CHAPITRE IV.

Expression familière à l'empereur.--Nouveau plan d'attaque.--Départ

de Reims.--Mission secrète auprès du roi Joseph.--Précautions de

l'empereur pour l'impératrice et le roi de Rome.--Conversation du

soir.--Arrivée à Troyes de l'empereur Alexandre et du roi de

Prusse.--Belle conduite d'Épernay, M. Moët et la croix

d'honneur.--Autre croix donnée à un cultivateur.--Retraite de

l'armée ennemie.--Combat de Fère-Champenoise.--Le comte d'Artois à

Nancy.--Le 20 mars, bataille d'Arcis-sur-Aube.--Le prince de

Schwartzenberg sur la ligne de guerre.--Dissolution du congrès et

présence de l'armée autrichienne.--Bataille de nuit.--L'incendie

éclairant la guerre.--Retraite en bon ordre.--Présence d'esprit de

l'empereur et secours aux sœurs de la charité.--Le nom des Bourbons

prononcé pour la première fois par l'empereur.--Souvenir de

l'impératrice Joséphine.--Les ennemis à Épernay.--Pillage et

horreur qu'il inspire à Sa Majesté.--L'empereur à Saint-Dizier.--M.

de Weissemberg au quartier-général.--Mission verbale pour

l'empereur d'Autriche.--L'empereur d'Autriche contraint de se

retirer à Dijon.--Arrivée à Doulevent et avis secret de M. de

Lavalette.--Nouvelles de Paris.--La garde nationale et les

écoles.--_L'Oriflamme_ à l'Opéra.--Marche rapide du temps.--La

bataille en permanence.--Reprise de Saint-Dizier.--Jonction du

général Blücher et du prince de Schwartzenberg.--Nouvelles du roi

Joseph.--Paris tiendra-t-il?--Mission du général

Dejean.--L'empereur part pour Paris.--Je suis pour la première fois

séparé de Sa Majesté.

LES choses en étaient arrivées au point où la grande question du

triomphe ou de la défaite ne pouvait demeurer long-temps indécise. Selon

une des expressions les plus habituellement familières à l'empereur, _la

poire était mûre_; mais qui allait la cueillir? L'empereur à Reims

paraissait ne pas douter que le résultat ne lui fût avantageux; par une

de ces combinaisons hardies qui étonnent le monde et changent en une

seule bataille la face des affaires, Sa Majesté n'ayant pu empêcher les

ennemis d'approcher de la capitale, résolut de les attaquer sur leurs

derrières, de les contraindre à faire volte face, à s'opposer à l'armée

qu'elle allait commander en personne, et sauver ainsi Paris de la

présence de l'ennemi. Ce fut pour l'exécution de cette audacieuse

combinaison que l'empereur quitta Reims. Toutefois, songeant à sa femme

et à son fils, l'empereur, avant de tenter cette grande entreprise,

envoya dans le plus grand secret à son frère, le prince Joseph,

lieutenant-général de l'empire, l'ordre de les faire mettre en lieu de

sûreté dans le cas où le danger deviendrait imminent. Je ne sus rien de

cet ordre le jour où il fut expédié, l'empereur l'ayant tenu secret pour

tout le monde. Mais lorsque depuis j'appris que c'était de Reims que

cette injonction avait été adressée au prince Joseph, j'ai pensé que je

pourrais, sans crainte de me tromper, en fixer la date au 15 de mars. Ce

soir-là, en effet, Sa Majesté m'avait beaucoup parlé, à son coucher, de

l'impératrice et du roi de Rome; et comme en général, quand l'empereur

avait été dominé dans la journée par une affection très-vive, cela lui

revenait presque toujours le soir, j'ai pu en conclure que c'était ce

jour-là même qu'il s'était occupé de mettre à l'abri des dangers de la

guerre les deux objets de sa plus intime tendresse.

De Reims nous nous dirigeâmes sur Épernay, dont la garnison et les

habitans venaient de repousser l'ennemi, qui la veille même s'était

présenté pour s'en emparer. Ce fut là que l'empereur apprit l'arrivée à

Troyes de l'empereur Alexandre et du roi de Prusse. Sa Majesté, pour

témoigner aux habitans d'Épernay sa satisfaction pour leur belle

conduite, les récompensa dans la personne de leur maire en lui donnant

la croix de la Légion-d'Honneur. C'était M. Moët, dont la réputation est

devenue presque aussi européenne que la renommée du vin de Champagne.

Pendant cette campagne, sans devenir prodigue de la croix d'honneur, Sa

Majesté en distribua plusieurs à ceux des habitans qui se mettaient en

avant pour repousser l'ennemi. Ainsi, par exemple, je me rappelle

qu'avant de quitter Reims elle en donna une à un simple cultivateur du

village de Selles, duquel j'ai oublié le nom. Ce brave homme ayant

appris qu'un détachement de Prussiens s'approchait de sa commune,

s'était mis à la tête des gardes nationales qu'il avait enflammées par

ses paroles et par son exemple, et le résultat de son entreprise fut

quarante-cinq prisonniers, dont trois officiers, qu'il ramena dans la

ville.

Que de traits, semblables à celui-là, dont il est malheureusement

impossible de se souvenir! Quoi qu'il en soit de tant de belles actions

demeurées dans l'oubli, l'empereur, en quittant Épernay, marcha sur

Fère-Champenoise, je ne dirai plus _en toute hâte_, car c'est un terme

dont il faudrait se servir pour chacun des mouvemens de Sa Majesté, qui

fondait, avec la rapidité de l'aigle, sur le point où sa présence lui

semblait le plus nécessaire. Cependant l'armée ennemie qui avait passé

la Seine à Pont et à Nogent, ayant appris la réoccupation de Reims par

l'empereur, et comprenant le mouvement qu'il voulait faire sur ses

derrières, commença sa retraite le 17 et releva successivement les ponts

qu'elle avait jetés à Pont, à Nogent et à Arcis-sur-Aube. Le 18 eut lieu

le combat de Fère-Champenoise que Sa Majesté livrait pour balayer la

route qui la séparait d'Arcis-sur-Aube, où se trouvaient l'empereur

Alexandre et le roi de Prusse, qui, ayant appris ce nouveau succès de

l'empereur, rétrogradèrent précipitamment jusqu'à Troyes. L'intention

connue de Sa Majesté était alors de remonter jusqu'à Bar-sur-Aube; déjà

nous avions passé l'Aube à Plancy et la Seine à Méry, mais il fallut

revenir sur Plancy. C'était le 19, le jour même où le comte d'Artois

arrivait à Nancy, et où avait lieu la rupture du congrès de Châtillon

dont j'ai été entraîné à parler dans le chapitre précédent, pour obéir à

l'ordre dans lequel se présentaient mes souvenirs.

Le 20 de mars était, comme l'on sait, une date de prédestination dans la

vie de l'empereur et qui devait le devenir bien plus encore un an après

à pareil jour. Le 20 de mars 1814 le roi de Rome accomplissait sa

troisième année, tandis que l'empereur s'exposait, s'il se peut, encore

plus que de coutume. À la bataille d'Arcis-sur-Aube, qui eut lieu ce

jour-là, Sa Majesté vit qu'enfin elle allait avoir de nouveaux ennemis à

combattre; les Autrichiens entraient en ligne, et une armée immense sous

les ordres du prince de Schwartzenberg se développa devant lui quand il

croyait n'avoir sur les bras qu'une affaire d'avant-garde. Ainsi, et ce

rapprochement ne paraîtra peut-être pas indifférent, l'armée

autrichienne ne commença à combattre sérieusement et à attaquer

l'empereur en personne que le lendemain de la rupture du congrès de

Châtillon. Était-ce un résultat du hasard, ou bien l'empereur d'Autriche

avait-il voulu demeurer en seconde ligne et ménager la personne de son

gendre, tant que la paix lui paraîtrait possible? c'est une question

qu'il ne m'appartient pas de résoudre.

La bataille d'Arcis-sur-Aube fut terrible: elle ne finit point avec le

jour. L'empereur occupait toujours la ville, malgré les efforts réunis

d'une armée de cent trente mille hommes de troupes fraîches qui en

attaquaient trente mille harassés de fatigue. On se battit encore

pendant la nuit, où l'incendie des faubourgs éclairait notre défense et

les travaux des assiégeans. Tenir plus long-temps devint impossible, et

cependant un seul pont restait à l'armée pour effectuer sa retraite.

L'empereur en fit construire un second, et la retraite commença, mais en

en bon ordre, malgré les masses nombreuses qui nous menaçaient de près.

Cette malheureuse affaire fut la plus désastreuse que Sa Majesté eût

encore éprouvée de toute la campagne, puisque les routes de la capitale

se trouvaient découvertes; mais les prodiges du génie et de la valeur

furent inutiles contre le nombre. Une chose bien capable de donner une

idée de la présence d'esprit que savait conserver l'empereur dans les

positions les plus critiques, c'est que, avant d'évacuer Arcis, il fit

remettre une somme assez considérable aux sœurs de la charité, pour

subvenir aux premiers soins dus aux blessés.

Le 21 au soir nous arrivâmes à Sommepuis, où l'empereur passa la nuit.

Là, je l'entendis pour la première fois prononcer le nom des Bourbons.

Sa Majesté, extrêmement agitée, en parlait d'une manière entrecoupée,

qui ne me permit d'en saisir d'autres mots que ceux-ci, qu'elle répéta

plusieurs fois: «Les rappeler moi-même!... Rappeler les Bourbons... Que

dirait l'ennemi? Non, non, impossible!... Jamais!» Ces mots échappés à

l'empereur dans une de ces préoccupations auxquelles il était sujet

quand son âme était violemment contractée, me frappèrent d'un étonnement

que je ne puis rendre; car il ne m'était pas venu une seule fois à

l'idée qu'il pût y avoir en France un autre gouvernement que celui de Sa

Majesté. D'ailleurs on concevra facilement que dans la position où

j'étais, j'avais à peine entendu parler des Bourbons, si ce n'est à

l'impératrice Joséphine, mais seulement dans les premiers temps du

consulat, lorsque j'étais encore à son service.

Les diverses divisions de l'armée française et les masses des ennemis

étaient alors tellement serrées les unes contre les autres, que

celles-ci occupaient immédiatement les points que nous étions obligés

d'abandonner: ainsi dès le 22 les alliés s'emparèrent d'Épernay, et pour

punir cette ville fidèle de la défense qu'elle avait faite précédemment,

en ordonnèrent le pillage. Le pillage! L'empereur l'appelait _le crime

de la guerre_; plusieurs fois je lui ai entendu exprimer vivement

l'horreur qu'il lui inspirait; aussi ne voulut-il jamais l'autoriser

durant la longue série de ses triomphes. Le pillage! Et pourtant toutes

les proclamations de nos dévastateurs déclaraient effrontément qu'ils ne

faisaient la guerre qu'à l'empereur, et on eut l'audace de le répéter,

et on eut la sottise de le croire! Sur ce point, j'ai trop bien vu ce

que j'ai vu pour avoir jamais cru à ces magnanimités idéales dont on

s'est tant vanté depuis.

Le 23, nous étions à Saint-Dizier, où l'empereur était revenu à son

premier plan d'attaque sur les derrières de l'ennemi. Le lendemain, au

moment où Sa Majesté montait à cheval pour se porter sur Doulevent, on

lui amena un officier-général autrichien, dont la présence causa une

assez vive sensation au quartier général, puisqu'elle retarda de

quelques minutes le départ de l'empereur. J'appris bientôt que c'était

M. le baron de Weissemberg, ambassadeur d'Autriche à Londres, qui

revenait d'Angleterre. L'empereur l'engagea à le suivre à Doulevent, où

Sa Majesté le chargea d'une mission verbale pour l'empereur d'Autriche,

tandis que M. le colonel Galbois était chargé de porter à ce monarque

une lettre que l'empereur lui avait fait écrire par M. le duc de

Vicence. Mais à la suite d'un mouvement de l'armée française sur

Chaumont et sur la route de Langres, l'empereur d'Autriche s'étant

trouvé séparé de l'empereur Alexandre, s'était vu contraint de

rétrograder jusqu'à Dijon. Je me rappelle qu'en arrivant à Doulevent, Sa

Majesté reçut un avis secret de son fidèle directeur général des postes,

M. de Lavalette. Cet avis, dont j'ignorais le contenu, parut produire

une assez vive sensation sur l'empereur; mais bientôt il reprit aux yeux

de ceux qui l'entouraient sa sévérité accoutumée; depuis quelque temps

je voyais bien qu'elle n'était qu'apparente. J'ai su depuis que M. de

Lavalette faisait savoir à l'empereur qu'il n'y avait pas un instant à

perdre pour sauver la capitale. Un tel avis venu d'un tel homme ne

pouvait être que l'expression de la plus exacte vérité, et c'est cette

conviction même qui contribuait à augmenter les soucis de l'empereur.

Jusque là les nouvelles de Paris avaient été favorables; on y parlait du

zèle, du dévouement de la garde nationale, que rien ne démentait. On

avait donné sur les divers théâtres des pièces patriotiques, et

notamment à l'Opéra, _l'Oriflamme_[80], circonstances bien petites en

apparence, mais qui agissent cependant assez vivement sur des esprits

enthousiastes pour n'être point à dédaigner. Enfin le peu de nouvelles

que nous avions nous représentaient Paris comme entièrement dévoué à Sa

Majesté et prêt à se défendre contre une attaque. Certes, ces nouvelles

n'étaient point mensongères; la belle conduite de la garde nationale

sous les ordres du maréchal Moncey, l'enthousiasme des écoles, la

bravoure des élèves de l'école polytechnique en fournirent bientôt la

preuve; mais les événemens furent plus forts que les hommes.

Cependant le temps marchait; nous approchions du fatal dénouement;

chaque jour, chaque instant voyait ces masses immenses, accourues de

toutes les extrémités de l'Europe, serrer Paris, le presser de ses

millions de bras, et pendant ces derniers jours, on peut dire que la

bataille était en permanence. Le 26 encore, l'empereur, appelé par le

bruit d'une assez forte canonnade, s'était porté sur Saint-Dizier.

Attaquée par des forces très-supérieures, son arrière-garde s'était vue

contrainte d'évacuer cette ville; mais le général Milhaud et le général

Sébastiani repoussent l'ennemi sur la Marne, au gué de Valcourt; la

présence de l'empereur produit son effet accoutumé, nous rentrons dans

Saint-Dizier, et l'ennemi se disperse dans le plus grand désordre sur la

route de Vitry-le-François et sur celle de Bar-sur-Ornain. L'empereur se

dirige sur cette dernière ville, croyant avoir en tête le prince de

Schwartzenberg; sur le point d'y arriver il apprend que ce n'est plus le

généralissime autrichien qu'il a combattu, mais seulement un de ses

lieutenans, le comte de Witzingerode. Schwartzenberg l'a trompé; depuis

le 23 il a fait sa jonction avec le général Blücher, et ces deux

généraux en chef de la coalition poussent leurs flots de soldats sur la

capitale.

Quelque désastreuses que fussent ces nouvelles apportées au quartier

général, l'empereur voulut en vérifier lui-même l'exactitude. De retour

à Saint-Dizier, il fait une course sur Vitry, pour s'assurer de la

marche des alliés sur Paris. Il a vu, ses doutes sont dissipés. Paris

tiendra-t-il assez long-temps pour qu'il puisse écraser l'ennemi contre

ses murs? Voilà désormais sa seule, son unique pensée. Aussitôt il est à

la tête de son armée, et nous marchons sur Paris par la route de Troyes.

À Doulencourt il reçoit un courrier du roi Joseph, qui lui annonce la

marche des alliés sur Paris. À l'instant même il expédie le général

Dejean auprès de son frère, pour lui donner avis de sa prochaine

arrivée. Qu'on se défende deux jours, deux jours seulement, et les

armées alliés n'auront entrevu les murs de Paris que pour y trouver leur

tombeau. Dans quelle anxiété se trouvait alors l'empereur! Il part avec

ses escadrons de service; je l'accompagne, et il me laisse pour la

première fois à Troyes le 30 au matin, ainsi qu'on le verra dans le

chapitre suivant.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 433 / 456 题