CHAPITRE VI.

Besoin d'indulgence.--Notre position à

Fontainebleau.--Impossibilité de croire au détrônement de

l'empereur.--Pétitions nombreuses.--Effet produit par les journaux

sur Sa Majesté.--M. le duc de Bassano.--L'empereur plus affecté de

renoncer au trône pour son fils que pour lui.--L'empereur soldat et

un louis par jour.--Abdication de l'empereur.--Grande

révélation.--Tristesse du jour et calme du soir.--Coucher de

l'empereur.--Réveil épouvantable.--L'empereur empoisonné.--Débris

du sachet de campagne.--Paroles que m'adresse l'empereur

mourant.--Affreux désespoir.--Résignation de Sa

Majesté.--Obstination à mourir.--Première crise.--Ordre d'appeler

M. de Caulaincourt et M. Yvan.--Paroles touchantes de Sa Majesté à

M. le duc de Vicence.--Longue inutilité de nos prières

réunies.--Question de l'empereur à M. Yvan et effroi

subit.--Seconde crise.--L'empereur prenant enfin une

potion.--Assoupissement de l'empereur.--Réveil et silence complet

sur les événemens de la nuit.--M. Yvan parti pour Paris.--Départ de

Roustan.--Le 12 d'avril.--Adieux de M. le maréchal Macdonald à

l'empereur.--Déjeuner comme à l'ordinaire.--Le sabre de

Mourad-Bey.--L'empereur plus causant que du coutume.--Variations

instantanées de l'humeur de l'empereur.--Tristesse morose et _la

Monaco_.--Répugnance que causent à l'empereur les lettres de

Paris.--Preuve remarquable de l'abattement de l'empereur.--Une

belle dame à Fontainebleau.--Une nuit entière d'attente et

d'oubli.--Autre visite à Fontainebleau et souvenir

antérieur.--Aventure à Saint-Cloud.--Le protecteur des belles près

de Sa Majesté.--Mon voyage à Bourg-la-Reine.--La mère et la

fille.--Voyage à l'île d'Elbe et mariage.--Triste retour aux

affaires de Fontainebleau.--Question que m'adresse

l'empereur.--Réponse franche.--Parole de l'empereur sur M. le duc

de Bassano.

ICI je dois plus que jamais demander de l'indulgence à mes lecteurs sur

l'ordre dans lequel je rapporte les faits dont j'ai été témoin pendant

le séjour de l'empereur à Fontainebleau, et ceux qui s'y rapportent,

mais qui ne sont venus que plus tard à ma connaissance; je demande

également grâce pour les inexactitudes de dates qui pourraient

m'échapper, car je me souviens pour ainsi dire en masse de tout ce qui

se passa pendant les malheureux vingt jours qui suivirent l'occupation

de Paris, jusqu'au départ de Sa Majesté pour l'île d'Elbe; et j'étais

tellement absorbé moi-même de l'état malheureux dans lequel je voyais un

si bon maître, que toutes mes facultés suffisaient à peine aux

sensations du moment. Nous souffrions tous des souffrances de

l'empereur; nul de nous ne songeait à graver dans sa mémoire le souvenir

de tant d'angoisses: nous vivions, pour ainsi dire, sous condition.

Dans les premiers temps de notre séjour à Fontainebleau, on était loin

de croire parmi ceux qui nous entouraient, que l'empereur allait bientôt

cesser de régner sur la France. Il tombait sous le sens de tout le monde

que l'empereur d'Autriche ne voudrait pas consentir à ce que l'on

détrônât son gendre, sa fille et son petit-fils; on se trompait

étrangement. Je remarquai pendant ces premiers jours qu'on adressait à

Sa Majesté encore plus de pétitions que de coutume; mais j'ignore s'il

leur fut fait des réponses favorables, ou si même l'empereur fit

répondre à aucune. Souvent l'empereur prenait les gazettes, mais après y

avoir jeté les yeux il les rejetait avec humeur, puis les reprenait et

les rejetait encore, et si l'on se rappelle les horribles injures que se

permirent alors des écrivains, dont quelques-uns lui avaient souvent

prodigué des louanges, on concevra qu'une pareille transition fut bien

capable d'exciter le dégoût de Sa Majesté. L'empereur restait

très-souvent seul, et la personne qu'il voyait le plus souvent était M.

le duc de Bassano, le seul de ses ministres qui se trouvât alors à

Fontainebleau; car M. le duc de Vicence, chargé continuellement de

missions, n'y était pour ainsi dire que de passage, surtout tant que Sa

Majesté conserva l'espérance de voir une régence en faveur de son fils

succéder à son gouvernement. En cherchant à me rappeler les diverses

impressions dont je remarquais continuellement les signes sur la figure

de l'empereur, je crois pouvoir affirmer qu'il fut encore plus

violemment affecté quand il lui fallut enfin renoncer au trône pour son

fils, que quand il en avait fait le sacrifice pour lui-même. Quand les

maréchaux ou M. le duc de Vicence parlaient à Sa Majesté d'arrangemens

relatifs à sa personne, il était facile de voir qu'il ne les écoutait

qu'avec une extrême répugnance. Un jour qu'on lui parlait de l'île

d'Elbe avec je ne sais plus quelle somme par an, j'entendis Sa Majesté

répondre avec vivacité: «C'est trop, beaucoup trop pour moi. Si je ne

suis plus qu'un soldat, je n'ai pas besoin de plus d'un louis par jour.»

Cependant le moment arriva où, pressée de toutes parts, Sa Majesté se

résigna à signer l'acte d'abdication pure et simple qu'on lui demandait.

Cet acte mémorable était ainsi conçu:

«Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon

était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe,

l'empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce,

pour lui et ses héritiers, au trône de France et d'Italie, et qu'il

n'est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne

soit prêt à faire à l'intérêt de la France.

»Fait au palais de Fontainebleau, le 11 avril 1814.

»NAPOLÉON.»

Je n'ai pas besoin de dire que je n'eus pas alors connaissance de l'acte

d'abdication qu'on vient de lire: c'était un de ces hauts secrets qui

émanaient du cabinet, et n'entraient guère dans les confidences de la

chambre à coucher. Seulement je me rappelle qu'il en fut question le

jour même, mais assez vaguement, dans toute la maison; et d'ailleurs,

j'avais bien vu qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire;

toute la journée l'empereur parut plus triste qu'il ne l'avait encore

été; mais cependant, que j'étais loin de m'attendre aux tourmens de la

nuit qui suivit ce jour fatal!

Je prie maintenant le lecteur de vouloir bien prêter toute son attention

à l'événement que j'ai à lui raconter; en ce moment je deviens

historien, puisque j'ai à retracer le douloureux souvenir d'un fait

capital dans la grande histoire de l'empereur, d'un fait qui a été

l'objet d'innombrables controverses, d'un fait sur lequel on n'a pu

avoir que des doutes, et dont moi seul j'ai pu connaître tous les

pénibles détails: l'empoisonnement de l'empereur à Fontainebleau. Je

n'ai pas besoin, je l'espère, de protester de ma véracité; je sens trop

l'importance d'une pareille révélation, pour me permettre, soit de

retrancher, soit d'ajouter la moindre circonstance à la vérité; je dirai

donc les choses telles qu'elles se sont passées, telles que je les ai

vues, telles que le cruel souvenir en sera éternellement gravé dans ma

mémoire.

Le 11 d'avril, j'avais couché l'empereur comme à l'ordinaire, je crois

même un peu plus tôt que de coutume, car, si je me le rappelle bien, il

n'était pas tout-à-fait dix heures et demie. À son coucher, il me parut

mieux que pendant le jour, et à peu près dans l'état où je l'avais vu

les soirs précédens. Je couchais dans une chambre en entresol, située

au-dessus de la chambre de l'empereur, à laquelle elle communiquait par

un petit escalier dérobé. Depuis quelque temps j'avais l'attention de me

coucher tout habillé pour être plus promptement auprès de Sa Majesté

quand elle me faisait appeler. Je dormais assez profondément lorsque, à

minuit, je fus réveillé par M. Pelard, qui était de service. Il me dit

que l'empereur me demandait, et en ouvrant les yeux, je vis sur sa

figure un air d'effroi dont je fus consterné. Cependant je m'étais jeté

en bas de mon lit, et, en descendant l'escalier, M. Pelard ajouta:

«L'empereur a délayé quelque chose dans un verre, et il l'a bu.»

J'entrai dans la chambre de Sa Majesté, en proie à des angoisses qu'il

est impossible de se figurer. L'empereur s'était recouché, mais en

m'avançant vers son lit, je vis par terre devant la cheminée les débris

d'un sachet de peau et de taffetas noir, le même dont j'ai parlé

précédemment. C'était en effet celui qu'il portait à son cou depuis la

campagne d'Espagne, et que je lui gardais avec tant de soin dans

l'intervalle d'une campagne à une autre. Ah! si j'avais pu me douter de

ce qu'il contenait! En ce moment fatal, l'affreuse vérité me fut soudain

révélée!

Cependant j'étais au chevet du lit de l'empereur. «Constant, me dit-il

d'une voix tantôt faible et tantôt violemment saccadée, Constant, je

vais mourir!... Je n'ai pu résister aux tourmens que j'éprouve, surtout

à l'humiliation de me voir bientôt entouré des agens de l'étranger!...

On a traîné mes aigles dans la boue!... Ils m'ont mal connu!... Mon

pauvre Constant, ils me regretteront quand je ne serai plus!... Marmont

m'a porté le dernier coup. Le malheureux!.. Je l'aimais!... L'abandon de

Berthier m'a navré!... Mes vieux amis, mes anciens compagnons

d'armes!...» L'empereur me dit encore plusieurs autres choses que je

craindrais de rapporter d'une manière infidèle, et l'on concevra que,

livré comme je l'étais au plus violent désespoir, je ne cherchais pas à

graver dans ma mémoire les paroles qui s'échappaient par intervalles de

la bouche de l'empereur; car il ne parla pas de suite, et les plaintes

que j'ai rapportées furent proférées après des momens de repos ou plutôt

d'abattement. Les yeux fixés sur la figure de l'empereur, j'y remarquai,

autant que mes larmes me permettaient d'y voir, quelques mouvemens

convulsifs; c'étaient les symptômes d'une crise qui me causaient le plus

violent effroi; heureusement que cette crise amena un léger vomissement

qui me rendit quelque espérance. L'empereur, dans la complication de ses

souffrances physiques et morales, n'avait pas perdu son sang-froid; il

me dit après cette première évacuation: «Constant, faites appeler

Caulaincourt et Yvan.» J'entrouvris la porte afin de communiquer cet

ordre à M. Pelard, sans sortir de la chambre de l'empereur. Revenu

auprès de son lit, je le priai, je le suppliai de prendre une potion

adoucissante; tous mes efforts furent vains, il repoussa toutes mes

instances, tant il avait une ferme volonté de mourir, même en présence

de la mort.

Malgré les refus obstinés de l'empereur, je continuais toujours mes

supplications, quand M. de Caulaincourt et M. Yvan entrèrent dans sa

chambre. Sa Majesté fit signe de la main à M. le duc de Vicence de

s'approcher de son lit, et lui dit: «Caulaincourt, je vous recommande ma

femme et mon enfant; servez-les comme vous m'avez servi. Je n'ai pas

long-temps à vivre!...» En ce moment l'empereur fut interrompu par un

nouveau vomissement, mais plus léger encore que le premier. Pendant ce

temps-là j'essayai de dire à M. le duc de Vicence que l'empereur avait

pris du poison: il me devina plus qu'il ne me comprit, car mes sanglots

m'étouffaient la voix au point de ne pouvoir prononcer un mot

distinctement. M. Yvan s'étant approché, l'empereur lui dit:

«Croyez-vous que la dose soit assez forte?» Ces paroles étaient

réellement énigmatiques pour M. Yvan, car il n'avait jamais connu

l'existence du sachet, du moins à ma connaissance; aussi répondit-il:

«Je ne sais ce que Votre Majesté veut dire;» réponse à laquelle

l'empereur ne répliqua rien.

Ayant tous les trois, M. le duc de Vicence, M. Yvan et moi, réuni nos

instances auprès de l'empereur, nous fûmes assez heureux pour le

déterminer, mais non sans beaucoup de peine, à prendre une tasse de thé;

encore, l'ayant fait en toute hâte, me refusa-t-il quand je le lui

présentai, me disant: «Laisse-moi, Constant, laisse-moi.» Mais ayant

redoublé nos efforts, il but enfin, et les vomissemens cessèrent. Peu de

temps après avoir pris cette tasse de thé, l'empereur parut plus calme;

il s'assoupit; ces messieurs se retirèrent doucement, et je restai seul

dans sa chambre, où j'attendis son réveil.

Après un sommeil de quelques heures, l'empereur se réveilla, étant

presque comme à son ordinaire, quoique sa figure portât encore des

traces de ce qu'il avait souffert, et quand je l'aidai à se lever, il ne

me dit pas un seul mot qui se rapportât, même de la manière la plus

indirecte, à la nuit épouvantable que nous venions de passer. Il déjeuna

comme à son ordinaire, seulement un peu plus tard que de coutume; son

air était redevenu tout-à-fait calme, et même il paraissait plus gai

qu'il ne l'avait été depuis long-temps. Était-ce par suite de la

satisfaction d'avoir échappé à la mort, qu'un moment de découragement

lui avait fait désirer, ou n'était-ce pas plutôt parce qu'il avait

acquis la certitude de ne pas la craindre plus dans son lit que sur le

champ de bataille? Quoi qu'il en soit, j'attribuai l'heureuse

conservation de l'empereur à ce que le poison contenu dans le fatal

sachet avait perdu de son efficacité.

Quand tout fut rentré dans l'ordre accoutumé, sans qu'aucune personne du

palais, excepté celles que j'ai nommées, ait pu se douter de ce qui

s'était passé, j'appris que M. Yvan avait quitté Fontainebleau.

Désespéré de la question que lui avait adressée l'empereur en présence

du duc de Vicence, et craignant qu'elle ne fît soupçonner qu'il avait

donné à Sa Majesté les moyens d'attenter à ses jours, cet habile

chirurgien, depuis si long-temps et si fidèlement attaché à la personne

de l'empereur, avait pour ainsi dire perdu la tête en songeant à la

responsabilité qui pouvait peser sur lui. Étant donc descendu rapidement

de chez l'empereur, et ayant trouvé un cheval tout sellé et tout bridé

dans une des cours du palais, il s'était élancé dessus, et avait suivi

en toute hâte la route de Paris. Ce fut dans la matinée du même jour que

Roustan quitta Fontainebleau.

Le 12 avril, l'empereur reçut aussi les derniers adieux du maréchal

Macdonald. Quand il fut introduit, l'empereur était encore souffrant des

suites de la nuit, et je pense bien que M. le duc de Tarente dut

s'apercevoir, mais peut-être sans en deviner la cause, que Sa Majesté

n'était pas dans son état ordinaire. Quand il vint, il était accompagné

de M. le duc de Vicence, et en ce moment l'empereur était encore

très-accablé, et paraissait tellement plongé dans ses réflexions, qu'il

n'aperçut pas d'abord ces messieurs, quoiqu'il fût déjà levé. M. le duc

de Tarente apportait à l'empereur le traité de Sa Majesté avec les

alliés, et je sortis de sa chambre au moment où il se disposait à le

signer. Quelques momens après, M. le duc de Vicence vint m'appeler, et

l'empereur me dit: «Constant, allez me chercher le sabre que me donna

Mourad-Bey en Égypte. Vous savez bien lequel?--Oui, Sire.» Je sortis et

rapportai presque immédiatement ce sabre magnifique, que l'empereur

avait porté à la bataille du Mont-Thabor, ainsi que je le lui ai entendu

dire plusieurs fois. Je le remis au duc de Vicence, des mains duquel le

prit l'empereur pour le donner au maréchal Macdonald; et comme je me

retirais, j'entendis l'empereur lui parler avec une vive affection, et

l'appeler son digne ami.

Ces messieurs, autant que je puis me le rappeler, assistèrent au

déjeuner de l'empereur, où, comme je l'ai déjà dit, Sa Majesté se montra

plus calme et plus gaie qu'elle ne l'avait été depuis long-temps; nous

fûmes même tous surpris de voir l'empereur causer familièrement et de la

manière la plus aimable avec des personnes auxquelles depuis long-temps

il n'adressait ordinairement que des paroles brèves et souvent même

très-sèches. Au surplus, cette gaîté ne fut que momentanée; et, en

général, je ne saurais dire combien l'humeur de l'empereur variait de

moment en moment pendant toute la durée de notre séjour à Fontainebleau.

Je l'ai vu dans la même journée plongé pendant plusieurs heures dans la

plus affreuse tristesse; puis, un instant après, marchant à grands pas

dans sa chambre en sifflant ou en fredonnant _la Monaco_; puis il

retombait tout à coup dans une sorte de marasme, au point de ne rien

voir de ce qui était autour de lui, et d'oublier jusqu'aux ordres qu'il

m'avait donnés. Il est, en outre, un point sur lequel je ne saurais trop

insister; c'est l'effet inconcevable que produisait sur l'empereur la

seule vue des lettres qu'on lui adressait de Paris; dès qu'il en

apercevait, son agitation devenait extrême, je pourrais même dire

convulsive, sans crainte d'être taxé d'exagération.

À l'appui de ce que j'ai dit des préoccupations inouïes de l'empereur;

je puis citer un fait qui me revient à la mémoire. Pendant notre séjour

à Fontainebleau, madame la comtesse W..., dont j'ai déjà parlé, s'y

rendit, et m'ayant fait appeler, me dit combien elle avait le désir de

voir l'empereur. Pensant que ce serait une distraction pour Sa Majesté,

je lui en parlai le soir même, et je reçus l'ordre de la faire venir à

dix heures. Madame W... fut, comme on peut le croire, exacte au

rendez-vous, et j'entrai dans la chambre de l'empereur pour lui annoncer

son arrivée. Il était couché sur son lit et plongé dans ses méditations,

tellement que ce ne fut qu'à un second avertissement de ma part qu'il me

répondit: «Priez-la d'attendre.» Elle attendit donc dans l'appartement

qui précédait celui de Sa Majesté, et je restai avec elle pour lui tenir

compagnie. Cependant la nuit s'avançait; les heures paraissaient longues

à la belle voyageuse, et son affliction était si vive de voir que

l'empereur ne la faisait pas demander, que j'en pris pitié. Je rentrai

dans la chambre de l'empereur pour le prévenir de nouveau. Il ne dormait

pas; mais il était si profondément absorbé dans ses pensées, qu'il ne me

fit aucune réponse. Enfin, le jour commençant à paraître, la comtesse,

craignant d'être vue par les gens de la maison, se retira, la mort dans

le cœur de n'avoir pu faire ses adieux à l'objet de toutes ses

affections. Elle était partie depuis plus d'une heure quand l'empereur,

se rappelant qu'elle attendait, la fit demander. Je dis à Sa Majesté ce

qu'il en était; je ne lui cachai point l'état de désespoir de la

comtesse[81] au moment de son départ. L'empereur en fut vivement

affecté: «La pauvre femme, me dit-il, elle se croit humiliée! Constant,

j'en suis vraiment fâché; si vous la revoyez, dites-le lui bien. Mais

j'ai tant de choses là!» ajouta-t-il d'un ton très-énergique, en

frappant son front avec sa main.

Cette visite d'une dame à Fontainebleau m'en rappelle une autre à peu

près du même genre, mais pour laquelle il est indispensable que je

reprenne les choses d'un peu plus haut.

Quelque temps après son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise,

quoique l'empereur trouvât en elle une femme jeune et belle, quoiqu'il

l'aimât réellement beaucoup, il ne se piquait guère plus que du temps de

l'impératrice Joséphine de pousser jusqu'au scrupule la fidélité

conjugale. Pendant un de nos séjours à Saint-Cloud, il éprouva un

caprice pour une demoiselle L..., dont la mère était mariée en secondes

noces à un chef d'escadron. Ces dames habitaient alors le

Bourg-la-Reine, où elles avaient été découvertes par M. de***, l'un

des protecteurs les plus zélés des jolies femmes auprès de l'empereur.

Il lui avait parlé de cette jeune personne, qui avait alors dix-sept

ans. Elle était brune, d'une taille ordinaire, mais parfaitement bien

prise; de jolis pieds, de jolies mains, remplie de grâces dans toute sa

personne, qui présentait réellement un ensemble ravissant: de plus, elle

joignait à la plus agaçante coquetterie la réunion de tous les talens

d'agrément, dansant avec beaucoup de grâce, jouant de plusieurs

instrumens, et remplie d'esprit; enfin, elle avait reçu cette éducation

brillante qui fait les plus délicieuses maîtresses et les plus mauvaises

femmes. L'empereur me dit un jour, à huit heures de l'après-midi, de

l'aller chercher chez sa mère, de l'amener, et de revenir à onze heures

du soir au plus tard. Ma visite ne causa aucune surprise, et je vis que

ces dames avaient été prévenues, sans doute par leur obligeant patron;

car elles m'attendaient avec une impatience qu'elles ne cherchèrent

point à dissimuler. La jeune personne était éblouissante de parure et de

beauté, et la mère rayonnait de joie à la seule idée de l'honneur

destiné à sa fille. Je vis bien que l'on s'était figuré que l'empereur

ne pouvait manquer d'être captivé par tant de charmes, et qu'il allait

être pris d'une grande passion; mais tout cela n'était qu'un rêve, car

l'empereur n'était amoureux que fort à son aise. Quoi qu'il en soit,

nous arrivâmes à Saint-Cloud à onze heures, et nous entrâmes au château

par l'orangerie, dans la crainte de regards indiscrets. Comme d'ailleurs

j'avais les passe-partout de toutes les portes du château, je la

conduisis, sans être vu de personne, jusque dans la chambre de

l'empereur, où elle resta environ pendant trois heures. Au bout de ce

temps, je la reconduisis chez elle, en prenant les mêmes précautions

pour notre sortie du château.

Cette jeune personne, que l'empereur revit depuis trois ou quatre fois

tout au plus, vint aussi à Fontainebleau, accompagnée de sa mère; mais

n'ayant pu voir Sa Majesté, ces dames se déterminèrent à faire, comme la

comtesse W..., le voyage de l'île d'Elbe, où, m'a-t-on dit, l'empereur

maria mademoiselle L... à un colonel d'artillerie.

Ce que l'on vient de lire m'a reporté presque involontairement vers des

temps plus heureux. Il faut cependant bien revenir au triste séjour de

Fontainebleau; et, d'après ce que j'ai dit de l'accablement dans lequel

vivait l'empereur, on ne doit pas être surpris que, frappé d'autant de

coups accablans, il n'eût pas l'esprit disposé à la galanterie. Il me

semble voir encore les traces de cette mélancolie sombre qui le

dévorait; et, au milieu de tant de douleurs, la bonté de l'homme, qui

semblait s'accroître en même temps que les tortures du souverain déchu.

Avec quelle aménité il nous parlait dans ces derniers temps! Souvent,

alors, il daignait m'interroger sur ce que l'on disait des derniers

événemens. Avec ma franchise ordinaire et toute simple, je lui

rapportais exactement tout ce que j'avais entendu dire, et je me

rappelle qu'un jour lui ayant dit, comme je l'avais moi-même entendu

dire à beaucoup de personnes, que l'on attribuait généralement à M. le

duc de Bassano la continuation des dernières guerres, qui nous avaient

été si fatales: «C'est un grand tort que l'on a, me dit-il. Ce pauvre

Maret! On l'accuse bien à tort!... Il n'a jamais fait qu'exécuter mes

ordres.» Puis, selon son habitude quand il m'avait parlé un moment de

choses sérieuses, il ajoutait: «Quelle honte! quelle humiliation!

Faut-il que j'aie là, dans mon palais, un tas de commissaires

étrangers!»

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 435 / 456 题