CHAPITRE V.

Souvenirs déplorables.--Les étrangers à Paris.--Ordre de

l'empereur.--Départ de Sa Majesté de Troyes.--Dix lieues en deux

heures.--L'empereur en cariole.--J'arrive à Essone.--Ordre de me

rendre à Fontainebleau.--Arrivée de Sa Majesté.--Abattement de

l'empereur.--Le maréchal Moncey à Fontainebleau.--Morne silence de

l'empereur.--Préoccupation continuelle.--Seule distraction de

l'empereur causée par ses soldats.--Première revue de

Fontainebleau.--Paris, Paris!--Nécessité de parler de moi.--Ma

maison pillée par les Cosaques.--Don de 50,000 fr.--Augmentation

graduelle de l'abattement de l'empereur.--Défense à Roustan de

donner des pistolets à l'empereur.--Bonté extrême de l'empereur

envers moi.--Don de 100,000 fr.--Sa Majesté daignant entrer dans

mes intérêts de famille.--Reconnaissance impossible à

décrire.--100,000 fr. enfouis dans un bois.--Le garçon de

garde-robe Denis.--L'origine de tous mes chagrins.

QUEL temps, grand dieu! Quelle époque et quels événemens que ceux dont

j'ai maintenant à rappeler les déplorables souvenirs! Me voilà arrivé à

ce jour fatal, où les armées de l'Europe coalisée allaient fouler le sol

de Paris, de cette capitale vierge depuis plusieurs siècles de la

présence de l'étranger. Quel coup pour l'empereur! Et que sa grande âme

expiait cruellement ses entrées triomphales à Vienne et à Berlin!

C'était donc en vain qu'il avait déployé une si incroyable activité

pendant l'admirable campagne de France où son génie s'était trouvé

rajeuni comme au temps de ses campagnes d'Italie! C'était après Marengo

que je l'avais vu pour la première fois le lendemain d'une bataille;

quel contraste avec son attitude abattue quand je le revis le 31 mars à

Fontainebleau!

Ayant accompagné partout Sa Majesté, je me trouvais auprès d'elle, à

Troyes, le 30 mars au matin.

L'empereur en partit à dix heures, suivi seulement du grand maréchal et

de M. le duc de Vicence. On savait alors au quartier-général que les

troupes alliées s'avançaient sur Paris; mais nous étions loin de

soupçonner qu'au moment même du départ précipité de Sa Majesté, la

bataille devant Paris était engagée dans sa plus grande force; du moins

je n'avais rien entendu dire qui pût me le faire croire. Je reçus

l'ordre de me diriger sur Essonne, et comme les moyens de transport

étaient devenus très-rares et très-difficiles, je n'y pus arriver que le

31 de grand matin. J'y étais depuis peu de temps, lorsqu'un courrier

m'apporta l'ordre de me diriger sur Fontainebleau, ce que je fis

sur-le-champ. Ce fut alors que j'appris que l'empereur s'était rendu de

Troyes à Montereau en deux heures, ayant fait ainsi un trajet de dix

lieues dans ce court espace de temps. J'appris encore que l'empereur et

sa suite peu nombreuse avaient été obligés d'avoir recours au moyen

d'une cariole pour se rendre sur la route de Paris, entre Essonne et

Villejuif. Il s'était avancé jusqu'à la Cour de France, dans l'intention

de marcher sur Paris; mais là, ayant eu la nouvelle et la cruelle

certitude de la capitulation de Paris, il m'avait fait expédier le

courrier dont je viens de parler tout à l'heure.

Il n'y avait pas long-temps que j'étais à Fontainebleau lorsque

l'empereur y arriva; il avait un air pâle et fatigué que je ne lui avais

jamais vu au même degré, et lui, qui savait si bien commander aux

impressions de son âme, ne paraissait point chercher à dissimuler le

découragement qui se manifestait dans son attitude et sur son visage. On

voyait combien il était bourrelé de tous les événemens désastreux qui,

depuis quelques jours, s'accumulaient les uns sur les autres dans une

affreuse progression.

L'empereur ne dit rien à personne, et s'enferma immédiatement dans son

cabinet avec les ducs de Vicence et de Bassano, et le prince de

Neufchâtel. Ces messieurs restèrent long-temps avec l'empereur, qui

reçut ensuite quelques officiers-généraux. Sa Majesté se coucha fort

tard et me parut toujours fort accablée; de temps en temps j'entendais

quelques soupirs étouffés qui sortaient de sa poitrine, et auxquels se

joignait le nom de Marmont, ce que je ne savais comment m'expliquer,

n'ayant encore rien appris sur la manière dont avait été faite la

capitulation de Paris, et sachant que M. le duc de Raguse était un des

maréchaux pour lesquels l'empereur avait toujours eu le plus

d'affection. Je vis venir ce soir même à Fontainebleau le maréchal

Moncey, qui la veille avait si vaillamment commandé la garde nationale à

la barrière de Clichy, et le maréchal duc de Dantzig.

J'aurais peine à peindre la tristesse morne et silencieuse qui régna à

Fontainebleau pendant les deux jours qui suivirent. Abattu sous tant de

coups qui l'avaient frappé, l'empereur ne se rendait que très-peu dans

son cabinet, où il passait ordinairement tant d'heures consacrées au

travail. Il était tellement absorbé dans le conflit de ses pensées, que

souvent il ne s'apercevait pas que les personnes qu'il avait fait

appeler étaient près de lui; il les regardait pour ainsi dire sans les

voir, et restait quelquefois près d'une demi-heure sans leur adresser la

parole. Alors, comme se réveillant à peine de cet état

d'engourdissement, il leur adressait une question dont il n'avait pas

l'air d'entendre la réponse; la présence même du duc de Bassano et du

duc de Vicence, qu'il faisait le plus fréquemment demander, ne rompait

pas toujours cet état de préoccupation, pour ainsi dire léthargique. Les

heures des repas étaient les mêmes, et l'on servait comme à l'ordinaire,

mais tout se passait dans un silence que rompait seul le bruit

inévitable du service. À la toilette de l'empereur, même silence; pas un

mot ne sortait de sa bouche, et si le matin je lui proposais une de ces

potions qu'il prenait habituellement, non-seulement je n'en obtenais

aucune réponse, mais rien sur sa figure, que j'observais attentivement,

ne pouvait me faire croire qu'il m'eût entendu. Cette situation était

horrible pour toutes les personnes attachées à Sa Majesté.

L'empereur était-il réellement vaincu par sa mauvaise fortune? Son génie

était-il engourdi comme son corps? Je dirai avec toute franchise que, le

voyant si différent de ce que je l'avais vu, après les désastres de

Moscou, et même quelques jours auparavant quand je le quittai à Troyes,

je le croyais fermement: mais il n'en était rien: son âme était en proie

à une idée fixe, l'idée de reprendre l'offensive et de marcher sur

Paris. En effet, s'il restait consterné même dans l'intimité de ses plus

fidèles ministres et de ses généraux les plus habiles, il se ranimait à

la vue de ses soldats, pensant sans doute que les uns lui suggéreraient

des conseils de prudence, tandis que les autres ne répondraient jamais

que par les cris de vive l'empereur! aux ordres les plus téméraires

qu'il voudrait leur donner. Aussi, dès le 2 d'avril, avait-il, pour

ainsi dire, secoué momentanément son abattement pour passer en revue,

dans la cour du palais, sa garde, qui venait de le rejoindre à

Fontainebleau. Il parla à ses soldats d'une voix ferme et leur dit:

«Soldats! l'ennemi nous a dérobé trois marches et s'est rendu

maître de Paris, il faut l'en chasser. D'indignes Français, des

émigrés auxquels nous avons pardonné, ont arboré la cocarde

blanche, et se sont joints aux ennemis. Les lâches! ils recevront

le prix de ce nouvel attentat. Jurons de vaincre ou de mourir, et

de faire respecter cette cocarde tricolore, qui, depuis vingt ans,

nous trouve sur le chemin de la gloire et de l'honneur.»

L'enthousiasme des troupes fut extrême à la voix de leur chef; tous

s'écrièrent: Paris! Paris! Mais l'empereur n'en reprit pas moins son

accablement en passant le seuil du Palais, ce qui venait sans doute de

la crainte trop bien fondée, de voir son immense désir de marcher sur

Paris, contenu par ses lieutenans. Au surplus, ce n'est que depuis, en

réfléchissant sur ces événemens, que je me suis permis d'interpréter de

la sorte les combats qui se livraient dans l'âme de l'empereur, car

alors, tout entier à mon service, je n'aurais pas même osé concevoir

l'idée de sortir du cercle de mes fonctions ordinaires.

Cependant les affaires devenaient de plus en plus contraires aux vœux et

aux projets de l'empereur; M. le duc de Vicence, qu'il avait envoyé à

Paris, où s'était formé un gouvernement provisoire, sous la présidence

du prince de Bénévent, en revint sans avoir pu réussir dans sa mission

auprès de l'empereur Alexandre, et chaque jour Sa Majesté apprenait avec

une vive douleur l'adhésion des maréchaux et celle d'un grand nombre de

généraux au nouveau gouvernement. Celle du prince de Neufchâtel lui fut

particulièrement sensible, et je puis dire que, étrangers comme nous

l'étions aux combinaisons de la politique, nous en fûmes tous frappés

d'étonnement.

Ici, je me vois dans la nécessité de parler de moi, ce que j'ai fait le

moins possible dans le cours de mes mémoires, et je pense que c'est une

justice que me rendront tous mes lecteurs; mais ce que j'ai à dire se

lie trop intimement aux derniers temps que j'ai passés auprès de

l'empereur, et importe trop d'ailleurs à mon honneur personnel pour que

je puisse supposer que qui que ce soit m'en fasse un reproche. J'étais,

comme on peut le croire, fort inquiet du sort de ma famille, dont je

n'avais depuis long-temps reçu aucune nouvelle, et en même temps la

maladie cruelle dont j'étais atteint avait fait d'affreux progrès par

suite des fatigues des dernières campagnes. Toutefois les souffrances

morales auxquelles je voyais l'empereur en proie, absorbaient tellement

toutes mes pensées, que je ne prenais aucune précaution contre les

douleurs physiques qui me tourmentaient, et je n'avais pas même songé à

demander une sauve-garde pour la maison de campagne que je possédais

dans les environs de Fontainebleau. Des corps francs, s'en étant

emparés, y avaient établi leur logement après avoir tout pillé, tout

brisé, et détruit jusqu'au petit troupeau de mérinos que je devais aux

bontés de l'impératrice Joséphine. L'empereur en ayant été informé par

d'autres que par moi, me dit un matin à sa toilette: «Constant, je vous

dois une indemnité.--Sire?--Oui, mon enfant, je sais qu'on vous a pillé;

je sais que vous avez fait des pertes considérables à la campagne de

Russie; j'ai donné l'ordre de vous compter cinquante mille francs pour

vous couvrir de tout cela.» Je remerciai Sa Majesté, qui m'indemnisait

au delà de mes pertes.

Ceci se passait dans les premiers jours de notre dernier séjour à

Fontainebleau. À la même époque, comme on parlait déjà de la translation

de l'empereur à l'île d'Elbe, M. le grand-maréchal du palais me demanda

un jour si je suivrais Sa Majesté dans cette résidence. Dieu m'est

témoin que je n'avais d'autre désir, d'autre pensée que de consacrer

toute ma vie au service de l'empereur; aussi n'eus-je pas besoin d'un

instant de réflexion pour répondre à M. le grand maréchal, que cela ne

pouvait pas faire l'objet d'un doute, et je m'occupai presque

immédiatement des préparatifs nécessaires pour un voyage qui n'était pas

de long cours, mais dont aucune intelligence humaine n'aurait pu alors

assigner le terme.

Cependant, dans son intérieur, l'empereur devenait de jour en jour plus

triste et plus soucieux, et dès que je le voyais seul, ce qui lui

arrivait souvent, je cherchais le plus possible à être auprès de lui. Je

remarquai la vive agitation que lui causait la lecture des dépêches

qu'il recevait de Paris; cette agitation fut plusieurs fois telle que je

m'aperçus qu'il s'était déchiré la cuisse avec ses ongles, au point que

le sang en sortait, sans que lui-même s'en fût aperçu. Je prenais alors

la liberté de l'en prévenir le plus doucement qu'il m'était possible,

dans l'espoir de mettre un terme à ces violentes préoccupations qui me

navraient le cœur. Plusieurs fois aussi l'empereur demanda ses pistolets

à Roustan; j'avais heureusement eu la précaution, voyant Sa Majesté si

violemment tourmentée, de lui recommander de ne jamais les lui donner,

quelqu'instance que fît l'empereur. Je crus devoir rendre compte de tout

ceci à M. le duc de Vicence, qui m'approuva en tout point.

Un matin, je ne me rappelle plus si c'était le 10 ou le 11 d'avril, mais

ce fut bien certainement un de ces deux jours-là, l'empereur, qui ne

m'avait rien dit le matin, me fit appeler pendant la journée. À peine

fus-je entré dans sa chambre, qu'il me dit avec le ton de la plus

obligeante bonté: «Mon cher Constant, voilà un bon de cent mille francs

que vous allez recevoir chez Peyrache; si votre femme arrive ici avant

notre départ, vous les lui donnerez; si elle tarde, enterrez-les dans un

coin de votre campagne; prenez exactement la désignation du lieu, que

vous lui enverrez par une personne sûre. Quand on m'a bien servi on ne

doit pas être misérable. Votre femme achètera une ferme ou placera cet

argent: elle vivra avec votre mère et votre sœur, et vous n'aurez pas

alors la crainte de la laisser dans le besoin.» Plus ému encore de la

bonté prévoyante de l'empereur, qui daignait descendre dans les détails

de mes intérêts de famille, que satisfait de la richesse du présent

qu'il venait de me faire, je trouvai à peine des expressions pour lui

peindre ma reconnaissance; et, telle était d'ailleurs notre insouciance

de l'avenir, tant était loin de nous la seule pensée que le grand empire

pût avoir une fin, que ce fut alors seulement que je pensai à l'état de

détresse dans lequel j'aurais laissé ma famille, si l'empereur n'y eût

aussi généreusement pourvu. Je n'avais en effet aucune fortune, et ne

possédais au monde que ma maison dévastée et les cinquante mille francs

destinés à la réparer.

Dans ces circonstances, ne sachant pas quand je reverrais ma femme, je

me mis en mesure de suivre le conseil que Sa Majesté avait bien voulu me

donner; je convertis mes cent mille francs en or, que je mis dans cinq

sacs; j'emmenai avec moi le garçon de garde-robe, nommé Denis, dont la

probité était à toute épreuve, et nous prîmes le chemin de la forêt,

afin de n'être vus d'aucune des personnes qui habitaient ma maison. Nous

entrâmes avec précaution dans un petit enclos qui m'appartenait, et dont

la porte était masquée par les bois, quoique encore privés de leur

feuillage; à l'aide de Denis, je parvins à enfouir mon trésor après

avoir pris une exacte désignation du lieu, et je revins au palais,

étant, certes, bien loin de prévoir combien ces maudits cent mille

francs devaient me causer de chagrins et de tribulations, ainsi qu'on le

verra dans l'un des chapitres suivans.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 434 / 456 题