Besoin d'indulgence.--Notre position à
Fontainebleau.--Impossibilité de croire au détrônement de
l'empereur.--Pétitions nombreuses.--Effet produit par les journaux
sur Sa Majesté.--M. le duc de Bassano.--L'empereur plus affecté de
renoncer au trône pour son fils que pour lui.--L'empereur soldat et
un louis par jour.--Abdication de l'empereur.--Grande
révélation.--Tristesse du jour et calme du soir.--Coucher de
l'empereur.--Réveil épouvantable.--L'empereur empoisonné.--Débris
du sachet de campagne.--Paroles que m'adresse l'empereur
mourant.--Affreux désespoir.--Résignation de Sa
Majesté.--Obstination à mourir.--Première crise.--Ordre d'appeler
M. de Caulaincourt et M. Yvan.--Paroles touchantes de Sa Majesté à
M. le duc de Vicence.--Longue inutilité de nos prières
réunies.--Question de l'empereur à M. Yvan et effroi
subit.--Seconde crise.--L'empereur prenant enfin une
potion.--Assoupissement de l'empereur.--Réveil et silence complet
sur les événemens de la nuit.--M. Yvan parti pour Paris.--Départ de
Roustan.--Le 12 d'avril.--Adieux de M. le maréchal Macdonald à
l'empereur.--Déjeuner comme à l'ordinaire.--Le sabre de
Mourad-Bey.--L'empereur plus causant que du coutume.--Variations
instantanées de l'humeur de l'empereur.--Tristesse morose et _la
Monaco_.--Répugnance que causent à l'empereur les lettres de
Paris.--Preuve remarquable de l'abattement de l'empereur.--Une
belle dame à Fontainebleau.--Une nuit entière d'attente et
d'oubli.--Autre visite à Fontainebleau et souvenir
antérieur.--Aventure à Saint-Cloud.--Le protecteur des belles près
de Sa Majesté.--Mon voyage à Bourg-la-Reine.--La mère et la
fille.--Voyage à l'île d'Elbe et mariage.--Triste retour aux
affaires de Fontainebleau.--Question que m'adresse
l'empereur.--Réponse franche.--Parole de l'empereur sur M. le duc
de Bassano.
ICI je dois plus que jamais demander de l'indulgence à mes lecteurs sur
l'ordre dans lequel je rapporte les faits dont j'ai été témoin pendant
le séjour de l'empereur à Fontainebleau, et ceux qui s'y rapportent,
mais qui ne sont venus que plus tard à ma connaissance; je demande
également grâce pour les inexactitudes de dates qui pourraient
m'échapper, car je me souviens pour ainsi dire en masse de tout ce qui
se passa pendant les malheureux vingt jours qui suivirent l'occupation
de Paris, jusqu'au départ de Sa Majesté pour l'île d'Elbe; et j'étais
tellement absorbé moi-même de l'état malheureux dans lequel je voyais un
si bon maître, que toutes mes facultés suffisaient à peine aux
sensations du moment. Nous souffrions tous des souffrances de
l'empereur; nul de nous ne songeait à graver dans sa mémoire le souvenir
de tant d'angoisses: nous vivions, pour ainsi dire, sous condition.
Dans les premiers temps de notre séjour à Fontainebleau, on était loin
de croire parmi ceux qui nous entouraient, que l'empereur allait bientôt
cesser de régner sur la France. Il tombait sous le sens de tout le monde
que l'empereur d'Autriche ne voudrait pas consentir à ce que l'on
détrônât son gendre, sa fille et son petit-fils; on se trompait
étrangement. Je remarquai pendant ces premiers jours qu'on adressait à
Sa Majesté encore plus de pétitions que de coutume; mais j'ignore s'il
leur fut fait des réponses favorables, ou si même l'empereur fit
répondre à aucune. Souvent l'empereur prenait les gazettes, mais après y
avoir jeté les yeux il les rejetait avec humeur, puis les reprenait et
les rejetait encore, et si l'on se rappelle les horribles injures que se
permirent alors des écrivains, dont quelques-uns lui avaient souvent
prodigué des louanges, on concevra qu'une pareille transition fut bien
capable d'exciter le dégoût de Sa Majesté. L'empereur restait
très-souvent seul, et la personne qu'il voyait le plus souvent était M.
le duc de Bassano, le seul de ses ministres qui se trouvât alors à
Fontainebleau; car M. le duc de Vicence, chargé continuellement de
missions, n'y était pour ainsi dire que de passage, surtout tant que Sa
Majesté conserva l'espérance de voir une régence en faveur de son fils
succéder à son gouvernement. En cherchant à me rappeler les diverses
impressions dont je remarquais continuellement les signes sur la figure
de l'empereur, je crois pouvoir affirmer qu'il fut encore plus
violemment affecté quand il lui fallut enfin renoncer au trône pour son
fils, que quand il en avait fait le sacrifice pour lui-même. Quand les
maréchaux ou M. le duc de Vicence parlaient à Sa Majesté d'arrangemens
relatifs à sa personne, il était facile de voir qu'il ne les écoutait
qu'avec une extrême répugnance. Un jour qu'on lui parlait de l'île
d'Elbe avec je ne sais plus quelle somme par an, j'entendis Sa Majesté
répondre avec vivacité: «C'est trop, beaucoup trop pour moi. Si je ne
suis plus qu'un soldat, je n'ai pas besoin de plus d'un louis par jour.»
Cependant le moment arriva où, pressée de toutes parts, Sa Majesté se
résigna à signer l'acte d'abdication pure et simple qu'on lui demandait.
Cet acte mémorable était ainsi conçu:
«Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon
était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe,
l'empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce,
pour lui et ses héritiers, au trône de France et d'Italie, et qu'il
n'est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne
soit prêt à faire à l'intérêt de la France.
»Fait au palais de Fontainebleau, le 11 avril 1814.
»NAPOLÉON.»
Je n'ai pas besoin de dire que je n'eus pas alors connaissance de l'acte
d'abdication qu'on vient de lire: c'était un de ces hauts secrets qui
émanaient du cabinet, et n'entraient guère dans les confidences de la
chambre à coucher. Seulement je me rappelle qu'il en fut question le
jour même, mais assez vaguement, dans toute la maison; et d'ailleurs,
j'avais bien vu qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire;
toute la journée l'empereur parut plus triste qu'il ne l'avait encore
été; mais cependant, que j'étais loin de m'attendre aux tourmens de la
nuit qui suivit ce jour fatal!
Je prie maintenant le lecteur de vouloir bien prêter toute son attention
à l'événement que j'ai à lui raconter; en ce moment je deviens
historien, puisque j'ai à retracer le douloureux souvenir d'un fait
capital dans la grande histoire de l'empereur, d'un fait qui a été
l'objet d'innombrables controverses, d'un fait sur lequel on n'a pu
avoir que des doutes, et dont moi seul j'ai pu connaître tous les
pénibles détails: l'empoisonnement de l'empereur à Fontainebleau. Je
n'ai pas besoin, je l'espère, de protester de ma véracité; je sens trop
l'importance d'une pareille révélation, pour me permettre, soit de
retrancher, soit d'ajouter la moindre circonstance à la vérité; je dirai
donc les choses telles qu'elles se sont passées, telles que je les ai
vues, telles que le cruel souvenir en sera éternellement gravé dans ma
mémoire.
Le 11 d'avril, j'avais couché l'empereur comme à l'ordinaire, je crois
même un peu plus tôt que de coutume, car, si je me le rappelle bien, il
n'était pas tout-à-fait dix heures et demie. À son coucher, il me parut
mieux que pendant le jour, et à peu près dans l'état où je l'avais vu
les soirs précédens. Je couchais dans une chambre en entresol, située
au-dessus de la chambre de l'empereur, à laquelle elle communiquait par
un petit escalier dérobé. Depuis quelque temps j'avais l'attention de me
coucher tout habillé pour être plus promptement auprès de Sa Majesté
quand elle me faisait appeler. Je dormais assez profondément lorsque, à
minuit, je fus réveillé par M. Pelard, qui était de service. Il me dit
que l'empereur me demandait, et en ouvrant les yeux, je vis sur sa
figure un air d'effroi dont je fus consterné. Cependant je m'étais jeté
en bas de mon lit, et, en descendant l'escalier, M. Pelard ajouta:
«L'empereur a délayé quelque chose dans un verre, et il l'a bu.»
J'entrai dans la chambre de Sa Majesté, en proie à des angoisses qu'il
est impossible de se figurer. L'empereur s'était recouché, mais en
m'avançant vers son lit, je vis par terre devant la cheminée les débris
d'un sachet de peau et de taffetas noir, le même dont j'ai parlé
précédemment. C'était en effet celui qu'il portait à son cou depuis la
campagne d'Espagne, et que je lui gardais avec tant de soin dans
l'intervalle d'une campagne à une autre. Ah! si j'avais pu me douter de
ce qu'il contenait! En ce moment fatal, l'affreuse vérité me fut soudain
révélée!
Cependant j'étais au chevet du lit de l'empereur. «Constant, me dit-il
d'une voix tantôt faible et tantôt violemment saccadée, Constant, je
vais mourir!... Je n'ai pu résister aux tourmens que j'éprouve, surtout
à l'humiliation de me voir bientôt entouré des agens de l'étranger!...
On a traîné mes aigles dans la boue!... Ils m'ont mal connu!... Mon
pauvre Constant, ils me regretteront quand je ne serai plus!... Marmont
m'a porté le dernier coup. Le malheureux!.. Je l'aimais!... L'abandon de
Berthier m'a navré!... Mes vieux amis, mes anciens compagnons
d'armes!...» L'empereur me dit encore plusieurs autres choses que je
craindrais de rapporter d'une manière infidèle, et l'on concevra que,
livré comme je l'étais au plus violent désespoir, je ne cherchais pas à
graver dans ma mémoire les paroles qui s'échappaient par intervalles de
la bouche de l'empereur; car il ne parla pas de suite, et les plaintes
que j'ai rapportées furent proférées après des momens de repos ou plutôt
d'abattement. Les yeux fixés sur la figure de l'empereur, j'y remarquai,
autant que mes larmes me permettaient d'y voir, quelques mouvemens
convulsifs; c'étaient les symptômes d'une crise qui me causaient le plus
violent effroi; heureusement que cette crise amena un léger vomissement
qui me rendit quelque espérance. L'empereur, dans la complication de ses
souffrances physiques et morales, n'avait pas perdu son sang-froid; il
me dit après cette première évacuation: «Constant, faites appeler
Caulaincourt et Yvan.» J'entrouvris la porte afin de communiquer cet
ordre à M. Pelard, sans sortir de la chambre de l'empereur. Revenu
auprès de son lit, je le priai, je le suppliai de prendre une potion
adoucissante; tous mes efforts furent vains, il repoussa toutes mes
instances, tant il avait une ferme volonté de mourir, même en présence
de la mort.
Malgré les refus obstinés de l'empereur, je continuais toujours mes
supplications, quand M. de Caulaincourt et M. Yvan entrèrent dans sa
chambre. Sa Majesté fit signe de la main à M. le duc de Vicence de
s'approcher de son lit, et lui dit: «Caulaincourt, je vous recommande ma
femme et mon enfant; servez-les comme vous m'avez servi. Je n'ai pas
long-temps à vivre!...» En ce moment l'empereur fut interrompu par un
nouveau vomissement, mais plus léger encore que le premier. Pendant ce
temps-là j'essayai de dire à M. le duc de Vicence que l'empereur avait
pris du poison: il me devina plus qu'il ne me comprit, car mes sanglots
m'étouffaient la voix au point de ne pouvoir prononcer un mot
distinctement. M. Yvan s'étant approché, l'empereur lui dit:
«Croyez-vous que la dose soit assez forte?» Ces paroles étaient
réellement énigmatiques pour M. Yvan, car il n'avait jamais connu
l'existence du sachet, du moins à ma connaissance; aussi répondit-il:
«Je ne sais ce que Votre Majesté veut dire;» réponse à laquelle
l'empereur ne répliqua rien.
Ayant tous les trois, M. le duc de Vicence, M. Yvan et moi, réuni nos
instances auprès de l'empereur, nous fûmes assez heureux pour le
déterminer, mais non sans beaucoup de peine, à prendre une tasse de thé;
encore, l'ayant fait en toute hâte, me refusa-t-il quand je le lui
présentai, me disant: «Laisse-moi, Constant, laisse-moi.» Mais ayant
redoublé nos efforts, il but enfin, et les vomissemens cessèrent. Peu de
temps après avoir pris cette tasse de thé, l'empereur parut plus calme;
il s'assoupit; ces messieurs se retirèrent doucement, et je restai seul
dans sa chambre, où j'attendis son réveil.
Après un sommeil de quelques heures, l'empereur se réveilla, étant
presque comme à son ordinaire, quoique sa figure portât encore des
traces de ce qu'il avait souffert, et quand je l'aidai à se lever, il ne
me dit pas un seul mot qui se rapportât, même de la manière la plus
indirecte, à la nuit épouvantable que nous venions de passer. Il déjeuna
comme à son ordinaire, seulement un peu plus tard que de coutume; son
air était redevenu tout-à-fait calme, et même il paraissait plus gai
qu'il ne l'avait été depuis long-temps. Était-ce par suite de la
satisfaction d'avoir échappé à la mort, qu'un moment de découragement
lui avait fait désirer, ou n'était-ce pas plutôt parce qu'il avait
acquis la certitude de ne pas la craindre plus dans son lit que sur le
champ de bataille? Quoi qu'il en soit, j'attribuai l'heureuse
conservation de l'empereur à ce que le poison contenu dans le fatal
sachet avait perdu de son efficacité.
Quand tout fut rentré dans l'ordre accoutumé, sans qu'aucune personne du
palais, excepté celles que j'ai nommées, ait pu se douter de ce qui
s'était passé, j'appris que M. Yvan avait quitté Fontainebleau.
Désespéré de la question que lui avait adressée l'empereur en présence
du duc de Vicence, et craignant qu'elle ne fît soupçonner qu'il avait
donné à Sa Majesté les moyens d'attenter à ses jours, cet habile
chirurgien, depuis si long-temps et si fidèlement attaché à la personne
de l'empereur, avait pour ainsi dire perdu la tête en songeant à la
responsabilité qui pouvait peser sur lui. Étant donc descendu rapidement
de chez l'empereur, et ayant trouvé un cheval tout sellé et tout bridé
dans une des cours du palais, il s'était élancé dessus, et avait suivi
en toute hâte la route de Paris. Ce fut dans la matinée du même jour que
Roustan quitta Fontainebleau.
Le 12 avril, l'empereur reçut aussi les derniers adieux du maréchal
Macdonald. Quand il fut introduit, l'empereur était encore souffrant des
suites de la nuit, et je pense bien que M. le duc de Tarente dut
s'apercevoir, mais peut-être sans en deviner la cause, que Sa Majesté
n'était pas dans son état ordinaire. Quand il vint, il était accompagné
de M. le duc de Vicence, et en ce moment l'empereur était encore
très-accablé, et paraissait tellement plongé dans ses réflexions, qu'il
n'aperçut pas d'abord ces messieurs, quoiqu'il fût déjà levé. M. le duc
de Tarente apportait à l'empereur le traité de Sa Majesté avec les
alliés, et je sortis de sa chambre au moment où il se disposait à le
signer. Quelques momens après, M. le duc de Vicence vint m'appeler, et
l'empereur me dit: «Constant, allez me chercher le sabre que me donna
Mourad-Bey en Égypte. Vous savez bien lequel?--Oui, Sire.» Je sortis et
rapportai presque immédiatement ce sabre magnifique, que l'empereur
avait porté à la bataille du Mont-Thabor, ainsi que je le lui ai entendu
dire plusieurs fois. Je le remis au duc de Vicence, des mains duquel le
prit l'empereur pour le donner au maréchal Macdonald; et comme je me
retirais, j'entendis l'empereur lui parler avec une vive affection, et
l'appeler son digne ami.
Ces messieurs, autant que je puis me le rappeler, assistèrent au
déjeuner de l'empereur, où, comme je l'ai déjà dit, Sa Majesté se montra
plus calme et plus gaie qu'elle ne l'avait été depuis long-temps; nous
fûmes même tous surpris de voir l'empereur causer familièrement et de la
manière la plus aimable avec des personnes auxquelles depuis long-temps
il n'adressait ordinairement que des paroles brèves et souvent même
très-sèches. Au surplus, cette gaîté ne fut que momentanée; et, en
général, je ne saurais dire combien l'humeur de l'empereur variait de
moment en moment pendant toute la durée de notre séjour à Fontainebleau.
Je l'ai vu dans la même journée plongé pendant plusieurs heures dans la
plus affreuse tristesse; puis, un instant après, marchant à grands pas
dans sa chambre en sifflant ou en fredonnant _la Monaco_; puis il
retombait tout à coup dans une sorte de marasme, au point de ne rien
voir de ce qui était autour de lui, et d'oublier jusqu'aux ordres qu'il
m'avait donnés. Il est, en outre, un point sur lequel je ne saurais trop
insister; c'est l'effet inconcevable que produisait sur l'empereur la
seule vue des lettres qu'on lui adressait de Paris; dès qu'il en
apercevait, son agitation devenait extrême, je pourrais même dire
convulsive, sans crainte d'être taxé d'exagération.
À l'appui de ce que j'ai dit des préoccupations inouïes de l'empereur;
je puis citer un fait qui me revient à la mémoire. Pendant notre séjour
à Fontainebleau, madame la comtesse W..., dont j'ai déjà parlé, s'y
rendit, et m'ayant fait appeler, me dit combien elle avait le désir de
voir l'empereur. Pensant que ce serait une distraction pour Sa Majesté,
je lui en parlai le soir même, et je reçus l'ordre de la faire venir à
dix heures. Madame W... fut, comme on peut le croire, exacte au
rendez-vous, et j'entrai dans la chambre de l'empereur pour lui annoncer
son arrivée. Il était couché sur son lit et plongé dans ses méditations,
tellement que ce ne fut qu'à un second avertissement de ma part qu'il me
répondit: «Priez-la d'attendre.» Elle attendit donc dans l'appartement
qui précédait celui de Sa Majesté, et je restai avec elle pour lui tenir
compagnie. Cependant la nuit s'avançait; les heures paraissaient longues
à la belle voyageuse, et son affliction était si vive de voir que
l'empereur ne la faisait pas demander, que j'en pris pitié. Je rentrai
dans la chambre de l'empereur pour le prévenir de nouveau. Il ne dormait
pas; mais il était si profondément absorbé dans ses pensées, qu'il ne me
fit aucune réponse. Enfin, le jour commençant à paraître, la comtesse,
craignant d'être vue par les gens de la maison, se retira, la mort dans
le cœur de n'avoir pu faire ses adieux à l'objet de toutes ses
affections. Elle était partie depuis plus d'une heure quand l'empereur,
se rappelant qu'elle attendait, la fit demander. Je dis à Sa Majesté ce
qu'il en était; je ne lui cachai point l'état de désespoir de la
comtesse[81] au moment de son départ. L'empereur en fut vivement
affecté: «La pauvre femme, me dit-il, elle se croit humiliée! Constant,
j'en suis vraiment fâché; si vous la revoyez, dites-le lui bien. Mais
j'ai tant de choses là!» ajouta-t-il d'un ton très-énergique, en
frappant son front avec sa main.
Cette visite d'une dame à Fontainebleau m'en rappelle une autre à peu
près du même genre, mais pour laquelle il est indispensable que je
reprenne les choses d'un peu plus haut.
Quelque temps après son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise,
quoique l'empereur trouvât en elle une femme jeune et belle, quoiqu'il
l'aimât réellement beaucoup, il ne se piquait guère plus que du temps de
l'impératrice Joséphine de pousser jusqu'au scrupule la fidélité
conjugale. Pendant un de nos séjours à Saint-Cloud, il éprouva un
caprice pour une demoiselle L..., dont la mère était mariée en secondes
noces à un chef d'escadron. Ces dames habitaient alors le
Bourg-la-Reine, où elles avaient été découvertes par M. de***, l'un
des protecteurs les plus zélés des jolies femmes auprès de l'empereur.
Il lui avait parlé de cette jeune personne, qui avait alors dix-sept
ans. Elle était brune, d'une taille ordinaire, mais parfaitement bien
prise; de jolis pieds, de jolies mains, remplie de grâces dans toute sa
personne, qui présentait réellement un ensemble ravissant: de plus, elle
joignait à la plus agaçante coquetterie la réunion de tous les talens
d'agrément, dansant avec beaucoup de grâce, jouant de plusieurs
instrumens, et remplie d'esprit; enfin, elle avait reçu cette éducation
brillante qui fait les plus délicieuses maîtresses et les plus mauvaises
femmes. L'empereur me dit un jour, à huit heures de l'après-midi, de
l'aller chercher chez sa mère, de l'amener, et de revenir à onze heures
du soir au plus tard. Ma visite ne causa aucune surprise, et je vis que
ces dames avaient été prévenues, sans doute par leur obligeant patron;
car elles m'attendaient avec une impatience qu'elles ne cherchèrent
point à dissimuler. La jeune personne était éblouissante de parure et de
beauté, et la mère rayonnait de joie à la seule idée de l'honneur
destiné à sa fille. Je vis bien que l'on s'était figuré que l'empereur
ne pouvait manquer d'être captivé par tant de charmes, et qu'il allait
être pris d'une grande passion; mais tout cela n'était qu'un rêve, car
l'empereur n'était amoureux que fort à son aise. Quoi qu'il en soit,
nous arrivâmes à Saint-Cloud à onze heures, et nous entrâmes au château
par l'orangerie, dans la crainte de regards indiscrets. Comme d'ailleurs
j'avais les passe-partout de toutes les portes du château, je la
conduisis, sans être vu de personne, jusque dans la chambre de
l'empereur, où elle resta environ pendant trois heures. Au bout de ce
temps, je la reconduisis chez elle, en prenant les mêmes précautions
pour notre sortie du château.
Cette jeune personne, que l'empereur revit depuis trois ou quatre fois
tout au plus, vint aussi à Fontainebleau, accompagnée de sa mère; mais
n'ayant pu voir Sa Majesté, ces dames se déterminèrent à faire, comme la
comtesse W..., le voyage de l'île d'Elbe, où, m'a-t-on dit, l'empereur
maria mademoiselle L... à un colonel d'artillerie.
Ce que l'on vient de lire m'a reporté presque involontairement vers des
temps plus heureux. Il faut cependant bien revenir au triste séjour de
Fontainebleau; et, d'après ce que j'ai dit de l'accablement dans lequel
vivait l'empereur, on ne doit pas être surpris que, frappé d'autant de
coups accablans, il n'eût pas l'esprit disposé à la galanterie. Il me
semble voir encore les traces de cette mélancolie sombre qui le
dévorait; et, au milieu de tant de douleurs, la bonté de l'homme, qui
semblait s'accroître en même temps que les tortures du souverain déchu.
Avec quelle aménité il nous parlait dans ces derniers temps! Souvent,
alors, il daignait m'interroger sur ce que l'on disait des derniers
événemens. Avec ma franchise ordinaire et toute simple, je lui
rapportais exactement tout ce que j'avais entendu dire, et je me
rappelle qu'un jour lui ayant dit, comme je l'avais moi-même entendu
dire à beaucoup de personnes, que l'on attribuait généralement à M. le
duc de Bassano la continuation des dernières guerres, qui nous avaient
été si fatales: «C'est un grand tort que l'on a, me dit-il. Ce pauvre
Maret! On l'accuse bien à tort!... Il n'a jamais fait qu'exécuter mes
ordres.» Puis, selon son habitude quand il m'avait parlé un moment de
choses sérieuses, il ajoutait: «Quelle honte! quelle humiliation!
Faut-il que j'aie là, dans mon palais, un tas de commissaires
étrangers!»