Souvenirs déplorables.--Les étrangers à Paris.--Ordre de
l'empereur.--Départ de Sa Majesté de Troyes.--Dix lieues en deux
heures.--L'empereur en cariole.--J'arrive à Essone.--Ordre de me
rendre à Fontainebleau.--Arrivée de Sa Majesté.--Abattement de
l'empereur.--Le maréchal Moncey à Fontainebleau.--Morne silence de
l'empereur.--Préoccupation continuelle.--Seule distraction de
l'empereur causée par ses soldats.--Première revue de
Fontainebleau.--Paris, Paris!--Nécessité de parler de moi.--Ma
maison pillée par les Cosaques.--Don de 50,000 fr.--Augmentation
graduelle de l'abattement de l'empereur.--Défense à Roustan de
donner des pistolets à l'empereur.--Bonté extrême de l'empereur
envers moi.--Don de 100,000 fr.--Sa Majesté daignant entrer dans
mes intérêts de famille.--Reconnaissance impossible à
décrire.--100,000 fr. enfouis dans un bois.--Le garçon de
garde-robe Denis.--L'origine de tous mes chagrins.
QUEL temps, grand dieu! Quelle époque et quels événemens que ceux dont
j'ai maintenant à rappeler les déplorables souvenirs! Me voilà arrivé à
ce jour fatal, où les armées de l'Europe coalisée allaient fouler le sol
de Paris, de cette capitale vierge depuis plusieurs siècles de la
présence de l'étranger. Quel coup pour l'empereur! Et que sa grande âme
expiait cruellement ses entrées triomphales à Vienne et à Berlin!
C'était donc en vain qu'il avait déployé une si incroyable activité
pendant l'admirable campagne de France où son génie s'était trouvé
rajeuni comme au temps de ses campagnes d'Italie! C'était après Marengo
que je l'avais vu pour la première fois le lendemain d'une bataille;
quel contraste avec son attitude abattue quand je le revis le 31 mars à
Fontainebleau!
Ayant accompagné partout Sa Majesté, je me trouvais auprès d'elle, à
Troyes, le 30 mars au matin.
L'empereur en partit à dix heures, suivi seulement du grand maréchal et
de M. le duc de Vicence. On savait alors au quartier-général que les
troupes alliées s'avançaient sur Paris; mais nous étions loin de
soupçonner qu'au moment même du départ précipité de Sa Majesté, la
bataille devant Paris était engagée dans sa plus grande force; du moins
je n'avais rien entendu dire qui pût me le faire croire. Je reçus
l'ordre de me diriger sur Essonne, et comme les moyens de transport
étaient devenus très-rares et très-difficiles, je n'y pus arriver que le
31 de grand matin. J'y étais depuis peu de temps, lorsqu'un courrier
m'apporta l'ordre de me diriger sur Fontainebleau, ce que je fis
sur-le-champ. Ce fut alors que j'appris que l'empereur s'était rendu de
Troyes à Montereau en deux heures, ayant fait ainsi un trajet de dix
lieues dans ce court espace de temps. J'appris encore que l'empereur et
sa suite peu nombreuse avaient été obligés d'avoir recours au moyen
d'une cariole pour se rendre sur la route de Paris, entre Essonne et
Villejuif. Il s'était avancé jusqu'à la Cour de France, dans l'intention
de marcher sur Paris; mais là, ayant eu la nouvelle et la cruelle
certitude de la capitulation de Paris, il m'avait fait expédier le
courrier dont je viens de parler tout à l'heure.
Il n'y avait pas long-temps que j'étais à Fontainebleau lorsque
l'empereur y arriva; il avait un air pâle et fatigué que je ne lui avais
jamais vu au même degré, et lui, qui savait si bien commander aux
impressions de son âme, ne paraissait point chercher à dissimuler le
découragement qui se manifestait dans son attitude et sur son visage. On
voyait combien il était bourrelé de tous les événemens désastreux qui,
depuis quelques jours, s'accumulaient les uns sur les autres dans une
affreuse progression.
L'empereur ne dit rien à personne, et s'enferma immédiatement dans son
cabinet avec les ducs de Vicence et de Bassano, et le prince de
Neufchâtel. Ces messieurs restèrent long-temps avec l'empereur, qui
reçut ensuite quelques officiers-généraux. Sa Majesté se coucha fort
tard et me parut toujours fort accablée; de temps en temps j'entendais
quelques soupirs étouffés qui sortaient de sa poitrine, et auxquels se
joignait le nom de Marmont, ce que je ne savais comment m'expliquer,
n'ayant encore rien appris sur la manière dont avait été faite la
capitulation de Paris, et sachant que M. le duc de Raguse était un des
maréchaux pour lesquels l'empereur avait toujours eu le plus
d'affection. Je vis venir ce soir même à Fontainebleau le maréchal
Moncey, qui la veille avait si vaillamment commandé la garde nationale à
la barrière de Clichy, et le maréchal duc de Dantzig.
J'aurais peine à peindre la tristesse morne et silencieuse qui régna à
Fontainebleau pendant les deux jours qui suivirent. Abattu sous tant de
coups qui l'avaient frappé, l'empereur ne se rendait que très-peu dans
son cabinet, où il passait ordinairement tant d'heures consacrées au
travail. Il était tellement absorbé dans le conflit de ses pensées, que
souvent il ne s'apercevait pas que les personnes qu'il avait fait
appeler étaient près de lui; il les regardait pour ainsi dire sans les
voir, et restait quelquefois près d'une demi-heure sans leur adresser la
parole. Alors, comme se réveillant à peine de cet état
d'engourdissement, il leur adressait une question dont il n'avait pas
l'air d'entendre la réponse; la présence même du duc de Bassano et du
duc de Vicence, qu'il faisait le plus fréquemment demander, ne rompait
pas toujours cet état de préoccupation, pour ainsi dire léthargique. Les
heures des repas étaient les mêmes, et l'on servait comme à l'ordinaire,
mais tout se passait dans un silence que rompait seul le bruit
inévitable du service. À la toilette de l'empereur, même silence; pas un
mot ne sortait de sa bouche, et si le matin je lui proposais une de ces
potions qu'il prenait habituellement, non-seulement je n'en obtenais
aucune réponse, mais rien sur sa figure, que j'observais attentivement,
ne pouvait me faire croire qu'il m'eût entendu. Cette situation était
horrible pour toutes les personnes attachées à Sa Majesté.
L'empereur était-il réellement vaincu par sa mauvaise fortune? Son génie
était-il engourdi comme son corps? Je dirai avec toute franchise que, le
voyant si différent de ce que je l'avais vu, après les désastres de
Moscou, et même quelques jours auparavant quand je le quittai à Troyes,
je le croyais fermement: mais il n'en était rien: son âme était en proie
à une idée fixe, l'idée de reprendre l'offensive et de marcher sur
Paris. En effet, s'il restait consterné même dans l'intimité de ses plus
fidèles ministres et de ses généraux les plus habiles, il se ranimait à
la vue de ses soldats, pensant sans doute que les uns lui suggéreraient
des conseils de prudence, tandis que les autres ne répondraient jamais
que par les cris de vive l'empereur! aux ordres les plus téméraires
qu'il voudrait leur donner. Aussi, dès le 2 d'avril, avait-il, pour
ainsi dire, secoué momentanément son abattement pour passer en revue,
dans la cour du palais, sa garde, qui venait de le rejoindre à
Fontainebleau. Il parla à ses soldats d'une voix ferme et leur dit:
«Soldats! l'ennemi nous a dérobé trois marches et s'est rendu
maître de Paris, il faut l'en chasser. D'indignes Français, des
émigrés auxquels nous avons pardonné, ont arboré la cocarde
blanche, et se sont joints aux ennemis. Les lâches! ils recevront
le prix de ce nouvel attentat. Jurons de vaincre ou de mourir, et
de faire respecter cette cocarde tricolore, qui, depuis vingt ans,
nous trouve sur le chemin de la gloire et de l'honneur.»
L'enthousiasme des troupes fut extrême à la voix de leur chef; tous
s'écrièrent: Paris! Paris! Mais l'empereur n'en reprit pas moins son
accablement en passant le seuil du Palais, ce qui venait sans doute de
la crainte trop bien fondée, de voir son immense désir de marcher sur
Paris, contenu par ses lieutenans. Au surplus, ce n'est que depuis, en
réfléchissant sur ces événemens, que je me suis permis d'interpréter de
la sorte les combats qui se livraient dans l'âme de l'empereur, car
alors, tout entier à mon service, je n'aurais pas même osé concevoir
l'idée de sortir du cercle de mes fonctions ordinaires.
Cependant les affaires devenaient de plus en plus contraires aux vœux et
aux projets de l'empereur; M. le duc de Vicence, qu'il avait envoyé à
Paris, où s'était formé un gouvernement provisoire, sous la présidence
du prince de Bénévent, en revint sans avoir pu réussir dans sa mission
auprès de l'empereur Alexandre, et chaque jour Sa Majesté apprenait avec
une vive douleur l'adhésion des maréchaux et celle d'un grand nombre de
généraux au nouveau gouvernement. Celle du prince de Neufchâtel lui fut
particulièrement sensible, et je puis dire que, étrangers comme nous
l'étions aux combinaisons de la politique, nous en fûmes tous frappés
d'étonnement.
Ici, je me vois dans la nécessité de parler de moi, ce que j'ai fait le
moins possible dans le cours de mes mémoires, et je pense que c'est une
justice que me rendront tous mes lecteurs; mais ce que j'ai à dire se
lie trop intimement aux derniers temps que j'ai passés auprès de
l'empereur, et importe trop d'ailleurs à mon honneur personnel pour que
je puisse supposer que qui que ce soit m'en fasse un reproche. J'étais,
comme on peut le croire, fort inquiet du sort de ma famille, dont je
n'avais depuis long-temps reçu aucune nouvelle, et en même temps la
maladie cruelle dont j'étais atteint avait fait d'affreux progrès par
suite des fatigues des dernières campagnes. Toutefois les souffrances
morales auxquelles je voyais l'empereur en proie, absorbaient tellement
toutes mes pensées, que je ne prenais aucune précaution contre les
douleurs physiques qui me tourmentaient, et je n'avais pas même songé à
demander une sauve-garde pour la maison de campagne que je possédais
dans les environs de Fontainebleau. Des corps francs, s'en étant
emparés, y avaient établi leur logement après avoir tout pillé, tout
brisé, et détruit jusqu'au petit troupeau de mérinos que je devais aux
bontés de l'impératrice Joséphine. L'empereur en ayant été informé par
d'autres que par moi, me dit un matin à sa toilette: «Constant, je vous
dois une indemnité.--Sire?--Oui, mon enfant, je sais qu'on vous a pillé;
je sais que vous avez fait des pertes considérables à la campagne de
Russie; j'ai donné l'ordre de vous compter cinquante mille francs pour
vous couvrir de tout cela.» Je remerciai Sa Majesté, qui m'indemnisait
au delà de mes pertes.
Ceci se passait dans les premiers jours de notre dernier séjour à
Fontainebleau. À la même époque, comme on parlait déjà de la translation
de l'empereur à l'île d'Elbe, M. le grand-maréchal du palais me demanda
un jour si je suivrais Sa Majesté dans cette résidence. Dieu m'est
témoin que je n'avais d'autre désir, d'autre pensée que de consacrer
toute ma vie au service de l'empereur; aussi n'eus-je pas besoin d'un
instant de réflexion pour répondre à M. le grand maréchal, que cela ne
pouvait pas faire l'objet d'un doute, et je m'occupai presque
immédiatement des préparatifs nécessaires pour un voyage qui n'était pas
de long cours, mais dont aucune intelligence humaine n'aurait pu alors
assigner le terme.
Cependant, dans son intérieur, l'empereur devenait de jour en jour plus
triste et plus soucieux, et dès que je le voyais seul, ce qui lui
arrivait souvent, je cherchais le plus possible à être auprès de lui. Je
remarquai la vive agitation que lui causait la lecture des dépêches
qu'il recevait de Paris; cette agitation fut plusieurs fois telle que je
m'aperçus qu'il s'était déchiré la cuisse avec ses ongles, au point que
le sang en sortait, sans que lui-même s'en fût aperçu. Je prenais alors
la liberté de l'en prévenir le plus doucement qu'il m'était possible,
dans l'espoir de mettre un terme à ces violentes préoccupations qui me
navraient le cœur. Plusieurs fois aussi l'empereur demanda ses pistolets
à Roustan; j'avais heureusement eu la précaution, voyant Sa Majesté si
violemment tourmentée, de lui recommander de ne jamais les lui donner,
quelqu'instance que fît l'empereur. Je crus devoir rendre compte de tout
ceci à M. le duc de Vicence, qui m'approuva en tout point.
Un matin, je ne me rappelle plus si c'était le 10 ou le 11 d'avril, mais
ce fut bien certainement un de ces deux jours-là, l'empereur, qui ne
m'avait rien dit le matin, me fit appeler pendant la journée. À peine
fus-je entré dans sa chambre, qu'il me dit avec le ton de la plus
obligeante bonté: «Mon cher Constant, voilà un bon de cent mille francs
que vous allez recevoir chez Peyrache; si votre femme arrive ici avant
notre départ, vous les lui donnerez; si elle tarde, enterrez-les dans un
coin de votre campagne; prenez exactement la désignation du lieu, que
vous lui enverrez par une personne sûre. Quand on m'a bien servi on ne
doit pas être misérable. Votre femme achètera une ferme ou placera cet
argent: elle vivra avec votre mère et votre sœur, et vous n'aurez pas
alors la crainte de la laisser dans le besoin.» Plus ému encore de la
bonté prévoyante de l'empereur, qui daignait descendre dans les détails
de mes intérêts de famille, que satisfait de la richesse du présent
qu'il venait de me faire, je trouvai à peine des expressions pour lui
peindre ma reconnaissance; et, telle était d'ailleurs notre insouciance
de l'avenir, tant était loin de nous la seule pensée que le grand empire
pût avoir une fin, que ce fut alors seulement que je pensai à l'état de
détresse dans lequel j'aurais laissé ma famille, si l'empereur n'y eût
aussi généreusement pourvu. Je n'avais en effet aucune fortune, et ne
possédais au monde que ma maison dévastée et les cinquante mille francs
destinés à la réparer.
Dans ces circonstances, ne sachant pas quand je reverrais ma femme, je
me mis en mesure de suivre le conseil que Sa Majesté avait bien voulu me
donner; je convertis mes cent mille francs en or, que je mis dans cinq
sacs; j'emmenai avec moi le garçon de garde-robe, nommé Denis, dont la
probité était à toute épreuve, et nous prîmes le chemin de la forêt,
afin de n'être vus d'aucune des personnes qui habitaient ma maison. Nous
entrâmes avec précaution dans un petit enclos qui m'appartenait, et dont
la porte était masquée par les bois, quoique encore privés de leur
feuillage; à l'aide de Denis, je parvins à enfouir mon trésor après
avoir pris une exacte désignation du lieu, et je revins au palais,
étant, certes, bien loin de prévoir combien ces maudits cent mille
francs devaient me causer de chagrins et de tribulations, ainsi qu'on le
verra dans l'un des chapitres suivans.