte au dessus de la porte

d'une auberge très-achalandée, qui avait pour enseigne: _À la bonne

femme_; or voilà une impertinence s'il en fut, et pour laquelle

seulement le Piémont mériterait de n'avoir jamais un gouvernement

représentatif. Ce n'est pas que l'hôtel de la bonne femme soit le

premier hôtel de Turin; non, les étrangers de haute distinction

descendent ordinairement sur la place Saint-Charles à l'hôtel de

Londres. Cette place, qui forme un carré long, est régulièrement

construite sur les deux principaux côtés où règnent des arcades, mais

moins belles que celles qui prennent naissance à l'entrée de la place

impériale, se prolongent sur ses deux côtés, et se joignent en retour

aux arcades de la magnifique rue de Pô. Au milieu de la place impériale

s'élève l'ancien palais d'Aoste, remarquable surtout par son double

escalier, de la proportion la plus élégante. Autrefois le palais d'Aoste

attenait par une galerie au grand palais, mais on avait déjà fait

disparaître cette construction, qui rompait la régularité de l'une des

plus belles places qui existent dans le monde. Quand nous arrivâmes à

Turin, le palais d'Aoste était devenu le palais de justice.

Quant au grand palais, il se trouve situé à gauche de la grande place

quand on arrive de Paris par le Mont-Cénis, Suze et Rivoli. On entre

dans une première cour carrée, que dominent à gauche les appartemens du

palais Chablais, que le prince occupait; encore à gauche, existe une

voûte par laquelle nous arrivions à l'entrée assez mesquine de notre

habitation, donnant sur la place où s'élève l'église cathédrale, sous

l'invocation de Saint-Laurent. Cette église, où officiait aux grands

jours notre respectable et tolérant archevêque, M. de la Torre, n'est

pas d'une beauté ni surtout d'une étendue remarquable, mais en revanche

elle possède le véritable saint suaire, que l'on tient soigneusement

enfermé, et qui depuis un temps immémorial n'a pris l'air que deux fois,

l'une en l'honneur du pape Pie VII, l'autre en l'honneur de l'empereur.

C'est à Saint-Laurent que le prince et sa cour entendaient régulièrement

la messe le dimanche, dans une tribune élevée, à laquelle on

communiquait par les appartemens. Les jours de grande cérémonie, comme

par exemple à la Saint-Napoléon, le prince tenait son lever au palais

impérial, et ces jours-là toute la maison était sur pied. Les

appartemens de ce palais étaient d'une rare beauté, et remarquables

surtout par la richesse des parquets et la variété des incrustations.

J'allais fréquemment y examiner dans la galerie une collection de

portraits peints par Van-Dick, et qui tenaient à la décoration, étant

sertis par des cadres unis à la boiserie. Il y avait aussi le boudoir

des miniatures; mais ce qui me frappa surtout, ce fut l'oratoire et le

prie-dieu des anciennes reines de Sardaigne. Ce prie-dieu était en bois

d'ébène et couvert d'incrustations en ivoire. L'artiste avait eu l'idée

ingénieuse de placer sur la tablette qui se trouvait immédiatement sous

les yeux de la reine, quand elle faisait ses prières, une scène vraiment

touchante. Il avait représenté une reine de Sardaigne descendant de

voiture à la porte du Pô, et distribuant elle-même des aumônes aux

pauvres. J'en avais pris une esquisse, mais je ne sais pas ce que cela

est devenu.

Le jardin du palais était public, on y entrait par une voûte donnant sur

la place impériale, Le Nôtre, ce grand jardinier des rois de son temps,

en avait dirigé l'économie, et avait tiré le meilleur parti possible

d'un terrain qui ne lui offrait que des difficultés, à cause de la

multiplicité des angles saillans et rentrans que formaient de ce côté

les sinuosités des fortifications. Le dimanche, de midi à deux heures,

la mode y appelait tout ce que Turin renfermait de plus élégant en

hommes et en femmes, et sous ce rapport nous n'aurions point reculé

devant un défi de votre allée du printemps. Dans le temps des trop

grandes chaleurs, la promenade du matin était suspendue, et pendant

l'hiver les promeneurs se transportaient sous les arcades de la rue de

Pô, où circulait en tous temps une population assez nombreuse. Pendant

l'été les promenades se prolongeaient le soir assez tard, souvent même

jusqu'à l'heure où les spectacles étaient fermés, et vers minuit bon

nombre de musiciens s'emparaient de la ville, qu'ils parcouraient en

donnant des sérénades. C'était alors le triomphe du guitariste Anelli,

qui avait un très grand talent, Je me rappelle même que je voulus

prendre de ses leçons, mais j'avais tant de plaisir à l'entendre jouer

et chanter, que la leçon se passait toute en exercices du maître, de

sorte que l'écolier ne devint pas plus fort sur la guitare que madame de

Menou sur le piano.

Telles étaient les promenades des piétons; voici maintenant celles des

heureux du temps qui sortaient de la ville à cheval, en calèche ou en

voiture: nous avions adopté la promenade du Valentin et ses belles

allées, situées à peu de distance de Turin, et la route de Montcallier,

assise au bas de la colline et dominant le Pô qu'elle côtoie. Le prince

n'y manquait presque jamais, et il fallait que le temps fût impraticable

pour qu'on ne le vît pas conduisant un carricle à pompe, attelé de ses

deux jolis chevaux gris truités et suivi de deux jokeis montés sur des

chevaux pareils. Ceux qui donnaient la préférence aux lieux solitaires

se dirigeaient dans la belle allée qui conduit de Turin à la manufacture

alors impériale des tabacs, dont le gouvernement général appartenait à

M. de V... en sa qualité de directeur-général des sels et tabacs au delà

des Alpes. Je ne sais plus de quel homme très-gros Rivarol a dit qu'il

avait été créé et mis au monde pour faire voir jusqu'où pouvait aller la

peau humaine; en créant M. de V... Dieu avait voulu sans doute résoudre

le même problème à l'égard de la vanité. Sa maison cependant était fort

agréable, mais non pas à cause de lui. Madame de V... était remplie

d'esprit et de talens; et sa belle-mère une des femmes les plus aimables

de la société, pleine d'indulgence et de vraie bonté, bien qu'elle m'ait

paru quelquefois un peu encline à ces médisances de bon ton, qui

n'effleurent que l'épiderme des amours-propres trop chatouilleux, font

le charme de ceux qui les entendent et ne font aucun mal à ceux qui en

sont l'objet.

Long-temps nos exercices se bornèrent à des promenades, mais un beau

jour César Berthier mit en tête au prince qu'il devrait organiser des

parties de chasse à courre. Dès lors voilà nos piqueurs s'évertuant à

donner du cor, et quelques anciens chasseurs du roi de Sardaigne faisant

de nombreuses répétitions _de tayaut et d'halali_. Le jour d'une

première chasse en règle fut donc arrêté; mais le pouvoir, même

impérial, a des bornes; il ne peut pas faire qu'il y ait du gibier là où

il n'y en a pas, et nous n'avions pas à notre disposition les ressources

qu'avait précédemment trouvées M. de Talleyrand au quai de la Vallée,

pour offrir au premier consul le divertissement d'une chasse aux lapins.

D'ailleurs, nous dédaignions fort les lapins. Des lapins!... C'était bon

sous la république; mais alors! Il nous fallait un bel et bon cerf, ou

tout au moins un daim.

On se souvint heureusement qu'il existait encore dans le parc de

Racconiggi quelques échantillons de ces animaux devenus presque

domestiques; l'ordre fut donc donné d'enlever un daim de choix à ses

paisibles habitudes, et de le transférer dans un autre grand parc situé

à deux lieues de Turin sur la route de Rivoli. Ce parc, dont j'ai oublié

le nom, appartenait à un ancien couvent et faisait partie du domaine

impérial. On y fit conduire la meute oisive, dont les pénates étaient au

chenil de Stupinis, et le grand jour arrivé, nous montâmes tous à cheval

dès le matin, et les dames se rendirent en calèche au lieu du

rendez-vous. Le pauvre daim fut lancé selon toutes les règles sous la

direction de César Berthier, qui étant frère du grand veneur, se croyait

un illustre chasseur par communication de dignités. La bête (je parle du

daim) ne nous permit pas de jouir long-temps du plaisir barbare que nous

trouvions à la poursuivre à travers les allées et les fourrés du parc;

au bout d'une heure elle se rendit: au prince appartenait l'honneur de

lui donner le coup de couteau de chasse, et je vis avec plaisir que cet

égorgement lui déplut au point qu'il en laissa le soin aux piqueurs, et

le cor sonna la curée. Si, d'ailleurs, notre chasse fut de courte durée,

le reste de la journée fut fort agréable, car l'étiquette n'était pas de

la partie. Les dames s'étaient arrangé à la hâte des amazones de

fantaisie, qui leur allaient fort bien, et notamment à madame de Solar,

l'une des dames de l'impératrice Joséphine et la plus intrépide de nos

danseuses. L'espèce de déjeuner dînatoire que nous fîmes tous ensemble

vers une heure, fut extrêmement gai et se prolongea jusqu'au soir, où

nous reprîmes le chemin du palais. Par la suite nous devînmes plus

expérimentés; les bois de Stupinis furent garnis de cerfs, de daims et

de chevreuils, et saint Hubert n'eût plus autant à rougir de nous.

La maison du prince Borghèse à Turin pouvait réellement être considérée

comme une auberge impériale, à l'usage des princes et des rois qui

allaient de France en Italie ou d'Italie en France. Nous avons déjà vu

le prince Aldobrandini, Lucien et le roi Joseph; voici venir maintenant

les dames napolitaines de la nouvelle reine d'Espagne, qui se rendaient

à Madrid pour l'y recevoir. Le chef de ce convoi était le colonel

Filangieri, en sa qualité d'écuyer de Joseph. Parmi les dames qu'il

devait faire arriver à bon port se trouvait la belle marquise de Gallo,

que j'avais beaucoup vue à Paris, et une toute jolie petite princesse

blonde, quoique napolitaine, la princesse d'Avelino. Je n'ai jamais rien

vu de plus fin ni de plus mignon. Elle avait la peau d'une blancheur

éblouissante, et je ne saurais l'oublier, car cette blancheur donna lieu

à une des plus belles exagérations que j'aie jamais entendu sortir même

de la bouche d'un Italien. Un de nos messieurs se montrait fort empressé

auprès de la princesse d'Avelino, et je me plaisais à irriter

l'admiration qu'elle lui inspirait en lui détaillant les beautés et

surtout les gentillesses qui me frappaient le plus en elle. Quand j'en

fus venu à la blancheur de sa peau: «Ah! s'écria-t-il, si une goutte de

lait tombait sur son bras, on croirait que c'est une mouche!» Or, ceci,

je ne l'invente pas, je l'ai entendu.

À ce convoi en succéda bientôt un autre venant de France. Murat ayant

été appelé par l'empereur à succéder à Joseph sur le trône de Naples,

que l'on appelait par courtoisie le trône des deux Siciles, bien qu'il

n'y en eût qu'une en sa possession, envoya en avant son fils aîné, le

prince Achille, âgé de six à sept ans, accompagné de son grave et

estimable gouverneur M. Bandus, mort il y a quelques années chef du

bureau politique aux affaires étrangères, d'où il était sorti. Je

m'étais assez bien acclimaté aux dénominations honorifiques que l'on

ajoutait au nom des souverains et des princes, parce qu'après tout

c'étaient des hommes. Mais, un enfant!... Non, je ne saurais dire

combien cela me parut ridicule la première fois que j'entendis donner du

monseigneur et de l'altesse royale par le nez d'un bambin, Le petit

bonhomme, du reste, montrait beaucoup de dispositions au commandement,

et de tous les temps des verbes qu'il commençait à étudier, celui qui

lui était le plus familier était sans contredit l'impératif. Tudieu!

comme il y allait: «Faites ceci, faites cela. Je ne veux personne dans

mon intérieur; faites fermer cette porte; mon valet de chambre seul

couchera dans ma chambre; vous logerez ailleurs, mon gouverneur...» Que

sais-je? Et à cela il fallait répondre: «Oui, monseigneur.» Le tout,

sans doute, afin de lui inculquer de bonne heure le principe éternel de

l'égalité des hommes devant Dieu et devant la loi.

Après le fils nous eûmes le père; mais Murat ne resta que peu de momens

à Turin, pressé qu'il était de se montrer à ses nouveaux sujets. Il

arriva au palais pour dîner, alla le soir au spectacle avec le prince,

ne dormit que peu d'heures dans les appartemens d'été que son fils avait

occupés, et poursuivit sa route le lendemain de bonne heure. J'ai oublié

de dire que le petit prince Achille, puisque prince il y avait, était

tellement séduit par les objets qu'il trouvait à sa convenance

enfantine, qu'aussitôt que nous sûmes son arrivée à Turin, le prince se

mit en devoir de serrer dans un secrétaire une foule de petits bijoux,

de boîtes, d'épingles et d'autres objets qui erraient ordinairement sur

sa cheminée, et comme je lui témoignais ma surprise de cette précaution

inaccoutumée, il m'assura qu'elle était indispensable, parce que quand

son neveu venait le voir à Paris il lui demandait tout ce qu'il voyait,

et qu'il n'osait pas le refuser.

Cette disposition à la convoitise est assez naturelle dans un enfant

gâté, et n'a rien qui doive surprendre, puisque beaucoup de grandes

personnes ne s'en guérissent jamais radicalement. Qui, par exemple, n'a

entendu parler à Turin du marquis décrié, qui jouissait d'une fortune

immense, et chez lequel le vol était une manie? Il ne vivait plus quand

nous arrivâmes en Piémont, mais j'en ai entendu raconter aux personnes

les plus dignes de foi des choses qui passent toute croyance. Ainsi, par

exemple, le marquis de Prié n'allait nulle part sans mettre quelque

chose dans ses poches; le soir, quand il était couché, son valet de

chambre en faisait l'inventaire, rangeait en ordre les montres, bijoux,

couverts d'argent, tabatières que le marquis s'était appropriés, et

comme on savait les différentes maisons où il avait été, tous ces objets

étaient remis à leurs propriétaires par les soins du fidèle valet de

chambre, et M. de Prié, tout en recommençant le lendemain, ne

s'enquerrait jamais de son butin de la veille. Le même personnage,

m'a-t-on dit, avait bien encore une autre manie, mais qui, pour lui,

était entièrement un objet de luxe; il se plaisait à pourvoir à la

dépense et aux fantaisies de deux ou trois beautés, et c'était les

seules personnes de sa connaissance auxquelles il ne dérobât rien; il en

jouissait absolument comme ces gens qui ont une loge à l'Opéra pour la

prêter à leurs amis, mais qui ne vont jamais au spectacle. Madame de

Prié s'était montrée, parmi les dames piémontaises, une des plus

opposées à l'empereur, opposition qu'elle avait expiée par plusieurs

années de détention, et qu'elle expiait encore en mil huit cent-huit,

par un état de surveillance assez rigoureux; l'allégement de cette

peine, et plus tard la rentrée en grâce de madame de Prié, furent encore

de ces choses que l'empereur accorda aux sollicitations de son

beau-frère, aussi bien que la permission de revenir à Paris pour la

famille de Tourzel, qui était exilée à Turin. Le fils de madame de Prié,

Démétrius fut nommé auditeur au conseil-d'état et ensuite l'un des

maîtres des cérémonies de la maison de l'empereur, charge dont les

fonctions lui allaient beaucoup mieux que celles de son premier emploi.

En général il y avait bien à Turin quelques hommes de mérite, mais

très-peu qui s'élevassent au dessus d'un certain niveau, surtout pour

l'exercice d'un emploi public d'un ordre élevé. Je me rappelle très-bien

qu'un jour le prince reçut une lettre de l'empereur dans laquelle il lui

demandait une liste, accompagnée de notes, des hommes les plus notables

du Piémont, avec indication de ceux qui paraîtraient dignes d'entrer au

sénat, d'être appelés au conseil-d'état, ou de remplir des fonctions de

préfet. Nous passâmes en revue à cette occasion le haut personnel de nos

sujets délégués, et s'il faut le dire, nous ne trouvâmes pour le

conseil-d'état que M. de Balbe, puisque M. de Saint-Marsan y était déjà.

L'illustre La Grange, comme l'on sait, était de Turin, mais je ne cite

jamais un génie hors de ligne quand je parle d'hommes d'un mérite élevé.

La Grange n'était que sénateur, mais c'était un honneur pour le sénat

bien plus que pour lui, comme c'est une gloire pour l'Académie française

de compter dans son sein M. de Chateaubriand, dont la renommée

européenne aurait pu se passer d'être en même temps académicienne. Au

surplus, si nous nous trouvâmes pauvres en personnages dignes de siéger

dans le conseil-d'état, la matière sénatoriale nous parut plus riche;

nous ne le fûmes guère en hommes de haute administration; mais quel luxe

quand nous en vînmes aux hommes de cour! Le Piémont aurait pu à lui seul

défrayer la moitié des cours de l'Europe en chambellans, en écuyers et

en majordomes.

Parmi les sénateurs piémontais il y en eut qui ne durent leur entrée au

sénat qu'à leur nom et à leur fortune: tel était M. de Barolo, le plus

riche seigneur du Piémont, et dont l'influence était grande sur une

classe assez nombreuse de Piémontais qui voulaient bien être sujets de

l'empereur, mais auraient voulu en même temps n'être pas Français.

Ceux-ci auraient souhaité que l'empereur fît du Piémont un royaume à

l'instar du royaume d'Italie, et qu'il eût ajouté à ses titres celui de

roi du Piémont dont il aurait délégué la vice-royauté. Il est probable

que l'empereur ne goûta jamais cette idée; car nous ne pûmes faire

autrement que de lui en donner connaissance à titre de renseignement sur

les opinions, et jamais ce ne fut de sa part l'objet d'une observation.

Jusqu'à un certain point les Piémontais se seraient cependant résignés

assez volontiers à être Français, si cela ne les eût pas rendus les

compatriotes des Génois. Au moment où j'écris ceci, je ne sais comment

les choses se passent au delà des Alpes, mais il me paraît inévitable

qu'au premier mouvement qui éclatera en Italie il y ait séparation

forcée entre Gênes et le Piémont. À l'occasion de cette inimitié je me

rappelle un fait qui, pour être puéril, n'en est pas moins

caractéristique. Il eut peut-être mieux trouvé sa place quand je

parlerai de notre voyage à Gênes; mais puisqu'il vient se glisser dans

mon propos, le voici.

Il faut d'abord que vous sachiez que le prince Borghèse avait un chien

superbe nommé Mérinos; et ce nom lui allait supérieurement, car il était

doux comme un agneau; bien fait de sa personne, et d'une courtoisie

digne des plus beaux temps de la chevalerie. Mérinos ne recevait jamais

une politesse sans la rendre, et pourtant il avait sa part dans nos

grandeurs d'emprunt. Il n'habitait pas un chenil vulgaire, comme ses

pareils; il était servi par un domestique qui en prenait soin, et dînait

à ses heures. La nature avait sans doute beaucoup fait pour Mérinos,

mais il devait son principal mérite à une brillante éducation. Son

gouverneur lui avait enseigné à tenir en arrêt une perdrix au point

qu'avec lui il n'était pas nécessaire d'avoir un fusil pour aller à la

chasse; sa réputation et son mérite étaient connus même des rois, car le

roi Jérôme avait demandé au prince d'en faire l'échange contre un cheval

à choisir dans ses écuries. Mérinos était de tous nos voyages, et voilà

comment il se trouva à Gênes.

Un jour donc que je descendais du palais Durazzo où logeait le prince,

j'aperçois, au bas du grand-escalier, M. de Montealto, gendre de M. de

Saint-Marsan et l'un des écuyers du prince, en grande conversation avec

Mérinos. J'écoute sans être vu, et j'entends M. de Montealto qui le

caressait, en lui disant: «Viens, mon bon chien; viens, mon bon Mérinos.

La... la... _Tu n'es pas un Génois, toi!_» Je vous le demande: cela

est-il caractéristique? Est-ce chose facile d'amalgamer deux peuples

dont l'un félicite un chien de ne pas appartenir à l'autre?

La société de Turin offrait des hommes de mérite, sans doute, mais

c'étaient plutôt des hommes d'étude que des hommes d'action. Tels

étaient M. Alexandre de Saluces, homme prodigieusement instruit, et M.

de Grimaldi. Je fis la connaissance de ces messieurs chez la comtesse de

Salmours, où je crois vous avoir dit que je fus présenté par M. de

Luzerne, notre gouverneur de Stupinis, qui lui-même était fort aimable.

Madame de Salmours recevait peu de femmes; la marquise Dubourg presque

seule y venait assez assidûment: mais son salon était le rendez-vous des

hommes les plus distingués de la société. Madame de Salmours était

Saxonne; son mari était Piémontais, mais ne vivait point à Turin. Je

passai chez elle des soirées dont le souvenir me charme encore, car on y

jouissait de cette liberté qui fait la douceur de la vie sociale quand

elle ne va pas trop loin, ce qui ne peut être à redouter entre personnes

bien élevées. Madame de Salmours avait long-temps habité Paris qu'elle

aimait beaucoup, et se plaisait fort à en parler. Sans être belle, elle

était très-agréable; ses cheveux blonds attestaient assez son lieu

natal, que décelait en même temps un reste presque imperceptible

d'accent allemand, ce qui mettait son parler en harmonie parfaite avec

un peu d'abandon qui semblait naturel en elle.

Ce fut chez Madame de Salmours que je fis connaissance avec M. de

Villette, de la même famille que celui qui était devenu fameux par son

alliance avec Voltaire. C'était un homme tout rond, tout simple, fort

gai, et ne manquant pas d'esprit. Je me liai avec lui de relations

habituelles; nous fîmes même ensemble, je me le rappelle, le voyage de

la Superga; voyage que je vous demande la permission de vous raconter,

après, toutefois, vous avoir dit un mot du bal qui précéda notre

excursion ascendante.

Il serait difficile de supposer une fête plus élégante et plus brillante

que celle que donna le prince Borghèse le quinze d'août, à l'occasion de

la fête de l'empereur. Le matin, il y avait eu grand lever, grande

réception, et ensuite grand dîner au palais impérial, force

illuminations dans toute la ville et le feu d'artifice d'usage;

distribution de comestibles, mais à domicile, car nous ne voulions pas

nous modeler sur les curées populacières des Champs-Élysées, et enfin

des mariages de jeunes filles dotées par la ville. Le soir, à neuf

heures, toutes les personnes invitées étaient arrivées; car il était

d'usage que le prince entrât dans la salle du bal à neuf heures, après

quoi personne n'était plus admis; ce qui, soit dit en passant, donnait

aux dames une leçon d'exactitude dont la plupart ont si grand besoin. Le

fauteuil de l'empereur joua son rôle accoutumé, et au bout de quelques

instans nous voilà tous en danse. Le souper, servi à deux heures, fut

réellement une chose magique, tant par l'élégance du service que par

l'ordre parfait qui y présida. Figurez-vous deux salons carrés d'égale

grandeur, et assez vastes pour que quatre tables, placées dans les

angles de chacun de ces salons, laissassent une libre circulation.

Figurez-vous un nombre innombrable de bougies, des cristaux, des

porcelaines du plus grand prix, les mets les plus délicats, les vins les

plus fins, une nuée de valets de pied en grande livrée, nos écuyers

tranchans sous les armes, et M. Eusse, le maître-d'hôtel du prince,

commandant les évolutions debout et avec un aplomb et un sang-froid

dignes d'un général d'armée. Voyez chacune des tables entourée de douze

couverts, où viennent s'asseoir quatre-vingt-quinze femmes, nombre

précis auquel s'étaient bornées les invitations, pour que toutes fussent

placées, et le quatre-vingt-seizième couvert réservé pour le prince. Ses

deux grands nègres se tenaient immobiles derrière sa chaise comme deux

immenses candélabres tout couverts d'or et d'argent, portant soleil sur

la poitrine et soleil sur le dos, et la tête couverte d'un bonnet

cacique d'où s'élevaient des flots de plumes d'autruche. C'était

réellement un coup d'œil ravissant. Pour nous, nous mangeâmes debout,

l'épée au côté, le chapeau sous le bras, ce qui n'est pas très-commode;

mais enfin on se fait à tout. Cela prouve d'ailleurs combien était sage

l'un des trois conseils que le maréchal de Richelieu donnait aux

courtisans: «Asseyez-vous toutes les fois que vous en trouverez

l'occasion.» Ses deux autres conseils étaient, je crois, de demander

toutes les places vacantes, et de ne jamais dire de mal de personne.

Quoi qu'il en soit, le souper fini, le bal recommença de plus belle, et

dura jusqu'à cinq heures du matin.

Depuis long-temps il faisait grand jour, ce que voyant, M. de Villette

et moi, nous résolûmes, au lieu de nous coucher, de tenter les hauteurs

de la colline, devers le point que domine l'église de la Superga. Ayant,

chacun de notre côté, substitué le frac bourgeois aux oripeaux de cour,

nous nous rejoignîmes au pont du Pô, et nous voilà en route, ou, pour

mieux dire, assis dans un batelet qui va nous conduire à la Madone du

Pilon, à trois quarts de lieue de Turin. C'était une chose ravissante

que de voir, à notre droite, se déployer la riche variété des mouvemens

de terrain de la colline jusqu'à la vigne Chablais, où nous arrivâmes

après avoir salué la Madone. Là nous commençâmes à monter par une voie

assez escarpée, et, après deux heures de marche, nous touchâmes enfin au

plateau sur lequel sont construits l'église et le cloître de la Superga.

Cette église doit son existence à l'accomplissement du vœu d'un roi de

Sardaigne, qui promit à la Vierge de lui en faire hommage si les troupes

françaises, sous le règne de Louis XIV, levaient le siége de Turin. La

sainte Vierge consentit à faire lever le siége, et se servit pour cela

de l'entremise du prince Eugène. La Superga a été construite en petit

sur le modèle de Saint-Pierre de Rome; je crois qu'elle en offre la

répétition à demi-grandeur. Nous montâmes sur le dôme, couronné par une

galerie d'où l'on jouit d'une des vues les plus étendues qu'il y ait sur

aucun point du continent de l'Europe, puisque, lorsque le ciel est

parfaitement pur et l'air dégagé de vapeurs, on peut distinguer le dôme

de la cathédrale de Milan, qui en est distant de trente lieues.

En arrivant nous avions commencé par présenter nos hommages à

l'excellent abbé Avogadro, qui était venu me voir à Turin, et qui depuis

long-temps me pressait de faire un pèlerinage sur sa montagne. Du temps

des rois de Sardaigne, le cloître de la Superga nourrissait d'études

théologiques un séminaire privilégié qui servait de pépinière aux

évêques du Piémont. C'était, comme on voit, un chapitre, d'évêques en

herbe, tout à l'opposé de celui que l'empereur avait fondé à Saint-Denis

pour les vieux princes de l'église. Seul avec un chien, l'abbé Avogadro

était demeuré gardien de ces voûtes solitaires. Il nous fit l'accueil le

plus aimable et le plus empressé, nous ouvrit les portes de l'église, et

nous laissa ensuite pour nous préparer à déjeuner, nous témoignant

beaucoup de regrets de n'avoir pas été prévenu de notre visite. Cette

offre venait fort à propos; car, malgré le souper de la nuit, la danse,

l'exercice du matin, et surtout l'air rare de la montagne, nous avaient

donné un très-grand appétit. Quand nous eûmes parcouru l'église, et joui

à loisir de la vue que l'on découvre au sommet du dôme, d'où les Alpes

formaient, devant nous et à notre gauche, un vaste rideau circulaire

coupé d'immenses ravines, et où s'élève, comme la cathédrale des Alpes,

la pointe du mont Viso, nous redescendîmes, et nos oreilles furent

vivement frappées des cris que faisait le chien de l'abbé Avogadro.

Qu'avait-il donc? Son maître le battait. Et pourquoi? parce qu'il

venait, nous dit l'abbé, de manger l'omelette qu'il nous avait préparée

avec les seuls œufs qui fussent en sa possession. Notre ordinaire se

trouva donc réduit à des noisettes, quelques raisins secs et des

gressini[87], le tout arrosé avec de belle eau bien claire et une larme

de rosoglio; de sorte que nous fîmes, dans toute la rigueur du terme, un

vrai repas d'anachorètes.

L'abbé Avogadro nous conduisit ensuite lui-même dans l'église

souterraine, divisée en deux caveaux. Dans l'un sont déposés les restes

des princes de la branche régnante de la maison de Savoie, et dans

l'autre ceux des princes de Savoie-Carignan. Ces tombes sont

très-simples; ce sont des sarcophages en marbre qui n'ont pour ornemens

que des têtes de mort sculptées en marbre et des os en croix. «Voilà,

nous dit l'abbé, la tombe où repose la dernière venue, madame la

princesse de Carignan. Jeune, belle, bienfaisante, mais atteinte d'une

maladie de langueur, elle vint visiter ces tombeaux trois mois avant

l'époque où je devais lui en ouvrir les portes pour n'en jamais sortir.

Je l'accompagnais; elle était placée précisément à l'endroit où vous

êtes, quand un rayon de soleil, pénétrant à travers les soupiraux, vint

frapper sur l'endroit où elle repose. Quand je mourrai, me dit-elle, je

veux que mon corps soit placé là; j'aime tant le soleil!...» L'abbé

disait de la sorte, quand, par un de ces inexplicables effets du hasard,

un rayon de soleil vint reluire sur la tombe de la princesse de

Carignan. Peindre l'espèce de saisissement qui, à cette vue, nous frappa

tous les trois comme une étincelle électrique, cela est hors de ma

portée; nous nous regardâmes un moment sans rien dire, et il n'y a point

d'esprit si ferme qu'on le suppose qui n'eût éprouvé comme nous une

profonde émotion. Or, ceci n'est point un jeu d'imagination, une

invention romanesque: c'est la vérité. Les tombeaux de la Superga, lors

de la révolte du Piémont, faillirent d'être traités comme les tombes

royales de Saint-Denis. C'est au général Grouchy que l'on en dut la

conservation.

Cependant nous prîmes congé de l'abbé Avogadro, mais non sans que je lui

eusse demandé quelles étaient ses ressources; elles étaient presque

nulles; j'en parlai au prince; l'empereur en fut informé, et peu de

temps après l'abbé Avogadro eut une pension qui le mit à même de

pouvoir, en cas de besoin, réparer les fâcheux résultats de la

gourmandise de son chien. Comme nous nous étions fait amener des chevaux

au bas de la montée, en un temps de galop nous fûmes à Turin, où nous

allâmes déjeuner sur la place impériale chez Laurent-Dufour, très-bon

restaurateur français qui s'y était établi et qui faisait fort bien ses

affaires.

Chez Dufour vivait habituellement un riche Piémontais dont il n'est pas

hors de propos que je vous entretienne quelques instans. Vous verrez

jusqu'où peut aller la volonté d'un homme.

Le comte de Scarampi, jouissant de vingt-cinq ou trente mille livres de

rente, ce qui est une belle fortune en Piémont et partout ailleurs pour

quiconque sait être heureux, était un homme d'environ trente ans, d'un

extérieur agréable, montant très-bien à cheval, et jouant à la paume,

dont il fit même quelques parties avec le prince, mais sans que jamais

aucune tentative, aucune avance ait pu le déterminer à proférer un seul

mot. Dans sa jeunesse il avait commis une indiscrétion qui avait amené

un duel dans lequel un de ses amis avait succombé. Dans le désespoir que

lui causa ce malheur irréparable et dont il était la cause, M. de

Scarampi se condamna à un silence absolu, et depuis dix ans que cette

résolution était prise, aucune considération n'avait pu l'entraîner à y

faire la moindre infraction. Son domestique assurait que, dans sa

chambre même, et quand il était seul, il ne lui avait jamais entendu

dire un seul mot. Chaque matin il écrivait ses ordres pour la journée,

et se montrait sur toutes choses d'une impassibilité à toute épreuve.

Chez Dufour, où, comme je l'ai dit, il prenait ses repas, le garçon qui

le servait... Tiens! voilà que je me rappelle son nom! il se nommait

Battistino... Battistino, donc, présentait la carte à M. de Scarampi

qui, avec la pointe de son couteau, indiquait ce qu'il fallait lui

servir. Personne à Turin ne songeait à rire de la fermeté de M. de

Scarampi à remplir si religieusement l'engagement qu'il avait pris

vis-à-vis lui-même; il était au contraire l'objet d'une sorte de

vénération, et les dames surtout ne se lassaient point de l'admirer.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 452 / 456 题