Efforts des alliés pour séparer la France de l'empereur.--Vérité
des paroles de Sa Majesté prouvée par les événemens.--Copies de la
déclaration de Francfort circulant dans Paris.--Pièce de
comparaison avec le discours de l'empereur.--La mauvaise foi des
étrangers reconnue par M. de Bourrienne.--Réflexion sur un passage
de ses _Mémoires_.--M. de Bourrienne en surveillance.--M. le duc de
Rovigo son défenseur.--But des ennemis atteint en partie.--M. le
comte Regnault de Saint-Jean d'Angély au corps
législatif.--Commission du corps-législatif.--Mot de l'empereur et
les cinq avocats.--Lettre de l'empereur au duc de Massa.--Réunion
de deux commissions chez le prince archi-chancelier.--Conduite
réservée du sénat.--Visites fréquentes de M. le duc de Rovigo à
l'empereur.--La vérité dite par ce ministre à Sa Majesté.--Crainte
d'augmenter le nombre des personnes compromises.--Anecdote
authentique et inconnue.--Un employé du trésor enthousiaste de
l'empereur.--Visite forcée au ministre de la police générale.--Le
ministre et l'employé.--Dialogue.--L'enthousiaste menacé de la
prison.--Sages explications du ministre.--Travaux des deux
commissions.--Adresse du sénat bien accueillie.--Réponse
remarquable de Sa Majesté.--Promesse plus difficile à faire qu'à
tenir.--Élévation du cours des rentes.--Sage jugement sur la
conduite du corps législatif.--Le rapport de la commission.--Vive
interruption et réplique.--L'empereur soucieux et se promenant à
grands pas.--Décision prise et blâmée.--Saisie du rapport et de
l'adresse.--Clôture violente de la salle des séances.--Les députés
aux Tuileries.--Vif témoignage du mécontentement de
l'empereur.--_L'adresse incendiaire_.--Correspondance avec
l'Angleterre et l'avocat Desèze.--L'archi-chancelier protecteur de
M. Desèze.--Calme de l'empereur.--Mauvais effet.--Tristes présages
et fin de l'année 1813.
CE n'était pas seulement avec des armes que les ennemis de la France
s'efforçaient, à la fin de 1813, de renverser la puissance de
l'empereur. Malgré nos défaites, le nom de Sa Majesté inspirait encore
une salutaire terreur; et il paraît que tout nombreux qu'ils étaient,
les étrangers désespéraient de la victoire tant qu'il existerait un
accord commun entre les Français et l'empereur. On a vu tout à l'heure
avec quel langage il s'exprima en présence des grands corps réunis de
l'état, et les événemens ont prouvé si Sa Majesté avait tu la vérité aux
représentans de la nation sur l'état de la France. À ce discours que
l'histoire a recueilli, qu'il me soit permis d'opposer ici une autre
pièce de la même époque. C'est la fameuse déclaration de Francfort, dont
les ennemis de l'empereur faisaient circuler des copies dans Paris, et
je n'oserais parier qu'aucune personne de sa cour ne vint faire son
service auprès de lui en ayant une dans sa poche. S'il restait encore
des doutes pour savoir où était alors la bonne foi, la lecture de ce qui
suit suffirait pour les dissiper, car il ne s'agit pas ici de
considérations politiques, mais seulement de comparer des promesses
solennelles aux actions qui les ont suivies.
«Le gouvernement français vient d'arrêter une nouvelle levée de trois
cent mille conscrits; les motifs du sénatus-consulte renferment une
provocation aux puissances alliées. Elles se trouvent appelées de
nouveau à promulguer à la face du monde les vues qui les guident dans la
présente guerre, les principes qui sont la base de leur conduite, leurs
vœux et leurs déterminations. Les puissances alliées ne font point la
guerre à la France, mais à cette prépondérance hautement annoncée, à
cette prépondérance que, pour le malheur de l'Europe et de la France,
l'empereur Napoléon a trop long-temps exercée hors des limites de son
empire.
»La victoire a conduit les armées alliées sur le Rhin. Le premier usage
que Leurs Majestés impériales et royales ont fait de la victoire, a été
d'offrir la paix à Sa Majesté l'empereur des Français. Une attitude
renforcée par l'accession de tous les souverains et princes de
l'Allemagne, n'a pas eu d'influence sur les conditions de la paix. Ces
conditions sont fondées sur l'indépendance des autres états de l'Europe.
Les vues des puissances sont justes dans leur objet, généreuses et
libérales dans leur application, rassurantes pour tous, honorables pour
chacun.
»Les souverains alliés désirent que la France soit grande, forte et
heureuse, parce que sa puissance grande et forte est une des bases
fondamentales de l'édifice social. Ils désirent que la France soit
heureuse, que le commerce français renaisse, que les arts, ces bienfaits
de la paix, refleurissent, parce qu'un grand peuple ne saurait être
tranquille que quand il est heureux. Les puissances confirment à
l'empire français une étendue de territoire que n'a jamais connue la
France sous ses rois, parce qu'une nation généreuse ne déchoit pas pour
avoir éprouvé des revers dans une lutte opiniâtre et sanglante, où elle
a combattu avec son audace accoutumée.
»Mais les puissances aussi veulent être heureuses et tranquilles. Elles
veulent un état de paix qui, dans une sage répartition de forces, par un
juste équilibre, préservent désormais leurs peuples des calamités sans
nombre qui, depuis vingt ans, ont pesé sur l'Europe.
»Les puissances alliées ne poseront pas les armes sans avoir atteint ce
grand et bienfaisant résultat, noble objet de leurs efforts. Elles ne
poseront pas les armes avant que l'état politique de l'Europe ne soit de
nouveau raffermi, avant que les principes immuables aient repris leurs
droits sur des nouvelles prétentions, avant que la sainteté des traités
ait enfin assuré une paix véritable à l'Europe.»
Il ne faut que du bon sens pour voir si les puissances alliées étaient
de bonne foi dans cette déclaration dont le but évident était d'aliéner
de l'empereur l'attachement des Français, en leur montrant Sa Majesté
comme un obstacle à la paix, en séparant sa cause de celle de la France,
et ici je suis heureux de pouvoir m'appuyer de l'opinion de M. de
Bourrienne que l'on n'accusera pas sûrement de partialité en faveur de
Sa Majesté. Plusieurs passages de ses mémoires, ceux surtout où il juge
l'empereur, m'ont souvent fait de la peine, je ne saurais le dissimuler;
mais en cette occasion il n'hésite point à reconnaître la mauvaise foi
des alliés, ce qui est d'un grand poids selon mon faible jugement.
M. de Bourrienne était alors à Paris sous la surveillance spéciale de M.
le duc de Rovigo. J'entendis plusieurs fois ce ministre en parler à
l'empereur, et toujours dans un sens favorable; mais il faut que les
ennemis de l'ancien secrétaire du premier-consul aient été bien puissans
ou que les préventions de Sa Majesté aient été bien fortes, car M. de
Bourrienne ne revint jamais en faveur. L'empereur qui, comme je l'ai
dit, daignait quelquefois s'entretenir familièrement avec moi, ne me
parla jamais de M. de Bourrienne, que je n'avais pas vu depuis qu'il
avait cessé de voir l'empereur. Je l'aperçus pour la première fois parmi
les officiers de la garde nationale, le jour où ces messieurs, comme on
le verra plus tard, furent reçus au palais, et je ne l'ai pas revu
depuis; mais comme nous l'aimions tous beaucoup à cause de ses excellens
procédés avec nous, il était souvent l'objet de notre conversation, et
je puis dire de nos regrets. Au surplus, j'ignorai long-temps qu'à
l'époque dont je parle, Sa Majesté lui avait fait offrir une mission
pour la Suisse, puisque je n'ai appris cette circonstance que par la
lecture de ses mémoires. Je ne saurais même cacher que cette lecture m'a
péniblement affecté, tant j'aurais désiré que M. de Bourrienne eût
alors abjuré ses ressentimens envers Sa Majesté, qui au fond l'aimait
réellement.
Quoiqu'il en soit, s'il est bien évident aujourd'hui pour tout le monde
que la déclaration de Francfort avait pour but d'opérer une désunion
entre l'empereur et les Français, ce que les événemens ont expliqué
depuis, ce n'était pas un secret pour le génie de l'empereur, et
malheureusement on ne tarda pas à voir les ennemis atteindre en partie
leur but. Non-seulement dans les sociétés particulières, on s'exprima
librement d'une manière inconvenante pour Sa Majesté, mais on vit
éclater des dissentimens dans le sein même du corps-législatif.
À la suite de la séance d'ouverture, l'empereur ayant rendu un décret
pour que l'on nommât une commission composée de cinq sénateurs et de
cinq membres du corps-législatif, ces deux corps s'assemblèrent à cet
effet. La commission, comme on l'a vu par le discours de Sa Majesté,
avait pour objet de prendre connaissance des pièces relatives aux
négociations entamées entre la France et les puissances alliées. Au
Corps Législatif, ce fut M. le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély qui
porta le décret en l'appuyant de son éloquence ordinairement persuasive;
il rappela les victoires de la France, la gloire de l'empereur; mais le
scrutin donna pour membres à la commission cinq députés qui passaient
pour être plus attachés à des principes de liberté qu'à la gloire de
l'empereur; c'étaient MM. Raynouard, Lainé, Gallois, Flaugergues et
Maine de Biran. L'empereur, dès le premier moment, ne parut pas content
de ce choix, ne pensant pas toutefois que cette commission se montrerait
hostile comme elle le fut bientôt; ce que je me rappelle fort bien,
c'est que Sa Majesté dit devant moi au prince de Neufchâtel, avec un peu
d'humeur, mais toutefois sans colère, «Ils ont été nommer cinq
avocats!...»
Cependant l'empereur ne laissa rien voir au dehors de son
mécontentement; aussitôt même que Sa Majesté eut reçu officiellement la
liste des commissaires, elle adressa au président du corps-législatif
une lettre conçue en ces termes, et sous la date du 23 de décembre:
«Monsieur le duc de Massa, président du corps-législatif, nous vous
adressons la présente lettre close pour vous faire connaître que
notre intention est que vous vous rendiez demain, 24 du courant,
heure de midi, chez notre cousin le prince archi-chancelier de
l'empire, avec la commission nommée hier par le corps législatif,
en exécution de notre décret du 20 de ce mois, laquelle est
composée des sieurs Raynouard, Lainé, Gallois, Flaugergues et Maine
de Biran, et ce, à l'effet de prendre connaissance des pièces
relatives à la négociation, ainsi que de la déclaration des
puissances coalisées, qui seront communiquées par le comte
Regnault, ministre d'état, et le comte d'Hauterive, conseiller
d'état, attaché à l'office des relations extérieures, lequel sera
porteur desdites pièces et déclaration.
»Notre intention est aussi que notredit cousin préside la
commission.
»Sur ce, etc., etc.»
Les membres du sénat désignés pour faire partie de la commission étaient
M. de Fontanes, M. le prince de Bénévent, M. de Saint-Marsan, M. de
Barbé-Marbois, et M. de Beurnonville. À l'exception d'un de ces
messieurs dont la disgrâce et l'opposition étaient publiquement connues,
les autres passaient pour être sincèrement attachés à l'empire; et
quelle qu'ait été l'opinion de tous et leur conduite postérieure, ils
n'eurent point alors à encourir de la part de l'empereur les mêmes
reproches que les membres de la commission du corps-législatif. Aucun
acte d'opposition, aucun signe de mécontentement n'émana du sénat
conservateur.
À cette époque, M. le duc de Rovigo venait très-fréquemment, ou pour
mieux dire tous les jours chez l'empereur. Sa Majesté l'aimait beaucoup,
et cela seul suffirait pour prouver qu'elle ne craignait pas d'entendre
la vérité; car depuis qu'il était ministre, M. le duc de Rovigo ne la
lui épargnait pas, ce que je puis affirmer, en ayant été témoin
plusieurs fois. Dans Paris, il n'y avait pourtant qu'un cri contre ce
ministre. Cependant je puis citer un fait que M. le duc de Rovigo n'a
pas rapporté dans ses mémoires, et dont je garantis l'authenticité. On
verra par cette anecdote si le ministre de la police cherchait ou non à
augmenter le nombre des personnes qui se compromettaient chaque jour par
leurs bavardages contre l'empereur.
Parmi les employés du trésor se trouvait un ancien receveur des
finances, qui depuis vingt ans vivait modeste et content d'un emploi
assez modique. C'était d'ailleurs un homme très-enthousiaste et de
beaucoup d'esprit. Sa passion pour l'empereur tenait du délire, et il
n'en parlait jamais qu'avec une sorte d'idolâtrie. Cet employé avait
l'habitude de passer ses soirées dans un cercle qui se réunissait rue
Vivienne. Les habitués du lieu, où naturellement la police devait avoir
plus d'un œil ouvert, ne partageaient pas tous les opinions de la
personne dont je parle. On commençait à juger les actes du gouvernement
assez haut; les opposans laissaient éclater leur mécontentement, et le
fidèle adorateur de Sa Majesté devenait d'autant plus prodigue
d'exclamations admiratives que ses antagonistes se montraient eux-mêmes
prodigues de reproches. M. le duc de Rovigo fut informé de ces
discussions, qui devenaient chaque jour plus vives et plus animées. Un
beau jour, notre honnête employé trouve, en rentrant chez lui, une
lettre timbrée du ministère de la police générale. Il n'en peut croire
ses yeux. Lui, homme bon, simple, modeste, vivant en dehors de toutes
les grandeurs, dévoué au gouvernement, que peut lui vouloir le ministre
de la police générale? Il ouvre la lettre: le ministre le mande pour le
lendemain matin dans son cabinet. Il s'y rend, comme on peut le croire,
avec toute la ponctualité imaginable; et alors un dialogue à peu près
semblable à ce qui suit s'engage entre ces messieurs: «Il paraît,
monsieur, lui dit M. le duc de Rovigo, que vous aimez beaucoup
l'empereur?--Si je l'aime?... Je donnerais mon sang, ma vie!....--Vous
l'admirez beaucoup?--Si je l'admire?..... Jamais l'empereur n'a été si
grand! Jamais sa gloire!...--C'est fort bien, monsieur, et voilà des
sentimens qui vous font honneur, des sentimens que je partage avec vous;
mais je vous engage à les garder pour vous; car, j'en aurais sans doute
bien du regret, mais vous me mettriez dans la nécessité de vous faire
arrêter.--Moi! monseigneur?... Me faire arrêter?...--Eh! mais.... sans
doute.--Comment?...--Ne voyez-vous pas que vous irritez des opinions qui
resteraient cachées sans votre enthousiasme, et qu'enfin vous forcez en
quelque sorte à se compromettre beaucoup de bonnes gens qui nous
reviendront quand ils verront mieux les choses? Allez, monsieur,
continuons à aimer, à servir, à admirer l'empereur; mais dans un moment
comme celui-ci ne proclamons pas si haut de bons sentimens, dans la
crainte de rendre coupables des hommes qui ne sont qu'égarés.» L'employé
du trésor sortit alors de chez le ministre, après l'avoir remercié de
ses conseils et lui avoir promis de se taire. Je n'oserais toutefois
garantir qu'il lui ait scrupuleusement tenu parole; mais, ce que je puis
affirmer de nouveau, c'est que ce que l'on vient de lire est de toute
vérité; et je suis sûr que si ce passage de mes mémoires tombe sous les
yeux de M. le duc de Rovigo, il lui rappellera un fait qu'il a peut-être
oublié, mais dont il reconnaîtra toute l'exactitude.
Cependant la commission, composée, ainsi que je l'ai dit, de cinq
sénateurs et de cinq membres du corps-législatif, se livrait assidûment
à l'examen dont elle était chargée. Chacun de ces deux grands corps de
l'état présenta à Sa Majesté une adresse séparée. Le sénat avait entendu
le rapport que lui fit M. de Fontanes, et son adresse ne contint rien
qui pût choquer l'empereur; elle était, au contraire, conçue dans les
termes les plus mesurés. On y demandait bien la paix, mais une paix que
Sa Majesté obtiendrait par un effort digne d'elle et des Français. «Que
votre main tant de fois victorieuse, y était-il dit, laisse échapper ses
armes après avoir assuré le repos du monde.» On y remarqua encore le
passage suivant: «Non, l'ennemi ne déchirera pas cette belle et noble
France, qui, depuis quatorze cents ans, se soutient avec gloire au
milieu de tant de fortunes diverses, et qui, pour l'intérêt même des
peuples voisins, sait toujours mettre un poids considérable dans la
balance de l'Europe. Nous en avons pour gages votre héroïque constance
et l'honneur national.» Puis cet autre: «La fortune ne manque pas
long-temps aux nations qui ne se manquent pas à elles-mêmes.»
Ce langage tout français, et que commandaient au moins les
circonstances, plut à l'empereur; et on peut en juger par la réponse
qu'il fit, le 29 décembre, à la députation du sénat, présidée par le
prince archi-chancelier de l'empire:
«Sénateurs, dit Sa Majesté, je suis sensible aux sentimens que vous
m'exprimez. Vous avez vu, par les pièces que je vous ai fait
communiquer, ce que je fais pour la paix. Les sacrifices que
comportent les bases préliminaires que m'ont proposées les ennemis,
je les ai acceptées; je les ferai sans regrets: ma vie n'a qu'un
but, le bonheur des Français.
»Cependant le Béarn, l'Alsace, la Franche-Comté, le Brabant, sont
entamés. Les cris de cette partie de ma famille me déchirent l'âme.
J'appelle les Français au secours des Français! J'appelle les
Français de Paris, de la Bretagne, de la Normandie, de la
Champagne, de la Bourgogne et des autres départemens, au secours de
leurs frères! Les abandonnerons-nous dans le malheur? Paix et
délivrance de notre territoire doit être notre cri de ralliement. À
l'aspect de tout ce peuple en armes, l'étranger fuira ou signera la
paix sur les bases qu'il a lui-même proposées. Il n'est plus
question de recouvrer les conquêtes que nous avions faites.»
Il faut avoir été en position de connaître le caractère de l'empereur
pour concevoir combien ces derniers mots durent lui coûter à prononcer;
mais il résultera aussi de la connaissance de son caractère la certitude
qu'il lui en aurait moins coûté de faire ce qu'il promettait que de le
dire. Il semblerait même que cela fut compris dans Paris; car le jour où
le _Moniteur_ publia la réponse de Sa Majesté au sénat, les rentes
remontèrent de plus de deux francs, ce que l'empereur ne manqua pas de
remarquer avec satisfaction, car on sait que le cours des rentes était
pour lui le véritable thermomètre de l'opinion publique.
Quant à la conduite du corps-législatif, je l'ai entendue juger par un
homme d'un vrai mérite et toujours imbu d'idées républicaines. Il dit un
jour devant moi ces paroles qui m'ont frappé: «Le corps législatif fit
alors ce qu'il aurait dû faire toujours, excepté dans cette
circonstance.» Au langage du rapporteur de la commission, il fut trop
facile de voir que l'orateur croyait aux mensongères promesses de la
déclaration de Francfort. Selon lui, ou, pour mieux dire, selon la
commission dont il n'était, après tout, que l'organe, l'intention des
étrangers n'était point d'humilier la France; ils voulaient seulement
nous renfermer dans nos limites et réprimer l'élan d'une activité
ambitieuse, si fatale depuis vingt ans à tous les peuples de l'Europe.
«Les propositions des puissances coalisées, disait la commission, nous
paraissent honorables pour la nation, puisqu'elles prouvent que
l'étranger nous craint et nous respecte.» Enfin l'orateur, poursuivant
sa lecture et étant parvenu à un passage où il faisait allusion à
_l'empire des lis_, ajouta en propres termes que le Rhin, les Alpes, les
Pyrénées et les deux mers renfermaient un vaste territoire dont
plusieurs provinces n'avaient pas appartenu à l'ancienne France, et que
cependant _la couronne royale de France était brillante de gloire et de
majesté entre tous les diadèmes_.
À ces mots, M. le duc de Massa interrompit l'orateur, s'écriant: «Ce que
vous dites là est inconstitutionnel.» À quoi l'orateur répliqua
vivement: «Je ne vois d'inconstitutionnel ici que votre présence.» Puis
il continua la lecture de son rapport. L'empereur était chaque soir
informé de ce qui s'était passé dans la séance du corps-législatif, et
je me rappelle que le soir du jour où le rapport fut lu, il avait
quelque chose de soucieux. Avant de se coucher, il se promena quelque
temps dans sa chambre avec une émotion marquée, comme quelqu'un qui
cherche à prendre une résolution. Enfin il se décida à ne point laisser
passer l'adresse du corps-législatif, qui lui avait été communiquée,
conformément à l'usage. Le temps pressait; le lendemain il eût été trop
tard; l'adresse eût circulé dans tout Paris, où les esprits étaient déjà
assez vivement agités. L'ordre fut donc donné au ministre de la police
générale de faire saisir l'épreuve du rapport et celle de l'adresse chez
l'imprimeur, et de briser les planches déjà composées. De plus, l'ordre
fut donné aussi de faire fermer les portes du corps-législatif, ce qui
fut exécuté, et ainsi la législature se trouva ajournée.
J'ai entendu vivement regretter alors par un grand nombre de personnes
que Sa Majesté ait adopté ces mesures, et surtout qu'après les avoir
prises, elle ne s'en soit pas tenue là. On disait que puisque le
corps-législatif était dissous violemment, il valait mieux, quoi qu'il
dût en arriver, convoquer une autre chambre, mais que l'empereur ne
reçût pas les membres de celle qu'on renvoyait. Sa Majesté pensa
autrement, et donna aux députés une audience de congé; ils vinrent aux
Tuileries; et là, son trop juste mécontentement s'exhala en ces termes:
«J'ai supprimé votre adresse; elle était incendiaire. Les onze
douzièmes du corps-législatif sont composés de bons citoyens: je
les connais; je saurai avoir des égards pour eux; mais un autre
douzième renferme des factieux, des gens dévoués à l'Angleterre.
Votre commission et son rapporteur, M. Lainé, sont de ce nombre; il
correspond avec le prince régent par l'intermédiaire de l'avocat
Desèze; je le sais, j'en ai la preuve; les quatre autres sont des
factieux..... S'il y a quelques abus, est-ce le moment de me venir
faire des remontrances, quand deux cent mille Cosaques franchissent
nos frontières? Est-ce le moment de venir disputer sur les libertés
et les sûretés individuelles, quand il s'agit de sauver la liberté
politique et l'indépendance nationale? Il faut résister à l'ennemi;
il faut suivre l'exemple de l'Alsace, des Vosges et de la
Franche-Comté, qui veulent marcher contre lui, et s'adressent à moi
pour avoir des armes....... Vous cherchez, dans votre adresse, à
séparer le souverain de la nation.... C'est moi qui représente ici
le peuple, car il m'a donné quatre millions de suffrages. Si je
voulais vous croire, je céderais à l'ennemi plus qu'il ne vous
demande... Vous aurez la paix dans trois mois, ou je périrai.....
Votre adresse était indigne de moi et du corps-législatif.»
Quoiqu'il fût défendu aux journaux de reproduire les détails de cette
scène, le bruit s'en répandit dans Paris avec la rapidité de l'éclair.
On rapporta, on commenta les paroles de l'empereur; et bientôt les
députés congédiés allèrent les faire retentir dans les départemens. Je
me rappelle avoir vu dès le lendemain le prince archi-chancelier venir
chez Sa Majesté et demander à lui parler: c'était en faveur de M.
Desèze, dont il fut alors le protecteur. Malgré les paroles menaçantes
de Sa Majesté, il la trouva disposée à ne faire prendre aucune mesure de
rigueur; car déjà sa colère était tombée, ainsi que cela arrivait
toujours à l'empereur quand il n'avait pu contenir un mouvement de
vivacité. Quoi qu'il en soit, la funeste mésintelligence provoquée par
la commission du corps-législatif entre ce corps et l'empereur produisit
de toutes manières l'effet le plus fâcheux; et il est facile de
concevoir combien durent s'en réjouir les ennemis, qui ne manquèrent pas
d'en être promptement informés par les nombreux agens qu'ils avaient en
France. Ce fut sous ces tristes auspices que finit l'année 1813. On
verra dans la suite quelles en furent les conséquences, et enfin
l'histoire jusqu'ici ignorée de la chambre de l'empereur à
Fontainebleau, c'est-à-dire du temps le plus douloureux de ma vie.