Nos moyens de correspondance.--L'estafette de Naples à
Paris.--Miracles du télégraphe.--Détails sur l'estafette.--Défenses
sévères de l'empereur.--Légères infractions.--Napoléon crevant le
porte-manteau des dépêches.--Le directeur-général pris en
fraude.--Emploi des courriers, et missions
extraordinaires.--Souvenir d'enfance de l'empereur.--Projets sur la
Spezzia.--_M'en reparler souvent_.--Phénomène remarquable.--Eau
douce dans la mer.--Grand projet, et les habitans sans
contributions.--Correspondance du docteur Vastapani, et maladie de
la princesse.--Le courrier Camille.--La vie d'un homme sauvée par
hasard.--Bonté du prince Borghèse.--La bande de brigands de
Narzoli.--Meino et sa femme.--Scarcello, Vivalda et le colonel
Boizard.--Le modèle de _Jean Sbogar_.--Mœurs et usages des
brigands.--Enlèvemens et contributions.--La croix de
Salicetti.--Meino à Alexandrie, et sagacité du général
Despinois.--Un jour à Stupinis, et exécution à Turin.--Le ménage de
garçons.--Le colonel Jameron.--M. de Valori et M.
d'Adhémar.--Pourquoi l'on jouait à la cour.--Conseils de M. de
Lameth.--Mort du neveu de M. de Lameth, lettre de sa mère et
singulière réponse.--Nobles manières d'Alexandre de
Lameth.--Subvention extraordinaire.--Madame et mademoiselle Robert
à Turin.--Incroyable changement d'état.--Conversation avec M. de
Lameth.--Les veuves des préfets, et projet sans exécution.--M. de
Garaudé.--Je mets le feu au palais.--L'aide-de-camp en
mission.--Sottise d'un architecte, et la poutre
brûlée.--Saint-Laurent et moi.--Mot de Jean-Jacques.
DE Turin, nous avions avec Paris, Naples et le quartier-général de
l'empereur, deux moyens de correspondance: la poste et l'estafette. La
poste est connue de tout le monde; mais l'estafette l'est moins, et je
pense qu'il n'est pas hors de propos d'en dire ici quelques mots. Ce
moyen de correspondance accélérée avait été établi par l'empereur, dont
l'impatience aurait souvent voulu dévorer le temps. Nous avions encore
un moyen plus rapide, le télégraphe; et vraiment je fus un jour
émerveillé de cette rapidité. Un jour donc, étant allé moi-même au
télégraphe situé sur le palais d'Aoste, pour transmettre à Cambacérès,
en l'absence de l'empereur, je ne sais quelle nouvelle (c'était, je
crois, la prise de Capri), il me serait difficile de peindre ma surprise
quand, un peu moins de quatre heures après, je vis entrer chez moi le
directeur du télégraphe, m'apportant la réponse à notre dépêche. Quand
il s'agissait d'un renseignement à demander à Milan, cela ne valait pas
la peine de descendre du télégraphe; ce n'était quelquefois que
l'affaire d'un quart d'heure; et il est à la lettre que, s'ils l'eussent
voulu, Eugène et le prince Borghèse auraient pu faire la conversation
quand le temps était beau. L'estafette mettait sept jours à venir de
Naples à Paris, où le porte-manteau qui contenait les dépêches ne devait
pas peser plus de vingt-cinq livres à son arrivée. Comme ce moyen
appartenait exclusivement au gouvernement, les dépenses qu'il
occasionait n'étaient point à la charge de l'état; elles étaient
remboursées à l'administration des postes par l'empereur, et s'élevaient
environ à mille écus par jour. Le porte-manteau des dépêches était fermé
à clef, et il y avait une clef pour l'ouvrir seulement chez les
directeurs des postes de Rome, de Florence, de Turin et de Lyon. La
ligne de Naples à Paris n'était jamais interrompue, et la ligne
variable, dont le point de départ était au lieu où se trouvait
l'empereur, venait rejoindre la ligne invariable à celui des grands
bureaux qui était le plus rapproché du quartier-général impérial. C'est
par cette voie que nous correspondions dans tous les cas urgens et que
nous recevions le _Moniteur_ deux jours avant tout le monde. Par la
suite le prince fit à M. de Lameth la galanterie de lui faire venir le
sien par la même voie.
L'empereur avait expressément défendu que l'on fît jamais servir
l'estafette à aucune correspondance particulière; mais j'avoue que j'ai
à me reprocher plus d'une infraction à cette défense; il est si doux
d'obliger quand on en a la possibilité. Au surplus, je n'étais pas le
seul, ce qui, j'en conviens, ne serait pas une excuse; mais dans tous
les cas, ces infractions furent très-rares.
À l'occasion de l'estafette, je puis citer un fait qui prouve combien
peu l'empereur entendait la plaisanterie sur ce point. Un jour, se
rendant à Milan, il rencontra dans le Maurienne le postillon porteur des
dépêches se dirigeant sur Paris. Il donne l'ordre de faire arrêter le
postillon, et voilà le sac aux dépêches dans la voiture de l'empereur.
Mais point de clef pour l'ouvrir! Il s'y prit alors à peu près comme son
ancien confrère de Macédoine en usa avec le nœud gordien. De la pointe
de son épée Napoléon éventra le porte-manteau, et le voilà parcourant
les dépêches qui pouvaient l'intéresser. Au nombre des paquets s'en
trouvait un adressé à M. de Lavalette, directeur-général des postes. Ce
paquet contenait plusieurs lettres pour des particuliers. L'empereur les
remit dans le paquet, qu'il fit refermer après avoir écrit au crayon
dans l'intérieur de l'enveloppe: «Je ne m'étonne pas si les postes n'ont
rapporté que tant l'année dernière, puisque le directeur-général fait
lui-même la contrebande.» Puis il signa, replaça toutes les dépêches
dans le porte-manteau, et le fit recoudre comme on put; après quoi il
continua sa route.
Dans l'intérieur du gouvernement nous nous servions de courriers pour
les cas urgens; et quand un événement extraordinaire ou la nécessité de
renseignemens précis se manifestait sur un point quelconque, c'était
l'objet d'une mission pour un des aides-de-camp du prince. Ainsi, par
exemple, Delmas fut plusieurs fois envoyé à la Spezzia; car c'était une
des idées mignonnes de l'empereur que d'y faire construire un jour un
grand port militaire; aussi nos lettres à l'empereur roulaient-elles
souvent sur cet objet favori, et cela ne lui déplaisait point, puisqu'un
jour je lus dans une de ses lettres au prince: «J'ai vu la Spezzia quand
je suis, pour la première fois, venu de Corse sur le continent. Tout
enfant que j'étais, cet emplacement m'avait frappé. Je l'ai revu depuis.
C'est, après Constantinople, la plus belle position de l'Europe pour un
grand établissement maritime; mais, pour commencer les travaux en grand,
il me faudrait vingt millions, et je ne les ai pas.» M'en reparler
souvent.» La disposition naturelle de l'anse de la Spezzia est en effet
admirable. Deux petites îles s'élèvent à une certaine distance au devant
de son ouverture, et semblent posées exprès pour recevoir la
construction de deux forts qui auraient défendu l'entrée du port. On
devait en outre construire sur le littoral, qui, sur ce point de la
côte, est un peu élevé, une ville considérable que l'on aurait peuplée
en dispensant pendant un demi-siècle ses habitans de toute contribution;
et pour donner de l'eau à cette ville élevée, il ne s'agissait de rien
moins que d'un de ces miracles enfantés souvent par nos ingénieurs. Il y
a dans le port de la Spezzia un phénomène des plus extraordinaires. À
quelque distance dans la mer s'élève et bouillonne quelquefois, à cinq
ou six pouces au dessus de son niveau, une colonne d'eau douce
parfaitement bonne à boire. Toutes les recherches que l'on a pu faire
pour savoir d'où cette eau provenait ont été infructueuses; on se
bornait à des conjectures, dont la plus admissible était qu'une masse
d'eau concentrée dans un vaste entonnoir des Apennins, et renouvelée
sans cesse par les pluies et la fonte des neiges, était parvenue à se
faire une issue, d'abord souterraine et ensuite sous-marine, d'où, par
sa propre force, elle surgissait visible à tous les yeux. Le projet de
l'empereur était d'encaisser cette eau dans une vaste construction, de
l'élever à la hauteur du point le plus dominant de la ville, et de la
conduire dans des réservoirs d'où elle aurait été distribuée dans toutes
les maisons et sur les places publiques de la Spezzia. On n'est vraiment
pas surpris que l'empereur nous ait dit: «M'en reparler souvent.» Aussi,
combien de plans, combien de projets ont été faits pour la Spezzia!
Nous eûmes une fois à Turin une preuve bien remarquable de l'utilité
dont peuvent être les courriers. Nous en avions deux, dont un surtout
faisait ses courses avec une incroyable rapidité. C'était un Romain
nommé Camille, comme le prince, et qui lui ressemblait bien un peu. Le
prince l'envoya un jour aux eaux d'Aix, en Savoie, pour savoir des
nouvelles de la princesse, que l'on avait dit très-malade; et ici il n'y
avait point à le nier, car le docteur Vastapani, premier médecin de la
cour, nous transmettait des détails sur le siége des souffrances de la
princesse dont il aurait pu se dispenser: le prince en était même
dégoûté; il parlait, que sais-je? _d'un gran dolore a l'ano_, et de
toutes sortes de choses semblables, qui auraient bien mieux figuré dans
sa correspondance avec M. Baricalla, notre apothicaire, que dans ses
lettres au prince. Quoi qu'il en soit, Camille était de retour au bout
trente-trois heures, et il avait fait cent quarante lieues.
Ce n'est point à ce que l'on vient de lire que se rapporte l'utilité
dont peut être un courrier. Il s'agit d'une circonstance où la vie d'un
homme dépendait d'un moment de retard. Charles de La Ville, le
secrétaire des commandemens du prince, entre un jour, par hasard, dans
son cabinet à une heure où il n'y allait jamais. Il voit sur le bureau
une lettre timbrée de Gênes; il la décachète et parcourt, sans y mettre
plus d'importance qu'à une chose qui doit être examinée à son heure, les
différentes pièces qu'elle contenait. Il voit qu'un homme doit être
fusillé le lendemain à midi sur la place de l'Aqua-Verde. Alors il donne
toute son attention à l'examen de cette affaire, et découvre que l'homme
condamné a été mal à propos jugé et condamné comme militaire, son délit
appartenant aux tribunaux civils, devant lesquels il aurait encouru tout
au plus une peine de deux années d'emprisonnement. Il était alors près
de cinq heures de l'après-midi, et par conséquent le prince dormait. De
La Ville n'hésita pas un moment à le faire réveiller par son fidèle
valet de chambre Menicuccio; et quand ensuite il me raconta quelques
instans après ce qui venait de se passer, nous fûmes tous les deux
extrêmement satisfaits de l'extrême bonté de cœur que le prince montra
en cette circonstance. Il se jeta en bas de son lit; peu s'en fallut
même qu'il n'embrassât de La Ville, qu'il remerciait de lui avoir donné
l'occasion de sauver la vie d'un homme. L'ordre de surseoir fut expédié
en un clin d'œil, et tout aussitôt Camille à cheval sur la route de
Gênes. Il y avait cinquante-six lieues à faire et la Boquette à passer:
Camille était à Gênes à neuf heures et demie du matin. L'homme fut
sauvé, et l'on ne put pas nous accuser de laisser mal appliquer les
lois. Mais, je le répète, tout ne fut que l'effet du hasard; car, ni de
La Ville ni moi ne devions entrer à cette heure-là dans le cabinet du
prince. Au surplus, je recommande ce fait à tous ceux qui prennent un
peu trop facilement pour devise: «À demain les affaires.»
Il n'y avait pas six mois que nous étions dans notre gouvernement, et la
dernière bande de brigands qui infestaient l'Italie disparut entièrement
par la prise de ses chefs et de ses complices, et c'est une chose assez
remarquable que ce fut pour la première fois depuis l'empire romain que
l'Italie se trouva sans brigands organisés, ceux de la Calabre
n'existant pas encore. J'insisterai peu sur cette affaire, attendu qu'on
en a parlé dans beaucoup d'ouvrages et que je ne hais rien tant que les
répétitions. Tout le monde à peu près sait que la bande des brigands de
Narzoli avait pour chef Meino, dont Scarcello et le comte de Vivalda
étaient les deux premiers lieutenans. Ces hommes, d'une intrépidité qui
passe toute imagination, finirent cependant par être pris dans une ferme
du département de Marengo, où l'on ne parvint à s'emparer d'eux qu'en y
mettant le feu. Ils se défendirent vigoureusement et tuèrent un grand
nombre de gendarmes. On les conduisit à Turin, où ils furent jugés,
condamnés et exécutés. J'eus la curiosité de les voir, et j'assistai un
jour aux débats. Meino ne paraissait pas âgé de plus de vingt-trois ou
vingt-quatre ans; il serait difficile de se figurer un homme dont
l'extérieur fût plus héroïque que celui de Meino, et je dirai que son
souvenir a encore ajouté au charme que j'ai trouvé à la lecture du Jean
Sbogar de Nodier, parce qu'il m'était impossible de le voir autrement
que sous les traits de Meino, ou plutôt il me semblait que j'avais connu
Jean Sbogar. Dans les débats les accusés réclamaient hautement le titre
de brigands, et répudiaient comme indigne celui de voleur, titre, disait
souvent Meino, qui convenait bien mieux à M. Boizard, colonel de la
gendarmerie, qu'à aucun homme de sa troupe. Ils demandaient aussi à être
fusillés, et envisageaient la mort, qu'ils ne pouvaient éviter, avec la
plus rare audace.
Je ne sais pas ce que devinrent leurs richesses; mais la vérité est
qu'au moment où ils furent pris ils possédaient des sommes
considérables; ils étaient même, déclarèrent-ils, sur le point de se
retirer pour aller vivre en honnêtes gens en Angleterre. Ils ne tuaient
point de prime-abord, ils se contentaient de faire des enlèvemens. Ils
prenaient ainsi un homme qu'ils savaient appartenir à une famille riche,
lui bandaient les yeux, le conduisaient dans leurs retraites, et là le
traitaient avec les plus grands égards. «Prenez votre temps,
disaient-ils à leurs prisonniers. Vous faut-il quinze jours, trois
semaines, un mois? prenez-le; écrivez à votre famille; faites déposer à
l'époque convenue dix, quinze, vingt, cinquante, cent mille francs, en
tel lieu; il ne vous sera rien fait; vous serez reconduit chez vous et à
l'abri de tout enlèvement, de toute attaque pour l'avenir; mais si la
somme n'est pas déposée au jour dit, vous serez immédiatement fusillé.»
Comme ils ne s'adressaient qu'à des personnes riches, et qu'ils basaient
leurs exigences sur leur fortune, ils durent recueillir des fonds
considérables. Quant aux vols ordinaires, ils en commettaient peu,
encore était-ce principalement dans le but de se procurer des papiers et
des costumes, dont ils possédaient une grande variété. Meino en avait un
d'aide-de-camp de l'empereur, et portait la croix d'officier de la
Légion-d'Honneur qu'il avait enlevée à Salicetti. Cette croix passa
ensuite, par ordre de l'empereur, sur la poitrine du chef d'escadron de
gendarmerie d'Alexandrie qui avait dirigé la dernière attaque, dans
laquelle ils avaient été pris, et qui n'était alors que simple
légionnaire.
Meino avait une femme jeune et belle comme lui. Elle ne fut point
condamnée. Le comte de Vivalda était Milanais, et paraissait avoir
environ cinquante ans. Ils étaient tous d'une audace telle, que cela
semblait leur servir de sauve-garde, et il est probable qu'ils avaient
des intelligences dans quelques villes et dans beaucoup de villages du
Piémont. Comme ils avaient précieusement conservé les uniformes du grand
nombre de gendarmes qu'ils avaient tués, ils s'en revêtaient fort
souvent, et alors servaient d'escorte à leur chef, qui voyageait en
chaise de poste avec un de ces faux passe-ports enlevés aux voyageurs.
Une fois, et ceci vous donnera une occasion d'admirer la sagacité du
général Despinois, une fois Meino vint en plein jour dans la ville
d'Alexandrie; quelques personnes le reconnurent, et bientôt le bruit en
va aux oreilles du général Despinois, commandant de la place.
Immédiatement il fait mettre sous les armes une partie de la garnison;
mais, arrivé à la place d'Armes, il ne résiste point au désir de
s'assurer si, malgré la précipitation de ses ordres, tout est bien en
règle dans les sacs des soldats, si enfin il n'aura à punir aucune
infraction à l'ordonnance; mais tandis qu'il savoure ses délices d'une
revue de détail, Meino, averti à temps, roulait déjà dans la plaine de
Marengo.
Il faut que la puissance qu'exerce un bel extérieur, réuni à un courage
surnaturel, soit bien grande; car la vérité est que l'on ne pouvait
s'empêcher de prendre quelque intérêt à Meino. Aussi, le jour où sa tête
tomba, avec celles de ses hommes, sur la place Carline, y eut-il quelque
chose de sinistre dans Turin, du moins à ce que l'on me dit; car nous
allâmes tous passer cette journée-là à Stupinis, le prince, par
sentiment de délicatesse, ne voulant pas se trouver là où l'échafaud
était dressé; et je puis dire que c'était une chose dont on lui savait
beaucoup de gré.
Je ne pense pas que les allocutions de Meino, en parlant de notre
colonel de gendarmerie, y aient été pour quelque chose; mais ce qu'il y
a de certain, c'est que le colonel Boizard, qui était un homme
extrêmement dur, ne resta pas long-temps à Turin après l'exécution des
brigands de Narzoli. Il fut remplacé par le colonel Jameron, qui du
moins était un homme sociable. Il fit bientôt partie d'une réunion, ou
plutôt d'un ménage de garçons, composé des Français sans femme qui
occupaient à Turin des places d'un ordre distingué; et j'y fus plusieurs
fois invité par quelques-uns de ces messieurs. À Turin, je ne me faisais
aucun scrupule d'aller demander à dîner aux personnes avec lesquelles
j'étais en relations d'intimité; car elles étaient bien sûres que
c'était uniquement pour le plaisir de les voir, puisque je quittais une
table bien préférable à toutes celles que je courais la chance de
rencontrer. Je me plaisais tant dans la réunion dont je viens de parler,
qu'il y aurait une sorte d'ingratitude de ma part à ne vous pas dire un
mot de quelques-uns de ses membres, qui étaient fort bons à connaître.
Parmi eux se trouvait M. de Valori, receveur particulier de la ville de
Turin, et qui depuis a été receveur général. Son frère, qui était au
service, épousa mademoiselle Kesnaer, dont le frère était
receveur-général du département de la Doire, où il résidait peu, étant,
à Alexandrie, le bras droit de M. Dauchy, intendant-général des
finances. Nul homme, je crois, n'a eu à l'égal de M. Kesnaer une
réputation d'obligeance et de bonté, et nul plus que lui ne l'a méritée.
Puis venait M. Adhémar, payeur de la guerre, homme fin, très-aimable et
remarquable par l'excellence de son ton et la distinction de ses
manières. Il était parent, quoique éloigné, de mademoiselle Millo,
lectrice de la princesse, dont le père avait été gouverneur de la
principauté _bonbonnière_ de Monaco. M. Berger, sous-inspecteur aux
revues, grand amateur du jeu de whist, et l'un de mes partners habituels
à la cour. Nous jouions pour nous reposer; car sans cela il fallait
rester debout, les femmes seules étant assises, ce qui devenait assez
fatigant quand les séances se prolongeaient. À cette occasion je regarde
comme un devoir de transmettre à ceux de mes lecteurs qui ont le malheur
d'être dans l'obligation d'aller à une cour, l'excellent conseil que me
donna Alexandre de Lameth, notre aimable préfet. Me voyant un jour
également appuyé sur mes deux jambes: «Que faites-vous donc là? me
dit-il; vous fatiguez vos deux jambes à la fois!... cela est contraire à
tous les principes. Jamais on ne doit, à la cour, faire porter son corps
que sur un seul pied; l'autre jambe se repose pendant ce temps-là.»
À propos d'Alexandre de Lameth, je me rappelle la singulière lettre
qu'il me montra, en réponse à une lettre de sa mère. MM. de Lameth
étaient, comme l'on sait, quatre frères: l'aîné, que l'on désignait sous
le nom du marquis de Lameth, Alexandre, Charles et Théodore. Le marquis
seul avait des enfans, Alfred et une fille, qui fut mariée à M.
Christian de Nicolaï. Alfred de Lameth fut tué tout au commencement de
la guerre d'Espagne, et madame Lameth la mère, outre la douleur que lui
causa la mort de son petit-fils, vit avec beaucoup de peine l'extinction
d'un nom auquel elle avait donné, elle, quatre soutiens. Un jour donc,
étant allé voir M. de Lameth un matin d'assez bonne heure, je le
trouvai, par parenthèse, lisant Tacite dans une fort jolie édition
Elzevir. Après que je lui eus dit ce qui m'amenait et que j'eus reçu sa
réponse: «Parbleu, me dit-il en souriant, il faut que je vous montre la
lettre que je viens de répondre à ma mère. Je crois bien que celle
qu'elle m'a écrite est une circulaire-adressée en même temps à Charles,
à Théodore et à moi. Ma mère nous presse de nous marier parce que, me
dit-elle, elle ne mourra heureuse qu'avec la certitude de laisser un
héritier du nom de mon père.» M. de Lameth me montra alors sa réponse,
dans laquelle il lui disait: «Eh, mon Dieu! ma bonne mère, vos demandes
seront toujours pour moi des ordres, et, malgré la répugnance qu'à mon
âge on doit naturellement avoir pour le mariage, je n'hésiterais pas à
prendre femme sans la triste certitude où je suis que cela ne saurait
contribuer à atteindre le but que vous vous proposez.»
* * *
M. de Lameth n'était point de ces préfets ignobles et parcimonieux qui
restreignent les traitemens des bureaux pour en grossir leurs émolumens.
Quand à la fin de l'année on n'avait pas dépensé les soixante-six mille
francs auxquels s'élevait l'abonnement de sa préfecture, il en
distribuait le surplus à ses employés, à la fin de l'année, à titre de
gratification. Outre son traitement, qui était, je crois, de trente-six
mille francs, M. de Lameth recevait de l'empereur une subvention
annuelle de vingt-quatre mille francs pour couvrir les frais, que
nécessitait l'existence d'une cour dans le chef-lieu de sa préfecture.
Il dépensait le tout de la manière la plus noble, et faisait beaucoup de
bien. Je me rappelle un projet dont M. de Lameth me donna connaissance,
et qui, de sa part, était bien désintéressé, puisque, comme on l'a vu,
il n'était pas marié. Après la mort de M. Robert, préfet d'Alexandrie,
sa veuve et sa fille, qui était une jeune personne charmante, vinrent
s'établir à Turin. Elles étaient sans fortune, et tout ce que l'on put
obtenir, à force de recommandations, fut une pension de neuf cents
francs pour la mère et une de trois cents francs pour la fille. Or,
j'avoue que je ne connais rien de plus pénible que de voir, des femmes
surtout, passer subitement d'un état brillant à un état plus que
modeste, et descendre du salon d'une préfecture dans un simple réduit.
Un jour que j'en causais avec Alexandre de Lameth: «Il y a long-temps,
me dit-il, que je suis frappé comme vous de ce qu'il y a de pénible dans
ces changemens de fortune aussi subits. Il y a telle femme de préfet
qui, ayant une voiture, des gens et des femmes pour la servir, peut tout
à coup, par la mort de son mari, être réduite à nettoyer ses souliers.
Non-seulement c'est un malheur, mais c'est en même temps un grave
inconvénient; et ce n'est pas ma faute si on n'y a pas encore remédié.
Il y a plusieurs années que j'ai proposé à tous mes confrères, dans
toute l'étendue de l'empire, d'établir, sur nos traitemens, une retenue
proportionnelle, jusqu'à la concurrence de cent vingt ou cent cinquante
mille francs, pour former un fonds de secours pour les veuves des
préfets laissant à leur mort moins de six mille livres de rente. Trois
ou quatre, tout au plus, dans une seule année, pourraient se trouver
dans ce cas-là, et, du moins, elles auraient de quoi vivre. Moi, garçon,
je pouvais faire cette proposition mieux qu'un autre; mais elle a été
accueillie par un si petit nombre de mes collègues, que cela en est
resté là. Chose singulière, ajouta M. de Lameth, aucun des dix ou douze
préfets qui y ont adhéré n'était marié, à l'exception d'un seul, qui est
personnellement très-riche.»
* * *
Mais voilà que M. de Lameth m'a singulièrement éloigné de la réunion que
j'étais en train de vous faire connaître; au surplus il n'y manque plus
qu'un convive, lequel encore n'était pas à poste fixe à Turin, mais qui
y avait établi son grand quartier-général. C'était M. de Garaudé,
inspecteur-général de la régie des sels et tabacs, et dont les courses,
bon an mal an, n'étaient pas moindres que dix-huit cents à deux mille
lieues. Ces messieurs, comme je vous l'ai dit, avaient formé une espèce
de communauté séculière, ayant en commun un salon, une salle à manger,
une cuisine, une cuisinière et un domestique pour les servir, chacun
d'ailleurs demeurant chez soi, et la communauté n'existant que pour
l'heure des repas.
* * *
À présent, et sans aucune préparation, il faut que je vous raconte comme
quoi il m'arriva fort innocemment de mettre le feu au palais de Turin.
Le premier appartement que j'occupais était au second, et ma chambre à
coucher formait l'angle de la place de la Cathédrale et de la rue du
Séminaire, de sorte que je n'avais qu'à me mettre à ma fenêtre pour voir
défiler l'espoir de notre clergé. Là aussi passaient souvent les morts
que l'on présentait à l'église Saint-Laurent, et rien, dans les premiers
temps surtout, ne me saisissait plus péniblement le cœur que la vue des
jeunes filles que l'on ensevelissait à visage découvert, le corps
recouvert d'un voile et la tête ceinte d'une couronne de fleurs
blanches, dernière parure de la mort. Quoi qu'il en soit, peu s'en
fallut que je ne fusse moi-même conduit à l'église Saint-Laurent, où le
patron du lieu n'aurait pu me refuser sa bénédiction particulière,
puisque je faillis d'être grillé comme lui, ainsi que vous l'allez voir
tout à l'heure.
Le chef de bataillon Henrion, aide-de-camp du prince, occupait
l'appartement situé immédiatement au dessous du mien. Il était depuis
quelques jours en mission, et sa chambre, par conséquent, était
inhabitée. Nous approchions de l'hiver; il faisait très-grand froid.
J'avais eu un surcroît de travail, et plusieurs de ces messieurs se
réunissaient le soir chez moi, de sorte qu'un grand feu avait été, pour
ainsi dire, en permanence dans ma cheminée. L'architecte du palais
Chablais, que Dieu confonde! avait appuyé l'âtre de ma cheminée sur une
poutre; peu à peu la poutre s'était incandescée, et le feu enfin
s'était, au bout de huit jours, communiqué en dessous aux rideaux du lit
d'Henrion et de là dans sa chambre. Déjà, depuis quelques jours, j'avais
cru sentir une odeur de pierre calcinée qui émanait du plancher; mais je
n'y avais pas fait autrement attention. Cependant un soir l'odeur devint
plus forte, et lorsque, vers minuit, je me fus couché, elle me parut
tellement insupportable que je me relevai pour ouvrir une de mes
fenêtres, après quoi je me recouchai et m'endormis. Le lendemain, à la
pointe du jour, je fus réveillé par des voix confuses qui s'élevaient de
la place, et dont plusieurs prononçaient mon nom, disant qu'il fallait
m'avertir au plus vite. Je me tins pour suffisamment averti; j'appelai
mon domestique, et nous déménageâmes en toute hâte, d'abord quelques
cartons de papiers et ensuite quelques autres objets, après quoi je
descendis sur la place, sentant déjà le plancher brûlant faiblir sous
mes pas. Il était temps de me sauver; car quelques minutes plus tard je
n'aurais pas eu l'honneur de vous débiter toutes ces fariboles. Enfin
j'en fus quitte pour la peur, étant protégé par un bon hasard, je dirais
volontiers par mon étoile; mais je me rappelle fort à propos qu'un jour
quelqu'un s'étant servi de cette vaniteuse expression devant
Jean-Jacques, celui-ci lui rabattit le caquet en lui disant brusquement:
«Eh! bon Dieu! Monsieur, est-ce que vous croyez avoir une étoile?»