L'EMPEREUR.

»Eh bien, va pour la garde.»

À peine Sa Majesté eut-elle prononcé ces derniers mots, que la foule

immense qui l'environnait fit retentir l'air des cris de _Vive

l'empereur_! et cette foule grossissant sur toute la route que

l'empereur suivit en regagnant tout doucement les Tuileries,

l'environnait d'un cortége innombrable, quand il arriva au guichet du

Carrousel. Nous entendions du palais ces bruyantes acclamations, mais

elles furent si singulièrement interprétées par les commandans des

postes du palais, que, croyant à une insurrection, ils firent fermer les

grilles des Tuileries du côté de la cour.

Quand je vis l'empereur, quelques momens après son retour, il me parut

plus ému que satisfait, car tout ce qui avait l'apparence du désordre

lui déplaisait souverainement, et le tumulte populaire, quelle qu'en fût

la cause, avait toujours quelque chose qui le gênait. Cependant cette

visite que Sa Majesté aurait pu renouveler produisit une vive sensation

dans le peuple, et ce mouvement eut un résultat positif à l'instant

même, puisque dans la journée plus de deux mille individus s'enrôlèrent

volontairement et formèrent un nouveau régiment de la garde.

À l'occasion de la fête anniversaire du couronnement et de la bataille

d'Austerlitz, il y eut, comme à l'ordinaire, des spectacles gratis dans

tous les théâtres de Paris; mais l'empereur ne s'y montra pas comme il

l'avait fait souvent; des jeux, des distributions de comestibles, des

illuminations; et douze jeunes filles, dotées par la ville de Paris,

furent mariées à d'anciens militaires. Je me rappelle que de tout ce qui

marquait les solennités de l'empire, l'usage de ces sortes de mariages

était ce qui plaisait le plus à l'empereur, qui en parla souvent avec

une vive approbation; car, s'il m'est permis de le faire observer, Sa

Majesté avait un peu ce que l'on pourrait appeler la manie du mariage.

Nous étions alors à poste fixe aux Tuileries, que l'empereur n'avait pas

quitté depuis le 20 de novembre, jour où il était revenu de Saint-Cloud,

et qu'il ne quitta plus que lorsqu'il partit pour l'armée. Sa Majesté

présidait très-souvent le conseil-d'état, dont les travaux étaient

toujours très-actifs. J'appris alors, relativement à un décret, une

particularité qui me parut singulière: il y avait long-temps sans doute

que la commune de Montmorency avait repris par l'usage son ancien nom;

mais ce ne fut qu'à la fin de novembre 1813, que l'empereur lui retira

légalement le nom d'_Émile_, qu'elle avait reçu sous la république en

l'honneur de J.-J. Rousseau. On peut croire que si elle le conserva si

long-temps, c'est que l'empereur n'y avait pas pensé plus tôt.

Je ne sais si l'on me pardonnera d'avoir rapporté un fait aussi puéril

en apparence, lorsque tant de grandes mesures étaient adoptées par Sa

Majesté. En effet, chaque jour nécessitait de nouvelles dispositions,

car les ennemis faisaient des progrès sur tous les points; les Russes

occupaient la Hollande, sous le commandement du général Witzingerode,

qui avait été si fort acharné contre nous pendant la campagne de Russie.

Déjà même on parlait du prochain retour à Amsterdam de l'héritier de la

maison d'Orange; en Italie, le prince Eugène ne luttait qu'à force de

talent contre l'armée beaucoup plus nombreuse du maréchal de Bellegarde,

qui venait de passer l'Adige; celle du prince de Schwartzenberg occupait

les confins de la Suisse; les Prussiens et les troupes de la

confédération passaient le Rhin sur plusieurs points; il ne restait plus

à l'empereur un seul allié, le roi de Danemarck, le seul qui lui fût

encore demeuré fidèle, ayant cédé enfin aux torrens du nord, en

concluant un armistice avec la Russie; et dans le midi toute l'habileté

du maréchal Soult suffisait à peine pour retarder les progrès du duc de

Wellington, qui s'avançait vers nos frontières, à la tête d'une armée

plus nombreuse que celle que nous avions à lui opposer, et n'étant pas

surtout en proie aux mêmes privations que l'armée française. Je me

souviens très-bien d'avoir entendu plusieurs fois alors des généraux

blâmer l'empereur de ce qu'il n'avait pas abandonné l'Espagne pour

ramener toutes ses troupes en France. Je cite ce souvenir, mais on pense

bien que je ne me permettrai pas de hasarder un jugement sur une

pareille matière. Quoi qu'il en soit, on voit que la guerre nous

environnait de toutes parts, et dans cet état de chose il était

difficile, nos anciennes frontières étant menacées, que l'on ne soupirât

pas généralement après la paix.

L'empereur la voulait aussi, et personne aujourd'hui ne professe une

opinion contraire. Tous les ouvrages que j'ai lus et qui ont été faits

par les personnes les mieux à même de savoir la vérité sur toutes ces

choses, sont d'accord sur ce point. On sait que Sa Majesté avait fait

écrire par M. le duc de Bassano une lettre dans laquelle elle adhérait

aux bases proposées à Francfort par les alliés, pour un nouveau

congrès. On sait que la ville de Manheim fut désignée pour la réunion de

ce congrès, où devait être ensuite envoyé M. le duc de Vicence.

Celui-ci, dans une note du 2 décembre, fit connaître de nouveau

l'adhésion de l'empereur aux bases générales et sommaires indiquées pour

le congrès de Manheim. M. le comte de Metternich répondit le 10 à cette

communication, que les souverains porteraient à la connaissance de leurs

alliés l'adhésion de Sa Majesté. Toutes ces négociations traînèrent en

longueur par la faute seule des alliés, qui finirent par déclarer à

Francfort qu'ils ne voulaient plus déposer les armes. Dès le 20 décembre

ils annoncent hautement l'intention d'envahir la France, en traversant

la Suisse, dont la neutralité avait été solennellement reconnue. À

l'époque dont je parle, ma position me tenait, je dois en convenir, dans

une complète ignorance de ces choses; mais en les apprenant depuis,

elles ont réveillé en moi des souvenirs qui ont puissamment contribué à

m'en démontrer la vérité. Tout le monde, je l'espère, conviendra que si

l'empereur avait voulu la guerre, ce n'est pas devant moi qu'il aurait

pris la peine de parler de son désir de conclure la paix, ce que je lui

ai entendu faire plusieurs fois, et ceci ne dément pas ce que j'ai

rapporté d'une réponse de Sa Majesté à M. le prince de Neufchâtel,

puisque dans cette réponse même il attribue la nécessité de la guerre à

la mauvaise foi de ses ennemis. L'immense renommée de l'empereur, non

plus que sa gloire, n'ont besoin de mon témoignage, et je ne me fais

aucune illusion sur ce point; mais je crois pouvoir, comme un autre,

déposer mon grain de vérité.

J'ai dit précédemment que dès son passage à Mayence, l'empereur avait

convoqué le corps-législatif pour le 2 décembre. Par un nouveau décret,

cette convocation fut prorogée au 19 décembre, et cette solennité

annuelle fut marquée par l'introduction d'usages inaccoutumés. D'abord,

comme je l'ai dit, à l'empereur seul appartint le droit de nommer à la

présidence, sans présentation d'une triple liste, comme le sénat le

faisait précédemment; de plus, le sénat et le conseil-d'état se

rendirent en corps dans la salle du corps-législatif pour assister à la

séance d'ouverture. Je me rappelle que cette cérémonie était attendue

plus vivement encore que de coutume, tant on était curieux et pressé

dans tout Paris de connaître le discours de l'empereur, et ce qu'il

dirait sur la situation de la France. Hélas! nous étions loin de

supposer que cette solennité annuelle serait la dernière!

Le sénat et le conseil-d'état ayant successivement occupé les places qui

leur étaient indiquées dans la salle des séances, on vit arriver

l'impératrice, qui se plaça dans une tribune réservée, entourée de ses

dames et des officiers de son service; enfin, l'empereur parut un quart

d'heure après l'impératrice, introduit selon le cérémonial accoutumé.

Lorsque le nouveau président, M. le duc de Massa, eut prêté serment

entre les mains de l'empereur, Sa Majesté prononça le discours suivant:

«Sénateurs;

»Conseillers-d'état;

»Députés des départemens au corps-législatif;

»D'éclatantes victoires ont illustré les armes françaises dans

cette campagne. Des défections sans exemple ont rendu ces victoires

inutiles. Tout a tourné contre nous. La France même serait en

danger, sans l'énergie et l'union des Français.

»Dans ces grandes circonstances, ma première pensée a été de vous

appeler près de moi. Mon cœur a besoin de la présence et de

l'affection de mes sujets.

»Je n'ai jamais été séduit par la prospérité: l'adversité me

trouverait au dessus de ses atteintes.

»J'ai plusieurs fois donné la paix aux nations, lorsqu'elles

avaient tout perdu. D'une part de mes conquêtes, j'ai élevé des

trônes pour des rois qui m'ont abandonné.

»J'avais conçu et exécuté de grands desseins pour le bonheur du

monde!... Monarque et père, je sens ce que la paix ajoute à la

sécurité des trônes et à celle des familles. Des négociations ont

été entamées avec les puissances coalisées. J'ai adhéré aux bases

préliminaires qu'elles ont présentées. J'avais donc l'espoir

qu'avant l'ouverture de cette session, le congrès de Manheim serait

réuni; mais de nouveaux retards, qui ne sont pas attribués à la

France, ont différé ce moment que presse le vœu du monde.

»J'ai ordonné qu'on vous communiquât toutes les pièces originales

qui se trouvent au porte-feuille de mon département des affaires

étrangères. Vous en prendrez connaissance par l'intermédiaire d'une

commission. Les orateurs de mon conseil vous feront connaître ma

volonté sur cet objet.

»Rien ne s'oppose de ma part au rétablissement de la paix. Je

connais et je partage tous les sentimens des Français. Je dis des

Français, parce qu'il n'en est aucun qui voulût de la paix aux

dépens de l'honneur.

»C'est à regret que je demande à ce peuple généreux de nouveaux

sacrifices, mais ils sont commandés par ses plus nobles et ses plus

chers intérêts. J'ai dû renforcer mes armées par de nombreuses

levées: les nations ne traitent avec sécurité qu'en déployant

toutes leurs forces. Un accroissement dans les recettes devient

indispensable. Ce que mon ministre des finances vous proposera est

conforme au système de finances que j'ai établi. Nous ferons face à

tout sans emprunt qui consomme l'avenir, et sans papier-monnaie qui

est le plus grand ennemi de l'ordre social.

»Je suis satisfait des sentimens que m'ont manifestés dans cette

circonstance mes peuples d'Italie.

»Le Danemarck[77] et Naples sont seuls restés fidèles à mon

alliance.

»La république des États-Unis d'Amérique continue avec succès sa

guerre contre l'Angleterre.

»J'ai reconnu la neutralité des dix-neuf cantons Suisses.

* * *

»Sénateurs;

»Conseillers-d'état;

»Députés des départemens au corps-législatif;

»Vous êtes les organes naturels de ce trône: c'est à vous de donner

l'exemple d'une énergie qui recommande notre génération aux

générations futures. Qu'elles ne disent pas de nous: _Ils ont

sacrifié les premiers intérêts du pays, ils ont reconnu les lois

que l'Angleterre a cherché en vain pendant quatre siècles à imposer

à la France!_

»Mes peuples ne peuvent pas craindre que la politique de leur

empereur trahisse jamais la gloire nationale. De mon côté, j'ai la

confiance que les Français seront constamment dignes d'eux et de

moi!»

Ce discours fut salué des cris unanimes de _vive l'empereur!_ et quand

Sa Majesté revint aux Tuileries, elle avait l'air très-satisfait.

Cependant, elle éprouvait un léger mal de tête qui se dissipa au bout

d'une demi-heure de repos. Le soir, il n'y paraissait plus du tout, et

l'empereur me questionna sur ce que j'avais entendu dire. Je lui dis, ce

qui était vrai, que les personnes de ma connaissance s'accordaient pour

me dire que tout le monde souhaitait la paix: «La paix! la paix! dit

l'empereur, eh! qui la désire plus que moi!... Allez, mon fils, allez.»

Je me retirai, et Sa Majesté alla rejoindre l'impératrice.

Ce fut vers cette époque, mais sans pouvoir en préciser le jour, que

l'empereur prit une décision dans une affaire à laquelle je m'étais

intéressé auprès de lui, et l'on verra par cette décision quel profond

respect, je puis le dire, Sa Majesté avait pour les droits d'un mariage

légitime, et combien elle avait d'antipathie pour les personnes

divorcées. Mais il est nécessaire que je prenne d'un peu plus haut le

récit de cette anecdote qui me revient à la mémoire en ce moment.

Dans la campagne de Russie, le général Dupont-Derval avait été tué sur

le champ de bataille après avoir vaillamment combattu. Sa veuve, après

le retour de Sa Majesté à Paris, avait plusieurs fois tenté, et toujours

en vain, de faire parvenir une pétition à l'empereur pour lui peindre sa

triste position. Quelqu'un lui ayant conseillé de s'adresser à moi, je

fus touché de la voir si malheureuse, et je me permis de présenter sa

demande à l'empereur. Rarement Sa Majesté rejetait mes sollicitations

de ce genre, parce que je ne m'en chargeais qu'avec beaucoup de

discrétion; aussi fus-je assez heureux pour obtenir en faveur de madame

Dupont-Derval une pension qui était même considérable. Je ne me rappelle

plus comment l'empereur vint à découvrir que le général Dupont-Derval

était divorcé, et avait eu une fille d'un premier mariage, laquelle

vivait encore ainsi que sa mère. Il sut, en outre, que la femme que le

général Dupont-Derval avait épousé en seconde noce était veuve d'un

officier-général dont elle avait deux filles. Aucune de ces

circonstances, comme on peut le croire, n'avaient été énoncées dans la

pétition, mais quand elles vinrent à la connaissance de l'empereur, il

ne retira pas la pension dont le brevet n'était pas encore expédié, mais

il en changea la destination. Il la donna à la première femme du général

Dupont-Derval, et la rendit réversible sur la tête de sa fille, qui

cependant était assez riche pour s'en passer, tandis que l'autre madame

Dupont-Derval en avait réellement besoin. Cependant, comme on est

toujours empressé de porter les bonnes nouvelles, je n'avais point perdu

de temps pour faire connaître à ma solliciteuse la décision favorable de

l'empereur. Je la vis revenir quand elle eut appris ce qui s'était

passé, ce que moi-même j'ignorais entièrement, et d'après ce qu'elle me

dit je me figurai qu'elle était victime d'un mal entendu. Dans cette

croyance, je me permis d'en parler de nouveau à Sa Majesté. Qu'on juge

de mon étonnement, quand l'empereur daigna me raconter lui-même toute

cette affaire. Puis il ajouta: «Mon pauvre enfant, vous vous êtes laissé

prendre comme un nigaud. J'ai promis la pension et je la donne à la

femme du général Derval, c'est-à-dire, à sa véritable femme, à la mère

de sa fille.» L'empereur ne se fâcha pas du tout contre moi. J'ai su que

les réclamations n'en demeurèrent pas là, sans, comme on peut le penser,

que j'aie continué de m'en mêler; mais les événemens suivant leur cours

jusqu'à l'abdication de Sa Majesté, les choses restèrent comme elles

avaient été réglées.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 415 / 456 题