CHAPITRE VI.

Manie des Français de se prendre pour termes de

comparaison.--Usages piémontais.--Les dames romaines et la valeur

du temps.--Singulière signification d'un mot français en

Piémont.--Mœurs piémontaises.--Bizarrerie d'un jaloux.--L'empereur

content de nous.--Quelques souvenirs sur la suite de

Pauline.--Organisation de ma table et les capitaines de garde au

palais.--Madame Hamelin, mérite et résignation.--La lettre de

recommandation.--Histoire véridique du capitaine Poulet.--Son

portrait, sa jeunesse et sa femme.--Bonnes manières des officiers

sortis des pages et des gendarmes d'ordonnance.--Motifs de

l'empereur en créant les gendarmes d'ordonnance.--Craintes et

plaintes de quelques chefs de l'armée.--Licenciement des gendarmes

d'ordonnance.--Le capitaine Aubriot.--Détails curieux sur le corps

licencié.--Le général Montmorency, d'Albignac, et leçon de

hiérarchie militaire.--Notre gouvernement un joli petit

royaume.--M. Vincent de Margnolas, préfet de Turin, conseiller

d'état à vingt-sept ans.--Jeu inouï de la fatalité.--Le naissance

et la mort ensemble sous le même toit.--Position de nos neuf

départemens.--Notre statistique préfectorale.--M. de Chabrol notre

préfet modèle.--M. Bourdon de Vatry à Gênes.--Nos trois départemens

maritimes.--Somnolence du préfet de Chiavari.--M. Nardau à Parme;

bal le vendredi-saint et destitution immédiate.--M. Robert, préfet

de Marengo.--Mot remarquable de l'empereur sur Alexandrie.--M. de

la Vieuville, chambellan de l'empereur.--Convoitise d'un

département et envoi dans un autre.--M. de la Vieuville, préfet de

Coni.--M. Soyris et le beau idéal d'un directeur des

douanes.--Auto-da-fé de marchandises anglaises.--Saisie de soixante

cachemires adressés à Joséphine.--Sévérité de l'empereur.--Le

quintal de tableaux de Raphaël!--Le département de la Doire, Ivrée

et madame Jubé.--Promenade à Racconiggi.--Le souper impromptu et la

cave de Garda.

J'AIME beaucoup que l'on soit fier de son pays, que l'on tienne à ses

mœurs, à ses usages; mais ce que je ne puis souffrir, c'est l'exclusion,

l'esprit de dénigrement envers les usages ou les mœurs d'une autre

contrée. Mes chers compatriotes, je vous le dis en vérité: ce besoin ou

plutôt cette manie de trouver les choses bien ou mal, selon qu'elles se

rapportent aux manières françaises ou en diffèrent, est notre défaut

capital. Nous nous prenons très-volontiers pour le mètre général d'après

lequel on doit tout mesurer; et, comme cela m'est arrivé à moi-même plus

d'une fois, j'ai bien le droit de dire que c'est extrêmement ridicule.

J'ai vu de fort bons Français trouver que la bourgeoisie de Turin était

en retard de plus d'un siècle, parce qu'il lui plaît de commencer son

dîner par une friture et de ne manger son potage qu'en second ou en

troisième. Faites comme vous voulez, mais laissez faire aux autres comme

ils veulent; voilà mon grand principe. Certes, une petite maîtresse de

Paris rougirait de honte, si on la surprenait buvant un verre de liqueur

sur le comptoir d'un distillateur; je l'approuve fort; mais je ne veux

pas qu'elle empêche les belles dames de Turin d'entrer quelquefois chez

Michel Armandi, à côté de la mairie, pour y prendre du rosoglio, parce

que l'usage le leur permet. Je ne dis point que les beautés

sentimentales du doux pays de France soient blâmables pour faire

soupirer leurs amans pendant un temps plus ou moins long; mais je me

récrie aussitôt qu'elles médisent des Romaines, parce que les dames

romaines connaissent mieux la valeur du temps. Je le répète: faites

comme vous voulez, mais laissez faire aux autres comme ils veulent.

Je conviens que, quand on arrive dans un pays nouveau, il y a des choses

qui surprennent par l'inaccoutumance où l'on en est; mais est-ce une

raison pour les blâmer? Là, souvent, un mot a une signification tout

autre que celle que nous avons l'habitude de lui donner. Ainsi, par

exemple, ayant un jour demandé à une fort jolie et tout innocente

demoiselle de Turin des nouvelles de sa santé, jugez quelle fut ma

surprise quand elle me répondit, en français, avec une naïveté égale à

celle d'Agnès mettant _une tarte à la crème_ au jeu du corbillon: «Je me

porte assez bien, Monsieur; mais je suis _un peu constipée_.» Or besoin

n'est de vous dire ce que cela signifie en bon français, et vous

comprenez, par conséquent, combien mon oreille fut effarouchée en

entendant une expression qui me sembla la plus incroyable confidence de

garde-robe. Eh bien! j'avais tort, et vous serez obligé d'en convenir,

puisque, à Turin, une _constipation_ n'est autre chose que cette

indisposition gênante que nous appelons un rhume de cerveau.

À Turin, la bourgeoisie se voit peu entre elle; chacun vit beaucoup chez

soi et en famille, l'hiver en ville et l'été dans de charmantes

habitations que l'on nomme des _Vignes_, disséminées sur toute la

colline au milieu des bois et des jardins. Les banquiers de Turin

n'étalent aucun luxe; ils font leurs affaires dans des bureaux beaucoup

moins élégans que l'antichambre d'un courtier de Paris, n'ont ni morgue

ni brillans équipages, et reçoivent fort poliment les étrangers que

leurs correspondans leur adressent; c'est bien bourgeois, mais aussi,

pendant plusieurs années, n'ai-je pas vu une seule banqueroute un peu

importante à Turin. La plupart des hommes se font donner le titre

d'avocat, du moins il en était ainsi à l'époque dont je parle, et la

société, proprement dite, se composait presque exclusivement, de

l'ancienne noblesse piémontaise et des Français, encore s'en trouvait-il

très-peu parmi nous qui fussent admis dans l'intimité des maisons,

hormis les jours de bal et de réception d'apparat. Ici je raconterai un

fait assez bizarre, et qui est cependant d'une parfaite exactitude; il

prouve, ce me semble, quelle singulière influence peut avoir la vanité

du rang même sur la jalousie. Un des plus nobles et des plus riches

seigneurs du Piémont avait une femme fort agréable et très-aimable, mais

coquette au par-dessus. La coquetterie n'est bien souvent que

l'antichambre de la galanterie, et il en advint ainsi pour la noble

dame. Tant que ses amans ne furent que des jeunes gens sans trop de

conséquence, le mari ferma les yeux, et se contenta de se divertir de

son côté, ce dont, peut-être, il avait le premier donné l'exemple. Mais

un homme, qui lui était au moins égal en nom et en qualité, s'étant mis

sur les rangs, la chose prit une toute autre couleur à ses yeux. Il alla

trouver le nouveau venu, et lui proposa de se battre s'il remettait les

pieds chez sa femme; des amis intervinrent et le duel n'eut pas lieu.

Quant à la susceptibilité du seigneur piémontais, l'explique qui voudra

ou qui pourra; pour moi je ne m'en charge pas. Je prends soin, comme

l'on voit, de taire les noms; car mon intention n'est pas de faire une

chronique scandaleuse. Ah! si je le voulais!... Rassurez-vous; il n'en

sera rien. Cependant il faudra bien que je vous dise quelques mots de

Mariette; mais pas encore: attendez. Quant à la jolie madame Jubé, femme

du préfet d'Ivrée, je ne sais pas encore si je vous en parlerai; cela

dépendra d'un caprice.

Depuis le départ de la princesse, nous avions pris une assiette plus

posée; tout marchait bien, et nous avions le bonheur de voir que

l'empereur était satisfait. C'était alors le but commun des efforts de

tous ceux qui se trouvaient entraînés dans la sphère d'activité de son

gouvernement. Le prince passait en revue les troupes de la garnison, ou

celles qui traversaient Turin pour se rendre à leur destination. Ces

jours-là étaient les jours de fête de Gruyer, qui était si heureux quand

il commandait la parade. J'avais perdu, par le départ de la princesse,

la société de M. de Clermont-Tonnerre et de M. de Montbreton, que je

regrettais beaucoup; mais je m'étais casé; j'avais distribué l'emploi de

mon temps; enfin j'avais, comme on dit, pris des habitudes. Au lieu

d'avoir à ma table la jolie mademoiselle Millo, mademoiselle de Quincy,

Blangini et sa sœur, qui était venue rejoindre la princesse à Turin, et

une excellente femme, madame Hamelin, qui n'était pas traitée avec tous

les égards qu'elle méritait, j'avais les capitaines et les officiers de

garde au palais; et si cela était moins amusant, au moins en trouvai-je

parmi ces messieurs qui étaient fort bons à connaître. Mais avant

d'aller plus avant, il faut que je dise quelques mots sur madame

Hamelin. Veuve d'un officier de marine, sans fortune, n'étant plus

jeune, mais encore assez pour que l'on vît qu'elle avait dû être

très-belle, madame Hamelin, par amour pour ses enfans, jeunes encore et

qui venaient d'entrer dans la carrière de leur père, avait eu la

résignation, d'accepter les fonctions de femme de charge chez la

princesse. Vertueuse comme elle l'était, obligée de voir des choses dont

je ne veux pas me souvenir, madame Hamelin avait à souffrir

horriblement, et je l'ai vue bien souvent pleurer sur son sort; mais

elle pensait à ses fils, et son courage revenait. J'imaginai, pour lui

donner quelque consolation, de les faire recommander par le prince au

ministre de la marine; et certes, si jamais lettre a été pressante, ce

fut la lettre du prince à M. Decrès. Je n'en avais rien dit à madame

Hamelin, et je ne saurais peindre la joie que j'eus le bonheur de lui

causer en lui remettant la lettre. Il y a vingt-deux ans de cela; j'ai à

peine revu madame Hamelin pendant nos séjours à Paris. Je ne sais ce

qu'elle est devenue depuis seize ans: mais, si l'on oublie facilement

des maîtresses, on n'oublie pas de même une femme que tout honnête homme

aurait souhaité d'avoir pour amie.

Je reviens maintenant à mes officiers, et pour vous mettre en joie je

commencerai par vous parler de M. Poulet.

M. Poulet était un capitaine d'infanterie de je ne sais plus quel

régiment. M. Poulet était très-maigre, très-grand, très-rouge de figure,

très-blanc de cheveux, comptant cinquante ans d'âge, trente de service

et vingt ans de grade de capitaine. Il était, comme Napoléon, le fils de

ses œuvres; mais n'ayant été élevé ni à Brienne, ni à l'École Militaire,

ni probablement ailleurs, il avait un langage tout particulier; si bien

qu'un jour, voulant préciser l'époque d'un de ses plus beaux faits

d'armes qu'il venait de me raconter, il me dit: «_C'est quand les

austérités recommença avec les Quinze-reliques._» Vous ne comprenez

peut-être pas très-bien?... Eh bien! moi, qui m'étais déjà familiarisé

avec l'idiome de M. Poulet, je compris tout de suite qu'il voulait me

dire: «C'est quand les hostilités recommencèrent avec les Autrichiens.»

Il faut vous dire que dans ce temps-là je ne buvais presque que de

l'eau; mais je versais très-volontiers rasade à M. Poulet, et quand son

verre était plein, il aurait fallu qu'une mouche fût bien adroite pour

trouver le temps de s'y noyer. Si, à jeun, M. Poulet était un héros, il

devenait après boire extrêmement sentimental, et ne me laissait rien

ignorer des égaremens de sa jeunesse. À peine eut-il endossé l'uniforme

qu'il regarda comme un devoir de ne point laisser s'éteindre en lui la

dynastie des Poulet, qu'un boulet de canon pouvait _écraser dans l'œuf_.

Il y travailla de concert avec une jeune vivandière qui, me disait-il,

_lui repassait_ toujours quelque chose à boire. M. Poulet devint père,

et comme c'était un honnête homme, il fit légitimer devant l'autel une

union commencée à la buvette et consommée sur le lit de camp. Après son

mariage, madame Poulet continua son commerce ambulant, suivant toujours

M. Poulet à l'armée, où, M. Poulet me l'a avoué, il donna _plus d'un

atout_ à la boutique de sa femme. Mais voilà que M. Poulet devint

sous-lieutenant. Dès lors il comprit que l'honneur de l'épaulette

exigeait le sacrifice du sacré-chien-tout-pur et du riquiqui.

Malheureusement madame Poulet, en changeant d'état, ne put changer de

manières, et son mari les trouvait trop communes pour oser la produire.

Il ne m'a pas caché que son mariage de soldat l'avait plus d'une fois

gêné depuis qu'il était capitaine. Il aurait souhaité que sa femme eût

un meilleur ton; que, par exemple, elle jurât moins souvent: mais je

dois à la vérité de dire que M. Poulet n'en aimait pas moins sa femme;

je suis du moins, autorisé à le croire d'après l'éloge qu'il m'en fit un

jour dans un accès de sensibilité conjugale: «Le croiriez-vous? me

disait-il, le croiriez-vous? Voilà vingt-huit ans qu'elle est ma femme:

eh bien! il n'y a rien de si rare que j'aie été obligé de _lever la

main_.» À cet éloge M. Poulet ajoutait que sa femme était de la première

force dans l'art de faire de la soupe aux choux et au lard fumé. Du

reste, je n'ai jamais eu l'honneur de voir madame Poulet.

Tous mes officiers ne ressemblaient pas à M. Poulet: parmi eux se

trouvaient des hommes très-bien élevés, notamment ceux qui sortaient des

pages de l'empereur, des écoles de Fontainebleau et de Saint-Cyr, et

particulièrement des gendarmes d'ordonnance. Dans le cas où vous auriez

oublié ce que c'était que les gendarmes d'ordonnance, je vous demanderai

la permission de vous le rappeler. Dès avant la campagne de Tilsitt,

l'empereur avait déjà résolu dans sa pensée de rapprocher de son trône

les débris de l'ancienne aristocratie, et les gendarmes d'ordonnance

étaient, selon toute probabilité, destinés à devenir une partie

privilégiée de la garde; on le croyait du moins, et beaucoup de jeunes

gens riches et appartenant à de bonnes familles s'enrôlèrent

volontairement et s'équipèrent à leurs frais, ayant chacun un domestique

à eux pour panser leurs chevaux. Ceci, comme on peut le croire, donna de

la jalousie à quelques chefs sortis des rangs plébéiens, qui crurent

même lire les intentions futures de l'empereur dans le choix du vieux

général Montmorency-Laval pour colonel des gendarmes d'ordonnance. Le

premier échec qui leur fut porté dès que l'armée commença ses opérations

en Prusse, fut le retrait de leurs domestiques, d'où il résulta que ce

corps, composé d'hommes braves, mais habitués aux douceurs de la vie,

fut assez mal tenu; autre chose est de marcher droit à l'ennemi ou

d'être le palefrenier de son cheval quand on n'en a pas l'habitude. Ceux

que la création des gendarmes d'ordonnance avait le plus offusqués

revinrent plusieurs fois à la charge auprès de Napoléon; ils finirent

par l'emporter, et ce corps fut licencié après la campagne. Tous ceux

qui en avaient fait partie furent nommés officiers dans des régimens de

cavalerie, et plusieurs même méritèrent un avancement rapide. C'est par

suite de cette dissémination des gendarmes d'ordonnance que quelques-uns

furent envoyés à Turin dans le 7e régiment de cuirassiers, dont le

dépôt faisait partie de notre garnison. Le major Berlioz, qui en avait

le commandement, était, je me le rappelle, un bon et excellent homme.

Parmi les officiers sortis des gendarmes d'ordonnance, il en était un

avec lequel je me liai très-étroitement. Il se nommait Aubriot. Il

approchait de la quarantaine, ayant servi dans sa jeunesse et ensuite à

l'armée de Condé; mais il était revenu de toutes les rêveries de

l'émigration. Nous nous trouvâmes, comme l'on dit, en pays de

connaissance, parce que j'avais connu à Paris plusieurs de ses anciens

camarades dont il me parlait, et notamment d'Albignac, qui devint en

très-peu de temps général au service de Jérôme, et ensuite ministre de

la guerre du royaume de Westphalie. C'était un homme extrêmement capable

et doué d'un caractère très-gai. Aubriot m'en raconta un trait où je le

reconnus tout entier.

Quand les gendarmes d'ordonnance furent arrivés en Prusse, d'Albignac,

qui était pour ainsi dire à tu et à toi avec leur colonel le général

Montmorency, s'approcha un jour de lui, et lui demanda directement

quelque chose dont il avait besoin pour son équipement. Là-dessus, M. de

Montmorency le prenant au grand sérieux: «Mon cher d'Albignac, lui

dit-il, à Paris, chez madame de Luynes, quand nous jouons au creps, nous

causons familièrement, comme de bons amis, comme des camarades; mais ici

n'est pas la même chose; il faut que je vous dise ce que c'est que la

hiérarchie militaire. Vous avez besoin d'une bride, d'une souventrière;

c'est très-bien: mais vous me demandez cela à moi, et cela n'est pas

dans l'ordre. Il faut vous adresser à votre maréchal-des-logis; il fera

son rapport au lieutenant, qui le transmettra au capitaine; le capitaine

en réferrera au chef d'escadron, qui viendra ensuite prendre mes ordres,

puisque je suis votre général en chef. Entendez-vous bien cela?--Oui,

général.» Quelque temps après, d'Albignac ayant été blessé à Iéna, M. de

Montmorency alla le voir et lui demanda comment il se trouvait.

Quoiqu'il souffrît beaucoup, d'Albignac trouva plaisant de faire voir à

M. de Montmorency combien il était pénétré de ses hauts enseignemens sur

la hiérarchie militaire; aussi, au lieu de répondre à sa question, il

lui dit: «Général, donnez vos ordres au chef d'escadron; il les

transmettra au capitaine, qui en fera part au lieutenant, qui m'enverra

mon maréchal-des-logis.» M. de Montmorency ne put s'empêcher de rire de

la gaieté que d'Albignac conservait au milieu de ses souffrances, et

cette anecdote divertit beaucoup les gendarmes d'ordonnance.

Savez-vous que notre gouvernement des départemens au delà des Alpes

aurait fait un fort joli petit royaume? D'abord nous avions notre grand

quartier-général à Turin, dans le département du Pô, où à notre arrivée

nous trouvâmes pour préfet M. Vincent de Margnolas, fort jeune encore,

puisqu'il n'avait que vingt-sept ans. C'était un homme fort remarquable

par la variété de ses connaissances et la solidité de son caractère. Il

était de Lyon et possédait une fortune considérable. Son mariage avec

une demoiselle d'une des premières familles de Turin, mademoiselle de

Perron, mariage qui eut lieu six semaines environ après notre arrivée à

Turin, fut tout-à-fait du goût de l'empereur, qui aurait voulu voir se

multiplier les alliances entre Français et Piémontais. Peu de temps

après, l'empereur lui en témoigna sa satisfaction en le nommant

conseiller-d'état. Je puis, par exemple, certifier une chose; c'est que

cette faveur, dont M. Vincent était parfaitement digne, n'avait été

nullement sollicitée par lui. Je dînais chez lui précisément le jour où,

pendant que nous étions à table, au palais Carignan devenu l'hôtel de la

préfecture, on lui apporta le _Moniteur_, qui contenait sa nomination en

même temps que celle de M. de Molé aux mêmes fonctions. J'ai vu la

surprise de M. Vincent, qui ne pouvait en croire ses yeux. Cette

élévation à un rang qui était alors si ambitionné et que l'on n'obtenait

que quand on en était vraiment digne, rendit vacante la préfecture de

Turin, et nous apprîmes avec satisfaction le choix que fit ensuite

l'empereur de M. Alexandre de Lameth pour remplacer M. Vincent.

Il est pour de certains hommes une fatalité qui démonte la raison

humaine et qui donnerait envie de prendre au sérieux les ingénieuses

rêveries de M. Azaïs sur les compensations. Une belle fortune, une belle

femme, une belle position, vingt-sept ans, tels étaient les avantages

accumulés sur la tête de M. Vincent. Sa femme devient grosse; dix mois

se passent, et M. Vincent est atteint d'une cruelle maladie; rien ne

peut arrêter les progrès du mal: il meurt au moment même où à tant de

bienfaits la providence en ajoutait un autre si doux. Dans le même temps

la mort et la vie apparaissent sous le même toit, et madame Vincent

devint veuve au moment même où elle donnait naissance à un fils. Mais

laissons ces tristes souvenirs, et continuons à faire une espèce

d'inventaire succinct du personnel et du matériel de notre gouvernement,

dans lequel nous ferons prochainement une courte excursion.

Le département du Pô s'étendait au nord jusqu'au Mont-Cénis, et touchait

par ce point au département du Mont-Blanc, dont la Maurienne et la

Savoie faisaient partie. Nos autres chefs-lieux étaient Gênes, dont le

nom était commun à la ville et au département et dont M. Bourdon de

Vatry était alors le préfet; Gênes était en même temps le chef-lieu de

la 27e division militaire. Au nord de Gênes le département de

Montenotte, contigu à la France par le département des Alpes maritimes,

ayant pour chef-lieu Savone, où résidait M. de Chabrol, notre

préfet-modèle; au midi de Gênes, le département des Apennins, dont la

capitale était Chiavari, où somnolait sur son siége préfectoral M.

Rolland de Villarceaux, très-éveillé pour les affaires, mais qui

s'endormait toujours quand il était assis. Ces trois départemens

composaient notre littoral, et vous pouvez juger par là que nous aurions

été une fort jolie petite puissance maritime si Dieu et la flotte

anglaise l'eussent voulu. Les états réunis de Parme et de Plaisance

marquaient les limites de notre gouvernement du côté de la Toscane, et

formaient le département du Taro, dont il n'est pas besoin de vous dire

que Parme était le chef-lieu. Quant au nom du préfet, il m'échappe en ce

moment; mais je me rappelle un fait qui me fera peut-être pardonner

cette inadvertance de mémoire. Vous verrez comment l'empereur voulait

que l'on respectât les croyances religieuses. M. Nardau, spécialement

protégé par Joseph Bonaparte, avait été le premier préfet envoyé à Parme

lors de la réunion de cette ville à la France. Il était arrivé dans sa

résidence vers la fin du carême. Là, encore très-imbu des principes

républicains qu'il avait professés, et parfaitement exempt de préjugés,

M. Nardau se présenta à ses administrés avec un costume de fantaisie,

mais qui sentait son républicain d'une lieue; enfin c'était à peu de

choses près, m'a-t-on dit, l'habit semi-romain des membres de l'ancien

conseil des cinq-cents. Ce ne fut pas tout: notre préfet, sachant que

l'appât du plaisir est souvent un excellent moyen de gouvernement,

résolut de donner un bal à l'élite des beautés parmesanes; mais pas une

n'y vint, et en voici la raison: dans un pays dévot comme l'est Parme,

M. Nardau avait adroitement choisi le vendredi saint pour mettre son

monde en danse, et il en fut pour ses préparatifs, ses violons, ses

glaces et ses rafraîchissemens. Si, d'ailleurs, personne ne vint au bal,

il y eut des gens qui écrivirent à l'empereur. Lettre décachetée et lue,

rapide départ d'un courrier, destitution immédiate du préfet, tout cela

fut l'affaire d'un instant; car, je ne sais pas si vous vous en seriez

douté, quand l'empereur s'y mettait, il ne badinait pas.

Arrivons maintenant au département de Marengo, qui formait en quelque

sorte le cœur de notre gouvernement. Je vous y ferai faire plus tard

connaissance avec le général Despinois; maintenant il me suffira de vous

dire que dans Alexandrie nous avions pour préfet un excellent homme, un

très-bon administrateur, M. Robert, ancien général de brigade, et qui

servait bien de sa plume après avoir bien servi de son épée. Ici vous

admirerez peut-être une étincelle de ce tact impérial qui fit choix d'un

ancien guerrier pour présider à l'administration d'un département qui

devait son nom à la victoire, et dont le chef-lieu, disait l'empereur,

devait un jour n'être habité que par des vivandières et des soldats.

Nous perdîmes bientôt M. Robert, qu'une maladie enleva à ses

administrés, et qui fut remplacé par M. de Cossé-Brissac. Vous

connaissez déjà M. Arborio, notre préfet de la Stura, et la ville noire

de Coni, puisque c'est par là que nous avons fait notre entrée; vous

savez aussi que la mort nous l'enleva promptement: mais je ne serai pas

fâché de vous dire l'espèce de désappointement qu'éprouva son successeur

en venant s'ensevelir dans une vallée des Alpes.

L'empereur venait d'appeler au sénat M. Garnier, préfet de Versailles.

Or la préfecture de Seine-et-Oise a toujours été un morceau très-friand

pour quiconque aspire à être préfet. L'ancien duc de la Vieuville, comte

de l'empire, chambellan de l'empereur, homme du monde, homme de cour,

jadis un des beaux danseurs des bals de la reine, jugea que cela lui

irait comme un gant. Profitant donc du droit que lui donnait sa charge

d'approcher de l'empereur, il lui témoigna le désir de s'attacher à

l'administration. Cette ouverture fut parfaitement accueillie, et

l'empereur lui demanda s'il voulait être préfet; à quoi il répondit que

c'était l'objet de tous ses vœux, de toute son ambition; et l'empereur

répliqua: «Vous serez préfet.» Quelle douce nuit dut passer M. de la

Vieuville! Il ne connaissait point d'autre préfecture vacante que celle

de Versailles: donc la préfecture de Versailles allait être son lot; il

était impossible de raisonner autrement. Mais voilà que sur ces

entrefaites la nouvelle de la mort de M. Arborio arrive à l'empereur, et

au lever suivant Napoléon annonce à M. de la Vieuville qu'il l'a nommé

préfet de la Stura, l'engageant à se rendre le plus promptement possible

dans sa résidence. Il n'y eut pas à reculer, et voilà comment l'ancien

duc de la Vieuville vint faire son essai administratif dans nos

montagnes. Il se résigna facilement, s'occupa beaucoup de son

département, et peu de temps après l'empereur, auquel nous ne le

laissâmes pas ignorer, l'appela à la préfecture de Colmar.

En voilà, si je ne me trompe, pour sept de nos départemens; donc il nous

en reste encore deux, quoique vous ayez déjà reçu un à-compte sur le

département de la Sésia, et son chef-lieu Verceil, à l'occasion des

difficultés que nous fit M. Giulio, lequel, soit dit en passant, avait

une fort jolie femme, mademoiselle Millet, fille d'un riche négociant de

Turin. À Verceil, nous avions pour directeur des douanes un homme de fer

qui réclame impérieusement un souvenir. C'était M. Soyris. Il y a des

gens qui deviennent douaniers; M. Soyris, lui, était né douanier, ou

plutôt, c'était la douane vivante. Sa ligne d'observation s'étendait sur

les limites de notre gouvernement du côté du royaume d'Italie, et il

fallait que des contrebandiers fussent bien fins pour l'attraper. Pour

lui, saisir était vivre, et il eut de bien beaux momens quand il présida

aux auto-da-fé des marchandises anglaises que nous avions l'ordre de

faire impitoyablement brûler. Je veux bien croire que c'était un acte de

haute et grande politique; mais ce que je puis assurer, c'est que cette

politique n'était nullement comprise par des groupes de malheureux qui

regardaient pieds nus la flamme dévorer des milliers de bas de fabrique

anglaise. Ce que c'est que d'avoir des idées étroites! ils croyaient,

dans leur simplicité, qu'on aurait mieux fait de les leur distribuer.

Pour M. Soyris, il regardait cela comme je suppose que Néron regarda

l'incendie de Rome. Au surplus sa rigidité n'admettait aucune

préférence. Un jour il nous écrivit pour notifier au prince la saisie

qu'il venait de faire d'un ballot de soixante cachemires arrivés

directement de Constantinople, et adressés à l'impératrice Joséphine.

Nous tînmes un petit conseil, pensant au plaisir qu'éprouverait la bonne

impératrice, si le ballot pouvait lui être rendu; mais les ordres de

l'empereur étaient tellement précis, que nous n'osâmes conseiller au

prince de lever l'ordre de M. Soyris, et bien nous en prit. Ayant en

effet jugé qu'il y avait lieu à consulter l'empereur, sa réponse fut

qu'il n'y avait d'exception pour personne, pas plus pour l'impératrice

que pour un autre; que M. Soyris avait bien fait, et que les cachemires

devaient être vendus au profit de la douane.

Une autre fois, M. Soyris écrivit encore en prince pour une chose qui

était personnelle à Son Altesse, et qui le mettait dans le plus grand

embarras. Comme on faisait remettre à neuf l'intérieur de l'hôtel de

Paris, le prince avait fait venir de Rome des tableaux de Raphaël, de

l'Albane, du Corrége et des plus grands maîtres de sa galerie de Rome,

pour en orner une gaierie de l'hôtel. Ces objets étant arrivés à la

douane de Verceil, ferme sur ses principes, M. Soyris avait commencé par

mettre la main dessus pour leur infliger un droit d'entrée. Ce qui

l'embarrassait était de savoir quel article du tarif il leur

appliquerait; il lui fut répondu qu'il pouvait faire payer au prince tel

droit qu'il jugerait convenable. Alors sa sagacité naturelle lui inspira

l'idée de les frapper d'un droit de quinze pour cent le quintal.

L'entendez-vous? le quintal!... Un quintal de tableaux de Raphaël! Oh!

barbare!

Les petites stations que nous faisons sur la route nous font arriver un

peu tard à notre dernier département, le département de la Doire enclavé

entre le département du Pô, celui de la Sésia, les Alpes et le royaume

d'Italie. Il a pour chef-lieu Ivrée, et pour préfet, le général Jubé,

ancien commandant de la garde de notre feu directoire jusqu'au dix-huit

brumaire. M. Jubé était un homme d'infiniment d'esprit, qui avait été un

des hommes à la mode quand les fournisseurs brillaient dans Paris. Sa

femme était extrêmement jolie, et venait très-souvent nous voir à Turin,

où elle était un des ornemens de nos bals; nous avons souvent bien ri

notamment au retour d'une partie que nous avions faite, dix ou douze

personnes ensemble, à Racconiggi. Elle est trop bonne pour ne me l'avoir

pas pardonné, mais je me rappelle que je lui jouai le tour d'inviter

impertinemment toute la compagnie à souper chez elle, comme si c'eût été

de sa part, faisant tout haut les invitations devant elle pour qu'elle

ne pût pas reculer, de sorte que nos trois calèches descendirent à sa

porte, ou plutôt à la porte du riche Garda, dont l'hôtel était à sa

disposition quand elle venait à Turin. La cave de Garda était

excellente, sa maison bien approvisionnée, de sorte qu'en peu d'instans

nous eûmes un souper qui ne sentit pas du tout l'improvisation, et que

nous prolongeâmes gaiement fort avant dans la nuit. La seule chose que

je ne me rappelle pas bien, c'est si madame Jubé invita Garda à souper

chez lui.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 451 / 456 题